Les entrepreneurs du coton

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Livres
372 pages

Description

Le « roi coton » joue sans conteste un rôle majeur lors de la première Révolution industrielle. Et dans le Nord de la France, nombreux ont été ceux qui, un siècle et demi durant, ont entrepris de filer, de tisser ou d'imprimer des toiles. Dans ce territoire frontalier de longue tradition textile, le travail de la fibre se greffe là où régnaient en maîtres la laine et le lin. Partant d’une analyse fine de l’attente des consommateurs, Mohamed Kasdi montre comment cette activité s’immisce très tôt dans le travail manufacturier, tant à la ville qu’à la campagne. Produits innovants, changements technologiques, prise de risques financiers, conquête des marchés : dans une économie régionale qui, au fil du xviiie siècle, s’essouffle progressivement, le coton impulse une dynamique renouvelée. Quand surviennent les bouleversements révolutionnaires, ni le dérèglement des circuits commerciaux ni les incertitudes du lendemain ne constituent des freins. Au contraire : nombreux sont ceux qui, fort possessionnés ou gens de peu, prennent des initiatives permettant toutes, à des échelles diverses, de moderniser l’appareil productif. L’Empire, quant à lui, confirme ce qui était en gestation tout en passant au tamis de la conjoncture le bon grain et l’ivraie. Dès lors, seuls, ou presque, survivent ceux qui disposent d’assises solides. Au cours des premières décennies du xixe siècle, méca­nisation et concentration de la main-d’œuvre achèvent la mue du secteur. De grandes dynasties du négoce régional font alors du coton le fer de lance de leur prospérité, modifiant durablement la carte productive : sortant de l’ombre portée de Lille, Roubaix et Tourcoing prennent leur essor en faisant du coton un produit phare.


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Date de parution 30 juin 2016
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EAN13 9782757414286
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Les entrepreneurs du coton

Innovation et développement économique (France du Nord, 1700-1830)

Mohamed Kasdi
  • Éditeur : Presses universitaires du Septentrion
  • Lieu d'édition : Villeneuve d'Ascq
  • Année d'édition : 2014
  • Date de mise en ligne : 30 juin 2016
  • Collection : Histoire et civilisations
  • ISBN électronique : 9782757414286

OpenEdition Books

http://books.openedition.org

Édition imprimée
  • ISBN : 9782757407660
  • Nombre de pages : 372
 
Référence électronique

KASDI, Mohamed. Les entrepreneurs du coton : Innovation et développement économique (France du Nord, 1700-1830). Nouvelle édition [en ligne]. Villeneuve d'Ascq : Presses universitaires du Septentrion, 2014 (généré le 06 juillet 2016). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/septentrion/1352>. ISBN : 9782757414286. DOI : 10.4000/books.septentrion.1352.

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© Presses universitaires du Septentrion, 2014

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Le « roi coton » joue sans conteste un rôle majeur lors de la première Révolution industrielle. Et dans le Nord de la France, nombreux ont été ceux qui, un siècle et demi durant, ont entrepris de filer, de tisser ou d'imprimer des toiles. Dans ce territoire frontalier de longue tradition textile, le travail de la fibre se greffe là où régnaient en maîtres la laine et le lin.
Partant d’une analyse fine de l’attente des consommateurs, Mohamed Kasdi montre comment cette activité s’immisce très tôt dans le travail manufacturier, tant à la ville qu’à la campagne. Produits innovants, changements technologiques, prise de risques financiers, conquête des marchés : dans une économie régionale qui, au fil du xviiie siècle, s’essouffle progressivement, le coton impulse une dynamique renouvelée.
Quand surviennent les bouleversements révolutionnaires, ni le dérèglement des circuits commerciaux ni les incertitudes du lendemain ne constituent des freins. Au contraire : nombreux sont ceux qui, fort possessionnés ou gens de peu, prennent des initiatives permettant toutes, à des échelles diverses, de moderniser l’appareil productif. L’Empire, quant à lui, confirme ce qui était en gestation tout en passant au tamis de la conjoncture le bon grain et l’ivraie. Dès lors, seuls, ou presque, survivent ceux qui disposent d’assises solides.
Au cours des premières décennies du xixe siècle, méca­nisation et concentration de la main-d’œuvre achèvent la mue du secteur. De grandes dynasties du négoce régional font alors du coton le fer de lance de leur prospérité, modifiant durablement la carte productive : sortant de l’ombre portée de Lille, Roubaix et Tourcoing prennent leur essor en faisant du coton un produit phare.

