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Les mémoires d'une carpe

De
218 pages

Lutter contre l’invisible, reconquérir son moi, recouvrer une identité avec le temps comme unique témoin d’un combat acharné, Sandrine n’aura de cesse d’oublier ce corps abusé qu’un être aimé a su rançonner pour n’en faire que l’outil d’une mission à la spiritualité déguisée. Elle, l’enfant raillée, la femme diabolisée, ne savait pas si un jour elle saurait se défaire de ce passé qui la hante. Une conscience manipulée, une perception de soi maquillée, et si pourtant cet handicap avéré qui la fit souffrir depuis sa plus tendre enfance devenait maintenant son unique moyen de se retrouver.


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre
175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis
Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50
Mail : client@edilivre.com
www.edilivre.com
Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
ISBN numérique : 978-2-332-58272-0
© Edilivre, 2015
L’averse du matin avait plongé le quartier dans une sorte de sommeil forcé. Les petites boutiques avaient timidement ouvert leur porte. Ce petit monde vivait au ralenti, comme si tous craignaient d’être emportés à chaque coin de rue, par une vague déferlante d’eau venue du ciel. Des hommes et des femmes, abrités sous leur parapluie, s’écrasaient sur les murs humides des maisons à chaque passage d’une auto. Tous marchaient lentement et précieusement comme s’ils craignaient de briser le sol pavé qui paraissait être de verre. 244, 245, rue Lecourbe ; j’arrivais devant un coquet petit hôtel particulier. Je sonnais, une jeune femme ouvrit et m’invita à la suivre dans une salle d’attente. Quelque chose d’indéfinissable se dégageait de ce lieu. L’atmosphère y était pesante, et chose particulièrement étrange, une odeur d’éther entremêlée au parfum sucré d’un bouquet d’hortensias flottait dans l’air. Quelques minutes s’écoulèrent quand tout à coup la même jeune femme vêtue d’une blouse blanche apparut dans la pièce. – « Vous êtes Monsieur Hablantes, c’est ça ? Veuillez me suivre, » dit-elle, « le docteur Martinot va vous recevoir. » Elle me fit entrer dans une pièce sombre. Seule une lampe halogène éclairait un imposant bureau de bois devant une cheminée éteinte. La pièce semblait vide. Je me retournais pour interroger la jeune femme, elle avait déjà disparu. – Vous êtes donc venu ! Un homme âgé d’une cinquantaine d’années apparut derrière le rideau tiré sur une fenêtre qui donnait sur la rue. – Je savais que vous viendriez ! Il se dirigea vers son bureau et me proposa de m’asseoir. – Je me présente, Roland Martinot, médecin généraliste. – Enchanté ! – Je tiens tout d’abord à m’excuser pour mon attitude d’hier. – Vous excuser ? – Bien, oui, c’est la moindre des choses ! Je pense qu’il eut été plus courtois de vous téléphoner et non pas de vous adresser un fax à la radio pour prendre rendez-vous. – Cela ne m’a pas particulièrement choqué. Je dirais plutôt que cela m’a intrigué. – C’est donc pour cela que vous êtes venu aujourd’hui ? – Cela semble logique, non ? C’est bien pour cette raison que vous m’avez contacté par fax ? Au téléphone nous aurions pu nous expliquer et nous ne nous serions peut-être jamais rencontrés. – Oui, c’est en partie pour cette raison que j’ai agi ainsi… – En partie ? – Oui, cela m’a permis aussi de voir quel genre d’homme vous êtes. Bien des personnes à votre place ne se seraient pas déplacées. Pourtant vous, vous êtes dans ce bureau aujourd’hui. – Si j’entends bien, vous m’avez doublement testé ! – Testé ! C’est un grand mot, je dirais plutôt que je vous ai mis à l’épreuve. – La rhétorique est subtile vous ne croyez pas ? Et alors, vos conclusions ?
