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Les fondements de l'Europe agraire

De
222 pages
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Ajouté le : 01 janvier 1996
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EAN13 : 9782296304710
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LES FONDEMENTS DE L'EUROPE AGRAIRE

Dans la collection "Alternatives rurales" Dirigée par Dominique Desjeux et Babacar Sail
Dernières parutions: A. Adams, Sénégal. La terre et les gens dujleuve. Jalons, balises. A.-M. Hochet, Afrique de l'Ouest. Les paysans, ces "ignorants efficaces". D. Desjeux (sous la direction de), L'Eau. Quels enjeux pour les sociétés rurales? D. Sheridan, L'irrigation. Promesses et dangers. L'eau contre lafaim? N. Eizner, Les paradoxes de l'agriculture française. L. Timberlake, L'Afrique en crise. La banqueroute de l'environnement. A. Cadoret (sous la direction de), Protection de la nature: histoire et idéologie. De la nature à l'environnement. E. Beaudoux, M. Nieuwerk, Groupements paysans d'Afrique. Dossier pour l'action. P. Maclouf (textes réunis par), La pauvreté dans le monde rural. J. Clément, S. Strasfogel, Disparition de laforêt. Quelles solutions à la crise du bois de feu? R. Verdier, A. Rochegude (sous la direction de), Systèmes fonciers à la ville et au village. Afrique noire francophone. H. Lamarche (Sous la coordination de), L'Agriculture familiale T.I. Une réalité polymorphe. T.2. Entre mythe et réalité. B. Hervieu (Etudes rassemblées par), Les agriculteurs français aux urnes. B. Hervieu, R.-M. Lagrave (sous la direction de), Les syndicats agricoles en Europe. Y. Lambert, O. Galland, Les jeunes ruraux. D. Gentil, Mouvements coopératifs en Afrique de l'Ouest. Intervention de l'Etat ou organisation paysanne? D. Gentil, Pratiques coopératives en milieu rural africain. M.-C. Guéneau, Afrique. Les petits projets de développement sont-ils efficaces? M. Bodiguel, Le rural en question. Politiques et sociologues en quête d'objet. D. Desjeux, Stratégies paysannes en Afrique Noire. Essai sur la gestion de l'incertitude. Le cas du Congo. M.-D. Riss, Femmes africaines en milieu rural. V. Pfeiffer, Agriculture au Sud-Bénin: passé et perspectives.

Collection Alternatives rurales dirigée par Dominique Desjeux et Babacar SalI

Placide RAMBAUD

LES FONDEMENTS DE L'EUROPE AGRAIRE
Textes présentés par Rose-Marie Lagrave et Monique Vincienne

Editions L'Harmattan 5-7 rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

(Ç)L'Hannattan,

1995

ISBN: 2-7384-3379-0

PRÉFACE

UN LIVRE INTERROMPU
Ce livre est un livre posthume de Placide Rambaud auquel une voix a été insufflée. Cette entreprise répond au souci de donner à lire une œuvre inachevée, interrompue brutalement par la mort. Cette suspension suscite l'émotion présente dans le travail d'élaboration de cet ouvrage comme dans sa lecture. Ces fragments de textes que Monique Vincienne et moi-même avons assemblés et rassemblés font partie d'un ouvrage que Placide Rambaud était en train de rédiger. Certains chapitres étaient déjà dactylographiés, d'autres étaient encore manuscrits et peut-être les aurait-il corrigés, lui qui, perfectionniste, reprenait plusieurs fois ses textes. Nous avons travaillé sans filet, guidées seulement par le respect d'une pensée, par une intuition venue d'un long compagnonnage intellectuel avec lui. Le déchiffrement de notes éparses ou de plans incomplets a partiellement servi d'armature au livre, mais sans certitude aucune de n'avoir point trahi. Nous sommes entrées par effraction dans son écriture en tissant des fils que, sans doute, il n'aurait pas tissés, en inscrivant des césures là où il aurait prévu des enchaînements, en donnant des titres à des chapitres restés sans nom. Certaines phrases même semblaient encore en attente; nous les avons figées en les transcrivant. Le résultat donne, certes, un texte blessé mais sans trahison majeure tant nous sont familières sa pensée et sa façon d'écrire que nous avons tenté de serrer au plus près. Sacrilège ou privilège? Privilège, sans nul doute, si l'on adopte la posture d'un simple scripteur donnant vie à des fragments mutilés auxquels il fallait redonner toute leur épaisseur. On aurait pu, certes, laisser ce livre en paix. Mais nous connaissions le désir de Placide Rambaud de mener à son terme sa réflexion sur l'Europe agraire, sa volonté que ce travail contribue aux débats actuels, en redonnant toute leur place aux agriculteurs dans le processus de construction de la Communauté européenne. Plus encore, ce point de vue, tout à fait spécifique, nul autre que lui ne l'a développé; il fanait le faire connaître, le mettre au jour. En effet, à l'heure de l'Europe politique, paradoxalement, peu d'ouvrages ont été publiés sur l'Europe agraire. L'originalité de Placide Rambaud est d'examiner cette Europe agraire selon ses multiples facettes: ses réalités et ses symboles, son éthique et sa politique, son pouvoir d'imposer un marché unique par des règles communes dont il cherche les fondements dans la logique des communautés rurales en sorte que commune - lieu primaire de la citoyenneté - et Communauté européenne lui semblent être les deux 9

