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Les meutes sportives

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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296273795
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LES MEUTES SPORTIVES
Critiquedeladonrination

Collection NOUVEUES

ETUDES ANTHROPOLOGIQUES

Dirigée par Patrick BAUDRY, Jean-Marie BROHM, Louis- Vincent THOMAS

Une libre association d'universitaires et de chercheurs entend promouvoir de ~Nouvelles Etudes Anthropologiques». En privilégiant dans une perspective novatrice et transversale les objets oubliés, les choses insolites, les réalités énigmatiques, les univers parallèles, les ~Nouvelles Etudes Anthropologiques» interrogeront surtout la Vie, la Mort, la Survie sous toutes leurs formes, le Temps avec ses mémoires et ses imaginaires, la Corporéité dans ses aspects fantasmatiques et ritualisés, le Surnaturel, y compris dans ses croyances et ses témoignages les plus extraordinaires. Sans renoncer aux principes de la rationalité, les ~Nouvelles Etudes Anthropologiques» chercheront à développer un nouvel esprit scientifique en explorant la pluralité des mondes, les états frontières, les dimensions cachées.

Ouvrages parus:
Patrick Baudry, Le corps extrême, Approche sociologique des conduites à risque, 1991. Louis-Vincent Thomas, La mort en question, 1991. Annick Barrau, Quelle mort pour demain, 1992. Christiane Montandon-Binet, Alain Montandon (00), Savoir mourir, 1993. Alain Gauthier, L'impact de l'image, 1993.

A paraître:
Louis-Vincent Thomas, Mélanges thanatiques, 1993.

Jean-Marie BROHM

LES MEUTES SPORTIVES
CRITIQUE DE LA DOMINATION

Éditions L 'HARMA TT AN 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 PARIS

Du même auteur
Georg Lukàcs, Lénine, Paris, EDI, 1965 (présentation et traduction). Psicoanalysis y revolucion, Barcelone, Editorial Anagrama, 1969. Franz Jakubowski, Les superstructures idéologiques dans la conception matérialiste de l'histoire, Paris, EDI, 1971 (présentation et traduction). Partisans, Sport, culture et répression, Petite collection, Maspero, Paris, 1972 (en collaboration) . Le gaullisme et après? État fort 'etfascisation, Paris, Petite collection, Maspero, 1974 (en collaboration). Cqntre Althusser, Paris, 10/18, 1974 (en collaboration). Partisans, Garde-fous, arrêtez de vous serrer les coudes, Paris, Petite collection, . Maspero, 1975 (en collaboration). Jeunesse et révolution, Paris, Petite Collection, Maspero, 1975, (en collaboration avec Michel Field). Reich devant Marx et Freud, Paris, La Brèche, 1975 (en collaboration). Corps et politique, Paris, Éditions Universitaires, 1975. Que lire? Bibliographie de la révolution, Paris, EDI, 1975 (en collaboration). Karl Marx, Friedrich Engels, Critique de l'économie nationale (textes inédits, 1845), Paris, EDI, 1976 (présentation et traduction). Roman Rosdolsky, La genèsé du "capital" chez Karl Marx, Paris, Maspero, 1976 (présentation et traduction en collaboration avec Catherine Colliot- Thélène). Critiques du sport, Paris, Christian Bourgois, 1976. Sociologie politique du sport, Paris, Jean-Pierre Delarge, 1976. Qu'est-ce que la dialectique?, Paris, Savelli, 1976. Quel corps?, Paris, Petite collection, Maspero, 1978 (en collaboration). Quelles pratiques corporelles maintenant?, Paris, Éditions universitaires, 1978 (avec la collaboration de Michel Bernard, Daniel Denis, Lucette Colin, JeanLouis Pannetier, Étienne Valette et Georges Vigarello). Véra Schmidt et Annie Reich, Pulsions sexuelles et éducation du corps, Paris, 10/18, 1979 (présentation et traduction). Le mythe olympique, Paris, Christian Bourgois, 1981. L'empire football, Paris, EDI, 1982 (en collaboration avec Michel Beaulieu et Michel Caillat). Jeux olympiques à Berlin, 1936, Bruxelles, Éditions Complexe, 1983. . Les dessous de l'olympisme, Paris, La Découverte, 1984 (en collaboration avec Michel Caillat). Marx ou pas ? Réflexionssur un centenaire,Paris,EDI, 1986,(en collaboration). Quel corps?, Montreuil, Éditions de la Passion, 1986 (en collaboration). Drogues et dopages, Paris, Chiron, 1987 (en collaboration avec Jean-Pierre de Mondenard, Frédéric Baillette et alii). Karel Kosik, La dialectique du concret, Montreuil, Éditions de la Passion, 1988 (présentation). "Philosophie du corps: Quel corps ?" in Encyclopédie Philosophique Universelle, Tome 1 : L'univers philosophique, Paris, P.U.F, 1989. Anthropologie du sport - Perspectives critiques, Actes du colloque international francophone, Paris Sorbonne (en collaboration avec Jacques Ardoino et alii), Paris, Matrice/ Andsha/Quel corps?, 1991.

@ L'HARMA TI AN, 1993 ISBN: 2-7384-1687-X

Pour Isabelle Chatelain

INTRODUCTION

POUR UNE THÉORIE CRITIQUE DE L'INSTITUTION SPORTIVE
«Dans l'histoire comme dans la nature la poumture est le laboratoire de la vie» (Karl Marx, Le Capital, Livre 1).

Il est question dans ce livre d'une nouvelle forme de religion: le sport-spectacle. Cet opium du peuple, qui mobilise des centaines de millions de supporters fanatisés, des foules énormes de partisans de l'inutile et du dérisoire, des hordes bruyantes de fidèles inconditionnels, lesquelles peuvent à l'occasion se transformer en meutes sanguinaires de vendetta et de lynch, comme l'ont montré notamment les événements dramatiques du Heysel en mai 1985 et de Sheffield en avril 1989, est l'objet d'un consensus sans faille. Pratiquants et spectateurs se ruent comme autant de masses orantes sur les lieux du culte, n'hésitant pas de temps en temps à pratiquer des cérémonies expiatoires ou sacrificielles à l'encontre des victimes émissaires. Idéologues et politiciens, véritables troubadours de la légende sportive, clament sur un mode rituellement répétitif et stéréotypé les (Coubertin). Intellectuels et universitaires enfin, dans leur immense majorité, succombent aux charmes du populisme sportif ou aux sirènes câlines de la fausse conscience, voire de la bonne conscience candide. Dans tous les cas de figures, le phénomène sportif contemporain reste l'objet d'une vénération universelle, quasi mystique. L'adoration ou l'idolâtrie du sport est si poussée même qu'elle entraîne régulièrement l'irruption de symptômes délirants, le déchaînement d'actes pathologiques, le déclenchement de folies collectives. Peu nombreux sont ceux ou celles qui tentent publiquement de soumettre la réalité sportive à ~apensée critique, c'est-à-dire à la fois à l'investigation scientifique à des fins d'élucidation et à l'évaluation éthico-politique à des fins de protestation. Le sport demeure intouchable parce qu'impensé, impensable parce qu'intouché. Le sport est sacro-saint et comme tel soustrait à tout travail de réflexion critique ou de déconstruction analytique. Le sport est « l'horizon indépassable de notre temps» parce que les intellectuels critiques n'ont jamais daigné le 7

articles de la foi ou du dogme de la « religion athlétique»

prendre pour objet d'étude et cible de discussion. A ce titre au moins, l'ex-Ministre de la Jeunesse et des Sports, Pierre Mazeaud, a raison de souligner que «dans ce monde où tout est contesté, où les valeurs les plus fondamentales sont bafouées, il est un sujet qui ne soulève pas de réprobation: le sport, précisément. C'est la seule valeur universelle toujours reconnue et incontestée» (1). Le consensus universel porte évideminent sur le rôle conservateur, stabilisateur, intégrateur, voire réactionnaire du sport de compétition. De toutes parts fleurissent les discours des sectateurs spprtifs, mais personne ne songe sérieusement à les décoder ou même à les entendre comme des discours politiques. .. Dans l'immense corpus des opinions communes sur le sport, il n'y a qu'à puiser pour obtenir un tableau édifiant de l'idéologie sportive en tant qu'ensemble de propositions normatives, conformistes et mystificatrices (2). -Pierre Mazeaud : «Le sport, une valeur au-dessus des querelles d'hommes [. ..]. Le sport, élément essentiel de formation du caractère de l'individu, le sport facteur d'hygiène et de santé i~dividuelle et collective, le sport facteur de rapprochement de milieux sociaux ou professionnels fort différents, le sport facteur de rapprochement des peuples, de tous les peuples» (3). - Pierre Mazeaud : «Sans le sport, sans le goût du risque, je dirai sans la compétition, la société est en crise. Avec le sentiment que le sport est un besoin, qu'il nous libère au lieu de nous aliéner, la société deviendra plus humaine» (4). - Haroun Tazieff: «Excès de télévision aidant, et excès de moto, de voiture, de vacances, de musique enregistrée et d'autres passe-temps passifs, le goût de l'effort disparaît en même temps que disparaît l'idée même d'une éthique. Et le goût de l'effort ne s'éveille plus guère que pour l'argent. Par contre, se dépenser entièrement pour tenter de remporter une victoire sportive ou pour se fatiguer chaque jour afin d'acquérir ou de maintenir la "forme", par sa seule gratuité constitue un élément essentiel d'une régénération du sens des valeurs. Le sport aura donc permis, tout d'abord à des membres dynamiques des classes aisées de ne pas se ramollir, ensuite dès ses débuts également, à
(1)
(2)

Pierre Mazeaud, Le Monde, 4 et 5 mars 1979.
Sur l'idéologie et les effets idéologiques

plutôt conservatrice) Jean Baechler, Qu'est-ce que l'idéo; Raymond Boudon, L'Idéologie ou l'origine des idées reçues, Paris, Fayard, 1986 ; (dans une perspective progressiste) Georges Labica, Le paradigme du Grand-Hornu, essai sur l'idéologie, Paris, La Brèche 1987 ; Louis-Vincent Thomas, «Les fonctions de l'idéologie», in Approches (<<Lesmécanismes de l'idéologie»), 108 bis rue de Vaugirard, Paris, Cahier n051, 3ème trimestre 1986 ; Maurice Godelier, L'idéel et le matériel, Paris, Fayard, 1984 ; Pierre AnW1, Les idéologies politiques, Paris, P.U.F., 1974 ; (dans une perspective psychanalYtique) René KAes, L'idéologie, études p~chanalytiques, Paris, Dunod, 1980. (3) Pierre Mazeaud, Le Matin de Paris, 27 avril 1979. (4) Pierre Mazeaud, Le Monde, 31 octobre 1973.

