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LES MARGES CULTURELLES DU TERRITOIRE CHINOIS

143 pages
Au sommaire de ce numéro : Le contrôle des marches sino-tibétaines à l'époque de la Chine républicaine (F. Jagou) ; Les diverses autorités religieuses face au pouvoir chinoins (K. Buffetrille) ; La pauvreté au Guizhou (Z. Cai) ; Les Mongols de Chine (M.-L. Beffa et M.-D. Even) La frontière sino-russe et les nouveaux équilibres régionaux en Extrême-Orient (M.-A. Chauviré) ; Le fengshui à Hong-Kong (L. Altman).
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Géographie

et cultures, na 34, 2000

Géographie et cultures, n° 34, été 2000
SOMMAIRE

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Les destins multiples des marges culturelles et politiques de la Chine Thierry Sanjuan Le contrôle des marches sino-tibétaines à l'époque de la Chine républicaine Fabienne Jagou Les diverses autorités religieuses du Tibet face au pouvoir chinois Katia Buffetrille La lutte contre la pauvreté dans la province du Guizhou Zongxia Cai et Thierry Sanjuan Les Mongols de Chine: colonisation han et mutations des genres de vie Marie-Lise Beffa et Marie-Dominique Even La frontière sino-russe et les nouveaux équilibres régionaux en Extrême-Orient Marie-Astrid Chauviré Le fengshui à Hong Kong Laure Altman Lectures
Le Monde chinois: une synthèse magistrale L'espace et la société chinoise face à la modernisation Identités en regard À propos de la pensée géographique en Asie Une vision turque du monde à travers les cartes, de 1931 à nos jours Les rapports ville-campagne dans les "pays du Sud" Deux ouvrages complémentaires sur les métropoles des Amériques Les outre-mers français et la géographie Une ethnogéographie de la Nouvelle-Calédonie Les sentiers du quotidien Lieux culturels et contextes de villes La géographie des religions La géographie sociale, entre la globalisation et le sujet Vitesses et géographie

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Géographie
La revue Géographie et cultures

et cultures, n° 34, 2000
est publiée quatre fois par an par l'Association

GÉOGRAPHIEET CULTURESet les Éditions L'HARMATTAN, avec le concours du CNRS. Elle est

indexée dans les banques de données PASCAL-FRANCIS GEoABSTRACT. et Fondateur: Paul Claval Directeur de la publication: Thierry Sanjuan

Comité scientifique: M. de Almeida Abreu (Rio de Janeiro), G. Andreotti (Trente), A. Berque (Paris), L. Bureau (Québec), Z. Cai (Pékin), M. Chevalier (Paris), G. CornaPellegrini (Milan), D. Cosgrove (Los Angeles), J.-C. Hansen (Bergen), E. Waddell (Sydney) et B. Werlen (Iéna). Correspondants: A. Albet (Barcelone), J.-C. Gay (La Réunion), A. Gilbert (Ottawa) et D. Gilbert (Londres). Comité de rédaction: G. Chemla (Paris IV), C. Chivallon (CNRS), P. Claval (Paris IV), V. Gelézeau (Marne-la-Vallée), I. Géneau de Lamarlière (Paris I), C. GhorraGobin (CNRS), S. Guichard-Anguis (CNRS), C. Hancock (Paris XII), M. HoussayHolzschuch (Paris IV), C. Huetz de Lemps (Paris IV), J. Monnet (Toulouse - Le Mirail), J.-R. Pitte (Paris IV), J.-L. Piveteau (Fribourg), R. Pourtier (Paris I), Y. Richard (Paris I), A.-L.Sanguin (Paris IV), T. Sanjuan (Paris I), O. Sevin (Paris IV), J.-F. Staszak (Amiens) et J.-R. Trochet (Paris IV). Secrétariat de rédaction: Myriam Gautron Traductions en langue anglaise: Claire Hancock Cartographie: Florence Bonnaud et Véronique Lahaye Comptes rendus: Sylvie Guichard-Anguis Promotion: Myriam Houssay-Holszchuch
Laboratoire Espace et culture (université de Paris IV

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CNRS)

Directeur du laboratoire: André-Louis Sanguin Institut de géographie, 191, rue Saint-Jacques 75005 Paris France Tél. : 33 1 44 32 14 52, fax: 33 1 44 32 14 38 E-mail: myriam.gautron@paris4.sorbonne.fr Abonnement et achat au numéro: Éditions L'Harmattan, Polytechnique 75005 Paris France. Chèques à l'ordre de L'Harmattan. Abonnement 2000 Prix au numéro France 320 FF 90 FF Étranger (hors CEE) 340 FF 100 FF 5-7, me de l'École

Recommandations aux auteurs: Toutes les propositions d'articles portant sur les thèmes intéressant la revue sont à envoyer au laboratoire Espace et culture, et seront examinées par le comité de rédaction. Géographie et cultures publie en français. Les articles (35 000 signes maximum) doivent parvenir à la rédaction dactylographiés en double interligne et, dans la mesure du possible, sur disquette 3,5" (Macintosh ou MS-DOS) portant le nom du logiciel utilisé. Ils comprendront les références de l'auteur (nom, fonction, adresse), des résumés en français, en anglais et éventuellement dans une troisième langue. Les illustrations (cartes, tableaux, photographies N&B) devront être fournies prêtes à clicher et ne pas excéder 19 x 12 cm, y compris les légendes et commentaires. ISSN : 1165-0354, ISBN: 2-7384-9619-9

