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LES IMPARFAITS DU SUBJECTIF - tome II - L’ADOLESCENCE,

De
208 pages

Cette saga populaire a pour cadres un village du Bourbonnais et la capitale de l’Auvergne. Elle transporte le lecteur de la guerre de 1914-1918 jusqu’à la reconstruction de la France dans les années 50, en passant par l’occupation allemande de 1940 à 1944.

Les diverses péripéties qui rythment le roman sont révélées travers les souvenirs fugaces d’Antoine, un enfant abandonné à la naissance par un « géniteur » qui le jalouse.

À l’adolescence, ce gamin devient un garçon rebelle et tourmenté par d’inavouables amours contrariées.

Aussi d’un épisode à l’autre est-il souvent question de lumineux bonheurs et de graves maltraitances ; de challenges perdus et gagnés, d’indicibles soupçons et de rencontres fortuites. Autant d’événements poignants ou poétiques, parsemés d’un humour discret et d’une naïve sensualité au cœur d’une France en pleine mutation.

En somme, une double résilience inespérée et - qui sait ? - peut-être réussie...


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Copyright
Cet ouvrage a été comdosé dar EDilivre 175, boulevarD Anatole France – 93200 Saint-enis Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50 Mail : client@eDilivre.com www.eDilivre.com
Tous Droits De redroDuction, D'aDadtation et De traDuction, intégrale ou dartielle réservés dour tous days.
ISBN numérique : 978-2-334-17208-0
© EDilivre, 2017
1 Communion solennelle
La date de la «Première Communion »avait été fixée à la fin du mois de mai 1950. Mon frère et moi étions d’autant plus impatients de la voir arriver qu’on nous avait promis pour l’occasion, une montre-bracelet et un joli costume noir… Ou gris anthracite ? Je ne sais plus exactement. En revanche, je me souviens très bien que celui-ci comprendrait un pantalon long ! Pour les jeunes de notre âge, ce détail revêtait une forte charge symbolique car, à l’époque, hiver comme été, nous portions des «culottes courtes »qui descendaient jusqu’aux genoux. Or, à l’approche de nos douze ans, un tel« look »,on ne le disait pas comme encore, commençait à nous rendre ridicule. A quoi s’ajoutait le fait que les revers de ces vêtements d’enfants nous gerçaient douloureusement les cuisses pendant la mauvaise saison… On nous prévint toutefois qu’un ce costume serait notre seul «habit des dimanches ». Et ceci durant une période que l’on espérait la plus longue possible. Manière de nous dire qu’il nous faudrait en prendre soin car il n’y en aurait pas d’autres avant longtemps… Les familles pauvres avaient la possibilité d’en louer un pour le jour de la cérémonie. Mon frère et moi fûmes heureux d’avoir échappé à pareille humiliation. La cérémonie se présentait donc sous les meilleurs auspices jusqu’à ce que – catastrophe, badaboum ! – quelques semaines avant la date prévue, j’attrapai les oreillons ! Je me retrouvai cloué au lit pendant une bonne quinzaine de jours avec une fièvre carabinée, visage gonflé et tout. De surcroît, je fus placé en une sorte de «quarantaine »Mémé s’en était allée car aussitôt clamant partout que j’étais éminemment contagieux, une menace qui avait rapidement semé l’effroi dans le quartier. Pour faire bonne mesure elle avait ajouté à qui voulait l’entendre – mais à voix basse cependant, me confia-t-on plus tard – que, du fait de cette maladie, j’encourais le risque de n’avoir jamais d’enfants ! Bien que je n’eusse pas trouvé cette perspective des plus réjouissantes, elle me parut très secondaire dans la mesure où une problématique de ce genre n’était pas encore mon actualité. Il n’était pas impossible qu’une telle dramatisation de la situation par ma grand-mère n’eût été en vérité qu’une habile manœuvre de diversion, afin de lui éviter d’avoir à montrer notre capharnaüm domestique à d’éventuels visiteurs ? La seule intrusion admise par Mémé pendant toute la durée de la maladie, fut donc celle d’une assistante sociale de la SNCF qui, tout au long de ma convalescence, apporta pour me distraire plusieurs livres destinés à la jeunesse. De prime abord, je fus un peu déçu de constater qu’aucun ouvrage