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Les Marabouts de l'arachide

De
280 pages
La Confrérie mouride et les paysans du Sénégal.
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LES MARABOUTS DE L'ARACHIDE

La confrérie mouride et les paysans du Sénégal

La première édition de cet ouvrage a paru en 1980 aux éditions Le Sycomore

@ L'Harmattan, 1988 ISBN: 2-7384-0277-1

JEAN COPANS

LES MARABOUTS DE L'ARACHIDE La confrérie mouride et les paysans du Sénégal

Ouvrage publié avec le concours du C.N.R.S.

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Pol~technique 75005 Paris

SOMMAIRE
AVERTISSEMENTS. REMERCIEMENTS. Chapitre 1: Chapitre 2: Chapitre 3: DEUXIEME
Chapitre 1:

. . .. . . . .. . . . .. . . . . . . .. . .. .. . .. . . . ..................................

11 13

PREMIERE PARTIE: TEXTES ET TERRAINS. . . . . . . . .
ENQUETES LECTURES ET RELECTURES. . . . . . . . . . . . . . PAYS, PAYSAGES ET PAySANS PARTIE: LA FORMULE MOURIDE
.... LES LOIS DE L'HISTOIRE.

19
21 31 55 73
75

Chapitre 2:

LA SOCIETEVILLAGEOISE.. . . . . . . . . . . . . . .

.. . . . . . . . . . .
......

101

TROISIEME PARTIE: DE LA TERRE AU CIEL. Chapitre: 1 LES TRAVAUX DES CHAMPS Chapitre: 2 LES CONTOURS DE LA FOI Chapitre: 3 LES MARABOUTS A L'ŒUVRE

125 127 157 173 201 203
221 237 259

QUATRIEME PARTIE: LE FIN MOT DE L'HISTOIRE. Chapitre 1: LA PRESENCE DE L'ETAT Chapitre 2: REPRODUCTION ET TRANSFORMATION

DE LA CONFRERIE. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
POSTFACE: ANNEXE: LA CONFRERIE ET LE NOUVEL ORDRE LES MARABOUTS DE L'ARACHIDE

POLITIQUE NATIONAL. . . . . . . . . . . . . . . . . . . EN DEBAT. . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . .
...................................

BIBLIOGRAPHIE.

275

LISTE DES TABLEAUX 1 - Les écarts pluviométriques du Bassin arachidier 2 - Taille et évolution de la population des villages de l'arrondissement de N'Dame 3 - Les ethnies des arrondissements de Darou Mousty, N'Dame et Kael 4 - Nombre des Keur et population de Missirah et de ses
hameaux

p. 62 p. 66 p. 67

..

... p.

70

Sociologie de la migration Les grandes catégories sociales La concentration foncière Pourcentage des ~randes catégories de bénéficiaires du travail agricole 9 - Travail masculin et travail féminin 10 - Les échanges de travail Il - Catégories de dépenses de travail et typologie des statuts sociaux 12 - Date des opérations culturales sur les champs maraboutiques 13 -Répartition des allégeances maraboutiques dans la zone

5 6 7 8

-

p. 105 p. II 7 p. 121 p. 130 p. 131 p. 132 p. 137 p. 148

d'enquête

~

p. 179

14 - Positions des marabouts par rapport à la communauté villageoise et au taalibe p. 180 15 - Origines sociales des élèves primaires de Missirah d de Touba Fall (1949-1969) p. 218 16 - Comparaison des unités JI10urides de production P. 245

A Kodé Babou et Cheikh Gueye, décédés accidentellement sur la route de Touba, le 1er mars 1975. Ce travail qui est d'abord le leur.

Avertissements

Dans lequel il se passe des choses qui méritent vraiment la peine d'être racontées.

Qui laisserale lecteur dans
indécision peut-être

une

regrettable.

