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Les fous cartographes

240 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 224
EAN13 : 9782296303928
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LES FOUS CARTOGRAPHES Littérature et appartenance

COLLECTION

"MINORITES

ET SOCIETES"

BAROU Jacques, de l'habitat H.LM

-

"La place du pauvre. Histoire et giographie 1992.

sociale

- LE HUU KHOA, "L'interculturel

et l'Eurasien",

1992.

- GUILHAUME Jean-François, française", 1992.

"Les mylhes fondateurs

de l'AlgÜie

- LAOT Françoise et ROUAH Michel, "Piloler le développement social ", 1994.

Geneviève

Mouillaud-Fraisse

LES FOUS CARTOGRAPHES
Littérature et appartenance

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

@ L'Harmattan, 1995 ISBN: 2-7384-3323-5

"Je dessinais la frontière sud du pays inexistqnt: Ce qui est terrible, c'est que la folie qui me traverse a une réalité. Palpable. GEOGRAPHIQUE. Je ne suis pas un fou ordinaire. Je suis un fou cartographe".
Nabile Farès, Le Champ
des Oliviers

Comment, selon quelles figures, la littérature contemporaine permet-elle de penser les paradoxes de l'appartenance? C'est la question que les essais rassemblés dans ce livre abordent sous différents angles. Elle a pris forme au croisement de deux préoccupations distinctes, qui se sont rencontrées sous le signe, emprunté à Nabile Farès, du fou cartographe. L'une d'elles est développée sous le titre " Littérature et paradoxe ". C'est le seul essai de ce livre qui ne concerne pas l'appartenance; il m'a paru nécessaire pour préciser une problématique qui est présente partout à l'état implicite, et surtout l'usage d'un même mot en deux sens opposés. D'un côté le paradoxe comme manière de rendre l'autre fou, le " double bind." de Bateson, l'injonction paradoxale qui fonctionne comme un piège où la pensée se prend et se perd. Le piège consiste en ce que deux contraires sont exigés simultanément et présentés comme une seule exigence sans contradiction. Il repose sur une confusion des niveaux soit logiques (confusion entre langage direct et métalangage) soit pragmatiques (confusion entre énoncé et énonciation, entre parole directe et commentaire).
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Les métaphores pour décrire son fonctionnement sont des métaphores spatiales. Ainsi les paradoxes optiques des gravures d'Escher servent de figure au paradoxe logique pour Hofstadter dans GodeZ,Escher, Bach. Ainsi Artaud décrit le piège dans lequel sa pensée s'est prise comme" un puits à étages de textes superposés et qui ne figurent plus que sur un seul plan" où se sont confondus, "bien que contradictoires en eux-mêmes ", le oui et le non, le vrai et le faux. L'efficacité de l'injonction paradoxale tient à ce qu'elle interdit à son prisonnier le commentaire sur la situation, qui ferait réapparaître le relief mental, qui permettrait de distinguer les plans et de lire séparément les deux messages condensés; parmi les commentaires qu'elle interdit il y a celui, décisif, qui constaterait: "C'est un paradoxe". C'est en ce sens que l'expression littéraire du paradoxe s'oppose au " double bind ". Elle met en œuvre le paradoxe; elle ne le résout pas à la façon des logiciens en en démontant le mécanisme, mais elle lui associe une clé de lecture, un méta-message implicite: "Ceci est un paradoxe". Cela suffit à déplier la pensée, à lui rendre le relief mental nécessaire à son exercice. La littérature peut ainsi désigner la folie sans s'y prendre, jouer et déjouer le paradoxe. Dans la partie centrale de ce livre, les essais réunis sous le titre Lectures de près interrogent quelques grands textes précisément à partir d'un trouble de lecture, d'une étrangeté pragmatique dans les voix ou dans leur agencement, et se trouvent conduits vers une situation paradoxale d'appartenance que l' œuvre permet de penser. Car c'est là la préoccupation essentielle que je poursuivais, on le verra dans les deux premiers essais, "Les fous cartographes" et "Littérature et
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double culture". Ce rapport de la littérature à l'appartenance y est abordé de deux façons distinctes, qui dans chaque essai se juxtaposent sans prétendre se rejoindre. Il s'agit d'abord de ce qu'on pourrait appeler la carte des littératures, non sans un certain sentiment d'inquiétante étrangeté. La littérature aurait-elle des territoires? la question a-t-elle même un sens? Et, inversement: l'existence des littératures nationales ne va-t-elle pas de soi? Ne cherchons-nous pas les livres, sur les rayons des librairies, sous des noms propres de la surface terrestre? La question est aussi incongrue qu'inévitable. Les classements paraissent évidents quand on les considère isolément, mais, lorsqu'on essaie de les penser ensemble, se révèlent aussi bizarres que ceux des animaux dans l'" ancienne encyclopédie chinoise" de Borges. Et les inclassables, auteurs à appartenances multiples, littératures entières qui se pensent comme intersection ou superposition, forcent à repenser l'ensemble. Mais c'est précisément impossible sur une seule carte. Non seulement il peut y avoir distorsion entre les principes de classement de l'œuvre et de l'auteur, mais même en adoptant, comme c'est généralement le cas, l'axe des auteurs, on rencontre la multiplicité des cartes de l'appartenance: carte des nations, carte des langues, ensembles borgesiens comme la "littérature francophone" ou la "Commonwealth literature", cartes à découpages variables des" aires culturelles ". Sans parler de la dimension du temps, de l'histoire, des trajets parcourus et des appartenances traversées. Mon propos n'est pas d'attaquer tel ou tel classement. Même les catégories les plus aberrantes ne sont pas dépourvues de sens comme témoins d'une histoire, 9

