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LES ÉTATS-UNIS ET LE RESTE DU MONDE

De
284 pages
À travers ces chroniques que le sénateur Pierre Barnès a tenu pendant sept ans jusqu'à septembre 2000 pour commenter et remettre en perspective mois après mois, les principaux évènements de la planète, voici un souci de répondre aux grandes questions et d'éclairer les évènements en cours. Après le 11 septembre 2001, une contribution pour comprendre comment en est-on arrivé là ? Pourquoi et comment a surgi et monté la haine ?
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Les États-Unis et le reste du monde
Les chemins de la haine Chroniques de la dernière décennie

Du même auteur

L'Afrique aux Africains. 20 ans d'indépendance en Afrique noire francophone Armand Colin. 1981 Les Français en Afrique noire de Richelieu à Mitterrand. 350 ans de présence française au sud du Sahara. Armand Colin. 1987
I;e XXlème siècle ne sera pas américain Editions du Rocher. 1998 La mqrt de Paul. Et quelques réflexions sur l'euthanasie. First Editions. 1999

Pierre BIARNÈS

" Les Etats-Unis

et le reste du monde
Les chemins de la haine
Chroniques de la dernière décennie

Préface de François THUAL

(Ç)L 'Hannattan, 2002 ISBN: 2-7475-2150-8

"L'horloge de la gare de Perpignan est le centre du monde" - Salvador Dali

A Françoise

Blanc

et à Véronique Basilien

Sommaire

1994 Algérie: le train manqué une nouvelle fois? Conférence du Caire sur la population mondiale: la cabale des dévots Amériquelatine:
des démocraties minées par les inégalités
.

15 19
23

1995 Construire rapidement l'Europe de la défense et de la sécurité Dépenses militaires: la France à la limite de ses possibilités y aura-t-il encore un Canada au XXIèmeiède ? s "The business of America is business" Mais qui veut la chute de Saddam Hussein? Budgets extérieurs: le Parlement méprisé 1996 Le "grand jeu" autour de la Caspienne Montée de nuages sur l'Afrique du Sud ............................... L'Europe va manquer d'immigrés........................................ 7 59 63 69 29 35 39 45 51 53

Quai d'Orsay: la dèche Entre le Mercosur et l'Aléna : le vieux rêve de Bolivar Qui est riche et qui est pauvre?
"Quel bonheur de porter le nom de Turc!" Mais "Dieu merci, je suis musulman!"

71 75 83
85

Mauvaises nouvelles du ciel ces temps-ci Retour au "grand jeu" en Asie centrale (suite) Au coeur de l'Asie-Pacifique: l'Australie incertaine de son destin 1997 Chine: rétablir la puissance et la gloire de l'empire ancestral Amérique latine: l'Empire lutte contre la drogue
Proche-Orient: les Américains jouent avec le feu

93 95 99

107 117
121 131

Mongolie, Xinjiang, Tibet: la Chine ne renonce pas à la manière forte

1998 Crise asiatique: les soutiers du "miracle" paient la facture Turquie: regain de tension avec le monde arabe 139 145

8

1999 Défense européenne: les Anglais sont-ils à présent décidés à tirer les premiers avec les Français? Vers une Europe des régions souveraines L'Europe des "tire-au-cul" ... Les faux pénitents de Davos Retour en Russie au temps de la guerre du Kosovo Notes de voyage Proche-Orient: Ehoud Barak comme de Gaulle La guerre du Cachemire n'a pas eu lieu L'Amérique, "État-voyou" La dimension septentrionale de l'Union européenne Entre Otan et Russie 2000 L'Indonésie va-t-elle se désintégrer ? Proche-Orient: la crainte de la paix qui s'annonce Retour du populisme en Amérique latine
Dans dix ans un quart des Africains seront morts L'Afrique "manche courte"-"manche longue.:'

153 159 163 167 171 185 189 193 195

. 209 217 223
229 233

La Chine à l'OMC

239

9

Russie: reprise en main des régions autonomes La mondialisation de la pauvreté et du crime L'Afrique en chute libre "Paradis fiscaux" "États-voyous" et missiles anti-missiles Israël: la guerre ou les colonies Pour la possession de l'empire du monde

