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Les esclavages en Méditerranée

Esclavage, le mot est puissamment évocateur. S'imposent avec lui un espace, l'Atlantique ; une logique marchande, la traite ; un régime d'exploitation, la plantation ; un temps, la modernité ; une couleur, le noir. Lui adjoindre la Méditerranée éveillera sans doute une image seconde, celle des captifs de la course misérablement enchaînés dans les bagnes d'Alger, de Bougie ou de Tunis. Or, l'examiner depuis la Méditerranée et l'affirmer au pluriel, loin de sacrifier à un artifice rhétorique, situe l'ouvrage comme une interrogation de ces deux représentations singulières qui sont généralement confondues. Des rivages baltiques au Sahel, des steppes mongoles au Sahara, vers la mer Intérieure, se révèle un riche nuancier de pratiques de capture, de régimes légaux et de logiques économiques qui structurent les formes multiples et complexes de la privation de liberté : dette, course, piraterie et traites, comme autant de questions adressées à deux représentations de l'esclavage dont la prégnance même reflète ou l'ingénuité ou l'empreinte idéologique.


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Couverture

Les esclavages en Méditerranée

Espaces et dynamiques économiques

Fabienne P. Guillén et Salah Trabelsi (dir.)
  • Éditeur : Casa de Velázquez
  • Année d'édition : 2012
  • Date de mise en ligne : 7 mars 2017
  • Collection : Collection de la Casa de Velázquez
  • ISBN électronique : 9788490961391

OpenEdition Books

http://books.openedition.org

Édition imprimée
  • ISBN : 9788496820883
  • Nombre de pages : VIII-246
 
Référence électronique

GUILLÉN, Fabienne P. (dir.) ; TRABELSI, Salah (dir.). Les esclavages en Méditerranée : Espaces et dynamiques économiques. Nouvelle édition [en ligne]. Madrid : Casa de Velázquez, 2012 (généré le 13 mars 2017). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/cvz/1113>. ISBN : 9788490961391.

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© Casa de Velázquez, 2012

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Esclavage, le mot est puissamment évocateur. S'imposent avec lui un espace, l'Atlantique ; une logique marchande, la traite ; un régime d'exploitation, la plantation ; un temps, la modernité ; une couleur, le noir. Lui adjoindre la Méditerranée éveillera sans doute une image seconde, celle des captifs de la course misérablement enchaînés dans les bagnes d'Alger, de Bougie ou de Tunis. Or, l'examiner depuis la Méditerranée et l'affirmer au pluriel, loin de sacrifier à un artifice rhétorique, situe l'ouvrage comme une interrogation de ces deux représentations singulières qui sont généralement confondues. Des rivages baltiques au Sahel, des steppes mongoles au Sahara, vers la mer Intérieure, se révèle un riche nuancier de pratiques de capture, de régimes légaux et de logiques économiques qui structurent les formes multiples et complexes de la privation de liberté : dette, course, piraterie et traites, comme autant de questions adressées à deux représentations de l'esclavage dont la prégnance même reflète ou l'ingénuité ou l'empreinte idéologique.

Sommaire
  1. Introduction

    Fabienne P. Guillén et Salah Trabelsi
    1. ESPACES ET ITINÉRAIRES : LE PROCHE ET LE LOINTAIN, LE FRAGMENTÉ, L’OUVERT
    2. TEMPORALITÉS
    3. DYNAMIQUES FINANCIÈRES ET FIDUCIAIRES
    4. « POLITIQUES DE L’INIMITIÉ »
  2. Captif ou Esclave ? Entre marché d’esclaves et marché de captifs en Méditerranée médiévale

    Youval Rotman
    1. LE SORT DES CAPTIFS DANS LES GUERRES ARABO-BYZANTINES
    2. LA PIRATERIE — UNE NOUVELLE PRATIQUE DANS LA MÉDITERRANÉE MÉDIÉVALE
    3. LA RANÇON DES CAPTIFS
    4. VALEUR D’ÉCHANGE
    5. UNE DYNAMIQUE ÉCONOMIQUE ENTRE MARCHÉS DIFFÉRENTS
    6. LES CONDITIONS ÉCONOMIQUES DU MARCHÉ D’ÉCHANGE
    7. LES CONDITIONS ÉCONOMIQUES ET POLITIQUES DU MARCHÉ D’USAGE
    8. LA PIRATERIE ET LA GUERRE COMME MOYENS ÉCONOMIQUES
  3. Réseaux et circuits de la traite des esclaves aux temps de la suprématie des empires d’Orient