par exemple comme trace de communauté dissymétrique laissée par la dislocation des empires. Il ne s'agit pas non plus de rejeter la question; nous ressentons tous ce qu'Halo Calvino met astucieusement en jeu dans Si par une nuit d'hiver un voyageur, la façon dont un adjectif géographique accolé à un livre (roman polonais, japonais, américain...) fournit une clé de lecture, attente, déception, interprétation... Il s'agit plutôt de prendre une distance réflexive, à la fois par rapport à l'évidence machinale des classements existants et par rapport à l'illusion de la bonne carte où tout tiendrait sur un seul plan; il s'agit d'exercer l'œil mental à penser, simultanément ou par déplacement rapide du regard, une cartographie variable de la littérature. L'autre approche prend les œuvres pour foyer, et cherche comment certaines d'entre elles posent la question de ce qu'est une appartenance aujourd'hui. C'est à partir d'une telle lecture que j'ai rencontré la figure du fou cartographe, qui est présente à deux niveaux de ce livre. On trouvera dans le premier essai l'analyse des trois romans, de Nabile Farès, d'Édouard Glissant et de Danilo Kis, où je l'ai d'abord rencontrée; on verra que la folie cartographique y est prise comme détecteur d'appartenances devenues impensables par des couches successives de violence historique, occultées et écrasées sur le plan unique d'une carte officielle; les romans, par toute une série de stratégies, reconstituent ce qu'il faut de monde autour, pour qu'un" passager de l'Occident" kabyle, un coupeur de cannes antillais, un inspecteur des chemins de fer yougoslaves, juif d'origine hongroise, trouvent aux yeux du lecteur une intelligence de leur situation que la carte géopolitique leur refusait.

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Mais ici, et dans le titre, cette figure est prise à distance des personnages et des œuvres, pour faire apparaître l'unité sous-jacente aux différentes démarches de ce livre. Le. fou cartographe serait celui qui tente de faire coïncider sans reste une forme délimitée sur la carte terrestre par un tracé de frontières et un nom propre, avec son appartenance à