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Les destins multiples des marges culturelles et politiques de la Chine
La Chine ne s'est historiquement pas seulement définie par la langue, la civilisation ou le peuple qui la compose; elle fut aussi un espace sans cesse au contact d'autres peuples ayant des activités, des modes de vie et des croyances différents. Des échanges humains, diplomatiques, commerciaux ont constamment existé entre les éleveurs nomades des steppes, les peuples des oasis sur les routes terrestres de la soie, et les Han. Les apports mutuels l'ont, à long terme, certainement emporté sur les conflits militaires et politiques. Des États non chinois ont adopté, dans l'histoire, l'organisation et les valeurs de la civilisation chinoise; des dynasties chinoises furent d'origine mongole, mandchoue, et la culture chinoise a beaucoup emprunté aux peuples du Nord, notamment sous les Tang (618-907), les Yuan (1271-1368) et les Qing (1644-1911). Au total, la civilisation chinoise, portée par les Han, par leur nombre et par un État impérial dont les origines remontent au Ille siècle avant J.-C., doit son statut de grande civilisation de l'Asie à sa cohérence, sa complexité et sa longévité. Elle a été suffisamment forte pour être un exportateur de modèles culturels vers le Japon, la Corée, le Vietnam. Les Han ont par contre intégré de force les peuples limitrophes dans leur sphère politique immédiate, après s'en être protégés par la construction ce Grandes Murailles, les annexant par des conquêtes militaires sous les Qing jusqu'aux îles Sakhaline, aux rives sud du lac Baïkal et au plateau du Tibet, les colonisant dans les fins fonds du Yunnan et du Guizhou. Aujourd'hui, les frontières ont fait l'objet d'une régularisation politique avec les États voisins et nombre de peuples des marges culturelles restent soumis à l'autorité de Pékin, pour certains coupés en deux comme les Mongols. Les autorités chinoises actuellement au pouvoir ont rapidement accordé des statuts d'autonomie à ces peuples devenus "minorités ethniques": création des régions autonomes de Mongolie-Intérieure en 1947, du Xinjiang en 1955 (minorité ouïgoure), du Ningxia en 1957 (hui), du Guangxi en 1958 (zhuang) et du Tibet en 1965. Au sein de ces régions, des territoires autonomes ont été créés pour d'autres minorités. Mais l'État chinois reste unitaire et interdit à ces peuples un droit à la sécession. Même si la colonisation han est moins violente et la volonté d'assimilation moins destructrice aujourd'hui que durant les trente premières années du régime - notamment sous la Révolution culturelle -, ces marges culturelles restent toujours des lieux d'implantation de nouvelles populations chinoises, ce mises en valeur urbaine et économique orientées vers les besoins de l'économie nationale, d'encadrement des populations locales par des instances politiques et administratives han ou pro-han. L'effort de développement industriel, commercial, touristique de ces territoires, dont Cai Zongxia nous offre un bel exemple avec la province du Guizhou, est à meUre au crédit des autorités chinoises, mais il ne peut faire oublier ailleurs les inégalités régionales et ethniques de cet effort, ni la répression dont certains peuples sont l'objet. Aux origines de ces contradictions, le géographe doit souligner les situations très diverses des périphéries territoriales chinoises. Certaines ethnies ont

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été depuis longtemps colonisées, refoulées et isolées dans les montagnes, et elles trouvent aujourd'hui les sources de leur identité dans des textes chinois anciens, par rapport à l'ethnie han dominante, comme dans le Guangxi, le Guizhou ou le Yunnan. D'autres minorités ont, elles, une identité culturelle, une histoire et des traditions politiques largement indépendantes du monde chinois: elles acceptent difficilement la légitimité affichée de Pékin sur leur territoire. Il en va ainsi des Ouïgours et évidemment des Tibétains. Mais ces peuples peuvent aussi être affaiblis face au pouvoir chinois par leur propre éclatement géographique, leurs dissensions intérieures et leurs degrés divers d'assimilation au monde chinois. Il en va ainsi des Mongols de Chine comme le montrent à merveille Marie-Lise Beffa et MarieDominique Even, mais aussi des autorités politico-religieuses tibétaines analysées par Katia Buffetrille. Malgré des conditions physiques difficiles (de hautes terres, à l'aridité fréquemment prononcée et aux sols fragiles), les marges humaines du monde chinois occupent également une large place dans le territoire chinois. À elles seules, les cinq régions autonomes représentent 45 % de la superficie du pays. Elles sont, pour les Han, non seulement des confins frontaliers d'intérêts stratégiques, mais aussi des terres à coloniser et siniser, et des fronts pionniers à valoriser. Le monde agricole chinois s'étend aujourd'hui grâce aux périmètres irrigués du Xinjiang, à l'intégration des Mongols à de nouveaux modes de vie et de production - sous peine d'une acculturation irréversible -, et à une si intense colonisation chinoise depuis plus d'un siècle en Mandchourie que le Nord-Est n'est plus aujourd'hui une terre mandchoue mais avant tout han, avec une reprise symbolique du front pionnier agricole par les Chinois au-delà de la frontière, en Extrême-Orient russe, comme le montre MarieAstrid Chauviré. Au vu d'une telle diversité de peuples, de situations géographiques et humaines, et d'enjeux politiques, ce numéro spécial sur les marges culturelles du territoire chinois se devait de laisser la parole à des spécialistes d'opinions diverses, chinois ou français, géographes, historiens ou orientalistes, expérimentés ou plus jeunes. Fabienne Jagou fait, avec une grande érudition, le point sur la province du Xikang et les stratégies géopolitiques chinoises au Tibet dans la première moitié du XXe siècle. Katia Buffetrille nous décrit comment, après l'échec d'une politique œ colonisation autoritaire, Pékin joue dorénavant de la diversité des autorités religieuses au Tibet. Marie-Lise Beffa et Marie-Dominique Even nous offre un article œ référence sur la situation des Mongols en Chine. Marie-Astrid Chauviré dresse un tableau très informé des recompositions territoriales et économiques à la frontière sino-russe du Nord-Est. Cai Zongxia analyse les projets de développement des autorités chinoises pour lutter contre la pauvreté d'une province trop souvent oubliée, le Guizhou. Laure Altman souligne enfin la prégnance de la géomancie à Hong Kong et son utilisation identitaire par les Hongkongais dans le contexte culturel et politique de l'ancienne colonie. Je tiens enfin à remercier vivement, pour leurs soutiens dans l'élaboration de ce numéro spécial, Françoise Aubin et Pierre Trolliet. Thierry SANJUAN