(dans une perspective - voir: Paris, Gallimard, 1976 logie ?,

-

question

centrale

dans les sciences

sociales

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des déshérités d'échapper à la misère grâce à leur courage et à leurs dons physiques [...]. Aujourd'hui enfin, outre le fait très positif de permettre à des millions de personnes de réagir efficacement contre la nocivité d'une civilisation de la facilité et du gaspillage délibéré, le sport offre l'une des très rares possibilités de réinsérer dans la société d'innombrables jeunes gens que le chômage, qui affecte le monde entier, désespère et conduit à la délinquance» (5). - Robert Bobin, Président de la Fédération française d'athlétisme : «Or, s'il y a des guerres sur la planète, le sport peut être un moyen de rapprocher les hommes, les faire réfléchir en tout cas. Se battre sur un stade, c'est au contraire se donner la preuve d'une grande estime réciproque. Le sport est une forme d'art, la musique ne sera jamais interrompue par les guerres. Le sport doit pouvoir passer à travers les turbulence» (6). Le sport de compétition est donc paré de toutes les vertus possibles: facteur d'ordre et de discipline, moyen de prévention de la délinquance, instrument d'éducation du caractère et de la volonté, terrain de collaboration entre les classes et de fraternisation entre les peuples, facteur de moralisation publique et d'hygiène collective, etc., on n'en finirait pas de recenser les qualités positives du sport. Pourtant cette idéologie, pour compacte et gluante qu'elle soit, vole aujourd'hui en éclats sous les effets de la crise de l'institution sportive. L'écart entre la réalité et l'idéal proclamé est tel de nos jours que la légitimité même de la pratique sportive compétitive est remise en question, et sa finalité suspectée. Les effets pervers ou la contre-productivité paradoxale. (Illich) du sport commencent à se manifester sous des formes ouvertement antagoniques. Le capital financier impose sa dictature à toutes les structures, même les plus modestes, de l'institution sportive tandis que l'argent devient le mobile suprême de la course aux performances, en déchaînant au passage tous les symptômes classiques de la spéculation monétaire et du business capitaliste. Mfairisme qui débouche sur des «affaires» peu reluisantes qui n'ont rien à envier aux affaires sordides du parlementarisme bourgeois. Corruptions et concussions, fraudes, malversations, prévarications, faillites, scandales financiers, dessous de tables, matchs arrangés~ combines, montages de résultats, etc., rien ne manque au tableau d'une activité lucrative qui tend à se rapprocher des honorables pratiques de la maffia: trafics d'influence, détournements de fonds publics, fraudes fiscales massives, ententes illicites, «blanchissages» de fonds douteux, escroqueries, confusions entre les gestions officielles et les gestions occultes, investisse(5) Haroun Tazieff, Préface, Le sport à la une (textes réunis par Nicole Priollaud), Liana Levi éditions, collection «Les reporters de l'histoire», 1984, pp. 10 et Il. (6) Robert Bobin, La Croix l'Événement, 29 août 1987. Paris,

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ments clandestins, transferts illégaux de capitaux, organisation à grande échelle des trucages sur les jeux d'argent sportifs (Totocalcio en Italie, etc.) (7), toute la panoplie de la guerre monétaire est utilisée par l'univers sportif dans une impunité juridique presque totale. Le sport est non seulement un secteur d'accumulation fantastique du capital, mais encore et surtout un merveilleux paradis fiscal qui garantit des taux de profit et des marges bénéficiaires appréciables. En somme l'univers sportif réactualise aujourd'hui le célèbre «enrichissez-vous» des libéraux. Il n'est même pas exagéré de dire que l'universalisation de la pratique sportive, son succès croissant sont l'expression de l'accumulation de l'argent pour l'argent (Marx), de la chasse au fric qui caractérisent les sociétés libérales avancées. Le sport est à cet égard -avec l'internationalisation du capital, la domination universelle de l'abstraction monétaire et la généralisation des échanges marchands -, la forme la plus élaborée du cosmopolitisme capitaliste qui ne connaît d'autre loi que la valeur monétaire et la richesse pour la richesse. Le sport est, au même titre que l'argent, le signe de la mondialisation du capitalisme. Comme l'argent, il est l'idole, le fétiche, le veau d'or de la société bourgeoise. Ce que Marx avait noté il y a plus d'un siècle à propos du pouvoir de l'argent dans la société bourgeoise peut être lu à la lumière du double processus qui singularise l'institution sportive: l'introduction de l'argent dans la pratique sportive, la pénétration de la compétition sportive dans les activités monétaires, l'argent comme sport, le sport comme argent. L'argent, écrit Marx, «est la divinité visible, la transformation de toutes les qualités humaines et naturelles en leur contraire, la confusion et la perversion universelle des choses; il fait fraterniser les impossibilités. Il est la courtisane universelle, l'entremetteur universel des nommes et des peuples [...]. Il est la puissance aliénée de l'humanité [...]. Il est la perversion générale des individualités, qui les change en leur contraire et leur donne des qualités qui contredisent leurs qualités propres [...]. Il transforme la fidélité en infidélité, l'amour en haine, la haine en amour, la vertu en vice, le vice en vertu, le valet en maître, le maître en valet, le crétinisme en intelligence, l'intelligence en crétinisme [. ..]. Il est la confusion et la permutation universelles de toutes choses, donc le monde à l'envers, la confusion et la permutation de toutes les qualités naturelles et humaines» (8). La deuxième contradiction majeure qui traverse les pratiques sportives est la violence, la fureur destructrice, la haine de l'adversaire. La violence sportive qui couve comme la braise sous les cendres dans toutes les disciplines, dans tous les pays, pour toutes les catégories de pratiquants et d'âges, n'est pas surajoutée
(7) Cf Jean~Pierre Clerc, «Les ripoux du toto-calcio», Le Monde, 7 août 1986. (8) Karl Marx, Manuscrits de 1844, Paris, Éditions Sociales, 1962, pp. 121-123.

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à la compétition, exogène ou extrinsèque à sa constitution, comme tentent de le faire accroire les idéologues sportifs, mais consubstantielle à l'affrontement pour la victoire qui est la marque distinctive du sport. Avec l'exacerbation belliqueuse des enjeux économiques, diplomatiques, nationalistes, idéologiques et sportifs de la compétition, la violence est devenue la substance même de l'agonistique sportive. La violence sportive n'est pas un épiphénomène épisodique et parasitaire de la compétition, mais à la fois sa motivation, son but, son moyen et son enjeu. Cette violence est triple. Elle est d'abord la cristallisation de la violence sociale par le spectacle sportif. Les rencontres sportives drainent, «épongent», canalisent en effet la violence diffuse du corps social en lui donnant un support institutionnel quasi légitime. On pourrait caractériser cet aspect de la violence comme violence transposée ou violence importée: c'est la violence multiforme de l'espace social qui trouve à s'investir dans des lieux codés (les espaces sportifs) et dans des temporalités délimitées (les manifestations sportives). C'est donc une violence conjoncturelle qui dépend du «climat social» d'ensemble, des mœurs du moment et de l'état des relations. sociales (chômage, délinquance, hooliganisme, etc.). Le deuxième type de violence est la violence structurelle, la violence inhérente objectivement et subjectivement aux chocs sportifs et à la logique du classement hiérarchique: c'est la violence d'un système qui élimine les faibles, écrase les chétifs, exclut les vaincus (système des compétitions par « élimination»). C'est la violence des corps à corps, de la recherche de la suprématie à tout prix, des duels impitoyables, des défis au risque, des mises à mort symboliques. Le troisième type de violence est la violence contingente, c'est-àdire la violence récurrente des incidents de parcours, des accidents du sport, des catastrophes collectives que les idéologues attribuent toujours à la «fatalité», aux «hasards malheureux» ou à la «mauvaise fortune». Les victimes tombent ainsi de manière métronomique à la loterie sportive sans que jamais ne soit posée la question de la logique meurtrière de cette machine à broyer les corps qu'est devenu le sport contemporain. De semaines en semaines la liste des blessés et des morts s'allonge dans l'indifférence quasi-générale de la rubrique «faits divers» dont il serait facile de montrer qu'ils constituent la «sérialisation» d'une tendance structurelle, celle de la guerre sportive. «Jeu à X.lII: O'Connor toujours dans un état grave. L'Anglais Dave O'Connor (33 ans), pilier de l'équipe britannique amateur de jeu à XIII, blessé samedi dernier à Roanne, au cours d'une rencontre amicale contre l'équipe de France B, est toujours dans un état grave. O'Connor a percuté son vis-à-vis, Dominique Verdières, au cours d'une entrée en mêlée. Les méIl

decins de l'hôpital neurologique de Lyon, ayant diagnostiqué une dislocation vertébrale, n'écartent pas l'hypothèse d'une paralysie totale. (Libération, 15 avril 1987)>>. «Vive inquiétude pour une skieuse canadienne. L'état de santé de la Canadienne Lisa Savijarvii, qui a chuté mercredi matin à Vail (Colorado), au cours d'un entraînement en prévision des deux dernières descentes de la Coupe du monde féminine de ski alpin, suscite une vive inquiétude. Un examen médical a en effet révélé que la skieuse souffrirait d'une fracture de la colonne vertébrale au niveau du thorax et d'une fracture de la tête du tibia, en plus de l'arrachement des ligaments de son genou droit initialement diagnostiqué. (Libération, 13 mars 1987)>>. «Boxe: La mort à 15 ans. Un jeune boxeur de 15 ans, Joseph Sticklan, est décédé mardi à l'hôpital de Manchester (Angleterre) après être tombé dans le coma, vendredi dernier, à la suite d'un combat amateur en trois rounds, qui l'opposait à un adversaire de 14 ans. L'arbitre avait arrêté le combat au bout de 52 secondes après s'être aperçu que J. Sticklan commençait à perdre connaissance. Les parents du jeune homme, dans un communiqué, ont tenu à préciser : "Nous espérons que ce qui est arrivé à Joseph ne conduira pas d'autres adolescents à abandonner la boxe"... (La Croix l'Événement, 2 avril 1987)>>. «Ski: Un sport dangereux. Plus de 500 000 skieurs sont blessés tous les ans dans le monde, selon les statistiques révélées au cours du 7ème Symposium international de traumatologie et de sécurité à skis qui s'est achevé samedi dernier à Chamonix (Haute-Savoie). Pour la France (plus de cinq millions de skieurs chaque année), le nombre de blessés se situe entre 50 000 et 100 000 par an et celui des morts est de l'ordre de 200. Les chaussures actuelles, jugées trop rigides et trop hautes, sont unanimement mises en cause par les spécialistes de la traumatologie. (La Croix l'Événement, 20 mai 1987)>>. «Cyclisme: Fignon : "Le Tour devient trop fou". Laurent Fignon : Avant on roulait doucement au début et ça arrivait au sprint. Maintenant, ça roule vite d'entrée et ça se termine aussi au sprint. Les mentalités ont changé. Comme me di12

