Les Idées subversives de notre temps

Les Idées subversives de notre temps

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Livres
107 pages

Description

C’est l’honneur du clergé de France d’être resté, au milieu des déchirements de la société contemporaine, ce qu’il était sous l’ancienne monarchie, le premier clergé de l’Europe. Effrayé des misères inévitables que la civilisation traîne à sa suite, et de l’impuissance trop souvent démontrée de la philanthropie, il a fondé, en faisant appel aux sentiments chrétiens, des œuvres nombreuses de bienfaisance, et les malheureux dont il a soulagé la misère se comptent dans Paris seulement par centaines de mille.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Ajouté le 14 juin 2016
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EAN13 9782346076499
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Langue Français
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À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIXe, les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.

Charles Louandre

Les Idées subversives de notre temps

Étude sur la société française de 1830 à 1871

AU LECTEUR

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Quatre révolutions ; les journées de juin 1832, d’avril 1834, de mai 1839, de juin 1848 ; l’Empire et des guerres insensées ; deux cent mille soldats lancés au hasard contre tout un peuple en armes, des défaites inouïes, cinq cent mille hommes sacrifiés en Crimée, en Italie, au Mexique et sur le sol même de la patrie ; après la dictature de Napoléon, la dictature des avocats ; la moitié de la France envahie et ravagée ; deux de nos plus belles provinces perdues ; vingt et un milliards de dettes ; Paris pillé, brûlé, ensanglanté par d’obscurs bandits qui ont mis leur gloire à renouveler les exploits incendiaires de Néron, à dépasser les plus illustres scélérats du monde antique et moderne, voilà le sombre bilan des quarante-deux années qui nous séparent de 1830. Comment de pareils faits ont-ils pu se produire chez un peuple intelligent et brave qui croyait marcher à la tête de la civilisation, et qui compte tant de nobles esprits, tant de cœurs généreux, tant de vaillants soldats ? L’Histoire est là pour répondre. Nous la ferons parler.

Un grand mouvement intellectuel, à la fois politique et littéraire, a signalé les dernières années de la Restauration. Il a provoqué de vifs débats, des polémiques ardentes, mais il n’a jamais mis en question les principes sur lesquels reposent la grandeur et la sécurité des sociétés humaines. Les hommes remarquables qui le dirigeaient demandaient l’extension des garanties individuelles et du droit de suffrage, la pondération des pouvoirs, le développement de l’instruction primaire, l’abolition de la censure, la liberté de conscience, le contrôle effectif du pays sur ses propres affaires, le perfectionnement progressif des institutions et des lois. Ils voulaient en un mot achever l’œuvre de 89, interrompue par le double despotisme de la Terreur et de l’Empire, et les tendances réactionnaires d’une notable fraction du parti royaliste.

La révolution de Juillet se fit au nom de ces principes et de ces vœux. Contenue dans les limites de la monarchie héréditaire, elle se bornait à une révision de la Charte et à une substitution dynastique, mais elle n’en produisit pas moins dans les esprits un ébranlement profond. Les premières années du nouveau règne furent marquées par une violente explosion de systèmes politiques, religieux, économiques et sociaux, et de 1832 à 1835 le pays fut livré à la plus complète anarchie intellectuelle.

