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Les médias rwandais toujours au service du pouvoir

De
140 pages
Les médias au Rwanda ont joué un rôle majeur dans la perpétration du Génocide, avant même son déclenchement le 6 avril 1994. Pourquoi ont-ils agi ainsi alors qu'ils savaient la portée d'un message pousse-au-crime sur un peuple soumis à l'obscurantisme et à l'arbitraire du pouvoir central depuis des siècles. Aujourd'hui, les "choses" n'ont pas évolué. A tel point qu'un autre génocide peut bien se déclencher sur ordre des autorités, dans le silence assourdissant des médias locaux voire à leur appel…
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Collection "Points de Vue Concrets"

L'auteur
Anicet KAREGE a été journaliste à Radio Rwanda, de 1995 à 2001. Licencié et persécuté pour avoir dénoncé les conditions de détention dans une prison dans l'Est du Rwanda, il a préféré quitter le pays. Il vit actuellement en France, dans la région lyonnaise. Il est diplômé de l'Institut des Droits de l 'Homme (Lyon).

Copyright L'Harmattan,

2004

ISBN: 2-7475-7023-1 EAN : 978 2747 570 237

Anicet KAREGE

LES MEDIAS RWANDAIS TOUJOURS AU SERVICE DU POUVOIR

L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75005-Paris

Remerciements
L'étude publiée ci-après a été présentée devant un jury de professeurs de l'Institut des Droits de l'Homme, à Lyon (France) le 24 juin 2003, en vue de l'obtention du diplôme de DEA en 'Fondements des Droits de l'Homme', sous le titre suivant: "Les étapes majeures de I 'histoire et de la liberté de la presse au Rwanda - Confrontation permanente entre liberté d'expression et
pouvoir politique". J'adresse donc mes sentiments de gratitude en premier lieu aux membres de ce jury : - à son président et directeur du mémoire Bruno-Marie - à Joseph YACOUB et à Charles KABEY A. DUFFE ;

dont les remarques pertinentes l'amélioration du texte.

m'ont

été très utiles pour

Le choix du sujet ayant été motivé, entre autres, par mon expérience personnelle dans la presse rwandaise, je ne peux qu'avoir en pensée tous mes anciens collègues de 'Radio Rwanda', ainsi que tous les confrères de la profession - les uns restés à Kigali, les autres forcés comme dans mon cas de quitter le pays qui réalisent une tâche remarquable dans des conditions difficiles. Ceux-là ne reçoivent quasiment rien en retour: ni de la part de leurs supérieurs hiérarchiques, ni de la part de l'opinion publique. Je veux exprimer également ma reconnaissance à tous mes amis de Lyon et d'ailleurs, qui ont contribué de près ou de loin à la réalisation et à l'aboutissement de ce travail, par leurs conseils ou par une autre forme de soutien.

AVANT-PROPOS

Le 14 février 2001, je recevais une lettre du directeur de l'ORlNFOR, M. Joseph Bideli, qui m'accusait d'avoir diffusé sur les ondes de Radio Rwanda une information «partisane» et « de nature à perturber la sécurité nationale ». Cela constituait « une faute lourde» et j'étais licencié sans préavis. L'information en question était un petit reportage que j'avais fait un peu plus d'une semaine auparavant sur l'assemblée générale d'une association de défense des droits de l'homme} dont je suis membre, au cours de laquelle il avait été dénoncé les conditions de détention dans une prison de l'Est du Rwanda. Contrairement à ce qu'affirmait le directeur de l'ORlNFOR, j'avais fait ce reportage en accord avec mon rédacteur en chef et avec la collaboration d'un collègue qui avait été envoyé sur les lieux pour récolter l'information. Rien de compromettant n'a d'ailleurs été reporté sur Radio Rwanda. On s'y était contenté d'annoncer les grandes lignes de ce qui avait été dit lors de cette rencontre. Mais dans une interview avec un journaliste de Radio BBC en ma qualité de président de la commission 'Education et Information' de l'organisation, j'avais effectivement développé les préoccupations des membres de notre association qui s'inquiétaient des conditions déplorables dans lesquelles vivaient les détenus de Nsinda. C'est cette interview qui a fâché et qui a été à la base de ma révocation. Mon départ de l'ORINFOR n'est qu'un cas parmi tant d'autres. Beaucoup de journalistes sont arbitrairement privés de leur travail pour n'avoir pas 'œuvré' ou été dans la logique des chefs, même s'ils n'ont enfreint aucune réglementation. Peu avant moi, un collègue de Radio Rwanda avait été licencié pour un simple lapsus linguae lors de la présentation du journal en kinyarwanda; des confrères de la télévision rwandaise ont été mis à la porte pour avoir diffusé une chanson dont le clip comportait des images de militaires burundais alors que l'on célébrait la victoire
1 La Il èmeassemblée générale ordinaire de la Ligue rwandaise pour la prolnotiOl1 et la défense des droits de l'homme - LIPRODHOR - s'est tenue le 3 février 2001 à Kigali. 5