Sommaire
  1. Dédicace

  2. Remerciements

  3. Introduction

  4. Chapitre 1. L’élargissement continu de la demande (1700-1830)

    1. Une consommation populaire limitée mais changeante
    2. Dépenses nobiliaires et renouvellement vestimentaire
    3. L’accumulation des produits textiles dans les inventaires
    4. Le coton dans les inventaires
    5. De la rareté à l’omniprésence : les étapes de la diffusion du coton
    6. Une matière qui se dévoile sous des formes de plus en plus variées
  5. Chapitre 2. L’apparition des « toiles mélangées » (1700-1760)

    1. Le mercantilisme à l’épreuve du développement de l’industrie cotonnière
    2. L’influence du commerce des toiles de coton sur la région
    3. La fabrication des toiles de coton sur le territoire national
    4. Le développement de l’industrie cotonnière dans la région
  1. Chapitre 3. L’essor des cotonnades (1760-1790)

    1. Essor et diffusion des productions déjà existantes
    2. La production de nouvelles toiles
    3. Les activités d’amont
    4. La filature de coton dans la deuxième moitié du siècle
  2. Chapitre 4. Les promoteurs de cette greffe industrielle (1700-1790)

    1. Le cadre traditionnel : corporations et plat pays
    2. Le transfert des hommes et des techniques
    3. Les indienneries
  3. Chapitre 5. Tout un éventail de produits nouveaux (1790-1830)

    1. La fin de l’Ancien Régime : un tournant pour l’industrie textile
    2. Du nankin aux « articles de Roubaix » : des fabricants innovants
    3. L’évolution de l’indiennage dans le département 1790-1830
    4. L’essor de la fabrique des calicots
    5. Le développement de l’industrie du tulle
  4. Chapitre 6. La mécanisation de la filature (1790-1820)

    1. La première mécanisation de la filature
    2. La mécanisation générale de la filature
    3. Les phases de l’essor de la filature de coton
  5. Chapitre 7. Le foisonnement des initiatives entrepreneuriales (1790-1830)

    1. Fabricants et fabriques de coton à la petite mécanique
    2. Entreprendre au temps de la grande mécanique
    3. Le financement des entreprises : des exigences nouvelles
    4. Entreprendre : une aventure individuelle ?
    5. Inscrire l’entreprise dans la durée
  1. Conclusion

  2. Sources et bibliographie

Dédicace

À la mémoire de mon père Ahmed Kasdi (1924-2009)
et à celle de Gérard Gayot, (1941-2009) historien.

Remerciements

Je voudrais remercier toutes celles et ceux qui m’ont soutenu dans le cadre de ce travail, en particulier Dabhia, Christophe, Véronique et Hugo. Je sais gré à mon regretté maître Gérard Gayot, à Jean-Pierre Hirsch et Didier Terrier d’avoir permis la réalisation et la publication de ce livre, à Chantal Petillon d’avoir relu le manuscrit.

Introduction

« Le roi coton » occupe une place privilégiée dans les recherches menées sur la première Révolution industrielle. Les nombreuses études consacrées à cette branche d’activité au cours de la période de transition entre le monde proto-industriel et l’économie « moderne » ont toutes mis l’accent sur son rôle moteur. Aussi de nombreux ouvrages sur l’histoire économique contemporaine démarrent-ils par l’étude de cette branche en lui consacrant un chapitre liminaire1. Il est vrai que c’est dans la filature du coton qu’une bonne partie des techniques nouvelles ont été mises en œuvre entre la fin du XVIIIe et le début du XIXe siècle. La production des toiles de coton et des indiennes enregistre alors des taux de croissance spectaculaires, à la mesure d’une demande qui se démultiplie : l’engouement pour ces étoffes, qui s’affirme dès les années 1760-1770, ne se dément plus par la suite. Mieux, il ira en s’amplifiant2.