243 245 247 249 251 265 273

10

PRÉFACE
Depuis plus de quarante ans, Pierre Biarnès parcourt le monde avec une soif inextinguible de comprendre le mouvement de l'histoire. Journaliste, écrivain, essayiste et depuis plus de douze ans sénateur représentant les Français établis hors de France, Pierre Biarnès a tenu une chronique géopolitique au fil de ses voyages depuis 1994. Observateur privilégié et acteur discret de la diplomatie française, il a pu, au gré des missions, engranger une connaissance impressionnante des données historiques, géographiques et économiques de la planète. Aujourd'hui, il a rassemblé les principaux textes de ses chroniques pour en faire un ouvrage destiné au grand public. Ce regroupement de textes a été effectué durant l'été 2001, avant les événement d'Amérique et d'Afghanistan. Or, déjà, il avait envisagé de leur donner un titre volontairement fort, voire provocateur: "Les chemins de la haine". Derrière ce titre qui pourra irriter, l'auteur a voulu rendre compte d'un phénomène que l'on voit aujourd'hui se développer avec force et vigueur et que l'on pourrait résumer dans le ressentiment croissant d'une partie importante de l'opinion mondiale contre les États-Unis et leur politique. Cette constatation qui concerne les différentes régions de la planète, qui peut être contestée et qui le sera, pose néanmoins un problème au-delà de la libre appréciation du rôle des Américains daI!s le monde. Ce problème est le suivant: l'opposition aux Etats-Unis n'est-elle pas en train de devenir à elle toute seule un nouveau facteur géopolitique

majeur du 21 ème siècle?

Cette question en appelle

iJ11médiatement une autre: la dégradation de l'image des Etats-Unis ne va-t-elle pas constituer un facteur aggravant des tensions existantes dans de nombreuses situations géopolitiques en Europe, en Afrique, en Asie et en Amérique du Sud? En effet, au-delà d'une analyse factuelle, "l'énervement" croissant de l' opiniop. publique d'une très grande partie du monde face aux Etats-Unis n'est-il pas susceptible de favoriser les crises politiques internes à de nombreux pays en élargissant le fossé qui sépare les dirigeants de leur peuple? Sans systématiser ces hypothèses, la question demeure posée ,car une succession de crises favorisées par l'hostilité aux Etats-Unis finira par remettre en question non seulement nombre de régimes mais nombre de 11

postures régionales. Aujourd'hui l'antiaméricanisme des nations prolétaires a succédé à l' antiaméricanisme de l'époque de la guerre froide. Le nationalisme des peuples, conjugué à leurs crises sociales et à des remontées identitaires brutales de type confessionnel ou autre, n'est-il pas annonciateur d'un cataclysme en profondeur de la société internationale? À travers l'analyse récurrente et évolutive de plusieurs crises marquantes des dix dernières années, Pierre Biarnès nous invite à poser la question autrement que comme une affirmation polémique. En ce début de 2 pmesiècle, l'écart de richesses entre les pays nantis et les pays pauvres est devenu insupportable en raison de la propagation par les médias des images des pays riches. Il y a encore 50 ans ou 30 ans, les pauvres savaient qu'il existait des riches, mais le succès de la télévision et sa mondialisation ont fait que désormais "les riches" sont allés dans les foyers des plus pauvres leur montrer combien eux vivaient bien. Ceci n'est pas une anecdote, c'est devenu un fait géopolitique dans la mesure où la répétition incessante par des feuilletons ou par toute autre forme de médias des stéréotypes de la, vie sociale dans les pays riches, plus précisément aux Etats-Unis, a fait prendre conscience aux pauvres qu'ils étaient pauvres et les a amenés à considérer que s'il y avait des pays riches c'est parce qu'il y avait des pays pauvres et que s'il y avait des pays pauvres c'est parce qu'il y avait des pays riches. Au-delà de l'antiaméricanisme, qui, malgré les apparences, n'est pas son fait, la question posée par les billets de Pierre Biarnès est très exactement celle-ci: "Riches et pauvres, pauvres et riches, nations nanties et nations prolétaires, combien de temps pourront-elles vivre ensemble dans un consensus apparent ?" La question de l'antiaméricanisme résumée ici par l'expression "les chemins de la haine" ne fait que poser en profondeur cette question fondamentale. François THUAL