une communauté humaine, et, à la limite, avec son
être même. Sa folie ne consiste pas à chercher des repères dans des lieux de la terre. Comment ne pas le faire? Quelle autobiographie ne comporte pas de noms de lieux ou d'allusion au lieu? "Je suis né à... fl. Ou, selon Jacques Hassoun: "Je suis né en exil fl. Ou, selon Patrice Loraux: " Je peux dessiner la configuration des lieux que j'ai occupés, tracer la carte des noms où je me suis trouvé installé". Le détachement de tout lieu, la "déterritorialisation" est un horizon utopique, à tous les sens du mot. Le fou cartographe n'est pas non plus fou parce que, et seulement parce que la violence de l'Histoire l'a privé d'un lieu et d'un nous auquel il tenait. La douleur de la perte, l'exil, ne sont pas la folie. Il est fou s'il adhère intérieurement à l'impératif impossible de la coïncidence sans reste. Soit d'une folie paranoïaque, en projetant sur d'autres le " reste ", l'impureté de la non-coïncidence; soit d'une folie schizophrénique, en manifestant par le délire, le cri ou le mutisme, une non-coïncidence que la carte unique lui rend irreprésentable et qui le traverse sans qu'il puisse la penser. En un sens je prends le fou cartographe comme une métaphore; il n'est pas vrai que tous les paradoxes de l'appartenance soient d'ordre géopolitique. Mais en un autre sens, ce n'est pas une pure métaphore. C'est une figure de pensée; le
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contre-terme d'une pensée de l'appartenance comme figure complexe, à plusieurs niveaux, non superposables sur un seul plan, que développe la lecture de certaines œuvres littéraires, et dont la recherche est l'objet de ce livre. On pourra s'étonner,
", /I métissage
/I

terme de base, de ce mot /I appartenance",
apparitions,
/I identité ", /I culture

à la fois du choix, comme
et des
dans ", que j'évite

dans tel ou tel essai, de termes comme identité ", j'ai pris le parti de

d'autres

contextes.

En ce qui concerne

ne pas l'employer autrement qu'en citation et dans un contexte précis, parce que son usage machinal hors contexte a sa part de responsabilité dans la folie cartographique. D'abord par sa tendance à bloquer ensemble identité personnelle et identité collective. L'une et l'autre ne sont évidemment pas sans rapport. Quand Le Huu Khoa, dans son enquête auprès des écrivains exilés, pose, plusieurs fois de suite et à de longs intervalles, la question /I Qui êtesvous?" il est bien rare que l'une des réponses au moins ne soit pas le nom d'une communauté humaine, ou la référence à son manque. Mais, précisément, la question répétée plusieurs fois appelle une série de repères différents, et les étage du

plus immédiat

au plus réflexif. /I Identité"

évoque

plutôt ce que serait la question posée une seule fois, exigeant une seule réponse. C'est d'ailleurs un mot difficile à employer au pluriel en parlant d'une /I Écarts personne. Le titre d'Azouz Begag, d'identité", en dehors du jeu de mots sur la carte d'identité, dit quelque chose sur l'usage même du terme. Dès qu'on le choisit, on pose une norme de 12