 

Diverses tentatives récentes ont été menées pour circonscrire de manière plus fine la portée et les limites de l’impact du développement du coton dans le développement économique3. En l’état, il s’avère qu’à l’échelle de la Grande Bretagne, le rôle moteur de cette fibre d’origine exotique est indéniable, même si la filature, précocement mécanisée, s’oppose au tissage, pour lequel la différence de productivité entre travail manuel et mécanique a pris davantage de temps avant de s’affirmer4. Forte concentration géographique autour de Manchester, usines de taille importante : la cotonnade ordinaire « à l’anglaise » va très vite se développer au détriment des autres textiles et constituer un laboratoire permanent d’innovations5. Sur le continent, en France plus particulièrement, certaines régions (l’Alsace, la Normandie etc.), avec des formes d’organisation et des productions de qualité différentes, font du coton une carte maîtresse de la prospérité nouvelle dès les années 1780. Mais celui-ci ne submerge pas pour autant les autres fibres. La laine, la soie et, avec un temps de retard, le lin ne se laissent pas damer le pion. Dès lors, l’histoire du coton s’inscrit continuellement dans un rapport de concurrence et de complémentarité avec celle des autres fibres. Il est rare qu’elle naisse là où la tradition textile soit absente. Il est rare qu’elle se substitue radicalement à celles de la laine, du lin et de la soie, même là où son succès est indéniable. Il est non moins rare, enfin, qu’elle n’engendre que des succès : si la demande ne cesse de grandir, produire des cotonnades demeure toujours une aventure et nombre de tentatives se terminent tôt ou tard par un échec retentissant.

Tout cela, Serge Chassagne l’a démontré magistralement à l’échelle nationale6. Fallait-il pour autant entreprendre un travail sur le coton dans le Nord de la France sous prétexte que celui-ci avait délaissé cette région dans son étude ? Une argumentation de ce type eût été faire la part trop belle à une histoire empreinte d’un localisme sans grand intérêt. En revanche, tirer parti de ce choix délibéré pour changer d’échelle et traquer dans le tréfonds des archives toutes les initiatives, y compris les plus modestes, pour implanter cette fibre et se laisser porter par l’engouement que lui manifestaient les consommateurs constituait un réel enjeu. Dans le Nord, beaucoup d’entrepreneurs ont tenté leur chance et essayé qui de filer, qui de tisser, qui enfin d’imprimer le coton dans ce territoire frontalier de longue tradition textile. Car c’est de l’histoire d’une greffe dont il s’agit ici. Comment passe-t-on de la laine commune ou du lin fin à cette fibre nouvelle ? Comment adosse-t-on cette activité nouvelle à un environnement pluriséculaire en termes de savoirs, de savoir-faire, d’institutions économiques et sociales, etc. ? Comment, plus prosaïquement, franchit-on le pas menant à la prise de nouveaux risques entrepeneuriaux, y compris lors des turbulences révolutionnaires ? L’industrie textile, disait David Landes, est « un monde subtil et hétérogène », où la diversité des matières premières et du produit fini, les changements techniques et le caractère mouvant du marché rendent la tâche du chercheur particulièrement ardue quand il s’agit de démêler les fils de son histoire. Changer d’échelle, s’inscrire délibérément dans un espace régional, décider de descendre au niveau local signifiait donc pour partie confirmer, pour partie révéler la nature du changement et, partant, l’issue de cette greffe jusque dans les replis du tissu économique régional. En choisissant de jeter le filet sur tous ceux qui, infiniment petits ou de quelque importance, n’ont guère laissé de traces dans les archives pour les uns, ont accaparé l’attention de leurs contemporains pour les autres, donne à voir une réalité nouvelle. Si elle ne se substitue pas à ce qu’il a déjà été donné d’observer par ailleurs, elle révèle plus encore combien la mise en place concomitante, dans le coton, de petits ateliers et d’unités productives de taille considérable apparaissent comme les deux panneaux d’un seul et même diptyque. Elle illustre combien, quand tout est à créer et que l’appel des marchés se fait sentir, les uns et les autres manifestent une capacité d’adaptation égale et sans pareil. Libération des énergies, multiplications des initiatives : quelles que soient l’importance et l’issue d’expériences entrepreneuriales à ce point atomisées, saisir d’un seul tenant toutes les histoires du coton justifiait le choix du cadre de cette enquête, tout autant que le caractère aléatoire et/ou la lourdeur des dépouillements archivistiques.