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LE CONTRÔLE DES MARCHES SIND-TIBÉTAINES À L'ÉPOQUE DE LA CHINE RÉPUBLICAINE Fabienne JAGOU
Langues et cultures de l'aire tibétaine1

Résumé: Au début du xxe siècle, le Tibet se trouva mêlé aux luttes d'influence auxquelles les Britanniques et les Russes se livraient. La Chine républicaine, ne pouvant avancer jusqu'au Tibet central, décida de faire de la région du Kham (les marches sino-tibétaines), située au sud-est du Tibet, une zone tampon d'où elle pourraient repousser les Britanniques. Son ambition se heurta à la résistance des troupes nationales tibétaines, puis à celle de roitelets locaux, à la tête de principautés autonomes.
Mots-clés: Abstract:
Chine, Tibet, Kham, frontière, zone d'influence.

At the beginning of the twentieth century, Tibet was caught between British and Russian rivalities in Asia. Republican China decided to create a bufferzone in the Tibetan region of Kham in South-West Tibet (the Sino-Tibetan Marches) from which to resist the British troops's attacks. This ambitious plan encountered resistance from the Tibetan national army and local autonomous principalities. Key-words:
China, Tibet, Khams, border, influence zone.

Jusqu'en 1912, année de la création de la République de Chine, le Tibet jouissait d'un statut de nation2. Il était bel et bien constitué d'un groupe humain fixé sur un territoire déterminé, caractérisé par la conscience de son identité historique et culturelle, par sa volonté de vivre
1. Chercheur associé au CNRS, ESA 8047, 22, avenue du Président Wilson, 75116 Paris. E-mail: pjagou@paris.sgi.com 2. Les marches sino-tibétaines n'ont jamais fait l'objet d'étude ethnographique approfondie. Elles sont toujours abordées sous un angle conflictuel qui met en relief l'absence de statut des régions (dites indépendantes) auxquelles elles appartiennent. Les sources écrites disponibles ont probablement suscité un tel traitement. En dehors des écrits missionnaires et des récits de voyage occidentaux, les archives chinoises publiées concernant les marches sino-tibétaines semblent ne s'intéresser qu'aux conflits qui les ont secouées et au caractère belliqueux des auteurs de ces conflits. Il reste difficile de savoir si ce choix est délibéré. En plus de ces sources écrites, nous avons pu rencontrer et interroger à Chengdu en 1993 Yéshé Dorjé, victime du conflit survenu à Kandzé en 1931.

