Les indicateurs socio-politiques d'aujourd'hui

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Les indicateurs socio-politiques aujourd'hui @ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5513-1 Sous la direction de Elisabeth Dupoirier - Jean-Luc Parodi Les indicateurs socio-politiques aujourd'hui Actes du colloque de l'Association Française de Science Politique et de l'Observatoire Interrégional du Janvier 1996 Éditions L'Harmattan L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques5-7, rue de l'École-Polytechnique Montréal (Qc)75005 Paris - CANADA H2Y I K9 Collection Logiques Politiques dirigée par Pierre Muller Dernières parutions: URFALINO Philippe, VILKAS Catherine, Lesfonds régionaux d'artcnntemporain. La délégation du jugement esthétique. 1995 SMITH Andy, L'Europe politique au mirair du local. 1995 Stephano ZAN, Massimo FERRANTE, Le Phénomène organisationnel. 1996 CHAUSSIERJean-Daniel, Quel territoire pour le Pays Basque? Les cartes de l'identité, 1996. THOMAS H, Vieillesse dépendante et dés insertion politique. 1996. GAUDIN JP,Négocierd'abord .. la contractualisationdes politiques publiques. 1996. MARCOU G., THIEBAUL T J.C., La décision gouvernementale en Europe. 1996. Textes sous la direction de: L. DEBLOCK, C. EMERY, J. C. GAUTRON, A. MACLEOD, Du libre échange à l'union politique, 1996. JOSSELIN Daphné, Les réseaux en action, 1996 MASSARDIER Gilles, L'Etat savant, Expertise et aménagement du territoire. 1996. BOURGEOIS Catherine,L'attributiondes logements sociaux. Politique publique etjeux des acteurs locaux, 1996. LABBÉ D., Syndicats et syndiqués en France depuis 1945, 1996.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 1997
Nombre de lectures 213
EAN13 9782296342460
Langue Français
Poids de l'ouvrage 10 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Les indicateurs socio-politiques
aujourd'hui@ L'Harmattan, 1997
ISBN: 2-7384-5513-1Sous la direction de
Elisabeth Dupoirier - Jean-Luc Parodi
Les indicateurs socio-politiques
aujourd'hui
Actes du colloque
de l'Association Française de Science Politique et
de l'Observatoire Interrégional du
Janvier 1996
Éditions L'Harmattan L 'Harmattan Inc.
55, rue Saint-Jacques5-7, rue de l'École-Polytechnique
Montréal (Qc)75005 Paris - CANADA H2Y I K9Collection Logiques Politiques
dirigée par Pierre Muller
Dernières parutions:
URFALINO Philippe, VILKAS Catherine, Lesfonds régionaux
d'artcnntemporain. La délégation du jugement esthétique. 1995
SMITH Andy, L'Europe politique au mirair du local. 1995
Stephano ZAN, Massimo FERRANTE, Le Phénomène organisationnel. 1996
CHAUSSIERJean-Daniel, Quel territoire pour le Pays Basque? Les cartes de
l'identité, 1996.
THOMAS H, Vieillesse dépendante et dés insertion politique. 1996.
GAUDIN JP,Négocierd'abord .. la contractualisationdes politiques publiques.
1996.
MARCOU G., THIEBAUL T J.C., La décision gouvernementale en Europe.
1996.
Textes sous la direction de: L. DEBLOCK, C. EMERY, J. C. GAUTRON, A.
MACLEOD, Du libre échange à l'union politique, 1996.
JOSSELIN Daphné, Les réseaux en action, 1996
MASSARDIER Gilles, L'Etat savant, Expertise et aménagement du territoire.
1996.
BOURGEOIS Catherine,L'attributiondes logements sociaux. Politique
publique etjeux des acteurs locaux, 1996.
LABBÉ D., Syndicats et syndiqués en France depuis 1945, 1996.
LACASSE F., THOENIG J.-C., L'action publique. 1996.
CHA TY Lionel, L'administration face au management. 1997.
DELOYE Yves, HAROCHE Claudine, IHL Olivier, Le pro(()cole ou la mise
enforme de l'ordre politique, 1997.
PAOLETTI Marion, La démocratie locale et le r~férendum. 1997.
SAEZ G., LERESCHE J.-Ph., BASSAND M.,(dir.) Gouvernance
métropolitaine et transfrantalière. Action publique territoriale, 1997.
PÉROUSE DE MONT CLOS M.A., Violence et sécurité urbaines en Afrique
du Sud et au Nigéria, 1997.
MAYER N. (Sous la direction de), Les modèles explicatifs du l'ote. 1997.
PASCO X., La politique spatiale desÉtats-Unis. Technologie. intérêts et déhat
public, 1997.
BRISSET -SILLION C., Universités publiques aux Etats-Unis. 1997.
FREEDMAN J., Femmes politiques: mythes et symholes. 1997.
GENIEYS W., Les élites espagnoles face à l'État. 1997.
MOREL L., La transition italienne. recul des partis et activation de lafonctirJ/1
présidentielle, 1997.
SUREL Y., L'État et le livre, 1997.En hommage à Annick PercheronListe des intervenants au colloque
Claire BERNARD-STEINDECKER,chargée d'études à l'Observatoire
interrégional du politique (OIP)
Daniel BOy, directeur de recherche (Fondation nationale des sciences
politiques) au Centre d'étude de la vie politique française (CEVIPOF)
Bruno CAUTRÈS,chargé de recherche (Centre national de la recherche
scientifique) au Centre d'infonnatisation des données socio-politiques
de Grenoble (CIDSP)
Roland CAYROL, directeur de recherche (Fondation nationale des
sciences politiques) au Centre d'étude de la vie politique française
(CEVIPOF), directeur de l'institut CSA
Jean CHICHE, ingénieur de recherche (Centre national de la recherche
scientifique) au Centre d'étude de la vie politique française (CEVIPOF)
Claude DARGENT, agrégé de sciences sociales, docteur en science
politique, maître de conférence à l'Institut d'études politiques de Paris
Alain DESROSIÈRES,administrateur de l'Institut national de la statistique
et des études économiques (INSEE), membre du département de la
recherche
Vincent DROUIN, docteur en science politique, journaliste à l'Agence
France Presse (AFP)
Elisabeth DUPOIRIER, directeur de recherche (Fondation nationale des
sciences politiques) au Centre d'étude de la vie politique française
(CEVIPOF) et directeur de l'Observatoire interrégional du politique
(OIP)
Gérard GRUNBERG, directeur de recherche (Centre national de la
recherche scientifique) au Centre d'étude de la vie politique française
,
(CEVIPOF)
François HÉRAN, directeur de recherche à l'Institut national des études
démographiques (lNED), chef de la division des enquêtes d'études à l'Institut national de la statistique et des études
économique (INSEE)
Jérôme JAFFRÉ, vice-président de la SOFRES
Jean LAPONCE, professeur de science politique aux universités de
Colombie britannique, Ottawa et Aichi Shukutoku
Annie LAURENT,chargée de recherche (Centre national de la recherche
scientifique) au Centre de recherches administratives, politiques et
sociales de Lille (CRAPS)Patrick LEHINGUE, assistant à l'université de Picardie-jules-Vernes,
chercheur au Centre universitaire de recherches administratives et
politiques de Picardie (CURAPP)
Yannick LEMEL, inspecteur général à l'Institut national de la statistique
et des études économiques (INSEE), directeur du Centre de recherche
en économie et statistique - Laboratoire de sciologiequantitative
(CREST-LSQ)
Nonna MAYER, directrice de recherche (Centre national de la recherche
scientifique) au Centre d'étude de la vie politique française (CEVIPOF)
Philippe MÉCHET, directeur général adjoint et directeur des études
politiques de la SOFRES
Guy MICHELAT, directeur de recherche (Centre national de la recherche
scientifique) au Centre d'étude de la vie politique française (CEVIPOF)
Jean-Louis MISSIKA,directeur général de BVA
Janine Mossuz-LAVAU, directrice de recherche (Centre national de la
recherche scientifique) au Centre d'étude de la vie politique française
(CEVIPOF)
Anne MUXEL, chargée de recherche (Centre national de la recherche
scientifique) au Centre d'étude de la vie politique française (CEVIPOF)
Laurence PARlSOT,Président directeur général de l'IFOP
Jean-Luc PARODI, directeur de recherche (Fondation nationale des
sciences politiques) au Centre d'étude de la vie politique ftançaise
(CEVIPOF), secrétaire général de l'Association française de science
politique (AFSP)
Béatrice Roy, directeur des études à l'Observatoire interrégional du
politique (OIP)
Sylvie STRUDEL,maître de conférence des universités à l'Institut d'études
politiques de Lille
Etienne SCHWEISGUTH,directeur de recherche (Centre national de la
recherche scientifique) au Centre d'étude de la vie politique française
(CEVIPOF)Sommaire
Avant-propos: "Indicateurs, indications, indices"
Elisabeth Dupoirier,Jean-LucParodi.. Il
ARCHÉOLOGIE, PERSPECTIVE
Refléter ou instituer: l'invention des indicateurs statistiques
Alain Desrosières 15
Le profil de l'électeur: trop de gauche? trop de haut?