pôles d'un savoir vivre ensemble démocratique. Si, entre les communautés et la Communauté, il n'existe aucun lien de cause à effet, si l'échelle, le sens, les fondements sociaux et politiques sont de nature différente, il y a pourtant là un lien organique que P. Rambaud s'efforce de penser dans ce dernier livre. Soucieux d'inscrire la construction européenne dans une perspective historique, Placide Rambaud rappelle, dans les deux premiers chapitres, les effets, sur l'agriculture, de la rupture provoquée par la Seconde guerre mondiale. En Pologne, en Israël comme en France, la figure du paysan devient un enjeu idéologique. Cette analyse comparée permet d'interpréter les transformations singulières de la profession agricole qui, en moins d'un demi-siècle, voit s'affronter en une formidable tension deux mondes désormais disjoints: l'univers en déclin du paysan et la promotion de l'entrepreneur agricole engagé dans l'aventure de la société marchande. Mais l'originalité de la démarche de Placide Rambaud tient en ceci qu'elle ne s'attarde pas à déplorer cette cassure, ces déchirures entre un « monde que nous avons perdu» et le triomphe d'une économie marchande qui dépouille le paysan de ses ultimes attributs. Tout au contraire, il cherche obstinément, au sein même des lois d'airain du marché, dans les règles de gestion de la commune ou dans les décrets les plus bureaucratiques de la Communauté européenne, les fils ténus d'une éthique communautaire et les signes encore fugitifs d'une concitoyenneté démocratique. Pour inventer cette concitoyenneté, encore improbable, Placide Rambaud fait confiance aux nouveaux entrepreneurs agricoles pour tisser les liens de solidarité, pour imaginer une morale professionnelle et sortir de l'insularité agricole. Malgré et en raison des fortes déterminations économiques et politiques voulues par l'Europe communautaire à l'égard des agriculteurs, P. Rambaud montre que loin d'être inféodés à elles, les différentes catégories d'agriculteurs composent avec la Politique agricole commune et surtout, recomposent, par la ruse et le détour, des solidarités que la politique européenne a brisées. Comme tous les acteurs sociaux, les agriculteurs tirent profit d'une marge de manœuvre, jouent dans les interstices, dans les marges laissées par l'imprévisible pour inventer de nouvelles formes d'autonomie, de liberté où se forgent de nouvelles solidarités. P. Rambaud les voit émerger dans la réinvention identitaire des territoires, des pays, des régions qui, face à l'emprise et à la domination des États-Nations et de l'Europe supranationale, est une des modalités de résistance et un apprentissage à la démocratie territoriale. Ces détours sont au cœur des recompositions et des tensions entre mémoire et histoire, entre singulier et universel, entre déterminisme et liberté, fondements de la posture humaniste de P. Rambaud. Ce processus de confrontations et de remodelages voulu par la Communauté européenne a entraîné ce que Placide Rambaud nommait« la fin de l'exception agricole », celle-là même qui provoque, actuellement, la violence des désespoirs. Cette pensée foisonnante excède le contenu de cet ouvrage. Tous ces thèmes ont été développés et précisés dans une série d'articles recensés en bibliographie pour que le lecteur puisse s' y référer et posséder ainsi toutes 10

les clefs d'une œuvre qui a marqué la sociologie rurale et qui continue de susciter prolongements et débats. En effet, au delà de la connaissance de l'homme empirique, au delà du déchiffrement du travail, de la vie des agriculteurs, c'est l'homme en sa totalité que P. Rambaud voulait analyser. Parce que chez les agriculteurs, nature et nature humaine se conjuguent, il détenait de la sorte, une des clefs majeures pour penser l'homme dans son existence et dans sa finitude. On le voit, il ne s'agit pas seulement, en publiant ce livre, de défaire une absence, ou de rendre un hommage posthume, mais bien plutôt de verser au dossier de la recherche sur l'Europe communautaire, un travail inédit dont il fallait faire entendre les mots, dont il fallait se faire l'écho.
Rose-Marie LAGRA VE