Jules Verne]

PREMIÈRE

ÉDITION

(1980)

Les matériaux de terrain qui sont à la base de cette étude ont été recueillis lors d'une enquête menée entre 1967 et 1969. C'est dire que notre description est datée historiquement. Elle n'échappe en rien à la règle commune des recherches anthropologiques qui est de refléter une certaine situation historique. Pour de multiples raisons, les unes bonnes les autres mauvaises (ou du moins très subjectives), nous n'avons pas actualisé les données du corps du texte qui correspond à une version très allégée d'une thèse de doctorat de troisième cycle soutenue en 19732. Toutefois on trouvera à la fin de cet ouvrage des éléments qui permet-, tront de se faire une idée assez précise de l'évolution plus récente de la confrérie mouride. Nous avons préféré procéder ainsi par honnêteté scientifique. Certes l'expression est galvaudée, mais en reportant en postface les informations et 'réflexions nouvelles, nous pensons laisser le lecteur juge, du moins en partie, de la validité de notre démonstration pre~ mière qui ne semble pas devoir être fondamentalement .remise en cause. . Deux retours sur le terrain en 1973 et 1976, la rédaction d'un certain nombre d'articles déjà publiés justifient une telle démarche.

RÉÉDITION

(1988)

Cette réédition ne peut que confirmer la relativité historique du travail que l'on va lire. Bien moins armé qu'en 1980 pour actualiser l'analyse par une nouvelle postface je n'ai fait qu'une liste d'errata. Les études de l'islam africain, de l'ouest comme de l'est, constituent maintenant un domaine tout à fait respectable et qui semble pour asseoir sa réputation vouloir traiter de thèmes classiques3. Bien que poursuivant toujours des recherches sur la société sénégalaise, j'ai abandonné totalement et la paysannerie, et la confrérie. Je ne sais donc pas comment cette thèse, qui après tout a quinze ans d'âge, s'intègre dans les préoccupations d'aujourd'hui. Mon "expatriation" en Afrique orientale depuis deux ans et demi explique aussi peut-être ce sentiment. Mon nouvel éditeur m'a suggéré de publier, en annexe, le débat dont mon livre avait fait l'objet dans les pages de la revue Politique Africaine en 1980. J'ai accepté et je remercie mes trois collègues ainsi que le rédacteur en chef de la revue de bien avoir accepté la reproduction de ces quelques pages. Ma réponse à ces premières critiques n'anticipe aucune réponse à d'éventuelles nouvelles critiques. Mais je crois savoir que la confrérie mouride reste figée dans sa nouvelle image des années 1960-1970. Si les marabouts de l'arachide n'existent plus, il conviendrait malgré tout d'apprécier le sens des changements des dix dernières années. Cette réédition est dédiée à celles et ceux qui se lanceraient dans cette aventure, certainement aussi passionnante que la nôtre, vingt ans après!
1. Titres des chapitres XV et XVI de Robur le Conquérant. 2. Stratification sociale et organisation du travail agricole dans les villages Wolof mourides du Sénégal, 2 volumes ronéotés, Université de Paris V. 3. Voir F. Constantin (études réunies par) Les voies de l'Islam en Afrique orientale, Karthala, 1987; C. Coulon, Les musulmans et le pouvoir en Afrique noire, Karthala, 1983 ; M. Magassouba, L'Islam au Sénégal. Demain les mollas?, Karthala, 1985; "Les défricheurs de l'Islam en Afrique occidentale", Revue Canadienne des études africaines. Voir aussi la revue, Islam et Société au Sud du Sahara, n° l, 1987, Éditions de la M.S.H., Paris.

.

REMERCIEMENTS Remerc:er: Rendre grâce. Venez remercier un père qui vous aime, Rac. Fig. Remercier une chose, attribuer à une chose quelque effet. Il peut remercier l'avantage qu'il a de vous appartenir, Mo!. Refuser honnêtement... Ironiq. Je vous remercie de vos conseils, se dit pour exprimer qu'on n'est pas disoosé à les suivre. Fig. Congédier, destituer honnêtement. Remercier des employés. E. Littré4 Nous tenons à remercier ici Claude Meillassoux qui nous a suggéré la confrérie mouride comme objet de recherche et Georges Balandier qui a suivi les méandres de ce travail. Nous devons à l'O.R.S.T;O.M. et au C.N.R.S. d'avoir pu bénéficier des moyens matériels, financiers et humains indispensable~ à la

