LES INDIENS MAPUCHE DU CHILI

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Au Chili, Espagnols et Mapuche entretiennent, tout au long de la période coloniale (1550-1810), des relations étroites et permanentes. Ils construisent une sorte de " partenariat conflictuel " où rapports d'échange et frictions frontalières alternent et cohabitent. Cette dynamique inter-ethnique est mise à profit par les Mapuche qui tirent avantage de la proximité géographique et politique des espagnols tout en gardant jalousement leur autonomie.

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Date de parution 01 octobre 2000
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EAN13 9782296419995
Langue Français

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LES INDIENS MAPUCHE DU CHILI
Dynamiques inter-ethniques et stratégies
de résistance, XVIIIe siècleCollection Recherches et Documents -Amériques latines
dirigée par Denis Rolland, Pierre Ragon
Joëlle Chassin et Idelette Muzart Fonseca dos Santos
Dernières parutions
CENTRE D'ETUDES SUR LE BRESIL, Matériaux pour une histoire
.
culturelledu Brésil, 1999.
RIBARD Franck, Le carnaval noir de Bahia, 1999.
ZAPATA Monica, L'œuvre romanesque de Manuel Puig, 1999.
ROJAS Paz B., ESPINOZA Victor C., URQUIET A Julia O., SOTO
Heman H. Pinochet face à la justice espagnole, 1999.
CHEVS, Enfants de la guerre civile 1999.
GRESLE-POULIGNY Dominique, Un plan pour Mexico-Tenochtitlan,
1999.
ROLLAND Denis, Mémoire et imaginaire de la France en Amérique
latine, 1999.
BaSI Alfredo, Culture Brésilienne: une dialectique de la colonisation,
2000.
ROUX Jean-Claude, Les Orients de la Bolivie, 2000.
CHARIER Alain, Le mouvement noir au Venezuela, 2000
BENOIT Sébastien, Henri Anatole Coudreau (1855-1899),2000.José Manuel ZAVALA
LES INDIENS MAPUCHE DU CHILI
Dynamiques inter-ethniques et stratégies
de résistance, XVIIIe siècle
Avant-propos de Pierre-Yves JACOPIN
L'Harmattan L'Harmattan Inc. L'Harmattan Hongrie L'Harmattan Italia
55, rue Saint-Jacques Hargita u. 3 Via Bava, 375-7, rue de l'École-Polytechnique
Montréal (Qc) CANADA 1026 Budapest 10214 Torino75005 Paris
HONGRIE ITALlEH2Y lK9@ L'Harmattan, 2000
ISBN: 2-7384-9567-2A mes parents, Alicia et Manuel.
A Liliane, Natalia et Carla.REMERCIEMENTS
Que soient ici remerciés tous ceux qui ont aidé à mener à bon
port ce navire. Tout particulièrement Pierre-Yves Jacopin et
RenéFrançois Picon.
Aussi, Jean-Michel Blanquer, directeur de l'IHEAL, Frédéric
Mauro, professeur émérite, et Jean Revel-Mouroz, directeur du CREDAL,
pour leur soutien, tout comme Martine Droulers et Violette Brustlein pour
leur aide cartographique. Sans oublier, Colette Franciosi, lectrice
infatigable, et Fernando Casanueva, historien, grand connaisseur du Chili
colonial.
Par ailleurs, je remercie le CCE-SNCF, en la personne de son
actuel secrétaire, Thierry Roy, pour m'avoir accordé le temps nécessaire à
mes recherches.
Enfin, un grand merci à mes proches et amis d'Europe et de
Chili: Liliane et Florencia Monteiro, Nestor Herrera, Vicente Ramera,
Eric Prina, Christophe Cauchon, Oscar, Alicia, Concepcion, Ruth, Celicia
et Luisa Zavala; sans leurs encouragements et leur collaboration,
certainement, je n'aurais pas pu finir ce livre.AVANT-PROPOS
Une question grève à jamais l'histoire possible et imaginable de la
colonisation des peuples sans écriture : Qui étaient-ils avant leur conquête et
comment et pourquoi la vécurent-ils pour en faire ce que finalement ils sont
devenus aujourd'hui? En Amérique du Sud, cette question est
particulièrement prégnante puisque même une civilisation aussi vaste,
puissante et sophistiquée que l'empire inca fonctionnait sans écriture. De
quelque manière que l'on s'y prenne, il ne peut donc s'agir que de
reconstituer une histoire en creux, une histoire construite en opposition avec
l'histoire des colonisateurs. D'une certaine manière, c'était évidenunent ce à
quoi étaient confrontés les colonisateurs eux-mêmes, pour autant néanmoins
qu'ils s'efforçassent de comprendre le mode de vie et la société de ceux qu'ils
étaient en train de conquérir et pourquoi leur conquête ne se déroulait pas
comme ils avaient prévu...
En ce qui concerne l'histoire du Chili, cette question prend une
tournure décisive au XVIIIe siècle. Après un siècle et demi de révoltes, les
Espagnols se trouvent toujours confrontés à l'impossibilité de dominer les
Mapuche: querelles, vengeances avec mort d'homme, commerce et trafics
divers incontrôlés leur paraissent inacceptables. S'ensuit une série de conflits
qui~ s'ils sont très loin de ressembler aux «guerres de pacification»
coloniales et impérialistes du XXe siècle, sont cependant fondées sur la même
absence de communication.
L'auteur s'attaque directement à ce problème. Nombre de sources
étant publiées et les historiens ayant déjà beaucoup écrit sur le sujet, il ne
tente pas seulement de décrire la « frontière» entre Espagnols et Métis d'un
côté et Indiens mapuches de l'autre, mais il en envisage «l'envers»,
c'est-àdire la dynamique des conflits vus du point de vue indigène. La question se
pose alors de savoir ce qui constituait la société mapuche de l'époque et de
quelle nature étaient ses rapports avec l'ordre espagnol. Pour ce faire, l'auteur
adopte une démarche originale: il considère les données historiques dans leur
contexte anthropologique et évalue les données ethnologiques (dont certaines
récentes) dans une perspective historique. S'appuyant sur les données
ethnographiques inscrites dans les événements relatés par les chroniqueurs, il
envisage « les Mapuche » en tant que système social. Dans cet horizon toutes
les données sont a priori pertinentes et non pas uniquement celles relevant
des conflits Blancs-Indiens, lesquels ne sont plus alors que les conséquences
ou les effets aléatoires du contact entre la culture étatique et impériale
espagnole et la culture mapuche décentralisée, dépomvue de stratification
sociale et plus ou moins nomade selon les groupes et les périodes. Cette visionsystémique pennet à l'auteur d'expliquer non seulement pourquoi en dépit de
ces caractéristiques les Mapuche sont capables de réunir des troupes de
guerriers parfois en nombre considérable et de tenir tête avec succès aux
Espagnols, mais également pourquoi les tractations de ce que l'on a appelé
«la paix introuvable» sont faites d'atennoiement, d'irrésolutions, de
tergiversations et d'incertitudes qui mettent à rude épreuve la patience des
Espagnols.. .
Au lieu de recourir à des explications théoriques abstraites, voire
philosophiques, l'auteur s'en tient aux données disponibles concrètes. Cette
historiographie en creux révèle un surprenant portrnit des Mapuche,
dessinant en filigrane un tableau de la «frontière» qui tranche avec l'image
contrastée que l'on s'en fait généralement. Les places fortes apparaissent
COllUDe des lieux où officiers, soldats, déserteurs, aventuriers, Métis et Indiens
constituent ce que l'auteur appelle un partenariat conflictuel. Les oppositions
cournntes entre Espagnols, Métis et Indiens s'effacent et les personnages
deviennent ambigus, endossant des fonctions (socio-politiques) différentes
selon les moments et les occasions. Nonobstant, si les «Indiens amiS»
(Indios amigos) se mettent au se1VÎeedes Espagnols ils ne cessent pas pour
autant d'être mapuches, sont reconnus comme tels et ne sont pas des traîtres;
de même les « Capitaines d'amis» (Capitanes de amigos), bien
qu'Espagnols, s'inscrivent-ils dans le mode de pouvoir indien. Les fameux
« parlements» (par/amentos), mis sur pied par les Espagnols pour sceller des
traités de paix dans leur tradition juridique, leur échappent rapidement et
deviennent l'occasion de grands rassemblements inter-ethniques indigènes.