sait Yates aujourd'hui en roulant: maintenant c'est tuer ou être tué. C'est un peu cela. Sans foi ni loi. (Libération, 15 juillet 1991)>>. «Boxing-business ou boxing-boucherie ? Depuis quatre rounds, le "noble art" avait peu à peu basculé dans l'ignoble. Physiquement épuisé, psychologiquement démoralisé, le boxeur voulai~ abandonner. Mais obéissant comme un enfant fragilisé, il en était dissuadé par son entourage. Le principal perdant de la soirée, telle qu'elle fut retransmise par TF1, a été la boxe elle-même, renvoyée à une image de barbarie. Plus que des poings de Baptist, Laurent Boudouani a été victime d'une logique du boxing-business, celle des "marchands de viande" professionnels et patentés. Si l'on se doutait que ce combat serait le plus dur de sa carrière, on ignorait qu'il allait tourner à la punition. (Libération, 8 juillet 1991)>>. «Football: Dix morts après la finale de la coupe sud-américaine de footbalL Dix morts, cent cinquante blessés: c'est un lourd bilan pour un triomphe sportif. A peine l'arbitre eut-il sifflé la fin du match de finale de la Coupe sud-américaine de football - dite "Coupe Libertadores" - disputée mercredi soir 5 juin à Santiago-duChili, que des centaines de milliers de Chiliens, à pied ou en voiture, envahirent les rues; leur équipe, Colo Colo, en dominant les Paraguayens d'Olympia d'Asuncion par trois buts à zéro, remportait le trophée pour la première fois dans l'histoire. L'euphorie des supporters souvent pris de boisson, dégénéra en rixes, accidents d'automobile - qui causèrent la mort de sept personnes - bris de vitrines et mises à sac. La police dut intervenir pour rétablir l'ordre. Dans les quartiers misérables qui en... tourent la capitale, des groupes de jeunes ont élevé des barricades de fortune au moyen de pneus enflammés [...]. Un simulacre d'explosion sociale, une manifestation d'exubérance pour épancher le trop plein de désespoir... (Le Monde, 8 juin 1991)>>. «Football: Un jeune lycéen roué de coups. Conséquence d'un match de première division régionale, Fabrice Brodin, 20 ans le 17 avril, fêtera peut-être son anniversaire au CHU de Caen. Depuis dimanche, le jeune lycéen est soigné pour de multiples fractures, au nez, à la mâchoire, à l'os temporal. Les médecins craignent en outre qu'il ne perde l'œil droit. La victoire de Cormelles-Ie-Royal, près de Lisieux (Calvados), 13

sur le terrain de Beuvillers (6-0), a déclenché une bagarre générale à la fin du match, provoquée par des joueurs locaux. Le président de Beuvillers, Jack Plessis, également maire de la commune, a pris une double sanction: six mois de suspension du terrain de sa commune, ainsi que de l'équipe première, en
attendant les décisions de la Ligue. (La Croix l'Événement, 2 avril 1987)>>.

«Rugby: Mort d'un joueur. Le drame s'est produit hier sur un terrain de rugby. Cela s'est passé à Marseille, au stade Ledeuc. L'Usbeg et les Vauclusiens de Monteux, dans le cadre du championnat de Provence, division d'honneur, s'affrontent. Le match est viril et engagé. Les acteurs ne se font aucun cadeau. Il ne reste plus que deux minutes à jouer. Les Marseillais mènent par 12 à 4. Subitement, une bagarre générale éclate sur la pelouse. Les joueurs, dans les deux camps, prennent part à la castagne. Les coups pleuvent. L'arbitre, tant bien que mal, parvient à faire cesser les hostilités. Le terrain est dégagé. Mais un joueur reste allongé. Il s'agit de Dominique Leydier, jeune agriculteur de 25 ans, fils de l'exprésident de Monteux. Manifestement, son état est grave. On fait appel aux secouristes. Il est transporté à l'hôpital. Mais trop tard. Il est mort des suites d'un arrêt cardiaque. (Le Sport, 16 novembre 1987)>>. La dernière contradiction majeure de la compétition sportive est celle qui remplit depuis quelques temps la chronique des scandales et des révélations sensationnelles. Il s'agit de toutes les pratiques illicites de la «préparation biologique», du «suivi médical», de la «thérapie anti-fatigue» et autres «traitements vitaminiques», c'est-à-dire du dopage sous toutes ses formes, hard ou soft. En Australie, en Italie, en Angleterre, en France, en RFA, en URSS même, partout éclatent au grand jour des affaires peu reluisantes de dopage (9) qui indiquent l'ampleur du mal et ses conséquences dramatiques. «Aujourd'hui le mal est devenu un cancer généralisé, écrit Pierre Salviac. Il affecte tous les sports dans le monde entier [...]. L'usage de la drogue dans le sport est devenu tellement commun qu'on a francisé le terme: doping est devenu dopage. Et il n'est plus tabou. De plus en plus de champions reconnaissent s'être dopés un jour ou l'autre. Quelques confessions faites à la presse par "le club des chargeurs réunis" : le sprinter italien Pietro Mennea déclare avoir
(9) Cf «Dopage: l'Italie dans la seringue», Libération, 19 et 20 décembre 1987 ; «Dopage: des responsables de l'athlétisme anglais accusés», Libération, 17 décembre 1987 ; «L'URSS dénonce son dopage», L'Équipe, 23 novembre 1987 ; «La poursuite infernale», L'Équipe, 24 novembre 1987.

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reçu des injections d'hormones; l'haltérophile français Marc Lopez s'accuse d'avoir pris sur ordonnance deux produits dopants, en toute connaissance de cause. Bentley, le champion américain du 200 m nage libre, divulgue sa dépendance par rapport à la cocaïne. L'athlète italien Alberto Cova admet avoir subi des transfusions sanguines avant de grandes compétitions [...]. Malgré les sanctions' et la volonté de développer les contrôles surprises même pendant les entraînements, les responsables de la lutte antidopage reconnaissent qu'il est difficile de venir à bout du fléau [...]. L'Américain Carl Lewis, quadruple médaille d'or aux Jeux de Los Angeles [...] prétend que la plupart des athlètes ayant participé aux championnats du monde étaient dopés [...]. Aujourd'hui la Grande-Bretagne s'inquiète de l'ampleur du mal. Six athlètes sur dix sont shootés, prétend le champion olympique du décathlon, Daley Thompson [...]. La demande de stéroïdes anabolisants est tellement importante qu'elle a provoqué la naissance d'un marché noir» (10). Les contradictions du dopage sont au moins de trois ordres: - entre les déclarations angéliques des responsables et entraîneurs qui minimisent, banalisent, euphémisent, dissimulent, mentent, couvrent hypocritement leurs «protégés», et la réalité généralisée du mal, ses conséquences meurtrières (11); - entre les exigences de la compétition intensive qui impose la prise de «super-carburants» et de «reconstituants», surtout dans un contexte de concurrence généralisée avec les pays passés maîtres dans l'art de la toxicomanie sportive, et les impératifs de la santé des sportifs qui s'accommode mal de la toxicité des produits dopants et qui se détériore en proportion des doses absorbées ; - entre les dénonciations officielles et les volontés répressives des pouvoirs publics et des autorités sportives et l'insuffisance, l'inadéquation, pour ne pas dire l'incohérence des procédures de dépistage, de surveillance et de vérification du dopage. Le dopage ressemble un peu à l'Hydre de Lerne: plus on coupe ses tentacules, ses têtes, plus il en repousse; plus on cherche à extirper ses racines, plus on s'empêtre dans ses multiples ramifications. ..
Pierre Salviac, «L'arme fatale», L'Express sport, n012, 30 octobre 1987, pp. 17 et suiv. (11) Cf. l'ouvrage publié sous la responsabilité de la revue Quel Corps?, Drogues et dopages, Paris, Chiron, 1987. Aujourd'hui, l'effondrement de la R.D.A. a permis de vérifier, dans les archives, la généralisation des pratiques de dopage en tant qu'industrie de masse, aussi bien à l'Est qu'à l'Ouest. Cf. le rapport accablant de Brigitte Berendonk, Doping Dokumente, Berlin, Springer Verlag, 1991. Cf. aussi «Les révélations sur le dopage dans l'exRDA se multiplient», Le Monde, 17 septembre 1991. (10)

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Les intellectuels français, d'habitude si prompts à se mobiliser contre «l'oppression», sont littéralement fascinés, hypnotisés même par le sport/spectacle et le football en particulier. La religion sportive n'est pas seulement une religion populiste à usage populaire, mais un mirage mystifiant pour les écrivains, artistes et scientifiques qui succombent aux délices du narcotique sportif et prennent un plaisir pervers à encenser soit ce qu'ils ignorent, soit ce qui attise leur infantilisme, leur candeur et même leur angélisme. Lors d'un entretien avec Michel Platini, Marguerite Duras troquait sa tenue de groupie du Président Mitterrand pour celle de fan de foot. Son discours, faussement naïf et réellement servile, constitue l'exemple type d'une pseudoréflexion sur le sport qui n'est qu'un épanchement de bons sentiments ou la transcription de préjugés, de croyances et d'illusions. A Platini, tentant maladroitement et cyniquement de justifier son comportement lors du Heysel (12), à Platini défendant le sport comme un commerçant sa boutique (13), Marguerite Duras, dans le rôle qui lui va si bien de faire-valoir, ne trouve pas mieux que d'être plus royaliste que le roi, plus «accro» que le plus défoncé des fous de foot (14). «Dans le football, affirmet-elle, je vois un angélisme. Je ~etrouve les gens, les hommes dans le sens de l'humanité, dans une pureté que rien n'arrête et qui m'émeut énormément. Et je pense, poursuit celle qui irait si bien avec "maman foot" de Lens (15),que c'est ça le principal de mon émotion quand je vois du football. Parce que j'en vois du football, je t'ai vu à Mexico. C'était Mexico, non? Oui, je t'ai vu, je t'ai vu souffrir, je voulais tuer Maradona aussi. Tu vois, j'ai fonctionné complètement» [Michel Platini: «le chauvinisme !»]. «Non, encore que je crois que la notion de patrie est partout, qu'elle est là aussi. Et que la notion du football remplace celle du pays natal. Mais, est-ce que tu es d'accord avec le mot "angélisme" ? L'angélisme, il n'a pas de frontières, pas de patrie

Le football, c'est quand même une des plus grandes joies du
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[...].