coïncidence quî semble aller de soî, et la complexîté des appartenances est perçue comme écart par rapport à cette norme. Enfîn "îdentîté" bloque ensemble (voîr " Appartenance et défînîtîon ") deux éléments que la lecture de Jabès apprend à dîstînguer. Jabès n'a jamaîs parlé, à ma connaîssance, d'" îdentîté" juîve, sauf dans un entretîen, en reprenant la formule de son înterlocuteur pour la tourner en questîon. C'est que Le livre des questions assume de toutes sortes de façons l'appartenance juîve de son auteur, alors qu'îl tîent constamment en échec la défînîtîon, la questîon de savoîr ce que c'est que d'être JuH. Son œuvre contrîbue précisément à déjouer l'effet d'évîdence Hé à la confusîon de ces deux notîons. Cependant, pour rendre compte du Hvre de Magrîs sur Trîeste, j'aî reprîs ce terme d'îdentîté, parce qu'îl en faît précisément autre chose. n part de la défînîtîon négatîve de la " trîestînîté " : une sérîe d'écarts, nî ceci nî cela, quî reproduît sur le mode négatH le modèle îdentîtaîre, pour en arrîver à une formulatîon paradoxale maîs quî joue avec le paradoxe et le déjoue: l''' îdentîté de frontîère" est une expérîence commune de la complexîté des appartenances, même sî cette expérîence a souvent été celle de la domînatîon, du cloîsonnement ou du conflît meurtrîer. " Métîssage" me semble dîffîcile à employer dîrectement, sauf dans des expressîons contournées comme" refus d urefus du métîssage", ou des contextes très partîcuHers. n reste marqué par le cadre de dîscrîmînatîon raciale dans lequel îl est né, et cette marque n'est pas aboHe par l'înversîon du refus en prescrîptîon. Aînsî "la beauté du métîs" Hent son caractère subHme, au vîeux sens de ce mot, du préjugé quî l'a d'abord marquée, et que l'éloge, en un
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sens, suppose et réactive. D'autre part le métissage, comme la modernité, est un processus d'autoabolition; il suppose la perception d'une différence, et son horizon est l'effacement de cette différence; il comporte la possibilité d'un" double bind ". Dans " Les fous cartographes" je cite Nabile Farès, qui cite Albert Memmi, qui préface La prochaine fois le feu
de James Baldwin: "Il faut que les États-Unis se persuadent qu'ils sont une nation métisse ". Dans le contexte de violence raciale manifeste marqué par l'assassinat de Martin Luther King et la fondation des Black Muslims, c'est une formule antiraciste sans ambiguïté; reprise par le personnage de Nabile Farès, elle invite une Algérie en pleine arabisation à reconnaître sa diversité arabo-berbère. Mais on peut aussi jouer sur son ambiguïté, l'entendre (au-delà du contexte des années soixante) comme une critique simultanée de la tendance américaine à cloisonner ses communautés (à refuser le métissage comme tendance au semblable) et de la tendance française à ne pas" se persuader" de sa diversité (à refuser le métissage comme reconnaissance de différence). La littérature autorise ce double jeu pourvu qu'il se montre comme tel. J'ai beaucoup utilisé, dans les deux premiers essais, le terme de culture; sans reprendre ici le long développement par lequel je m'en explique, je dirai que c'est à titre provisoire et en évitant de le substantialiser. J'en adopte une définition si générale qu'elle en fait presque l'équivalent de "signes d'appartenance à un groupe humain ". Cependant, dans la plupart de ses usages, elle ne renvoie pas à n'importe quel type de groupe. On a pu parler à l'occasion de " culture des pauvres", de " culture de parti ", etc. mais l'acception la plus courante désigne 14

une nation ou une communauté d'origine. Cela convient aux problèmes posés dans certains de ces essais, mais pas à tous. C'est pourquoi j'utilise ici le terme plus général d'appartenance. Ce sont peut-être, en un sens, de nouvelles versions de ce qui était la question centrale du roman français au siècle dernier, le rapport de l'individu à la société; mais la société est passée au pluriel, et la question posée dans les grandes œuvres contemporaines est plutôt celle du lien social, de ce qui fait tenir ensemble les communautés. humaines, les divers rapports possibles à des nous. Cela n'a pas toujours de relation avec la question des cartes. Ainsi il s'agit, à propos d'Aragon (voir "1956 : de l'impensable à l'indicible "), du rapport d'un communiste à son parti et au mouvement communiste international. Au fait, cela n'avait-il pas lieu aussi sur la carte? Étrange cartographie de cet internationalisme! Ce que ne souligne pas mon essai sur Aragon, mais qui saute aux yeux, c'est que l'événement qui le frappe au cœur porte un nom de lieu autant que de date, Moscou 1956; dans cette cartographie l'autre pôle était celui de la belle défaite, Espagne 1937 (voir" En espagnol dans le texte "). Mais elle restait inavouée, comme échappant aux regards de ceux qu'elle aimantait. Et ce n'est pas elle qui m'a retenue dans le cas d'Aragon; c'est plutôt le travail d'un texte menacé d'aphasie par un paradoxe de l'appartenance, ici le rapport d'un communiste à son parti comme au "plus soi que soi" .