Même les « rnzzias » dont on les a longtemps accusé apparaissent comme des
sortes de cas particuliers de dons et de contredons sociaux insérés dans le
commerce avec les Espagnols une fois l'élevage adopté.
L'auteur montre ainsi non seulement pourquoi la fameuse politique
des « réductions» échoue, mais surtout comment les Mapuche utilisent cette
politique et l'obstination des Espagnols à vouloir la mettre en place par la
force - avant qu'ils n'y renoncent - pour s'adapter, développer leur propre
société, s'enrichir et devenir nombreux, bref pour tirer avantage aussi bien de
la guerre que de la paix. Du XVIe au XVIIIe siècles les Mapuche vivent ainsi
une formidable période d'expansion et d'épanouissement. Tout sert au
renforcement de leur autonomie. Les échanges avec les Espagnols donnent
lieu au développement de la production de ponchos, de l'élevage de chevaux
et même au conunerce d'enfants esclaves pour le travail domestique; en
échange les Espagnols fournissent du vin, du métal et des produits
manufacturés. Les uns comme les autres profitent de ce commerce; le
partenaire étranger est complémentaire tant économiquement que dans la
représentation et la conception du monde.
Pierre-Yves Jacopin
8Le territoire des Mapuche au XVIIIe siècle
o 500 km
I I
OCEAN
Mendoza
PACIFIQUE .Santiago.
340
360
l'A1AGONIB
690 660 630 J .M. Zavala
Pampa argentine occupée par I~s Mapuche~
'. au coursdesxvme et XIXesièclesRégion andine occupée par les Pehuenche
Tenitoire espagnolD
Zone occupée par les Espagnols
a Fort OFort avec missionr--lL:2.J au cours du xvme siècleLe pays mapuche du Chili d'après une carte publiée par J. I. Molina(1795)
;MAPA
:.PJl.13 ~U1J/'!ujjiT.AN ARAUCANOS. LO.'...
&N
C'l(1LE. DJ! ~pNClIO CIl/LENO
: :~M A RINTRODUCTION
Ce livre a une double ambition; d'une part, faire connaître l'histoire des
Mapuche et, d'autre part, montrer une autre facette du processus de colonisation
du continent américain.
A contrario de ce qu'on croit généralement, les Mapuche doivent une
grande partie de leur vitalité historique à leurs ennemis espagnols. Paradoxe de
l'histoire, celle de faire des conquérants de la première heure des partenaires
modestes des Indiens sur la longue durée. C'est, du moins, ce que j'essaierai de
démontrer dans ce livre.
Les sources disponibles pour entreprendre une étude historique des
Mapuche sont celles en provenance du seul camp espagnol. n s'agit
principalement de rapports et de chroniques de missionnaires, militaires et
gouverneurs; de textes de traités de paix (Parlamentos) et de dossiers relatifs aux
révoltes indiennes. Afin d'avoir une vision plus juste et complète de cet acteur
historique «muet» car sans écriture propre, ces sources feront l'objet d'une
lecture critique et, dans la mesure du possible, seront confrontées et complétées
avec des données ethnographiques de diverses époques.
La période
Ce travail est organisé autour d'une période historique limitée afin
d'éviter de faire une sorte d'histoire générale des Mapuche qui, du fait des
difficultés rencontrées par le chercheur dans la reconstruction historique d'une
société sans historiographie propre, risquait de tomber dans les généralisations
« transtemporelles » ou dans une chronique de la version espagnole de I'histoire
des Mapuche.
J'ai fait le choix du xvme siècle parce qu'il s'agit d'un siècle de
«transition» dans l'histoire des relations inter-ethniques de l'Amérique
hispanique, où convergent des institutions anciennes (encomienda, missions,
esclavage) et des processus historiques émergents (importance démographique et
sociale du Métis et du Créole accrue, développement du commerce). Le xvme
siècle est autant un siècle de continuation des institutions nées de la Conquête
comme il est un siècle où commence à se dessiner un nouveau paysage social,
politique et économique qui prépare le terrain aux mouvements indépendantistesdu XIXe siècle. Ce caractère transitionnel du XVIlle siècle lui donne une richesse
et une complexité qui se traduisent, dans le cas chilien, par une plus grande
diversité des sources: aux riches descriptions ethnographiques des Jésuites
(expulsés en 1767) viennent s'ajouter les rapports détaillés des Franciscains; aux
rapports administratifs traditionnels s'associent des descriptions géographiques et
historiques faites par des fonctionnaires chargés d'éclairer les responsables
politiques.
Le choix de limiter la dimension temporelle de ce travail au XVTIIe
siècle n'est pas guidé par un souci chronologique. Je ne vise pas à établir une
«périodisation» significative pour l'histoire des Mapuche. TIs'agit plutôt d'une
démarche heuristique permettant d'établir des frontières temporelles relatives afin
de mieux comprendre comment les Mapuche se comportèrent face aux
Espagnols à une époque donnée. TIse trouve que le XVIlle siècle s'avère être
particulièrement intéressant car la société' mapuche est en train de vivre à cette
époque un certain essor démographique, territorial et culturel.
Cette conception flexible de la chronologie me permettra de faire
quelques sauts en atrière ou en avant dans le temps. Ainsi, on reculera souvent
jusqu'au XVIIe siècle parce que, d'une part, c'est dans ce siècle que le dispositif
espagnol de contact avec les Mapuche se met en place et, d'autre part, parce que
la validité ethnographique des chroniques jésuites du XVIIe siècle s'étend, en
lignes générales, jusqu'au XVIlle siècle. En d'autres occasions, on avancera dans
le temps parce que des processus mis en marche au XVIlle siècle, comme par
exemple l'expansion des Mapuche vers l'est, se prolongent au XIXe siècle, ou
bien parce que des données ethnographiques modernes permettent de mieux
saisir des phénomènes observés au XVIlle siècle.
TI s'agit, au fond, d'essayer de renouveler l'étude du passé des
Mapuche, en ouvrant une perspective plus anthropologique qui dépasse
l'approche purement historique qui a généralement prévalu.
Qui sont les Mapuche ?
Au XVTIIe siècle, les Mapuche ne sont pas désignés en tant que tels.
Les observateurs espagnols se contentent généralement de les appeler «Indiens
de la teITe» ou« Indiens du Chili ». Le terme Mapuche n'apparaît véritablement
dans la littérature ethnographique que vers la fin du XIXe siècle1. Par ailleurs, le
terme Araucano n'est pas non plus utilisé au XVIlle siècle en tant que terme
générique pour se référer à l'ensemble des Mapuche puisqu'il est réservé aux
seuls habitants de la province d' Arauco2, lieu des premiers et des plus étroits
J
C'est apparemment Rodolfo Lenz (1895-1897; 1905-1910, p.477) qui introduit le terme
dans la littérature ethnographique à la fin du XIXe siècJe.
2 Petite partie du pays des Mapuche dont Alonso de Ercilla (1981) avait fait l'un des
théâtres de son poème épique La Araucana, édité pour la première fois en Madrid en 1569.
12contacts entre Espagnols et Mapuche. C'est seulement vers la fin du XVllIe
siècle que le terme Araucano commence à se populariser en Europe en tant que
terme générique3 et à s'appliquer au Chili à l'ensemble des groupes situés entre
les fleuves Bfo-Bfo et Toltén, c'est-à-dire aux habitants de l'Araucanfa4.