4. Article remercier, Petit Littré, Hachette-GalIimard, 1969, p. 1916.

14 réussite de toute enquête de terrain. Celle-ci fut menée de façon interdisciplinaire. C'est pourquoi les résultats de nos recherches, tout en étant le fruit d'une réflexion personnelle, découlent également d'une pratique collective d'enquête et de discussions. Nous remercions tout particulièrement Philippe Couty et Jean Roch (économistes) avec qui nous avons travaillé en collaboration étroite sur les mêmes terrains ainsi que J.M. Gastellu, G. Rocheteau (économistes) et B. Delpech (psychosociologue), membres de la même équipe mais travaillant sur d'autres terrains. Le Khalife général des mourides, feu El Hadji Falilou M'Backe a permis a toute l'équipe (et avec humour) de chercher à tout savoir sur les mourides. Il va sans dire que ces travaux ont bénéficié également de la bienveillance et de l'intérêt des autorités administratives sénégalaises, de MM. les Préfets de M'Backe et de M. Sidi N'Diaye, à l'époque chef de l'arrondissement de N'Dame. Les cadres et agents des différents services de cet arrondissement nous ont souvent été d'un précieux secours5 ainsi que le personnel départemental de la S.A.T.E.C.6, notamment Messieurs A. Kane, J.M. Joly et Apac et notre ami, Moustapha Fall, vulgarisateur à Missirah. Mais je tiens surtout à remercier Serigne M'Backe Nioro, l'un desmarabou ts de Missirah, qui avait déjà servi, sans que nous le sachions en choisissant son village comme l'un des lieux d'enquête, d'informateur privilégié à notre collègue britannique D. Cruise O'Brien. Sa pratique de marabout éclairé, sa culture et son sens du relativisme historique en font un homme à tous égards exceptionnel que renforcent une gentillesse, une simplicité et une modestie peu courantes chez les marabouts. Enfin nos enquêteurs dévoués et à l'initiative parfois exubérante mais toujours nécessitée par la "bonne cause" méritent plus qu'un remerciement d'usage. Il faut rappeler qije Uusqu'à présent et sauf exceptions) sans enquêteurs l'anthrppologue est un très mauvais voyeur et que l'évidence de c~rtains silences ou 'de certains discours pose souvent de nouvea~x problèmes que nbs esprits occidentaux n'arrivaient pas à discerner. MM. Kodé Babou et M'Ba'ye Dieye furent plus que des

'

S. Notamm~nt les agents sanitaires des dispensaires de Missirah et Touba Fat{, MM. Cissé Karamo, Louis Diatta et Annis Seck avec qui nous avons égalemetlt mené une enquête spécifique sur les dispensaires. 6. La direction de la Société d'Aide Technique et de Coopération de Dakar n'a jamais refusé gu'on utilise ses services et sa documentation. Toute l'équipe a largement béneficié de ces possibilités.

15 enquêteurs: ce furent tout autant Messieurs Bons-Qffices que les concierges (bavards) du village: nous y avons beaucoup gagné et notre amité fut tout autant une complicité qu'une collaboration. Je ne pourrai clore cette énumération sans mentionner Michelle qui a bien voulu partager et supporter les tribulations donquichottesques ainsi que les avantages et inconvénients "exotiques" du métier d'anthropologue. Remerciement d'usage diront certaines en cette époque de libération des femmes. Et c'est bien ce que notre chère collègue Gertrude (alias Claudine Vidal) s'est amusé à démontrer dans un article pseudo-sémiologiqueet ironique 7. Elle y épingle ces anthropologues qui remercient leur femme, pour la forme évidemment d'après elle. Je suis dans la bonne compagnie il est vrai de M. Gluckman, M. Herskovits, S. Nadel, collègues décédés dont on ne risque pas les foudres ou de P.Ph. Rey, c'est~à-dire de collègues de la même classe d'âge et position hiérarchique. Il n'y avait aucun cynisme ni bonne conscience rétroactive dans mes remerciements. Je constatai simplement que nous étions parti avec notre fils âgé alors de six semaines, que les condi~ tions fmancières d'un boursier "orstom" étaient pour le moins précaires et qu'indépendamment de ces "vulgaires" raisons familiales (donc aliénantes! ) il n'y avait aucune raison pour que ma femme partage mon goût pour le travail de terrain. Mai~ une telle critique détourne en fait l'attention du vrai problème, qui concerne autant les hommes que les femmes anthropologues, celui de notre position sociale et culturelle. Intitulé 'Des femmes sur l'Afrique des femmes' le numéro de la "revue dans laquelle ces propos ont été tenus n'aurait-il pas dû mettre plus précisément "Des femmes blanches, inteUectuelles (et libérées) sur l'Afrique des femmes noires, analphabètes (et exploitées)" ! Enfin last but not least je tiens à remercier R. Waast pour ses commentaires de lecteur attentif et J. Jamin qui a bien voulu prendre le temps de relire de très près cette ultime version et en proposer des aménagements de forme et de clarté.