Les lectures présentes dans ce livre sont à dominante pragmatique. Je ne reviens pas sur la dimension pragmatique de la pensée en relief et du 15

jeu sur le paradoxe, sinon pour souligner un phénomène massif dans la littérature de ce demisiècle, et dont on n'a peut-être pas assez pris la mesure. C'est le retour du récit complexe, à plusieurs niveaux d'énonciation, qui avait presque disparu au siècle dernier et qui revient sous la forme du montage. Toutes les œuvres que j'ai choisies sont, dans des genres divers, des montages, des textes de textes, où tout se joue dans les rapports de l'un à l'autre (la lumière lointaine, comme dit Perec, qu'ils jettent l'un sur l'autre), dans les changements de cadre qu'appelle leur lecture, et, parfois, dans le caractère paradoxal du montage, comme chez Jabès, ou dans l'anomalie signifiante, comme chez Perec. De quoi exercer le lecteur à une pensée de la complexité. La pragmatique présente une autre affinité avec l'appartenance telle que j'essaie de la penser; la question des pronoms personnels, de l'énonciation comme inséparable du message. Qui dit ce qu'on est en train de lire? A partir de quels nous ? Avec ou sans le retour d'un regard sur soi ou les siens? Chacun a l'expérience, dans les questions d'appartenance, de la difficulté à transporter ou à rapporter le trait d'esprit; l'expérience, par exemple, de l'" histoire juive" qui perd sa grâce aussi instantanément qu'un pigeon mort quand elle est privée d'un énonciateur juif. L'un des aspects de l'appartenance, que la littérature met en œuvre, c'est la marge de choix d'un sujet, la façon dont il confère à tel ou tel trait de langue ou de style une valeur " culturelle", celle d'un signe de reconnaissance, qui ne lui était pas nécessairement donnée d'avance. Et aussi sa marge de liberté par rapport à ses propres choix, cette dissidence dans la solidarité, par exemple, 16

qui fait de l'œuvre de Kateb une exception inoubliable dans la littérature de combat. Toutes ces lectures renvoient aussi à l'Histoire de ce temps. Peut-être était-ce inscrit d'avance dans le projet sur l'appartenance. Peut-être aussi dans le fait de prendre pour guide le trouble des voix qui en parlent; les couches d'occultations successives qui rendent impensables certaines appartenances pour ceux qui les vivent sont une histoire d'Histoire. L'effet de vérité du fou cartographe tient à ce que sa folie est ininterprétable dans un cadre personnelfamilial, et même dans un cadre biographique qui détaillerait ses rapports avec" la" société, ou " sa " classe sociale; elle peut tenir à l'autre bout du monde, à des amnésies collectives séculaires ou millénaires, comme aux événements majeurs de ce siècle-ci. Ce qui a lieu dans ces textes, ce n'est évidemment pas de la reconstitution historique; il s'agit de trouver une place pour les histoires non racontées, ou non racontables, à partir de cette impossibilité même. Comme si la littérature était un lieu d'inscription symbolique (voir" Spectres contemporains") à partir duquel le passé pourrait être reconnu et révolu, et les appartenances délivrées de sa hantise.

Ce livre est un montage d'essais qui se font écho sans se rejoindre. C'est lui-même un essai au sens de Lukacs: une tentative de penser quelque chose du monde à partir de ces objets privilégiés du monde que sont les œuvres d'art; tentative qui vise à formuler des questions plutôt qu'à construire une réponse systématique; tentative marquée par une discontinuité nécessaire.
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Il s'agit de textes de circonstance, produits dans des situations de dialogue, soit direct et oral (rencontres de diverses sortes) soit écrit (numéros de revue préparés collectivement ou chronique régulière). Chacun d'eux est donc capté par une problématique de la rencontre, qui ne coïncide pas tout à fait avec la mienne, et à cause de cela, me propose un défi intéressant, la recherche de chemins de traverse entre les questions auxquelles j'accepte de répondre et celles que je cherche à formuler. Naturellement le rapport est là, en puissance, dans l'intérêt qu'a provoqué la question et les hypothèses qu'elle a suscitées. Mais chaque fois un peu inattendu. J'ai voulu laisser à ces textes la trace de leurs circonstances. Ainsi les Chroniques de la fin sont pour la plupart des comptes-rendus de livres parus dans la revue Impressions du Sud. Plus courts, plus proches d'une première lecture, ils ont aussi une tonalité différente, sans doute dûe à l'effet de découverte et au désir de faire circuler le livre. Impressions du Sud était destiné d'abord aux professionnels du livre, libraires, bibliothécaires, éditeurs, etc. J'y prends le lecteur en quelque sorte par la veste: " Avez-vous lu Rushdie? " J'y ai compris, par exception, deux comptes-rendus d'ouvrages sociologiques, sur Marseille et sur la migration, pour faire mentir mon imprudente façon d'attribuer à la seule littérature une pensée complexe de l'appartenance, et parce qu'ils parlaient sans stéréotypes de cet ici, de ce bord Nord de la Méditerranée où je vis, et des géographies variables de ses habitants. J'ai aussi laissé à chaque essai sa date, la trace de cet état du monde dans lequel il était écrit, et qui bougeait. Certains datent d'une autre géographie 18