Entre deux termes non contemporains à la documentation, Araucano et
Mapuche, j'ai choisi celui qui est reconnu aujourd'hui par ceux qu'il désigne
comme étant leur véritable nom, à savoir Mapuche. Mais, une fois la question du
nom résolue, se pose celle de l'établissement des frontières de cette «unité»
appelée Mapuche.
Il existe, en effet, une définition minimale des Mapuche sur laquelle
tous les auteurs s'accordent, à savoir que les Mapuche habitent l'Araucania,
c'està-dire l'espace que les Espagnols désignèrent, une fois repliés au nord du Bfo-Bfo
à la fin du XVIe siècle, comme le périmètre principal de leur action de
colonisation, comme leur front de conquête. C'est entre les fleuves Bfo-Bfo et
Toltén que se situe ce centre «historique» des Mapuche considérés comme les
«alter-egos» des Espagnols. Cependant, cette définition minimale ne rend pas
compte de l'extension réelle du tenitoire mapuche qui s'étend, au XVllIe siècle,
bien au-delà de l' Araucama.
A la question de savoir si l'on peut considérer les Huilliche de Valdivia,
les Pehuenche des Andes et les Auca ou Moluche de la Pampa comme des
Mapuche, je réponds en termes affumatifs. En effet, on peut considérer
l'ensemble de ces groupes comme des Mapuche puisqu'ils constituent avec ceux
de l' Araucania une unité en termes linguistiques et qu'ils partagent, à peu près, un
même système symbolique. Par ailleurs, ces divers groupes participent d'une
même dynamique sociale; ils se rencontrent, s'affrontent, s'allient et se
mélangent sur des zones de convergence situées hors de portée des Espagnols,
dans les Andes et sur la Pampa.
TI reste, cependant, qu'une caractéristique importante distingue les
Mapuche des basses teITes chiliennes (Araucania et Valdivia) des groupes des
Andes et de la Pampa: les premiers habitent dans des maisons solides de bois et
de paille, pratiquent l'agriculture et sont plutôt sédentaires tandis que les seconds
habitent dans des tentes de cuir, ne pratiquent pas l'agriculture et sont plutôt
nomades. Néanmoins, je ne considère pas cette différence comme suffisante pour
3
C'est apparemment l'abbé Molina (1795) qui diffuse le terme en Europe grâce à son
abrégé d'histoire du Chili publié par la première fois en italien à Bologne en 1787.
4 Il faut préciser que le terme Araucanfa n'est pas utilisé au XVille siècle; on parle
volontiers à l'époque seulement de la «Frontière» ou de la « Frontière d'Arauco ». Il s'agit,
dans le cas des termes Arauco et Araucano (les habitants d'Arauco), d'un phénomène
d'extension terminologique: ils servent tout d'abord à nommer l'espace et les habitants
d'une partie de l'Araucan{a puis toute l'Araucania et ses habitants.
5
J'utilise le terme d'alter-ego afin de mettre l'accent sur le fait que dès le milieu du XVIe
siècle les Mapuche de l'Araucan{a deviennent les ennemis et les interlocuteurs privilégiés
des Espagnols, ce qui a déterminé la place centrale qu'ils occupent dans la documentation
historique.
13établir une distinction ethnique parce qu'elle s'explique par un processus
d'açlaptation écologique né d'un mouvement d'expansion des Mapuche. En effet,
au XVIlle siècle, les groupes de langue mapuche des Andes et de la Pampa sont
soit des migrants mapuches qui s'installent de façon provisoire ou défmitive dans
ces régions, soit des groupes autochtones devenus ou en train de devenir des
Mapuche. n faut tenir compte qu'il existe, à cette époque, un circuit d'échange
qui relie, à travers la Pampa et les Andes, la côte atlantique à la côte pacifique. Ce
circuit est sous le contrôle des Mapuche et met en relation divers groupes qui se
déplacent pour échanger. Ainsi on trouve au XVIlle siècle sur la Pampa non
seulement des pasteurs nomades, mais aussi des agriculteurs-éleveurs sédentaires
du Chili venus, le temps d'une saison, s'approvisionner en bétail.
Les Mapuche, vus par les historiens
C'est sans doute aux historiens chiliens qu'on doit un renouveau des
études sur les Mapuche à partir des années 19806. Cependant, ce qui a intéressé
les historiens chiliens est, en premier lieu, la société chilienne et non pas la société
mapuche. En effet, le courant des « Estudios fronterizos », dont Sergio Villalobos
est le principal tenant, a abordé la question des rapports entre la société chilienne
et la société mapuche dans un esprit de fidélitéaux documents,non pour prendre
la distance nécessaire et mettre en question les certitudes d'une documentation
élaborée dans un but de dominer l'autre, mais pour, finalement, conforter une
vision de progression et de domination sous-jacente dans l'idée de frontière. Au
fond, la conclusion à laquelle arrive Villalobos est qu'au XVIlle siècle, les
Mapuche n'opposent plus une résistance militaire, ce qui équivaut à dire qu'ils
ont déjà accepté la domination politique et culturelle des Espagnols, qu'ils se
trouvent engagés dans une spirale de perte d'identité et de dépendance
progressive qui se reflète notamment dans l'acceptation de traits culturels et de
produits d'origine espagnole. Villalobos perçoit dans le changement des fonnes
de manifestation de la violence et de I'hostilité, dans la complexification des
rapports inter-ethniques, qui ne sont plus, au XVllIe siècle, un simple rapport
militaire, la fin de l'indépendance des Mapuche 7. Mais ce qui intéresse
finalement Villalobos et les historiens de la frontière hispano-mapuche est de voir
comment cette frontière a pu jouer un rôle dans la formation de l'identité
chilienne. Ces auteurs s'interrogent sur l'importance pour la société chilienne du
rapport aux Mapuche sans se situer dans une véritable perspective inter-ethnique;
dès lors les ont tendance à devenir plutôt un décor que des acteurs à
part entière.
6
Relacione~' fronterizas en la Araucan(a. Ouvrage collectif. Santiago: Universidad
Cat6lica de Chile. 1982, 283 p.
7 Villalobos, 1982 a, 1985b et 1995.
14En partant de ces travaux faits par des historiens chiliens sur les
Mapuche en tant que « frontière» du Chili, travaux qui ont abordé principalement
le XVIlle siècle, j'essaierai d'inverser les termes du problème. Car le présupposé
implicite de ces travaux est qu'à partir du moment où la résistance militaire des
Mapuche diminue, moment que Villalobos situe vers le milieu du XVlle siècles,
la domination des Espagnols commence à se concrétiser. Pour ces auteurs, qui dit
rapports pacifiques dit plus de contacts et plus d'échanges. Cette multiplication
des rapports pacifiques devrait donc logiquement profiter à la société qui est
perçue comme dominante. TI s'agirait, dans cette perspective, d'un processus
graduel et progressif faisant entrer petit à petit la société indienne dans l'orbite de
la société coloniale. La multiplication des rapports créerait les conditions d'une
plus grande dépendance économique, politique et culturelle de cette société à
l'égard de son centre de gravité. Dans cette logique, l' afttontement militaire
renvoie à l'idée de résistance et le rapport pacifique à l'idée d'acculturation
progressive.
Le présupposé qui guide ces travaux historiques peut se résumer dans
une formule du type : plus les contacts pacifiques et plus les échanges se
développent entre les Mapuche et les Espagnols, plus les premiers perdent en
indépendance et en identité au profit des seconds.
TIs'agira donc dans ce travail de démontrer que ce présupposé est faux.