12

,

ANNEE 1994

Octobre

1994

ALGÉRIE: LE TRAIN MANQUÉ UNE NOUVELLE FOIS? Depuis le début du siècle, l'histoire de l'émancipation de l'Algérie n'est guère qu'une histoire d'occasions manquées avec la France, aux conséquences chaque fois un peu plus dramatiques pour les deux pays, les revendications algériennes, toujours satisfaites trop tard, ne cessant de se radicaliser. Dès avant la guerre de 1914, les premières demandes des réformes de "Jeunes Algériens", pourtant fort modérées (suppression des inégalités fiscales et extension de la représentation politique des Musulmans), s'étaient heurtées sans appel à l'opposition des colons européens. De 1925 à 1927, la politique "libérale" du Gouverneur Violette avait connu le même sort, tout comme, dix ans plus tard, le projet d'intégration de quelques 20 000 Français musulmans dans le collège électoral des Français d'origine européenne qu'avait timidement tenté de mettre en œuvre le gouvernement du Front Populaire. Déjà, cependant, sous l'influence des Oulémas, commençaient à se créer et à se développer de premières organisations nationalistes, avec à leur tête Messali Hadj. Aussitôt après la seconde guerre mondiale, la France, à peine libérée de l'occupation nazie, réprimait dans le sang, en mai 1945 à Sétif, un soulèvement anarchique du Constantinois: un véritable massacre, commandé par le Gouvernement du Général de Gaulle, auquel participaient tous les partis politiques issus de la Résistance, y compris le Parti Communiste de Maurice Thorez. Dans les années qui suivirent, les dirigeants de la Quatrième République firent continûment la sourde oreille aux appels de Ferhat Abbas qui, cependant, ne plaidait guère quant à lui que pour l'égalité des droits politiques de tous les habitants de l'Algérie, en somme pour "l'Algérie Française". "Le pharmacien de Sétif', qui avait réussi à se faire élire au Parlement français, s'en trouva vite et définitivement disqualifié, tout comme Messali Hadj lui-même, dépassé par de plus radicaux que lui. Dès 1947, en effet, un Groupe de jeune gens avait créé 1"'Organisation Spéciale" et, sept ans plus tard, le 1er novembre 1954, ils allaient déclencher l'insurrection armée, sous le drapeau du "Front de Libération Nationale". 15

Après huit autres années d'une guerre abominablement meurtrière, aveuglément poursuivie de "dernier quart d'heure" en "dernier quart d'heure", les Accords d'Evian de 1962, auxquels s'était enfin résigné de Gaulle revenu au pouvoir après que la Quatrième République eût été emportée dans la tourmente, intervenaient beaucoup trop tard. L'Algérie, devenue indépendante dans la violence, et non pas au terme d'une évolution pacifique progressive comme les anciennes colonies françaises d' Afrique Noire, s'engageait aussitôt, sous la direction des présidents Ben Bella puis Boumédienne, dans une révolution économique et sociale radicale, fortement inspirée par le modèle soviétique, où ne pouvaient que sombrer presque tous les intérêts français, les "Pieds-Noirs", qui s'étaient opposés pendant de trop longues décennies à toutes les concessions, n'ayant plus dès lors que le choix entre "la valise ou le ce~cueil". Au nom du F.L.N., un Parti-Etat policier, très étroitement contrôlé par les officiers supérieurs de l'Armée de Libération Nationale, donneurs de leçons à tout l'univers bien que très vite profondément corrompus, prenait alors fermement en main le destin de l'Algérie, pour la conduire inexorablement à la ruine économique et financière, en dépit de ses richesses pétrolières et gazières. Hormis une assez mince couche de privilégiés et de prébendiers, la population algérienne, qui s'accroissait de plus de 3% par an (aujourd'hui, l'Algérie compte plus de 25 millions d'habitants, contre à peine dix au moment de son indépendance), s'enfonçait dans une misère de plus en plus profonde. La jeunesse (60% des Algériens ont moins de 20 ans) était tout particulièrement frappée par le chômage, sans aucune perspective sérieuse de s'en sortir. Malgré des aspirations fondamentalement consuméristes selon le modèle occidental du nord de la Méditerranée tout proche, cette population désemparée ne pouvait plus que basculer par pans entiers dans le fondamentalisme religieux. La justesse du célèbre mot de Marx sur la religion se trouvait une fois de plus vérifiée: "La religion, opium du peuple; espoir de ceux qui n'ont plus d'espérance". Sur un tel terrain, préparé par des décennies d'occasions manquées - un désastreux enchaînement de lourdes responsabilités-, vers la fin des années 80, sous la présidence du médiocre Chadli Benjedid, qui avait succédé à Boumédiène décédé, le "Front Islamique du Salut", sous la conduite d'Abassi Madani et d'Ali Benhadj, prenait tout naturellement un essor qui allait très vite s'avérer irréversible. 16

