Les femmes-martyres dans le monde arabe : Liban, Palestine & Irak
319 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Les femmes-martyres dans le monde arabe : Liban, Palestine & Irak

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
319 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description

L'intention de cet ouvrage est de montrer comment et pourquoi des femmes ont opté pour cette stratégie du martyre, de voir quelle place elles occupent dans cet engagement tout en veillant à bien différencier les situations selon un contexte propre à chacune des trois zones. L'auteure tend à montrer que la guerre est de loin le processus qui affecte le plus durablement le tissu social, les femmes étant, d'une manière ou d'une autre, les premières touchées.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 décembre 2013
Nombre de lectures 10
EAN13 9782336332659
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

½

&RPSUHQGUH OH0R\HQ2ULHQW
&ROOHFWLRQ GLULJpH SDU -3 &KDJQROODXG

LES FEMMES-MARTYRES DANS LE MONDE
ARABE : LIBAN, PALESTINE & IRAK


Quelle place accorder à ce phénomène ?

·

&
RPSUHQGUH OH
0
R\HQ
2
ULHQW

Les femmes-martyres dans le monde arabe :
Liban, Palestine & Irak

Quelle place accorder à ce phénomène ?

© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-01924-6
EAN : 9782343019246

Carole ANDRE-DESSORNES

Les femmes-martyres dans le monde arabe :
Liban, Palestine & Irak

Quelle place accorder à ce phénomène ?

Préface de Farhad Khosrokhavar

L’Harmattan

Comprendre le Moyen-Orient
Collection dirigée par Jean-Paul Chagnollaud

Ohvanesse G. EKINDJIAN,Edesse, Joyau chrétien aux confins
arménosyriens, 2013.
Firouzeh NAHAVANDI,L’Iran dans le monde, 2013.
Aline KORBAN,L’évolution idéologique du Hezbollah, 2013.
Samy DORLIAN,La mouvance zaydite dans le Yémen contemporain, 2013.
Gamâl AL-BANNA,L’islam, la liberté, la laïcité et le crime de la Tribu des
"Il nous a été rapporté",2013.
Daniel CLAIRVAUX,Iran : la contre-révolution islamique,2013.
Naïm STIFAN ATEEK,Le cri d’un chrétien palestinien pour la
réconciliation. Pour une théologie palestinienne de la libération, 2013.
Céline LEBRUN, Julien SALINGUE (dir.),?Israël, un État d’apartheid
Enjeux juridiques et politiques, 2013.
Pierre GUILLOSSOU,La Palestine contemporaine, des Ottomans aux
Israéliens, 2013.
Mohammad AL SUBAIE,L’idéologie de l’islamisme radical.La nouvelle
génération des intellectuels islamistes,2012.
Didier LEROY,Hezbollah, la résilience islamique au Liban, 2012.
Hassan Diab EL HARAKÉ,: quel pouvoirRépublique islamique d’Iran
pour le peuple ?, 2012.
Alice POULLEAU,À Damas sous les bombes, Journal d’une Française
pendant la révolte syrienne (1924-1926),2012.
Malkom KASP,La République islamique et les heures sombres de l’Iran,
2012.
Simon VALADOU,La Jordanie et la paix avec Israël, 2012.
Dominique LE NEN,De Gaza à Jénine, Au cœur de la Palestine, 2012.
Estelle BRACK,Systèmes bancaires et financiers des pays arabes. Vers un
modèle commun ?, 2012.
Philippe CONTE,Afghanistan, guerre lointaine ?, 2011.
Samson N’Tadadjèl KAGMATCHE,Etudes comparatives entre les lamassu
et les chérubins bibliques, 2011.
Ali AOUATTAH,Pensée et idéologie arabes. Figures, courants et thèmes
au XXe siècle, 2011.
Vivi KEFALA,L’évolution du Liban, les facteurs déterminants, 2011.
R. PORTEILLA, J. FONTAINE, P. ICARD, A. LARCENEUX (dir.),Quel État
pour quelle Palestine ?,2011.

Je dédie ce travail à ma famille
ainsi qu’àM. A. Sbaiti

REMERCIEMENTS

J’adressetoute ma reconnaissance ainsi que mes plus vifs remerciements
à mon directeur de thèse, le professeur Farhad KHOSROKHAVAR, qui a
accepté de me diriger dans ce travail de doctorat, m’a accordé sa confiance
et qui n’a eu de cesse de me prodiguer ses conseils qui ont été précieux.

Jetiens à remercier le Professeur Jean-Paul CHAGNOLLAUD, directeur
de la Collection «Comprendre le Moyen-Orient», qui n’a pas hésité à
publier mon travail.

Jeremercie toutes les personnes qui ont accepté de m’accorder un
entretien.

Jeremercie Marc HOUDAYER & Stéphanie RENAULT, Corinne
MACCOTTA, Annie-Mireille PERRIER & Florence CHAMAILLARD,
ainsi que Mme MABIALA et M. MADELAINE pour leur soutien.

PREFACE

Les femmes-martyres dans le monde arabe : Liban, Palestine et Irak
de Carole André-Dessornes

CaroleAndré présente un ouvrage qui reprend l’essentiel d’une thèse sur
les femmes martyres qu’elle a soutenue à l’EHESS en 2013. Ce travail
s’articule sur l’explication socio-anthropologique de l’action des femmes
martyres dans trois pays, le Liban, la Palestine et l’Irak. Le choix implique le
renoncement à traiter des cas tchéchène, tamoul, mais aussi kurde. Quoi
qu’il en soit, les opérations martyres qui se déroulent au Moyen-Orient ont
un point focal, l’occupation: que ce soit l’occupation israélienne (le Liban
pendant la période 1978-2000, la Palestine, de même, et en Irak, celle des
Etats-Unis ou de l’Angleterre, mais aussi, le développement, dans ce dernier
pays, des formes de jihadisme transnational, affilié à Al Qaeda.
Le travail sur le Liban présente un intérêt épistémologique plus important
parce que l’essentiel de l’enquête de terrain a été mené dans ce pays.
Nous apprenons en quoi l’occupation israélienne de 1978 à 2000 a créé les
conditions du développement des opérations martyres où progressivement
les femmes ont joué un rôle; comment ces opérations étaient pendant
plusieurs années menées par des partis séculiers (entre autres, le parti
communiste), sans rapport direct avec l’islam; comment le religieux s’est
petit à petit incrusté dans le paysage à partir du Hezbollah sous l’influence
iranienne sans que le martyre demeure son exclusivité… On peut même
penser que les martyres-femmes ont pu plus aisément convaincre les
organisations politiques de la nécessité de leur engagement dans la mort
sacrée en raison même de leur sécularisme. Toutefois, si elles parviennent à
s’impliquer dans ces opérations, c’est que l’initiative vient primordialement
de leur côté, et non de la part des hommes. La révolte masculine contre
l’occupation devient aussi féminine lorsque les femmes sont dans des
familles et dans des environnements où elles peuvent participer plus ou
moins directement à l’univers masculin et ses activités (l’une des femmes
interviewées parle de cette implication dans le maniement des armes, ce qui
laisse supposer l’accès à ce type d’entraînement, d’habitude réservé
uniquement aux hommes). D’ailleurs, c’est le premier pas (la première
femme-martyre) qui est le plus dur à franchir, les autres suivant avec plus
d’aisance le modèle ainsi érigé, comme cela a été le cas de Dalal Mughrabi
qui inspirera bien d’autres. Dans ces cas, la composante nationaliste du
martyre est évidente et bien mise en relief par Carole André-Dessornes, la
dimension féminine étant aussi présente comme d’abord l’expression d’une