Un parti peu nombreux, mais ardent et résolu, proclame la souveraineté indiscutable de la forme républicaine. Il la déclare antérieure et supérieure à toutes les lois positives, à toutes les formes de gouvernement, à toutes les religions ; elle est pour lui le verbe de l’avenir, et, comme tous les sectaires qui se croient en possession de la vérité absolue, il cherche à s’imposer par la force, et ne permet point aux autres de vouloir autre chose que ce qu’il veut lui-même. Les passions s’exaltent jusqu’à la fureur1 ; Lyon arbore le drapeau noir : Paris dresse ses barricades : Fieschi, Alibaud, Darmès, Lecomte tirent sur le roi ; le régicide fait école comme au temps de la Ligue, et de 1830 à 1848, dix tentatives d’assassinat sont dirigées contre Louis-Philippe. Les réformateurs élèvent à leur tour, au-dessus de l’infaillibilité républicaine, l’infaillibilité de leurs rêves. Les théories de Saint-Simon et de Fourier, enfermées jusque-là dans un petit cénacle d’initiés et de rêveurs solitaires, font bruyamment irruption dans le public. Des sectes bizarres rappellent les illuminés du moyen âge. La Famille spirituelle s’organise pour arriver à la perfection chrétienne par l’abstinence de la nourriture et le commerce des femmes. Les Prophètes du Seigneur annoncent le Christ du second avénement. Les templiers ressuscités publient des livres contre le pape et Philippe le Bel. Les Novi-Jérusalémites fondent des journaux pour nous donner des nouvelles du monde des esprits. Les Polonais nous gratifient du messianisme, et l’abbé Châtel, primat des Gaules par l’élection du peuple et du clergé, clero et populo, monte par souscription, dans la rue de la Sourdière, l’affaire de l’Église française2.

Au milieu de ce bouillonnement des esprits, une idée se fait jour et domine les divagations : c’est que le monde ne peut rester ce qu’il est et que la vieille société doit périr. Un chœur de cent mille voix entonne l’hymne du progrès universel ; les poètes sont saisis, comme la sibylle, par le démon du prophétisme ; ils se comparent modestement à la colonne de feu qui guidait les Hébreux à travers le désert, et ils annoncent au monde

Qu’il passe sous la foudre et sous l’obscurite
Le tropique orageux d’une autre humanité.

Le pays se divise en deux partis profondément hostiles, l’un qui veut conserver, l’autre qui veut détruire ; ce dernier ne forme, au dehors de Paris et de quelques grands centres, qu’une imperceptible minorité, mais de longues habitudes monarchiques ont fait de Paris le chef souverain de la France ; ce qu’il veut, elle doit le vouloir, et de même que, dans la Rome impériale, il suffisait de quelques déserteurs pour élever à l’empire Vitellius ou Galba, de même il a suffi, chez un peuple qui comptait trente millions d’âmes, de quelques émeutiers pour jeter bas le gouvernement qui paraissait le plus solidement établi.

Cette fois, il ne s’agissait plus de la révision d’une constitution, ou d’une substitution de personnes, mais de la transformation politique la plus brusque et la plus radicale qui se fût jamais accomplie chez aucun peuple.

La république, expression suprême de la volonté populaire, ne devait sortir que d’un vote librement et légalement exprimé par la nation tout entière ; elle sortit d’un coup de main, et la nation, outragée dans son droit, l’accueillit avec défiance. Les hommes que le hasard avait portés au pouvoir étaient honnêtes dans la rigoureuse acception du mot, mais ils étaient dupes de leurs illusions et de leurs rêves. Les classes laborieuses qui attendaient le bien être du nouvel ordre de choses n’en recueillirent que la misère. La République fut sommée de résoudre, comme on l’avait promis en son nom, le problème du travail, de l’égalité, du bonheur terrestre. La solution se fit attendre ; ceux qui la croyaient possible, arborèrent le drapeau rouge comme symbole de leur foi politique, et quand Lamartine l’eut déchiré sur les marches de l’Hôtel de Ville, ils allèrent le planter sur les barricades de juin.

Le drame révolutionnaire, dans ces sanglantes journées, est entré dans une phase nouvelle. Les combattants du cloître Saint-Méry n’avaient proclamé que la vieille république de la Convention, une et indivisible ; les combattants de juin proclamèrent la république démocratique et sociale, et c’est là le seul progrès que le radicalisme ait accompli depuis vingt-cinq ans.

La France, en moins d’un an, avait épuisé toutes les formes de l’anarchie ; elle chercha un refuge dans la dictature, et la dictature lui donna l’empire.