trop de face? Comparaison de questionnaires américain,
canadien et français
Jean Laponce 35
STATUT SOCIAL
La catégorie socio-professionnelle : réflexions sur le
codage et l'interprétation
François Héran 49
Le repérage des positions sociales dans les travaux
comparatifs internationaux
Yannick Lemel. ... 69
Profession, statut et vote
Nonna Mayer 97
Origine sociale, milieu social et comportement politique
Daniel Boy, Bruno Cautrès I13
SEXE, ÂGE, DIPLÔME
L'indicateur sexe en France: histoire et actualité
Janine Mossuz-Lavau 135
Âge et génération: l'analyse par cohortes
Vincent Drouin 151
Les indicateurs de capital culturel
Daniel Boy l67RELIGIONS
Les indicateurs du niveau d'intégration religieuse
Guy Michelat ..185
Regards sur une minorité: judaicité et judéités
Sylvie Strudel ... ... ......20 1
L'appartenance et la pratique religieuses comme indicateurs
socio-politiques : J'exempJedes protestants français
Claude Dargent 215
INDICATEURS POLITIQUES, CONJONCTURES POLITIQUES
Échelle gauche-droite et choix politiques
Jean Chiche, Elisabeth Dupoirier 233
L'autopositionnement des jeunes sur l'échelle
gauche-droite à J'épreuve des mots
Anne Muxel.. ... ... 249
L'indicateur d'humeur des Français
Jérôme Jaffré ... ... 265
NOUVELLES QUESTIONS, NOUVEAUX INDICATEURS
Les indicateurs de vaJeurs et le vote présidentiel
Gérard Grunberg, Etienne Schweisguth 285
Les indicateurs du racisme et de Jaxénophobie
Roland Cayrol 303
Les indicateurs subjectifs d'intégration sociaJe
Béatrice Roy, Claire Bemard-Steindecker 319
Vote et ancienneté des attaches résidentielles
Annie Laurent. 335
Économie domestique et changement politique:
contribution à la recherche de nouveaux indicateurs
Philippe Méchet 351
La coordination scientifique de cet ouvrage a été assurée par
Martine Jouneau, et le travail d'édition par Sylvie Villemin,
assistée de Lucie Limier.Avaut-propos
"INDICATEURS, INDICATIONS, INDICES"
Elisabeth Dupoirier
Jean.Luc Parodi
La tentation de réflexion sur les indicateurs socio-politiques dans
la France d'aujourd'hui est née de la rencontre d'un constat
sociologique et d'une interrogation méthodologique. Constat d'une
société politique française en plein et profond changement, avec bien
sûr tous les risques de reconstruction simplifiée des périodes
antérieures: quand la société n'est-elle pas en changement?
Interrogation sur la nature, l'origine et les performances des
instruments destinés à l'analyser et à la mesurer.
Cette réflexion collective a donné lieu à un colloque organisé par
l'Association Française de Science Politique et l'Observatoire
Interrégional du Politique, réunissant des producteurs et des
utilisateurs de données statistiques. Les pages qui suivent en
I.constituent les actes
S'interroger sur la relation entre une société en mutation et des
indicateurs qui ne changent pas entraîne une triple, et parfois
contradictoire, nécessité.
Nécessité tout d'abord de garder des indicateurs stables pour
mesurer une société qui change et évaluer l'ampleur et la diversité de
ces changements: comment sans repères fixes estimer la marche du
glacier?
Mais nécessité également en sens inverse d'adapter les indicateurs
aux changements de la société, aux nouveaux clivages, à toutes ces
nouvelles géographies élémentaires qui permettent de penser la
société et de s'y penser soi-même: l'adaptation implique l'innovation.
Nécessité enfm de réinterroger constamment la stabilité même des
indicateurs inchangés pour en détecter les éventuels changements de
La contribution de Patrick Lehingue a été publiée à la demande de l'auteur
dans "Faux concept et vrais problèmes: la volatilité électorale", Cahiers
de sociologie politique de Nanterre, n02, 1997.
11signification. Et comment mettre à jour ces permanences parfois
illusoires sans le recours à des tests identiques, dont l'identité même
pourrait à son tour être mise en doute? Questions sans fm qui exigent
cependant des réponses provisoires.
D'où en préalable une triple interrogation. De quels indicateurs
parlons-nous? Qu'est-ce qu'un bon indicateur? Qu'est-ce qu'un bon
indicateur face à une société qui change?
On n'a retenu ici que les indicateurs d'enquête, qu'il s'agisse
d'indicateurs de pratiques, de comportements, d'opinions, donc dans
tous les cas des indicateurs par auto-estimation. Ni simple variable, ni
pure ventilation, l'indicateur est à la fois un détecteur et un
dénombreur d'indices, de ces indices que Littré défmissait
admirablement comme "un signe apparent qui indique avec
probabilité" .
Pour ce faire, le bon indicateur se devra d'abord d'être stable,
même si cette stabilité peut faire l'objet d'améliorations internes. Il
devra ensuite être discriminant et naturellement explicatif, mais aussi
répartiteur, en évitant de constituer de grandes masses indifférenciées.
Il devra enfm être économique, c'est-à-dire à la fois simple à mettre en
oeuvre et synthétique.
A cette triple condition, les indicateurs quantitatifs permettent bien
de prendre la mesure des changements socio-politiques. Encore
faudrait-il les réinterroger constamment de façon qualitative pour en
saisir les significations internes. Encore faut-il garder en mémoire les
questions étonnamment prémonitoires que posait en 1990 en
introduction à L'électeur français en questions" Annick Percheron, à
qui est dédié cet ouvrage dont elle avait conçu le projet:
« La dimension gauche-droite? Son pouvoir maintenu de
structuration profonde des attitudes rend plus béante la crise de la
représentation, plus inquiétantes ses conséquences éventuelles. A quoi
"servent", à quoi peuvent "servir" des auto-classements qui ne
produisent plus de votes, qui ne se traduisent plus en choix partisans
stables, qui ne parviennent plus à se projeter et à se reconnaître dans
les débats et les programmes politiques? La persistance
d'identifications, mais d'identifications affranchies, ne crée-t-elle pas
les conditions de mobilisations dispersées, non encadrées que l'on
peut réduire de guerre lasse sans vraiment les apaiser faute de
pouvoir, de savoir négocier avec elles. »
CEVIPOF, L'électeur français en questions, Presses de la Fondation
Nationale des Sciences Politiques, 1990.