La tentation était grande de bâtir cet ouvrage sur une démarche chronologique distinguant clairement trois parties, illustrant tour à tour les prodromes de l’utilisation du coton dans l’économie régionale :

au cours du XVIIIe siècle, la part du coton, toujours fort minoritaire, grandit d’abord lentement, puis de manière plus spectaculaire alors même que l’industrie textile dans son ensemble s’essouffle progressivement ;

avec la Révolution s’ouvre une quinzaine d’années décisives qui, loin d’enregistrer « le grand déclassement »7 que dénonçait Pierre Chaunu vitupérant contre l’entreprise révolutionnaire, génère en fait, en partie grâce au coton, une adéquation à la nouvelle donne des débouchés commerciaux, une réorganisation du procès de production et un réaménagement de la carte productive ;

enfin le temps de l’épanouissement, quand le coton est la première branche textile à voir la filature se concentrer et se mécaniser tandis que le tissage des toiles se substitue ou s’adosse, ici ou là, dans les campagnes, au travail du lin ou de la laine. Tout est alors prêt pour qu’à tous les stades de la fabrication des toiles, le rythme de la mécanisation se précipite.

Toutefois, c’eût été là faire bon compte du rythme propre de la demande et, plus encore, de la manière dont on appréhende celle-ci. Laconisme des témoignages, difficultés à quantifier l’importance des phénomènes et l’évolution précise des mutations observées : les obstacles qui se dressaient devant l’impérieuse nécessité de cerner l’environnement matériel quotidien de chacun exigeaient que l’on traite d’un seul tenant le contenu de l’attente des consommateurs. En impulsant et en amplifiant tout au long de la période l’innovation, l’investissement, l’adaptation continuelle et la prise de risques, la demande apparaît avant tout comme une note tenue tout au long d’une seule et même partition. Tantôt, elle gagne en amplitude, tantôt, elle se fait discrète. Mais comment définir ses variations même si l’on peut sans grand risque parier que ceux-ci épousent peu ou prou l’évolution de l’offre ?

Voilà pourquoi ce livre s’ouvre sur une étude de la demande de cotonnades qui embrasse, à partir de sources régionales, la totalité de la période. Suivent ensuite 6 chapitres dont l’ordonnancement épouse au plus près les métamorphoses successives des divers aspects économiques et sociaux de l’expansion des produits en coton. Celle-ci est souvent géographiquement éclatée et associe, qui plus est, des marchandises de texture et de qualités fort disparates, n’ayant parfois en commun que les caractéristiques initiales de la fibre. Enfin, les temporalités propres à chacun de ces produits se chevauchent souvent au point que toute trame chronologique constitutive du récit reste continuellement lâche. Voilà qui justifie pleinement que toutes les césures sont ici indiquées sous forme de dates « rondes », puisque l’approximation s’avère méthodologiquement fondée.

Notes

1 Maurice Lévy-Leboyer, 1964 ; Robert C. Allen, 2009.

2 Serge Chassagne 1980 ; Pierre Caspard, 1979 ; F. W. Carter, 1975.

3 Le rôle du coton dans le développement économique à l’échelle mondiale a fait l’objet d’études récentes de la part de Douglas Farnie et David Jeremy (Éd.), 2004 ; Giorgio Riello et Parasannan Parthasarathi, (Éds) 2009 ; Giorgio Riello, 2013.

4 Douglas Farnie, 1979 ; Stanley D. Chapman, 1967 ; A. P. Wadsworth et J. de Lacy Mann, 1931.

5 Richard L. Hills, 1979.

6 Serge Chassagne, 1991. L’auteur ne traite pas du coton dans la région du Nord.

7 Pierre Chaunu, 1989.

Chapitre 1. L’élargissement continu de la demande (1700-1830)

Les contributions à l’étude de la Révolution industrielle sont marquées par une historiographie qui a surtout cherché à mettre en évidence les ruptures dans le domaine de l’accumulation des capitaux, de la transformation des techniques ou la concentration de la main-d’œuvre1. Après avoir hiérarchisé les nations selon la précocité de leur industrialisation, tout un ensemble d’études a ainsi porté, des années 1930 aux années 1970, sur les différentes voies du développement économique du point de vue de l’offre. Produits et marchés n’ont alors été considérés que dans ce qu’ils recelaient de nouveau, l’idée étant que la grande industrie produit des objets à coûts réduits qui, de fait, sont consommés par un nombre croissant d’individus. Au mieux, le facteur de la demande était alors simplement subordonné à l’extension des marchés entendue comme une conséquence de l’essor des forces productives. La demande de produits nouveaux n’était en rien un moteur du développement économique2.