ϵ

stratégie (il est plus difficile de détecter des femmes-martyres que des
hommes par les forces de l’occupation, en raison de la prégnance de l’image
non-violente de la femme), mais en même temps, comme la conséquence de
l’affirmation de soi d’une subjectivité féminine qui s’insurge contre
l’occupation, au nom même de sa souveraineté. Ce faisant, elle construit en
filigrane la parité avec les hommes : si on peut accéder dans la mort sacrée
au statut du sujet souverain, dans la vie aussi on doit pouvoir bénéficier de ce
privilège. On peut dire que les martyres-femmes ont tenté de jouer, en plus
de leur rôle de combattantes pour la cause nationaleíque ce soit au Liban
ou en Palestineípeu le même rôle qu’ont joué les femmes ouvrières un
pendant la Première Guerre mondiale où elles ont fait l’expérience de
l’autonomie par le salaire. Seulement le prix du sang est ici l’équivalent du
salaire dans le cas des femmes travailleuses. Des hommes, responsables
politiques, prennent conscience, à partir de ces opérations, de la place de la
femme dans l’espace public, au travail, mais aussi au politique, comme le dit
Ali Fayyad, du Hezbollah, rapporté par André-Dessornes. Si les partis
séculiers reconnaissent, sincèrement ou non, l’égalité des sexes, corroborée
par l’engagement féminin dans les opérations-martyres, du côté des
islamistes, le problème est beaucoup plus complexe. Mais ces opérations
brisent le confinement de la femme dans l’espace privé, que les hommes
islamistes le veuillent ou pas. Une certaine dose de féminisme est indéniable
comme ingrédient de ces opérations (si on se fait tuer pour une cause
collective, ce «privilège » n’est plus l’apanage des hommes et sur ce plan,
les femmes s’égalisent avec eux).
L’opération martyreexige souvent une clandestinité impliquant
l’ignorance des personnes les plus proches au sujet de l’engagement de la
femme. Carole décrit comment une femme martyre dissimule ce fait à son
père, ce qui implique l’assomption d’une décision qui va très au-delà de
l’autorité patriarcale, engendrant chez elle un sentiment de culpabilité
qu’elle exprime bien dans sa lettre d’adieu à ses parents. Il s’agit d’un type
d’affirmation de soi qui se passe de l’autorisation dupater familias et
s’inscrit dans les ressorts d’une subjectivité qui réclame pour soi un statut
d’autonomie et de souveraineté dans une décision qui implique sa mort.
La mort des femmes martyres peut devenir aussi une revendication de la part
des autres femmes, pour la parité avec les hommes, si ce n’est sur le court
terme, à tout le moins sur le long terme. On peut certes évoquer la situation
de crise. Une fois celle-ci passée, le patriarcat peut reprendre le dessus.
D’ailleurs, juste après l’opération, dans le cas de Sanaa décrite par Carole
André-Dessornes, des rumeurs ont circulé qu’elle avait été enceinte et
qu’elle avait voulu sauver la face par la mort sacrée. Cela revient à réinscrire
la femme-martyre dans le registre de la tradition patriarcale. Mais les
ressorts de la mémoire pourront être mobilisés tout aussi bien par les femmes
dans l’avenir, pour remettre en cause leur statut et revendiquer une part plus
importante d’égalité.

ϭϬ

Quoi qu’il en soit, les femmes-martyres ne sont pas uniquement des êtres
s’impliquant dans des opérations militaires. Elles représentent, à leur corps
défendant, la volonté d’affirmation de soi des femmes dans des sociétés où
des crises multiples et des formes de patriarcat ossifiés rendent leur tâche
malaisée (plus on est humilié, plus on risque de se durcir vis-à-vis de sa
femme et de ses enfants dans l’espace familial). Carole André-Dessornes a le
grand mérite de nous faire réfléchir, par delà ces cas fortement minoritaires,
à la signification anthropologique de ce phénomène.

ϭϭ

Farhad Khosrokhavar

GLOSSAIRE
Liste des termes et acronymes utilisés dans le présent ouvrage

-ADM= Armes de destruction massive

-ALS= (Jaysh LubnƗn al-Jannjbiyy)Armée du Liban-Sud (milice libanaise).

-Al-Qaïda =(al-QƗ'ida) «la base», mouvement islamiste radical sunnite
fondépar le Cheikh Abdullah Yusuf Azzam et Oussama Ben Laden qui sera
son disciple en 1987.

-Brigades Al-Qods= (Saraya al-Qods) Branche armée du Djihad islamique
palestinien.

-Brigades des martyrs d’Al-Aqsa =(Kataëb ShuhadƗ' al-'Aq܈Ɨ) Branche
armée du Fatah.

-Brigades des martyrs Ezzedine Al-Qassam =(Izz ad-Din al-Qassam)
Branche armée du Hamas.

-Djihad islamiquepalestinien (JIP) =(Harakat al-Jihad al-Islamifi
Filastin)se définit comme une or ilganisation nationaliste, islamique et un
mouvement de libération. Le JIP définit le djihad comme un combat contre
l’injustice.

-FAD= Force arabe de dissuasion.

-FPLPFront =populaire de libération de la Palestine (al-Jabhah
alSha`biyyah li-TaۊrƯr FilasܒƯn), mouvement d’obédience marxiste.

-Fatah= (harakat ut-tahrîr il-wataniyy il-falastîniyy) Organisation politique
et militaire laïque. Acronyme du Mouvement national de libération.

-FDPLP( =Al-Jabha al-Dimuqratiya Li-Tahrir
démocratique populaire de libération de la Palestine.

fi

Filastin)

Front

-FRNL( =Jabhat al-Muqawama al-Wataniyya al-Lubnaniyya)de Front
résistance nationale libanaise.

ϭϯ

-Hamas=(Harakat al-Muqawama al-Islamiyya),qui signifie « Mouvement
de la résistance islamique »,est sunnite et appartient à la mouvance des
Frères musulmans, dont il se sépare en 1987.

-Hezbollah=(ۊizbu-llƗh)le Hezbollah,qui signifie «parti de Dieu », est un
parti chiite libanais. Il est créé en 1982, pendant laguerre civile libanaise, à
la suite de l’opération militaire israélienne Paix en Galilée.