ne comportait la moindre illustration. Pour autant, afin de tromper mon ennui – et parce que je n’avais plus de bandes dessinées à me mettre sous les yeux – j’entrepris de lire l’un des romans qui, aux dires de la jeune femme, relatait« une passionnante enquête policière menée par des adolescents ». J’avais déjà effectué ce genre de tentative avec des bouquins empruntés à la bibliothèque de classe mais au bout d’une dizaine de pages, ces« pavés »me lassaient irrémédiablement. Or, ce coup-ci – qui saurait dire pourquoi ? – je me pris d’un grand intérêt pour l’enquête que conduisait une bande de garçons de mon âge au sujet d’un crime assez mystérieux. Les péripéties de l’histoire étaient si passionnantes que, pour la première fois de ma vie, je dévorai ce livre d’un seul trait, de bout en bout et en y prenant grand plaisir ! La quantité d’images mentales que cela suscita en moi, produisit une véritable révolution dans ma façon d’envisager la lecture« d’un gros bouquin ». Ce fut à partir de ce jour, je crois, que data ma lente mais inéluctable conversion à la littérature…« La vraie ! »,l’affirmaient nos comme maîtres d’école, sourcils levés, avec dans le regard, la méfiance obtuse qu’ils professaient vis-
à-vis des bandes dessinées. Heureusement, le jour même où commença la «Retraite »une courte période censée – préparer la cérémonie de «Première communion » – j’étais à peu près rétabli et fort content de ne pas rater l’événement. À l’issue de cette parenthèse obligée et de quelques révisions formelles, un bref examen vérifierait nos acquis du catéchisme afin de nous permettre, si tout allait bien, d’accéder au rituel religieux. Ce laps de temps s’inscrivait nécessairement à l’intérieur de notre calendrier scolaire. Par là même, il nous offrait quelques jours de vacances supplémentaires, au grand dam de nos instituteurs qui déploraient cette lâche concession faite par l’État laïc à une hiérarchie cléricale toujours plus exigeante. En outre,« cerise sur le gâteau »,me l’avait fait remarquer comme maman quand elle voulait faire l’importante, cette« Retraite » n’était-elle pas une occasion exceptionnelle de me retrouver en compagnie des filles de mon âge, dont j’étais privé depuis si longtemps ! Le choix d’une telle mixité, clairement revendiqué par une Église catholique d’ordinaire murée dans une incommensurable pudibonderie, paraissait a priori étrange. En fait, comme je le compris plus tard, l’Évêché avait de sérieuses raisons d’opérer ainsi. À ses yeux, la cérémonie de première communion se devait d’être un «spectacle »parfaitement réussi afin de marquer durablement le cœur et l’esprit des enfants qui y participaient ainsi que ceux de leurs familles respectives. Pour atteindre un tel but, l’Église savait depuis longtemps qu’il était essentiel de théâtraliser au mieux l’événement – et ceci d’une façon qui fût la plus spectaculaire possible – afin d’en décupler l’efficacité émotionnelle. Du coup chaque année, devant parents et amis disposés de part et d’autre de l’allée centrale de l’église, le défilé des garçons et des filles « accouplés »,était-il le point d’orgue de la cérémonie. Comme toutes les mises en scène, celle-ci nécessitait de nombreuses répétitions. Nous les effectuions en «habits de tous les jours »,compagnie de la demoiselle avec qui nous en avions été provisoirement« appariés ». Dès le début de cette heureuse promiscuité je me mis à éprouver de curieuses émotions… Des sensations inconnues me parcouraient le corps et l’esprit. Je me sentais tout bizarre… Que m’arrivait-il ? Etait-ce le fait de me retrouver aux côtés de filles de mon âge ou fallait-il voir là les ultimes séquelles des oreillons ? Le jour de la cérémonie, les demoiselles avaient revêtu une longue robe blanche assortie de dentelles, tandis que les garçons étaient en costumes sombres avec brassard blanc à gros nœud. Tout comme moi, ils paraissaient d’autant plus mal à l’aise que la cravate gris perle dont on les avait affublés leur donnait réellement ce fameux «air de premier communiant » que raillaient tellement les mécréants du quartier. Notamment ceux qui ne voulaient voir à travers cette