Les Français de Moscou et la révolution russe

Les Français de Moscou et la révolution russe

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368 pages

Description

Au début du xxe siècle, les Français de Moscou constituent une colonie riche, dynamique et bien intégrée. Industriels et gros négociants participent à la modernisation de la Russie, encouragés par l’alliance franco-russe de 1893-1894. Au coeur de la ville, l’îlot paroissial de l’église Saint-Louis-des-Français, avec ses écoles et son asile pour vieillards, animés par les religieuses de Saint-Joseph de Chambéry, est « un délicieux coin de terre française », écrit le journaliste E. Berr en 1891.
Mais la crise révolutionnaire de 1905 et la Première Guerre mondiale fragilisent la colonie française. Le pays marche vers la Révolution de 1917. L’assaut du Télégraphe voisin de la paroisse en octobre 1917, puis les spoliations, la famine, les grèves et les réformes, enfin les arrestations de la « Terreur rouge » de 1918, accélèrent l’exode des Français.
Grâce à des sources inédites religieuses, l’auteur nous fait vivre avec passion le nouveau drame de la colonie française de Moscou, cent ans après la tragédie napoléonienne de 1812.
Agrégée et docteur en histoire, Sophie Hasquenoph est maître de conférences à l’Université de Lille-III. Spécialiste d’histoire religieuse et russe, elle a notamment publié Les Français de Moscou en 1812 (Éditions du Rocher, 2012).

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Date de parution 07 septembre 2017
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EAN13 9791026706144
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Sophie Hasquenoph
Les Français de Moscou et la Révolution russe (1900-1920)
É P O Q U E S Champ Vallon
époques est une collection dirigée par joël cornette
du même auteur
e Les Dominicains de Paris auXVIIIsiècle, Lille, Éditions du Septentrion, 1995. Une aventure bénédictine. L’apostolat monastique du père Jean de Féligonde en ban lieue parisienne (19431965)(avec Dom Hadelin Van Erck), Paris, éd. Le Sarment / Fayard, 1996. Initiation à la Citoyenneté de l’Antiquité à nos jours, Ellipses, 2000. Histoire des ordres et congrégations religieuses en France du MoyenÂge à nos jours, Seyssel, Champ Vallon, 2009. Les Français de Moscou en 1812 : de l’incendie de Moscou à la Bérézina, Paris, Éditions du Rocher, 2012. Louis Bourdaloue, le prédicateur de Louis XIV (16321704), Paris, Salvator, 2013. Le devoir de mémoire : histoire des politiques mémorielles, Paris, Soteca, 2017.
© 2017,champ vallon, 01350 Ceyzérieu www.champvallon.com isbn9791026706737 issn02984792
Sophie Hasquenoph
LES FRANÇAIS DE MOSCOU ET LA RÉVOLUTION RUSSE (19001920)
L’histoire d’une colonie étrangère à travers les sources religieuses
Champ Vallon
À la mémoire de Serge, qui a suivi cette longue aventure russe
Remerciements
Tous mes remerciements vont à la communauté des sœurs de SaintJoseph de Chambéry, au père Gorokoff de la paroisse SaintLouisdesFrançais de Moscou, au père Wenger (†), à Michel Harvey et à tous ceux qui, de près ou de loin, m’ont aidée dans ce travail.