du FPR - le Front Patriotique Rwandais, parti au pouvoir présentée officiellement comme la 'Journée de Libération nationale'... Le chef des programmes de la télévision rwandaise a été en difficulté et contraint de quitter son travail parce que, dans une émission, le Chef de l'Etat avait été montré s'essuyant avec un mouchoir... Ce ne sont là que quelques exemples de l'arbitraire qui règne dans les médias soumis au pouvoir politico-militaire rwandais. Cette situation dure depuis des années mais elle n'est pas suffisamment dénoncée. J'ai donc cru de mon devoir de prendre du recul et de partir de l'expérience personnelle et du travail de recherche effectué en vue de 'mesurer' avec objectivité les conditions de travail qui ont été celles de mes collègues et de moimême au cours de mes six années de journalisme à l'ORlNFOR soit entre 1995 et 2001 -, et également les rapports entre les

journalistes eux-mêmes et les relations entre le monde de la presse et le pouvoir politique. Cependant, l'on ne peut étudier le cas de la presse sans prendre en compte les :rapports sociaux constamment mis à l'épreuve par les conflits nationaux récurrents depuis les années 1950, et l'échec des pouvoirs politiques successifs à panser les différentes 'blessures' de la population pour remédier enfin durablement à la déchirure sociale. Les auteurs qui ont écrit sur le génocide rwandais de 1994 ont parlé, souvent de façon sommaire, du rôle de la presse dans la planification et l'exécution du plan d'extermination d'une partie de la population rwandaise. La radio RTIM (Radio Télévision Libre des Mille Collines) et ses différents animateurs, le journal Kangura et son directeur de publication Hassan Ngeze, se sont ainsi taillé une notoriété internationale pour leur rôle dans la tragédie et sont fréquemment cités comme des exemples à ne pas suivre. Ces médias ont agi sur instigation du pouvoir politique d'alors qui avait décidé de décimer tout un peuple. Ils n'ont pas voulu se poser de questions sur le bien fondé de cette décision du régime et ont appelé à la haine ethnique et à la mise à mort de centaines de milliers d'innocents. Des journalistes qui, à l'époque, ont voulu aller dans le sens de la logique et de la raison ont été eux aussi la cible des 'forces du mal'. 6

Les rapports des organisations de défense des droits de l'homme montrent que la presse rwandaise actuelle soutient tout autant le régime en place aujourd'hui à Kigali, et ce dans toutes ses entreprises, sans se poser de question! Comme en 1994, la presse du Rwanda est donc utilisée par le Pouvoir politique dominant. En 1994, elle a été sollicitée pour la réussite du génocide, aujourd'hui elle est utilisée dans les dérives totalitaires de différents ordres qui caractérisent le régime du FPR. Comme hier, les journalistes qui veulent écouter la voix de la raison sont désignés comme les 'ennemis publics', les éléments à chasser ou à abattre. Il existe donc une certaine continuité dans l'utilisation de la presse par le pouvoir politique rwandais, une continuité dont le point de départ n'est pas 1994, mais qui remonte à la création des premiers organes de presse au Rwanda, à l'époque où le pays était administré par la Belgique avec la bénédiction de la Société des Nations... Et en interrogeant l'Histoire, on constate que cette réalité a été permanente. Prenons l'exemple du journal Kinyamateka, cité à plusieurs reprises au cours de notre travail. Premier périodique rwandais, Kinyamateka a œuvré depuis sa création en 1933 au renforcement de la puissance coloniale et à la consolidation de la monarchie au mépris des droits les plus fondamentaux d'une majeure partie de la population rwandaise. Quand les relations entre la monarchie et le pouvoir colonial se sont détériorées, le journal a pris partie dans le conflit en contribuant, aux ordres de l'ex-puissance coloniale, à la chute de la monarchie. Kinyamateka n'est qu'un exemple. D'autres journaux ont agi de la même manière en devenant des caisses de résonance du pouvoir exécutif et/ou militaire indifféremment de leur statut de presse privée ou de presse publique. Les hommes des médias semblent ne pas vouloir opposer de résistance au Pouvoir qui a intérêt évidemment à ce que les organes de presse soient acquis à sa cause et l'aident à asseoir sa légitimité souvent contestée.