cérémonie empesée, que la légendaire hypocrisie de l’Église catholique, apostolique et romaine ! Nous étions donc une trentaine de «couples »alignés à quelques pas de sagement l’entrée de l’église. Chaque fille et chaque garçon tenaient en main un grand cierge allumé. Aussi, nous avait-on invités à une vigilance de tous les instants de manière à ne pas griller les cheveux ou la voilette blanche de la demoiselle placée à notre côté ou devant nous ! Vu de loin, un tel défilé aurait pu facilement évoquer l’un de ces mariages collectifs dont la secte Moon a le secret. Du coup, cette étrange volonté d’établir une sorte de parallélisme entre «Première communion »et «nuptialité »,me troublait profondément… Les« assemblages » entre garçons et filles avaient été progressivement affinés par le curé puis définitivement réglés lors des ultimes «répétitions ». À partir de quels critères cela s’était-il opéré ? Dieu seul et le prêtre le savaient. À moins que l’un et l’autre eussent procédé de façon purement aléatoire ? Quoi qu’il en fût, c’était mon jour de chance. Je me trouvais à côté de l’une de mes plus jolies voisines du quartier, celle avec qui je jouais souvent à la marelle à l’aube de mes huit ou neuf ans. Comme durant l’après-midi au cours duquel se produisit un événement qui
s’imprima fortement dans ma mémoire. Ce jour-là, après avoir été rejointe par l’une de ses copines, la fillette en question ne m’avait-elle pas soudainement tiré par la main pour m’entraîner au fond de son garage, en compagnie de sa comparse ? Je me souviens qu’à cette époque, j’avais le visage ravagé par des croûtes purulentes consécutives à une formidable crise d’impétigo. Un détail qui n’avait pourtant aucunement importuné les deux gamines. Après s’être assurées qu’il n’y avait personne alentour, d’un seul coup l’une et l’autre relevèrent leur robe avant d’abaisser leur culotte «Petit Bateau »mi-cuisses ! jusqu’à « Dis-nous, Antoine, laquelle de nous deux a le plus beau minou ? »,me demandèrent-elles à brûle-pourpoint en me fixant droit dans les yeux ! Je fus absolument décontenancé par leur comportement. Une sorte de peur panique m’envahit. Celle-ci augmenta d’un cran lorsqu’en retour, les deux gourgandines exigèrent que je leur montre ma «quéquette »! Là, c’en était trop : je fis volte-face et m’enfuis à toutes jambes ! Or, ne voilà-t-il pas – cadeau ou non du destin ? – qu’en ce jour de «communion solennelle »,petite friponne de voisine se trouvait placée à côté de moi !. En la cette regardant de biais, je pouvais deviner les tétons de mouche qui commençaient à pointer timidement sous sa robe virginale. Bien qu’elle fît semblant de m’ignorer, je sentais qu’à la moindre occasion, elle me dévisageait du coin de l’œil en évitant soigneusement de tourner son visage vers le mien. À l’évidence, il y avait de la gêne dans l’air et le souvenir de la fameuse séquence du garage ne devait pas y être étranger… Mais au fond, pensai-je, n’était-ce pas mieux ainsi ? En effet, une légère enflure due à ma récente maladie subsistait sous mon oreille, justement du côté où se trouvait ma «cavalière ». Pourquoi diable, me disais-je, le sort s’ingéniait-il à me placer auprès de cette jolie fille chaque fois que j’avais à lui offrir une aussi désolante image de moi ? Mais tandis que nous progressions lentement en direction de l’autel, notre embarras réciproque ne m’empêchait pas de nous imaginer elle et moi, quelques années plus tard voulus-je croire, amoureux comme pas permis, avançant d’un même pas et avec la même solennité au milieu de cette même l’église pour y convoler en justes noces, bien réelles cette fois ! En fait, je n’eus guère le temps de me laisser aller à ce genre de rêverie, ni chercher à deviner si ma compagne du jour se situait dans des perspectives semblables aux miennes car, à peine arrivés à mi-parcours de notre déambulation silencieuse, je ne cessais plus d’être importuné par le garçon qui se trouvait placé derrière moi. C’était un élève de l’Ecole Paul-Bert mais appartenant à d’une autre classe que la mienne. Malgré cela – et alors que nous n’avions jamais joué aux billes ensemble – le loustic ne cessa plus de me chuchoter des insanités au creux de l’oreille, histoire de me faire rire :« On veu… veu… vaa… à… à… la… la… seu… seu…… sou-oupe poo… poo… pooopulaire !