– Vous êtes certainement la personne que je recherche. – C’est vague ! Vous pourriez peut-être me dire maintenant ce que je fais ici ? – J’ai lu et relu votre livre “Les maux pour le dire” et c’est de l’homme qui a écrit ce livre dont j’ai besoin. – Excusez-moi, mais je ne comprends pas ! – En allumant ma radio hier, je suis tombé par hasard sur l’émission à laquelle vous avez participé sur Europe 1. – L’émission d’hier ? – Oui, tout à fait ! – Et alors ? – Eh bien ! Ceci n’a fait que me convaincre de vous contacter. – Ne pourriez-vous pas être un peu plus clair ? Quel rapport peut-il y avoir entre mon livre, cette émission de radio et notre rencontre aujourd’hui ? – Ma fille Sandrine ! – Votre fille Sandrine ? – Oui ! – Veuillez m’excuser, mais je ne comprends toujours pas ! En quoi puis-je vous aider ? – Ma fille Sandrine souffre d’un mal qui la ronge depuis sa plus tendre enfance. Aujourd’hui elle ne vit plus, elle survit. Elle s’est totalement détachée de moi et du monde qui l’entoure. – Mais qu’a-t-elle donc ? – Si je le savais ! Elle ne parle plus. Elle semble s’être construit son monde, un monde où nul ne peut pénétrer. – Si je comprends bien, vous avez des problèmes relationnels avec votre enfant ? – Oui, bien sûr ! Mais, c’est bien plus grave qu’un simple conflit de génération. – C’est à dire ? – Ma fille rencontre aujourd’hui de graves problèmes psychologiques. – Mais, n’êtes-vous pas médecin ? – Oui, je sais ! Vous vous demandez pourquoi un médecin sollicite un homme tel que vous. Un homme qui n’a a priori aucune qualification particulière en médecine. – Oui tout à fait ! Vous me tirez les mots de la bouche ! – Et bien ! Là est tout le problème. Depuis quelques mois, Sandrine est suivie par des psychologues, psychiatres et autres amoureux du canapé, pourtant sa situation ne fait qu’empirer. – Mais comme vous venez de le dire vous-même, je n’ai aucune formation médicale ! Que pourrais-je donc faire pour aider votre fille ? – Apportez-lui votre expérience et votre amitié. Montrez-lui que la vie vaut la peine d’être vécue. Réapprenez-lui à être une femme qui rit, qui pleure, qui parle. – Qui parle ? – Oui, depuis l’âge de cinq ans, Sandrine souffre de problèmes d’élocution. Je n’ai porté malheureusement à l’époque que très peu d’attention à cela. – Oui d’accord ! Mais… – J’ai lu et relu votre livre “Les maux pour le dire”. S’il existe une infime chance pour qu’un jour mon enfant retrouve le parlé, ce sera peut-être grâce à un homme qui a connu lui aussi durant sa vie un blocage de l’élocution. Un homme qui a ressenti ce malaise et qui a eu le courage et la force d’exorciser son mal. – Je comprends. Il est vrai que j’ai souffert de bégaiement. Mon livre explique ce que j’ai pu vivre et ressentir, mais de là à me considérer comme un thérapeute… – Non ! Non ! Vous vous trompez. Vous pouvez aider ma fille. Votre expérience nous permettra peut-être de lui redonner confiance.
– Mais comprenez, je ne suis qu’un écrivain “Les maux pour le dire” fut mon premier livre. Ce fut pour moi une manière de conjurer le sort … – C’est de cette expérience dont ma fille a besoin. Je sais que vos nombreuses occupations n’apprécieront pas que vous vous dispersiez dans d’autres activités, c’est pour cela que je n’insisterai pas. Néanmoins ne me donnez pas immédiatement votre réponse. Revoyons-nous dans quelques jours pour en discuter et là, vous me direz. – Comme vous voudrez, mais j’avoue que votre demande m’étonne. J’aimerais bien vous aider mais je m’en sens particulièrement incapable. – Réfléchissez-y et pensez que l’avenir d’une jeune fille dépend peut-être de votre décision. – Pourriez-vous me donner quelques précisions tout de même ? Par exemple, où se trouve actuellement votre fille… Le docteur Martinot coupa d’une voix chevrotante Antony. – Ma fille est depuis huit mois à l’hôpital Sainte Dominique. – A l’hôpital ? – Oui ! Son état de santé a nécessité il y a huit mois une hospitalisation. – Mais pourquoi ? Que lui est-il arrivé ? – Ma fille a fugué il y a trois ans. Elle avait à peine dix-huit ans à l’époque. Je n’ai eu aucune nouvelle d’elle durant ces trois longues années. Il y a huit mois, l’hôpital Sainte Dominique m’a téléphoné pour me demander de venir au plus tôt. Une jeune fille