Michel Platini: «Quand on est sur le terrain de football, quand on pense au football, qui est notre passion, notre jeunesse, notre adolescence, on ne peut pas penser qutil y a eu trente-cinq morts tandis quton jouait. Quand je marque le penalty, je suis heureux, le football me sauve, en rm de compte, du malheur humain [...]. Mais ctest vrai quton ne pense à rien quand on joue au football». (Libération, 14 décembre 1987). (13) Michel Platini: «On dénigre trop le sport. Avec le doping, la violence, la politique. J'essaie d'apporter quelque chose de plus sympathique. Je dis la vérité. Parce que, quand même, il y a eu beaucoup de fois où c'était très bien». (Libération, 14 décembre 1987). (14) Sur la passion du football, voir notamment Autrement (<<Une passion planétaire, l'amour foot»), n080, mai 1986 où l'on retrouve toutes les variétés de la toxicomanie provoguée par le ballon rond et la pelouse verte. (1:) «Maman foot» est l'égérie du club des supporters de l'équipe de Lens. Voir le reportage de Alain Escoubé sur TF1, samedi 19 décembre 1987 consacré aux supporters et aux adeptes de la «religion» du football (selon l'expression même d'un des dévots de l'olympique de Marseille). Voir aussi «Passion de supporters» de Jean-Luc Einaudi et Patrick Sclunitt, TF1, Magazine «52 sur la Une», vendredi 14 février 1992. 16

genre humain. Une des plus évidentes, des plus accomplies [.. .]. Qu'est-ce que c'est que ce jeu-là? Démoniaque et divin» (16)? Ce que les intellectuels philo-sportifs, les pratiquants et les spectateurs expriment de manière triviale ou sophistiquée, c'est une vision de l'homme, de la société et même du cosmos, une Weltanschauung au sens fort du terme qui pose toutes les questions de la vie en société (idéologie), du sens de l'existence (éthique), de la nature de l'être humain (ontologie), de la finalité de l'action (axiologie), de l'organisation de l'ordre social (politique). Loin d'être une question mineure, le sport est donc véritablement la réfraction symbolique d'une civilisation donnée: celle façonnée par le capitalisme. C'est à ce titre qu'il doit être pris au sérieux et analysé avec rigueur. Le sport est même la vitrine par excellence du capitalisme avancé, son expression culturelle, économique, idéologique parfaite. Le sport est le véhicule des valeurs essentielles du capitalisme en même temps que son produit achevé, son chef-d'oeuvre institutionnel en quelque sorte. «Le sport, écrivent deux sociologues, est la représentation sociale, le culte des valeurs sur lesquelles repose la société capitaliste: compétition, rendement, mesure, record, spécialisation, rationalisation. L'obsession du rendement et de la réussite, le chronomètre règnent en maître sur le stade comme sur l'usine. Le système industriel n'a pas besoin de gens qui soient bien dans leur peau, équilibrés, qui exercent leur corps par plaisir ou par hygiène, mais de machines à faire la guerre ou à produire, et de champions qui exaltent ses valeurs. Ses sportifs ne sont que de bons soldats ou que des officiants du culte de la compétition. Quand ces officiants ont bien mérité de la patrie capitaliste, on les décore... et, quand il le faut, ils' appellent à voter pour le candidat de la majorité. Le sport comme "phénomène de masse", par opposition à l'activité physique libre, est un nouvel "opium du peuple" qui sert à masquer la lutte des classes, et développe le chauvinisme et le nationalisme les plus étroits. L'énergie investie dans l'hostilité entre clubs est une énergie perdue pour la lutte des classes, les aspirations confuses à une vie meilleure sont détournées vers l'aspiration à la victoire d'un champion ou d'une équipe, et l'idéologie du "que le meilleur gagne" sert à justifier l'ordre capitaliste hiérarchique et sexiste» (17).

«Duras-Platini: le stade de l'ange», Libération, 14 décembre 1987. «Quelle brute glacée, quel monstre décérébré de quel ordre noir oserait rire sur les cadavres comme nous le vîmes en vérité, certain soir du Heysel où vos idoles, calamiteux goalistes extatiques, ont exulté de joie folle au milieu de quarante morts piétinés, tout ça parce que la baballe était dans les bois? Je vous hais, footballeurs.» Pierre Desproges, «A mort le foot» in Chroniques de la haine ordinaire, Paris, SeuiI, 1987, p. 164. (17) Georges Falconnet et Nadine Lefaucheur, La fabrication des mâles, Paris, Seuil, 1975, pp. 185 et 186.

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On comprend pourquoi tous les idéologues conservateurs et réactionnaires valorisent le sport comme modèle social et idéal éducatif: il représente l'exemple même de la réussite d'un système social, la démonstration visible de l'efficacité des valeurs dominantes de la société établie. Il y a plus de vingt ans, l'Essai de doctrine du sport, charte officielle du sport gaulliste, préfacé par Maurice Herzog et rédigé sous la responsabilité de Jean Borotra, ex-Vichyssois notoire, énonçait les fondements idéologiques du sport de compétition entendu comme politique de discipline corporelle et mentale. On y retrouvait tous les thèmes du sport/diversion, du sport/compensation, du sport/encadrement de la jeunesse, du sport/prévention, du sport/caporalisation. «Il recrée un monde où ne s'exercent que des contraintes volontairement acceptées et dans lequel l'individu peut s'évader d'une hiérarchie trop souvent subie [...]. Dans cette perspective le sport apparaît comme un refuge sûr, qui doit permettre de préserver l'intégrité physique et morale de l'homme, face à certaines menaces du monde moderne. Il est l'antidote de l'uniformisation imposée par les structures sociales actuelles et de la passivité née des formes nouvelles de travail et de loisir [...]. Il apporte à l'homme la détente compensatrice nécessaire pour préserver son équilibre nerveux et son intégrité physique [.. .]. Le sport fournit aussi une occasion de distraction et de divertissement. Il est source de joie et d'optimisme, il dispense dynamisme et goût de l'action. En créant un univers qui n'est pas un paradis artificiel où l'on peut oublier dans la facilité, mais un monde qui exige beaucoup avant de donner en retour, il permet à l'individu de se délivrer sans déchoir des contingences sociales qui l'oppressent souvent, il offre une possibilité de liberté et d'évasion [...]. Il initie, de plus, les masses à une éthique, à une manière d'être, à un comportement moral [.. .]. Il habitue à l'effort et à la discipline [...]. Il apporte à l'enfant une compensation qui neutralise ou canalise sa tendance à l'instabilité, à l'agressivité sinon à la violence. Il évite l'apparition de certaines manifestations modernes de l'insatisfaction des jeunes qui, déchirés entre leur espoir et leur crainte de l'avenir, échappant, par suite de la remise en cause de valeurs traditionnelles, à des disciplines morales pourtant indispensables, abandonnés à eux-mêmes par l'insuffisante sollicitation de la famille et de l'école, encouragés aussi par l'exemple complaisamment étalé - sinon publicitairement exploité - des désordres de la société actuelle, se tournent vers des formes d'action qui reposent sur le défi et la force [.. .]. Le sport, par la discipline qu'il impose, découvre la nécessité de la règle, les bienfaits de l'effort gratuit et organisé. Par la vie en équipe qu'il implique souvent, il donne le respect de la hiérarchie loyalement établie [.. .]. De façon générale, on peut affirmer, en conclusion, que le sport participe à l'épanouissement de toutes les aptitudes individuelles, au renforcement de la 18

cohésion et de la solidarité du groupe, à l'adaptation des enfants à la Cité d'aujourd'hui. Il contribue ainsi à former une jeunesse fortifiée, à créer une société nouvelle avec un climat social nouveau» (18). Aujourd'hui Le Pen exprime, par une sorte de lapsus calculé, la vérité de l'idéologie sportive: «Le sport est "de droite", car il nécessite bon nombre de qualités, "loyauté, sens de l'effort, générosité, etc.", qui sont celles de la droite» (19). Si le sport constitue une forme de dévotion religieuse à usage populaire, s'il représente même une des formes achevées de «l'infantilisation des conduites humaines» (20),c'est parce que la société capitaliste avancée institue une subjectivité aliénée en destituant toute forme de pensée dialectique. Le pouvoir du capital a colonisé la vie quotidienne (21) en s'infiltrant au plus profond de la subjectivité des individus, en transformant leur corporéité en marchandise, en oblitérant leur conscience critique, en stérilisant leur imagination au profit d'adhésions massives à l'ordre des choses présenté comme immuable. En ce sens le sport est l'exemple type de la subjectivité capitaliste, de la sensibilité positiviste axée sur la réussite, la compétition, la recherche du gain, le standing, l'avoir et l'accumulation au détriment de l'être, des valeurs éthiques et de l'existence pacifiée. Cette subjectivité capitaliste, qui est non seulement l'incorporation -au sens physique, biologique du terme (22)- de la loi de la valeur capitaliste, mais surtout la privatisation (au sens libéral) des injonctions normatives du système établi, l'internalisation des signes, symboles, signifiants des grands supports médiatiques (design, mode, publicité, sondages, télévision, etc.), la mise en scène ritualisée des thèmes dominants de l'idéologie bourgeoise, constitue ainsi un écran de rêve (Freud) où se perpétue la domination du capital.
Essai de doctrine du sport, Haut comité des sports, Paris, 1965, pp. 14 et suiv. (souligné par moi). (19) Sud-Ouest, 25 juin 1987, cité par Le Canard enchaîné, 8 juillet 1987. (20) Félix Gu ,attari «Les nouveaux mondes du capitalisme», Libération, 22 décembre 1987. Du même auteur voir Psychanalyse et transversalité, Paris, Maspero, 1972 où sont analysés la «corporéisation imaginaire» des groupes sociaux, les fantasmes collectifs et la «subjectivité inconsciente des institutions» (pp. 77 et suiv.). (21) Cf. Herbert Marcuse, ldeen zu einer kritischen Theorie der Gesellschaft, Frankfurt, Suhrkamp, 1969 et Jürgen Habermas, La technique et la science comme «idéologie», Paris, Gallimard, 1973, p. 48 : «Les sociétés industrielles avancées semblent se rapprocher d'un modèle de contrôle du comportement commandé par des stimuli donnés de l'extérieur plutôt que par des normes. La manipulation indirecte grâce à des stimuli donnés de l'extérieur s'est développée principalement dans des domaines jouissant apparemment d'une certaine liberté subjective (comme le vote, la consommation, l'utilisation des loisirs)>>. (22) Cf Herbert Marcuse, Eros et civilisation, Paris, Éditions de Minuit, 1963, p. 96 : «La matérialisation corporelle du surmoi s'accompagne de la matérialisation corporelle du moi qui se manifeste par des traits et des gestes stéréotypés utilisés à des occasions et à des heures appropriées. La conscience, de moins en moins encombrée par son autonomie, tend à se limiter à la tâche de régler la coordin~tion de l'individu avec la société». Voir aussi Herbert Marcuse, Culture et société, Paris, Editions de Minuit, 1970. (18)