européenne,
Il

quand

l'Europe

centrale était encore

politiquement à l'Est ". Je parlais de Danilo Ki~ au

temps où il y avait une Yougoslavie, et de la littérature algérienne de langue française au temps où Tahar Djaout était vivant. Ce sont les risques du sujet. Aix-en-Provence, 1994.

19

.

I

QUESTIONS

LES FOUS CARTOGRAPHES

Quand on parle d'internationalité littérairel, on envisage en général un certain nombre de possibilités: circulation des littératures nationales hors de leurs frontières, en traduction, dans un réseau d'échange supranational; migration des écrivains d'une littérature nationale à une autre; intérêt des écrivains pour des œuvres appartenant à d'autres littératures que la leur et influences réciproques. Cela suppose qu'on puisse parler de " littérature nationale" comme d'un concept qui ne pose pas trop de problèmes; la même supposition est à l' œuvre dans le découpage traditionnel des disciplines universitaires, en France en tout cas: "littérature française" d'un côté, et de l'autre " littérature comparée", c'est-à-dire l'ensemble des autres littératures nationales. Or un certain nombre de situations contemporaines rendent ce classement difficile. Pour continuer avec l'exemple français, la " francophonie" est un ensemble diversement défini selon qu'on adopte le point de vue linguistique (toutes les littératures francophones dont la française) ou la succession hiérarchique des critères linguistique et national (les écrivains 1°. de langue
. Titre de la rencontre organisée par Anthony Pym à la fondation Noesis (Calaceite, 1988), où se situait cette intervention.
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française 2°. non français). Où placer les écrivains antillais, de nationalité française par le passeport, mais qui ne se considèrent pas comme des "écrivains français"? Aucun dictionnaire de littérature" française" ne peut aujourd'hui éviter ce genre de problèmes, et les solutions adoptées sont des plus disparates. Si d'autre part on adopte le seul critère de la nationalité de l'écrivain, comme le voudrait la définition stricte d'une littérature nationale, on dira que des œuvres écrites en espagnol ou en tchèque, comme celle de Julio Cortazar et de Milan Kundera après leur naturalisation, appartiennent à la littérature française; mais cela ne va pas de soi, cela produit plutôt un effet d'étrangeté. Le phénomène que je décris à partir de la France ne lui est pas particulier; aujourd'hui, pour des écrivains importants, les différents critères d'appartenance ne convergent pas nécessairement. Entre Nabokov et Brodsky, tous deux d'origine russe et citoyens américains, peut-être" sentons" -nous le premier plutôt comme américain, malgré ses premières œuvres en russe, son insistance sur l'exilé et l'étranger, ses références à la littérature russe. Cela à cause du choix définitif de la langue anglaise. Et nous percevons le second plutôt comme russe, sur le même critère de la langue d'écriture, alors que la poésie de langue anglaise est pour lui une référence majeure. Mais si dans ce cas la langue peut fonctionner, plus ou moins, comme critère décisif, c'est que l'une des langues en question, le russe, se trouve être celle d'un seul pays. Cela n'aurait aucune évidence dans le cas d'autres langues. Pensons à l'allemand de Kafka, qui ne suffit à le définir ni comme Allemand ni comme Autrichien, et aux trois littératures (au moins) qui peuvent le revendiquer 24