12ARCHÉOLOGIE, PERSPECTIVEARCHÉOLOGIE, PERSPECTIVE
REFLÉTER OU INSTITUER: L'INVENTION
DES INDICATEURS STATISTIQUES
Alain Desrosières
L'histoire, longue de plus de deux siècles, des usages sociaux des
indicateurs statistiques du monde social, peut être lue comme celle des
hypothèses implicites sur le statut de réalité des objets ainsi
"indiqués", c'est-à-dire résumés par des nombres. Aux XVIIIe et XIXe
siècles, des conditions et des outillages sont peu à peu formulés: loi
des grands nombres, urne probabiliste, théorie des moyennes,
distribution normale, qui limitent ces usages, mais aussi les
confortent, en construisant un nouveau "langage du réel", promu par
Quetelet, Galton, Durkheim et beaucoup d'autres, tant dans les
sciences sociales que dans l'action et le débat politiquel.
Ces conditions et ces outils n'ont pas été donnés d'emblée. Tout au
long du XIXe siècle, ils ont été discutés, et parfois refusés, car ils
élaguaient, ordonnaient et aseptisaient une production et une
circulation souvent exubérantes de nombres, insérés dans des
rhétoriques aujourd'hui inimaginables. Les séries ou les tableaux
statistiques ne "reflètent" ou ne "signifient" quelque chose que si des
règles strictes président à leur exhibition. Or ces règles portent
précisément sur des hypothèses de réalité des objets décrits. Par
exemple, l'interprétation des moyennes et des régularités, en termes
d'objets macrosociaux intrinsèquement distincts des individus, ou
celle des corrélations en termes de causalité, sont enserrées par des
Ce texte résume diverses questions soulevées par l'histoire des indicateurs
statistiques dans quelques pays. Celle-ci a été décrite par exemple pour la
France (INSEE, 1987 ; DESROSIÈRES, 1993; ARMATTE, 1995), la
Grande-Bretagne (DAVIDSON, 1985 ; SZRETER 1991), les Etats-Unis
(DUNCAN et SHELTON, 1978 ; ANDERSON, 1988), l'Allemagne
(SAENGER, 1935), l'URSS (BLUM, 1994), ou la Suisse (JOST, 1995).
15LES INDICATEURS sOC/a-POLITIQUES AUJOURD'HUI
hypothèses de normalité ou de linéarité sans lesquelles les indicateurs
ne reflètent et ne signifient plus rien. Ces règles de méthode et cette
discipline ont contribué à façonner l'image d'un savant austère et
incontournable, pur produit de la science positive du XIXe siècle: le
statisticien.
Mais, par une ruse classique de la raison socio-scientifique,
l'enseignement et la diffusion de ces règles au XIXe siècle, ont
contribué à créer ou renforcer, en un mot à instituer, une nouvelle
réalité du monde social. En configurant celui-ci, en offrant un langage
pour le représenter et intervenir sur lui (HACKING, 1983), les
indicateurs font tenir à la fois des objets et des machines, et des
hommes liés par ceux-ci. Ils fournissent aux acteurs des signes de
ralliement ou de dispute, des points d'appui et des outils pour
exprimer et coordonner leurs entreprises communes. Tableaux de
bord, taux de chômage, indice de popularité, critères de convergence,
nombre de manifestants: notre monde social et politique est, à
proprement parler, non seulement reflété, mais aussi institué, par ces
indicateurs statistiques. C'est ce double mouvement, de visée de réalité
et d'institution de celle-ci par des indicateurs statistiques, que l'on
suggéra ici à travers quelques exemples.
1. Quand une moyenne institue du réel.
Le rapprochement entre ces deux dimensions des indicateurs,
métro logique, au sens des sciences de la nature, et constituante, à celui
des sciences politiques, n'est pas un artifice rhétorique. Il est inscrit au
coeur de la démarche de l'astronome et statisticien belge Quetelet
(1796-1874), organisateur de la statistique administrative et père de la
théorie des moyennes. Au XVIIIe siècle, des moyennes étaient
calculées et utilisées dans deux cas bien distincts, et sous des noms
différents (J.C. PERROT, 1992). La "moyenne proportionnelle" était
calculée quand plusieurs mesures différentes et imprécises étaient
faites d'un même objet, par exemple astronomique. En revanche, les
mesures d'objets différents (rendements agricoles de terres distinctes,
tailles des hommes d'un régiment) pouvaient être résumées en une
"valeur commune" justifiée par un principe de compensation. Celui-ci
était exprimé de façon imagée par des formules comme "bon an, mal
an", "l'un dans l'autre", "le fort portant le faible" (utilisée par Vauban
dans ses estimations des rendements escomptés de sa "dîme royale").
Ces deux calculs, de "moyenne" et de "valeur commune", bien que
16ARCHÉOLOGIE, PERSPECTIVE
formellement identiques, correspondaient à deux "réalités"
complètement distinctes, dont Quetelet va subtilement modifier la
définition et le sens. Ce faisant, il créait une nouvelle "réalité",
homme moyen, et par là l'objet macrosocial, repris ensuite parl'
Durkheim et par les "indicateurs" du XXe siècle, constitutifs aussi
bien de l'analyse et de la controverse scientifique, que de l'action et du
débat politique.
En s'appuyant sur la ressemblance des distributions statistiques
(d'apparence gaussienne) entre, d'une part, les diverses mesures d'un
même objet physique ou astronomique, et, d'autre part, celles d'objets
différents, comme les tailles des conscrits d'un régiment, Quetelet
réunit ces deux cas sous une même bannière, grâce à l'idée de "cause
constante", dans un cas la "vraie" mesure de l'objet, et, dans l'autre,
l'existence d'un "homme moyen", idéal dont les hommes concrets ne
sont que des copies imparfaites. Par ce biais, il sélectionne une partie
des calculs de "valeurs communes" du XVIIIe siècle (ceux qui
correspondant à une distribution d'allure gaussienne) et rejette les
autres dans les ténèbres du calcul trompeur et sans justification
aucune. Ainsi, les hauteurs des immeubles parisiens comme les durées
de vie des êtres humains ne doivent en aucun cas être résumées par
des moyennes, puisque leur distribution ne sont en rien d'allure
gaussienne. Ce point de vue radical, lui-même complété par des
observations sur la régularité statistique d'objets macrosociaux
(nombres de crimes ou de suicides), fonde l'existence et la réalité de
l'homme moyen, doté d'attributs stables et consistants (taille,
propension au crime ou au suicide), opposés à la variabilité et à la
volatilité de ces mêmes attributs pour les individus. Dans ce cas, la
capacité d'un calcul statistique à instituer une réalité de type nouveau
est particulièrement spectaculaire. Elle est à l'origine de nos modernes
indicateurs, même si, depuis, les exigences sur les calculs de moyenne
ont été nettement assouplies, ou du moins enserrées dans des
formalismes plus sophistiqués.
Faire de l'un à partir du multiple: tout cela n'est pas nouveau,
comme le montrent les débats médiévaux entre "réalistes" et
"nominalistes". Pour les uns, l'ordre des franciscains existe en tant
qu'entité sui generis. Pour les autres (Guillaume D'Occam), il n'y a
que des individus franciscains. Au XXe siècle, s'opposent en
sociologie, des points de vue holistiques et individualistes. Mais
Quetelet introduit un nouvel outillage cognitif pour traiter cette
question. L'idée de "cause constante" s'appuie sur celle d'une d'ume
17LES INDICATEURS SOC/O-POLITIQUES AUJOURD'HUI
probabiliste de composition constante. Les éléments ou les individus
correspondent à des tirages dans une ume unique et de composition
fixe. Ce langage se substitue ou s'ajoute à d'autres, théologiques,
philosophiques, juridiques, biologiques, raciaux, pour penser la
diversité et la taxinomie, système de classes d'équivalence. Dès lors, il
devient possible de fonder la réalité d'objets sociaux sur des nombres,
des moyennes, des séries, et de les combiner dans des tableaux, des
graphiques, des corrélations, des régressions économétriques, des
analyses factorielles. Les axes d'une analyse de correspondance
peuvent avoir un statut rhétorique comparable à celui des moyennes
de Quetelet, fondant ainsi de nouvelles réalités macrosociales. La
statistique offre un nouveau langage pour faire tenir les choses, les
faire circuler, les assembler dans des constructions plus vastes, soit
purement statistiques, soit combinées à d'autres ressources
argumentatives.