Après avoir réprimé violemment dans le sang les jeunes partisans de celui-ci à l'automne 1988, le Pouvoir, de plus en plus mal relayé dans la population par un F.L.N. complètement déconsidéré, très critiqué par ailleurs par quelques petits partis démocratiques à l'audience incertaine en dehors des milieux intellectuels et des régionalistes berbères de Kabylie, se résignait finalement, fin 1991, à organiser des élections libres, municipales puis législatives, dont le FIS ne pouvait que sortir vainqueur, ce qui fut effectivement le cas: le 26 décembre, le Front Islamique du Salut arrivait très largement en tête au premier tour des élections législatives, après avoir enlevé un peu plus tôt la plupart des municipalités, dont celle d'Alger. C'est alors que, une fois de plus, dans ce malheureux pays où les leçons du passé ne servent toujours à rien comme elles ne servent toujours pas davantage aux responsables de la politique algérienne de la France, toutes tendances politiques confondues -, l'irréparable fut à nouveau accompli. Après avoir contraint le Président Benjedid à la démission, l'armée, avant tout soucieuse de préserver ses privilèges et ceux de toute la mafia qui gravite autour d'elle depuis un quart de siècle, s'auto-proclamait cyniquement gardienne des institutions démocratiques menacées selon elle par la poussée islamique. Elle obtenait d'un pouvoir provisoire à sa botte, le Il janvier 1992, l'interruption sine die du processus électoral, puis, en avril suivant, la dissolution du FIS et l'arrestation de ses principaux dirigeants, déclenchant ainsi un processus répressif impitoyable qui n'a cessé de s'intensifier depuis lors. Tout ce que l'Algérie compte d'intellectuels, ou presque, poussait sur le moment un lâche soupir de soulagement (Un homme qui se noie, c'est bien connu, s'accroche à un serpent) et un peu partout dans le monde occidental on faisait peu glorieusement de même ("Pas de liberté", n'est-ce pas, "pour les ennemis de la liberté"). Au nom de la France, le Ministre des Affaires étrangères Roland Dumas allait six mois plus tard sur place pour officialiser cauteleuse ment l'acquiescement de Paris à ce qui s'était passé, tandis que, peu après, Alain Juppé, pas encore installé à son tour au Quai d'Orsay, s'y rendait de son côté, au nom de l'opposition d'alors, pour assurer lui aussi de son soutien les militaires algériens dans leur lutte contre le mouvement islamiste. Admirable consensus! Désastreuse politique à courte vue!

17

Deux années se sont écoulées depuis lors. L'Algérie s'est progressivement enfoncée dans une véritable guerre civile, qui a déjà fait, selon les estimations les plus sérieuses, plus de vingt mille victimes, la médiatisation quasi exclusive des assassinats de quelques dizaines d'étrangers et d'autant d'intellectuels en vue masquant l'ampleur du phénomène. Le FIS et son bras armé l'AIS (1'Armée Islamique du Salut) sont à présent eux-mêmes débordés par un mouvement encore plus radical, les "Groupements Islamiques Armés" (GIA), qui, eux, entendent poursuivre la lutte jusqu'à l'effondrement du Pouvoir. Après avoir été incapables de gérer au mieux de nos intérêts la montée du nationalisme, nous sommes aussi nuls face à la poussée islamique. Aujourd'hui, on ne peut que se demander si, une fois encore, on n'a pas manqué le train. Et si, une nouvelle fois, on n'aura pas bientôt plus que le choix de le rattraper à la gare de Canossa.