  1. Méditerranée, Afrique noire et Maghreb (viiie-xie siècles)

    Salah Trabelsi
    1. LE POIDS DES ESCLAVES DANS LE COMMERCE MÉDITERRANÉEN MÉDIÉVAL
    2. ROUTES DU COMMERCE SAHARIEN
  2. La conquista de Mallorca y la creación de un mercado de esclavos

    Ricard Soto y Company
    1. LA CONQUISTA COMO ORIGEN
    2. CAUTIVOS, ESCLAVOS Y LIBRES
    3. LA DINÁMICA DEL PRIMER ESCLAVISMO EN MALLORCA
    4. EL AGOTAMIENTO DE LA MANO DE OBRA ESCLAVA AUTÓCTONA. DE LA EXPORTACIÓN A LA IMPORTACIÓN
    5. MALLORCA, CENTRO DE UN MERCADO DE IMPORTACIÓN DE ESCLAVOS
  3. La incidencia del mercado de esclavos en la estructura productiva de Mallorca (aprox. 1300-1450)

    Antoni Mas i Forners
    1. LA ESCLAVITUD EN MALLORCA EN LOS SIGLOS XIV Y XV: ALGUNOS INTENTOS DE CUANTIFICACIÓN
    2. LAS OCUPACIONES DE LOS ESCLAVOS
    3. CICLO DE VIDA Y GESTIÓN DE LA MANO DE OBRA ESCLAVA
    4. LAS POLÉMICAS INSTITUCIONALES RELACIONADAS CON LA ESCLAVITUD
  4. Ritmos y dinámicas de un mercado de esclavos (1301-1516)

    Iván Armenteros Martínez
    1. PRECEDENTES NORMATIVOS DE UN COMERCIO EN CREACIÓN: DE LOS USATGES DE BARCELONA A LAS PRIMERAS ORDENANZAS MUNICIPALES
    2. NORMATIVAS PARA UN MERCADO EN EXPANSIÓN: DE LA PESTE NEGRA A LA GUERRA CIVIL CATALANA (1348-1462/1472)
    3. AJUSTES Y DESAJUSTES DE UN MERCADO DE ESCLAVOS: DEL FIN DE LA GUERRA CIVIL CATALANA A LA MUERTE DE FERNANDO EL CATÓLICO (1472-1516)
  5. Les captifs et la piraterie : une réponse à une conjoncture économique déprimée ?

    Le cas du Maghreb aux xive et xve siècles

    Dominique Valérian
    1. UNE NÉCESSAIRE PÉRIODISATION
    1. LA PIRATERIE ET LES CAPTIFS, UNE RÉPONSE À UNE CONJONCTURE DRAMATIQUE
  1. Las redes de confianza y crédito en el Mediterráneo occidental

    Cautiverio y rescate (1580-1670)

    Daniel Herschenzon
  2. L’esclavage en Méditerranée et dans l’Atlantique nord (1571-1700)

    Brève histoire et comparaison

    José Antonio Martínez Torres
  3. Le premier Atlantique portugais entre deux Méditerranées

    Comment les Africains ont développé le Vieux Monde (xve-xvie siècles)

    Antonio de Almeida Mendes
    1. MURS DE LA MÉDITERRANÉE
    2. DES RIVES DU MAROC ET DU SAHEL AUX VILLES DE LA MÉDITERRANÉE
    3. TRAITES DANS L’ATLANTIQUE NORD ET RECONFIGURATIONS MÉDITERRANÉENNES
    4. MARGES ET CIRCULATIONS INVERSÉES
    5. LIENS ET LIEUX DE CIVILISATION
  4. La traite d’esclaves en mer Noire (première moitié du xve siècle)