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en commun et formant une entité. En revanche, il est difficile d'affirmer que le Tibet était un État, car bien que la nation tibétaine possédât un gouvernement, son pouvoir n'était pas représentatif à cause de sa nature théocratique. De plus, entre le XIIIe siècle et le début du XXe, son histoire montre qu'il n'était pas souverain dans la mesure où son système de défense reposait principalement sur le soutien de pays "protecteurs" étrangers tels que la Mongolie ou l'Empire chinois. Au début du XXe siècle, la carte géopolitique se compliqua au point que les Britanniques et les Russes menacèrent les frontières du Tibet. Les Chinois républicains décidèrent alors d'avancer à l'intérieur du Haut-Plateau pour protéger leur territoire. Mais leur intervention s'apparenta plus à une offensive armée contre les Tibétains eux-mêmes qu'à une action de protection. Le Tibet devint alors un objet de convoitise et de rivalité tout en perdant son principal protecteur. Conscient de la gravité de la situation, le 13 e Dalaï-lama, en sa qualité de chef spirituel et temporel, décida d'asseoir l'indépendance de son pays. Pour ce faire, il créa une armée dans le but de renforcer la défense tibétaine. Dans le cadre de cet article, dans un premier temps, nous allons traiter du contexte international de l'époque. Puis, nous étudierons les causes et les conséquences structurelles et politiques des combats qui opposèrent l'armée nationale tibétaine (épaulée par les roitelets tibétains, à la tête de principautés autonomes) aux troupes chinoises. Le contexte Avec une altitude moyenne de 4 000 mètres, le Tibet surplombe, au nord, la province chinoise du Xinjiang et l'Asie centrale, au nord-est et à l'est, la Chine, à l'ouest, le Ladakh et le Cachemire, au sud, l'Inde, le Népal et la Birmanie. Presqu'aussi vaste que l'Europe occidentale, il s'étend sur plus de 3 000 000 km2. Les plus hautes montagnes du globe dessinent les frontières de cet immense territoire. Au sud, et d'ouest en est, la puissante barrière de l'Himalaya sépare successivement le Tibet d~ l'Inde, du Népal, du Sikkim, du Bhoutan, de la Birmanie et de la Chine. A l'ouest se trouve la chaîne de Karakorum et au nord les !ll0nts Kunlun qui marquent la frontière avec le Xinjiang et la Mongolie. A l'est, le Tibet est coupé des provinces chinoises du Yunnan et du Sichuan par des chaînes montagneuses orientées du nord au sud, ravinées par les trois plus grands fleuves de l'Asie: la Salouen, le Mékong, le Yangtsé et son affluent le Yalong. Ces quatre gorges parallèles et profondément creusées donnent un relief caractéristique à la région tibétaine du Kham, constituée de massifs montagneux dépassant parfois 7 000 mètres. Le climat, quoique plus chaud que celui du Haut-Plateau du nord et du Tibet central, y est capricieux et soumis à l'exposition des versants. L'Est de cette province tibétaine forme les marches sino-tibétaines qui s'étendent

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approximativement de Dartsédo, situé aux confins des territoires chinois, jusqu'à Batang en terre tibétaine (Figure 1).
Les marches sin o-tib étain es

Jusqu'à la fin du XIXe siècle, l'influence chinoise ne dépassait pas Dartsédo. Cette ville sinistre marque la frontière entre le Tibet et la Chine. Elle est située à 2 500 m d'altitude et s'étend au fond d'une vallée très étroite, ravinée par la rivière Gyamo Nülchu et bordée de montagnes recouvertes de forêts. Elle est si encaissée qu'elle ne voit jamais le soleil durant l'hiver et que les hauts sommets qui la surplombent sont souvent plongés dans la brume. Au début d,u siècle, les voyageurs qui arrivaient de Chine ne manquaient pas d'y être frappés par la vivacité des couleurs des tenues tibétaines comparée à la fadeur des habits chinois. Dartsédo était une ville de passage vouée au commerce du' thé (en provenance de Ya'an), qui rythmait l'activité de ses habitants. Les femmes transportaient la précieuse marchandise des entrepôts jusqu'aux caravansérails où elle était préparée pour le transport. Là, les hommes l'empaquetaient dans des carrés de peau de yackl. Ainsi, Dartsédo, "porte du Tibet", était le point de départ de nombreuses caravanes de yacks chargés de briques de thé destinées aux habitants de Lhasa, qui les échangeaient contre de la laine ou du musc. Deux routes qui traversaient la région du Kham permettaient de se rendre de Dartsédo à Lhasa (sans compter celle utilisée par les pèlerins). Celle du sud, que les agents impériaux chinois empruntaient pour aller à la capitale du Tibet, passait par Kandzé, puis après avoir bifurqué vers l'ouest, par Litang et Batang, par Chiamdo, pour finalement traverser Gyamda et entrer au Tibet central. Celle du nord, préférée par les marchands, passait aussi par Kandzé, mais reliait ensuite Jyekundo, Nagchuka et Lhasa. Chemin faisant, les caravanes pénétraient sur les domaines de petits royaumes locaux, dirigés par des chefs héréditaires, dont les plus importants étaient Chagla, Dergé, Batang, Litang, Nyarong. Elles traversaient aussi les cinq micro-royaumes Hor que nous retrouverons plus loin. Convoités, ces petits royaumes ne purent rester indépendants. En 1865, Dergé, Nyarong et les cinq royaumes Hor tombèrent sous la juridiction de ~hasa après que le roi du Nyarong eut cherché à étendre son territoire2. A cette période, de 1806 à 1876 (année de naissance du 13e Dalaï-lama), quatre dalaï-lamas se succédèrent, dont pas un ne dépassa l'âge de la majorité et ne put assurer ses fonctions de chef
1. A. Migot, 1964, p. 141-144. 2. Suivant les périodes, ces royaumes du Kham étaient indépendants ou ne l'étaient pas. Deux rattachements au gouvernement de Lhasa, l'un à l'époque royale, l'autre au temps cb Se Dalaï-lama, sont confirmés par les sources mais, en dehors de ces dates, il est difficile de déterminer quel était le véritable statut de ces États.

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spirituel et temporel des Tibétains. Le Tibet vécut donc sous un régime de régences successives, avec ce que cela suppose d'intrigues, de rivalités, de négligence dans l'administration et de dégradation de la situation générale du pays.

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d'après Geoffrey Samuel, 1993, Civilized Shamans: Smithsonian Institution Press, p. 65.

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in Tibetan Societies,

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et Londres,

Figure 1 : La région tibétaine du Kham en 1930.