18

Octobre CONFÉRENCE DU CAIRE SUR LA POPULATION MONDIALE: LA CABALE DES DÉVOTS

1994

Comme on le craignait, la Conférence sur la population mondiale, qui s'est tenue au Caire du 5 au 13 septembre, s'est déroulée dans une assez grande confusion et s'est conclue dans un unanimisme de façade. Le projet de plan d'action présenté par le Fonds des Nations Unies pour la Population - qui visait à ralentir la croissance démographique dans le Tiers-Monde, considérée comme un handicap majeur pour le développement de celui-ci - n'a débouché que sur de~ conclusions fort peu contraignantes, qu'une trentaine d'Etats, Vatican en tête, ont même refusé de ratifier dans leur totalité. Les dévots obscurantistes (l'alliance étrange et rétrograde de Jean-Paul II, des docteurs d'Al-Azhar, des ayatollahs iraniens, des fondamentalistes protestants américains et des rabbins hassidiques) ont réussi à contrer dans une large mesure les projets des modernistes éclairés. On ne peut que le déplorer profondément. Il a fallu des millénaires pour atteindre, vers 1800, le premier milliard d'êtres humains; mais guère plus d'un siècle pour atteindre, vers 1920, le second milliard; ensuite, quarante ans seulement pour parvenir, vers 1960, au troisième; une quinzaine d'années pour enregistrer, autour de 1975, le quatrième; une dizaine pour approcher, en 1985, du cinquième. Le cap des six milliards sera nettement dépassé en l'an 2000 et les prévisions sont généralement de 8,5 milliards pour 2025 et de 10 à 12 milliards pour 2050, époque où le nombre des terriens pourrait enfin se stabiliser, espère-t-on. Actuellement, le monde compte quatre-vingtquatorze millions d'habitants de plus chaque année, soit l'équivalent de la population du Mexique! Le maintien du nombre des naissances à un niveau élevé, du fait de la lenteur de l'évolution des moeurs, alors que la mortalité infantile et juvénile déclinait rapidement, de même que s'allongeait la durée d'existence, en conséquence des progrès médicaux même relatifs, explique cette explosion démographique que seul, précisément, pourra maîtriser dans quelques décennies le changement des mentalités - en fait déjà bien amorcé mais dont les effets ne pourront être que 19

tardifs, vu la quantité de femmes en âge de procréer qui ne diminuera que très lentement. Bien évidemment, c'est dans les zones les moins développées de la planète, où pauvreté et archaïsme des moeurs se conjuguent, que le phénomène est le plus spectaculaire et le plus inquiétant, pour le présent et pour l'avenir. Sur la base des tendances actuelles, d'aujourd'hui à 2030, l'Afrique, qui s'accroît actuellement de 2000 individus par heure, devrait passer de no millions à 1,6 milliard d'habitants (+ 116 %), l'Asie de 3,4 à 5,1 milliards (+ 47%) et l'Amérique latine de 475 à 713 millions (+ 51%), alors que l'Amérique du Nord ne passerait que de 295 à 368 millions (+ 24%) et l'Europe que de 731 à 742 millions seulement (+ 1%). Et, pour les mêmes raisons, les plus fortes hausses devraient se produire dans les pays les plus mal dotés de ces grandes zones-là, notamment ceux de l'Afrique intertropicale et de certains endroits tout particulièrement défavorisés du Proche-Orient et de l'Asie du Sud. Ainsi, 195% au Niger, 180% en Ethiopie, 175% en Angola; ou bien encore, 187% au Yémen, 208% dans la bande de Gaza, plus de 150% au Bangladesh, qui détient déjà le record mondial de la densité démographique, avec 935 habitants au km2 (I25 millions d'habitants sur 134 000 km2). Les conséquences de cet état de fait - la pauvreté engendre des comportements confortant une forte natalité et une trop forte population entrave le décollage économique sont d'une extrême gravité. A l'échelle mondiale, les écarts entre pays riches et pays pauvres ne cessent de se creuser: aujourd'hui, le quart le plus riche de la planète exploite à son profit les trois quarts des ressources mondiales, un milliard de personnes vivant à l'inverse dans une pauvreté absolue, deux milliards étant privées d'eau potable. La question du travail est elle aussi explosive: d'ici à 2020, près d'un milliard et demi de jeunes arriveront sur le marché du travail dans les régions du monde le plus pauvres, où déjà 60% des actifs vivent de l'économie "informelle". De même, la question de l'explosion urbaine devient de plus en plus inquiétante. En l'an 2000, plus de la moitié de la population mondiale vivra (de plus en plus mal pour la majorité des gens) dans les villes et dix-neuf de celles-ci compteront plus de dix millions d' habitants, dont sept plus de quinze. La plupart des concentrations urbaines étant situées sur des zones côtières ou sur des axes fluviaux, les dégâts écologiques risquent d'être considérables, s'ajoutant à ceux causés par la dégradation des sols dans les zones arides mais néanmoins déjà bien trop 20