7. Postface à quelques préfaces, Cahiers d'Etudes Africaines, vol. XVII, l, 1917, p. 117-187.

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PREMIERE

PARTIE

TEXTES ET TERRAINS

CHAPITRE

1

ENQUETES

"La littérature existante offre peu de données sur la façon dont les anthropologues mènent leurs recherches. Pendant les quarante dernières années, on a publié des centaines de monographies, mais un examen attentif révèle qu'au moins 60% des auteurs ne font aucune mention, quelle qu'elle soit, de la méthodologie employée; peut-être 20"/0 y consacrent quelques lignes, ou deux ou trois paragraphes; ce ne sont que les derniers 20% qui nous donnent une idée claire de la manière dont ils ont conduit leurs recherches; cela n'est pas du tout une situation satisfaisante. Puisqu'il opère habituellement seul, nous sommes obligés de croire le chercheur de terrain sur parole, mais nous avons le droit de savoir quelle valeur il faut attribuer à cette parole; l'anthropologue devrait nous informer de tous les facteurs qui peuvent permettre de juger son travail, y compris ses origines, son idéologie et ses attitudes. Bref la qualité du travail s'améliorera si le chercheur apprend à se considérer lui-même, de même que son travail, comme un problème." D.G. Jongmans et p.e.w. Gutkind1

1. Introduction de Anthropologists in the field, Assen, Van Gorcum, 1967.

22 I - La première enquête On connaît l'anecdote célèbre de cet anthropologue qui arrive dans le village qu'il veut étudier et qui demande au chef de réunir la population afin qu'il puisse lui expliquer les raisons de sa présence, et en quoi elle peut l'aider. Ce qui se fait, l'anthropologue expliquant longuement sa curiosité pour les coutumes, les techniques, l'histoire, soulignant qu'il posera des questions à tout le monde, qu'il regardera tout ce qui se passe dans le village. A la fin de son discours le chef qui n'a pas prononcé un mot depuis le début de la réunion, se tourne vers lui et dit : "Si je comprends bien, vous êtes un ethnologue". C'est là un danger qui guette de plus en plus l'ethnologue. Parti à la découverte de l'exotique, il finit par déambuler dans le quotidien. Il y a une certaine maladie ethnologique à vouloir trouver le bon sauvage. Le départ sur le terrain, et surtout le premier départ, exige donc des précautions: une modestie active, une auto-critique permanente. L'enquête de terrain c'est à la fois écouter tout ce qui se dit et ne croire à rien. Car la vie sociale quotidienne, si elle n'est pas un masque sur des structures "inconscientes" ou "enfouies", se définit tout de même comme un trompe l'oeil. Le baroque a fait grand usage de cette technique picturale: l'objet représenté n'est pas imaginaire, il existe bel et bien mais de façon illusoire: il prend une apparence de profondeur, de relief alors que son existence réelle est limitée à une surface plane. L'anthropologue se trouve donc dans cette situation paradoxale: montrer le caractère factice du trompe l'oeil comme une nécessité interne de réalisme. Le paradoxe est d'autant moins perçu qu'on a peu d'expérience et, comme ce fut notre cas, quand on enquête pour la première fois. La première enquête, c'est une foule de questions qui restent sans réponse tant qu'on n'a pas vu l'objet de la recherche. Mais peut-on voir des structures sociales? On n'a rien préparé et on ne sait pas par où commencer. Ou alors au contraire on a tout préparé: le plan est là, des questions logiquement ordonnées: on commence par A et on termine par Z. On veut tout savoir: mais quelle vérité? On veut vérifier des idées ou au contraire en trouver parce qu'on en manque. Le plus souvent, tout cela tombe à plat, très vite. Non qu'il ne faille ni idées ni plan mais parce qu'avant toute chose il convient d'établir un langage commun avec l'interlocuteur. Il est donc nécessaire de formuler ses questions de façon compréhensible, le mieux étant de les reformuler. A la limite il faut se faire une nouvelle tête. La plupart du temps, les anthropolo-