Il faut attendre les années 1980 pour voir les historiens s’intéresser au facteur de la demande dans les sociétés d’Ancien Régime et, partant, privilégier l’analyse de la consommation dans les processus de transformations économiques. C’est d’ailleurs en mobilisant toutes ces études sur la consommation et les marchés disponibles au milieu des années 1990 que Patrick Verley a réussi à donner au rôle initial de la demande dans le déclenchement et l’épanouissement de la Révolution industrielle toute sa place3. Concomitamment ou dans le sillage de cette piste nouvelle, la connaissance des aspects qualitatifs et quantitatifs de la consommation à l’époque moderne ont été approfondis de multiples manières, surtout à partir de l’analyse des inventaires après décès, des registres de comptes des marchands, des livres d’échantillons, des livres de raison, etc.4 Les milieux populaires, déjà abordés antérieurement dans une étude pionnière par Daniel Roche, ont fait l’objet d’investigations nouvelles, à partir des archives judiciaires (les vols de vêtements, par exemple), les archives des monts-de-piété, les papiers d’hôpitaux5. Évidemment, si toutes ces contributions à l’étude de la consommation touchent l’ensemble des produits de la vie matérielle, les vêtements, élément-clés dans les sociétés pré-industrielles tant aux niveaux économique que symbolique, sont privilégiés dans de nombreux travaux. Les interrogations sur la consommation textile sont variées et les angles d’approche multiples. Ainsi, de nombreuses études ont pu éclairer notre connaissance sur les différentes étoffes qui s’accumulent dans les boutiques avant de remplir les garde-robes. Elles ont également reconstitué les différents modes de circulation des « produits phares », des simples tissus aux fripes, dans leur intensité variable selon les lieux et les époques.

La profusion des contributions et la diversité des approches anthropologiques, sociales, culturelles, dans des espaces géographiques et des repères chronologiques différents, rendent cependant difficile l’analyse de la demande comme facteur des transformations économiques des sociétés6. Ainsi, en France, on repère la naissance d’un nouveau type de consommation à partir du XVIIIe siècle. Initié puis entretenu par un monde de marchands capable de créer la mode, caractérisé par la recherche effrénée de nouveautés dans la noblesse comme dans la bourgeoisie urbaine, il s’insinue par mimétisme dans l’ensemble du corps social. Il est cependant fort difficile de quantifier cette demande, tout au long d’un siècle qui voit, dans la longue durée, des prix orientés à la hausse, des salaires réels à la baisse et les capacités à acquérir du superflu réduites pour une partie significative de la population, même si les effets de la révolution industrieuse accroissent le pouvoir d’achat des couches « moyennes »7. Par ailleurs, les achats de nouveaux produits masquent souvent l’abandon de biens précédemment consommés, et le véritable essor de la consommation, observé par exemple en Angleterre, doit tenir compte des transferts d’achat induits par le désir de nouveauté8.

À partir de la généralisation de ces nouveaux types de consommation à l’ensemble du monde occidental, Jan de Vries se livre en partie à une assertion en concluant à l’augmentation massive du pouvoir d’achat dans l’ensemble de la société9. En ce sens, son explication des origines de la révolution industrielle par la « révolution industrieuse » est relativement audacieuse. Pour l’auteur, ces changements dans la consommation au XVIIIe siècle s’expliquent par la recherche du plaisir et d’un confort qui ne sont plus contradictoires avec l’éthique et la morale alors prédominantes. Cette nouvelle société de consommation est par ailleurs permise par l’accès au travail rémunéré des femmes et des enfants qui, de plus en plus industrieux, déterminent une modification des rôles au sein des familles. L’intensification du travail par l’allongement des journées de labeur et l’augmentation du nombre de jours ouvrés, tout comme la mise au travail des femmes et des enfants, est motivée, selon lui, par le désir d’acquérir ces nouveaux produits.