On partira ici de 1'hypothèse inverse, à savoir que le développement des contacts
pacifiques et l'intensification de l'échange a apporté aux Mapuche une plus
grande indépendance par rapport aux Espagnols. On s'attachera à montrer que la
frontière du Bfo-Bfo n'est pas en train de disparaître au fur et à mesure qu'on la
transgresse puisqu'elle n'est, finalement, qu'une construction idéologique de la
société coloniale servant à occulter la richesse des rapports sociaux
interethniques issus d'une situation d'échec de colonisation. En effet, les Espagnols
désignaient en tant que frontière deux réalités différentes mais étroitement liées;
d'une part le point où finissaitleur occupation effectivedu tenitoire agricole du
Chili et, d'autre part, le périmètre indigène adjacent, champ d'action de l'appareil
militaro-missionnaire. Or, dans ses deux acceptions, la frontière est considérée
comme quelque chose de provisoire qui va disparaître au fur et à mesure que le
front «civilisateur» avance et se consolide. TIs'agit d'un état transitoire, d'une
étape intermédiaire de la progression du front colonisateur. En réalité, detrière
l'idée de frontière se cache un type particulier d'articulation entre société
coloniale espagnole et société indigène. Dans ce type particulier d'articulation la
société coloniale n' anive pas à imposer sa domination et se trouve, au contraire,
engagée dans un rapport de voisinage et d'échange qui perpétue la stagnation de
son front colonisateur.
TIme semble donc que dans le cas des Mapuche, les rapports sociaux
inter-ethniques ont joué plutôt dans le sens d'un renforcement de l'indépendance
8 Villalobos, 1985a, p.15.
15indigène et non pas dans le sens d'un accroissement de la dépendance. Je pense
que cette hypothèse permet de mieux saisir l'épanouissement culturel,
l'expansion géographique et la vitalité démographique perceptible chez les
Mapuche du XVIlle siècle et, aussi, de mieux expliquer le fait que les Mapuche
soient, encore aujourd'hui, présents au Chili et en Argentine.
TIfaut préciser,enfin,que pour Villalobos,le XVIlle siècleest un siècle
dans lequel domine la «paix» sur la «guelTe» dans les relations
hispanomapuches9. Mais cette affirmation est fondée sur une reconstruction
chronologique faite sur des critères purement militaires; il s'agit notamment
d'une comptabilisation et d'une classification des affrontements hispano-indiens.
Ce choix ne tient pas compte de la multiplicité des formes que peuvent revêtir les
actes de résistance, de leurs conséquences politiques diverses et du déplacement
géographique des fronts de conflits.
Les Mapuche, vus par les ethnologues
La vision statique temporelle ou spatiale des Mapuche a été, sans doute,
l'une des faiblesses des approches ethnologiques, dans le sens où elles ont pensé
la société mapuche soit comme figée dans le passé ou dans le présent, soit comme
une totalité fermée et isolée du monde.
Tout d'abord, on peut reprocher aux travaux pionniers de la fin du
XIXe siècle/début du XXe sièclelo un certain passéisme issQ de l'idée qu'il exista
une sorte« d'âge d'or» des Mapuche au moment de la Conquête. Ces travaux ne
conçoivent l'histoire des que comme une longue marche vers la
décadence. Fidèles à ce prémisse et influencés aussi par l'évolutionnisme
prédominant à cette époque, ces auteurs s'efforcent de recueillir et de cataloguer
des informations ethnographiques, profitant de la présence de ces «survivants »
d'une culture qu'ils considèrent en voie de disparitionll. Un des défauts de ces
travaux est le mélange d'informations historiques de diverses époques et de
données ethnographiques. TIfaut signaler toutefois la validité et la richesse des recueillies dans les oeuvres monumentales de Tomas Guevara12 et du
9
Guillaume Baccara (1996, p.17) a récemment souligné le fait que cette dichotomie
guerre/paix n'est pas significative pour une périodisation du rapport EspagnollMapuche
puisqu'il ne s'agirait pas d'un passage d'une période de guerre à une période de paix mais
d'un changement dans la logique de pouvoir de la société coloniale chilienne, changement
qu'il définit, inspiré par les travaux de Foucault, comme un passage d'un «diagramme
souverain» à un «diagramme disciplinaire ».
10Medina, 1952b [1882] ; Guevara, 1898 ; 1908 ; 1810; 1913 ; Latcham, 1915 ; 1924.
Il
Les mots des titres des ouvrages de Guevara et Latcham sont très suggestifs à cet égard:
Guevara titre son ouvrage de 1913 « Les dernières familles et coutUl1leSaraucanes»;
Latcham parle de « l'organisation sociale et les croyance religieuses des anciens
araucanos » dans le titre de son ouvrage de 1924.
12 ; 1908 ; 1910; 1922.Guevara, 1989
16linguiste Rodolfo Lenz13, ainsi que la précision ethnographique des travaux
moins ambitieux et plus linguistiques du missionnaire capucin AUgustal4 et, ceux
postérieurs, de son confrère Moesbash15.
A partir des année 1940, les Mapuche commencent à éveiller l'intérêt
des anthropologues nord-américains16. TI s'agit de travaux initiés dans une
perspective comparative dont le but principal est de vérifier la validité des
modèles de parenté en cours d'élaboration. Ces travaux s'inscrivent dans le grand
travail de recensement et de classement des cultures indiennes mené par Julian
17.Steward Louis Faron est, sans doute, le dernier et le plus important des
représentants de cette génération d'anthropologues. Le travail de Faron peut être
divisé en deux parties: tout d'abord, celle consacrée à la structure sociale où la
problématique tourne autour de la question de la parenté18 et, ensuite, celle
consacrée au système symbolique où il développe plus profondément le culte des
ancêtres et la cosmovision mapuche19. On peut percevoir dans la première partie
de l'oeuvre de Faron qu'il n'arrive pas à aller plus loin dans son analyse de la
structure sociale parce que, souvent, les données contredisent toute tentative
d'ajuster la société mapuche à un modèle. Par contre, dans la deuxième partie de
son oeuvre, Faron réussit à trouver dans le système symbolique les clés de l'unité
de la société mapuche; une société qui grâce au culte des ancêtres et à une
valorisation morale de la réalité, fondée sur la coexistence du bien et du mal,
élabore un système normatif qui guide le comportement des individus. C'est, par
ailleurs, la deuxième partie de l'oeuvre de Faron qui inspirera les travaux
postérieurs de Grebe sur la cosmovision mapuche20 et ceux plus récents de
Dilleha~l et de Foerste?2.
La critique qu'on peut faire aux travaux de cette génération
d'anthropologues nord-américains est qu'ils tendent à isoler la société mapuche
du contexte historique dans lequel elle a évolué. TIs minimisent ou ignorent
l'importance du rapport historique des Mapuche au monde des Blancs et laissent
croire à une société autosuffisante où le rapport au monde extérieur n'a
d'importance que de façon limitée et secondaire ou bien comme quelque chose
de récent qui constitue plus une déviance qu'une norme.
C'est donc à partir d'une double critique que ce travail se justifie;
critique par rapport à l'approche des historiens qui minimisent la société mapuche
au point de la réduire à un appendice de la société chilienne, critique par rapport à
13Lenz, 1895-1897 ; 1905-1910.
14Augusta, 1907 ; 1916 ;1934 [1910].
15Moesbach, 1973 [1930] ; 1960 [1944].
16
Hallowell, 1943 ; Cooper, 1963 [1946] ; Titiev, 1951 ; Faron, 1956; 1961.
17Handbook of South A,nerica Indians, New York: Cooper Square, 1960 [1946].
18
Faron, 1956 ; 1961 ; 1969 [1961].
19Faron, 1964.
20 ; 1973 ; 1974.Grebe, 1972
21 Dillehay, 1990.
22 Foerster, 1993.
17l'approche des anthropologues qui isolent dans l'espace et dans le temps la
société mapuche et la rendent ainsi non historique.
Pour être complet dans ce survol des auteurs, quelques commentaires
sur les travaux français sont nécessaires. Malheureusement, force es~de constater
que les Mapuche ont rarement attiré l'attention de l'anthropologie française. Mis
à part une étude de Métraux sur le chamanisme mapuche23,il faut attendre les
années 1980 pour que des travaux commencent à voir le jour. TI s'agit
fondamentalement de thèses de doctorat dont la plupart sont des travaux
historiques sur la question de la frontière hispano-mapuche24. Parmi eux, il faut
remarquer la solidité documentaire et la qualité des travaux de Fernando
Casanueva et de Raul Concha et l'effort de synthèse de Francisco Albizu Labbé.