peuplées, comme le Sahel. Se pose aussi, et va se poser de plus en plus, le problème des flux migratoires, qui se sont beaucoup accélérés ces dernières années dans le sens pays pauvres - pays riches mais aussi entre pays en voie de développement. Environ 125 millions de personnes vivent aujourd'hui hors de leurs pays de naissance; d'ici le prochain millénaire, ce chiffre va très probablement doubler, voire beaucoup plus, entraînant de très graves tensions sociales et politiques. Bien d'autres sujets d'inquiétude peuvent être ajoutés à cette évocation rapide des principaux d'entre eux. C'est tout d'abord à une réflexion approfondie sur tous ces dangers et sur la façon d'y parer la plus évidente (les pays du Tiers-Monde qui sont en train de réussir leur décollage économique, comme ceux d'Extrême-Orient, sans parler de la Chine et de l'Inde, ne sont-ils pas ceux qui ont donné l'exemple de politiques démographiques restrictives ?) que les organisateurs de la Conférence internationale du Caire sur la population et le développement avaient convié des représentants de tous les États-membres des Nations-Unies et de tous les ONG concernée ainsi que de nombreux experts. Ils entendaient aussi amener les participants à adopter un plan d'action qui - sans négliger pour autant les autres aspects du problème, notamment ses aspects économiques (accroissement de la production alimentaire mondiale et meilleure répartition de celle-ci) - était au premier chef un plan précis de contrôle des naissances dans le Tiers Monde,
avec à la clé une dotation annoncée de 13 à 16 milliards de

dollars à débloquer d'ici l'an 2000, les États-Unis, le Japon et plusieurs pays de l'Union Européenne devant être les principaux contributeurs. Pour les responsables du Fonds des Nations Unies pour la Population, notamment pour sa présidente pakistanaise, le docteur Nafis Sadik (elle-même mère de cinq enfants), convaincus que le rythme actuel de natalité mène l'humanité à la catastrophe, il faut impérativement tout mettre en oeuvre pour stabiliser la population du globe à environ dix milliards d'individus d'ici à 2050. Il faut donc développer à grande échelle le planning familial et la contraception, sans écarter l'avortement (qui est la plus ancienne méthode de contrôle des naissances) mais en faisant en sorte qu'il soit pratiqué dans des conditions médicalement sûres, ce qui suppose au préalable sa légalisation. Pour cela, il faut accorder une priorité absolue à l'éducation des femmes dans le Tiers Monde. Bref, il faut les libérer. ("Un enfant, si je veux, quand je veux"). 21

C'en était évidemment trop pour tous les enturbannés et tous les encalottés qui font négoce de paradis dans le ciel dans notre triste vallée de larmes. Et qui savent fort bien que la survie de leurs fonds de commerce est très étroitement dépendante du maintien de la femme dans un statut d'infériorité et donc d'ignorance - ils appellent cela le respect de la cellule familiale, à grands renforts de références au "Droit Naturel" et au "Plan de Dieu". Très vite, l'Arabie Saoudite et plusieurs autres pays qui se réclament comme celle-ci d'un Islam de combat ont donc fait savoir qu'ils ne participeraient pas à cette "conférence du libertinage", dont ils se réservent de condamner radicalement les conclusions. Quant à Wojtyla, dont tout le pontificat est marqué par une lutte monomaniaque contre ce qu'il appelle "la culture de mort de l'Occident", dès qu'il eût pris connaissance, en avril dernier, du document préparatoire de la conférence, il est aussitôt reparti en croisade, se fendant notamment d'une let!re pascale incendiaire adressée à des dizaines de chefs d'Etat et largement rendue publique, dans laquelle il s'élevait contre l'atteinte au "patrimoine de l' humanité" que représenterait une "reconnaissance généralisée du droit à l'avortement", dans "le droit fil d'une culture hédoniste et permissive". "Une défaite pour l' homme se prépare", prophétisait-il, "si l'on confie exclusivement à des économistes, des sociologues et des politiciens un domaine aussi délicat que celui de la conception de la vie humaine dans les secteurs décisifs de la sexualité et de la famille", avant de stigmatiser, dévoilant le fond de sa pensée, "les soidisant nouveaux droits de la femme, qui méprisent la vocation de celle-ci à donner la vie". Ces thèmes devaient être martelés tout au long des mois suivants, puis fougueusement développés au Caire, avec un avertissement sans ambiguïté pour point d'orgue: "De toutes façons, l'Eglise catholique s'en tiendra à sa doctrine, quelles que soient les décisions adoptées". Tout comme les fondamentalistes musulmans les plus radicaux. Inquiétante alliance de la croix et du croissant.