-Kataëb=(Al Kataëb Al Lubnaniyya),les Phalanges libanaises sont un parti
politique essentiellement chrétien fondé en 1936.

-Le Likoud(« =Unité»), est un parti politique sioniste israélien
nationaliste. Il fut créé en 1973 sous la direction de Menahem Begin.

-OLP( =Munadhamat al-Tahrir al-Filastiniyah) Organisation de la
libération de la Palestine.

-Parti Baas syrien =Partipanarabe, socialiste et laïc fondé en Syrie en
1944. La devise est «Wahdah, Hurriyah, Ishtirrakiyah», soit «unité,
Liberté, Socialisme ».

-PCL= (Al-hizb al-Shuy’i al-Lubnani) Parti communiste libanais.

-PSNS= (Al-hizb as-Suri al6qawmi al-Ijtimai) Parti social national syrien.

-Shin Beth= Service de contre-espionnage et de sécurité intérieure de l’État
d’Israël.

-Tanzim( =Al-Tanzymorganisation »,nom donné à la faction armée du) «
Fatah.

-Tsahal= Nom donné à l’armée israélienne.

ϭϰ

INTRODUCTION

« Le recours à la violence sans fard,
comme moyen de contrainte pour
l’extérieur mais aussi pour l’intérieur,
est tout simplement constitutif de tout
groupement politique. »
Max Weber
Économie et Société, 1922

« Le corps est le premier et le plus
naturel instrument de l’homme. »
Marcel Mauss
Les Techniques du corps, 1934

Depuis la fin des années 1940, et d’une façon nettement plus prononcée
depuis 1967, année de la guerre des Six-Jours et de la défaite de Nasser et
plus largement de la défaite du monde arabe face à l’armée israélienne, ce
dernier connaît un certain nombre de soubresauts et de crises aiguës qui
n’ont eu de cesse de bouleverser en profondeur le paysage régional.
Que ce soit la guerre civile libanaise à laquelle s’ajoutent l’occupation
israélienne dès 1982, l’échec des accords d’Oslo aboutissant à terme à la
Seconde Intifada, la chute de Saddam Hussein ainsi que la « libération » de
l’Irak qui, aujourd’hui encore, n’est en mesure de garantir ni l’intégrité ni la
sécurité territoriale du pays… nombreux sont les terrains favorables à une
situation pour le moins chaotique et floue.

De nouvelles formes de lutte vont alors faire leur apparition, à savoir des
« opérations-suicides », appelées aussi « opérations-martyres ».
Précisons qu’afin de ne pas prendre parti pour tel ou tel camp, de garder une
certaine distance et d’éviter toute forme de jugement, les formules
« opérationsuicide (ou) martyre», «mission suicide (ou) martyre»,
« attaquesuicide (ou) martyre» ou «bombes humaines» faisant référence
ici aux charges explosives utilisées dans ce type d’actions, seront utilisées
dans la présente étude.
Ces opérations, qui, entre 1982 et 1985 étaient alors non seulement
l’apanage du Hezbollah mais également réservées aux hommes, à partir du 9
avril 1985 (date de la première opération menée par une femme), vont

ϭϱ

accorder une place aux femmes jusque-là écartées de ce type d’exposition et
d’engagement.
Dans ce contexte, le Liban, et en particulier le Liban séculier, à travers le
PSNS, le PCL et le parti Baas syrien, fait figure de proue dans ce type
d’engagement féminin dans la lutte contre l’occupant.
Cette année 1985 va donc inaugurer une nouvelle façon, pour les femmes, de
s’engager dans le combat contre l’ennemi. Précisons que cela ne restera
qu’une option parmi d’autres.
Il faut souligner que même si les «opérations suicides (ou) martyres» au
féminin vont connaître ce que l’on pourrait considérer comme une sorte de
« second souffle » avec la Seconde Intifada en Palestine, puis avec la guerre
en Irak qui commence en 2003, ces actions restent néanmoins un
épiphénomène. On est en droit de se demander si cela va demeurer ainsi ou
si ce phénomène va s’amplifier à mesure que les situations conflictuelles se
multiplient et perdurent.

L’arrivée de ces belligérantes va non seulement dérouter, mais également
rendre plus difficile pour l’armée dite « d’occupation » l’identification claire
et nette de ces nouvelles figures de la lutte qu’elle affrontera. Il n’y a plus
d’homogénéisation possible du profil du combattant, encore faut-il qu’il y en
ait eu une auparavant !
La femme a fait son apparition là où on ne l’attendait pas. Ce nouveau
contexte finira par entraîner la mise en place de politiques plus sécuritaires
ou, du moins, une réorientation de celles-ci.

Ajoutons que celui ou celle qu’on perçoit comme «terroriste »se présente
avant tout comme combattant(e), comme un(e) soldat(e) de la Liberté ! Il est
également hors de question pour ces nouveaux acteurs de se présenter
comme les auteur(e)s d’un suicide, mais plutôt d’un sacrifice pour une
grande cause. Cela a pour conséquence de favoriser, voire d’encourager, le
culte du sacrifice de Soi et de glorifier, inexorablement, le héros ou l’héroïne
qui ont choisi la mort... une issue fatale certes, mais pour le bien du plus
grand nombre.
La folie serait-elle derrière ce type de comportement? Le problème réside,
peut-être, dans le fait que ces personnes ne souffriraient d’aucune pathologie
en particulier et que «la spécificité des attaquants suicidaires est justement
de ne pas vivre pour le futur, mais de vivre pour un futur imaginé par
1.
d’autres», comme le souligne Nader Barzin.

Techniquement, en ce qui concerne les « opérations suicides (ou) martyres »,
on ne peut pas relever de véritables révolutions en matière d’explosifs; ce

1
BARZINNader, «Les nouveaux martyrs: l’agonie de l’identité», in Topique, 2010/4,
n°113, p. 161.

ϭϲ

qui a changé, ce sont plutôt les différentes formes de mise à feu, à savoir
pour ce qui nous concerne, la mise à feu actionnée par la martyre elle-même
ou actionnée à distance comme cela a été parfois le cas et l’est encore, en
Irak notamment.
Cette mise à feu peut se faire à bord d’une voiture chargée de TNT, comme
elle peut se faire en actionnant la décharge qui se trouve dans une valise, à
l’intérieur d’une veste ou sur une ceinture.
L’« opérationsuicide (ou) martyre » lève toute ambiguïté quant à la notion
de risque qui se trouve d’emblée effacée ; à partir du moment où la mort est
envisagée dès le départ, ce risque disparaît. Le risque n’est concevable que
dans la mesure où la mission comporte l’éventualité de mourir sans que cette
mort soit volontairement recherchée.

Pourquoi un tel sujet ?