Ces dernières années quelques travaux commencent à poser la question de
l'identité des Mapuche et «revisitent» les données historiques; c'est le cas
notamment de la thèse de Michèle Arrue25 et du travail engagé par Guillaume
Boccara26.
Acculturation, transferts culturels et échange
S'il y a quelque chose qui puisse caractériser les Mapuche et qui leur
donne une permanence historique, c'est, paradoxalement, leur capacité à changer,
à se métamotphoser, à s'adapter. Or, cette capacité de changement et
d'adaptation est perçue par les historiens comme un processus de perte d'identité
ou comme un processus graduel de subordination politique. On est, dans ce cas,
face à un problème d'interprétation de l'attitude adoptée par les Mapuche à
l'égard des Espagnols, attitude qu'on peut qualifier «d'ouverture» et qui se
concrétise notamment par l'adoption et l'adaptation de nombreux traits culturels
espagnols comme par exemple le cheval, le bétail, la culture de certaines céréales,
les prénoms, le vin et l'eau de vie, l'orfèvrerie en argent, les vêtements. On a
défmi ce processus d'assimilation des éléments culturels espagnols comme un
phénomène d'acculturation, concept qui renferme l'idée de domination, ce qui à
notre sens, dans le cas mapuche, ne se justifie pas. En effet, malgré les tentatives
pour donner au concept d'acculturation une certaine neutralité, notamment en
essayant de défmir divers types ou formes d'acculturation27, ce concept reste
tributaire de l'idée de domination et de rapport de dépendance de l'Indien
vis-àvis de l'Européen28.
23
Métraux, 1967 [1942J.
24 Casanueva, 1981 ; Blancpain, 1983; Carvajal, 1983; Albizu Labbé, 1991 ; Concha,
1997.
25Anue, 1992.
26 Boccara, 1998.
27
Bastide, 1970 ; Wachtel, 1974.
28Turgeon, 1996a, p.12.
18C'est pourquoi il me semble que la proposition de Turgeon d'utiliser le
concept de «transferts culturels29 » au lieu d'acculturation est plus appropriée
pour le cas des Mapuche. Pour Turgeon, les «transferts culturels» découlent
d'un rapport de force établi entre ceux qui échangent pour obtenir des biens de
l'autre dans le but de s'affnme~o. Cette mise en avant de la relation d'échange
comme moyen politique pour affirmer une identité me semble intéressante car les
conditions dans lesquelles se produit l'adoption d'un « trait culturel»
déterminent, sans doute, sa fonction sociale. Dans un contexte d'indépendance
politique et tetritoriale, même relative, comme dans le cas des Mapuche,
l'adoption des éléments culturels espagnols ne conduit pas à une perte d'identité
et à une subordination politique. Bien au contraire, cette «accommodation»
culturelle contribue, sans doute, à l'affmnation d'une identité et octroie des
moyens de résistance puisqu'elle sert à alimenter un rapport d'échange qui
perpétue, au lieu de dissoudre, la différence. Les Mapuche reçoivent, mais ils
donnent aussi. Ds acceptent la présence espagnole tant qu'elle ne met pas en
cause leur indépendance. Cette situation est très différente de celle des Indiens qui
se trouvent liés par un rapport de travail (et non pas d'échange) avec la société
coloniale puisqu'il ne peut pas être envisagé sans la présence physique de ceux
qui y sont engagés et que, forcément, ceci signifie un contrôle politique et spatial
plus étroit de la part de la société coloniale. Dans une relation de travail,
l'adoption de «traits culnu-els» espagnols ne peut être vécue que comme une
manifestation supplémentaire du rapport de domination.
Dans le rapport d'échange, au contraire, s'il Y a bien sûr le désir de
dominer l'autre, la société coloniale n'est que l'un des deux termes de la relation
et une marge d'autonomie existe des deux côtés. TIme semble qu'on POUITait dire
de l'échange inter-ethnique ce que Sahlins dit, suivant Mauss, des sociétés
«primitives» :
«La réciprocité est une relation «entre» deux termes. Elle ne dissout pas les
parties distinctes au sein d'une unité supérieure, mais, au contraire, conjugue
leur opposition et, par là même, la perpétue [...] Les groupes alliés par échange
I. »conservent chacun leur force, sinon la disposition à en use,J
Dans le cas mapuche, puisqu'il existe un rapport d'échange avec la
société coloniale, il n'y a pas d'incorporation dans les structures productives et le
rapport politique existant n'implique pas une subordination à l'Etat colonial.
Dans ces conditions, la société coloniale n'est pas en mesure de contrôler
complètement la relation et ne peut pas appliquer facilement les mécanismes de
domination dont elle dispose. Elle a alors recours à la négociation et à l'échange
29Turgeon, 1996a, p.IS.
30 1996a, p.15.
31M. Sahlins, 1984, pp.222, 223.
19comme seul moyen d'exercer une certaine emprise sur ses voisins «primitifs ».
Mais, malgré ses intentions dominatrices, elle se trouve engagée dans une relation
qu'elle n'arrive pas à maîtriser complètement et qui échappe à son contrôle. Au
lieu de tendre vers un approfondissement du rapport de domination, la relation
d'échange le freine, voire le rend précaire, et perpétue ainsi la frontière.
C'est sans doute parce que les Mapuche surent conjuguer pratiques
agricoles et économie pastorale qu'ils furent capables de conserver ce type de
relation. Car dans le contexte américain, les sociétés pastorales arrivèrent à établir
une certaine relation d'échange et d'autonomie avec la société coloniale. Ces
sociétés étaient mieux placées que les sociétés agricoles sédentaires pour garder
des marges d'autonomie importantes puisque plus mobiles et tournées vers la
production de biens facilement transportables et échangeables chez les Blancs:
cheval, bétail, viande, cuir, laine.
C'est l'échange, sous ses divers visages, qui domine cette frontière au
XVIIIe siècle, tantôt quand il s'agit de faire la guerre, tantôt quand il s'agit de
conclure la paix. L'action guerrière cherche, des deux côtés, non pas à conquérir
le territoire de l'autre ou à l'éliminer physiquement mais plutôt à s'approprier, de
. façon temporaireou définitive,les biens de valeur (animaux,objets, individus)de
l'autre. Par ailleurs, aucune forme de contact politique ou d'action
d'évangélisation ne peut être envisagée par les Espagnols sans l'octroi de dons
(nourriture, boisson, objets). Enfm, les rapports sociaux informels et spontanés
entre Espagnols et Mapuche sont aussi dominés par l'échange et ils oscillent entre
deux pôles: l'un pacifique qu'on appelle «commerce» et l'autre violent qu'on
appelle« vol ».
TIme semble que le fait d'avoir pensé le rapport Espagnol/Mapuche en
termes de « frontière» dans un sens étroit a conduit à une méconnaissance de ce
rapport. Souvent la frontière a été conçue comme une «non relation» (barrière
insurmontable) ou comme relation purement «négative» (lieu d'affrontement).
De sorte que, quand les rapports inter-ethniques deviennent plus complexes,
comme c'est le cas de la relation hispano-mapuche du XVIIIe siècle, on suppose
que cette relation dite frontalière est en train de se défaire, les contacts se
multipliant et ne se posant plus en termes purement négatifs. On en conclut que,
s'il Y disparition de cette «non relation» ou de cette «relation purement
négative », c'est qu'il commence à y avoir domination de la société coloniale sur
la société indienne; on parle «d'acculturation ». Je réfute cette proposition et
soutiens que c'est justement la multiplication des contacts avec les Espagnols qui
octroie aux Mapuche les moyens de mieux résister, notamment en mettant à leurs
service des «transferts culturels» récontextualisés et incorporés à leur univers
culturel.