    Annika Stello
  5. Rachat (« rédemption »), fortification et diplomatie dans la steppe

    La place de l’Empire de Moscou dans la traite des esclaves en Eurasie

    Christoph Witzenrath
  6. Esclaves et captifs en Russie et en Asie Centrale (xvie-xixe siècles)

  1. Alessandro Stanziani
    1. ESCLAVES ET CAPTIFS AU CARREFOUR DES EMPIRES
    2. LES KHOLOPY : ESCLAVES, SERFS OU INDENTURED ?
    3. L’USAGE DU DROIT
    4. FORMES D’ASSERVISSEMENT ET DYNAMIQUES INSTITUTIONNELLES
  2. Bibliographie

Introduction

Fabienne P. Guillén et Salah Trabelsi

Les signes distinctifs que l’on attribue à l’« être vrai » des choses sont les signes distinctifs du non-être, du néant — on a édifié le monde vrai en prenant le contre-pied du monde réel : c’est en fait un monde d’apparence, dans la mesure où c’est une illusion d’optique et de morale.
F. NIETZSCHE, « La raison dans la philosophie », Prop. 2, Crépuscule des idoles.

N’a t-on pas tout écrit déjà sur l’esclavage et la captivité en Méditerranée entre la fin de l’Antiquité et le début de la période moderne ? Qu’une bibliographie alluviale semble le suggérer, il va sans le dire. « Les esclavages en Méditerranée. Espaces et dynamiques économiques » ; le thème n’était-il pas usé jusqu’à la trame ? La réponse peut être négative. Non seulement des publications récentes1 semblent réorienter de façon décisive les questionnements, mais encore certaines rééditions2 invitent aussi à se placer face à ces représentations qui structurent sévèrement le champ des études sur l’esclavage aux époques médiévale et précoloniale.

La principale « commodité » chronologique nous a été fournie par la vaste synthèse consacrée par W. D. Phillips à l’esclavage3. Linéaire et bipolarisée par les modèles antique et colonial, elle ne confère à l’esclavage médiéval non plus qu’aux formes qu’elle considère précoloniales, de caractérisations fortes. Cette condition transitionnelle s’adapte du même coup à une description évolutionniste dont les fins ultimes, les modèles absolus sont la traite atlantique et l’esclavage de plantation.

La « commodité » spatiale nous est offerte par la tradition des études méditerranéennes, dont l’extraordinaire travail de Fernand Braudel pourrait constituer le point d’orgue. Méditerranée « aux dimensions du monde », tentaculaire et globalisante, elle poussait à chercher des ferments et des continuités des modèles méditerranéens aux expériences atlantiques. Mer corruptrice, elle attirait dans son orbite et ordonnait à ses pratiques les mondes les plus lointains. Peu de place pour l’indifférence, l’ignorance ou les mutations…

La carence en singularité de l’esclavage médiéval et précolonial, imposée par la tension entre deux modèles aussi imposants que l’esclavage antique et son reflet colonial, autant que la tradition historiographique florissante léguée sur le phénomène connexe de captivité ont fortement pesé sur l’analyse des cadres juridiques, mais également sur celle des mouvements sociaux et politiques à l’œuvre. Consciemment ou inconsciemment, les historiens ont élaboré le modèle d’aliénation le plus caractéristique de la mer Intérieure. La course, la piraterie et la captivité ont triomphé comme symbole de l’asservissement méditerranéen. Les conséquences en sont paradoxales.

Ainsi, lorsque, d’une formule élégante et précise, W. Kaiser attire l’attention sur « l’usage ubiquitaire et indistinct4 » que nous faisons du terme d’esclave, tandis que M. Fontenay nous invite à une réflexion sur le moyen d’éviter cette confusion, nous percevons que cet usage inconscient est peut-être aussi intuitif de ce que cette histoire pose des questions de lieu, de temps et de distinctions. Si « distinguer nettement “le prix de l’homme” et “la rançon” […] devrait conduire à distinguer deux concepts souvent confondus : l’esclavage et la captivité5 », ce n’est peut-être pas là où cette distinction est pensée jusqu’ici, que se trouve la compréhension la plus productive (voir la contribution de Y. Rotman).