La démonstration, qui s’appuie pour l’essentiel sur le cas anglais et sur celui des Provinces-Unies, n’est cependant pas confirmée par de nombreux travaux menés dans ces domaines ailleurs. Les deux piliers sur lesquels repose cette thèse, la capacité des ménages à accroître volontairement leur revenu et l’allongement de la durée de travail rémunéré, ne semblent pas être systématiquement vérifiés par les historiens qui continuent à s’interroger à ce propos. Si, sur la question, bien des indices plaident en faveur d’un allongement de la durée et de l’intensité du temps du travail aux XVIIe et XVIIIe siècles, deux questions restent pour le moins en suspens :

  • ce qui se vérifie en la matière ici ou là peut-il être généralisable à l’ensemble des activités économiques et des lieux du travail ?
  • travaille-t-on davantage pour accéder à une consommation accrue ou pour tout simplement compenser une baisse des salaires réels10 ?

Dans la région du Nord de la France par exemple, les entrepreneurs et les autorités politiques se heurtent à la résistance des enfants ou des adultes inemployés que l’on se propose d’occuper à de nouvelles tâches dans l’industrie cotonnière11. Par ailleurs, il n’est pas non plus démontré que le niveau de vie moyen des ménages progresse pour l’ensemble des catégories sociales. L’étude menée pour l’arrondissement de Lille montre au contraire un net repli des revenus familiaux pour la grande masse de la population, à l’heure de la première mécanisation, entre les années 1790 et le milieu du siècle suivant12.

Le caractère discutable des propositions de Jan de Vries réside encore dans l’explication qui surestime les capacités de l’ensemble des catégories sociales à adopter ces nouveaux types de consommation. Ainsi en est-il du monde paysan qui reste à l’écart de ces nouvelles transformations13. Enfin, les liens et les interactions entre la consommation et la production ne sont pas mis en évidence. Il est pourtant clair que la demande croissante de tout un ensemble de produits ne s’est pas traduite par une offre équivalente, de surcroît, par des nouveaux procédés techniques, de la part des pays consommateurs.

Les liens étroits et complexes entre l’offre et la demande, pourtant, n’avaient pas échappé aux économistes contemporains de la révolution industrielle qui, même s’ils privilégient l’un ou l’autre des facteurs, se sont attachés à montrer la réciprocité entre ceux-ci. Ces travaux ont jeté les bases, de manière très précoce, de la réflexion d’études qui entendent saisir les transformations, lentes ou radicales, des sociétés, dans le champ économique.

Dans son Traité d’économie politique, publié en 1803, Jean-Baptiste Say confronte l’offre et la demande pour montrer combien elles sont dépendantes l’une de l’autre. Certes, il importe prioritairement de développer les productions nationales en s’attachant à ne pas « produire ce que l’étranger produit de mieux que nous mais produire ce que nous réussissons le mieux »14 et, par voie de conséquence, le développement des échanges entre nations n’est pas sans effet sur les productions nationales. Mais en retour, il faut que les consommations les « mieux entendues » soient celles qui touchent une large partie de la population, les classes moyennes et aussi les plus modestes. Elles concernent des produits plus commodes que luxueux : « beaucoup de linge et peu de dentelles ; de bons habits et point de broderies »15 autant de marchandises qui, n’étant ni le fruit du caprice, ni l’expression d’un goût ostentatoire et passager, sont susceptibles de s’accorder avec « la sainte morale ». Le renouvellement et l’élargissement de la demande doivent se faire de manière lente, à mesure que les besoins sont satisfaits. Jean-Baptiste Say de conclure : les entrepreneurs produiront de la sorte des marchandises qui présenteront les plus forts intérêts et les plus gros profits pour les capitaux investis.