23
gues expérimentés soulignent fortement cette nécessité d'adaptation mais pour eux la nouvelle tête consiste à quitter l'ancienne: non le maquillage mais la guillotine. Et, du coup, l'anthropologue erre sans idées en espérant les trouver (pour paraphraser G. Gurvitch) comme "les fleurs dans un pré". Bien sûr, il achoppe et pour cause... L'enquête est donc la recherche d'une adéquation entre théorie et pratique. Et cette adéquation est le gage du caractère scientifique du travail accompli. C'est aussi le refus de la surprise: en d'autres termes, il s'agit de ne jamais se démonter et, surtout, de garder son calme (psychologique et théorique). Pourtant "l'entraînement à l'exotisme", reçu au Musée de l'Homme et à la Sorbonn~, ne nous avait pas préparé à l'exotisme banal de notre terrain. L'absence de dépaysement était telle que c'en était troublant, inquiétant: ce n'était pas le genre de surprise à laquelle nous nous attendions. Il fallait tout reconsidérer.

II - L'exotisme
Les bornes peintes en blanc et rouge se suivaient régulièrement tous les kilomètres, la route était bonne. D'après la carte, Missirah (le village où nous allions) devait se trouver sur la gauche. Mais, à perte de vue, buissons épineux et baobabs: pas de pistes, pas de villages. On s'arrête plusieurs fois pour demander le chemin mais les gosses ne répondent pas à l'enquêteur et puis, tout d'un coup, des toits au loin, une grande courbe de la route et cette plaque émaillée, blanc crème avec une bordure bleu noir, de tous les villages de France, avec MISSIRAH dessus. Nous y étions enfin. Mais notre "mérite" d'hommes de terrain fondait de minute en minute: une route goudronnée, une plaque avec le nom du village: l'exotisme était bien maigre pour ne pas dire malade. On nous accuserait certainement de l'avoir fait exprès et pourtant... Même le milieu physique avait quelque chose de désarmant: platitude infinie, couleurs passées sous le soleil de la pleine saison sèche (mars), végétation clairsemée, peu variée et pas du tout luxuriante. Le "milieu humain" semble également sans grande originalité, habillé COJ11IIle la ville, boubous, petits à bonnets de laine: pas de quoi fouetter un chat. Pas de quoi faire rêver un anthropologue. Nous étions dans un pays "sousdéveloppé" et non chez un peuple "archaïque", "primitif' ou "traditionnel". Brutalement, une dimension nouvelle s'imposait: il n'y avait pas de contradiction entre Dakar et la "brousse" (du moins celle-ci). Les grandes villes, nous le savions