Cequ’on nomme «martyre » aujourd’huin’a pas la même signification
que le martyre des origines; dans le cas présent la mort n’est plus une
possibilité, mais elle est envisagée comme une condition sine qua non de la
réussite de l’opération menée par le ou la volontaire. Les «opérations
suicides (ou) martyres» vont à l’encontre de l’instinct de survie inhérent à
l’être humain.
Nous sommes confrontés dans ces cas précis à une acceptation de la mort, ce
qui paraît, dans les cultures occidentales, inconcevable du fait même de
l’angoisse éprouvée face à cette mort.
Maispour éveiller le désir de violence, il faut un contexte bien
particulier ;des conditions de vie normales n’entraîneront pas
nécessairement ce désir de violence, mais une fois que celui-ci émerge, il
prépare plus facilement l’individu au combat, qu’il s’agisse d’un homme ou
d’une femme !
Il paraissait intéressant de sortir de cette vision assez réductrice de la
femme : la femme étant plus destinée à donner la vie qu’à infliger la mort à
autrui. Il semble que celle-ci soit tout aussi capable de tuer, de se sacrifier
pour défendre une cause, de se venger de la mort d’un proche… qu’un
homme. L’histoire l’a prouvé à maintes reprises.
ème
Ainsi en a-t-il été au 16siècle d’Aminatou de Zaria, au Nigéria,
ème
surnommée «la Reineguerrière »,de Mathilde de Toscanequi au 11
siècle s’est rendue célèbre par ses faits d’armes pour installer un nouveau
Pape, Victor III, à Rome, des reines Zabibi et Simsa qui se sont succédées à
la tête du royaume de Qédar etqui auraient combattu le roi Teglath-Phalasar
ème
au 8siècle avant notre ère…ou encore de Zénobie, reine de Palmyre qui à
la mort de son mari mena une révolte contre l’empire romain…et la liste est
encore longue.

ϭϳ

Pourquoi notre monde se verrait-il épargné par cette violence au féminin?
Pourquoi voir dans la femme uniquement un être à protéger ?
Cette étude fait suite à une volonté de mieux appréhender un phénomène
souvent caricaturé, et du constat que la réalité telle qu’elle transparaît n’est
que le fruit d’un monde qui se nourrit en permanence de contradictions.

Pourquoiun tel sujet ? Son intérêt ne se trouverait-il pas dépassé dans le
contexte actuel? Pourquoi centrer ce travail sur le Liban, la Palestine et,
pour finir, l’Irak ?
Les contextes politiques, sociaux et idéologiques changent et c’est dans ce
climat d’évolution que s’opère alors un glissement de ce phénomène du
martyre, du Liban à l’Irak en passant par les Territoires palestiniens.

Lechoix a été d’écarter délibérément les autres pays où ce phénomène
s’est développé, à savoir la Turquie avec le PKK, le Sri Lanka avec les
Tigres tamouls et la Tchétchénie avec les « Veuves noires ». En effet, après
avoir constaté que la majorité des études qui portaient sur ce sujet intégraient
systématiquement ces zones, il a paru plus pertinent de se concentrer sur une
région qui, à elle seule, révèle les principaux changements réalisés dans ces
« missionssuicides (ou) martyres» de femmes. Cette aire géographique
offrait l’avantage de présenter l’éventail le plus large de cas de figures
rencontrés dans ce type de violence sacrificielle.

L’objet de la problématique

L’intentionde ce travail est de montrer comment et pourquoi des femmes
ont opté pour cette stratégie, de voir quelle place occupent ces femmes dans
cet engagement tout en veillant à bien différencier les situations selon un
contexte propre à chacune de ces trois zones étudiées où des opérations ont
eu lieu, et encore récemment… notamment en Irak.
Les auteur(e)s ou organisations qui utilisent ces «opérations suicides (ou)
martyres »invoquent la lutte nationale ou se réclament de Dieu, voire les
deux à la fois. Cependant, affirmer que ces attaques trouvent leur seule
origine dans la religion serait quelque peu erroné. La présence de forces
d’occupation étrangères, ou vues comme telles, pourrait être un facteur
déterminant.
Il apparaît clairement que le «monde arabo-musulman » se perçoit de plus
en plus comme un territoire assiégé. Les étapes successives d’occupation du
Liban, des Territoires palestiniens et de l’Irak, entre autres, n’ont fait
qu’exacerber ce sentiment ! L’actualité est là pour le rappeler.

ϭϴ

Ilest également évident qu’un contexte de conflit de longue durée
implique des transformations non négligeables ainsi que des restructurations
identitaires, autant individuelles que collectives. Les femmes sont, de loin,
les plus touchées par ces bouleversements, ce qui explique qu’après s’être
engagées dans le combat aux côtés des hommes, elles aient investi le terrain
du martyre.
Pources femmes, les conflits varient tout autant que les motivations de
ces dernières à s’engager dans des actions violentes où la mort est inévitable.
Le destin personnel ainsi qu’un contexte social, économique et politique peu
enclin à des changements favorables sont autant de facteurs pouvant pousser
une femme à commettre ce genre de geste extrême.

Sicette recherche dépend du champ sociologique, celui-ci n’est pas le
seul axe emprunté pour mener ce travail à bien et répondre à la
problématique.
Les approches qu’elles soient historiques, géopolitiques, stratégiques,
psychologiques ne sont pas mises de côté pour autant.
Les pressions politiques, les rapports sociaux, la place de la femme dans ces
sociétés, les notions comme le conflit asymétrique, l’illusion groupale et le
rapport au groupe, le djihad et l’habillage religieux… sont autant d’éléments
qui structurent cette réflexion autour du sujet développé dans la présente
étude.
Tous ces facteurs explicatifs contribuent à faciliter la compréhension d’un
phénomène qu’on a tendance à globaliser et à ne définir qu’à travers le
paradigme religieux, bien trop simplificateur, voire caricatural.

S’intéresserà un tel sujet, c’est en quelque sorte ouvrir la boîte de
Pandore !On ne sait pas ce qui est au bout du chemin, et on sait encore
moins qu’on devra affronter toute une série de questions, dont certaines
resteront peut-être en suspens… Peut-on ainsi parler d’une culture du
martyre ?Comment cette notion de martyre, née dans le christianisme,
développée par le chiisme doloriste, a-t-elle pu trouver un écho au sein des
partis séculiers de gauche pour enfin être exploitée par le radicalisme
djihadiste sunnite, notamment par le biais des opérations menées par des
femmes ? En quoi le Liban va-t-il exercer une influence sur cette intégration
des femmes dans le champ du martyre ?
Ce geste est-il un geste purement religieux ou tout simplement un geste
politique complété ensuite par un discours religieux ?
Les «opérations suicides (ou) martyres» seraient-elles devenues le seul
choix qui s’offre aux femmes lorsque ces dernières n’ont plus d’autres
possibilités pour provoquer un changement au sein de leur environnement ?
Cela s’est-il avéré efficace? Les femmes ont-elles vu leurs conditions
évoluer positivement ? Ces opérations seraient-elles devenues la seule issue

ϭϵ

face à un constat d’échec de la politique traditionnelle de lutte nationale
jugée incapable de protéger les intérêts de toute une population et totalement
impuissante à amorcer un changement positif ?
Ces femmes-martyres sont-elles l’expression d’un avenir sans espoir ni
illusion ?Ce type de martyre serait-il le sacrifice ultime pour le bien de la
communauté ?
Le désir de vengeance peut-il également interférer dans cette prise de
décision finale ? Certaines de ces femmes seraient-elles amenées à s’engager
dans cette voie extrême en vue de réparer une faute et peut-être ainsi choisir
une mort qui sera inéluctable ?
L’imitation, le conformisme et le groupe peuvent-ils entrer en ligne de
compte dans ce choix final ?
Voilà autant de questions auxquelles il faudra tenter de répondre !