Mais cette alchimie peut toujours être récusée, et la réalité défaite.
Ainsi, au XIXe siècle, Alexandre Moreau de Jonnès, créateur en 1833
du Bureau de la Statistique générale de la France (SGF, ancêtre de
l'INSEE), critique âprement cet usage des moyennes. Il défend une
statistique faite de tabulations descriptives et exhaustives, proche
d'une perspective de comptable méticuleux s'interdisant de résumer
des variétés dans des êtres fictifs, ou dans des hommes moyens. Les
moyennes, utilisées par ses adversaires, des médecins et hygiénistes
(Villermé), comme indicateurs locaux ou temporels de la virulence
des épidémies, servent à ces réformateurs sociaux pour promouvoir
des règlements d'hygiène publique: la mesure statistique justifie la
mesure administrative ou politique. Mais cette cohérence entre
l'indicateur et la forme de l'action ou de l'argumentation peut être
défaite au nom d'autres cohérences. Moreau de Jonnès préconise des
quarantaines ou des fermetures de frontières, pour stopper
complètement l'épidémie, et non pour la freiner "en moyenne". Le
médecin vitaliste traditionnel récuse les moyennes au nom de la
particularité unique de son malade, identifiée à travers un colloque
"singulier", et non réductible à un cas général commun. Claude
Bernard lui-même rejette la statistique et ses indicateurs, au nom d'une
recherche de microcausalités élémentaires, et non de moyennes
dissimulant ces dernières. Dans tous les cas l'indicateur associe des
formes de description, d'interprétation, de diagnostic et d'action,
cohérentes entre elles. L'indicateur reflète une réalité qui est
elle18ARCHÉOLOGIE, PERSPECTIVE
même une pièce d'un ensemble plus vaste, dont la réalité est, à son
tour, instituée notamment par l'argument statistique.
2. L'indicateur: mesure et signifiant.
Mais les rhétoriques susceptibles de rendre compte de ce jeu subtil
et réciproque entre "indicateur" et "réalité" sont fort variées. Elles
couvrent tout un spectre allant du réalisme le plus radical, jusqu'à des
formes prudentes de nominalisme. Au premier pôle, Quetelet exhibe
son "homme moyen", produit du dessein divin, puis repris sous une
forme laïcisée par Durkheim: la société a alors remplacé Dieu, les
faits sociaux sont des choses. Dans cette perspective "holiste", le tout
est intrinsèquement différent des individus. La loi des grands nombres
et la distribution gaussienne résultant de l'action d'une cause constante
rendent compte des manifestations de ce "tout", d'origine divine ou
sociale2. Le second pôle, en revanche, est antiréaliste. Il est bien
représenté par Karl Pearson (1857-1936), père de la statistique
mathématique, dont la Grammaire de la science (ouvrage de
philosophie des sciences, ne contenant qu'un chapitre sur la
statistique) est traduite en français en 1912 par Lucien March, alors
directeur de la sap. Pearson défend une conception phénoménaliste
de la science, qui ne peut prétendre atteindre "la réalité", mais peut,
tout au plus, exhiber des "corrélations", sans pouvoir jamais atteindre
les "causes ultimes", qui relèvent de la métaphysique.
Entre ces deux pôles extrêmes, les notions d'indice (index-number)
et d'indicateur, développées par les sciences sociales empiriques
(économie, sociologie, histoire, science politique) reflètent une
prudente position moyenne. La "réalité" n'est pas rejetée comme
métaphysique, comme elle l'est par Pearson, mais elle n'est pas plus
2 A partir du "Suicide" (1897), Durkheim cesse d'utiliser ainsi le
raisonnement de Quetelet. A ce moment, il rabat la moyenne statistique
dans un univers cognitif proche de l'individualisme méthodologique. Le
bon et moral "type collectif' n'est plus assimilé au vulgaire "type moyen".
La rhétorique de Quetelet ne produit plus qu'un holisme de pacotille:
l'homme moyen statistique est souvent bien peu moral; il ne veut pas
payer ses impôts, ni aller à la guerre (DESROSIÈRES, 1993, pp.
124127). Cette évolution, au sein même de l'oeuvre de Durkheim, entre deux
façons de construire la totalité, avec la statistique, puis sans elle sinon
contre elle, traverse l'ensemble des sciences sociales et de leurs usages
sociaux. La sociologie, l'histoire et la science politique ne cessent
d'osciller entre ces deux pôles.
19LES INDICATEURS SOCIO-POLITIQUES AUJOURD'HUI
assimilée à un "réel" directement mesurable comme l'est le réel des
sciences de la nature. Les "indices" ou "indicateurs" sont des
expressions indirectes et imparfaites d'une "réalité" trop complexe ou
trop multiforme pour être complètement résumée par un seul ou
même par quelques "indicateurs". Une position holiste pure, type
Durkheim, apparaît aujourd'hui métaphysique3. En revanche, le
dédoublement entre la "réalité", existant vraiment mais hors d'atteinte
directe, et son "indicateur", permet de conserver un langage réaliste.
En effet, le problème posé par le phénoménalisme de Pearson est
moins sa vérité philosophique, sujette à d'inépuisable débats, que
l'extrême difficulté à le mettre en oeuvre dans la pratique quotidienne
des sciences sociales empiriques et dans leurs énoncés.
On peut faire l'hypothèse que le choix entre des énoncés réalistes
(ou, avec des nuances de sens et de contexte, holistes), et des énoncés
nominalistes (ou, avec des nuances analogues, individualistes,
phénoménalistes, constructivistes) relève moins de choix théoriques
que de contraintes de situations d'énonciation. Ces contraintes
résultent de la place des énoncés dans un réseau plus vaste de mises en
forme pour la description et pour l'action, et de mesures, au double
sens évoqué ci-dessus. Par exemple, bien que Pearson ait, à la suite du
physicien Mach, récusé radicalement la notion "métaphysique" de
causalité, au profit de celle de corrélation, ce langage de la causalité,
lié aux nécessités de la justification de l'action, est réapparu, avec un
habillage bien sûr très modifié, dans les interprétations des régressions
statistiques, puis en économétrie, à partir des années 1930.
Cette mise en évidence des contraintes spécifiques à l'expression
linguistique des énoncés des sciences sociales empiriques déplace la
question du statut des indicateurs statistiques. Elle ne relève plus
seulement d'une épistémologie de la mesure, inspirée des sciences de
la nature, mais, au moins autant, de celle de la signification, et de la
relation entre signifiant et signifié, issue de la linguistique. La notion
"d'indicateur" apparaît ainsi comme une sorte de composite hybride,
3 De plus, dans les sciences sociales récentes, elle est remise en cause par
des courants bien différents de celui de l'individualisme méthodologique
classique. Ces courants insistent sur les conditions sociales et historiques
transitoires d'émergence et de déclin de formes, provisoirement durcies,
de totalités sociales, efficaces dans un espace et une période donnés
(HÉRAN, 1984; THÉVENOT, 1986). Qualifiée en économie de
"conventionaliste", cette approche permet notamment de dépasser
largement l'opposition rituelle entre holisme et individualisme.
20ARCHÉOLOGIE, PERSPECTIVE
réunissant la mesure au sens des sciences de la nature, et le signifiant,
au sens de la linguistique. L'efficacité de cet hybride résulte de sa
souplesse et de sa malléabilité. Tantôt il est utilisé d'une façon réaliste,
inspirée des sciences de la nature (le "chômage" et son "indicateur" se
confondent), tantôt une distance est établie, quand il importe de
rappeler la multiplicité des façons de définir et de mesurer le chômage
(MALINV ADD, 1985). Dans ce cas, on parle des indicateurs du
chômage: "population disponible à la recherche d'un emploi" (au sens
du recensement ou à celui de l'enquête sur l'emploi, "demandes
d'emploi en fm de mois", recensées par l'ANPE, etc... D'autres
exemples du même type pourraient être fournis par les indicateurs de
la pauvreté, ou de l'exclusion.