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C'est par cet effet d'acclamation narcissique de l'ordre établi, de militantisme spontané au service du système capitaliste, d'oblation de soi au moloch marchand, qui peut aller jusqu'à la dévotion mystique des foules enflammées par le spectacle sportif, par cet effet de mimésis totalitaire que s'effectue la constitution de la communauté imaginaire de la «grande famille sportive». En ce sens la «popularité», le succès émotionnel du sport, sa diffusion universelle proviennent de cette dimension familiale, fusionnelle, archaïque (clan, meute, horde, lignée, souche, etc.). Si les fans sont fanatiques, c'est justement du fait de leur identification à des pseudo-collectivités, à des ensembles vides de sens, à des fausses familles, à des «nous avons gagné» mystificateurs. C'est cet aspect de fusion illusoire avec le grand tout (le groupe sportif, le corps social) que dénonce Cornelius Castoriadis en notant que «c'est la société présente qui infantilise constamment tout le monde, par la fusion dans l'imaginaire avec des entités irréelles - les chefs, les nations, les cosmonautes ou les idoles» (23).La subjectivité capitaliste, remarque également Félix Guattari, «par agrégation à des affects consensuels accrochés à la race, la nation, au corps professionnel, à la compétition sportive, la virilité dominatrice, ou la star idéalisée, se grise, s'anesthésie elle-même dans un sentiment de pseudo-éternité»(24). La thèse centrale de cet ouvrage par conséquent est que les grandes rencontres sportives, et notamment les Jeux olympiques avec leurs cérémonials paramilitaires, leur protocole ritualisé, leurs solennités grandiloquentes, représentent des «communions» de foule, des pèlerinages, des liturgies païennes dans les «temples», «cathédrales» et «mecques» du sport. Tous les terrains de sport sont ainsi connotés comme des enceintes sacrées, des sanctuaires où s'accomplissent exploits légendaires, actes rituels et exercices religieux, pratiques magiques et compulsions animistes, sans compter les sortilèges, superstitions et toute la gamme des fétichismes et croyances irrationnelles (signes de croix des footballeurs, talismans des athlètes, voyantes et télépathes engagés par certaines équipes, etc.). Gérard Mendel a tenté récemment une interprétation «sociopsychanalytique» du sport de foule. Pour lui, -le sport est un «phénomène passionnel collectif». «J'observe, dit-il, que les Jeux olympiques entraînent une animalisation des gens, une transformation des corps. Je hais tout cela. Il y a là un aspect de dépolitisation dont les gouvernements jouent. On a l'impression
que quelque chose va engendrer une espèce de drogue

[...].

Pour moi, les grandes messes du sport sont la dépravation des trois caractères fondamentaux du sport: le côté ludique, gratuit, le jeu pour le jeu [...]». Loin d'être «naturelle», la compétition
(23) Cornelius Castoriadis, L'institution imaginaire de la société, Paris, Seuil, 1975, p. 129. (24) Félix Guattari, «Les nouveaux mondes du capitalisme », op. cit.

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sportive avec ses rites est donc la manifestation perverse d'une société axée sur la rivalité agressive, la domination d'autrui. La compétition n'est pas une donnée «spontanée», mais une injonction sociale, culturellement intériorisée et politiquement valorisée. «Le sens d'une rivalité individuelle et le désir de supériorité individuelle, note encore Gérard Mendel, sont le fait d'une société. Ce qui est profond c'est le besoin de contact, d'action en commun. Mais les adultes subissent de telles frustrations sur certains plans qu'ils induisent un désir compensatoire et aiguillent les enfants vers la rivalité, la compétition (25).Il faut savoir que dans des tas de sociétés le besoin d'être le meilleur n'existe pas; dans les sociétés primitives par exemple les choses sont plus collectives. L'instinct de supériorité est une déviation [...]. Il Y a également de la part des supporters cette envie de se lier pour former un corps. On essaye à partir d'une coupe, d'un drapeau, d'un joueur à porter en triomphe, de trouver une unité, de substantifier l'éternel absent, le corps social anatomique. On ne peut s'empêcher de penser ici à la légende de la quête du Graal [.. .]. Notre société, par une sorte de laïcisation, connaît ces phénomènes qui peuvent prendre des formes différentes selon les caractères individualistes ou collectivistes des systèmes. Il est certain qu'il y a des analogies entre les Jeux olympiques, la Coupe du Monde et les grands pèlerinages à Lourdes ou ailleurs. Il y a une même communion qui s'est laïcisée» (26). Cette thèse du sport/opium du peuple, qui se situe au cœur de mon argumentation, a été développée il y a quelques années sous une forme humoristique et caustique par Umberto Eco. Le célèbre auteur du Nom de la rose distingue trois modalités essentielles du sport: le sport en première personne pratiqué par le sportif sur le terrain même, le sport au carré qui est le spectacle sportif regardé par les «voyeuristes» et le sport au cube qui est le discours sur le sport en tant que sport regardé. Ce discours est d'abord celui de la presse sportive, mais il engendre à son tour le discours sur la presse sportive, donc le sport élevé à la puissance n qui n'est que le bavardage sur le bavardage sportif consacré au voyeurisme de masse... Et l'on peut même, si l'on suit ce raisonnement, intégrer la théorie critique du sport, donc mon discours, dans la chaîne des exposants du sport (le sport à la puissance n'). Autrement dit, Umberto Eco distingue la pratique sportive, le voyeurisme sportif et le bavardage sportif. Ces trois modalités ont évidemment des fonctions politiques et mythologiques précises et des effets pervers particulièrement te(25) Georges Falconnet et Nadine Lefaucheur~ op. cit., p. 185 : «Pour tous ces sportifs par procuration, le sport est un spectacle et un culte. Culte de la masculinité, de la fraternité virile, de la fraternité de combat, de l'esprit d'équipe, de l'esprit sportif où ils investissent leurs désirs frustrés de réussite sociale, de domination, de reconnaissance de leur virilité». (26) «Le divan de Freud», entretien avec Christian Montaignac, L'Équipe, 29 et 30 décembre 1979.

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naces. La pratique intensive provoque inévitablement, constate Umberto Eco, «l'élevage d'êtres humains voués à la compétition. L'athlète est déjà en lui-même un être qui possède un organe hypertrophié qui transforme son corps en siège et source exclusifs d'un jeu continuel: l'athlète est un monstre, il est l'Homme qui Rit, la geisha au pied comprimé et atrophié, vouée à devenir l'instrument d'autrui» (27). D'autre part, le sport au carré, le sport-spectacle induit nécessairement la tyrannie du voyeurisme des supporters accouplé à l'exhibitionnisme des mercenaires des stades. «Quelques êtres monstrueux (comme les castrats de la Chapelle Sixtine), souligne Umberto Eco, "fabriqués" pour devenir des champions sans âme, sont entourés de foules béates qui viennent les voir "manier leur corps". Il s'agit d'une espèce de dictature morale qui impose à la majorité l'oubli de son propre corps, pour admirer celui d'une minorité» (28). Umberto Eco évoque également «ces foules de fanatiques terrassés par l'infarctus sur les gradins, ces arbitres qui paient un dimanche de célébrité en exposant leur personne à de graves injures, ces spectateurs qui descendent ensanglantés de leur car, blessés par les vitres cassées à coup de pierre, ces jeunes gens en fête qui envahissent les rues» (29),bref ces hordes de détraqués «se comportant comme des maniaques sexuels qui vont voir régulièrement (non pas une seule fois dans leur vie à Amsterdam, mais tous les dimanches) des couples qui font l'amour ou font semblant de le faire, ou comme les enfants très pauvres [...] à qui on promettait de les emmener voir les riches manger des glaces» (30). Enfin, le sport au cube, le bavardage sportif, a des conséquences politiques immédiates dans la mesure où l'énergie sociale investie dans la prolifération incessante des discours sur le sport est canalisée dans des voies inoffensives et donc désamorcées. En tant que discours phatique, c'est-à-dire le discours qui sert à établir le contact, à maintenir la communication, à garder l'échange (31), le sport se présente comme un long commentaire à la fois sérieux et futile sur le monde, la vie, la société, la politique, les gens, etc. Bref, le bavardage sportif constitue de ce point de vue un rituel communicatif propre à la «fausse conscience» contemporaine, un processus objectif de dépolitisation. «La discussion sur le spectacle (la discussion sur les journalistes qui parlent du spectacle) est l'ersatz le plus facile de
(27) 241. (28) nak, (29) (30) (31) Umberto Eco, «Le bavardage sportif», in La guerre du faux, Paris, Grasset, 1985, p.

Umberto Eco, «Jeu de massacre et de voyeurs», entretien avec Guitta Pessis-PasterÉmois, novembre 1987, p. 34. Umberto Eco, «Le Mundial et ses fastes», in La guerre du faux, op. cil., p. 248. Ibid., pp. 249 et 250. Cf Roman Jakobson, Essais de linguistique générale, Paris, Éditions de Minuit, 1963.