Cheminements et démarches de recherche

Lescontradictions et les différents enjeux propres au sujet ont très
rapidement fait leur apparition. Les vécus, à travers les interviews écrites et
vidéos, ainsi que les discours montrent un monde bien plus nuancé que
l’image assez simpliste qui nous est présentée dans les médias. Les
entretiens qui ont été menés au Liban, en France et en Suisse, dont figurent
dans cet exposé les extraits les plus pertinents, vont dans ce sens.

Ila donc fallu adopter une démarche susceptible de répondre au mieux à
la problématique posée, en mesure de mobiliser tous les champs évoqués
précédemment. L’approche analytique, doublée d’une approche
chronologique, semblait répondre le mieux à la démarche adoptée et donc
plus en mesure de faire ressortir la complexité du sujet ainsi que les nuances
inhérentes à ce monde arabe aux multiples facettes, ou peut-être serait-il plus
adéquat de parler de mondes arabes au pluriel.
La décision finale s’est donc portée sur l’étude du Liban, des Territoires
palestiniens et de l’Irak qui font écho à cette diversité intrinsèquement liée
au phénomène des femmes-martyres dans la région.
Cette analyse n’est pas sans rappeler la Métaphore d’entonnoir, accordant
ainsi la part belle au Liban (trois chapitres lui seront consacrés), pour finir à
l’autre extrémité par l’Irak (avec un chapitre), en passant par la Palestine
(deux chapitres).

Le présent ouvrage est avant tout une tentative d’analyse, un effort de
compréhension avec toutes les limites que cela comporte.

ϮϬ

Aprèsun chapitre introductif précisant les mots clés, notions et théories
indispensables à une meilleure approche de la problématique, la présente
étude sera découpée en deux grandes parties, chacune d’elle constituant une
étape incontournable de l’analyse.
Lapremière grande partie s’articule donc autour du Liban, pays où la
recherche de terrain a été principalement menée. Il s’agira dans un premier
temps de présenter la situation, les rapports sociaux et le contexte qui ont
dominé le Liban durant la période concernée par l’étude. Il sera également
fait état du contexte d’asymétrie dans lequel s’est développé le phénomène
du martyre introduit par le Hezbollah (chapitre 2); lequel phénomène sera
repris par les partis séculiers libanais, les premiers à introduire les femmes
dans ce genre d’opérations (chapitre 3) ; ces mêmes femmes vont mettre en
exergue un certain nombre de facteurs et de caractéristiques décrivant leur
engagement dans la lutte nationale (chapitres 3 et 4).
Cette partie montre les spécificités d’un pays qui servira de modèle à bien
des égards, en étant à l’origine d’un phénomène pour le moins nouveau et
atypique :l’entrée des femmes dans un espace qui leur était jusque-là
interdit.
Ladeuxième partie est axée sur la Palestine et l’Irak. La Palestine et par
extension Israël présentent, là aussi, un contexte qui sur bien des plans a pu
conduire certaines femmes à s’engager sur la voie du martyre (chapitre 5).
Il sera intéressant d’observer le glissement qui va s’opérer: les premières
opérations seront validées par un mouvement séculier se trouvant très vite
confronté à une concurrence de mouvements islamistes djihadistes sunnites
qui, bien qu’opposés au départ à l’intégration des femmes sur le terrain, s’y
montreront plutôt favorables par la suite, mais toujours sous couvert de lutte
nationale (chapitre 6).
Cela va encore évoluer avec le cas de l’Irak, où un certain nombre de
femmes, plus ou moins directement affiliées au réseau Al-Qaïda, se
trouveront engagées dans la voie du «suicide (ou) martyre», dans une
logique et à des fins bien éloignées des cas libanais et palestiniens (cf
chapitre 7).

Pourfinir, il convient d’ajouter que le choix a été délibérément fait
d’écarter du vocabulaire les termes et expressions «kamikazes »,
« femme(s)-kamikaze(s) »,« opérations-kamikazes » très largement diffusés
par la presse occidentale mais qui ne correspondent pas aux termes utilisés
au Proche et Moyen-Orient.
Précisons que le mot «kamikaze » trouveson origine au Japon; il date de
1274-1281 et signifie «vent divin». Ce terme désigne des ouragans qui
mirent à néant la flotte mongole de Kubilaï Khan se dirigeant vers le Japon
afin de l’envahir.

Ϯϭ

Il réapparut avec la Seconde Guerre mondiale pour évoquer les pilotes
japonais qui avaient pour mission de s’écraser avec leur avion sur les cibles
américaines. Progressivement, ce mot se généralisera en Occident pour
parler des « attaques suicides (ou) martyres ».

Précisons également que les termes «Palestine »et «Territoires
palestiniens » seront utilisés indifféremment. Étant entendu que la Palestine
ne fait aucunement référence à un État à part entière, qui aujourd’hui,
n’existe pas en tant que tel, même si la Palestine a le statut d’Etat
observateur auprès de l’ONU depuis 2012. En tant qu’État observateur, la
délégation palestinienne peut assister aux réunions, mais ne bénéficie pas du
droit de vote à l’Assemblée, ni de celui de proposer des résolutions, ni même
de celui de postuler aux postes onusiens.

Ce travail conciliera d’une part une approche qui proposera des explications
concernant plus directement la femme en tant qu’individu, et d’autre part
une étude portant sur le collectif, l’une n’allant pas sans l’autre.

Il n’y a aucune démarche militante dans cette réflexion destinée, avant tout,
à apporter des éléments concrets pour une meilleure compréhension du
phénomène mais en aucun cas une justification. Il n’est pas question de
laisser entrevoir le moindre jugement, quel qu’il soit.

ϮϮ

CHAPITRE 1 - INTRODUCTIF

REFLEXIONS AUTOUR D’UNE APPROCHE
MULTIDIMENSIONNELLE

« Il n’y a pas de cause d’erreur plus
fréquente que la recherche de la
Vérité absolue. »
Samuel Butler (1835-1902), écrivain
Carnets, autobiographie

Les concepts choisis et traités dans ce chapitre introductif sont avant tout
exposés pour donner l’éclairage le plus large et le plus objectif possible sur
le phénomène du martyre.
Il convient d’expliquer les facteurs susceptibles d’entrer en ligne de compte
dans les transformations qui s’opèrent dans ces sociétés et peuvent conduire
à de tels gestes jugés extrêmes et qui, malgré tout, restent « marginaux ».