qui correspondait à son signalement avait été amenée aux urgences. – Que lui était-il arrivé ? – Nul ne le sait vraiment. Elle ne parle plus du tout et semble être amnésique aujourd’hui. Néanmoins, au regard de ses nombreuses fractures, il semble qu’elle ait eu un sérieux accident. – Des fractures ? – Oui ! Une dizaine de fractures et un léger traumatisme crânien. – Mais comment va-t-elle aujourd’hui ? – Elle se remet doucement de ses fractures. Dans quelques semaines elle pourra certainement se lever et marcher comme auparavant. – Mais, vous m’avez dit que durant près de trois ans vous n’avez eu aucune nouvelle de votre fille ! Pourquoi a-t’elle fugué ? – Tout cela est de ma faute. Je n’ai pas su l’écouter… Je n’ai pas su être le père qu’elle attendait. – Si je comprends bien votre fille ne parle plus aujourd’hui, mais son cas est totalement différent du mien. – Non ! Non ! Vous vous trompez… – Mais, mon problème d’élocution vint d’un choc émotif et non pas d’un accident ! – Oui, je vous le concède pour ce qui est du mutisme total de ma fille aujourd’hui. Mais si aujourd’hui elle ne semble plus vouloir parler, il ne faut pas oublier que Sandrine bégaie depuis sa plus tendre enfance. Je ne me suis alors que trop peu inquiété de son petit handicap. Je pensais que comme pour beaucoup d’enfant il lui suffirait d’être suivie par un orthophoniste pour que tout cela s’efface. Pourtant, mois après mois, années après années, son problème s’est empiré et moi de mon côté je suis resté aveugle à sa souffrance. – Vous avez essayé d’en discuter avec elle ? – Non ! – Mais que s’est-il passé entre vous pour qu’un jour elle fugue ? Quel âge avait-elle, m’avez-vous dit ? – Juste dix-huit ans ! Elle était en classe de première. Elle avait déjà redoublé deux fois. Un soir son proviseur m’a téléphoné en me signalant que Sandrine était absente du lycée depuis
déjà deux mois et qu’il s’étonnait que je ne réponde pas à ses courriers. Quand elle est rentrée ce jour-là de ces soi-disant cours, nous avons eu une sérieuse dispute. C’est là qu’elle m’apprit que depuis des mois déjà, elle piratait notre boîte aux lettres. Tous les courriers adressés avaient fini dans notre cheminée. Quand je lui ai demandé la raison d’une telle attitude, elle est rentrée dans une rage folle, me reprochant tout et n’importe quoi et pire encore, elle m’avoua vouloir arrêter définitivement ses études. – Et vous, qu’avez-vous dit ? Qu’avez-vous fait ? – Moi ? Et bien comme un imbécile je me suis buté, je n’ai pas essayé de la comprendre. Dès le lendemain je l’ai inscrite dans l’internat d’un lycée religieux. – Oui, vous n’avez certainement pas agi de la meilleure façon. – En effet, je l’ai compris bien trop tard. Depuis son plus jeune âge, je n’ai fait que minimiser son problème d’élocution. Je n’ai jamais voulu penser que ses mauvais résultats scolaires étaient liés à son bégaiement. Non, bien au contraire, comme un imbécile je la traitais de fainéante, de bonne à rien. Je n’ai fait que projeter sur elle durant toutes ces années les rêves d’un père plein d’orgueil. Je ne me suis pas intéressé à ce qu’elle désirait, à ce qu’elle voulait faire de sa vie. Elle souffrait de son handicap, mais inconsciemment je ne pouvais me résoudre à penser que ma fille puisse avoir un handicap. – Je comprends mieux. C’est bien souvent l’erreur à ne pas commettre. – Je sais, Monsieur Hablantes, je sais ! Ceci je l’ai compris en lisant votre livre et en vous écoutant hier à la radio. J’étais malheureusement aveuglé jusque là par mon orgueil de père. Je ne voulais pas voir la réalité en face. – Si je comprends bien elle a donc fugué à la suite de la dispute dont vous m’avez parlé ? – Oui si on veut ! – C’est à dire ? – Eh bien ! Je ne voulais rien entendre, je l’ai donc inscrite à l’internat Sainte Geneviève, et deux jours après son entrée, elle a fugué. – Oui, je comprends ! – Monsieur Hablantes, peut-être que cela ne servira à rien, mais, s’il vous plaît, passez la voir à l’hôpital. Si aujourd’hui elle lutte contre la mort, j’en suis l’unique responsable. Elle a maintenant besoin de quelqu’un qui la comprenne, quelqu’un qui sache lui montrer que la vie vaut la peine d’être vécue… – Excusez-moi, je vais peut-être vous paraître indiscret mais vous ne