Néanmoins, cette prudence constante dans la définition conceptuelle qui conduit M. Fontenay à opposer valeur d’usage pour l’esclave et d’échange pour le captif, temporalité ouverte et courte de la captivité et temporalité longue et fermée de l’esclavage, possibilité d’acquérir sa liberté pour l’un, impossibilité pour l’autre6, se concrétise en une formulation des plus suggestives :

Il y a eu selon moi, dans la Méditerranée des Temps modernes, un esclavage spécifique, « un esclavage entre Blancs », non réductible aux autres formes contemporaines de l’asservissement. Sous-produit d’un conflit multiséculaire entre la Croix et le Croissant, cet esclavage de frontière reliait des gens qui se connaissaient de longue date. Ils se combattaient selon des règles héritées du Moyen Âge où des notions telles que butin, captif ou rançon, donnaient à la servitude un visage plus familier7.

Opposant à cette aliénation familière l’esclavage des Noirs, qu’ils fussent produits de la traite transsaharienne ou déjà atlantique, il ajoute :

[…] personne n’a jamais proposé d’en racheter un seul, contre rançon ou par échange […] Vivant leur servitude sur les bords de la mer Intérieure, ces Noirs, de fait « esclaves en Méditerranée » ne relèvent pourtant pas de « l’esclavage méditerranéen ». Ils étaient victimes d’une autre logique d’asservissement […] où seule comptait la notion d’usage et où la notion de rachat […] était inexistante8.

Il y aurait donc une forme d’asservissement toute méditerranéenne ? Un esclavage « à visage humain » opposable à la barbarie atlantique, naguère formulé par J. Heers9, un esclavage dont les Noirs — la question raciale survient subrepticement —, venant d’Afrique étaient exclus, et qui présente tous les formants d’une problématique complexe mettant en jeu les notions d’espace, de temps, de statuts, de familiarité et de confiance, fût-elle armée, et nous force à interroger aussi le mythe qui donne vie à ces élaborations historiographiques : la mer Intérieure, un espace qui revient de façon lancinante dans le discours sur la captivité et l’esclavage au décours de l’Antiquité, du Moyen Âge et des Temps modernes.

En contrepoint d’un modèle si parfaitement tracé de l’esclavage méditerranéen, l’introduction de ce volume ne pouvait manquer d’entendre la rumeur d’autres voix dans les textes ici réunis. Elles y parlent de renversement des images de l’espace géographique, des questions que pose l’histoire globale et régionale. Elles proposent un décentrement notionnel qui, loin de reposer sur une scission a priori entre captivité et esclavage, les saisissait dans une perspective comparative des dynamiques de capture et de traite, des logiques tributaires, mercantiles et fiscales, pour finir par s’interroger sur la pluralité ou la singularité du modèle dominant de l’asservissement de l’étranger en la rapportant aux déclinaisons de l’assujettissement interne. Elles nous soufflent, enfin, que la notion de longue durée ne permet pas seulement de percevoir les inerties structurelles, mais encore les cyclicités, les inflexions périodiques, les effets d’actualité et de courte durée, qui nous garderaient de l’emprise des représentations linéaires et téléologiques d’une histoire des esclavages tournée vers une fin coloniale10. Elles composent et exécutent quatre lignes mélodiques parfaitement audibles : espaces, temporalités, économies et politiques de l’asservissement, dont nous tenterons ici, modestement, de faire entendre l’harmonie.

ESPACES ET ITINÉRAIRES : LE PROCHE ET LE LOINTAIN, LE FRAGMENTÉ, L’OUVERT

Y a-t-il une raison, sinon pratique, de séparer l’étude de la captivité et celle de l’esclavage ? Il est bien rare en effet que les places de traite, notamment les débouchés portuaires, ne soient aussi des lieux de détention de captifs, produits de la piraterie ou de la course (voir les contributions de D. Valérian, R. Soto, A. Mas i Forners, D. Herschenzon et J. Antonio Martínez Torres). Mais ne faisons-nous pas « un usage ubiquitaire et indistinct » de la captivité elle-même ? Captures de razzia, de guerre sainte ou de conquête, captures de course ou de piraterie sont-elles une seule et même chose et ouvrent-elles à un seul et même destin de captivité ? La capture, origine de celle-ci, intervient-elle dans la combinatoire entre captivité et esclavage ou offre-t-elle un visage changeant selon les espaces où elle agit ?

a) Capture, captivité : une aliénation familière ?