Le martyre.

Lepremier concept à expliquer est celui du martyre et l’évolution de
celui-ci à travers le Shahid et le djihad.
Ilfaut préciser que le mot «martyr » nesera pas utilisé pour les toutes
premières opérations qui ont été menées sur le terrain libanais. À titre
d’exemple, Soha Bechara, une des femmes qui a participé à la libération
nationale, évoque cette reprise du mot « martyr » par les résistants :
Bien sûr, là, en 1982, c’était le début des opérations-suicides,
on ne parlait pas d’opération-kamikaze.
Quand on annonçait une opération, on annonçait une
opération-suicide. Oui, au début c’était comme ça ; après on
2
a appelé ça opération-martyre .


2
Extrait de l’entretien avec Soha Bechara, militante de la résistance libanaise – Janvier 2010
(Genève).

Ϯϯ

Sion revient aux origines historiques de ce mot, c’est dans l’Empire
romain que le martyre chrétien fait son apparition avec Saint-Etienne, Juif
hellénistique converti au christianisme et mort vers 36-37 après J.-C. à
3
Jérusalem .Rappelons que le terme latinmartyrdu grec ancien provient
martuȕ, soit martusqui signifie « témoin ».
Les femmes peuvent tout à fait accéder au martyre, ce fut ainsi le cas de
sainte Blandine, livrée aux taureaux en 177 de notre ère, à Lyon, mais aussi
e
de sainte Alberte et de Catherine d’Alexandrie, mortes auIVsiècle.
Les premiers martyrs sont chrétiens; ils proclament leur foi, refusent de
l’abjurer et de renoncer à leur idéal, à un absolu et, de ce fait, prononcent
leur arrêt de mort. Ils témoignent de leur foi et acceptent la mort, mais ne
l’infligent pas aux autres.

Parla suite, dans l’islam, le mot «martyr »,Shahid, et l’expression
4
« Martyre »,Shahâdat, expriment le témoignage de la Foi , mais c’est avec
e 5
la conquête de la Palestine au VIIsiècle quece mot « Shahid » désigne la
mort sacrée. Shahid et djihad finiront par être, pour certains, indissociables,
sachant que le djihad est, par définition, défensif, ce qui est précisé dans le
Coran :
39. Autorisation est donnée à ceux qui sont attaqués (de se
défendre) – parce que vraiment ils sont lésés; et Allah est
certes capable de les secourir.
40. Ceux qui ont été expulsés de leur demeure – contre toute
justice, simplement parce qu’ils disaient: «Allah est notre
Seigneur. » – Si Allah ne repoussait pas les gens les uns par
les autres, les ermitages seraient démolis, ainsi que les
églises, les synagogues et les mosquées où le nom d’Allah est
beaucoup invoqué. Allah soutient, certes, ceux qui
soutiennent (Sa Religion). Allah est assurément fort et
6
puissant .

LemotShahidsignifie « la présence, le savoir et l’acte d’informer ». Être
Shahid, c’est donc être témoin; .dans la législation islamique «c’est celui


3
« La Lapidation d’Étienne approuvée par Saul », inRécit des Actes des Apôtres, chapitre 6,
livre V du Nouveau Testament.
4
CHAIBKinda, «Le Martyre au Liban», inLiban, une guerre de 33 jours: La, Paris
Découverte, 2007, p. 127.
5
KHOSROKHAVARFarhad,Les Nouveaux Martyrs d’Allah, Champs-Flammarion, 2002,
p. 21.
6
Le Coran, Sourate XXII « Le Pèlerinage », Versets 39-40.

Ϯϰ

qui combat au service de Dieu afin que la parole divine soit la plus haute,
7
jusqu’à ce qu’il soit tué».
Le féminin deShahid,Shahida, sera introduit par Yasser Arafat lors d’un
discours qui sera prononcé après la mort de Wafa Idriss, la première
Palestinienne à être devenue une « bombe humaine ».
Dansl’islam, le martyr et la martyre sont des témoins de leur foi. Le
martyre est par définition défensif et rejette l’action violente contre autrui ; il
est question de ce que l’on pourrait appeler une acceptation du sacrifice de sa
propre existence au nom d’une cause juste. Mais tous les témoins de leur foi
ne sont pas des martyrs, en effet le martyre n’est que l’une des formes que
peut revêtir le témoignage.
C’est avec la révolution islamique iranienne et la guerre qui oppose l’Iran et
l’Irak, de 1980 à 1988, que le martyre devient accessible au plus grand
nombre alors qu’auparavant, et en particulier dans le chiisme, il n’était que
le fait de personnalités hors du commun telles que Hussein, fils d’Ali et de
Fatima, petit-fils du Prophète, mort en 680 au cours de la bataille de Kerbala.
Il n’est pas inutile de rappeler que le chiisme vient du mot arabeShi’a qui
désigne le mouvement de ceux qui suivent les seuls héritiers du Prophète, à
savoir Fatima, la fille du Prophète, Ali, gendre et cousin du Prophète, et leurs
deux fils, Hasan et Hussein, ainsi que leurs successeurs formant les 12
imams.

Envisager sa propre mort devient alors légitime.
À partir de ce moment précis, le martyre permet à chacun d’y accéder, il n’y
a pas d’élitisme étant donné qu’il peut concerner les individus de toutes
classes confondues.
8
«Si tu peux, mets à mort et si tu ne peux pas, meurs», ce message d’Ali
Shariati a bien été entendu par le Hezbollah libanais qui va l’appliquer
durant l’occupation israélienne dès 1982, et ne va pas manquer d’inspirer,
par la suite, d’autres mouvements dont le Hamas dans le choix des
« opérations suicides (ou) martyres » en Israël dès 1994. Ali Shariati,
(19331977), fut l’un des intellectuels iraniens les plus progressistes de la
révolution iranienne et très influencé par le tiers-mondisme. C’est à lui qu’on
doit le chiisme rouge opposé au quiétisme qui prône l’attente passive du
Mahdi. Il exalte le martyre et place celui-ci au cœur de sa vision ; pour lui le
martyre de Hussein, petit-fils du prophète, est le symbole de la lutte contre
l’injustice, ce qui est, en quelque sorte, la clef de voûte du chiisme. Il
considère, comme l’a rappelé le professeur Khosrokhavar au cours de son
séminaire du 12 janvier 2011, que «tous les jours sont des achouras et tous


7
SEDDIKIZakaria, «Le martyre en Islam, témoigner et vivre par la mort»,
inMaghrebMachrek, n°186, Hiver 2005-2006, p. 85-92.
8
KHOSROKHAVARFarhad,Les Nouveaux Martyrs d’Allah, Champs-Flammarion, 2002,
p.76.