24 depuis longtemps étaient le lieu de modernisme, de l'occident, des influences extérieures. Mais la "brousse"? Une brousse avec des routes et des pancartes. Une brousse où il y a autant de transistors que de télévisions dans un village français. Une brousse d'où l'on fait plus de voyages à Dakar qu'un auvergnat n'en fait à Paris. La brousse, ce concept mystique du colonial (étant des Toubab, nous sommes encore, la couleur aidant, des coloniaux) était vivante d'information de l'extérieur, sur l'extérieur. Le village vivait à l'heure de l'information mondiale. Ce monde extérieur était d'autant plus présent que nous avons vécu l'année 1968 au Sénégal: l'arrêt des bombardements sur le Vietnam-Nord, les péripéties du Mai français, l'assassinat de R. Kennedy et l'élection de R. Nixon, autant d'événements que nous avons pu vivre instantanément de Missirah. Cela replaçait Missirah dans un contexte parfois irréel car, pour quiconque s'intéressait à la politique, ces événements, de par leur signification, prenaient vite le pas sur l'anthropologie locale. Lire Marcuse ou Trotsky pouvait sembler prendre plus d'importance que Lévi-Strauss, d'autant plus que "l'objet d'étude" n'était pas avare de questions sur ce qui se passait ailleurs: depuis la mort de Che Guévara jusqu'à l'élection de Pompidou. Nous avions beau avoir choisi un objet sociologique classique, l'atmosphère ne se prêtait pas beaucoup, à notre avis, à une concentration scientifique suivie. Où est passé le village autarcique, isolé, où villageois et ethnologues se confrontaient en une espèce de psychanalyse collective et réciproque? Ici, il fallait procéder (psychologiquement) autrement: accepter cette hétérogénéité, cet envahissement du quotidien par le discours extérieur. Il était difficile de croire qu'on pourrait recréer un monde à partir de structures de parenté et de traditions orales et lui donner, par sa seule intériorité vécue, une unité qu'il avait perdue depuis longtemps. Nous savions que l'organisation du travail agricole éclairerait mieux cette société qu'un autre niveau de la réalité mais les vraies décisions étaient prises ailleurs: à Dakar et plus encore à Paris, New York ou Moscou. La baisse des prix de l'arachide en 1968 en fut une preuve éclatante. Les paysans mourides n'étaient pas maîtres de leur destin: à quoi bon alors faire croire que l'on trouverait réponse à tout dans un village de 1500 habitants. Ces impressions ont provoqué une suite de réflexions théoriques tout comme elles en ont corroboré d'autres, un peu confuses peut-être, que nous avions déjà.

III - Primitivisme et sous-développement Effectivement un nouveau terrain apparaît: il a.peut-être

25
vingt ou trente ans mais maintenant, comme on dit, il s'impose. Le sous-développement prend le pas sur le primitivisme. Non que celui-ci n'existe plus. Mais il est minoritaiJe et en, voie rapide de sous-développement. La réalité globale de l'objet ethnologique s'enfle de façon démesurée: les villages cèdent le pas aux nations. Dans ce contexte, l'ethnologie stricto sensu devient une caricature: elle est presque un non-sens théorique. Non qu'il 'faille la remplacer par une sociologi~ désonnais triomphante, qui progresse à coup d'autoroute,s, de buildings et de transistors. Ethnologie = traditionnel, Sociologie= moderne, cette dichotomie n'est plus recevable pour deux raisons. D'abord, l'opposition traditionalisme-modemisme, malgré son évidence, In'est pas opératoire scientifiquement: le dualisme qu'on constate n'est pas une explication. Il y a maintenant des totalités en acte qui englobent les deux: c'est pourquoi nous préférons parler de formation économico-sociale en transition. Et si le dualisme de la réalité s'évanouit, l'oppostion des disciplines n'a plus de raison d'être L'originalité de la méthode, des concepts de l'ethnologie renvoyait à la manière dont l'Occident avait conçu (et conquis) "la spécificité des sociétés traditionnelles". La sociologie, c'était le paravent scientifique de l'expansion occidentale et capitaliste. L'ethnologie, c'était une façon de voir autrui (dépaysement) ; la sociologie, c'était une façon de se faire voir par autrui. Mais, derrière ce maquillage idéologique, leur objet est identique: c'est la société humaine à des niveaux différentes, en des formes différentes. Si les lois du marché mondial, du système capitaliste international ont ce qu'on appelle, pudiquement, des répercussions au niveau de l'agriculture africaine et, par conséquent, sur les producteurs mourides d'arachide, elles n'expliquent pas, pour autant, les modalités de l'organisation du travail agricole, ni même de la circulation monétaire dans un village comme Missirah. Il se pose un problème, que nous n'avons pas pu et pas voulu résoudre mais qui nécessite une mise au point. Comment faire le passage entre l'objet d'étude et les détenninismes généraux de sa situation? Ce passage n'est pas naturel. Habituellement, l'anthropologue procède par abstractions, par extrapolations et le tour est joué. Il ne cherche pas à concilier le discours théorique et la description entomologique. En fait, ce passage nécessite, par définition, une multiplicité d'études du même genre et un affinement de l'outillage conceptuel.