Elle semble étroitement liée aux espaces proches mais farouchement partagés entre ennemis, frères pourtant et partenaires dans un monde fragmenté, livré tantôt à une paix précaire tantôt à la lutte acharnée. S’agissant de la Méditerranée, et partant de la captivité de course ou de piraterie, elle est le signe distinctif de cet espace paradoxal, presque clos et pourtant accessible de toutes les parties du globe, convoité par des puissances riveraines et rivales, densément peuplé, constellé d’îles, sillonné depuis des millénaires, « saturé de culture11 » et d’interaction. Il n’est que d’observer la représentation schématique que le Livre des Curiosités12 en donne dès le XIe siècle avec ses quelque cent vingt ancrages et cette poussière d’îles et d’îlots qui masque presque la représentation de l’eau. Il ne s’agit pas d’espaces dissociés, mais reliés au contraire par une intense quoique passionnelle connectivité13. C’est dans cette aire de jeu et selon des règles bien connues de tous les joueurs que se joue la partie, le simulacre. Chevauchées de frontière ou raids maritimes, capteurs et captifs partagent un monde. Les termes de l’échange peuvent varier d’une polarité à l’autre, positifs ou négatifs, consentis ou forcés, commerciaux ou belliqueux, l’échange demeure. Rien d’étonnant donc à ce que les variations de conjoncture démographique, économique ou politique aient une répercussion sur les échanges, et qu’à leur effondrement assorti d’ostracisme puisse répondre l’affirmation du pouvoir de les forcer (voir les contributions de Y. Rotman, D. Valérian). Exerçant une forte pression sur les relations diplomatiques, elle peut être même une stratégie pour les maintenir ou les renouer de façon négative, par le harcèlement aux confins des zones d’influence. Et ces « frictions » sont « profitables14 » en ce qu’elles croisent et sollicitent constamment l’intervention de réseaux économiques et financiers, fiduciaires et politiques (voir les contributions de J. Antonio Martínez Torres, D. Valérian, Y. Rotman, D. Herschenzon).

Mais n’est-ce qu’en Méditerranée que l’on connaît ce jeu et ses règles… Cette expression singulière d’un voisinage turbulent ne se rejoue-t-elle pas dans les confins de la steppe entre les Rous et les confédérations mongolo-tatars, entre le duché de Moscovie et celui de Pologne, de même que dans le couloir Volga-Caspienne, d’abord contre l’avancée musulmane ou mongole, contre les Bulghars, puis contre la pression ottomane ? Dans la frange sahélienne, cette immense bande transitionnelle entre le désert et la forêt, ne s’opère-t-il pas, dès les premiers temps de présence musulmane en Afrique, de profondes transformations ? Pourtant capture et captivité y prennent un tout autre sens, les espaces y jouent un tout autre rôle.

b) Capture, captivité, traite : vers des terres étrangères…

Trata, tratta ou traite, les mots de nos langues romanes conservent la surdétermination sémantique de ce legs du latin puisque l’idée de tirer, traîner, d’étirer en longueur, d’acheminer de façon lente et progressive se combine à celle de transmettre, remettre mais surtout livrer des marchandises autant que des otages. Cette double inscription s’enrichit d’un troisième apport, celui de négocier, conseiller, et surtout gérer, qui en renforce les nuances mercantiles. Rien d’étonnant donc à ce que le mot « traite » ne présente une telle polysémie de l’action de tirer, de transporter certaines marchandises d’une province à une autre, d’un pays à un autre au trafic des bâtiments de commerce, notamment sur les côtes d’Afrique ; du commerce des banquiers caractérisé par la lettre de change, la traite de place en place à la traversée ou l’étendue de chemin qu’un voyageur accomplit sans s’arrêter15

Or, l’un des éléments caractéristiques de la traite d’esclaves est précisément de nature spatiale ; il s’agit de la dissociation nécessaire entre les espaces de capture et les espaces de revente et d’exploitation ; l’évidente dissociation même entre les écosystèmes de provenance et ceux d’exploitation16. Trois espaces attirent donc immédiatement nos regards : la steppe, la mer (plus tard l’océan) et le désert. Et une conclusion s’impose ; ce sont bien là les grands pourvoyeurs et convoyeurs des esclaves que l’on traite17.