INTRODUCTION
La neige, le froid, les distances considérables, une langue slave considé rée comme difficile, une population inquiétante dans ses excès et excen tricités, un régime politique autoritaire et conservateur, voilà bien des 1 obstacles à l’installation des Français en Russie . D’ailleurs, pendant longtemps, les cartes situent mal le pays, preuve s’il en est de la mécon naissance des Occidentaux visàvis d’un territoire immense et lointain, plus asiatique qu’européen. Pourtant, la France y est présente depuis des décennies, notamment à Moscou. Car audelà des poncifs véhiculés qui traduisent souvent la peur ou le mythe, des Français n’ont pas hésité à s’expatrier en Russie. Aventuriers de corps et d’esprit, ils restent certes des isolés, qui ne manquent pas d’audaces ou de désespérances pour partir si loin de chez eux. La plupart des Français préfèrent considérer l’empire e des tsars depuis la terre de France. Si Voltaire auxviii siècle se plaît à se dire «naturalisé russe», il n’a pour autant jamais mis les pieds en Russie ! Le « despotisme oriental » russe demeure source d’inquiétude et de fantasmes. En parler est facile, s’y confronter directement est plus difficile. Néanmoins la Russie de 1900 n’est plus celle d’Ivan le Terrible ou de Boris Godounov. Elle s’ouvre progressivement à la modernité, multiplie les échanges internationaux, économiques et financiers, scientifiques et cultu rels. Cette évolution rapide n’échappe pas aux yeux avertis des spécialistes. Tandis que l’ère des aventuriers tend à se terminer, s’ouvre peu à peu l’ère des hommes d’affaires. Chacun y trouve son compte : les Occidentaux, prêts à s’installer en Russie pour animer et participer à la croissance rapide du pays, et les Russes, heureux de rattraper le retard accumulé depuis des siècles visàvis des puissances occidentales. Pays neuf, la Russie est en capacité réelle d’attirer les Occidentaux ; et elle les attire, assurément ! Le e terrain est préparé par les intellectuels de la fin duxixsiècle, amoureux
e e 1. M. Mervaud et J.C. Roberti,Une infinie brutalité. L’image de la Russie dans la France desXVIetXVIIsiècles, Paris, Institut d’Études slaves, 1991. 5
INTRODUCTION
L’église SaintLouisdesFrançais de Moscou. (Photo de l’auteur)
de la mystérieuse « âme slave », et par les diplomates, qui misent sur une judicieuse alliance francorusse. Résultat ? La première colonie française de Moscou, décimée par la cam pagne napoléonienne de 1812, se reconstitue ou plutôt se renouvelle, à e l’aube duxx;siècle. Et cette seconde colonie est foncièrement dynamique elle investit, s’enrichit et s’enracine sur plusieurs générations. Elle ne se limite pas à quelques précepteurs français ou boutiquiers installés sur le pont des Maréchaux de Moscou comme cent ans auparavant. Désormais, c’est une nouvelle page d’histoire qui s’écrit : l’histoire d’une réussite, d’une croissance, d’une intégration, que viennent brusquement arrêter la crise révolutionnaire de 1905, la Première Guerre mondiale et la Révolution e soviétique de 1917. De fait, les événements dramatiques du premierxxsiècle anéantissent totalement les efforts et les investissements des Français qui croyaient, plus que jamais, à un avenir radieux pour eux et leur pays d’adoption. Il faut se rendre à l’évidence. Après Napoléon en 1812, la révo lution de 1917 lamine, une seconde fois, la colonie française de Moscou. Cent ans à peine séparent les deux événements. En 1812, c’est l’arrivée de la Grande Armée de Napoléon et l’incendie de la ville, suivi de la dra matique retraite de Russie, qui mettent fin à plusieurs dizaines d’années 6
INTRODUCTION
e d’efforts pour des Français expatriés à la fin duxviiisiècle, avant ou pen dant la Révolution française. Déportés, assassinés, morts d’épuisement et de découragement sur la route du retour, les Français ont tout abandonné ou tout perdu. Pour eux, pas de retour en arrière possible ; une page de leur vie est définitivement tournée et, avec elle, les souvenirs s’estompent chez leurs descendants. Il faut alors attendre cinquante ans et même plus, pour qu’une autre génération reparte à la conquête de la ville de Moscou. Une nouvelle génération de « self made men » qui recherchent, dans cette ville, un « far est » à la hauteur de leurs ambitions. Négociants et industriels pour nombre d’entre eux, intellectuels