Ϯϱ

les lieux sont Kerbala». L’Achoura, dansle chiisme, commémore le
martyre d’Hussein lors de la bataille de Kerbala, en Irak.

Lemartyre, dorénavant, est considéré par certains comme la solution
pour retrouver une dignité perdue et, pour d’autres, il marque la fin d’une vie
banale, sans intérêt, en garantissant l’accès au statut de héros: «La mort
sacrée rend possible l’accès à la dignité par le sacrifice, alors que dans la
9
vie courante prévaut l’insignifiance, voire l’indignité. »Ainsi,
parallèlement à ceux qui adhèrent au martyre dans une logique de lutte
contre l’ennemi, émerge une autre catégorie de martyr(e)s qui choisissent
cette voie parce que plus rien ne les rattache à ce monde. Ces personnes se
soucient plus de l’après-mort! Cet aspect transparaîtra dans un certain
nombre de témoignages de candidates au martyre que ce soit du côté
palestinien ou du côté irakien.
Ce type de martyre relève du martyre offensif qui mêle sacrifice de Soi et
anéantissement de l’autre, de l’ennemi, dans la lutte contre celui-ci. Comme
le souligne le professeur Farhad Khosrokhavar «le martyr offensif est
animé du désir de supprimer l’ennemi par le recours à la violence légitime,
10
cautionnée religieusement».
Il faut également distinguer le martyre lié à une lutte nationale contre un
occupant du martyre de type Al-Qaïda qui incarnerait plus une forme de
destruction totale que le projet de construction d’une société nouvelle. Reste
à noter que la grande majorité des oulémas considèrent ces
opérationsmartyres comme de simples opérations-suicides et de ce fait sont
condamnables.

Ilconvient de relever que le terme «martyr(e) »désigne à la fois la
victime innocente non combattante et morte sous le feu ennemi, le héros et
l’héroïne qui au nom d’une cause risquent leur vie au combat tout comme
celui ou celle qui se sacrifie de manière tout à fait délibérée. Cela est
observable pour les trois espaces qui nous concernent ici. Avec les
« opérationssuicides (ou) martyres», la figure du ou de la
«martyr(e)victime » fait place à une figure victorieuse, celle du « martyr-héros » (ou de
l’héroïne), qui prend son destin en main et n’entend plus le subir et encore
moins se le laisser imposer par d’autres. Le Hamas va même introduire le
11
terme d’istischâdine» ;faire le choix du martyresignifie « quicela
souligne bien la volonté de faire don de soi. L’istichhâdest celui qui choisit
de devenir ce martyr, et donc d’incarner l’héroïsme.
Avec ce concept de martyre, apparaît très vite celui du djihad.


9
Ibid. p. 83.
10
Ibid. p. 19.
11
BARZINNader, «Les nouveaux martyrs: l’agonie de l’identité», in Topique 2010/4,
L’esprit du temps, n°113, p. 180.

Ϯϲ

Concernantle djihad, il s’agit avant tout d’un effort spirituel sur soi et
ainsi de se défendre contre la tentation, contre Satan ; il est donc ici question
du « grand djihad ».
L’imam Ja’far al-Sadiq(a) a dit :
Le Prophète de Dieu déploya un contingent de l’armée (sur
le front). À leur retour (victorieux) il dit : “Bénis soient ceux
qui ont accompli le petit jihad et qui doivent encore
accomplir le grand jihad.” Lorsqu’on lui a demandé:
“Qu’est-ce que le grand jihad ?” Le Prophète répondit : “Le
12
jihad du soi (le combat contre le soi)”

Puis vient donc le «petit djihad» qui consiste à se défendre contre les
« injustes »,contre ceux qui persécutent; cela revient alors combattre
l’injustice et l’oppression.
Dans ce cas précis, le djihad est légitime à partir du moment où il est
reconnu et établi par une autorité religieuse pour dissuader toute agression. Il
doit être reconnu en tant que tel et celui-ci doit être limité aux combattants et
envisagé comme un moyen de vivre en paix par la suite, mais en aucun cas
13
comme un conflit perpétuel, comme Al-Qaïda l’envisage, par exemple.
14
Les islamistes radicaux ont fait du djihad le sixième pilier de l’islam,
l’obligation occultée. Cette obligation occultée ou «Al-Farida al-Ghaiba»
a été rédigée par Mohammad Abd al-Salam Farag (1954-1982) qui fut
exécuté pour avoir joué un rôle dans l’assassinat du président égyptien,
Anouar al-Sadate. Il accusa les musulmans d’avoir négligé le djihad qu’il
e
proclama 6pilier de l’islam et qui devint donc une obligation individuelle et
plus seulement collective.
Ces islamistes ne proposent aucun projet d’élaboration de société nouvelle.
L’attraction, voire la fascination que le martyre exerce sur eux les conduit
vers une logique mortifère. Du djihad traditionnel, qui est collectif, on passe
très vite au djihad comme obligation individuelle et incontournable.

Certainshauts responsables, au nombre desquels on compte Al-Zawahiri,
Cheikh Yassine… justifient la violence contre les civils en mettant en avant
le fait que la lutte est asymétrique et de ce fait nécessite de nouvelles règles,
des stratégies pour vaincre les ennemis supposés de l’islam; c’est dans ce
nouveau cadre que les «opérations suicides (ou) martyres » sont autorisées
aussi bien pour les hommes que pour les femmes.
Dans ce djihadisme radical on constate une «centralité » dela mort; c’est
donc le primat de la mort sur la vie qui compte.


12
Al-Majlisi, Bihar al-Anuar, Vol. 19, p. 182, Hadith n°31
13
FARHANAAli, «Rocking the Cradle to Rocking the World: the Role of Muslim
st
Fighters », inJournal of International women’s Studies, Vol.8#, 1November 2006, p. 28.
14
ROY Olivier,Généalogie de l’islamisme, Paris : Hachette Littérature-Pluriel, 2011, p. 118.

Ϯϳ

Onse rend très vite compte que ces termes religieux sont détournés de
leur sens premier. Le mot « martyr » finira lui-même par être utilisé par les
mouvements séculiers.
L’opération-martyre,telle qu’elle est appelée et présentée par les groupes
qui utilisent cette stratégie, prend le contre-pied de deux composantes clés :
la première est liée au fait que, par définition, le combattant ou la
combattante ne recherchent pas la mort de manière délibérée, mais intègrent
l’éventualité de ne pas sortir vivant(e)s de la mission, or dans l’«opération
suicide (ou) martyre», la mort fait partie intégrante de la mission, elle est
inéluctable ! La deuxième composante repose sur la définition du martyr qui
accepte de mourir et de se sacrifier pour témoigner de sa foi sans porter
atteinte à la vie d’autrui, ce qui encore une fois n’est pas le cas de
l’« opération suicide (ou) martyre » qui vise avant tout des cibles humaines !