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INTRODUCTION

Parler des relations entre politique et médias rwandais est une entreprise extrêmement hasardeuse. Hasardeuse parce qu'il existe d'immenses dichotomies entre la théorie, qui veut que la presse soit totalement indépendante, et la pratique qui place les journalistes sous la dépendance totale des hommes politiques et pousse ceux-ci à réprimer violemment toute tentative d'échapper à cette emprise. Hasardeuse aussi parce que les journalistes, privés de leur liberté et ne pouvant agir que dans l'ombre de leurs 'responsables' aux ordres du Pouvoir, ne veulent pas reconnaître officiellement cette réalité et s'insurgent contre ceux qui osent parler pour eux. Etre journaliste au Rwanda, c'est accepter ou faire semblant d'accepter toutes ces contraintes et pouvoir affronter sans se lamenter les difficultés d'ordre économique. En effet, il est encore quasiment impossible dans ce pays de vivre du métier de journaliste. Aucun patron de presse ne peut se targuer de tirer suffisamment de gains de la vente de ses publications pour pouvoir payer son personnel et supporter d'autres charges. La radio et la télévision nationales sont elles-mêmes obligées de recourir aux subventions de l'Etat. Il n'existe pratiquement pas de sponsors. La
publicité - qui devrait combler le manque de fmancement

- est

rare,

car le marché national est restreint et les hommes d'affaires ne l'utilisent pas autant que possible~ de plus, elle est souvent conditionnée à la 'loyauté' au régime en place. Le pouvoir économique a toujours été en effet contrôlé par l'exécutif qui promeut ses fidèles par des avantages fiscaux et l'accès facile aux prêts bancaires. Cette insuffisance financière pousse les journalistes à chercher à côté de leur métier d'autres moyens de subsistance ou à chercher des soutiens dans les milieux politiques qui pourront dOImer un coup de main financier sous certaines conditions. Cela fait aussi que le journaliste ne s"adonne pas foncièrement à son travail, d'où la qualité de l' inforlnation qui s'en trouve fortement compromise. Les maigres moyens financiers mis à sa disposition 9

ne permettant pas au journaliste d'avoir accès à des sources fiables d'information, il se contente de 'gober' tout ce qui lui tombe sous la plume, sans se donner la peine de vérifier ou bien il transcrit mot à mot des communiqués que lui fournissent ses protecteurs politiciens. La tentation en outre d'accepter ou même de demander des pots de vin à ceux qui ont besoin de ses services devient permanente. Les organisateurs des 'séminaires de formation' en sont arrivés à inclure dans leurs prévisions budgétaires des 'frais pour journalistes' - ce qui fait que le nombre des reporters est quelquefois égal à celui des participants au séminaire! La durée du reportage à la télévision, à la radio ou sa longueur dans la presse écrite dépend de la somme perçue par le reporter. Ainsi, un reportage peut durer jusqu'à trois minutes (c'est le maximum à la radio et à la télévision), mais il arrive qu'on lui donne seulement trente secondes d'existence, et même moins, quand les concernés ont eu des difficultés à délier leur bourse. On a vu à la télévision de Kigali des séquences où des participants d'une certaine cérémonie bâillent ou font un geste sans intérêt que le bon sens aurait recommandé de découper lors du montage. Les téléspectateurs non avertis croient à une erreur, mais les initiés savent de quoi il s'agit: la personne ainsi ridiculisée se voit obligée de s'excuser.. billets de banque ou chèque en main, auprès du reporter pour qu'une telle 'erreur' ne se reproduise plus. Un 'dossier' sans aucun poids pour la majorité du public pèsera plus lourd qu'un autre d'importance, dans les journaux parlés ou dans les colonnes de certaines publications, car les intéressés auront payé pour ce traitement de faveur. Les journalistes ne s'en cachent pas, car tout le monde est au courant de ces 'mauvaises' habitudes. Un confrère de la presse écrite privée, à qui on reprochait d'avoir publié un article élogieux à propos de I 'ORlNFOR 2, alors que la mauvaise gestion des responsables de cet établissement est un secret de polichinelle, a répondu en souriant: « Il est peut-être déshonorant de faire l'éloge de I '()RlNF()R mais il serait plus déshonorant encore de voir ma famille dans la rue parce que je n'ai pas pu payer le loyer de ma maison ». Les responsables de 1'()RlNFOR lui avaient versé une
2