aussi, ils ne s’engagent pas dans cette aventure avec un arriéré, avec des souvenirs et des amertumes mais avec un défi : celui de réussir. L’ambition est leur maître mot, celui d’opportunité en est le préalable. Cette vague de migrants donne naissance à une seconde colonie française de Moscou, qui tente d’effacer l’échec douloureux de la première. Elle vit une brillante histoire dans un pays émergent, qui mérite que les Français d’aujourd’hui s’y intéressent et qu’on la leur raconte. Ce livre en est le fruit et l’ébauche. Il s’agit là d’une ébauche parce que bâtie à partir de sources presque uni quement françaises. Il est évident que les fonds historiographiques russes doivent pouvoir apporter des compléments d’informations sur cette colo nie étrangère, donner des précisions sur telle ou telle famille, telle ou telle entreprise importante. Mais, à elles seules, les sources françaises sont d’une grande richesse et notamment celles méconnues ou jusquelà très peu utili sées en Russie, à savoir les sources religieuses. En effet, la colonie française de Moscou bénéficie – et cela depuis 1789 – d’un point de chute et de ras semblement qui n’est autre que la paroisse catholique française. L’érection même d’une église paroissiale, en l’occurrence SaintLouisdesFrançais, est un signe de l’existence d’une colonie étrangère structurée et importante en nombre d’individus. Toutes les villes de Russie où résident des étrangers n’ont pas une paroisse nationale. Or, à Moscou, celleci est créée par et pour la première colonie d’avant 1812. Aujourd’hui l’église SaintLouis desFrançais est toujours debout – rebâtie en 1835 – et possède des archives privées inédites sur la vie de la paroisse et des structures qui en dépendent : écoles françaises, asile, immeubles de rapport… Si ces archives ne sont pas classées, elles ont au moins la chance d’avoir échappé aux destructions du régime soviétique et de la présence de la Loubianka dans ses bâtiments. Personnellement, je ne peux oublier l’émotion de ma première visite dans les soussols de l’église et la découverte de ces cartons pleins de documents sur nos compatriotes exilés au « pays des tsars » puis « au pays des soviets ». Là, en vrac, se trouvent des lettres, des bulletins paroissiaux, des comptes, des registres sur les écoles françaises et autres papiers, permettant de poser un premier regard sur l’importance de la colonie. 7
INTRODUCTION
À cela, il faut ajouter les archives tout aussi précieuses des religieuses de SaintJoseph de Chambéry, sœurs missionnaires installées à SaintPéters e bourg et Moscou depuis la fin duxixsiècle, ayant en charge les soins hos pitaliers et scolaires des Français. L’existence d’un simple cahier d’écoliers, tenu par la mère supérieure A. Dejay et contenant l’histoire de l’école de filles SainteCatherine entre 1889 et 1917, est précieuse. L’historien savoyard J.C. Sorrel ainsi que quelques étudiants de l’Université de Chambéry ont commencé à travailler sur ces documents d’un intérêt immense. Mais nulle synthèse, à ce jour, n’est parue. Enfin, d’autres archives religieuses com plètent ces sources moscovites et savoyardes : celles des frères dominicains 1 et assomptionnistes . Les premières s’expliquent par la présence, à la tête de la paroisse, d’un curé appartenant à cet ordre entre 1899 et 1912 : le père Libercier o.p. ; la seconde se justifie par l’investissement général des pères de l’Assomption en Russie et, en particulier, au service de la paroisse. Bref, à ce jour, les archives religieuses, régulières ou séculières, « congrégation nistes » ou paroissiales, françaises, russes ou romaines, livrent un terrain de recherche exceptionnel, qui permet d’étudier la place d’une colonie étran gère à Moscou mais aussi de renouveler l’histoire de la révolution russe de 1917. Bien sûr, ces archives offrent un regard partial, tronqué et partisan car regard de catholiques engagés ; nous devons en tenir compte, les consi dérer comme tels. Mais à tout le moins, elles renouvellent l’historiographie russe et française sur une page capitale de l’histoire de l’Europe. En cette année du centenaire de la révolution russe de 1917, nous tenions à les uti liser à bon escient pour aborder une histoire de la seconde colonie française e e de Moscou, à la fin duxixet au début duxxsiècle. Et puis les sources