3. Les conditions historiques de J'invention des indicateurs.
L'indicateur statistique apparaît ainsi comme une combinaison
entre un énoncé verbal portant sur la société, et une mesure résultant
d'une série de mises en forme et d'emegistrements effectués dans
celle-ci. Cette démarche suppose un relatif dédoublement entre l'Etat
(acteur de la statistique, comme son nom l'indique) et la Société,
perçue comme une totalité distincte de celui-ci, et donc susceptible
d'être pensée en tant que telle. Cette distinction et cette réflexion sur
une Société civile différente de l'Etat apparaissent en Angleterre et en
France au XVIIIe siècle, notamment à travers l'idée d'opinion
publique, qui est celle des gens éclairés et des salons, distincts de la
Cour du roi (HEILBRON, 1995). A la même époque, se développent
les techniques de "l'arithmétique politique", visant à dénombrer les
populations à partir des registres de l'état-civil. L'idée que la société
peut être caractérisée par des nombres (les "feux" avant les individus,
puis les baptêmes, les décès...) est alors nouvelle. Elle suppose à la
fois un Etat, et une Société distincte et regardée par lui4.
Avant d'être une nombre, l'indicateur est un énoncé sur la société.
C'est bien pour cela que des nombres en apparence comparables, mais
produits à des époques ou pour des pays différents, peuvent n'avoir
que peu en commun, même pour un indicateur aussi apparemment
4 Le cas allemand est intéressant. Bien que le mot "statistik" naisse en
Allemagne au XVIIIe siècle, il y désigne une description de l'Etat plus
que des nombres décrivant la société. Or précisément, l'autonomisation de
celle-ci y est plus tardive, au XIXe siècle, de même que la restriction du
mot statistique à des nombres (LAZARSFELD, 1970).
21LES INDICATEURS SOCIO-POLITIQUES AUJOURD'HUI
"évident" que celui de la population (BRIAN, 1994), sans parler des
classes sociales, du taux d'activité ou de la criminalité. La question de
la genèse des indicateurs est donc celle de la genèse sociale d'objets
jugés sociaux, c'est-à-dire susceptibles d'être pensés, et donc mesurés,
en tant que tels. De nos jours, l'illettrisme, la toxicomanie ou la
maltraitance des enfants sont de tels objets, alors que l'amour de la
campagne ou la générosité n'en sont pas. Une histoire des indicateurs
statistiques devrait donc être une histoire de l'émergence de tels
objets: au début du XIXe siècle, le chômage ou la population active
n'en faisaient pas partie, alors que, de nos jours, ils sont parmi les plus
importants. La question des indicateurs est liée à celle de l'action
coordonnée et rationnelle d'institutions (l'Etat, puis, plus tard, des
associations, des entreprises). L'indicateur est une phrase contenant
des nombres, justifiant et mettant en forme une action, ou un débat
public à propos de celle-ci. C'est parce qu'il y a une action, sur et dans
la société, à mener, à coordonner ou à combattre, que des indicateurs
sont produits et exhibés.
Dans cette perspective, les deux siècles d'histoire de la statistique
peuvent être analysés selon les grandes familles de problèmes sociaux
et politiques pour lesquels de telles actions ont été envisagées,
promues de façon militante, puis installées dans des circuits
administratifs routinisés, avant éventuellement d'entrer à nouveau en
crise, comme le sont de nos jours les circuits de l'Etat-providence. A
chaque époque, la "réalité" est constituée par un ensemble historique
que les indicateurs statistiques contribuent à constituer et à durcir, et
non simplement à refléter. Sont co-construits, dans un processus sans
début ni fin logiques, une question jugée socialement pertinente, un
langage pour l'exprimer, la nécessité d'une action, et une mise en
.forme statistique.
Ainsi par exemple, entre les années 1830 et 1880, en
Angleterre et en France, sont formulées simultanément les questions
des épidémies et de la pauvreté urbaine résultant de l'industrialisation,
l'action réformiste dite "hygiéniste" (FARR, VILLERMÉ), la
statistique dite "morale" (QUETELET), une "démographie"
influencée par Malthus et centrée sur la mortalité, la santé et la
morbidité, la criminalité, le suicide5. Puis en France, après 1870, la
5 L'ouvrage phare de Durkheim sur ce sujet, publié en 1897, apparaît
aujourd'hui comme l'acte fondateur de la sociologie quantitative du XXe
siècle. Il est en fait l'aboutissement d'un long et intense travail sur les
statistiques du suicide, mené depuis les années 1830 (HACKING, 1990).
22ARCHÉOLOGIE, PERSPECTIVE
démographie est prise dans d'autres politiques et d'autres énoncés,
populationnistes plutôt que malthusiens (CHARBIT, 1981). Les
indicateurs de natalité vont, dès lors, occuper une place centrale dans
la démographie française, ce qui la distingue en partie, encore
aujourd'hui, de ses homologues d'autres pays.
Le langage et les outils de mise en forme accompagnant les
indicateurs de cette époque sont ceux de la moyenne, de la "cause
constante", de la régularité, plus que ceux de la dispersion et des
variations. L'idée dominante en est que l'agrégation statistique permet
de faire apparaître des ordres et des permanences d'ordinaire cachés
sous le foisonnement des événements singuliers. La société dans son
ensemble a des propriétés intrinsèques, radicalement distinctes de
celles des individus. Cette formulation holiste des sciences sociales,
finalement théorisée par Durkheim, est en germe dans la statistique
morale du milieu du XIXe siècle. Le principe de compensation
probabiliste par la loi des grands nombres était exprimé de façon
imagée, au XVIIIe siècle, par la formule "le fort portant le faible".
Celle-ci, tout à la fois arithmétique et politique, anticipait les
mécanismes solidaristes et assurantiels qui, à la fin du XIXe siècle,
structureront les diverses formes de l'Etat-providence: indemnisation
des accidents du travail, retraites ouvrières, assurance chômage, et
enfin assurances sociales (EWALD, 1986).
Ce passage essentiel, d'un Etat libéral, hygiéniste et charitable,
garant des droits politiques, à un Etat à visée solidariste, garant de
droits sociaux, et notamment du droit, alors tout nouveau, du travail
salarié, induit un renouvellement complet des circuits de production et
d'usage des indicateurs statistiques. En quelques années, entre 1880 et
1900, tous les grands pays industrialisés mettent en place des "offices
du travail", chargés de préparer de nouvelles législations, de bâtir des
systèmes de protection et de décrire la population salariée.
L'économie, la production, auparavant ignorées par les indicateurs
statistiques, apparaissent par le biais indirect du travail salarié. Là est
le domaine où une implication de l'Etat comme garant de l'ordre social
apparaît nécessaire, alors que le marché des biens et services autres
que celui de la force de travail lui est encore complètement étranger.
Ces deux décennies de l'antépénultième grande crise économique
inventent les indicateurs statistiques des salaires, des prix, de l'emploi,
du chômage, des grèves (M. PERROT, 1974), alors que la suivante,
celle des années 1930, sera à l'origine de la macroéconomie
23LES INDICATEURS SOCIO-POLITIQUES AUJOURD'HUI
keynésienne, de la comptabilité nationale et de l'évaluation,
auparavant peu concevable, d'un "taux de croissance".
4. La "nationalisation" des indicateurs.
Vers la fin du XIXe siècle, le travail salarié est peu à peu intégré
dans un nouveau cadre juridique, législatif et réglementaire. Les
syndicats sont autorisés et pèsent d'un poids croissant, notamment en
Angleterre, .en Allemagne, puis en France. Mais les indicateurs
statistiques qui se multiplient dans ce contexte sont rarement attachés
à la "nation" en tant que telle (à l'exception notable de la
démographie), dans la mesure où les politiques actives sont encore
rares dans ce cadré. Ils sont régionaux ou locaux, sectoriels, partiels,
ou, si ils couvrent la nation entière, cet aspect n'est pas essentiel. Cette
caractéristique des indicateurs est encore plus nette dans des pays
fédéraux comme l'Allemagne ou la Suisse, où les statistiques
municipales ou régionales sont plus abondantes et détaillées que les
statistiques nationales ou fédérales, ce qui n'est pas le cas pour la
France, où ces indicateurs locaux sont rares.