Office Rwandais d'Infonnation (officielle).

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somme de 200 000 frw (environ 385 euros). Dans de telles conditions, il est difficile de parler d'indépendance de la presse, encore moins d'objectivité ou de neutralité. Les difficultés du métier tiennent aussi à la situation sociale du pays. Avant d'embrasser sa carrière, le journaliste est avant tout un citoyen rwandais. Il est né et a grandi au milieu d'un groupe ethnique ou social qu'on lui a dit' différent' des autres et qui parfois s'est retrouvé confronté à eux. Les conflits récurrents de ce pays depuis les années 1950 - qui ont atteint le paroxysme de l'inhumanité en 1994 - l'ont convaincu qu'il doit se défendre et protéger les siens contre les attaques venues de 'l'autre camp'. Ceci ressort clairement dans les reportages et dans toutes les lignes de la presse écrite et même dans la manière qu'ont les journalistes rwandais de poser des questions. Celles-ci ne sont pas forcément destinées à éclairer des sujets d'actualité mais peuvent viser à souligner le courage, le bon sens, le patriotisme de la personnalité interrogée. Lors d'une conférence de presse ou d'une interview, il n'est pas rare que ceux qui poseront les questions soient désignés d'avance. Et la complaisance règne. Ainsi, la première question peut être celle-ci: «Comment faites-vous pour atteindre de si bons résultats en si peu de temps? » Ou : « Que pouvez-vous dire, Excellence Monsieur X à ceux qui ignorent que, sans votre intervention, le pays serait dans

une misère inimaginable? » ... La réponse à de telles questions
concoctées d'avance ne peut évidemment que renfermer le message que ladite personnalité veut délivrer à ses supporters ou à ses opposants. Pour qu'une telle machination réussisse, il faut avoir dans la presse des hommes de confiance, souvent sans scrupules, sur lesquels le Pouvoir peut compter. Il n'est pas nécessaire, il n'est d'ailleurs pas souhaitable, que ces hommes aient une solide éducation. Leur' loyauté' suffit et l'ignorance sert souvent la loyauté. De tels serviteurs du régime"!qui occupent des postes-clés dans les principaux organes de presse du secteur public et du secteur privé, vont en outre servir d'espions. En contrepartie, ils recevront moult avantages matériels et financiers. Aucun régime ne peut affirmer jusqu'à présent avoir échappé à de telles manœuvres. Cette volonté de contrôler 1"\ opinion publique à travers les Il

médias, en utilisant de pseudo-journalistes, est renforcée par les rivalités politiques qui sont chroniques au Rwanda. Quand il vous faut inventer de fausses accusations contre vos adversaires pour mieux vous en débarrasser, il existe toujours un motif plus ou moins acceptable. Le journaliste qui connaît la 'vraie" réalité de son pays doit jongler pour pouvoir remplir - autant que faire se peut - son devoir sans s'attirer les foudres des dirigeants. Il est obligé de dénoncer, même si c'est sans grande conviction, les 'ennemis du régime' et garder le silence devant des crimes dont il n'ignore pas qui en sont les auteurs. Dès le règne de la Première République, le régime a su se trouver un ou des 'ennemi(s)' qui allai(en)t servir de bouc(s) émissaire(s) dans certaines situations et permettrai(en)t de mieux réprimer les opposants. Sous des deux premières Républiques, cet
ennemi, c'est l'inyenzi
3

et depuis 1994 ce sont les interahamwe

4.