La rivalité entre les Britanniques et les Russes au sujet du Tibet La faiblesse de son système de défense et la vacance du pouvoir laissèrent le Tibet à la merci des ambitions britanniques et russes. Les Britanniques, présents en Inde depuis la fin du XVIIIe siècle, avaient progressivement avancé vers les pays himalayens. Ils avaient étendu leur protectorat sur le Népal en 1816, sur le Cachemire et le Ladakh en 1846, sur le Sikkim en 1861 et sur le Bhoutan en 1865, tandis que le Tibet s'obstinait à leur rester fermé. Quant aux Russes, à la fin du XIXe siècle, ils avaient achevé la conquête d'un vaste territoire qui allait de la Caspienne à l'actuel Xinjiang, englobait le Turkménistan et le Pamir, et comportait les villes de Tachkent, Samarcande, Boukhara et Khiva. Leur présence envahissante et la nécessité de mater toute velléité de révolte aux Indes obligèrent les Britanniques à entretenir localement une armée et à créer des Etats tampons, tels que le Punjab. De plus, alertés par des rumeurs insistantes et par la récente avancée des Russes en Mongolie-Extérieure,

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les Britanniques soupçonnèrent ces derniers d'intriguer avec les Tibétains. Dès lors, le Haut-Plateau tibétain devint l'enjeu d'une lutte d'influence opposant deux puissances qui souhaitaient l'une et l'autre en faire un État tampon. Au tournant du siècle, la situation au Tibet semblait paisible et peu propice aux bouleversements. Le 13e Dalaï-lama s'apprêtait à assumer son rôle de chef spirituel et temporel du Tibet. Mais il n'en allait pas de même à l'extérieur du Tibet. La puissance mandchoue achevait de s'effriter devant les attaques japonaises: le Japon avait annexé les îles Ryûkyû en 1879 et la Corée avait été ouverte en 1896 au commerce japonais. En 1894 et 1895, les forces chinoises et japonaises s'affrontèrent aux dépens de la Chine. Par le traité de Shimonoseki (1895), la Chine reconnut l'indépendance de la Corée et céda Taïwan, les îles Pescadores et la péninsule du Liaodong au Japon. La révision du traité (novembre 1896) sous l'influence des puissances occidentales, Allemagne, France et Russie, favorisa un rapprochement sino-russe, qui coûta à la Chine le contrôle de la Mandchourie1. Quant aux Britanniques présents aux Indes, ils s'intéressaient de nouveau au Tibet à cause des violations incessantes par les Tibétains des traités commerciaux de 1886 et 1890 signés entre l'Angleterre et la Chine2. En outre, et non sans raisons, ils voyaient dans un proche du 13eDalaï-lama, le moine bouriate Dorjiev, un émissaire du tsar et la preuve des menées russes au Tibee.
1. Le 22 mai 1896, la Russie avait déjà réussi à se faire accorder le droit de faire passer le Transsibérien sur le sol de la Mandchourie pour avoir accès à la côte de l'océan Pacifique. En 1898, elle administre Port-Arthur pris aux Japonais deux années plus tôt. Les Russes construiront une nouvelle voie de chemin de fer, le sudmandchourien. Cette ligne de chemin de fer reliera Port-Arthur à la branche transmandchourienne du Transsibérien. La même année, la Chine s'engagera à ne céder aucun droit sur la Mandchourie à des États-tiers sans l'aval russe. 2. La convention de 1886 traçait la frontière entre le Tibet et la Birmanie. Quant à celle de 1890, elle fixait la frontière entre le Tibet et le Sikkim, et ouvrait un marché à Oromo en territoire tibétain. Ces deux conventions avaient été signées entre la Chine et l'Angleterre sans la participation des Tibétains. Sur cet épisode des relations tibéto-britanniques et sur F. Younghusband, cf P. Fleming, 1987 ; A. Verrier, 1991, p. 153-208; et P. French, 1994. 3. Agvan Dorjiev (1854-1938), comme beaucoup de jeunes moines mongols, avait étudié au monastère de Drepung, où il avait obtenu le titre de docteur en philosophie en 1888. Il voyagea en 1898 au Tibet et en Chine avant de retourner en Russie. Comme ses biographes se sont plu à entretenir un certain flou sur les motifs et sur le commanditaire de ses mouvements, il est difficile de dire s'il agissait de sa propre initiative, en tant qu'émissaire du 13e Dalaï-lama, ou en tant qu'émissaire du tsar Nicolas II. Toujours est-il qu'en 1889, il devint le compagnon de débat du 13e Dalaï-lama et reçut de lui le titre de grand abbé, ainsi qu'un sceau. Puis, il repartit pour la Russie. Il est clair que cette présence et ces déplacements réveillèrent les soupçons que les Anglais nourrissaient à propos des entreprises russes au Tibet. En 1903, une mission britannique conduite par le colonel