Ils partagent des caractéristiques géophysiques, écologiques et humaines que l’analyse historique ne peut raisonnablement négliger. Immensités apparemment sans limites, aquatiques ou minérales, mouvance des dunes, ondulations de la neige ou des graminées sous le vent, elles diluent les dynamiques expansionnistes, les épuisant à leurs confins. Leur pouvoir vient de l’absence ou de la faiblesse de la fragmentation, qui, favorisant l’effacement des limites, résiste à l’établissement de frontières, de structures défensives ou de contrôle. Paradoxales, elles tirent leur importance géopolitique du différentiel entre l’immensité spatiale, l’insignifiance de leur peuplement et l’originalité des solutions que l’activité humaine y développe18 (voir les contributions d’A. Stanziani, C. Witzenrath, A. Stello, S. Trabelsi, A. de Almeida Mendes).

La steppe russe, les espaces disputés de l’Asie centrale, sont les principaux fournisseurs des captifs voués à la vente comme esclaves que l’ont identifie, au sud et à l’ouest de la Méditerranée, comme Russes, Bulgares, Circassiens, Arméniens, Abkhazes ou Tartares. Les axes fluviaux du Don et de la Volga en permettent l’acheminement depuis le duché de Pologne et la Russie kiévienne vers la mer Caspienne et la Méditerranée via les zones pontiques19. L’avancée des Russes (Rous, Rus) vers le littoral caspien semble s’éveiller dès le IXe siècle20. Mais les richesses entrevues et l’exemple de la politique orientale de Byzance donnent aux Rous l’idée des premiers coups de mains21. Ces attaques ressemblent au prélude à des campagnes plus ambitieuses et planifiées. Elles surviennent dès qu’un traité est signé avec Byzance, sous la bannière du prince Igor22. Jusqu’aux invasions mongoles, les récits de campagnes vers la Caspienne s’égrènent dans les chroniques, révélant la subtile et mutable politique de la steppe23. Si leur convoitise est tenue en échec par l’invasion des hordes mongolo-tartares, si leur expansion commerciale est indéniablement freinée par la domination des marchands musulmans, si les Tartares contrôlent l’axe Volga-Caspienne ; il est également vrai, ainsi que l’écrit P. Melgounov que « […] l’invasion mongole contribua à l’achèvement définitif du processus de déplacement du centre du commerce du Sud-Ouest de la Russie, de sa voie commerciale “des Varègues aux Grecs” vers celle des “Varègues aux Perses” par la puissante artère fluviale Volga-Russie de Souzdal-Caspienne […]24 ». Après la destruction de Saraï, capitale de la Horde d’Or, par les troupes de Timour Leng en 1375, les commerçants rous reprennent le chemin de la Caspienne où les attire la prospérité des cités de Chemakha, Derbent et Tabriz. De cette époque datent les premières mentions de la piraterie sur les eaux de la Volga… Celle-ci est le fait des ouchkouïniks, éléments libres et parfois incontrôlables des droujines armées, qui font des prises tantôt parmi les Russes ou les Bulghars, tantôt parmi les Tartares. Plus tard, ils deviennent le théâtre des raids des chambulys mongols, espaces ouverts, livrés à une diplomatie complexe, rythmée par les aléas des fragmentations et regroupements des hordes mongoles, le jeu politique de la puissance ottomane et l’émergence des ambitions impériales du duché de Moscovie (voir les contributions de S. Trabelsi, d’A. Stanziani et de C. Witzenrath).