22

Novembre

1994

AMÉRIQU~ LA TINE: DES pÉMOCJ{A TIES MINEES PAR LES INEGALITES

Après une campagne sans coups bas et un scrutin sans bavures, le candidat du Parti Social Démocrate, que soutenaient aussi deux partis de droite, Fernando Henr~que Cardoso, a été élu, le 3 octobre, trente-huitième Président du Brésil, au premier tour de scrutin, face au leader du Parti du Travail, Luiz Inacio "Lula" da Silva, candidat d'une coalition de partis de gauche et d'extrême gauche. Ministre des finances du Président sortant Itamar Franco jusqu'à son entrée en campagne, Fernando Henrique Cardoso était le père de la dernière réforme monétaire brésilienne, le plan Real - du nom de la nouvelle devise du pays, entrée en circulation au début de l'été -, dont le succès, peut-être provisoire mais foudroyant (d'un mois sur l'autre, le taux mensuel d'inflation est tombé de 45 % à 5 %), avait fait basculer au dernier moment en sa faveur une opinion publique jusque-là majoritairement acquise à son rival, qui promettait quant à lui d'en finir avec les inégalités sociales abyssales dont souffre le Brésil: les électeurs ont finalement préféré le candidat de la stabilisation et de la stabilité. Au Mexique quelques semaines plus tôt, avec l'élection, le 21 août, d'Ernesto Zedillo, candidat du Parti Révolutionnaire Institutionnel au pouvoir depuis soixante-dix ans, c'est la continuité qui une nouvelle fois l'avait également emporté, mais au terme d'une campagne et d'un scrutin pas aussi réguliers qu'au Brésil, même s'ils l'avaient été davantage que dans le passé, et surtout dans un climat de violence sociale et politique. Le 1er janvier, 1"'Armée Zapatiste de Libération Nationale" avait déclenché une révolte armée des Indiens du Chiapas, une des régions les plus pauvres du pays, en protestation contre l'entrée en vigueur, le même jour, du traité de libre-échange avec les Etats-Unis et le Canada (l'Aléna ou Nafta) et surtout pour une plus juste répartition des terres, en reprise de l'action déjà menée au début du siècle par Emiliano Zapata, que, vingt ans plus tard, avait relayée et renforcée mais aussi canalisée le Président Lazaro Cardenas, le fondateur du P.R.I. (dont le fils, Cuanhtemoc Cardenas, est aujourd'hui le principal opposant de Gauche). Puis, le 23 mars, le candidat initial du parti gouvernemental Luis 23

Donaldo Colosio - "désigné" avant Zedillo et selon la tradition - avait été assassiné, très probablement à l'instigation des vieux caciques "priistes", liés aux narco-trafiquants et opposés à la volonté de réforme de Salinas et de ses cadets, adeptes quant à eux du néo-libéralisme et formés, comme leurs émules de plusieurs autres grands pays d'Amérique latine, à Harvard ou au Massachusetts Institute of Technology. (Pour les mêmes raisons, un sort semblable devait être réservé, le 28 septembre, au Secrétaire du P.R.!., José Francisco Ruiz Massieu). Ces deux élections présidentielles, qui se sont déroulées presque en même temps dans les deux plus grands pays d'Amérique latine, sont, l'une comme l'autre, tout à fait représentatives des évolutions en cours dans cet immense sous-continent, engagé sur les chemins difficiles et incertains d'une démocratisation néanmoins incontestable. Par delà la diversité des contextes et la singularité des situations, des observations analogues, si ce n'est identiques, peuvent, en effet, être faites sur les expériences conduites ces années-ci à Santiago et à Brasilia, à Mexico et à Buenos-Aires, et même encore, autres exemples significatifs, à Lima, à Caracas ou à Montevideo. Une vague électorale déferle sur l'Amérique latine. Depuis plus d'une quinzaine d'années, elle a d'abord balayé le "césarisme torride" des Perez Jiménez (Vénézuéla), Trujillo (Saint-Dominique), Somoza (Nicaragua) et autres Stroessner (Paraguay), dont on disait: "Le fils importe, le gendre exporte et le papa déporte". Puis sont tombés à leur tour les régimes prétoriens (Uruguay, Argentine, Brésil, Chili entre autres). Aujourd'hui, du Rio Bravo à la Terre de feu, il n'y a plus un seul Caudillo au pouvoir, où on n'accède plus que par les urnes et non par des coups d'Etat. Ces dix-huit derniers mois, une douzaine de scrutins présidentiels ont été organisés et s'y sont déroulés pour la plupart normalement, de même que plusieurs referendums, constitutionnels ou autres, et de très nombreuses élections législatives et locales. Cette nouvelle rotation démocratique des gouvernants ne doit cependant pas masquer le côté fondamentalement élitiste de la plupart de ces régimes de transition entre les anciennes dictatures militaires patrimoniales et des systèmes réellement libéraux d'alternance au pouvoir de représentants de groupes sociaux aux intérêts antagonistes qui n'ont encore été instaurés nulle part. Derrière la variété attractive des étiquettes, libérales, démocrates-chrétiennes, chrétiennessociales et même sociales-démocrates, qui peuvent tromper les 24