Il

INTRODUCTION

Il y a plusieurs manières d'écrire sur un sujet, non pas seulement parce que les disciplines académiques déploient méthodes et concepts différents, mais aussi parce que les questions posées cherchent à atteindre pour ainsi dire des strates différentes de la réalité. Ainsi, l'histoire, la plus nécessaire et la plus éprouvante des sciences sociales, peut chercher à dérouler l'enchaînement chronologique des événements, allant du passé lointain vers le contemporain. Elle est aussi savante quand elle procède de manière archéologique, quand regardant le présent, elle s'efforce de le comprendre en remontant les méandres de la tradition. Elle reste histoire quand, par exemple, au-delà de l'événement, elle atteint ce qu'I. Meyerson et J.-P. Vernant appellent la psychologie historique qui, à travers les mythes et la pensée rationnelle, cherche à reconstruire l'univers mental, les catégories fondamentales du temps, de la personne, du travail, du politique. Questions originelles, c'est-à-dire concernant les origines des individus et des sociétés, leurs rapports avec la nature. Questions permanentes, aujourd'hui la psychologie sociale les pose dans un contexte nouveau. La réflexion philosophique aussi, quand C. Milosz regarde la nature comme objet d'admiration ou dénonce une civilisation technicienne qui se croit dotée de tous les attributs de la nature ou presque et qui «nouvelle nature» est parfois aussi impitoyable pour les hommes que ne l'est la première. Le travail est une de ces questions originelles, il implique, il synthétise des rapports à la nature, aux autres, à soi-même. Le comportement typique d'un homme est de construire des œuvres! qui forment une culture avec son langage, ses techniques, ses institutions sociales, ses rapports à la nature ou à l'au-delà de la nature. A toutes ces œuvres, il donne un sens, à travers elles il se donne une signification. C'est-à-dire il est capable de créer des symboles, dont l'un des plus riches est la symbolique religieuse. A quel moment un individu a-t-il le sentiment qu'il travaille, quel sens donne-t-il alors à ces gestes? Le travail des agriculteurs est-il toujours un comportement ou une attitude générale opposée au loisir ayant une valeur économique, portant l'idée que l'homme est un producteur et que dans cette activité il établit des rapports sociaux avec d'autres? Dans l'histoire, la notion de travail recouvre de multiples formes techniques, des idéologies
I.
Cf. par ex. I. MEYERSON, « Le travail, fonction psychologique », in Le travail, les métiers, l'emploi, Paris, PUF, 1955, pp. 3-17 ; J.-P. VERNANT,« Travail et nature dans la Grèce ancienne », ibid., pp. 18-38. 13

diverses. Bref, le travail est une catégorie intérieure de l'homme et celle-ci a une sociologie et une histoire. Dès lors s'impose l'existence de types de travail fort divers, vécus différemment, impossibles à isoler de la manière dont sont vécus ou symbolisés l'espace, le temps, le politique, la mémoire, l'imaginaire. Dès lors l'existence de travailleurs de la terre à travers quelque unité se mue en des formes diverses, de structures mentales, de modes d'action, d'organisation sociale dont la construction de la Communauté Européenne. Communauté européenne, qu'est-ce à dire? Comment articuler le substantif et le qualificatif, l'invariant et l'historique? Elle se veut d'abord « économique », sans doute différente du libéralisme et du collectivisme, ces deux types de lien social entre individu et société. Économique, le marché en est pour ainsi dire le noyau, à tel point que Marché commun est devenu aussi son nom patronymique. Mais, la Communauté européenne manifeste quelques difficultés à être, à se manifester, à se faire reconnaître. On peut faire l'hypothèse qu'une telle situation est en partie liée à la faiblesse de ses symboles. Elle n'a pas de capitale; ni Bruxelles, ni Strasbourg n'ont les dimensions historiques et prospectives nécessaires aux yeux des citoyens. Le drapeau est si l'on peut dire par trop pacifiste: aucune guerre ne l'a sacré; il a été voulu comme un signe de l'anti-guerre de réconciliation jusqu'à l'utopie. Sibylline demeure la signification de l'Écu, monnaie européenne; or 1'« Europe» n'existera pas tant qu'il n'y aura pas une monnaie unique» disent volontiers les agriculteurs avec beaucoup d'autres. L'affirmation recouvre une valeur de facilité. Par quels processus économiques certes, mais culturels surtout cette monnaie de compte peut-elle devenir le symbole d'une Communauté? A travers leur analyse, c'est la notion de communauté qui se révèle; et le sens des obstacles est décisif. Événement politique, dont la fonction symbolique a été réduite aux dimensions seules acceptables alors p'ar les partenaires nationaux, l'Acte unique Européen (1986). Politiquement énigmatique, il a consacré la prééminence du marché, d'un marché unique, comme fondement et pédagogie de la Communauté. Avec l'omniprésence du marché s'impose la valorisation de l'entreprise. Dans l'un et l'autre l'individu assure son «triomphe ». Il n'est que de voir l'importance prise par la qualification professionnelle, par la consommation, éminent condensé de l'individualisme, par la rémunération de plus en plus individualisée du travail et de la réussite. Ce triomphe n'est sans doute ni cause, ni effet de la construction de la Communauté; mais une dialectique qui unit les deux termes, enlace les deux réalités. Pourquoi l'individu moderne permet-il, requiert-il une communauté en lieu et place d'une société? Peut-être y a-t-il là un signe qui incite à déchiffrer la force et la faiblesse économiques, politiques, éthiques du marché. C'est que penser et agir « européen» constitue une « révolution» intellectuelle et affective, suppose une déconstruction de traditions nationales, de pratiques ayant une longue légitimité, nécessite un agrégat de nouvelles légitimations où l'intérêt voire la crainte économique n'est pas suffisant. Sont en jeu des croyances 14