26 IV - Le déroulement de l'enquête
Il est difficile de "raconter" son enquête et il existe plusieurs manières de procéder. Il y a la formule "Confidences" ou "Nous deux" (mon terrain et moi). Il y a la formule "Cartes sur table" (épistémologique) ou "Opération portes ouvertes" avec visites guidées. Analysant nos données dans la période post-soixantehuitarde nous avions évidemment choisi cette dernière. La minutie de cette présentation avait quelque peu incommodé les lecteurs. C'est pourquoi, tout en pensant que la vigilance épistémologique (et politique), la construction de l'objet restent à l'ordre du jour, nous nous contenterons ici de reprendre les points essentiels de cette démonstration '2. Par un de ces hasards, dont la recherche scientifique a le secret, notre projet en recoupa un autre élaboré par les Comités Techniques d'Economie et de Sociologie et un chercheur, Philippe Couty, de l'O.R.S.T.O.M.. Comme c'était l'O.R.S.T.O.M. qui nous prenait en charge, il fut décidé de nous intégrer à l'équipe en voie de constitution. Ce projet interdisciplinaire (deux économistes, un psycho-sociologue et un sociologue) avait comme sujet: "Structures socio-culturelIes et comportements économiques en zone arachidière sénégalaise". Le vague de l'intitulé tenait aux craintes de réactions de la confrérie mouride face à une enquête explicitement centrée sur elle. Mais, d'autre part, une des intentions du projet était de permettre une comparaison inter-ethnique (Wolof, Serer), inter-religieuse (Musulmans, Chrétiens, Ani. mistes) et même inter-confrérique (Mourides, Tidjanes). Notre thème personnel ne contredisait aucune de ces intentions. Mais les modalités concrètes de notre participation, ainsi que de l'organisation du travail de l'équipe n'étaient absolument pas définies. L'opération première de toute enquête de terrain consiste à choisir, en partie a priori, l'endroit le plus favorable au déroulement de la recherche tant au niveau des rapports humains et quotidiens qu'à celui des réalités sociales soumises à l'interrogation théorique. Nous cherchions des villages où il se passait quelque chose: où il y avait des conflits qui permettraient d'éclairer et le rôle de la stratification sociale et la

2. Cf. les chapitres deux (la pratique d'el1:\uête) et trois (la problématique) de notre thèse qui représentent environ i'equivalent de soixante pages de cet ouvrage.