… », me glissa-t-il dès le début. En effet le gougnafier était bègue. Néanmoins, estimais-je, un tel handicap ne pouvait excuser autant de grossièretés de sa part en un tel lieu et à un momentpareil. J’étais scandalisé au plus haut point… J’appris peu après que le rustre s’appelait Jean-Charles Marchy et que, pour cette raison, des camarades se moquaient parfois de lui, d’une façon bien peu charitable :« Maa-maa-maaarchy, meu-meu-mais pas-pas-pas sur moi ! »,lui lançaient-ils en ricanant… Ce fut donc en de telles circonstances que je fis la connaissance du loustic. Je voulus y voir un signe car, quelques mois plus tard, à la suite d’événements inattendus, lui et moi devînmes «copains comme cochons » une expression qui, aujourd’hui encore, me paraît la plus appropriée pour qualifier ce que fut la suite de nos relations, tant il me sembla qu’il y avait en ce Jean-Charles quelque chose de Lucifer… Chemin faisant, couple après couple, nous nous retrouvâmes à genoux au pied de l’autel devant nos parents attendris afin de recevoir sur la langue l’hostie consacrée… Hélas pour
moi, quelques secondes après, chaque famille reprenait en main sa première communiante, mettant ainsi brutalement un terme à mes fantasmes de mariage avec ma jolie «cavalière ». N’était-ce pas l’heure en effet d’aller faire ripaille ? Chacun chez soi, évidemment ! Notre« banquet »se déroula en plein air, au domicile de mes géniteurs qui familial avaient invité une partie de la famille et quelques amis. Je ne me souviens plus exactement quel était le menu, mais je sais qu’après le dessert, l’oncle Lucien ouvrit largement son col de chemise avant de déclarer d’un air satisfait : «Wouah ! On a bien mangé ! C’était à s’en faire péter la sous-ventrière! » Les adultes burent beaucoup. On fit quelques photos de groupe et le rite de passage de nos douze ans s’acheva sur les inévitables chansons que chaque convive – tradition oblige – se devait d’entonner à tour de rôle, dès la fin d’un repas convenablement arrosé… « … A pourquoi Pépito Sans répit m’épies-tu ? Tu m’épies sans pitié, C’est piteux de m’épier… », s’égosilla mon paternel, un rien imbibé par les nombreux «canons »ingurgités. D’ordinaire, cette forme de comptine allitérative faisait rire déjà l’assistance. Cette fois, elle tomba résolument à plat ! Trop resucée, sans doute. Pour autant, d’une chanson à l’autre, on ne put échapper aux habituelles grivoiseries qui faisaient s’esclaffer grassement les hommes et délicatement rosir les joues des femmes. Du fait de ma timidité naturelle, le moment où arriva mon tour d’intervenir fut celui de tous les dangers. Et plus l’instant fatidique approchait, plus j’étais paralysé par le trac. J’en tremblais d’émotion. J’avais simplement prévu de dire l’une des poésies que j’avais étudiée en classe. Et tant pis si personne ne l’écouterait réellement… « Mon père, ce héros au sourire si doux, Suivi d’un seul hussard qu’il aimait entre tous Pour sa grande bravoure et pour sa haute taille, Parcourait à cheval, le soir d’une bataille, Le champ couvert de morts sur qui tombait la nuit… », débutai-je, à moitié tétanisé. Pauvre Victor Hugo ! Que venait-il faire dans cette galère ? Et ceci d’autant plus qu’à la fin de ma prestation, comble de tout, mon paternel n’avait pas même saisi l’allusion ! À l’issue de cet interminable repas, on offrit enfin à mon frère et moi, la belle montre promise et avec, en forme de bonus inattendu, un superbe stylo encre «à plume plaquée or ! ». Du moins fut-ce en ces termes qu’on nous le certifia. On le fit toutefois en usant d’une telle solennité que ce genre d’affirmation me parut un rien suspect. En vérité, peu m’importait de savoir si ces cadeaux étaient en toc ou en métal précieux… Ils me rendirent si heureux que durant les jours suivants, je n’arrivai plus à les quitter des yeux. Ma première montre ! Et phosphorescente en plus ! Pour lire l’heure la nuit ! Mon premier stylo à réservoir d’encre ! Que de précieux trésors !.