m’avez pas parlé de la maman de Sandrine ! – Sandrine n’a pas connu sa mère, elle est morte à sa naissance. » Bien que troublé par l’histoire de cette jeune fille, Antony ne donna pas immédiatement sa réponse au docteur Martinot. Il était déjà 19H00, quand il quitta le docteur après que celui-ci l’eut prié une fois encore d’aller voir sa fille en lui tendant l’adresse de l’hôpital. Déjà dehors, la nuit tombait. Devant le porche du petit hôtel particulier, Antony releva son col et s’engagea sur l’avenue. Des gouttelettes de pluie venaient s’écraser sur son pardessus. Elles résonnaient sur son parapluie dans une légère mélodie improvisée qui venait chantonner une douce complainte au coin de ses oreilles. Arrivé dans son appartement, rue Auguste Morin, il s’assit dans son grand fauteuil de cuir. Il collectionnait déjà depuis de nombreuses années chacune des interventions qu’il faisait à la radio et à la télé. Non pas qu’il fût narcissique, mais il aimait se remémorer ces instants. Il pouvait alors apprécier sans aucun stress le déroulement des émissions et y puiser le cas échéant des idées pour de futurs romans. La demande du docteur Martinot l’avait troublé. Il décida d’écouter l’enregistrement de cette émission qui avait poussé le docteur à le contacter. Il s’enfonça confortablement dans son fauteuil et enclencha son magnétophone :
– « Eh bien ! Mes auditeurs adorés ! Il est l’heure de nous quitter. Alain est déjà dans le studio, alors, je m’éclipse à petits pas, pour laisser place à votre émission préférée de la bande FM : Libre antenne pour nuit blanche avec Alain Markalian, accompagné ce soir du journaliste, écrivain et professeur d’université, Antony Hablantes qui vient de publier son dernier roman “les maux pour le dire”. Alors bonne soirée à tous et jingle : « EUROPE 1 LIBRE ANTENNE POUR NUIT BLANCHE AVEC ALAIN MARKARIAN » – Bonsoir, chers insomniaques, ce soir Antony Hablantes est à mes côtés sur votre libre antenne, pour vous accompagner durant près de deux heures. Alors ! A vos téléphones ! C’est vous qui faites cette émission. Venez interroger notre invité, venez réagir sur un sujet ou venez tous simplement nous parler de vous ! – Monsieur Hablantes Bonsoir ! – Bonsoir Alain ! – Avant de prendre notre premier appel, comme il est d’usage dans cette émission nous allons essayer de mieux vous connaître. J’aimerais lire un passage de votre dernier livre, “Les maux pour le dire” et si vous le voulez bien, je vous poserai quelques questions ensuite. – Je vous en prie ! – Vous écrivez à la page vingt : “Je ne pouvais dès lors m’exprimer en public. Aller chercher ne serait-ce que le pain à la boulangerie du coin, relevait de l’exploit et me contraignait à une préparation d’une heure au moins. Prostré devant ma glace je répétais en silence : “Bonjour madame, une baguette s’il vous plaît !” Mais comme toujours, rien n’y faisait, face à la petite vendeuse, je restais là, sans dire un mot. Mes yeux papillonnaient, ma bouche se tordait, la vendeuse cachait un sourire amusé, baissait les yeux, et pour finir d’un doigt tremblant je m’évertuais à montrer sur l’étal de la commerçante ce que je désirais. Bien souvent je vous l’avoue, je me faisais refiler une fougasse ou un pain de campagne”. Ma question est simple, et pourra peut-être vous paraître saugrenue mais, qui est ce jeune homme dont vous relatez ici les difficultés à parler ? Est-ce un personnage de pure fiction ou un de vos proches ? Ou, est-ce tout simplement de vous dont vous parlez ? – Vous savez, quand vous écrivez un livre, c’est toujours de vous dont vous parlez. Vous avez beau revendiquer que ce n’est qu’un roman de pure fiction, et là je fais un pléonasme, les images, les idées viennent de vous et de ce fait, elles sont le miroir de sentiments personnels que vous gardez cachés au plus profond de vous. – Oui bien sûr ! Mais cette fois ci, ce livre semble être plus qu’un roman. C’est comme si nous lisions vos mémoires, votre biographie. Connaissant un tant soit peu votre vie à travers les différents articles qui vous ont été consacrés, je constate, que Michel, le protagoniste de votre livre est lui aussi journaliste, écrivain et professeur. Une drôle de coïncidence non ? – Oui, vous avez raison. Ce n’est pas une coïncidence. Je