20A propos des sources
Au regard de la masse considérable de documents et de travaux publiés
concernant directement ou indirectement les Mapuche, il est difficile d'imaginer
qu'il puisse exister des données ethnographiques importantes qui n'aient pas été
répertoriées à ce jour. Les recherches bibliographiques menées dans le cadre de la
préparation de la thèse dont est issu ce livre ont montré que les références les plus
importantes restaient limitées, ~algré le travail d'archives considérable de
certains auteurs. J'ai donc fait le choix d'essayer de mieux exploiter la
documentation déjà connue, mais riche de sens, au lieu de me lancer dans des
longues recherches de documents dont le contenu, de toute évidence, n'allait pas
bouleverser les connaissances existantes sur les Mapuche.
Je n'ai pas pour autant exclu tout travail sur les archives. Ainsi, un
séjour à Séville m'a pennis de consulter l'Archive des Indes et de rassembler une
documentation administrative axée sur trois thèmes: rebellions indiennes, traités
de paix et missions. TIs'agit de rapports et dossiers envoyés par les gouverneurs
et l'Audience du Chili au roi d'Espagne. Ce travail d'archives a pu être complété
par des consultations ponctuelles des archives chiliennes et de la British Library.
Concernant la documentation publiée, j'ai pu consulter, dans les
bibliothèques parisiennes, les principales collections, aussi bien chiliennes
qu'argentines. TIfaut souligner que les écrits jésuites restent, de par leur qualité
ethnographique, la référence fondamentale. Les écrits jésuites du XVlle siècle,
ceux de Luis de Valdivia, d'Alonso de Ovalle et, surtout, de Diego de Rosales
ainsi que le récit de captivité du militaire Francisco Nunez de Pineda, constituent
les textes fondateurs de l'ethnographie mapuche, source d'inspiration et référence
principale des auteurs postérieurs. Au XVIIIe siècle, mis à part les Jésuites, on
trouve quelques historiens chiliens parmi lesquels le plus important est, sans
doute, Vicente Carvallo de par le détail des informations qu'il donne sur des faits
auxquels il participe en tant que militaire au cours de la deuxième moitié du
XVIIIe siècle. A partir des années 1770, les rapports des Franciscains apportent
plus d'infonnations sur l'état du travail missionnaire en Araucanfa et en Valdivia.
TIfaut également mentionner, parmi les sources du XVIIIe siècle, quelques récits
de voyage et rapports de mission: tout d'abord le récit du français Freizer au
début de ce siècle, puis les rapports du procureur de l'Audience de Santiago, J.
Salas, et du gouverneur, M. Amat y Juinent, au milieu du siècle et, finalement,
celui de l'explorateur de la route transandine, Luis de la Cruz, au début du XIXe
siècle.Quant aux écritsjésuites du XVITIe siècle,il faut soulignerl'importance de
l'histoire de la Compagnie de Jésus, abusivement attribuée au Père Miguel de
Olivares, et les travaux linguistiques et ethnographiques des Pères Havestadt et
Febres.
21Ce travail est divisé en quatre grandes parties qui ne sont pas des
séquences chronologiques mais des unités thématiques.
La première partie se compose de deux chapitres et sert à situer les
Mapuche en termes historiques et sociologiques. Le chapitre premier est une
synthèse historique qui nous pennet de saisir les changements vécus par les
Mapuche au niveau des activités productives, du tenitoire occupé et des rapports
avec leurs voisins de l'est. Le deuxième chapitre présente des éléments de leur
organisation sociale qui déterminent leur façon de réagir face aux Espagnols; il
s'agit fondamentalement d'un système à plusieurs niveaux de regroupement
social dont chacun constitue un ensemble politico-rituel et non pas forcément une
communauté résidentielle.
La deuxième partie analyse des moments importants de la relation
hispano-mapuche du xvme siècle; fondamentalement, les tentatives de
domination espagnole et les réactions indiennes. On se situe dans cette partie plus
du côté espagnol de la frontière afin de mieux saisir la difficulté que rencontrent
les Espagnols du xvme siècle pour faire face aux Mapuche. On montre
comment hostilités et négociations alternent dans la relation Espagnol/Mapuche
et constituent presque un système institutionnalisé.
La troisième partie analyse les divers aspects de la relation
hispanomapuche: traités de paix, guelTe, missions et commerce. TI s'agit de montrer
comment ces divers aspects tendent plus au renforcement qu'à l'affaiblissement
de l'autonomie des Mapuche et de voir comment ils se trouvent dominés par une
logique de l'échange qui donne aux Mapuche des moyens de résistance.
Enfin, la qua1rième partie est une interprétation de la façon dont les
Mapuche du xvme siècle conçoivent leurs rapports avec le monde espagnol. On
analyse les manifestations d'une certaine logique bipolaire présente chez les
Mapuche du xvme siècle aussi bien dans l'organisation politique que dans la
conception de l'espace et de l'univers. On montre aussi comment cette logique
rend possible l'intégration de l'Espagnol dans le monde mapuche sans le
bouleverser.
22PREMIÈRE PARTIE
LES MAPUCHE DANS LE CONTEXTE COLONIALCHAPITRE PREMIER
LES MAPUCHE ET LEUR TERRITOIRE DANS LE CONTEXTE
COLONIAL
1. Les Mapuche et leur tetritoire, quelques précisions
Que les Mapuche ou Araucans1 n'aient pas toujours c,ccupé le même
tetritoire est un problème qui alimente depuis longtemps les polémiques sur la
façon de définir les Mapuche ou Araucans et leur tenitoire. Elles ont été
compliquées par les différences tenninologiques utilisées à différentes époques
pour désigner divers groupes, différences qui relèvent tantôt de simples
distinctions géographiques tantôt de particularités culturelles plus au moins
significatives.
Par ailleurs, les auteurs qui se sont intéressés à l'histoire des Mapuche,
en particulier ceux de la fm du XIXe et début du XXe siècle, l'ont souvent fait en
les considérant plus comme des survivants d'une race et d'une culture archaïques
que comme des acteurs historiques à part entière. En ce sens, on s'intéressait
souvent, à l'origine, aux formes les plus «pures» de la culture plus qu'aux
changements vécus au cours des siècles de contact avec le monde espagnoe.
Afin d'éviter les ambiguïtés, on commencera, donc, en apportant
quelquesprécisionpréliminaires.
Tout d'abord, il faut signaler que le tetritoire des Mapuche de la
période dite «historique» - c'est-à-dire celle qui commence à l'arrivée des
Espagnols - se situe, grosso modo, au sud du fleuve Bio-Bio3. Non pas que les
1 On utilisera les termes Mapuche et Araucan comme synonymes, avec toutefois une
préférence, ainsi qu'on l'a précisé dans l'introduction, pour l'emploi du terme Mapuche qui
correspond à l'auto-définition actuelle du peuple indien dont il est question ici. RappeIlons
que le terme Mapuche apparaît peu utilisé avant la fin du XIXe siècle.
2
Parmi les pionniers de ce type d'études, il faut signaler: José Toribio Medina, Los
erAbor(genes de Chile [1 éd. 1882], Santiago: Fondo Medina, 1952(b); Tomas Guevara,
Historia de la civilizacion de Araucan(a, Santiago: Imp. Cervantes, 1898; Ricardo
yLatcham, La organizacion social las creencias religiosas de los antiguos araucanos,
Santiago: Imp. Cervantes, 1924.
3 Le B£o-B£o sert de point principal de référence mais, en réalité, jusqu'aux premières
décennies du XVille siècle, le territoire sous contrôle mapuche s'étendait jusqu'au fleuve
Claro et comprenait toute l'île de la Laja.Indiens vivant au moment de l'arrivée des Espagnols au nord du Bfo-Bfo ne
puissent pas être considérés comme des Mapuche - il ne s'agit pas ici d'une limite
proprement ethnique, tout au moins au départ - mais du fait que ces Indiens du
nord du Bfo-Bfo furent intégrés rapidement aux structures coloniales et que,
même s'ils réussirent à garder une certaine identité ethnique et linguistique, ils
fIrent néanmoins partie du teITitoire sous domination espagnole.