2 Mythes et réalités
Au cours des semaines qui suivirent, je sentis confusément que la «communion solennelle », avait accentué en moi un nouveau et pressant besoin de religion. Cédant à l’insistance du Curé mais aussi afin d’être plus près de Dieu, espérais-je, j’acceptai de faire l’enfant de chœur ! J’y avais un certain mérite car à la simple idée de m’exhiber en public, je me mettais à suer sur tout le corps tandis que mon estomac se nouait douloureusement. Le trac, quoi ! Dès que je devais intervenir au côté du prêtre pour célébrer l’Office, j’étais paniqué. Au moment d’entrer «en scène » près de l’autel, je craignais de me tromper dans la liturgie, de ne pas sonner les clochettes au bon moment, d’inverser les burettes ou d’oublier de faire la génuflexion en temps utile ! Mais je m’y astreignais. J’aimais déjà me fixer des challenges. Ils m’habituaient à surmonter mes appréhensions et parfois même, à les maîtriser… Le pire moment était celui de la communion : j’avais constamment peur de laisser tomber une hostie consacrée sur le sol… Ah, ces hosties ! Elles me faisaient «faire un sang d’encre », l’expression favorite de Mémé quand elle voulait me faire toucher du doigt la montagne de soucis que je lui causais. L’enseignement du catéchisme m’avait définitivement convaincu que les mystérieuses pastilles blanches utilisées en fin de messe – une variété de« pain », m’assurait-on, quand bien même n’en avaient-elles ni la forme, ni la consistance, ni le goût – devenaient réellement le corps du Christ dès qu’elles avaient été consacrées par le prêtre. L’Eucharistie : cet autre miracle hebdomadaire ! Du coup, m’avait-on prévenu sentencieusement, si je laissais choir accidentellement à terre une seule de ces hosties, il faudrait envisager une procédure tellement compliquée pour la «dessouiller »,j’aurais mieux aimé mourir plutôt que d’être responsable d’une pareille que catastrophe ! Donc je m’appliquais. J’étais souvent le premier à communier. Était-ce pour amorcer le mouvement et donner le bon exemple que l’on m’imposait cela ? Ou alors, plaisantais-je discrètement avec les autres enfants de chœur, s’agissait-il de prouver à l’assistance que les hosties n’étaient pas empoisonnées comme au temps des Borgia ? Mystère. Sauf que, dès l’instant où j’avais placé cette pastille sur ma langue, les ennuis commençaient. Le Christ n’y était pour rien, mais comment procéder pour avaler convenablement un corps de fils de Dieu si diaboliquement collé à mon palais ? Pas le droit d’y mettre la main.« On ne tripote pas Jésus avec des doigts dégueulasses », nous serinait en termes prosaïques, le jeune vicaire qui nous «coachait », histoire d’adopter à notre endroit un vocabulaire supposé plus accessible. Naturellement, il nous était interdit de mordre :« On ne mâche pas le Christ ! ». Alors que faire, comme avait dû s’interroger Lénine dans des circonstances certes différentes, mais sûrement toutes aussi délicates ? Chacun devait se dépatouiller comme il pouvait et, contrairement à l’épaisseur de l’hostie, ça n’était jamais une mince affaire ! Bref, on l’aura compris, si j’appréciais de me confesser, je n’éprouvais que faiblement le besoin de communier. Mais m’interrogeais-je de temps à autre, ce genre de réticence n’était-il pas incongru pour un chrétien comme moi ? Enfant de chœur qui plus est ? Prémonitoire peut-être aussi ? Au fond, une pareille aversion pour les hosties, ne constituait-elle pas chez moi le signe avant coureur d’une évolution plus grave encore ? Ma foi en Dieu ne commençait-elle pas à décliner aussi sûrement qu’elle s’était accrue ? À moins que ce fût Dieu lui-même qui se lassât de moi ? Que de questions ! En réalité, un tel cheminement s’était imperceptiblement opéré, sur le même rythme que