dont la nature, la résistance ou l'incitation dépendent aussi de l'expérience symbolique. Si le primat conquis ou octroyé à l'individu cherche sens dans une communauté, l'omniprésence du marché, c'est-à-dire de l'initiative individuelle en définitive, cherche à se compléter et à se corriger par l'affirmation d'une valeur qui conditionne la participation à la Communauté et son existence, à savoir la démocratie. Celle-ci ne se réduit pas à la participation électorale aux élections européennes par exemple, pourtant significative, ni à l'adhésion politique. Elle est interne à l'économique. Peut-être la jonction de ces comportements aux multiples dimensions souvent en partie cachées est-elle la plus décisive dans le maillage de 1'« Europe» constitué par les collectivités territoriales et avant tout par les communes. Mais la démocratie ne saurait être à usage seulement interne. Elle se manifeste et se construit dans les relations à l'autre, aux partenaires qui ne sont pas la Communauté. La politique communautaire de coopération semble largement tirer partie de l'expérience représentée par la politique agricole commune. A ce titre et à bien d'autres, l'observation des agriculteurs permet d'avoir une intelligence de la Communauté européenne, de son évolution, des résistances qu'elle rencontre, de la faiblesse des conceptions entre des mémoires collectives prégnantes et un imaginaire social encore souvent aphasique, voire infantile c'est-à-dire qui ne sait pas dire en esquisse l'avenir souhaité et possible.

15

CHAPITRE

I

Le Paysan, un enjeu idéologique
La notion d'idéologie est une de celles qui nourrit le plus le débat sociologiquel. Tantôt, celui-ci annonce sa disparition, surtout quand elle ré-émerge sous des formes inattendues. Tantôt, il étale ses diversités d'expression ou au contraire son unicité réductrice. Le discours idéologique est toujours quelque peu politique dans le sens où il vise l'ensemble de l'ordre social, même s'il est élaboré par un groupe seulement. Dans sa formulation, il est d'abord un produit et une consommation d'intellectuels. Mais il n'est pas dissociable du système quotidien d'images, de jugements, de passions, d'idées, d'affectivité grâce auquel chaque individu et chaque société communique avec euxmêmes et avec les autres. La difficulté est grande de cerner les relations plurielles entre les deux facettes. L'une est pour partie généralement écrite, l'autre est avant tout pratiquée même si ses référents s'expriment parfois dans des gestes simples en apparence, dans un vote politique ou un comportement religieux. Un exemple israélien; au printemps 1986, des juifs orthodoxes détruisent des abri-bus devenus supports d'affiches publicitaires à leur avis pornographiques. Cette violence révèle avant tout une crise ancienne et profonde, c'est-à-dire un jugement impliquant un choix décisif. Il s'agit du conflit au sujet de la nature et de la légitimité du pouvoir entre ceux qui acceptent la seule loi de Dieu et ceux qui reconnaissent la loi de l'Etat. Dans les idéologies est en jeu l'existence d'un consensus social, d'un lien entre individus et entre groupes avec la société. L'enjeu en est la création ou destruction de ce consensus. Une société est-elle fondée sur des adhésions à des idéologies explicitement formulées ou peut-elle se suffire des diverses pratiques individuelles coordonnées 1 Existe-t-il un ordre social transcendant les individus comme le suppose E. Durkheim ou, au contraire, à travers leurs choix de proximité réciproque les individus sont-ils les véritables fondateurs de la société comme le suggèrent, entre autres, F. Bourricaud, R. Boudon ou T. Parsons 12 En
1. 2. Cf. par exemple R. HOUDON, L'idéologie. A l'origine des idées reçues, Paris, Fayard, 1986, 330 p. Cf. F. HOURRICAUD, Le retour de la Droite, Paris, Calmann-Lévy, 1986,323 p. 17