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la discussion politique, remarque Umberto Eco. Au lieu de juger l'action du ministre des Finances (ce qui demande des connaissances en économie), on discute de l'action de l'entraîneur, au lieu de critiquer l'action du parlementaire, on critique celle de l'athlète; au lieu de se demander (question difficile et obscure) si le ministre Untel a signé de sombres pactes avec tel pouvoir occulte, on se demande si le match final décisif sera un effet du hasard, de la condition physique, ou d'alchimies diplomatiques» (32). A la limite même, le discours phatique sportif, caractérisé par sa verbosité, ses stéréotypes; ses redondances (33), constitue un véritable parasitage de la communication sociale. Les commentaires de commentaires, les propos de bar avant, pendant et après les matchs, les rhétoriques récurrentes (<<un record fabuleux»), les gloses, commérages et rumeurs concernant les dérisoires détails de la vie sportive, les paraphrases pompeuses des «classiques du sport» (<<ils'est dépassé lui-même», «l'équipe est allée au bout de ses forces», «l'essentiel est de participer».. .), tout cet ensemble de conversations, de débats, de discussions, d'articles de presse, d'émissions radio-télévisées représente une censure objective du discours politique, ou plus exactement une inversion du discours politique: le sport se donne à voir sous les apparences travesties d'une certaine politique (avec ses intrigues, ses scandales, etc.) et la politique s'accomplit comme un sport, y compris dans sa terminologie ordi~ naire. «En somme, conclut Umberto Eco, le sport est l'aberration extrême du discours phatique et donc - à la limite - il est la négation de tout discours et, par conséquent, il est le principe de la déshumanisation de l'homme, ou l'invention "humaniste" d'une idée de l'homme, mystificatrice dès le départ» (34). C'est cette mystification sociale, ce langage mystifiant du sport qui se donne, au sens fort du terme, pour le langage de tout le monde, qui explique au fond le consensus qui l'entoure, consensus qui confine à l'intégrisme idéologique pur et simple, au fanatisme totalitaire. En tant que vision religieuse du monde (au sens fondamentaliste du terme), le sport est devenu une sorte de sphère sacrée, originaire, intangible, transcendante, voire surnaturelle. Dans l'univers enchanté du sport règnent des forces supérieures, des êtres exceptionnels, des personnages hors du commun, des surhommes investis de cette qualité magique qu'on nomme le mana (35),cette capacité surnaturelle de produire des exploits fabuleux, inouïs, miraculeux. Les sportifs sont en quelque sorte des sorciers ou des magiciens, car non seulement ils accomplissent des actes interdits à la majorité des
(32) (33) (34) (3~) Umberto Eco, «Le Mundial et ses fastes», op. cit., p. 251. Cf Jean-Marie Brohm, Le mythe olympique, Paris, Christian Bourgois, 1981. Umberto Eco, «Le bavardage sportif», op. cit., p. 240. Cf Marcel Mauss, Sociologie et anthropologie, Paris, P.U.F., 1950, pp. 102 et suiv.

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simples gens (les célèbres «coups de pied magiques» de Platini), mais ils réussissent encore à déclencher des extases de foule, des transes collectives, des délires de masse chez les spectateurs, jouant ainsi le rôle de véritables médiums, derviches, chamans, prophètes ou fakirs. L'univers sportif est donc un univers traversé par le numineux pour utiliser le terme de Rudolf Otto (36), c'est-à-dire un ensemble de puissances mystérieuses, fascinantes, dangereuses qui déterminent des événements «légendaires», produisent des «Dieux du stade» ou des «destins mythiques», provoquent des aventures «extraordinaires». On comprend dans ces conditions pourquoi toute transgression de cet ordre sacré, toute contestation, même symbolique, du règne de la ritualité sportive déclenchent immédiatement de violents et irrationnels mécanismes de défense ou de profondes réactions d'indignation. Toucher au sport, l'analyser, le remettre en cause ou simplement interroger ses finalités, ses structures, son fonctionnement, engendrent aussitôt un resserrement de la horde sportive autour de ses totems et tabous, une réactivation des liens tribaux, bref un double procès (au sens quasi juridique) de ségrégation: ostracisation des «déviants», «hétérodoxes», «incroyants», «infidèles», «traîtres à la cause» à l'intérieur du groupe (endo-apartheid), et proscription des adversaires», «ennemis» et «étrangers» à l'extérieur de la meute (exo-apartheid). Ces mécanismes psychologiques et idéologiques que l'on retrouve dans toutes les formes de religion et systèmes d'exclusion (xénophobie, racisme, antisémitisme, bannissement social ou culturel, refus de cooptation par des groupes fermés, sectes, etc.) sont évidemment à l'œuvre dans le sport sous une forme virulente. Ce ne sont pas seulement les clans de supporters ou les équipes sportives qui s'affrontent dans une lutte à mort symbolique (avec de nombreux «dérapages» tout à fait réels), mais aussi l'ensemble des masses sportives qui font bloc contre tout intrus qui ose poser un regard ethnologique critique sur les pratiques folkloriques des indigènes du continent sportif. La loi du sport, son ethos impérialiste, consiste à agréger des masses de plus en plus nombreuses, à agglutiner des foules de plus en plus compactes et exaltées, ce qui est au demeurant la loi de toutes les masses (37), et donc à mettre en mouvement des passions totalitaires. Umberto Eco remarque avec humour qu'aucun mouvement de contestation (étudiant, ouvrier, politique, etc.) n'oserait envahir un terrain de sport un dimanche après-midi. Il serait totalement isolé, cloué au pilori, y compris par les forces syndicales, anarchistes et révolutionnaires. Ce qui apparaîtrait pour une insupportable intrusion «provoquerait sans aucun doute le massacre des attaquants: un
(36) (37) Rudolf Otto, Le sacré, Paris, Payot, 1949. Cf Elias Canetti, Masse et puissance, Paris, Gallimard, 1966.

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massacre aveugle et total perpétré par des citoyens surpris par l'outrage et qui, n'ayant rien de plus important à sauvegarder que ce suprême droit violé, seraient disposés au lynchage total»(38). Au demeurant, ces joutes sportives, ces clameurs du stade, ces jeux du cirque, ces circenses olympiques ou footballistiques peuvent être eux-mêmes interprétés comme des mises à mort rituelles ou des lynchages symboliques, des cérémonies sacrificielles. Umberto Eco formule de ce point de vue une intéressante proposition méthodologique qu'il n'est pas interdit de mettre en œuvre dans l'analyse. Il évoque un anthropologue de la Nouvelle-Guinée en position d'observateur extérieur d'une rencontre sportive. «Puisqu'il ne pouvait pas entrer au stade bondé, il jugeait d'après ce qu'il entendait. Il pensait assister ainsi à des orgies menées selon des rites cannibaliques où l'on égorgeait onze personnes! Cet anthropologue lisait aussi les listes de la loterie sportive comme des recettes de cuisine pour déguster la chair des joueurs. Un Martien débarquant dans un stade penserait probablement de la même façon» (39). Les deux axes centraux de mon analyse ont été critiqués de diverses manières. C'est paradoxalement aux USA, au Canada et en RFA que mes positions ont été les mieux accueillies, en tout cas les mieux comprises. Tandis que dans les pays anglo-saxons s'instaurait une véritable discussion scientifique, universitaire, en France le débat était ramené par mes contradicteurs à un pugilat où je faisais figure de punching baIL.. La première question essentielle concerne le fondement social de l'institution sportive, de son fonctionnement, de son idéologie, de ses agents, de ses «productions». Rares ont été les auteurs, même ceux qui se réclament du marxisme, à comprendre, a fortiori à admettre que la détermination capitaliste du sport n'était pas un adjectif péjoratif, ni un slogan infamant (une insulte), mais la caractérisation scientifique de l'appartenance de l'institution sportive et des pratiques générées par elle à un mode de production, un type de société, une civilisation, une culture qu'il faut bien nommer capitalisme. A cet égard, et pour répondre aux critiques ou lever les malentendus, je crois nécessaire de préciser les points suivants: a) le sport moderne apparaît avec l'émergence puis l'expansion du mode de production capitaliste. La naissance du sport est donc corrélative du capitalisme comme ensemble spécifique de rapports sociaux et d'institutions; b) l'histoire du sport s'inscrit totalement dans le développement du capitalisme, tant à l'échelle nationale qu'à l'échelle internationale. La mondialisation de l'institution et des pratiques
(38) Umberto Eco, «Le bavardage sportif», op. cil., p. 239. (39) Umberto Eco, «Jeu de massacre et de voyeurs», op. cil., p. 34 et 35.

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sportives (fédérations internationales, championnats du monde, Jeux olympiques, Comité international olympique, etc.) est totalement synchrone de l'impérialisme, c'est-à-dire, plus précisé-. ment, de l'avènement du marché mondial. Il est impossible de comprendre le fait sportif contemporain si on ne l'intègre pas dans le processus des relations internationales et des échanges multinationaux. La périodisation du sport elle-même s'insère dans les cycles internationaux du capital et dans les grands «tournants», crises, ruptures, etc. de la société bourgeoise; c) le sport actuel est un sous-système du système capitaliste dont il réfracte tous les principes de fonctionnement, toutes les tendances, toutes les contradictions. En ce sens l'institution sportive ne peut se comprendre que dans le cadre d'un système social spécifique: le capitalisme. Les rapports structurels du sport et du capitalisme déterminent des homologies fondamentales entre la mise en valeur du capital et la recherche de la performance sportive (course au rendement, chasse aux records, obsession de la compétitivité, etc.). C'est la totalité concrète (le capitalisme contemporain) qui détermine en dernière analyse le sport, en tant que partie d'un tout. Le sport n'a donc pas de vagues affinités électives avec «la société» en général, mais a contracté un mariage d'amour et de raison avec la société capitaliste dans ses manifestations les plus concrètes. d) La réalité sportive est un fait social total (Mauss) ou une totalité concrète (Lukacs) qui condense de manière complexe (à travers une série de contradictions) toutes les déterminations, instances, modalités, caractéristiques de la société capitaliste. Le caractère intrinsèquement capitaliste du sport moderne ne résulte donc pas d'un lien contingent, transitoire, avec telle ou telle institution du capitalisme (par exemple la libre entreprise ou l'association démocratique bourgeoise), mais de sa complète intégration à la totalité des sphères, champs, secteurs et «topiques» du capitalisme. Bref, le sport moderne est capitaliste à la fois du point de vue des rapports économiques, des institutions sociales, des appareils étatiques, des instances idéologiques, des formations culturelles et des réseaux symboliques (mythes, fantasmes, discours, etc.) du capitalisme dont il est le produit dialectique et qu'il contribue à produire et à reproduire à son tour. e) Le capitalisme lui-même est une totalité concrète qui ne se réduit pas à sa seule dimension économique, comme de toutes parts on cherche à le faire accroire, soit par' ignorance du marxisme, soit par malveillance. Chez Marx, comme chez Lénine, Trotsky, Rosa Luxemburg, Gramsci, Lukacs, pour ne prendre que ces classiques-là, le capitalisme est une totalité articulée de rapports sociaux (de production, de consommation, de distribution, etc.), un enchevêtrement d'institutions, un entrecroi26