ma crédulité s’atténuait. Les jolies fables qu’on m’avait enseignées au catéchisme résistaient de plus en plus mal aux dures réalités du monde dans lequel je vivais. Notamment face aux misères et aux injustices dont il était chaque jour question à la radio ou dans les journaux. À cet inquiétant constat venait s’ajouter la sensation diffuse qu’une sorte de bouillonnement intérieur commençait à brasser en moi quantité d’émotions nouvelles. Celles-ci généraient à leur tour des besoins inédits qui, bien que troubles et mal identifiés, n’en devenaient pas moins exigeants. J’obtins quelques éléments d’explications à ce sujet quand je lus dans une revue spécialisée «empruntée »chez le coiffeur, que des bouleversements de ce genre déplaçaient parfois« les centres d’intérêts des adolescents,d’un “ Sacré ” idéalisé vers des contingences infiniment plus terre à terre »! Même si je n’avais pas tout compris, j’en déduisis que ce devait être mon cas. J’étais en train« de sortir de ma chrysalide » comme indiqué dans la revue. Par la même occasion, j’appris que ma phase de« latence sexuelle » était en voie d’achèvement et que le chambardement qui se produisait en moi, résultait« d’une connivence nouvelle entre mon cerveau reptilien et l’effervescence anarchique de mes hormones mâles », tout cela étant« boosté »la testostérone une mystérieuse molécule que le journaliste par évoquait avec componction ! Bigre ! Les choses semblaient donc se dérouler comme si la convergence entre ces divers éléments allait, à la première occasion, briser l’enclos qui les contenait depuis mon enfance ! Telle était du moins la représentation mentale que je me faisais d’un tel maelstrom intime aussi scientifiquement décrit ! Bordel de bordel, me disais-je, c’était donc une sacrée révolution intérieure qui se trouvait en passe d’éclater à mon insu ! Dans le même temps, mon mysticisme continuait d’agoniser lentement. À tel point que, trois ou quatre années plus tard, à l’époque de mes quinze ou seize ans, Dieu et moi finîmes par nous séparer définitivement. À l’amiable et par consentement mutuel. Bien que nous ne nous fréquentions plus, nous continuâmes de nous saluer quand nous nous croisions, comme l’avait fait en son temps le Sieur Arouet dit Voltaire. Dès lors, je me mis à errer d’un panthéisme esthétisant à un agnosticisme bétonné car, en vérité, jamais je ne pus concevoir que le si bel ordonnancement terrestre et cosmique au milieu duquel je vivais, ne fût pas le produit d’une entité supérieure qui dépassât l’Homme. Ce qui n’impliquait aucunement de ma part d’avoir à lui donner un nom pour la glorifier et, moins encore, de m’affilier à telle ou telle Eglise, ou à telle ou telle officine, aussi fraternelle fût-elle ! Un mois après ma Communion Solennelle, le 25 juin exactement, une autre guerre éclata en Extrême-Orient. Les Coréens du Nord, communistes depuis 1945, soutenus par l’URSS stalinienne et par la Chine maoïste, entrée dans le «camp socialiste »en 1949, attaquèrent la Corée du Sud. Sous couvert d’un mandat de l’ONU, les Etats-Unis réagirent aussitôt en expédiant massivement leurs troupes sur le théâtre des opérations. Ainsi débuta un conflit qui allait durer trois ans et venir se juxtaposer à la guérilla qui opposait en Indochine les armées françaises aux communistes du Vietminh. La « Guerre froide » devenait ici chaud-bouillante. Le conflit de Corée atteignit son apogée en septembre-octobre 1950 : c’est-à-dire au moment où le Général américain Mac Arthur suggéra d’utiliser la bombe atomique contre la Chine. Et ceci au prétexte, affirmait-il, que cet immense pays constituait une base arrière trop efficace pour les Nord-Coréens ! Le dangereux «va-t-en-guerre »fut heureusement démis de ces fonctions par Harry Truman, Président des Etats-Unis, après l’offensive victorieuse des ème troupes US sur le 38 parallèle. En apprenant ces bonnes nouvelles, le monde entier poussa un «ouf ! »de soulagement car elles écartaient provisoirement la menace d’un conflit nucléaire entre les USA et l’URSS. C’est-à-dire un risque d’affrontement semblable à l’apocalyptique «Guerre d’Armageddon »
dont Mémé prédisait trop souvent l’approche en affichant à chaque fois le secret espoir que cela se produisît au plus tôt ! Si j’évoque le contexte international et l’émotion populaire que suscitaient au sein de la société française les conflits de Corée et d’Indochine, c’est parce que peu à peu, et pour la première fois, des préoccupations politiques vinrent également se mêler à nos conversations d’écoliers ! Il est vrai que les slogans peints en blanc sur les murs que nous longions chaque jour pour aller à l’école, n’y étaient pas pour rien.