tout cas, la production de notions plus ou moins communes, d'appartenances affectives, de sens relatifs au passé ou au futur est une fonction importante. Elle est assurée par des intellectuels mais aussi par divers groupes sociaux et parmi eux les travailleurs de la terre retiennent principalement notre attention. Compromis entre des idées, des passions et la réalité sociale, les idéologies s'affirment avec plus de clarté surtout aux lieux d'affrontement entre leurs partisans et leurs adversaires. Elles ont alors tendance à se présenter comme « la» vérité ou la solution « totale ». Plus leurs composantes sont diffuses ou latentes, plus leurs tenants sont incapables de procéder à leur propre critique, plus aussi la tâche de l'analyste est malaisée. Elles constituent des références dotées d'une stabilité pour ceux qui cherchent une expression de leur identité ou des réponses à des problèmes fondamentaux d'existence sociale. Question et réponses recèlent sans doute toujours une part de vérité. Les idéologies émergent avec une force particulière dans les périodes de rupture sociale, quand une société semble disparaître ou au contraire naître, quand s'affrontent des mouvements aussi lourds de signification que la démocratie et le totalitarisme dont la guerre 1939-1945 est un épisode, dont la victoire de la première sur le second n'est que partielle. C'est une longue rupture encore inachevée, bien que cinquantenaire déjà, et les idéologies du travail agraire que cherche à cerner la présente analyse. Il ne s'agit pas ici de faire œuvre d'histoire proprement dite, ni seulement de comprendre comment et pourquoi des intellectuels ont essayé de donner un sens à l'expérience politique vécue par leurs pays. En considérant cette longue période comme un événement unique où la démocratie en quête de soi est aux prises avec un totalitarisme pratiqué, les idéologies y prennent leur véritable signification et leur rôle. De même, l'analyse sociologique est provoquée à emprunter d'autres cheminements que ceux où opèrent généralement les spécialistes de l'agriculture. Saisir les permanences et les discontinuités de certains thèmes majeurs ou de certaines «valeurs» avec leur organisation intellectuelle, affective ou politique, leurs variations dans le temps et l'espace en fonction de questions portant sur les fondements même de l'existence sociale, montrent comment des croyances s'affirment à la fois comme force de justification et de contestation. De ce fait, il n'est pas non plus dans notre propos d'étudier exhaustivement les idéologies dans lesquelles se trouvent impliqués les travailleurs de la terre. L'interrogation voudrait rester en deçà ou aller au-delà des idéologies intellectuellement structurées, tels les libéralismes, les socialismes, les formes du catholicisme social pratiqué, car ils sont l'expression partielle et provisoire de questions communes que l'histoire réalise de façon singulière selon les systèmes sociaux. A la manière d'un type-idéal construit pour délimiter le champ, pour montrer le degré d'adéquation des réponses apportées, quelques éléments seulement sont retenus susceptibles de rendre un peu plus intelligibles les évolutions 18

conflictuelles de trois sociétés. Les relations que les agriculteurs français, polonais, israéliens entretiennent, dans leur vie quotidienne, leur imaginaire ou leur passé, avec la terre si possible en propriété sans pour autant être dénuée de symbolique, l'exploitation familiale comme organisation du travail, la démocratie villageoise, la religion aisément domestiquée, la nation au service de laquelle se trouve théoriquement l'État, l'indépendance ou mieux encore la requête d'autonomie individuelle et collective rendent les comparaisons pertinentes car en ce domaine les représentations sociales et les pratiques sont interactives. Le sens donné à chaque terme et l'articulation de l'ensemble constituent la singularité des systèmes.

1. Les effets de la Seconde guerre mondiale: ruptures et symboles
En France comme en Pologne et en Israël, la décennie 1940-1950 a été une période de rupture, spécialement dans l'organisation sociale, les conditions et les conceptions du travail agraire. Une rupture est la révélation brusque de transformations latentes dont souvent on ne perçoit tout le sens que plus tard; A. de Tocqueville en a donné un exemple à propos de la révolution de 1789. Elle est une reconstruction des rapports sociaux, de la représentation que se fait de lui-même un groupe, avec un changement radical de la conscience collective, même s'il n'émerge que lentement au milieu des résistances liées à la situation mise en cause. La rupture est l'avènement d'un nouveau système; elle est, dès lors, un fait indissociablement objectif et subjectif. Parce qu'elle se produit dans un temps très court, elle modifie avec rapidité les référents, c'est-à-dire les liens de solidarité, la conception de la durée, les pratiques de l'espace, les modèles de comportements3. La rupture est ici due à la fois à l'usure des sociétés, à des tensions internes excessives et à des violences extérieures meurtrières. Des acteurs anciens et nouveaux s'affrontent. Leur conscience du changement diffère, que l'on peut saisir dans leurs représentations et leurs pratiques collectives. Ce temps de la rupture est dissemblable dans les régimes politiques objets de notre analyse. Il se caractérise par une forte emprise des idéologies du travail agraire. Cellesci cherchent à interpréter la situation de crise et à légitimer l'avenir de la société en le fondant sur des structures anciennes pensées comme permanentes, voire «naturelles ». L'exemple français est un de ceux qui ont fourni le discours et les pratiques les plus significatifs entre 1940 et 1945. Il servira pour ainsi dire de modèle avec lequel seront comparées les formes polonaises et israéliennes.
3.
Cf. A. GRAS, Sociologie des ruptures. Les pièges du temps en sciences sociales, Paris, P.U.F., 1979, pp. 163-164; G. BALANDIER, Anthropologiques, Paris, P.U.F., 1974, pp. 173-263. 19