On précisera, toutefois, qu'avant l' an1vée des Espagnols au milieu du
XVIe siècle, l'aire linguistique et culturelle identifiable aux Mapuche couvrait
l'ensemble des basses telTes fertiles du Chili. Cependant, les groupes situés au
Chili central étaient en train d'être incorporés à l'empire Inca. Ainsi à l'arrivée des
Espagnols, il existait déjà une différenciation entre les groupes sous influence
Inca, principalement ceux vivant au nord du fleuve Mawe, et les groupes plus
méridionaux qui paraissaient, aux yeux des Espagnols, comme plus farouches et
difficiles à soumettre.
Cela dit, en dehors de leur limite avec le royaume du Chili, les
frontières du telTÎtoire des Mapuche de la période «historique» sont
assezdifficiles à établir. n faut préciser qu'est abordée là une question souvent laissée
sans réponse par les araucanistes, qu'on POUITaitrésumer dans l'intelTogation
suivante :
Le tenitoire des Mapuche se limitait-il sewement à l'Araucanfa
(tenitoire compris approximativement entre le fleuve Bfo-Bfo par le nord et le
fleuve Toltén par le sud), ou bien s'étendait-il plus au sud et plus à l'est?
La réponse à cette question dépend du fait de considérer les groupes
araucanophones voisins des Mapuche de l' Araucanfa comme des Mapuche ou
non: on est confrontés là au problème de l'utilisation des «étiquettes» ou des
terminologies servant à désigner les groupes ethniques. Deux possibilités restent
ouvertes, d'après l'utilisation qu'historiens et anthropologues ont donnée au
terme mapuche :
- La première consiste à considérer comme Mapuche l'ensemble des groupes
Indiens parlant la langue mapuche (le mapudungu). C'est le sens donné au terme
par Rodolfo Lenz à la fm du XIXe siècle dans ses «Estudios Araucaoos4 ».
- La deuxième possibilité est de considérer comme Mapuche seulement les
groupes auraucanophones habitant l'Araucania. Choix qui s'explique par des
raisons historiques car les Mapuche de l' Araucania constituèrent pendant la
période coloniale le noyau démographique indien le plus important du Chili. De
ce fait, ils devinrent les interlocuteurs privilégiés des Espagnols, les mieux connus
et les plus proches. C'est en se référant à ce noyau mapuche de l' Araucanfa que
4
Rodolfo Lenz, 1895-1897. Dans son dictionnaire étymologique (1905-1910, p.477), Lenz
précise: «Mapuche: ainsi se nomment les Indiens qu'au Chili on appelle généralelnent
Araucanos et en Argentine Pampas».
26l'Abbé Juan Ignacio Molina popularisa en Europe le tenne Araucano dans les
années 17805.
Panni ces deux possibilités, on a choisi ici la première, ce qui amène à
considérer les Mapuche comme l'ensemble des groupes indiens araucanophones
du Chili, des Andes et de l'Argentine.
Posée en ces termes, la question de détenniner avec précision les
frontières « indiennes» du territoire des Mapuche devient plus complexe puisque,
s'il est vrai que le noyau le plus connu des Mapuche de l'époque coloniale
habitait l'Araucanfa, il n'est .pas moins vrai, d'une part que les Mapuche
occupaient également les basses terres ouest-andines jusqu'à l'archipel de Chiloé
et, d'autre part, qu'ils vécurent un fonnidable processus d'expansion vers l'est,
tout d'abord vers les Andes, puis vers la Pampa et le nord de la Patagonie.
2. Les Mapuche du Chili, entre agriculteurs et pasteurs
Les Mapuche ont été considérés traditionnellement comme un peuple
d'agriculteurs6. Originaires des basses terres fertiles du Chili, ils disposaient de
certaines vallées et plaines dégagées très productives, comme par exemple les
régions du fleuve Imperial7.
Cependant, ces dernières années, on a surtout insisté sur le caractère
réduit et récent des pratiques agricoles des Mapuche de la période
préa.hispanique. On parlé de « stade proto-agricoles» ou « d'agriculture
naissante9 » ; Dillehay préfère parler de pratiques d'horticulture et d'agriculture
5
Abbé Juan Ignacio Molina, COl1lpendio de la HÜ.toria Civil del rey"o de Chile: Parte
~'egu1tda, Madrid: Antonio de Sancha, 1795 [1787], p.13.
6 Ainsi par exemple Latcham (1924, p.28) affirme que les Mapuche pratiquaient une
agriculture très intensive.
7 La description que fit le conquistador Pedro de Valdivia en 1551 de l'aire côtière du fleuve
Imperial laisse croire en une agriculture florissante, il dit notamment: « Es toda UIlpueblo e
una simentera Y una mina de oro, Y si las casas no se ponen unas sobre otras, no puedell
caber en eUa mas de las que tiene : prospera de ganado COlllOlo del Peru, con una Lana
que le arrastra por el suelo : abu11dosa de todos los ",antenimiel1tos que sielllbran Los
papas, quinoa, ",are, ajl y frijoles[...] ».indios para sus sustentacion, asi conlO "zaiz,
« Lettre à l'Empereur Carlos V, Concepci6n 25 septembre 1551 » in : Crônicas del reino de
Chilel Francisco Esteve Barba (éditeur). Madrid: Atlas, 1960, p.60.
8 Ainsi José Bengoa (1985, p.17) affirme: « Los ntapuches se encontraban en un estadio de
desarrollo proto-agrario, esto es, conoclan la reproducciôn de ciertas especies vegetales
en pequena escaLa, pero no hablan desarrollado aûn una agricultura propia11lente tal ».
Idée aussi partagée par Carlos Aldunate (1982, p.70) qui précise: «El hecho de que a
nlediados del siglo XVI el "lapuche ya conozca una media docena de cultlgenos Y les dé
denominaciôn propia en su lengua, no significa necesariament la practica de una
actividad agrlcole permanente, ni menos sedentaria».
9
Pour Villalobos (1995, p.27) au moment de l'arrivée des Espagnols, les Mapuche étaient
des agriculteurs et éleveurs «naissants» qui avaient abandonné la vie nomade à une époque
27sur brûlis combinées à des activités de pêche, chasse et cueillette pratiquées par
une population réunie en petits noyaux plus au moins permanents cultivant le
maïs, les pommes de terre et aussi les fèves, les calebasses, le madi10, le piment,
le quinoa et quelques autres légumes11 .
TI semble important de souligner que ce caractère «réduit» et «non
dominant» des pratiques agricoles des Mapuche pré-hispaniques n'est pas
forcément la manifestation d'une adoption récente des techniques de culture mais,
peut-être, la d'une adaptation de ces techniques à un milieu
écologique qui présentait d'autres possibilités. TIest intéressant à cet égard de
constater que, jusqu'à leur réduction défmitive dans des réserves (les reducciones
dans le sens moderne du terme) au dernier quart du XIXe siècle, les pratiques
agricoles ne peuvent pas être considérées comme dominantes chez les Mapuche
(par rapport à l'élevage), et que c'est seulement après ce cantonnement forcé qu'ils
devinrent de véritables paysans12.
Cette diversification non agricole des Mapuche a été, sans doute,
conditionnéepar les caractéristiquesde leur territoire.En effet, ce qui caractérise
les basses terres humides du sud du Chili n'est pas l'existence d'amples plaines -
comme le laisse penser le nom de plaines (llanos) que leur donnèrent les
Espagnols - mais la coexistence de ces basses terres avec des masses
montagneuses longitudinales assez hautes (cordillère des Andes et cordillère de la
côte) et de quelques prolongations transversales de ces chaînes. TIs'agit donc d'un
tenitoire avec des variations sensibles d'altitude et souvent entrecoupé par de
nombreux cours d'eau plus au moins torrentueux et profonds.