peux dire en toute honnêteté aujourd’hui que Michel et moi ne faisons qu’un. – Excusez-moi ! Mais comment cela est-ce possible ? A en croire l’histoire de ce livre, vous nous dites que vous avez eu de graves problèmes d’élocution, pourtant aujourd’hui au regard de votre carrière cela semble difficilement envisageable. Il transpire de votre livre une telle émotion, un tel mal être qu’il est difficile de croire que l’histoire de ce jeune homme et celle de l’homme de communication que vous êtes aujourd’hui. Vous professez, vous donnez des conférences, vous êtes invité sur de nombreux plateaux de télévision… – Je comprends votre étonnement, pourtant c’est bien de mon histoire personnelle qu’il s’agit. – Mais… Pourquoi ce livre maintenant ? Après avoir publié près de vingt romans ! – Eh bien ! Vous savez, ce livre est écrit depuis déjà une vingtaine d’années. J’ai toujours hésité à le faire publier. Aujourd’hui je peux le dire, je n’arrivais pas à assumer l’idée de dévoiler au grand public un handicap dont j’avais eu si longtemps honte et que je voulais
oublier. – Ce livre est donc l’affirmation de cette vérité si longtemps cachée ? – Oui, tout à fait ! – Mais, pourquoi le publier seulement aujourd’hui ? Cela fait certainement bien des années que… – Que j’en aie fini avec tout cela ? Non, ne croyez pas ça, on ne s’en remet jamais vraiment. – Mais alors … ? – Vous allez certainement sourire, mais ce qui m’a permis de faire si l’on peut dire le deuil de cette partie de ma vie, fut une émission de télévision. – Une émission de télévision ? – Oui ! Je pense que vous avez vu cette émission ou du moins vos auditeurs l’ont peut-être vu. Elle est passée sur Antenne 2, il y a cinq ou six mois, elle s’appelait si mes souvenirs sont exacts, “Justice en France” – Oui ! Oui ! Je me souviens de cette série d’émissions. – Eh bien ! Ce qui m’a poussé à publier ce bouquin, fut une des scènes de ces reportages où une jeune fille âgée d’une quinzaine d’années s’entretenait avec un juge pour enfant. Si vous saviez ce que j’ai ressenti quand j’ai vu que cette jeune fille n’arrivait pas à parler. Quand j’ai vu sa bouche se tordre et sa gorge étrangler les quelques mots qu’elle voulait prononcer pour sa défense, je me suis revu il y a quelques années. J’ai eu mal, mal à en crever car cette enfant n’avait trouvé que la délinquance et la drogue pour exorciser le mal être qu’elle ressentait au plus profond de sa chair. C’est en voyant la déchéance, la fuite en avant de cette enfant que j’ai réellement pris conscience que moi aussi j’aurais pu être à sa place. – C’est donc uniquement ce reportage qui vous a encouragé à publier ce livre, écrit pourtant depuis vingt ans ? – Oui tout à fait ! Vous savez si j’ai publié ce livre, c’est avant tout pour que les gens comprennent combien est grande la souffrance de ces enfants, de ces êtres qui souffrent de bégaiement. Pour beaucoup cet handicap prête à rire, mais je vous l’assure, il faut l’avoir vécu pour savoir combien est grand notre isolement, combien est puissant notre inconscient, si je peux parler d’inconscient, car souvent tout vient de lui. Il porte enregistré sur ses bandes un traumatisme passé, et pour s’en sauvegarder il le cache derrière un paravent. Chez certains celui-ci se traduira par des tics, chez d’autres par de la boulimie ou que sais-je encore. Chez moi ce fut par cette impossibilité à m’exprimer en public alors que seul face à mon miroir je ne souffrais d’aucun mal. – Eh bien ! Monsieur Hablantes, je comprends mieux maintenant les raisons de ce livre. J’aimerais continuer cette discussion, mais nos auditeurs s’impatientent. Je vous propose donc de prendre un premier appel. – Allô ! Oui ? Nous vous écoutons ! – Bonjour, Je m’appelle Sylvie et j’aimerais poser une question à Monsieur Hablantes. – L’antenne est à vous, nous vous écoutons ! – Bonsoir, Monsieur Hablantes ! J’ai écouté attentivement ce que vous venez de dire et j’aimerais savoir quelle a été la personne ou l’événement qui vous a permis de surmonter votre handicap. Pour vous avoir vu et entendu souvent dans des émissions télévisées, j’ai énormément de mal à imaginer que vous ayez souffert d’un quelconque problème d’élocution. Avez-vous eu recours à des psychanalystes, à des orthophonistes ? – Bien non ! Je dois l’avouer. En ce qui me concerne, aucun orthophoniste ou psychanalyste n’a réussi à désamorcer mon problème. Cependant je ne dis pas que cela ne sert à rien de consulter des spécialistes, mais pour ma part cela n’a eu aucun effet. – Mais, comment avez-vous donc fait ? – Eh bien, en écrivant. J’ai débuté mon livre à une époque ou pour moi le simple fait d’aller demander une baguette à la boulangerie était une véritable souffrance. Si j’ai écrit, c’est avant