En France, comme en Pologne et en Israël, l'acte politique qui exprime la rupture d'une histoire et symbolise l'affrontement de nouvelles forces sociales a été largement imprévu et impréparé. Il est politique parce qu'il implique toute la société, son organisation, son identité. Il ne s'agit pas ici de le reconstituer en historien, mais de le considérer comme un résumé d'ensembles structurés qui le dépassent comme tel, de comparer les rapports entre les éléments qui le constituent. L'acte politique condense la conquête de la souveraineté sur un territoire par un groupe, conquête réelle ou imaginaire, la force disponible pour ce faire, l'orientation donnée aux sociétés et en premier lieu celle de la production matérielle. Par ailleurs, l'acte politique que nous posons comme rupture et symbole a pour origine immédiate la défaite du nazisme dont on n'a pas dit sans doute encore toutes les conditions et les conséquences. Ce dernier trait est une justification supplémentaire à l'analyse des trois systèmes sociaux, qui ont en commun au moins d'être le produit d'une guerre internationale où se sont affrontés la démocratie et le totalitarisme multiforme. En France, la loi de décembre 1940 complétée par celle de 1942 institue « l'organisation corporative de l'agriculture» (qui) a pour objet de « promouvoir et de gérer les intérêts communs des familles paysannes dans le domaine moral, social et économique »4. Elle est le résultat de l'action syndicale, celle de l'Union nationale des syndicats agricoles principalement, et du Ministère de l'Agriculture. La France s'était effondrée sous le choc de la violence militaire. Le maréchal Ph. Pétain, devenu chef de l'État, est transformé en symbole au sens étymologique, en signe à travers lequel des gens séparés se reconnaissent. La société en miette se ré-unit à son passé victorieux. Elle cherche à se ressouder par une «révolution nationale» dont l'idéologie s'articule autour de la trilogie «Travail, famille, patrie ». Travail, c'est d'abord le travail agraire qui occupe 36 % de la population active et environ 500 000 paysans sont prisonniers. Il importe dès lors de commencer à re-fonder la société sur une forte organisation professionnelle de l'agriculture. Cet acte politique répond à une crise qui apparaît comme globale, comme un éclatement des fondements même de la société. Un acteur particulièrement averti, initiateur de la planification et de l'unification de l'Europe, J. Monnet souligne: «Que la France fut sortie gravement affaiblie de la guerre, c'était une évidence pour chacun. Mais ce qu'on savait moins bien, ou qu'on se dissimulait, c'était l'état de faiblesse dans lequel déjà elle se trouvait à la veille de la guerre et qui, autant que les
4

Un commentateur influent écrit:

«

Dans cette formule chargée de sens et qui

tranche sur les textes législatifs auxquels on nous avait habitués on retrouve tout le programme que s'est assigné le gouvernement du Maréchal Pétain, qui entend restaurer partout les valeurs essentielles, en ne se préoccupant pas seulement des besoins matériels. mais des problèmes qui intéressent l'âme paysanne, sa vie morale et sociale », N. DROGAT, La corporation paysanne, Paris, Ed. Spes, 1942, p. 28. 20

causes morales et l'impréparation militaire, expliquait son brusque effondrement », lié surtout au lent déclin de l'économie5. En effet, depuis 1932, la baisse des prix agricoles avait suscité des émeutes dans l'agriculture. Beaucoup craignaient que ce mécontentement n'altérât la cohésion de la nation, déjà entamée par la situation des ouvriers à propos de laquelle on a pu parler d'une «quasi-sécession hors de la communauté nationale d'une partie des travailleurs des usines »6. Une césure opposait citadins et agriculteurs. La baisse des prix lézardait aussi le groupe paysan lui-même. Le conflit n'opposait pas d'abord les salariés agricoles à leurs employeurs, car ils étaient dispersés et leurs conditions de vie étaient souvent semblables. Les antagonismes s'affirmaient surtout entre les propriétaires et leurs fermiers soumis à des expulsions, entre les paysans et les marchands accusés de fraudes contre la loi sur le prix minimum, entre les grands producteurs de céréales qui compensaient la baisse des prix par l'accroissement des rendements alors que les petits cultivateurs étaient incapables d'en faire autant. A ce phénomène s'ajoutait l'exode obligé vers les villes, tandis qu'un mouvement agraire s'organisait pour survivre. Au total, la fragmentation de la société française en groupes avant tout préoccupés de défendre leurs intérêts catégoriels avait ébranlé le sens de la citoyenneté, l'esprit public, plus encore la cohésion sociale. Avec les conséquences de la

guerre, chacun vivait quotidiennement avec angoisse la fragilité des
exploitations et des familles dans lesquelles les blessures de la Première guerre mondiale n'étaient pas cicatrisées. De plus, le travail agraire mal reconnu à travers les prix soulevait à nouveau une ancienne et violente revendication populaire. Les travailleurs croyaient que la « charte de la vie paysanne» allait leur apporter les solutions attendues. Dans cette période critique pour la société française menacée par de multiples ruptures, les pouvoirs politiques et leurs alliés devaient se donner à eux-mêmes et à l'ensemble de la société une indispensable légitimité, une raison crédible d'exister. Ils ont élaboré des systèmes de significations pour justifier leurs pratiques, pour formuler des finalités susceptibles de donner forme à un avenir lourd d'incertitude, pour provoquer l'adhésion des populations en proposant des valeurs. L'emprise idéologique s'efforçait d'opérer une mobilisation collective en manipulant les passions et les affectivités pour faire de chacun un acteur dans le changement en cours. Les mots et le langage furent chargés d'un sens nouveau, irréductible à la simple rationalité linguistique. Ils devinrent novateurs, du moins en apparence, en se faisant combattants. Mode de pensée et d'action, l'idéologie concernant le travail agraire tenait son origine d'un groupe déjà ancien. Le pouvoir politique l'avait réinterprété en termes de loi pour réaliser son intériorisation par l'ensemble des citoyens. Malgré des résistances, elle
5. 6.
J. MONNET, Mémoires, Paris, Fayard, 1976, p. 275. F. GOGUEL, La politique des partis sous la //le République, T. 2, 1933-1939, Paris, Ed. du Seuil, 1946, p. 89. 2]