sement d'instances idéologiques, bref une formation socio-culturelie complexe. L'analyse théorique se doit donc de rendre compte de cette multiplicité et de cette richesse de déterminations. Comme le souligne Antonio Gramsci, «la structure et la superstructure forment un "bloc historique", c'est-à-dire que l'ensemble complexe, contradictoire et discordant des superstructures est le reflet de l'ensemble des rapports sociaux de production» (40). Marx lui-même recommande une approche dialectique, historique et plurielle de l'étude de la formation sociale capitaliste. Cela vaut également pour l'analyse du sport. «Pour étudier les rapports entre la production intellectuelle et la production matérielle, il faut avant tout ne pas considérer cette dernière comme une catégorie générale, mais la saisir dans une forme historique déterminée. Ainsi, par exemple, au mode de production capitaliste correspond un autre genre de production intellectuelle [sportive] qu'au mode de production du Moyen Age. Lorsque la production matérielle elle-même n'est pas considérée dans sa forme historique spécifique, il est impossible de comprendre ce qu'a de déterminé la production intellectuelle [sportive] correspondante, ainsi que l'interaction des deux sortes de production. Autrement on en reste à des fadaises. Ceci à propos du mot creux de "civilisation". En outre: d'une forme bien déterminée de la production matérielle résulte une structure déterminée de la société - point I, deuxièmement un certain rapport déterminé des hommes à la nature. Leur organisation étatique et leur idéologie sont déterminées par ces deux points. Donc également le genre de leur production intellectuelle [sportive]» (41). f) Enfin, et ce point me paraît capital, le capitalisme est un mode de production historique qui n'a pas encore été dépassé à ce jour. Toutes les principales sociétés de la planète sont soumises à l'action internationale de la loi de la valeur capitaliste parce que le capitalisme est aujourd'hui le mode de production hégémonique, à l'Ouest comme à l'Est, au Nord comme au Sud. Les anciennes sociétés socialistes (le «socialisme réellement existant») n'ont été que des formations capitalistes bureaucra(40) Antonio Gramsci,
(41)
Œuvres choisies,

Paris, Éditions social~s, 1959, p. 63.

Karl Marx, Théories sur la plus-value, Paris, Éditions Sociales, 1974, Tome I, p. 325. Marx, à qui les esprits prévenus reprochent son «matérialisme vulgaire» ou son «économisme», développe tout au long de son œuvre une méthode dialectique soucieuse d'élaborer les contradictions dans leur totalité (interconnexion) et dans leur mouvement (développement). Bref, Marx expose une vision unitaire de la réalité et non pas unilatérale, réductrice, ou schématique. «C'est l'homme lui-même qui est le fondement de sa production matérielle comme de toute autre production qu'il assure, écrit-il par exemple à propos de l'économie politique. Donc toutes les circonstances qui affectent l'homme, le sujet de la production, modifient plus ou moins toutes ses fonctions et activités, donc aussi ses fonctions et activités en qualité de créateur de la richesse matérielle, des marchandises. Sous ce rapport on peut effectivement prouver que tous les rapports et fonctions humains, sous quelque forme et quelque aspect qu'ils se présentent, influencent la production matérielle et agissent sur elle de manière plus ou moins déterminante.» (Ibid., p. 329).

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tiques d'État avec des systèmes politiques de parti unique et d'État totalitaire (42). Il n'est donc pas étonnant que les sociétés libérales et les démocraties populaires aient eu, quant au fond, les mêmes institutions sportives axées sur la production de champions, la compétition à outrance, l'organisation scientifique du travail sportif, l'étatisation de l'élite. J'ai tenté dans cet ouvrage - qui constitue un approfondissement de mes travaux antérieurs (43) - de restituer la complexité et la richesse des facettes du sport capitaliste, de délimiter son empire, d'analyser sa dynamique et ses effets sur l'ensemble du «corps social». Aussi ai-je eu recours à une approche multiréférentielle (44),pluridisciplinaire, en n'hésitant pas à emprunter librement à des courants théoriques divers et à des orientations de recherches parfois opposées tout ce qui me semblait offrir des outils d'élucidation, des perspectives critiques, des conceptions novatrices. A l'intention de mes critiques ou détr~cteurs, je ne peux donc que répéter que mon analyse des rapports entre le sport et le capitalisme n'est ni schématique, ni réductrice, ni analogique, ni dogmatique, ,ni économiste (45),mais simplement dialectique. Ce sont en effet les contradictions du sport capitaliste qui permettent de saisir au plus près, à la fois la logique interne de l'institution sportive (la compétition) et ses rapports complexes et mobiles avec les autres institutions sociales (l'interdépendance dialectique). L'autre axe de la théorie critique du sport, la thèse du sport! opium du peuple a été contestée par deux universitaires, Alain Ehrenberg et Christian Bromberger. Leurs positions sont très proches et représentent en quelque sorte une vision néo-libérale, individualiste du sport, fort à la mode actuellement au sein de la petite-bourgeoisie urbaine consommatrice de nouvelles pra(42) Cf. par exemple: Tony Cliff, State capitalism in Russia, Londres, Pluto-Press, 1974 ; Karl Korsch, Paul Mattick, Anton Pannekoek, Otto Rühle et Helmut Wagner, La contrerévolution bureaucratique, Paris, 10/18, 1973 ; Cornelius Castoriadis, La société bureaucratique, Paris, 10/18, 1973, notamment le tome l, Les rapports de production en URSS. Voir aussi les analyses classiques de Léon Trotsky, La révolution trahie, in De la révoluURSS, tion, Paris, Éditions de Minuit, 1963 ; Léon Trotsky, Défense du marxisme marxisme et bureaucratie, Paris, EDI, 1976. (43) Cf. Jean-Marie Brohm, Sociologie politique du sport, Paris, Éditions Universitaires, 1976 et Jean-Marie Brohm, Critiques du sport, Paris, Christian Bourgois, 1976. (44) Cf en particulier Jacques Ardoino, Éducation et politique, Paris, Gauthier-Villars, 1977.

-

(45)

Parmi

la littérature

anglo-saxonne

consacrée

je retiendrai essentiellement: Allen delà, de la théorie critique dans son ensemble Guttmann, From ritual to record The nature of modern sports, New York, Columbia unibien qu'erroversity press, 1978; (cet ouvrage fondamental comporte une intéressante née à mon sens - critique de la «critique néo-marxiste du sport»); Hart Cantelon et Richard Gruneau (éditeurs), Sport, culture and the modern state, (notanunent les chapitres 4 : John Hargreaves, «Sport and hegemony, some theorical problems», et 5 : Rob Beamish, «Sport and the logic of capitalism», University of Toronto press, 1982 ; Richard Gruneau, Class, sports and social development, The University of Massachusetts press, 1983 (en particulier pp. 34 et suiv.) ; William 1. Morgan, «Toward a critical theory of sport», in The journal of sport and social issues, 7, nOl, 1983, pp. 24 à 34.

-

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à la critique

de mes positions

-

et, au-

-

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tiques sportives «branchées» (fun, sun, sea, snow, etc.), de look néo-aventurier cablé et de loisirs physiques dans le vent (46). Alain Ehrenberg, avec une constance qui lui fait honneur, stattache à critiquer depuis plusieurs années la théorie critique du sport de la revue Quel Corps? ou le «naturalisme matérialiste» de Jean-Marie Brohm (47). Contestant la thèse du sport/appareil idéologique dtÉtat et du sport/opium du peuple, Alain Ehrenberg tente de la réfuter en affirmant qu'on «se trouve ici en présence d'une approche essentialiste et a-historique: le sport ne peut être, et cela est inscrit dès l'origine de ce phénomène, que ce qutil est aujourd'hui: une violence brutale dans une société qui n'est qu'une jungle» (48). Ironisant sur l'aliénation des masses par le spectacle sportif, Alain Ehrenberg m'impute des positions proches de La psychologie des foules de Gustave Le Bon, ctest-à-dire la conception d'une foule comme «entité violente à la merci de n'importe quel meneur, une entité sans volonté et sans intelligence, vivant d'une vie médullaire et acéphale». «Les thèses sur la manipulation ne font que renverser, écrit-il, les thèses des criminologues "fin de siècle" sans en changer les termes: les masses ne sont plus un regroupement de violents, un danger pour l'ordre social, mais, en schématisant quelque peu [sic], des groupements dlt'amorphes" tout aussi

(46) Cf. les ouvrages représentatifs de cette soft-idéologie individualiste, consumériste, néo-libérale et néo-conservatrice : Gilles Lipovetsky, L'ère du vide, essais sur l'individualisme contemporain, Paris, Gallimard, 1983 et Paul Yonnet, Jeux, modes et masses, Paris, Gallimard, 1985. De Paul Y onnet, il faut signaler également un article stupéfiant sur le Paris-Dakar, entreprise néo-colonialiste mortifère s'il en fut, intitulé «Les apprentis survivants», La Croix, 22 janvier 1987, où le rallye des multinationales capitalistes est défini comme «cérémonie païenne, ce salut romantique, cette fuite en avant vers le soleil, cette longue traque héliotrope de l'horizon»... L'idéologie libérale de l'aventure individuelle est également exaltée avec une bienveillante neutralité dans une terminologie «post-moderne» par des psychanalystes branchés ou des sociologues mondains. Voir par exemple, à propos de la traversée en solitaire de l'Océan par Gérard d'Aboville, les deux articles parus dans Libération qui a pris chez les happy fews de la petite-bourgeoisie urbaine le relais du journal L'Équipe: Alain Ehrenberg, «France, terre d'exploits», Libération, 3 janvier 1992, et, encore plus sophistiqué par la terminologie propre aux sujets supposés interprètes de l'inconscient, Daniel Sibony, «Passes et traversées », Libération, 18 décembre 1991. (47) Alain Ehrenberg, «Des jardins de bravoure et des piscines roboratrices», Les temps modernes, n0399, octobre 1979, p. 714. Voir aussi Alain Ehrenberg, «Spectacle sportif et imaginaire individualiste, essai de problématisation», in La naissance du mouvement sportif associatif en France (textes réunis par PielTe Arnaud et Jean Carny), Lyon, P.U.L., 1986, p. 156 : «On ne doit pas en conclure que le spectacle sportif fonctionne à l'illusion, soit qu'il détournerait les travailleurs de leurs véritables intérêts de classe (version naïve à la Jean-Marie Brohm), soit qu'il vouerait les classes dominées à la dépossession (version savante à la Pierre Bourdieu)>>. Je revendique en effet, avec Marx et quelques autres théoriciens du mouvement ouvrier, la «naïveté» qui consiste à admettre que la classe ouvrière a des intérêts de classe et que le pouvoir dominant du capital développe effectivement toutes sortes de stratégies idéologiques, culturelles et politiques dont les effets objectifs sont l'aliénation de la conscience de classe par le truchement d'appareils idéologiques de domination (télévision, sport, tiercé, etc.). (48) Alain Ehrenberg, «Des jardins de bravoure et des piscines roboratrices», op. cit., p.677.