Une première ébauche de "nationalisation" de la statistique (au
sens suggéré d'indicateur associé à une politique active et coordonnée
nationale) apparaît pendant la guerre de 1914-1918. Autour du
ministre de l'armement Albert Thomas, une équipe de statisticiens,
d'économistes et de sociologues organise l'effort de guerre de manière
planifiée. Dès 1919, cette équipe se disperse, mais ont été alors
esquissées des formes d'organisation, administratives et scientifiques,
qui seront largement institutionnalisées à partir des années 1940
(KUISEL, 1984).
C'est dans les Etats-Unis des années 1930 que cette
"nationalisation" (ou plutôt, dans ce cas, "fédéralisation") du système
des indicateurs statistiques est le plus spectaculaire. En quelques mois,
entre 1930 et 1932, le "taux de chômage" de l'ensemble des
EtatsUnis, rarement évoqué auparavant, devient une enjeu de débat, dans la
presse et au Congrès. Alors que, jusqu'aux années 1920, les questions
du chômage étaient pensées et traitées localement, comme le
préconisait le Président républicain Hoover, elles le sont, à partir de
6 On peut comparer cette situation à celle de l'Europe d'aujourd'hui: si les
statistiques européennes sont, sous l'impulsion d'Eurostat à Luxembourg,
de mieux en mieux coordonnées, elles sont rarement présentées sous la
forme d'une totalisation européenne gommant les états membres.
24ARCHÉOLOGIE, PERSPECTIVE
1933, dans le cadre de la politique fédérale du New-Deal du
démocrate Roosevelt. L'interdépendance entre façon de penser, de
gérer et de décrire statistiquement est ici bien visible, puisqu'elle se
modifie de façon rapide. L'idée keynésienne d'un pilotage central de
l'équilibre global de l'offre et de la demande de biens et services
accompagne la mise en place des premiers systèmes de "comptabilité
nationale", aux Etats-Unis dans les années 1930 (KUZNETS), en
Grande-Bretagne dans les années 1940 (STONE), en France dans les
années 1950 (GRUSON).
La conception et le développement des comptabilités nationales,
dans tous les pays à partir des années 1950, sont significatifs de ce que
chercheront à être, plus tard, les "indicateurs", même si, à ce moment,
ce mot est peu employé. Non seulement elles sont nationales, mais
elles empruntent aussi à une tradition différente de celle de la
statistique, celle de la comptabilité d'entreprise, qui définit a priori un
cadre conceptuel cohérent, exhaustif et théoriquement équilibré
(FOURQUET, 1980). Cette démarche est très différente de celle de la
statistique d'inspiration métrologique issue des sciences de la nature,
du XIXe siècle. Le cadre de la comptabilité nationale est
"constituant", englobant. Il défmit des principes généraux auxquels les
statistiques particulières doivent se raccorder, de même que les lois
votées par le Parlement sont dominées par une solennelle
Constitution.
Cette relation de dépendance entre comptabilité nationale et
statistique est nette dans les années 1960 et 1970. Depuis les années
1980, elle est moins marquée. Mais le cadre de pensée qui l'anime est
resté important, notamment pour comprendre les tentatives,
partiellement infructueuses en France, pour mettre en place un
système cohérent d'indicateurs sociaux. Ceux-ci sont, pour leurs
promoteurs, moins des mesures de grandeurs clairement identifiées
comme en physique ou en astronomie, qu'un ensemble articulé et
diversifié de descripteurs quantifiés du monde social, définis et
construits en fonction des politiques sociales d'un pays et d'une
époque donnés. L'indicateur social est pensé par ses théoriciens (par
exemple Jacques Delors dans les années 1970) comme un outil "pour
l'action" plus que comme un outil "scientifique", au sens académique.
Mais, au moins en France, cette thématique des "indicateurs
sociaux", en partie inspirée par le succès des indicateurs économiques
issus de la comptabilité nationale, n'a pas eu, jusqu'à maintenant, un
grand écho, en tout cas avec cette appellation. L'appareil statistique a
25LES INDICA TEURS SOCIO-POLITIQUES A UJOURD'HUl
diffusé, par exemple daiis la publication triennale "Données sociales",
créée en 1973, un grand nombre de séries de statistiques sociales, sans
que le mot "indicateur" soit systématiquement utilisé, peut être parce
que, au cours de cette période, le lien de cette statistique sociale avec
l'action et la décision semblait moins évident qu'il ne l'était pour la
statistique économique. En revanche, cette expression était plus
fréquente dans les pays anglo-saxons et nordiques, et dans les
institutions internationales (ONU, OCDE, Communauté européenne).
Celles-ci ont cherché, notamment dans les années 1980, à promouvoir
des systèmes d'indicateurs sociaux et de "comptes
sociodémographiques", sur un modèle manifestement inspiré par celui de la
comptabilité nationale. Il est cependant possible qu'en France ce
vocabulaire connaisse un renouvellement résultant de politiques et
d'initiatives sociales spécifiques émanant, d'une part, de l'Union
européenne et, d'autre part, des collectivités régionales et locales.
La construction européenne a induit une forte demande pour une
"harmonisation statistique" , à laquelle les instituts nationaux de
statistique et l'Office européen de Luxembourg (Eurostat) ont
consacré, surtout depuis 1985, de gros efforts. Mais ces travaux ont
surtout porté sur la statistique économique: comptabilité nationale
(depuis les années 1960), nomenclatures d'activités économiques et de
produits, statistiques du commerce extérieur, bien sûr en vue de la
construction d'un grand marché des biens et services. L'ordre de
priorité entre statistiques économiques et sociales a ainsi été inversé,
par rapport à ce qu'il avait été à la suite de la grande crise de 1875 à
1895. Pourtant, dans les années 1990, la question de l'harmonisation
des statistiques sociales et de la production "d'indicateurs sociaux",
permettant de comparer les nations et les régions européennes entre
elles, a été soulevée, notamment pour la mise en oeuvre d'une active
politique de rééquilibrage des régions, impulsée par la Commission de
Bruxelles, par des systèmes de subventions et de redistributions entre
régions riches et régions pauvres.
A cette occasion, les statisticiens européens se sont posés une
question théorique et pratique intéressante: faut-il harmoniser "en
amont" ou "en aval" ? (VAN TUINEN, 1995). Autrement dit: faut-il
unifier les procédures de collecte, d'emegistrement et de codage
élémentaire des données, ou doit on se contenter de définir de façon
théorique des variables, en laissant à chaque pays la liberté et la
maîtrise de son système de collecte spécifique? La première solution
impliquerait une harmonisation institutionnelle de très grande
26ARCHÉOLOGIE, PERSPECTIVE
ampleur, puisque toutes les statistiques d'origine administrative, et
même celles qui résultent de recensements et d'enquêtes ad hoc,
impliquent la mise en oeuvre d'innombrables traits institutionnels
spécifiquement nationaux diplômes, conventions collectives,
protection sociale, systèmes fiscaux, politiques salariales, etc... Elle
est donc inconcevable, compte tenu du principe de "subsidiarité"
retenu pour la construction européenne. La deuxième solution, celle
de l'harmonisation "en aval", est proche de celle qui est utilisée depuis
plusieurs décennies pour harmoniser les comptabilités nationales: les
grandeurs à mesurer sont définies "en théorie", et chaque pays les
évalue à sa manière et comme il l'entend, sous réserve que la
défmition générale soit respectée 7.