tout parce que j’avais besoin de m’exprimer, de cracher tous ces mots qui encombraient ma gorge. Étrangement, au fil des mots qui venaient se graver sur la page blanche, je sentais que mon mal s’évanouissait. Je fus alors convaincu, que le jour où j’inscrirai sur ce livre les trois lettres à la fois libératrices et angoissantes que sont “F.i.n”, je pourrai alors parler normalement. Chose paradoxale et arbitraire je vous l’accorde, je fis d’une fin le commencement de ma vie. – Ce serait donc uniquement le fait d’avoir écrit qui vous a entre guillemet guéri ? – Ne mettez pas le terme guéri entre guillemet. Je pense que nous pouvons réellement parler de guérison. Je vais certainement choquer bien des personnes, mais je suis convaincu que l’on doit parler ici de maladie. – Maladie ? Le mot me semble exagéré ! – Je vous comprends, et bien que le terme puisse paraître à beaucoup comme mal employé, je pense que nous devons voir cet handicap comme une maladie. – Je suis désolé, mais je pense que ce terme ne fait que donner une image faussement dramatique d’un petit problème physique. – C’est justement pour cela que j’ai voulu publier ce livre. Beaucoup trop de personnes considèrent le bégaiement comme un petit handicap sans grande importance, comme une chose amusante. Pourtant, je peux vous assurer que lorsque vous souffrez de ce mal vous n’avez certainement pas envie de sourire, bien au contraire et même si la comparaison vous semble osée, vous souffrez tout autant que la personne à qui il manque une jambe. – Je peux comprendre bien sûr, mais tout de même, comparer cela à la perte d’une jambe… – Vous savez, je n’invente rien en faisant cette comparaison. En fait celle-ci ne fait que poser le problème de la dualité toujours existante entre les sciences dites classiques comme la médecine, et les sciences humaines, comme la psychologie. – Veuillez m’excuser, mais là, je ne vous suis plus ! – Bien ! Je pense que beaucoup trop de gens donnent encore aujourd’hui bien moins de crédibilité à un psychanalyste qu’à un médecin généraliste. Dans ce même état d’esprit, ils considèrent qu’être anorexique est bien moins grave qu’être atteint d’une hépatite. Pourtant la finalité peut être la même, la mort. Les maux de l’âme, bien que je n’aime pas cette expression, sont tout aussi graves que ceux du corps. – Bien sûr, vu comme cela je peux comprendre, mais tout de même, comparons ce qui est comparable. Il est vrai que l’on peut mourir d’anorexie, mais avons-nous déjà vu mourir quelqu’un de bégaiement ? – Heu non ! Je ne crois pas ou alors ces personnes se sont étouffées avec un mot coincé dans la gorge… Non je plaisante ! Bien sûr, qu’on ne meurt pas de bégaiement. Néanmoins il ne faut pas le considérer uniquement comme une simple répétition de syllabes. Ceci n’est que la surface immergée d’un iceberg qui cache dans ses abîmes un mal être, un traumatisme souvent invivable qui va amener des personnes à se détacher du monde, à vivre repliées sur elles-mêmes. Nous vivons dans une société de communication et en cela, le bègue va se sentir rejeté par la société, car même s’il a la force de lutter, il va très vite prendre conscience que son handicap lui enlève une part de vie. Dans ses études, dans son travail, il en souffrira et même s’il en a le désir bien des professions lui seront alors interdites. Son problème prête trop souvent à rire et en cela il perd toute sa crédibilité. Il est bien évident que l’on ne meurt pas de bégaiement, mais l’isolement du bègue est tel que cela peut l’amener à se marginaliser, à rejeter la société et tomber pourquoi pas, dans la délinquance ou que sais-je encore… – Avez-vous connu la délinquance ? – Non ! – Alors pourquoi affirmer que le bégaiement peut pourvoir à la marginalisation d’une personne ?