« Ridgway la peste ! »,« Non à la bombe atomique ! », « Paix en Indochine ! », « Vive Staline ! », «A bas Mac Arthur ! », « U.S. go home ! »pouvait-on lire un peu partout… Certaines personnes assuraient que la plupart de ces mots d’ordre émanaient du «camp de la paix » mis en place autour d’un certain «Appel de Stockholm ». D’autres prétendaient que ce «mouvement de masse »était «noyauté »par le Parti Communiste Français, dans le but essentiel de manipuler des pacifistes de bonne foi ou des individus «encartés »nulle part. Le tout au bénéfice exclusif de Moscou. Qui disait vrai ? De semaine en semaine, les discussions entre élèves devinrent de plus en plus polémiques. Pour le coup, au fur et à mesure qu’il en allait ainsi, une sorte de «rideau de fer » parut s’abattre sur notre cour de récréation ! Symboliquement bien sûr… En fait, à l’époque de nos douze ans, les arguments politico-militaires que nous avancions se bornaient pour l’essentiel, à reprendre les aspects les plus caricaturaux des bribes de conversations glanées chez nos parents. Du moins, au début. En revanche, quelques-uns d’entre nous, dont je faisais partie, essayaient d’enrichir leurs informations par la lecture des journaux qui avaient droit de cité chez eux. Pour ceux dont la famille était composée de «communistes pratiquants », « L’Humanité » était évidemment la Bible incontournable ! En ce qui me concernait« La Montagne »mais aussi« La Liberté »,un autre quotidien local que je chipais parfois chez des voisins, constituaient avec« Radio-Luxembourg »mes références principales. Concernant le journal fondé par Alexandre Varenne, j’étais déjà passé de la lecture de « Mickey » et des autres« strips »même calibre, à celle des sports… Les lundis en du particulier, car je savais y trouver les résultats des compétitions de la veille. Quant à« La Liberté »,fut par l’intermédiaire de « ce Lariflette », la bande dessinée humoristique, également publiée dans« Coq Hardi »,que j’y mis le nez, jusqu’à ce que ce quotidien cessât de paraître au début des années 60. En fait, ce fut surtout partir de 1949 que je pris ces bonnes habitudes de lecture des journaux. Très précisément à dater du jour où j’y lus, en titres énormes, qu’un accident d’avion survenu aux Açores venait de coûter la vie à Marcel Cerdan, notre champion du monde de boxe «Poids moyen ». Cet athlète était l’idole de tous les Français qui retrouvaient avec lui une fierté nationale singulièrement mise à mal par la défaite de 1940, les années d’Occupation allemande et la Collaboration pétainiste. Pour ces mêmes raisons, mais aussi grâce à son immense talent, Marcel Cerdan était devenu l’un de mes sportifs préférés. Bien que marié et père de nombreux enfants, il était l’amant – enfin «l’ami », disait-on pudiquement à l’époque – d’Edith Piaf qui atteignait elle aussi les sommets de la gloire. Du coup, l’émotion populaire provoquée par le décès de ce boxeur d’exception fut si intense qu’il eut quasiment droit à un deuil national. Après cet événement, je me mis à parcourir avec encore plus d’attention les pages des journaux et des« Paris-Match »de mon copain, de manière à compléter les informations trop lapidaires que me donnait la radio. Ce fut ainsi que, de fil en aiguille, je me pris d’intérêt pour les «faits divers », puis ma curiosité s’étendit aux informations générales et à celles concernant une actualité politique dans laquelle abondaient les nombreux «coups de chaud »
de la «guerre froide ». En Indochine et en Corée notamment. Prendre connaissance de ces nouvelles était le bon moyen, estimais-je, pour affûter quelques arguments «inédits » que j’utiliserais habilement ensuite, lors de nos joutes oratoires à la «récré ». Il me semblait également que la lecture du journal me permettrait d’être plus facilement intégré dans le monde des adultes, que d’avoir accompli ma «communion solennelle »de fumer secrètement des cigarettes, comme je l’avais ou initialement cru. C’était ainsi du moins que je traduisais les regards incrédules, amusés, voire admiratifs, que portaient sur moi des «grandes personnes » lorsque, dès l’âge de 11-12 ans elles me surprenaient en train de lire avec le plus grand sérieux certains articles des pages politiques de leurs quotidiens. Ce fut encore plus vrai avec Pépé car, dès que je le voyais dans les parages, je n’hésitais jamais à en faire des tonnes à ce sujet.