avait une fonction totalisante pour conférer un sens à l'existence sociale

et mettre en conformité avec lui les comportements. D'où l'importance
des symboles, objets et conduites, où le sujet collectif pouvait trouver un sens, s'investir affectivement, était convoqué à l'action7. L'idéologie paysanne a été un moyen d'explorer le futur, de maîtriser le présent, de donner une forme intelligible à une existence sociale brisée8. Elle est un révélateur des aspirations et des contradictions dont le discours et l'action politiques sont une des principales traductions. Ce langage parlé, écrit, agi exprimait les intérêts de groupes, leurs aspirations, leurs illusions, leur . .. . Imagmatre aussI. «La charte de la vie paysanne» est la jonction d'une longue aspiration populaire et d'une décision politique qui ont mis au premier plan l'organisation professionnelle du travail agraire sous une forme corporative. Deux hommes peuvent être considérés comme faisant en un moment précis la synthèse de la décision politique et de la réflexion intellectuelle, P. Caziot, ministre secrétaire d'État à l'agriculture, et L. Salleron, secrétaire général de l'Association générale du Crédit mutuel et de la Coopération. Ils condensent une pensée qui, dans la décennie d'avant-guerre, a connu une grande faveur. Des intellectuels expliquent la vigueur de l'idéologie corporatiste par la crise des années 1930 attribuée à la faillite du capitalisme9. Pour l'agriculture, elle s'est faite « paysanne », se structurant surtout entre 1934 et 1937 grâce à l'Union nationale des syndicats agricoles qui a tenu son dernier congrès en 193710, lancé alors son journal « Syndicats paysans» et publiera en mai 1939 les résultats d'une grande enquête sous le titre de «Cahiers généraux de la Paysannerie »11. La politique et le syndicalisme ont alors hautement valorisé le travail agraire où fut créée la première corporation française dominée par l'idéologie du « paysan ». L'emprise idéologique comporte un discours dont l'objet est d'énoncer l'organisation de la société, de désigner les forces tenues pour fondamentales, de définir les pouvoirs authentiques, de proposer à l'action commune les moyens pour atteindre les objectifs affirmés comme légitimes parce que seuls conformes à la raison. Pour justifier le futur souhaité, eUe reconstruit le passé selon les besoins requis pour
7. 8. 9. 10. 11. Cf. P. RICOEUR, Le symbole donne à penser, Esprit" 1959,7-8, pp. 60-76. Sur cette fonction, cf. par ex. P. ANSART, Les idéologies politiques, Paris, P.U.F., 1974, pp. 206-207. Cf. par ex. F. PERROUX, Capitalisme et communauté de travai!, Paris, Sirey, 1937,346 p. ; P. LUCIUS, Faillite du capitalisme... ? Vne explication de la crise mondiale, Paris, Payot, 1932, 188 p. P. HALLE, La France trahit ses paysans, Paris, Flammarion, 1937, 107 p. ; J. LE ROY LADURIE, Vers une politique paysanne, Paris, Flammarion, 1937,64 p. Cette idéologie ne fait pas l'unanimité chez les agriculteurs; la Fédération nationale de la mutualité et de la coopération, avec notamment M. AUGE-LARIBE, lui est hostile; cf. M. AUGE-LARIBE, Situation de l'agriculture française d'après les documents officiels, Paris, Berger-Levrault, 1941, 294 p., La Révolution agricole, Paris, Albin-Michel, 1955, 437 p. 22