De la sécularisation à la sacralisation.

«Séculier »ne signifie pas athéisme ni rejet de la religion. Ceci est
encore plus vrai dans le monde arabe où cette sécularité ne signifie en rien le
déclin de la croyance et des pratiques religieuses. Il n’est pas question de
contester la croyance en Dieu.
Dans la lettre que Sanaa Mehaidli a laissée à sa mère avant de devenir la
première femme à sa sacrifier dans une «opération suicide (ou) martyre»,
bien qu’elle soit militante au sein du PSNS, parti séculier, en aucun cas elle
ne rejette la foi, bien au contraire:«Je serai près de Dieu. Mais je te
15
demande de ne pas m’en vouloir et prie pour moi. »

Soha Bechara souligne bien cet aspect :
Un, pour le communisme au Liban, c’était un Parti
communiste qui a toujours su respecter, et su qu’il faut
respecter la marge de la liberté des autres. Deux, il n’était
pas pour… l’interdiction des religions. On avait des
16
communistes qui faisaient leur prière…

LeLiban a en quelque sorte sécularisé le rapport à la mort en s’inspirant
des pratiques instituées en Iran et introduites par le Hezbollah. Le professeur
Khosrokhavar,avec la révolution iranienne,parlesécularisation de « de
l’islam chiite», notamment par le biais de la pensée de Shariati ; la religion
aurait déjà ainsi pris en Iran une tout autre coloration, laquelle coloration se
serait confirmée au Liban.


15
Cf. Annexe 2 – Lettre de Sanaa Mehaidli à ses parents. p. 267
16
Extrait de l’entretien avec Soha Bechara – Janvier2010 (Genève).

Ϯϴ

On assiste ainsi à un va-et-vient constant entre l’univers séculier et le
domaine du religieux, l’un et l’autre se nourrissant mutuellement.

L’utilisationdu mot « martyr », qui implique donc la Foi, s’est également
sécularisée par le fait même que des partis de gauche se définissant comme
laïques vont le reprendre à leur compte.
On va assister à une mise en scène de sa propre disparition, cette fois
orchestrée par ces partis de gauche, à savoir le PCL, le PSNS, le parti Baas
syrien…
Ainsidonc, et comme l’avait souligné Soha Bechara, lorsque les
premières attaques de ce type eurent lieu dans le monde arabe, on parlait
plutôt au début d’opérations-suicides, mais cette expression va très vite céder
la place à celle d’opérations-martyres. Ces formules employées permettent
de saisir les nuances d’une réalité assez ambivalente.
Parler d’opérations-martyres permet aussi, aux différents groupuscules, de
contourner l’interdit religieux qui pèse sur le suicide, y compris lorsqu’il
s’agit d’attaques orchestrées par des partis dits laïques.
À l’instar du Hezbollah qui est à l’origine de ce type d’attaques au Liban, les
mouvements laïques tels que le PSNS et le PC libanais utilisent ce terme de
« martyr ».Lequel terme confère une dimension sacrée à l’action armée et
garantit une adhésion plus massive d’un public qui peut se montrer réticent
et ne partage pas nécessairement l’idéologie des groupes à l’origine de ces
missions.
L’occupation du Liban par Israël entre 1978 et 2000 a favorisé cette
émergence du martyre. Les combattants qui meurent sont assimilés à des
martyrs par tous les mouvements de résistance, qu’ils soient laïques ou
religieux, dans la mesure où le combat est mené pour une cause juste. Ici, il
s’agit de libérer le territoire de l’occupant. Le même vocabulaire est utilisé,
que ce soit au nom de Dieu ou au nom de la Patrie.

Dansles Territoires palestiniens, la politique et le religieux vont avoir
tendance à se confondre ; un glissement de l’un vers l’autre va s’opérer. La
mort revêt alors un caractère politique et avec le Hamas ainsi que le Djihad
islamique, le religieux va se greffer au politique. Là où les promesses sont
vouées à l’échec, là où le chaos côtoie l’amertume, les conduites mortifères
et sacrificielles trouvent un écho favorable auprès d’une population qui se
sent lésée et se perçoit comme victime d’injustices, sans aucune réaction de
la part des institutions internationales vues, bien souvent, comme des
organisations complaisantes et peu sensibles à leur situation.
Il est clair que les notions de territoire et d’Etat entrent en ligne de compte.

Ϯϵ

Del’Etat à la souveraineté & de la souveraineté à
l’asymétrie.

Pourqu’il y ait État, c’est-à-dire reconnu en tant que tel par la scène
internationale, quatre caractéristiques doivent être réunies: l’existence d’un
territoire déterminé et délimité, la présence d’une population qui réside sur
ce territoire, avec à sa tête un gouvernement qui a la capacité d’entretenir des
relations avec d’autres États. Ces principes sont rappelés dans la convention
de Montevideo (Uruguay) sur les droits et les devoirs des États; ce traité a
été signé le 26 décembre 1933.
De ce fait aucun État ne peut exister sans territoire terrestre précis. Ce qui
évidemment renvoie au cas palestinien. Cela ne signifie pas pour autant
qu’une population n’a pas le sentiment d’appartenir à un territoire; cette
dernière peut également ressentir le droit à la souveraineté sur celui-ci, et ce
en dépit du fait qu’officiellement ce territoire n’est pas reconnu comme État.
C’est un point important à comprendre car, pour les Palestiniens, Israël viole
leur territoire ainsi que leur droit à la souveraineté. C’est ce qui ressort de
certaines interviews de femmes publiées dans la presse sur leur engagement
dans le Martyre, mais qui est également perceptible ou directement énoncé
dans des discours de leaders et autres militants.
La population d’un État se présente et se vit comme une collectivité
humaine, ce qui encore une fois est très clairement exprimé par les
Palestiniens, hommes et femmes confondus. Les caractéristiques communes
comme la langue, l’ethnie et une histoire communeparticipent de ce
sentiment d’appartenance à un territoire ; la création de l’État d’Israël, le 15
mai 1948,présentéepar lepeuplepalestinien comme la Nakba, « lejour de
la catastropdésihe »,gnant l’expulsion des Palestiniens en 1948 de leurs
villes et villages, accentue ce sentiment.

Del’État ou du territoire découle le concept de souveraineté.
Lasouveraineté est importante ici dans le sens où elle est le révélateur de
nombreux conflits qui trouvent leur origine dans une contestation, une
violation et une occupation ou une non-reconnaissance de territorialité, ce
qui est le cas, à des degrés différents, pour les trois zones qui nous
intéressent dans le sujet traité.
Cette notion de souveraineté est une réalité vécue au quotidien. L’espace
devient un enjeu de premier plan.

Lasouveraineté est un élément consubstantiel de l’État ; J. Krulik dans sa
définition de la souveraineté précise que «L’Ordre international reconnaît
dans la souveraineté un attribut essentiel de l’État. ».

ϯϬ