religieuses sont complétées par des documents divers : littérature de voyage (guides touristiques, récits), documents diplomatiques et journaux, ainsi que des archives d’entreprises et des souvenirs de famille. Le banquier Jean Morin par exemple, travaillant pour l’agence moscovite du Crédit Lyonnais ou l’ingénieur Émile Germinet, employé par Gnome et Rhône (devenu la Snecma) à la veille de la guerre 19141918, livrent tous deux des témoi gnages dignes d’intérêt et d’émotion sur la fin de la Russie tsariste. Grâce à ces multiples documents, religieux et autres, nous pouvons mieux comprendre la vie de ces familles françaises et le rôle essentiel de la paroisse SaintLouis de Moscou mais aussi mieux connaître la ville de Moscou. Car à ce jour, il n’existe pas dans notre pays d’histoire récente de la cité des tsars, quand il existe, par contre, une histoire détaillée de la 2 ville de SaintPétersbourg due à W. Berelowitch et O. Medvedkova . La seule histoire existante de Moscou en français date de 1932. Il s’agit d’une
1. Un certain nombre de documents se trouvent à Rome, conservés par les maisonsmères des deux familles religieuses. 2. W. Berelovitch et O. Medvedkova,Histoire de SaintPétersbourg, Paris, Fayard, 1996. 8
INTRODUCTION
1 traduction du livre de V.V. Nazarevski . Or, comprendre la présence d’une colonie étrangère dans une grande ville nécessite une approche éclairée de e la ville d’accueil. Ce livre sur les Français de Moscou à l’aube duxxsiècle souhaite aussi combler un manque historiographique. Aujourd’hui, en 20162017, nous nous rendons compte que si les Fran çais connaissent souvent l’histoire des Russes blancs accueillis en France après 1917, il n’en est pas de même de l’inverse ; ils ignorent la présence d’un groupe important de Français accueillis en Russie avant 1917. Or, ces hommes et ces femmes ont subi un exil douloureux et dramatique à l’heure de la Révolution russe. Le retour dans leur pays d’origine est d’autant plus dur et pénible que beaucoup mènent une « existence dorée », dans ce qui était alors le pays des tsars. Industrieuses, les familles françaises de Moscou véhiculent l’image d’une colonie très aisée, contribuant fortement au capi talisme tant décrié par les révolutionnaires soviétiques. Il est étonnant de voir combien de témoignages soulignent la richesse de la colonie française de Moscou à la veille de la révolution, à l’instar du banquier Jean Morin : elle était, de par le monde, affirme celuici, «certainement la plus riche des colonies françaises». C’est peu dire. «À Moscou, continuetil,les Français 2 gagnaient largement leur vie.les Français de Moscou sont riches en ce» Oui, e début dexxsiècle et le montrent avec fierté : par leur train de vie, par leurs maisons, usines et commerces comme par leurs fréquentations. Ils repré sentent un groupe à la fois distinct et intégré, russe et patriote français, pour le meilleur et pour le pire. Le meilleur et le pire : tels sont justement les deux grands axes de cette étude, qui suivent la chronologie établie. La première partie du livre pré sente « le meilleur », autrement dit la place et la vie des Français à Moscou avant 1905. Investis massivement dans les affaires, fréquentant une paroisse catholique dynamique et généreuse, créant des infrastructures francophones utiles et modernes, les Français vivent dans de bonnes conditions. Pour tant, à partir de 1905, une deuxième période commence, nettement moins favorable pour s’achever sur « le pire » : l’épreuve de la Révolution russe de 1917, s’inscrivant ellemême dans la continuité de la crise de 1905 et de la Guerre de 19141918. La colonie française de Moscou bascule progres sivement d’un extrême à l’autre, sans toujours bien se rendre compte que l’Ancien Régime tsariste est mourant et qu’il les entraîne dans sa perte. Ce livre devient l’histoire d’un second échec, pour une colonie française assu rée jusqu’alors de perdurer. Mais comme le dit un proverbe russe, « on ne retient pas le temps avec les bras ». En hommage à ces Français expatriés, pour eux, par eux et avec eux, feuilletons les pages de leur histoire. Lançons une invitation au voyage et au souvenir.
1. V.V. Nazarevki,Histoire de Moscou, 1914, Paris, Payot, 1932. Traduction par Serge Naznakoff. 2. Jean Morin,Souvenirs d’un banquier français 18751947, Paris, Denoël, p. 99 et 103.