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la Mongolie-Extérieure. A partir de ce moment, le 13 e Dalaï-lama se trouva l'otage de conflits qui le dépassaient et qui avaient pour objet, outre les intérêts commerciaux anglais, la frontière entre l'empire des Indes et l'empire chinois, et plus tard la liquidation de l'héritage mandchou par le nationalisme chinois conquérant et la redistribution de la carte politique et économique de l'extrême Asie. Dans cette grande tempête, même face à la seule volonté d'intégration de la jeune République de Chine, la protestation d'indépendance du 13e Dalaï-lama n'avait pas la moindre chance d'être entendue. Ce premier départ précipité allait être le prélude à une longue période d'exil qui, après la MongolieExtérieure, allait lui faire découvrir la Chine et l'Inde britannique. Pendant son absence, les Britanniques négocièrent la ~apitulation du Tibet avec le régent, sans que les Mandchous intervinssent. A l'issue de ces négociations, le 7 septembre 1904, les Tibétains ratifièrent les deux traités conclus entre la Chine et l'Angleterre en 1886 et 1890, et furent contraints d'ouvrir deux nouveaux marchés: l'un à Gyantsé, dans la province du Tsang, et l'autre à Gartok, dans la province du Ngari. De plus, le gouvernement tibétain s'engagea à ne plus négocier avec d'autres pays sans l'accord de l'Angleterre et à lui payer une indemnité de guerre. En 1906, la convention de Lhasa avait été amendée de telle manière que les Mandchous acceptèrent de la signer. Si les Britanniques continuaient à bénéficier des avantages commerciaux acquis, par contre le nouveau texte définissait le Tibet comme étant une région appartenant à la Chine. De ce fait, les Britanniques s'engageaient à ne plus traiter directement avec le gouvernement tibétain3.

progression, le 13 Dalaï-l,amaprit peur, nomma un régent et partit pour

Au printemps 1904, le colonel Younghusband franchit délibérément la frontière tibétaine à la tête de 5 000 soldats britanniques bien entraînés, qui attaquèrent et battirent les Tibétains équipés d'armes archaïques et protégés par des amulettesI. Des pourparlers s'engagèrent entre les parties. La défaite était sévère, les destructions faites pour marquer le territoire2. De plus, fait sans précédent, les envahisseurs passèrent Gyantsé et se dirigèrent rapidement vers la capitale tibétaine, car ils entendaient négocier directement avec le 13 e Dalaï-lama. Face à leur e

Younghusband (1863-1942) et le capitaine O'Connor s'apprêta à entrer au Tibet. Arrivés à la frontière tibétaine, les Britanniques négocièrent âprement l'ouverture de routes et de comptoirs commerciaux avec les membres du gouvernement tibétain. Ils se retirèrent à l'approche de l'hiver: leur intransigeance avait rendu les négociations impossibles. A. Dorjiev, 1924 ; A. I. Andreev, 1992; et J. Snelling, 1993. 1. T. W. Zhwa-sgab-pa, 1976, 1, p. 129; L. A. Waddell, 1996, p. 169-170; et N. dBang-'dud, 1976, p. 29. 2. À Guru, sur les 1 500 soldats que comptait l'armée tibétaine, 600 à 700 moururent suivis d'une vingtaine des 168 blessés que les Anglais soignèrent. S. Chapman, 1940, p.151. 3. A. Lamb, 1966, p. 36-51.

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Les Russes, qui avaient vu dans la convention de Lhasa l'établissement d'un protectorat britannique sur le Tibet, décidèrent d'accroître l'étendue des territoires placés sous leur contrôle. Le Tibet se retrouvait au sein d'un monde en pleine mutation où les alliances étaient bouleversées. En 1907, les Russes laissèrent aux Japonais une partie de la Mandchourie et de la Corée; en contrepartie, ils poussèrent sans obstacle leurs intérêts en Mongolie-Extérieure et s'avancèrent dans l'aire bouddhique que les Anglais, après leur raid sur Lhasa, leur semblaient menacer par le Sud. Finalement, les Russes et les Anglais signèrent un traité qui concernait la Perse, l'Afghanistan et le Tibet. Ce traité délimitait leurs sphères d'influences respectives et comprenait la promesse mutuelle de "respecter l'intégrité du Tibet et de s'abstenir d'intervenir dans les affaires tibétaines 1". Dans le texte, les deux parties reconnaissaient la suzeraineté de la Chine sur le Tibet et s'engageaient à ne pas entrer en négociation avec les autorités tibétaines sans avoir consulté au préalable le gouvernement chinois2.
La pression chinoise sur les marches sino-tibétaines

L'exil du 13e Dalaï-lama (1876-1933), le chef spirituel et temporel du Tibet depuis 1895, survenu après le "raid" britannique sur Lhasa en 1904, et la reconnaissance de la suzeraineté chinoise sur le Tibet par les Britanniques et les Russes en 1907, offraient aux Qing l'opportunité de restaurer leur contrôle sur le gouvernement tibétain. Ainsi, sans plus tarder, conscients de la fragilité de leur frontière sudouest après l'entrée des troupes britanniques à Lhasa, ils tentèrent de placer la région tibétaine du Kham sous leur contrôle. Dans ce but, Zhao Erfeng (?-1911), le dignitaire chargé d'administrer les affaires frontalières du Sichuan et du Yunnan, surnommé "le boucher", fut chargé de "pacifier" militairement cette région. Au fur et à mesure de l'avancée de ses troupes, et malgré la résistance des autochtones, les monastères, les villages tibétains furent détruits, et les villes et districts tibétains furent progressivement incorporés dans la structure administrative chinoise, car, conformément à la tradition chinoise, tout territoire conquis devait être divisé et réorganisé3. Zhao Erfeng proposa la création d'une nouvelle province appelé~ Xikang, après que ses troupes eurent avancé jusqu'à Lhasa en 1910. A l'origine, cette province devait occuper un espace allant de la frontière est du Sichuan aux rives du Yangtsé, et s'étendre donc sur une grande partie de la région tibétaine du Kham. En 1912, Hu Jingyi, le gouverneur
1. Article 1 de la convention. M. C. Van Walt van Praag, 1987, appendice 12, p. 307. 2. M. C. Van Walt van Praag, op. cit., p. 307-308. 3. Dès 1906, Zhao Erfeng contrôlait les villes de Batang et de Litang. En 1908, il contrôlait Dergé. En août 1908, Batang et Dartsédo devinrent des préfectures (fu), tandis que Litang et la région de Sanpa devinrent des garnisons (suo) de l'administration chinoise. J. Bacot, 1988 ; E. Sperling, 1976, p. 10-36 ; et F. Huang, 1989, p. 313-317.