Ces conditions écologiques donnent la possibilité d'atteindre assez
facilement divers « étages ». Ainsi par exemple, sur la plaine côtière
de l'Araucarua, en parcourant quelques dizaines de kilomètres, on peut se
déplacer du littoral aux hautes montagnes de la cordillère de Nahuelbuta.
Egalement, sur le bassin intérieur (dit plaine ou vallée centrale) de l' Araucania on
peut atteindre facilement vers l'ouest le versant oriental des montagnes de
Nahuelbuta et vers l'est les contreforts andins.
Le littoral d'un côté, la chaîne andinè de l'autre et au milieu une
cordillère côtière assez élevée (Nahuelbuta) pe~ettaient donc, sans doute, aux
habitants de }'Araucama de tirer profit aussi bien des ressources marines et
agricoles des basses terres que des possibilités de chasse et de cueillette des
hautes montagnes, notamment de la cueillette du pignon, le fruit de l'araucaria
pas très éloignée. Rodolfo Casamiquela (1996, p.161) définit les Mapuche comme des
cultivateurs mi-sédentaires utilisant des techniques agricoles relativement primitives.
lOMadi : plante mielleuse dont les Mapuche tiraient de la graine une sorte d'huile. Cf.
Rodolfo Lenz, 1905-1910, p.461.
IITom Dillehay, 1990, pp.38, 39.
12Pour Guevara (1908, p.t 86) la prédominance de l'élevage sur la culture de céréales se
manifeste dès le XVIe siècle et dure jusqu'à la subordination définitive des Mapuche en
1882.
28(araucaria imbricata), conifère d'altitude qui était abondant dans la cordillère de
Nahuelbuta et sur le versant occidental des Andes méridionaux, à partir du lac
Laja (un peu plus au nord du Bfo-Bfo).
Par conséquent, il serait possible d'interpréter le degré limité des
pratiques agricoles des Mapuche pré-hispaniques, non pas en termes de « retard»
ou de « méconnaissance» des technique agricoles, mais plutôt en termes de choix
technique fait dans un contexte écologique particulier.
Cette tendance à une diversification plus qu'à une spécialisation
agricole des Mapuche se verra confinnée par la suite, pendant la période
coloniale, et cela malgré l'action des Espagnols tendant à intégrer les Mapuche
dans des structures de domination liées profondément à l'agriculture. Ainsi par
exemple, la tentative du XVIe siècle de réduire les Mapuche au régime des
encomiendas (distributions des Indiens parmi les propriétaires espagnols) ne
réussit pas à créer au sud du fleuve Bfo-Bfo des zones d'exploitation agricoles
liées à l'économie coloniale. Par la suite, il n'y a pas eu non plus de « contagion»
des pratiques agricoles européennes et les Mapuche réussirent à ne pas être trop
dépendants de l'agriculture.
En réalité, les Mapuche de la période coloniale pratiquèrent une
agriculture vivrière limitée à la production de quelques légumes destinés à la
consommation interne des unités domestiques. Par contre, ils s'adonnèrent de
façon beaucoup plus importante à l'élevage du gros et du petit bétail et à la
fabrication de tissus (des ponchos). Une partie du bétail et des tissus ainsi
produits fut destinée à l'échange et constitua une source importante de richesse et
de prestige. Au contraire, la culture de la terre ne semble pas être devenue chez
les Mapuche de la période coloniale une activité productrice de richesse et de
prestige.
TIfaut dire que cette non spécialisation paysanne des Mapuche de la
période coloniale est en étroite relation avec les possibilités offertes par
l'adoption du bétail européen: cheval, bœuf et mouton. En effet, avant l'anivée
des Espagnols, les troupeaux de camélidés, les hueque (sûrement des lamas),
étaient assez réduits et destinés principalement aux rituels. L'adoption du bétail
européen, qui se répandit très rapidement, permit un élevage à une échelle
beaucoup plus vaste. Ainsi, l'élevage du mouton permit le développement de
l'industrie du tissage grâce à la production importante de laine, l'adoption du
cheval changea profondément la façon de se déplacer et de faire la guerre et
l'élevage du bœuf aida sensiblement au développement des rapports d'échange
inter-ethniques.
Mais il faut aussi ajouter que cette alternative pastorale ouverte par
l'adoption du bétail européen se trouva renforcée par la pression militaire exercée
par les Espagnols au cours des XVIe et XVIIe siècles. En effet, à cette époque,
l'action militaire des Espagnols poussa les Mapuche non pas à la sédentarisation
mais à une sorte de transhumance entre les basses terres agricoles et les zones de
refuge montagneuses. Car, face aux expéditions militaires estivales des Espagnols
29pour chasser des esclaves ou s'approprier et détruire les récoltes, les Mapuche
réagissaient en abandonnant leurs telTes de cultures afin de se replier dans les
zones montagneuses difficiles d'accès où ils pouvaient survivre grâce à l'élevage,
la chasse et la cueillette.
Enfm, il faut préciser que ces facteurs « historiques », nés de la présence
espagnole, sont à mettre aussi en relation avec des facteurs plus «structurels »,
qui relèvent d'une certaine continuité de l'organisation sociale et politique des
Mapuche. TIs'agit du caractère «diffus» de l'occupation du sol, d'une tendance
cen1rifuge à l'éparpillement des unités de résidence. On pourrait dire que la
devise des Mapuche était (et est encore) d'éviter à tout prix la concentration
spatiale: pas de village, a fortiori pas de noyau urbain chez eux.
Ainsi, au XVIlle siècle, un système particulier d'occupation du sol des
basses terres humides et fertiles du sud du Bfo-Bfo est repérable. Les Mapuche
habitent de façon dispersée aussi bien dans les plaines à forte production agricole
que dans les vallées et terrains accidentés des versants montagneux. Ds pratiquent
tantôt une agriculture et un élevage sur des terrains dégagés, tantôt une agriculture
réduite sur des clairières dans les bois et un élevage transhumant. Durant l'été
(décembre-mars), sec et tempéré, ils se déplacent volontiers vers les montagnes,
entreprenant parfois de longs voyages à caractère commercial ou guenier ; l'hiver
(juin-septembre) pluvieux et froid, ils restent cantonnés sur leurs terres. Mais les
choix ne sont pas uniformes, il existe une diversité de réponses possibles qui
dépend des circonstances historiques et des particularités du tenitoire de chaque
groupe.
Vicente Carvallo donne quelques informations concernant les
particularités régionales dans les dernières décennies du XVIlle siècle. Sur le
Lafquen-vutanmapu (plaine côtière de l'Araucama), il signale que la production
de pommes de terre l'emportait sur le blé et l'orge et que le bétail bovin et ovin
était très bien engraissé13 mais, sur sa partie nord (entre Colcura et Arauco), où la
bande côtière est montagneuse, l'agriculture n'était pas pratiquée et, outre
l'engraissage d'animaux, la pêche constituait une ressource importante14. La partie
de l'Araucanfa située entre les fleuves Imperial (Cautfn) et Toltén était la plus
fertile, et sur la côte, la pêche était abondante15.
Quant au LeljUn-vutanmapu (plaine intérieure de l'Araucanfa), Carvallo
signale que les Indiens s'étaient éloignés des proximités du Bfo-Bfo et que les
vecinos de Santa Juana et Nacimiento profitaient, en temps de paix, de ce
telTÎtoire pour l'élevage de leurs troupeaux et pour leur culture de blé. TIsignale
également l'existence de forêts d'araucarias sur les montagnes de Nahuelbuta, qui
produisaient en abondance le pignon, la pomme de pin que les Indiens utilisaient
13 Vicente Carvallo Goyeneche, Descripcion historico-jeograjica del reino de Chile:
Segunda parte, CHCh vol. 10, 1876, p.170.
14
Carvallo, CHCh voL 10, 1876, p.172.
15 CHCh vol. 10, 1876, p.172.
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