Ce détour en apparence technique éclaire d'un jour concret la
question posée au début de ce texte, sur le "réalisme" de l'indicateur,
et sur son statut, lié au réseau plus vaste d'énonciation et d'action dans
lequel il est inséré. Il importe moins de savoir que le "taux de
chômage" ou le "taux de pauvreté" désignent bien "la même chose" en
Sicile ou au Danemark, que de clore une boîte noire permettant
d'argumenter et d'étayer des politiques de redistribution. Bien sûr, ces
boîtes peuvent toujours être réouvertes, et le débat relancé, de même
que les constitutions ou les traités de paix peuvent être contestés et
rediscutés. Leur fonction est de stabiliser un compromis permettant à
la vie sociale de suivre son cours. Les. indicateurs statistiques, avec
leurs opacités et leurs ambiguïtés jouent un rôle analogue. C'est même
dans la mesure où cette opacité est tacitement admise et non
indéfiniment remise en cause qu'ils peuvent jouer leur rôle, de même
que le langage courant ne peut être utilisé que si les locuteurs ne
passent pas leur temps à exiger que le sens des mots soit précisé
7 La définition du chômage retenue par le BIT correspond à ce cas: un
"chômeur" doit, en principe, être "sans travail", "immédiatement
disponible", et "faire des démarches" pour trouver un emploi. Or
l'application concrète de chacune de ces trois règles en apparence simples
soulève de nombreuses difficultés. Elles peuvent donc difficilement être
appliquées de la même façon dans chaque pays même si elles sont
complétées par des précisions supplémentaires (BESSON et COMTE,
1992). Pourtant les "taux de chômage" sont fréquemment comparés à
l'aide d'indicateurs nationaux. Sont ils pour autant sans valeur? Ceci
dépend de leur réseau d'usage. Si la procédure du BIT est supposée
"constituante", son degré de validité est comparable à celui d'une
constitution ou d'une loi qui fixent des principes dont l'application
concrète peut toujours être problématique.
27LES INDICATEURS SOCIO-POLITIQUES AUJOURD'HUI
complètement. Une dose de malentendu est indispensable à la
poursuite de la communication. Il en va ainsi pour les indicateurs et,
plus généralement, pour les défmitions des variables et des
nomenclatures statistiques8.
5. Multiplication et diversification des indicateurs.
A la suite de la crise des années 1930 avait pu être observée une
"nationalisation" des indicateurs statistiques, plus unifiés et
coordonnés dans des systèmes cohérents, dont la comptabilité
nationale était l'exemple type. Depuis les années 1970, une tendance
inverse se développe, en France et dans le monde, de diversification,
de relocalisation, et surtout de multiplication entre un grand nombre
d'acteurs très peu coordonnés entre eux. On peut en proposer au moins
trois explications. La décentralisation administrative et politique a
engendré des procédures nouvelles de négociation et de
contractualisation des décisions. Des générations nouvelles de
responsables et de spécialistes ont été formés à ces outils. Enfm la
micro-informatique a multiplié les possibilités de créer et de gérer des
sources statistiques sans passer par une organisation centralisée. Si la
première explication est plutôt spécifique à la France, les deux autres
sont valables partout.
A partir des années 1950, un gros travail de légitimation et
d'enseignement du langage statistique et économique avait été fourni,
notamment autour de l'INSEE et de son école, l'ENSAE, et aussi à
l'ENA, à Science-Po et dans l'enseignement universitaire, puis
secondaire. Cette culture s'ajoutait et, dans une certaine mesure, se
substituait à la culture juridique et légiste auparavant dominante chez
les responsables administratifs et même économiques. Mais, dans un
premier temps, entre les années 1950 et 1970, ses promoteurs et
utilisateurs sont surtout implantés à Paris et dans les administrations
nationales. Par exemple, les élus locaux et municipaux en sont
longtemps fort éloignés. Des "lieux neutres" se développent à Paris,
où cette langue est parlée par des fonctionnaires, des syndicalistes, des
chefs d'entreprises, certains élus: le Plan, le Club Jean Moulin,
8 Cette idée semble bien sûr choquante à un statisticien que toute sa culture
pousse normalement à éradiquer de telles ambiguités. Elle a été suggérée
et développée, à propos des usages statistiques et administratifs de la
Classification internationale des maladies (CIM), par G. Bowker et S.L.
Star (I994).
28ARCHÉOLOGIE, PERSPECTIVE
certaines commissions du CNPF et de la CFTC, devenue CFDT en
1964. A ce moment, les indicateurs nationaux sont disponibles et
parfaitement adaptés à cette situation. En 1973, est créé un "Conseil
national de la statistique", devenu depuis le CNIS, lieu de consultation
et de discussion des programmes statistiques de l'administration par
les partenaires sociaux.
Mais, si cette acculturation se produit plutôt à Paris dès les années
1950 et 1960, elle est souvent décalée d'au moins une vingtaine
d'années dans les autres régions. La loi de décentralisation de 1982,
qui suit elle-même des tentatives d'organisation économique régionale
remontant aux années 1960 et à la création de la DATAR en 1964,
crée alors des règles du jeu nouvelles. Les "contrats de plan"
Etatrégions, négociés entre partenaires supposés autonomes, substitue le
"partenariat" et les co-décisions contractuelles à la gestion jacobine
descendante. Du coup, une demande d'expertise nouvelle apparaît
chez des acteurs locaux qui, lors de ces négociations avec l'Etat, ont
en face d'eux l'expertise statistique et économique nationale
accumulée depuis plus de vingt ans. Ainsi fleurissent, de façon peu
coordonnée, des "observatoires" de ceci ou de cela. Alors que des
"observatoires économiques régionaux" avaient été créés par la
DATAR et l'INSEE dès les années 1960, puis gérés par les Directions
régionales de l'INSEE depuis cette date, cette expression
"d'observatoire" est reprise, dans les années 1990, par des
municipalités et des collectivités locales, pour constituer des
expertises sectorielles, sur la santé, l'environnement, l'emploi, ou
d'autres domaines. La liaison entre indicateurs statistiques, débat
social, argumentation et justification de la décision est ainsi
démultipliée en un grand nombre de canaux et de réseaux, locaux,
sectoriels et institutionnels.
Cette transformation des modes de négociation et de gestion des
décisions locales, issues désormais de "tours de table", de
"partenariats" entre divers niveaux d'une pyramide de plus en plus
complexe de collectivités, offre aussi des débouchés à une nouvelle
génération d'experts plus férus de sciences sociales et de statistique
que la précédente. Enfm, la diffusion rapide, à partir de 1985, des
micro-ordinateurs et des logiciels statistiques de tabulation et de
traitement des données accentue la tendance à l'autonomisation et à la
multiplication d'indicateurs statistiques ad hoc, liés à des besoins
précis et particuliers, et non rattachés à une cathédrale statistique
nationale. Ce relatif dédoublement du paysage statistique français
29LES INDICATEURS SOCIO-POLITIQUES AUJOURD'HUI
entre, d'une part, des administrations statistiques nationales -qui gèrent
des sources couvrant de façon homogène tout le territoire et, d'autre
part, une multitude d'initiatives locales non coordonnées, conduit à
renouveler la réflexion sur l'usage des indicateurs statistiques selon
qu'ils sont utilisés de façon "territoriale" ou "locale" (DESROSIÈRES,
1994).
Dans le premier cas, le territoire national, conventionnellement
homogène, est découpé en zones, régions, départements, communes,
pour lesquels sont disponibles des indicateurs statistiques issus de
fichiers nationaux: recensements, URSSAF, fichier des
établissements industriels et commerciaux. Le point de vue est celui
du responsable national d'une dimension bien identifiée de la vie
sociale, spécifiée ensuite territorialement, par des cartographies aux
découpages standardisés.
Dans le second cas, en revanche, le point de vue "local" est celui
du responsable d'une localité qui cherche à rassembler et combiner
des indicateurs variés, issus de sources très différentes, statistiques ou
non, pour caractériser et comprendre, de façon holiste, c'est-à-dire
synthétique, sa cité, un peu comme on se fait une intuition globale
d'une personne par une multitude de perceptions. On retrouve alors la
logique de la "monographie", une ancienne tradition sociologique,
souvent anti-étatique, illustrée par Le Play et ses successeurs. Ce point
de vue n'exclut pas l'indicateur statistique, mais l'insère dans des
énoncés tout différents de ceux de la statistique territoriale et
cartographique.