27 nature des "comportements économiques". Ce choix s'opéra donc en fonction de deux séries de critères: - Taille et zone d'influence du village. - Importance et rôle de la coopération. Nous tombâmes d'accord pour aller voir les villages de Missirah, Darou Rahmane Il et Kaossara, très proches les uns des autres (au plus 6 km) et situés au cœur même du pays mouride, à 10 km de Touba, la ville sainte. Missirah était un gros village avec une coopérative qui fonctionnait bien depuis le début. Darou Rahmane Il était un petit village où s'étaient produits, justement cette année là, quelques incidents à la coopérative. Enfin Kaossara était un village Baye Fall "groupe mouride où l'encadrement et l'autorité maraboutiques s'exercent de façon particulièrement stricte"3 . Après une première tournée sur le terrain, ce choix théorique sembla tout à fait judicieux. Les autorités villageoises des trois villages étaient d'accord pour que nous y enquêtions. Nos premières discussions sur place nous confirmèrent l'intérêt des problèmes spécifiques aux trois villages et les possibilités de comparaison entre ceux-ci. Ces choix faits, il ne restait plus, si j'ose dire, qu'à suivre un certain nombre de pistes suggérées par les lectures et les hypothèses: recensements, enquêtes généalogiques, enquête de temps de travaux formaient l'ossature materielle d'une recherche orientée vers le passé, l'activité productive; lastratification sociale. Etant donnés la durée de l'enquête et le nombre des chercheurs qui s'y intégrèrent (six, nouscompriB) le problème du dépouillement des données, de leur utilisation provisoire sous une forme brute ou déjà traitée, de la c.omparaison ou de l'emprunt des matériaux de chacun, se posa assez rapidement. La rédaction de courtes notes, la publication de sélections d'entretiens ou même de contes4 scanda dès le milieu du séjour la poursuite du travail de terrain. Mais la "production des résultats" au sein de l'équipe se fit de façon plus qu'empirique. D'abord, parce que les objectifs initiaux comparatifs - furent, pour des raisons souvent très conjoncturelles, abandonnés. Ensuite, il semble que les capacités de

3. Cf. la présentation du projet de recherche interdisciplinaire vol. 37, nO 4, octobre 1967, pp. 483-484.

parue dans Africa.

4. Cf, par exemple. Entretiens avec des marabouts et des paysans du Bao/, volumes ronéotés, O.R.S.T.O.M., Dakar - I, Ph. Couty, 1968 ; Il, J. Côpans, 1968; 111. J. Roch, 1971 ; J. Copans et Ph. Couty, Contes Wolof du Baal, V.G.E., JO-18, 1976, réédités en 1988 chez Karthala.

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"production des résultats" n'étaient pas équilibrées au sein de l'équipe: certains avaient l'habitude d'écrire, d'autres non; certains avaient l'expérience du dépouillement, de la collation de données d'ordres différents (questionnaires, statistiques, interviews, etc.), d'autres non. L'expérience des uns et le tatonnement des autres en resta malheureusement au même stade: la pratique de conseils ne remplace pas la pratique commune. Partant en ordre dispersé, nous arrivâmes donc à une dispersion encore plus grande. Dispersion d'autant plus grande que les désaccords théoriques et méthodologiques se dessinaient de jour en jour (sans se manifester très ouvertement, faut~ille dire). A l'incertitude du projet, aux disparités de l'expérience et des capacités s'ajoutaient donc des analyses divergeantes. Plus la cohérence du projet s'affirmait possible, grâce à des impressions, plus l'incohérence théorique remplissait les vides ainsi démasqués. La similitude des productions ne doit donc pas cacher le fait qu'il n'y a que les titres qui se ressemblent. Nous suivions paradoxalement la définition du communisme donnée par Marx: de chacun selon ses capacités à chacun selon ses besoins. V -L'évolution des thèmes de réflexion et de la problématique

D'après la note de Africa, notre spécialité était la strat~fication sociale, objet par excellence du sociologue. Celle-ci devait se saisir au moyen de l'étude des quatre domaines suivants: - les survivances traditionnelles;

-

l'impact

des nouveaux

moyens de production;

- l'idéologie religieuse mouride ; - l'action administrative et le.cadre coopératif. Progressivement, grâce à l'imprégnation de l'atmosphère mouride, à la lecture de nombreux textes, dont celui de la thèse de F. Dumont soutenue à Dakar en 1968, le rôle et l'importance explicative de la fonction maraboutique en tant qu'expression idéologique se précisent au point de renverser l'ordre des centres d'intérêt. D'abord perçu comme un rapport politique et économique, le mouridisme se présenta de plus en plus comme un rapport plutôt idéologique. Mais nous nous heurtions là à un nouvel obstacle, imprévu, et d'ordre théorique, celui de la définition assez schématique de l'idéologie religieuse par le marxisme classique. L'idéologie masque les rapports d'exploitation, elle justifie la présence des marabouts, elle permet le maintien du système. Un point c'est tout. M~!~notre première analyse globale de la confrérie ne se