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militaire du Sichuan, soumit à Yuan Shikai l'idée de réactiver le projet. Cette fois, le Xikang était non seulement censé englober l'ensemble de la région tibétaine du Kham, mais aussi les régions de Dza'ul et de Pomé au sud-est du Tibet. Sa frontière avec le Tibet devait passer à Gyamda. Yuan Shikai redessina finalement la limite de la province du Xikang en suivant le cours du Yangtsé. En mars 1928, le Xikang devint une région spéciale (te qu). En août de la même année, il prit le statut de province (sheng) sans gouvernement. Le gouvernement nationaliste chinois allait-il s'approprier une région tibétaine sans rencontrer d'opposition? Certes, non. Il se heurta d'abord aux troupes du gouvernement tibétain dirigées par kalon Ngapo, homme de terrain ayant une grande expérience de la défense de la région du Kham 1. Puis, il se trouva confronté à la volonté d'indépendance des roitelets tibétains, à la tête de principautés autonomes depuis des générations. Le conflit sino-tibétain de 1931 Face à la volonté chinoise de contrôler la région tibétaine du Kham, à Lhasa, le 13e Dalaï-lama essaya d'asseoir l'indépendance de son pays, de renforcer son armée et de protéger les frontières sud-est et nordest du Tibet. Pour cela, entre 1913 et 1917, il créa de nouveaux postes de gouverneurs civils et militaires qu'il plaça dans chacune des villes frontalières (à Chiamdo en 1913, à Dergé en 1914, au Hor en 1916; à Gromo et au Loka en 1917). Aussi, lorsqu'en janvier 1918, les troupes chinoises tentèrent à nouveau de franchir la frontière orientale du Tibet, elles butèrent sur des soldats tibétains entraînés et bien équipés qui les défirent et avancèrent jusqu'à Dergé. Les Chinois, débordés, demandèrent la médiation des Britanniques. Un arrangement tripartite fut trouvé le 19 août 1918 entre l'Angleterre, la Chine et le Tibet, qui plaça la frontière sur le cours du haut Yangtsé, alors que les territoires de Dergé et Dza'ul restaient sous le contrôle tibétain2. Cependant, ce coup de force démontra aux Tibétains l'importance de la présence de troupes stationnées en permanence dans les provinces du Kham et de l'Amdo, en plus de celles basées au Tibet central.
1. Le ministre Ngapo (1890-1938) commença sa carrière de fonctionnaire en 1913. Il fut immédiatement nommé général au Kham. Il participa à la signature du traité de paix de 1918. En 1923, après être retourné à Lhasa, il fut à nouveau nommé au Kham, cette fois comme gouverneur de Dergé. En 1932, il fut nommé à la fois ministre à Lhasa et commandant militaire au Kham, où il succéda à kalon Mankab Topa, décédé en 1931. L. Petech, 1973, p. 90. 2. E. Teichman, 1922.

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Au printemps de l'année 1931, de nombreuses échauffourées se produisirent à nouveau entre les armées chinoise et tibétaine sur la frontière du Tibet et de la future province chinoise du Xikang. L'une d'elles fut d'une violence particulière. L'armée tibétaine qui stationnait jusqu'alors sur la frontière sinotibétaine (telle qu'elle avait été définie en 19181) avança en territoire chinois et occupa Kandzé, Ben et Nyarong2. Ces deux premières villes et leurs régions attenantes se trouvaient sur le territoire des cinq royaumes Hor, dont les chefs étaient d'origine mongole. Ces cinq micro-royaumes (Kangsar, Mazur, Ben, Drango et Dre'o) abritaient environ 35 000 habitants, auxquels il fallait ,ajouter 10 000 moines. Le royaume des Drango était le plus peuplé, tandis que celui de Ben l'était le moins3. Les territoires des cinq royaumes nichés dans la vallée de Kandzé, sur le cours supérieur du Yalong, n'étaient pas formellement délimités par une frontière, mais par la zone d'influence de clans ou de villages dominants. Cette particularité culturelle est à l'origine du conflit de 1931. Une querelle locale qui débuta au mois de juillet 1930 entre le monastère de Dragyab et celui de Beri, tous deux situés dans la région de Kandzé, semble être à l'origine de ce conflit, dont les causes exactes restent obscures. Selon toute vraisemblance, les hostilités auraient démarré ainsi: le chef indigène du Beri aurait fait don du monastère de Yala (auquel quinze familles chargées d'assurer la subsistance des moine,s étaient attachées) à Doutu rinpoche, l'abbé du monastère de Dragyab. A partir de là, plusieurs hypothèses se font jour. Selon la première, le fils du chef indigène du Beri aurait réclamé ses biens à Doutu rinpoche, qui aurait refusé de les restituer. Selon la seconde, après avoir pris possession du monastère de Yala et des quinze familles, Doutu rinpoche aurait donné toute la production des terres de ce monastère à celui de Dragyab qui lui appartenait. Il aurait, par ailleurs, voulu renverser le chef indigène du Beri. Selon la troisième, après la mort du chef indigène du Ben, sa bellefille qui lui succéda aurait voulu reprendre ses biens4. Enfin, selon Shakabpa, historien tibétain, le maître réincarné du monastère de Nyarong et le chef du Beri auraient entretenu une mauvaise relation de
1. En 1918, l'armée tibétaine avait avancé jusqu'à Dartsédo. Les combats avaient été âpres et s'étaient achevés avec l'accord d'un cessez-le-feu et la signature entre l'Angleterre, la Chine et le Tibet d'un traité provisoire (xiuzhan xieding caoyue) qui fixait la frontière entre le Tibet et la Chine, le 16 juillet 1918. Les trois versions du traité en anglais, en chinois et en tibétain sont reproduites dans D. Guang, 1992, p. 259-295 ; et E. Teichman, op. cit., 1922. 2. AS (Archives du Sichuan), télégramme de Liu Wenhui au Conseil d'État, 23.03.1931, "l'armée tibétaine occupa Beri et Kandzé le 23 mars". AS, télégramme de Deng Xiang, le chef de la 2ge armée, "Nyarong fut occupé le 10 avril 1931". 3. W. W. Rockhill, 1891, p. 242. 4. AS, lettre de Ma, le chef de la garnison locale chinoise à la Commission politique clI Xikang, 04.07.1930.