La statistique dite ici "territoriale", découpant le territoire national
selon une unité administrative, par exemple le département, a été très
pratiquée, au XIXe siècle par la SGF, avant que n'apparaissent les
sondages. La "statistique générale" était souvent une vaste
cartographie. Puis à partir des années 1940, la méthode des sondages,
qui permit de multiplier à moindre coût les variables étudiées, a eu
bien sûr pour contrepartie de limiter drastiquement les découpages
territoriaux, ce qui contribua encore à "nationaliser" la statistique, au
sens indiqué ci-dessus: entre les années 1950 et 1990, les publications
nationales de l'INSEE comportent assez peu d'analyses régionales.
Les sciences politiques ont connu une évolution analogue. Les
statistiques électorales ont été longtemps et sont encore présentées
selon les découpages territoriaux. Ceux-ci continuent à fournir une
source inépuisable d'interprétations, dans la mesure où, par des
corrélations territoriales habiles, ils sont disponibles pour engendrer
30ARCHÉOLOGIE, PERSPECTIVE
une gamme infinie de grilles de lecture, comme les cartes des
manifestations de décembre 1995 en ont fourni récemment des
exemples. Mais, par ailleurs, à partir de 1938 et du sondage sur les
accords de Munich effectué par l'IFOP, une opinion nationale
déterritoria1isée voit le jour, la France étant assimilée à une seule
grande ume probabiliste. Eloignant en partie l'attention du critère
géographique vers des critères "nationalisés" comme le sexe, l'âge, la
catégorie socioprofessionnelle, le diplôme ou la pratique religieuse, la
méthode des sondages oriente et "institue" la science politique, en
direction de la sociologie plutôt que d'une géographie dont le
"Tableau politique de la France de l'Ouest" de Siegfried reste le
prototype9.
6. Indicateurs et démocratie.
On a essayé de suggérer ici que la production et la circulation des
indicateurs statistiques du monde social faisaient partie des signes
conventionnels par lesquels une société se représente et agit sur
ellemême. Mais ils sont souvent encore présentés, au moins dans les
réseaux d'énonciation les plus externes, ceux des médias ou des débats
télévisés, selon un modèle métro logique réaliste issu des sciences de
la nature du XIXe siècle. Or, même dans ces sciences, ce modèle est
discuté, ou plutôt inséré dans des contextes de controverses et de
négociations, comme le montre la sociologie moderne des sciences et
des techniques. Il serait paradoxal que, dans les sciences sociales, se
creuse un fossé entre un secteur réflexif, pour qui les modes de
construction et de négociation des savoirs socialement acceptés font
partie de l'objet même de la science, et un autre secteur qui
perpétuerait le modèle scientifique ancien, d'une réalité antérieure à
son indicateur, et de sa mesure la plus "fiable". Et la science et la
démocratie auraient à gagner à une remise à jour des conditions
sociales d'énonciation des indicateurs, dans la recherche et dans
l'espace public.
9 On pourrait imaginer une étape suivante d'une science politique éclatée et
locale, utilisée par les candidats et les élus de terrain, selon des modalités
disparates et ad hoc, comparable à ce qui est observé dans d'autres
domaines.
31LES INDICATEURS SOCIO-POLITIQUES AUJOURD'HUI
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33ARCHÉOLOGIE, PERSPECTIVE
LE PROFIL DE L'ÉLECTEUR :
TROP DE GAUCHE? TROP DE HAUT?
TROP DE FACE ?
Comparaison de questionnaire~ américain,
canadien et français
Jean Laponce
L'histoire de la science politique, c'est l'histoire d'une évolution qui
mène du légal au "post behavioral", du philosophique au statistique,
du macro au micro, des institutions aux institutions, avec de soudains
retours à l'ancien qui donnent à la discipline une allure titubante dans
sa démarche incertaine entre les modèles de la psychologie et ceux de
l'économie (FAVRE, 1985, LAPONCE, 1988).
Dans cette histoire aux fréquents retours sur soi, il y a au moins un
événement clef, un événement de type "crémaillère" interdisant le
retour en arrière, dans un domaine du moins, celui de la science des
élections. Imaginons que nous soyions à la fin du XIXe siècle et que
nous désirions organiser un congrès de science politique. Nous
inviterions Adolf von Stein, Ferdinand Tonnies, Max Weber, Gaetano
Mosca, Vilfredo Pareto, James Bryce, Sir Frederick Pollock, Frank
Johnson Goodnow, John William Burgess, Francis Graham Wilson,
Westel Willoughby, Adolfo Posada, Gustave Le Bon, Jacques
Novicow, Alfred Fouillé, André Boutemy, Emile Durkheim, Anatole
Leroy-Beaulieu, Robert Michels, peut-être même le très jeune
André Siegfried. Le droit, les institutions de gouvernement, la grande
théorie explicative et normative, les relations internationales seraient
représentés, et cela de façon impressionnante. Mais, d'un siècle à
l'autre, à cent ans d'intervalle, il y aurait cependant une césure, pour
ne pas dire un gouffre, que même un congrès organisé avant la
Une version augmentée de cette communication doit paraître dans la
revue québecoise Politique et sociétés.
35LES INDICATEURS SOCIO-POLITIQUES AUJOURD'HUI
seconde guerre mondiale n'aurait su combler, et cela en raison de
l'invention du sondage d'opinion dans les années 1930-1940.
L'application de la loi des grands nombres à l'étude des sociétés de
masse, c'est la grande découverte de la politologie du XXe siècle.
Après l'apparition de l'échantillon aléatoire, les sciences sociales ne
pouvaient plus être les mêmes. Il fallait quantifier de nombreuses
observations. Il fallait donc, très souvent, opérer à l'aide d'indicateurs
très réductionnistes. Si, en dehors des universités, la science politique
est perçue comme étant réellement une science, c'est très largement,
souvent même exclusivement, grâce aux sondages électoraux. Car lors
même que ces derniers se trompent, les praticiens peuvent donner de
leurs erreurs des explications scientifiquement crédibles.
Dans son demi siècle d'utilisation, le sondage a bénéficié
d'instruments de plus en plus perfectionnés. La technique de
l'interview échelonnée, sous forme de barrage roulant, permet
d'obtenir une vue cinématographique des changements d'attitude et
d'opinion qui se produisent lors d'une campagne électorale, donc de
saisir l'impact d'événements imprévus. L'alternance dans la
formulation des questions soumises au répondant permet de contrôler
l'effet des mots utilisés. La technique de l'opinion contrariée
(contrariée par l'interviewer) permet de mesurer combien le répondant
est attaché à sa réponse initiale. Le choix croisé, qui consiste à
attribuer, par exemple, les programmes d'un parti à un autre, crée des
situations de type expérimental. Et, au niveau de la mesure, on est vite
passé du simple tableau croisé à l'analyse multivariée.
Ce long préambule à la gloire du sondage d'opinion a pour but de
mettre en contexte les quelques critiques qui feront l'essentiel de cette
communication, critiques portant sur l'utilisation d'indicateurs
borgnes. Pour guider notre lecture des questionnaires que j'ai retenus
pour cette critique, formulons les hypothèses suivantes:
Hypothèse 1. Les questionnaires marquent la dominance du cerveau
gauche sur le cerveau droit.
Hypothèse 2. Les sont construits du point de vue du
groupe dominant. Ils voient les choses de haut.
Hypothèse 3. Les questionnaires reflètent les valeurs de la démocratie
individualiste. Ils privilégient l'individu par rapport au groupe.
Hypothèse 4. Les présument, à tort, que le face nous dit
le pile.
Notre corpus de questionnaires se limite à trois cas: un
questionnaire américain, un questionnaire canadien et un
36