par le Président sortant Carlos Salinas de Gortari

observateurs non-avertis sur la qualité des marchandises qu'elles recouvrent, les privilégiés héréditaires de la fortune maintiennent partout leur emprise quasi exclusive sur la société, les vainqueurs des affrontements électoraux étant au mieux des modernistes - simple phénomène de génération et résultat d'une meilleure formation universitaire. Partout ces années-ci, dès qu'ils étaient un peu radicaux, les leaders issus de milieux sociaux défavorisés ou s'en faisant simplement les défenseurs, qui luttaient pour la liberté politique mais aussi pour la justice sociale, n'ont pas réussi à sortir victorieux de l'épreuve des urnes, à laquelle ils s'étaient résignés après l'échec d'entreprises révolutionnaires armées souvent d'inspiration marxiste. Forts de leur main-mise antérieure sur les appareils d'Etat et sur les médias, soutenus par les groupes financiers les plus puissants et en arrière-plan par les EtatsUnis hostiles à toute remise en cause du libéralisme économique, leurs adversaires - tenants de l'ordre établi ancien qu'ils ne souhaitent guère que réformer (pour mieux le conserver) pour de simples raisons de plus grande efficacité économique et financière - leur ont fait aisément barrage. Les deux échecs de l'ancien ouvrier métallurgiste brésilien "Lula", face successivement au corrompu Fernando Color (qui devait être destitué en cours de mandat) en 1989 et à l'universitaire patricien Cardoso cette année, sont de ce point de vue essentiel exemplaires. Très significative aussi est l'indulgence dont ont généralement bénéficié, de la part des nouveaux pouvoirs sortis des urnes, les anciens dictateurs militaires, après leurs destitutions ou leurs démissions plus ou moins négociées. Nulle part, les tortionnaires galonnés n'ont véritablement payé pour leurs crimes. Mais la victoire des Chicago Boys de la bourgeoisie d'affaires pourrait bien être remise en cause, ça et là, à moyen terme, sous la pression du mécontentement grandissant des couches populaires qui constituent tout de même la très grande majorité de la population et pour qui le remplacement de la dictature militaire par la dictature du marché n'a eu que fort peu de conséquences bénéfiques, quand ce n'est pas pis. Avec en arrière-plan, dans beaucoup de pays de la région, la montée en puissance de la revendication indienne, la. question sociale et la question ethnique étant de plus en plus en synergie (partout, les plus pauvres sont les Indiens). Sans parler de la gravité croissante, bien souvent dans les même pays, des problèmes posés par le développement à peu près incontrôlable des narco-trafics, qui interfèrent avec tout le 25

reste. Le cas du Mexique est, de tous ces points de vue, tout particulièrement à méditer. Au début des années 80, les pays d'Amérique latine se trouvaient pour la plupart en faillite. Bâti sur le protectionnisme, un système fiscal inefficace, un secteur public omniprésent et une forte emprise de l'Etat sur les entreprises, le modèle de développement latino-américain se révélait être un échec, débouchant sur des dettes publiques internes et externes gigantesques. Contraints et forcés, les pays de la région, du Mexique au Chili en passant par le Pérou et l'Argentine, ont dû changer de culture économique. Sous l'influence du Fonds Monétaire International, qui a trouvé des relais souvent talentueux dans leurs nouvelles équipes dirigeantes, l'équilibre macro-économique est devenu un dogme, l'ouverture des frontières une règle d'or et la dérégulation sociale et financière une quête. En quelques années, l'Amérique latine dans son

ensemble a dès lors renoué avec la croissance économique,
atteignant même dans certains pays (Chili, Argentine) des taux dignes de ceux de l'Asie du Sud-Est, tandis que le déclin de l'inflation était spectaculaire. Mais cette remise en ordre de l'économie est allée de pair avec un échec de taille, qui mine aujourd'hui la démocratisation politique par ailleurs en cours: l'incapacité de l'Amérique latine à réduire les inégalités sociales et le niveau de pauvreté. Selon un rapport récent de la Banque Mondiale, un Latino-américain sur trois vit en dessous du seuil de pauvreté (340 francs de revenu mensuel). De 1980 à 1989, le pourcentage d'individus vivant en-dessous de ce seuil a même doublé en Argentine, au Mexique et au Chili, pays où les réformes économiques néolibérales ont été conduites avec le plus de vigueur. Jusqu'à quand la marmite va-t-elle continuer à bouillir sans exploser?

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" ANNEE 1995