Les journalistes soutiennent généralement l'idéologie du parti au pouvoir et sont ainsi considérés comme de vrais 'patriotes', des gens chérissant leur pays et qui lui font du bien! Dans le cas contraire, quand certains journalistes ont des idées allant dans' l'autre sens', des idées progressistes en réalité, ils sont taxés d'inyenzi ou d'interahamwe, selon les époques, d'individus collaborant avec l'ennemi, en résumé d'éléments à abattre. Les journalistes 'patriotes' se chargent de la mission d'isoler et de désigner les' ennemis du pays', en publiant preuves et témoignages à charge (avec le concours et la bénédiction ou la connivence des services de l'Etat). Ils préparent ainsi psychologiquement l'opinion à leur exécution politique - décision que le régime ne tarde généralement pas à prendre. On a vu des ministres démis de leurs fonctions après avoir été la cible de la presse proche des Inilieux où se prennent les grandes décisions ou des fonctionnaires arrêtés sans autres preuves que des articles de journaux. De peur d'être taxés d'ennemis publics, les journalistes préfèrent donc ne pas
3 Jnyenzi = cancrelat (en kinyarwanda). Ce tenne a désigné pendant longtemps les rebelles lllonarchistes qui attaquaient le Rwanda à partir des pays voisins. 4 Jnterahamwe = Ceux qui ont un Inême objectif. Cette appellation,qui était celle de la lnilice du MRND (Mouvelllent Révolutionnaire pour le Développeluent et la Démocratie), le parti de feu le Président Juvénal HabyarÎ1uana~ désignera après 1994 tous les coupables et suspects du génocide des Tutsi au Rwanda.

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revendiquer la liberté du droit d'expression. Soit ils marchent sans broncher dans 'la ligne générale', soit ils adoptent un prudent silence. Ce lourd et déplorable climat fait que, dans le champ médiatique, si de nombreux escrocs sèment la crainte en se faisant passer pour des gens du régime, d'autres courtisent effectivement des personnalités influentes du pays et du coup trahissent leurs confrères. Dans ces conditions, beaucoup de journalistes travaillent dans une situation tendue et vivent dans une peur constante. L'information que reçoit le public traduit évidemment ce climat de peur et de tension. C'est une information où se lit clairement les desirata ou volontés des gouvernants, qui dénonce la 'mauvaise conduite' des dirigeants après leur disgrâce - quand on les a assimilés au camp des 'ennemis' - ou des informations simplement dépourvues de contenu. En peu de mots: c'est une 'information-propagande'. La censure est peu pratiquée au Rwanda car c'est l'autocensure qui fait loi. Cette situation dure depuis que la presse existe au Rwanda et les changements successifs de régime politique n'ont apporté aucune évolution positive à ce grave problème. Tous ceux qui ont milité pour une presse réellement libre au Rwanda se sont heurtés à une répression si brutale de la part du Pouvoir que le désespoir a fini par gagner beaucoup d'esprits libres. Pourtant, la plupart savent que les droits s'arrachent et que le combat devrait se poursuivre malgré tout. Pour s'attaquer à un problème d'une telle ampleur, il faut d'abord le comprendre. Actuellement beaucoup de questions restent sans réponses. Pourquoi le ll1alde la presse rwandaise restet-il incurable malgré l'évolution des temps et le changement des régimes politiques? Pourquoi les journalistes se sont-ils toujours laissés utiliser par le Pouvoir en hypothéquant de façon indigne
leur liberté? La réponse qui nous paraît plausible

- elle

va être

notre hypothèse de travail -, c'est qu'au Rwanda la presse est fortement influencée par la culture de la parole, moyen d'expression par excellence. En se penchant sur une époque donnée de l'Histoire du pays, on parviendrait sûrelnent à étayer cette hypothèse, mais nous avons pour notre part préféré mener une étude diachronique afin de mieux comparer les empires et nous 13

faire une idée de l'étendue réelle de la question. Pour cela, nous avons décidé d'analyser la liberté d'expression dans le contexte socio-culturel rwandais (Partie I), avant de nous pencher sur le problème de l'utilisation de la Presse par le Pouvoir, comme instrument de manipulation de l'opinion publique (Partie II).

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