Le Sahara, désert par excellence, sépare et unit le pays des Noirs aux rives de la mer Intérieure, et fait face à l’immense porte océanique ; il est aussi un acteur majeur de cette histoire. Miroir de la Méditerranée, aux étendues marines, il renvoie l’image des sables ; aux îles, ses oasis ; aux routes maritimes, ses tracés caravaniers ; aux conflits de voisinage, ceux d’un autre « rivage » immense, le Sahel25. Et ce rivage l’est de trois immensités : au Nord, celle du désert, au Sud, celle de la forêt, à l’Ouest, celle de l’océan. On peut, de là, atteindre le delta du Sahel et, au-delà, le cœur continental. Cette position littorale de la zone sahélienne la rendait vulnérable aux incursions nomades. L’exploration menée par les conquérants à travers le plus vaste des déserts, depuis l’Égypte vers le Soudan à l’est, depuis la Lybie vers le lac Tchad et les terres Zaghawa ou Songhaï, depuis le Maghreb vers le Sahel occidental, leur révèle l’existence d’autres mondes au-delà26. Selon Ibn ‘Abd al-Hakam, auteur du Futûh Misr, Habîb b. Abî ‘Ubayd al-Fihrî, petit-fils de ‘Uqba b. Nafi, le conquérant du Maghreb fut envoyé en 734 en campagne contre le Sûs et les terres des Sûdân. « Il y remporta une victoire sans égale et en ramena une profusion d’or27. » Le Bilâd al-Sûdân ou « pays des Noirs » excite grandement les convoitises : amiante, or, ivoire, esclaves… (voir la contribution de S. Trabelsi). L’or surtout et déjà ; les récits, même les plus anciens des voyageurs et compilateurs, y consacrent de nombreuses notices28. Les populations de cette frange, Takrûr, Wankara, Damdam, Zaghâwa, Dunkula…, etc. sont rapidement l’objet de rezzous justifiés par leur paganisme29. Sommées qu’elles sont de trouver leur place dans le nouvel ordonnancement politique du désert, leurs élites commencent à se convertir à l’Islam à partir de la fin du XIe siècle30. Quelles raisons à cela ? Leur espace opère la médiation entre le désert et la forêt, entre les musulmans et les païens, entre les marchands de sel, de cuir, de tissus et les zones si convoitées de l’extraction d’or et des réserves d’esclaves. Quelle meilleure stratégie que d’épouser les causes du vainqueur ? En s’islamisant, le Sahel repoussait aussi la menace de l’esclavage vers les ethnies du Sud forestier, dont ses guerriers et ses chasseurs faisaient capture, il faisait écran aux zones aurifères dont étaient conservées les clefs de l’accès31, et conversait, croyons-nous32, d’égal à égal avec les musulmans sahariens et maghrébins.

Il s’agit bien d’une géopolitique régionale, certes sans relation directe avec celle qui se développe loin au sud-ouest de la steppe, loin au nord du désert, en Méditerranée. Dans les deux cas, steppe et désert, espaces infranchissables sans guides, s’interposent entre l’origine et l’aboutissement de la traite, créant une déhiscence insurmontable propice à la différenciation de la captivité et de l’esclavage. Dans le cas des populations de la zone eurasiatique, la vente en mer Noire, puis le transbordement en Méditerranée par voie maritime ou terrestre (voir la contribution d’A. Stello) et enfin la dispersion des lots d’esclaves à travers les marchés portuaires de l’Orient et de l’Occident méditerranéen signaient l’impossibilité du retour. Le rôle de la Méditerranée a changé : théâtre de la violence et lieu de la coupure, elle l’était aussi de la possibilité du retour. Pour les esclaves russes, bulgares, abkhazes, albanais, circassiens ou mongols, elle devient l’espace de la dissociation, le signe de l’impossibilité du retour. La trajectoire rectiligne, l’acheminement lent et l’étirement spatial donnent à la traite ses caractéristiques singulières. La traversée de la steppe ou du désert, puis celle de la mer, signifiait également l’interposition de deux immensités entre le lieu de l’origine et l’aboutissement du voyage33. Il signifie aussi la rupture, l’impossibilité du rachat et, partant, du retour.