– Eh bien ! Car maintes et maintes fois j’ai failli tomber dans cette apparente facilité qu’est la délinquance. Il est vrai que j’ai échappé au pire, mais j’ai tout de même eu besoin de fuir, de me marginaliser. – Excusez-moi d’interrompre cette conversation, mais beaucoup d’auditeurs attendent et il faudrait prendre un nouvel appel. – Oui, oui bien sûr Alain ! Je voudrais juste répondre à votre question du début mademoiselle. C’est étrange j’en conviens mais oui, c’est vrai, je suis venu à bout de mon handicap grâce à l’écriture de ce livre. Comment puis-je l’expliquer, je ne sais pas vraiment. Je peux uniquement dire que ces écrits m’ont servi de psychanalyse. Ils m’ont peut-être permis de sonder ce que j’avais caché au plus profond de moi, de mieux me comprendre et de me libérer. – Bien merci Sylvie ! Nous vous remercions pour vos questions. Je vous conseille si vous désirez en savoir davantage sur notre invité de lire son dernier livre. Vous y trouverez sans aucun doute les réponses aux questions que vous vous posez. Un nouvel appel ? – Bonsoir, je m’appelle Nicolas, j’ai trente-huit ans. – Bonsoir Nicolas ! Nous vous écoutons. – Eh bien ! J’écoutais votre émission et quand vous avez annoncé le nom de votre invité, j’ai eu comme un tilt. Je ne connais pas du tout Monsieur Hablantes, je n’ai lu aucun de ses livres, mais quand vous avez dit son nom, j’ai eu un doute. – Un doute ! C’est à dire ? – Monsieur Hablantes, c’est bien vous qui faites la rubrique “billet d’humeur” dans le journal Miramar ? – Oui tout à fait, entre autres articles ! – Ah d’accord ! Écoutez, j’ai lu votre article de ce matin et franchement je ne vous comprends pas. – C’est à dire ? – Vous avez une telle façon de voir le monde ! Qui êtes-vous donc pour juger ainsi les Hommes ? Vous avez une telle façon de considérer le genre humain que cela en devient écœurant ! Êtes-vous un être supérieur pour vous placer ainsi en prédicateur ? A vous lire, vous et vous seul êtes pur, les autres ne sont que décadence et rebut. A une époque où nous avons besoin d’être motivés, d’être encouragés, vos articles sont toujours noirs, sans espoir, comme si vous désiriez dire aux Hommes : “Couchez-vous, allumez le gaz et quittez cette terre qui ne vous mérite pas” – Non je pense qu’il y a ici méprise sur mes écrits. Je ne critique pas l’Homme, j’en suis un moi-même. J’essaie uniquement dans ces billets d’humeurs de faire partager aux lecteurs mon angoisse face au monde dans lequel nous vivons. – Je veux bien le croire, mais ne croyez-vous pas que vos lecteurs aient besoin de lire autre chose que… Attendez un instant, je retrouve votre article… Ah oui ! Voilà vous écrivez : “ L’homme même quand il dort marche vers la fin”. – Je n’ai fait que reprendre cette citation, mais il est vrai que pour moi elle résume assez bien la condition humaine. – Mais si vous voulez ainsi philosopher, allez jouer à l’humaniste dans des revues spécialisées pour pseudos intellectuels du dimanche ! – Il n’y a aucune philosophie là-dedans. Je dirais même qu’il n’y a rien de plus terre-à-terre. L’Homme naît pour mourir. A notre naissance en nous donnant la vie, notre mère entame notre processus de mise à mort. Notre premier cri lancé, nous gaspillons déjà, un peu du temps qui nous reste à vivre sur cette terre. Être c’est très vite avoir été, voilà tout ! – Eh bien voilà ! Vous continuez, vous parlez comme vous écrivez. Pourquoi nous dire de telles choses ? – Pourquoi ? Je n’en sais rien ! Si j’écris, si je pense cela, ce n’est pas pour décourager