Si la « théorie des débouchés » a marqué l’ensemble des économistes, elle fut cependant, quelques années après sa parution, très vivement critiquée par Thomas Robert Malthus. C’est dans son deuxième ouvrage, Principes d’économie politique, que celui-ci réfute la loi de Say, selon laquelle l’offre de biens crée des débouchés16. À partir d’une analyse globale de la société, mêlant les aspects sociaux et économiques, l’auteur refuse clairement l’antériorité des facteurs de l’offre sur ceux de la demande comme condition à la croissance de la production. Selon lui, pour qu’une marchandise soit produite, il faut qu’elle fasse, au préalable, l’objet d’une demande « effective », c’est-à-dire qu’elle soit recherchée par une population ayant des revenus lui permettant d’en faire l’acquisition. L’épargne et l’accumulation du capital ne peuvent suffire à encourager la production. Ce serait prendre le problème à l’envers car l’investissement suppose l’existence d’une demande croissante de produits. Il en va de même des progrès techniques qui permettent d’accroître l’offre mais ne sont pas une condition suffisante à la croissance économique. En ce sens pour Malthus, la demande importe plus que l’offre, mais encore faut-il via la régulation des comportements démographiques, créer les conditions préalables à l’augmentation du pouvoir d’achat.

Marx, à son tour, revient sur le syllogisme des économistes qui, à la suite de Jean Baptiste Say, ont proposé un modèle de développement économique dans lequel la production apparaît comme point de départ et la consommation comme point final d’une réaction en chaîne, où les deux termes sont également nécessaires mais pas suffisants17. Pour lui, cette présentation est superficielle car la consommation est un aboutissement, « sauf quand elle réagit à son tour sur le point de départ et ouvre de nouveau tout le process »18. La consommation devient alors immédiatement production, chacun devient son contraire dans un mouvement dialectique entre les deux termes. En conséquence, à ses yeux, une fois le mouvement impulsé par l’accroissement de l’offre, « la production est immédiatement consommation et la consommation immédiatement production ». Les analyses de Marx envisagent l’évolution historique des sociétés dans un cadre international, où les lentes mutations, de la demande comme de l’offre, propres aux analyses micro-économiques, ne sont que partiellement développées. Son raisonnement ne peut se comprendre que dans un cadre macro-économique qui fait peu de place à l’étude des rythmes du changement dans la demande sur laquelle on voudrait s’appuyer dans le cadre de notre travail. L’échelle du territoire permet cependant de saisir, pour un produit donné, les effets de la consommation comme stimulant sur la production locale. L’évaluation de la nature et du poids de cette demande, comme facteur du développement économique, doit cependant beaucoup, lors des premières décennies du XXe siècle, aux analyses de Keynes.

Analysant les causes de la grande dépression, ce dernier critique la pensée économique dominante, qualifiée « d’orthodoxe »19. Il s’inscrit en faux contre l’idée selon laquelle le système économique s’ajuste de lui-même sans qu’il puisse se produire de crises généralisées de surproduction et de chômage, sinon que temporaires. Pour lui, si les hommes tendent à accroître leur consommation en fonction de l’élévation de leur revenu, cette augmentation de la demande est inversement proportionnelle à leur revenu. Plus celui-ci est faible, plus la part de la consommation est forte ; plus le revenu est élevé, plus la part de la consommation est faible, une partie de ces richesses se dirigeant vers l’épargne. Cette « propension à consommer », plus importante au sein des familles ayant des revenus faibles, joue un rôle fondamental dans l’incitation à l’investissement et détermine le niveau d’emploi.

Une consommation populaire limitée mais changeante

L’étude de la consommation textile, pour la majorité de la population française des XVIIIe et XIXe siècles bute, en l’absence d’indicateurs statistiques, sur le problème des sources. Si les douanes recensent les importations et exportations par grandes catégories de biens, la consommation intérieure des ménages n’est pas comptabilisée et on doit souvent se contenter de remarques très vagues, voire parfois contradictoires, sur la consommation de tel ou tel produit. La première difficulté est d’apprécier l’évolution du pouvoir d’achat de la population. Or, celle-ci est hiérarchisée en catégories sociales dont les revenus sont à la fois inégaux et connaissent des évolutions différentes. L’autre difficulté est de mesurer, dans les budgets des ménages, la part qui revient aux produits textiles. Celle-ci dépend naturellement des revenus, mais laisse totalement dans l’ombre le choix de chacun. On a donc privilégié, pour ce chapitre, une approche par les sources et travaux disponibles et qui en même temps nous permettent d’isoler trois groupes sociaux distincts.