rendre crédible le modèle. Ce discours idéologique n'est pas seulement directement politique, il est aussi romanesque et religieux. L'organisation de la société recevait sa valeur de symboles tenus pour porteurs d'absolu, tels la terre, la nature, l'histoire. Elle transformait certaines réalités sociales en hypostases, tel le peuple ou le progrès. Symboles et hypostases étaient fortement chargés d'affectivité et de passion. Dès lors, les autres modèles sociaux étaient posés comme inférieurs et même à combattre. Ce discours disait ce qui doit être et condamnait les autres actions. Il s'adressait à chacun pour l'appeler à son devoir considéré comme évident et donc nécessaire. Affirmant la valeur et la vérité de l'ordre social proposé, il le dotait d'une cohérence sans faille et susceptible de résoudre tous les problèmes. D'où le schéma binaire et sa structure simple qui permet l'incessante adaptation aux situations changeantes et aux aspirations de chacun. Les pratiques sociales et les décisions politiques que cette idéologie informe participaient de cette pensée totalisante. En Pologne, c'est par un acte politique hautement conflictuel que s'ouvre la période de rupture sociale12. Celle-ci ne permettra que tardivement l'expression publique des idéologies du travail agraire. Ici, à la différence de la France, le mouvement paysan a une tradition très diversifiée et puissante, due en grande partie à la force démographique et à l'histoire d'un permanent déracinement13. En 1942, le Parti paysan a présenté un programme dont la réalisation devait être soumise à la décision du Parlement: démocratisation du système politique, partage sans indemnisation des domaines de plus de 50 ha, nationalisation de l'industrie-clé et de l'économie forestièrel4. Sûr d'être la première force politique, il affirmait que «le paysan polonais prendra la principale responsabilité du destin futur de la Pologne pour lui assurer une force inébranlable et des fondements pour un développement vers la grandeur ». Son action durant la Seconde guerre mondiale lui a fait prendre une conscience collective de sa capacité politique avec 1 200 000 membres en 1945 (trois fois plus que le Parti ouvrier polonais, P.P.R.)15. Son idéologie se consolide encore contre la pénétration de l'idéologie communiste du pouvoir politique. Elle s'organisait dès lors autour d'un État souverain, d'une nation avec des frontières inviolables, d'un régime démocratique conforme à la tradition européenne et à la culture chrétienne nationale. Elle s'exprimait dans le Parti paysan polonais (P.S.L.) créé en 1945, qui diffusait son opposition légale
12.
13. 14. 15. Cf. notamment N. DAVIES,Histoire de la Pologne, trad. de J'anglais, Paris, Fayard, 1986, pp. 21-131. Cf. par ex. B. CYWINSKI, Expériences des mouvements paysans en Pologne, trad. du polonais, Paris, EHESS, 1985, 145 p. Ce programme est ancien; cf. par ex. J. BORKOWSKI, La paysannerie dans la vie politique polonaise dans les années 1918-1939, Acta Poloniae Historica, 24, 1971, pp. 135-164. K. PRZYBYSZ, Chlopi i ludowcy wobec problemow ustroju Polski (1939-1945), Wies Wspolcsesna, 1983,7, pp. 107-117. 23

notamment à travers l'hebdomadaire Chlopski Sztandar (L'étendard paysan) et un quotidien Gazeta Ludowa (La gazette populaire). Mais, en septembre 1944, le Comité polonais de Libération nationale (P.K.W.N.) soutenu par l'Union soviétique décréta seul la réforme agraire: les domaines supérieurs à 50 ha et les terres abandonnées par les Allemands étaient partagés sans indemnisation; les bénéficiaires en étaient les travailleurs des grands propriétaires, les paysans sans terre, les

petits et moyens exploitants. Malgré sa faim de terre « la paysannerie»
fut réticente: la réforme était illégale, les anciens propriétaires (7 000 familles) non indemnisés, l'efficacité économique faible car quelque 347000 ouvriers agricoles ont reçu en moyenne 5,4 ha et 255000 petits paysans un supplément de 1,9 ha. Elle lui apparut antiéconomique, parce qu'elle augmentait le nombre des petites exploitations, obligeait les nouveaux propriétaires à acheter progressivement leur terre, réduisait leur pouvoir financier par le changement de la monnaie en 1945. Elle modifiait la structure sociale de la paysannerie: dix mille grands domaines fonciers ont disparu remplacés par 350 000 petites fermes. En 1947, le Parti ouvrier polonais est accusé d'avoir falsifié le résultat des élections à son profit. Cet acte à la fois politique et symbolique brisa la capacité civique du Parti paysan polonais qui pendant deux générations allait refuser de participer à la «démocratisation» du système politique. Il comptait pourtant alors 465 000 membres réunis en 5 660 cercles ruraux. Dans ce contexte, les anciens partis paysans communistes fondèrent le Parti paysan unifié (1949). Avec sa collaboration, le pouvoir politique s'attaqua à la force économique de la paysannerie avec sa principale organisation coopérative, l'Union économique des coopératives de la République de Pologne (<< Spolem », Ensemble), créée en 1944 et qui, en 1947, rassemblait trois millions de membres et 7 574 coopératives. Le Parti ouvrier polonais lui créa un concurrent, l'Union d'entraide paysanne (Z.S.CH.); les membres du Parti et de cette Union entrèrent massivement dans « Spolem ». En 1947, le pouvoir politique décida de doter l'Union d'Entraide paysanne du monopole du commerce agricole et de limiter la zone d'action de « Spolem » aux villes. De nombreuses coopératives disparurent, et, en 1948, commença la collectivisation de l'agriculture individuelle. Son

slogan emprunté à Lénine était « la lutte contre les koulaks» considérés
comme des «ennemis de classe »16. L'État définit trois «classes », les pauvres, les moyens, les koulaks en fonction de la taille de leurs exploitations et de l'emploi de salariés ou des formes d'entraide variant selon les régions. Dès 1948, le pouvoir politique et ses chercheurs « scientifiques» affirment que l'agriculture «socialiste» par son organisation et sa dimension profitera totalement des apports de la science et des techniques, à la différence des petites exploitations. C'est
16.
En 1946, le Parti ouvrier polonais créa un bureau d'études pour connaître, à travers les structures économiques, les rapports de classe à la campagne 24