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chapelain à donateur. Le chef de Beri aurait saisi les États du maître du monastère de Nyarong, l'aurait chassé de son monastère et l'aurait obligé à résider dans celui de Dragyab. Selon les sources tibétaines, une intervention armée des troupes chinoises qui soutenaient le monastère de Beri contre celui de Dragyab aurait proyoqué l'armée tibétaine qui, de fait, défendait le monastère ~e Dragyab1. A moins qu'à l'inverse, selon les sources chinoises, l'armée tibétaine ne soit intervenue pour soutenir le monastère de Dragyab et n'ait profité de l'occasion pour avancer en territoire chinois2. Ce conflit s'enlisa. L'armée tibétaine renforça ses positions. Liu Wenhui, le commandant en chef chargé de la défense de la frontière entre le Sichuan et le Xikang depuis 1928, fit plusieurs suggestions au gouvernement républicain3. Selon lui, il aurait fallu avertir le 13e Dalaïlama de la situation et lui demander d'ordonner à son armée de cesser de se battre. Il aurait fallu aussi renforcer en nombre les rangs de sa propre armée4. En réponse aux suggestions de Liu Wenhui, Chiang Kai-shek, le président chinois, estima qu'il était effectivement nécessaire d'informer le 13 e Dalaï-lama de la véritable nature du conflit, car il semblait ignorer

l'état de la situation5.Le 24 mars 1931, le 13e Dalaï-lama répondit qu'il

avait ordonné le cessez-le-feu, mais que le délai d'acheminement de l'ordre sur la ligne de front empêchait toute résolution du conflit avant plusieurs semaines. Chiang Kai-shek ajouta qu'il enverrait bientôt des représentants à Kandzé pour négocier avec les généraux tibétains. En fait, le 13e Dalaï-lama et Chiang Kai-shek souhaitaient mettre fin à ce conflit6. Cependant, l'un et l'autre s'estimaient être dans la position de l'agressé. Si les soldats chinois n'attaquaient plus les troupes tibétaines, en revanche les généraux tibétains qui se battaient à la frontière refusaient toute négociation?, car ils pensaient être en mesure de prendre Dartsédo8. Sur le terrain, l'armée tibétaine avançait toujours tandis que l'armée chinoise se repliait9. Le gouvernement chinois mena alors deux actions complémentaires. D'une part, il essaya à nouveau d'entrer en contact avec le 13 e Dalaï-lama. Pour cela, il passa cette fois-ci par l'intermédiaire de son représentant, Konchog Byunas, l'abbé du palais de l'Harmonie
1. Zhwa-sgab-pa, op. cit., p. 300. 2. AS, lettre de Ma, chef de garnison à la Commission politique du Xikang, 04.07.1930. 3. Sur Liu Wenhui (1895-?), cf H. L. Boorman, 1967, vol. 2, p. 417-419. 4. AS, télégramme de la Commission politique du Xikang au Conseil d'État, Il.12.1930. 5. AS, lettre de la Commission politique du Xikang, qui cite un télégramme envoyé par le 13e Dalaï-lama à la Commission des affaires mongoles et tibétaines dans lequel le

13e Dalaï-lama demandait aux Chinois de cesser les combats.
6. AS, télégramme de Chiang Kai-Shek à Liu Wenhui, 18.12.1930. 7. AS, télégramme de Ma Fuxiang à Liu Wenhui, 16.03.1931. 8. Zhwa-sgab-pa, op. cit., p. 300. 9. AS, télégramme de Liu Wenhui au Conseil d'État, 23.03.1931 ; et télégramme de Liu Wenhui à la Commission des affaires mongoles et tibétaines, 25.03.1931.

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