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maniables aujourd'hui par l'État que l'étaient les foules dangereuses par les meneurs à la fin du siècle dernier» (49). Prenant l'exemple du football, Alain Ehrenberg refuse l'idée que le spectacle sportif de masse puisse être une diversion sociale, un détournement des masses populaires de leurs intérêts de classe. Sa réponse, très faible, consiste surtout à utiliser l'argument bien connu du «ça dépend des circonstances», « c'est plus nuancé», «c'est plus complexe». «Le socle de l'argumentation se résume en deux mots, affirme-t-il de manière expéditive: dépolitisation et manipulation. On aimerait bien savoir comment fonctionnent ces deux mécanismes, car il ne suffit pas de répéter indéfiniment les mêmes formules incantatoires ou de se référer à Marx pour convaincre. Nul doute que le sport soit aussi un instrument de contrôle social, mais pas plus que les vacances, le tiercé, la pornographie ou la télévision. Que des gouvernements utilisent parfois [sic] le sport à des fins immédiatement politiques est indéniable, en conclure mécaniquement à une nature opiacée du sport est parfaitement exagéré. De plus, les rapports entre sport et politjque sont complexes» (50). Se posant effectivement en «donneur de leçons», Alain Ehrenberg prétend que «la thèse de l'opium du peuple est le sous-produit d'une rationalité pauvre, qui fait du prolétaire une marionnette prise à tous les -pièges que lui tendent ses "ennemis" et réduit la politique à un ensemble de manipulations. Rationalité pauvre qui s'illusionne de tout comprendre alors qu'elle n'aperçoit pas la complexité du réel, la multiplicité de ses enchaînements, le fourmillement de ses contrastes [...]. Si le football est un opium du peuple, cela suppose: 1) qu'il soit essentiellement pratiqué et regardé par les classes populaires; 2) qu'il ait un effet direct sur le comportement et les croyances des gens» (51). Alain Ehrenberg est aujourd'hui le théoricien de la nouvelle idéologie sportive, celle qui admet et justifie la réalité de l'illusion sportive pour mieux faire passer l'illusion de la réalité bourgeoise. Avec un sens confirmé du marketing, Alain Ehrenberg passe son temps à varier dans toutes les tonalités majeures et mineures le
Ibid., p. 715. Alain Ehrenberg a rassemblé ses articles dans un ouvrage, Le culte de la performance, Paris, Calmann-Lévy, 1991. A propos de l'opium du peuple qu'il identifie à «l'imbécillité populaire», notre vaillant défenseur de «l'idéal sportif démocratique» et de la «passion égalitaire» du sport affirme que «le discours politique de la critique du sport [est] la formule réactualisée du vieux mépris bourgeois pour le peuple» (p. 34). Le «peuple» a décidément bon dos pour les populistes post-modemes... (50) Alain Ehrenberg, «Des stades sans dieux». Le Débat, n040, mai-septembre 1986, p. 53. Du même auteur, voir la défense quasi inconditionnelle du supPOrtérisme et des hooligans, in «La rage de paraître», Autrement, (<<Une passion planétaire, l'amour foot»), n080, p. 149 ou p. 150 : «Les hooligans sont au football ce que les punks sont à la pop (49)

music»...

(51) Alain Ehrenberg, «Le football et ses imaginaires», Les Temps modernes, n0460, novembre 1984, pp. 856 et 857. Alain Ehrenberg a résumé sa philosophie sociale dans «L'âge de l'héroïsme; sport, entreprise et esprit de conquête dans la France contemporaine», Cahiers internationaux de Sociologie, vol LXXXV, 1988.

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même leitmotiv qui fonctionne comme matrice idéologique du nouveau consensus libéral dominant. On apprend ainsi que la société bourgeoise - profondément inégalitaire dans son principe et d'un cannibalisme meurtrier - a trouvé un remède miracle pour faire passer la pilule: le sport. Dans un style «sciences-po» assez méandreux, Alain Ehrenberg nous explique ainsi que la libre entreprise capitaliste avec son esprit de performance et de compétition est en parfaite congruence avec l'esprit sportif de conquête et d'aventure et son «vertige concurrentiel». Le culte de la performance et du souci de soi, l'individualisme concurrentiel sont l'expression légitime de l'épopée capitaliste contemporaine: entrepreneurs sportifs et sportifs entrepreneurs de tous les pays unissez-vous! «Quand on [qui ?] célèbre aujourd'hui les valeurs de l'entreprise, ce n'est pas, bien entendu, la disciplinarisation de la force de travail qui est en cause ou la gestion rentière et patrimoniale mais l'action d'entreprendre elle-même. C'est pourquoi l'entreprise connaît un tel impact positif aujourd'hui: l'entrepreneur qui est mis en avant est celui du 18ème siècle, l'homme qui vit dans l'incertain et se trouve, pour cette raison, conduit à se conduire tout seul, à tout soumettre à sa propre raison. Le prétendu retour des valeurs de l'entreprise n'est que le déplacement d'une figure de l'exploitation à une figure de l'indépendance. Depuis fort longtemps, le sport est l'incarnation des valeurs méritocratiques : il est la synthèse harmonieuse entre la concurrence et la justice, puisque la justice est i,ci toujours le produit de la concurrence: le premier est toujours le meilleur. Mais jusqu'à une date récente, le sport représentait essentiellement le spectacle de la réussite pour ceux qui n'étaient pas destinés à réussir [sic]. Son explosion fort récente en France a été rendue possible parce qu'il a subi une transformation fondamentale: il a rompu avec la morale disciplinaire de la soumission à des intérêts supérieurs - la régénération de la race, la patrie, le muscle révolutionnaire ou le . Christ-Roi - il a cessé d'être une contrainte qu'on impose au nom d'un impératif supérieur, pour assumer la fonction d'une libération qu'on s'impose à soi au nom de soi» (52). Alain Ehrenberg ne critique jamais, bien entendu, l'entreprise et sa «culture» ni le sport et sa prétendue «passion pour l'égalité». Au contraire, emporté par la passion apologétique, il prétend que le sport réconcilie le droit et la force, la justice et l'inégalité. Par un tour de passe passe, il arrive même à définir le sport comme «le spectacle de la juste inégalité» : «La compétition, écrit-il, est la scène où le droit du plus fort n'est jamais la force qui bafoue le droit. Le classement des uns vis-à-vis des autres - l'inégalité a posteriori et non a priori - est le sous-produit d'un affronte(52) Alain Ehrenberg, janvier 1989. «Le sport-aventure, la nouvelle façon de se penser», Libération, 27

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ment entre égaux. Il est objectif, donc irrécusable et juste [...]. La compétition sportive avive donc une passion pour l'égalité qu'elle satisfait beaucoup mieux que d'autres distractions: elle comble les aspirations égalitaires d'une société hiérarchisée». Alain Ehrenberg, qui ose écrire que «le sport est ainsi une des nuances de la sensibilité démocratique» (53), se métamorphose in fine en politologue du fait accompli, en supporter de la «démocratie égalitaire» d'une société hiérarchisée. Jamais il ne se pose la question de savoir si l'inégalité sociale de base - celle inscrite dans les rapports sociaux de production, avec son cortège d'injustices - n'est pas purement et simplement renforcée, justifiée, fétichisée par l'illusion sportive de l'égalité. Que l'inégalité soit a priori ou a posteriori, ne change rien au fait que l'inégalité reste l'inégalité. Que les masses aient dans leur imaginaire le sentiment de corriger les injustices du classement social grâce aux classements sportifs «inscrits dans le même système d'équivalences» n'empêche pas un seul instant que la réalité sociale produit et reproduit sans cesse, dans le sport comme ailleurs, les distinctions de classe, les exclusions, les inégalités, les injustices. Le point de vue cynique d'Alain Ehrenberg consiste en fait à tendre aux masses un miroir aux alouettes en leur disant : étourdissez-vous dans le spectacle de l'égalité, vous supporterez mieux les inégalités de la vie quotidienne... Nul doute que le patronat éclairé apprécie ce type de méritocratie où les hamsters salariés se battent entre eux pour avoir l'honneur de faire tourner indéfiniment la cage dorée. D'ailleurs, cynique jusqu'au bout, Alain Ehrenberg concède tout de go, en véritable idéologue de l'entreprise qu'il est: «Le sport est devenu au cours de nos roaring eighties .[style Libé oblige...] quelque chose d'inhérent au désir d'être un sujet. Son modèle culturel, concurrence plus justice, en fait un principe d'action crédible, sinon efficace, tant pour motiver le personnel d'une entreprise que pour conduire personnellement sa vie» (54). Tout est dit, le marché libéral est le meilleur des modes harmonieux : chacun peu devenir «sujet» en se motivant dans l'entreprise - par des stages de survie en pleine nature par exemple - ou en transpirant sur un stade... Alain Ehrenberg a décidément une singulière conception de l'émancipation du sujet, celle du capital probablement, et une vision bien technocratique de l'égalité, celle de l'encadrement assurément. Dans le même sens Christian Bromberger critique la théorie critique du sport au nom de l'idéologie du consensus et de la conception «caméléon» du sport selon laquelle celui-ci comporte aussi bien des aspects aliénants que des aspects émancip~(53) Alain Ehrenberg, «Le sportif, J'homme et la juste inégalité», Libération, 24 février 1992. (54) Alain Ehrenberg, «Le sport-aventure, la nouvelle façon de se penser», op. cit.

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teurs ou progressistes. «Espace de consensus, le stade, affirme Christian Bromberger, est donc aussi un lieu de prise de conscience et d'expression de différences et d'oppositions, constatation [sic] qui vient démentir les verdicts de certaine macro-sociologie sur les fonctions mystificatrices du spectacle sportif et sur l'homogénéité du comportement des foules» (55). Pour bien souligner les fonctions positives du football, Christian Bromberger est obligé de caricaturer les thèses critiques en leur imputant une vision policière de l'histoire. La macro-sociologie critique des années 70 (sont visés notamment Jean-Marie Brohm et les théoriciens néo-marxistes allemands) «voit dans la popularité du football - et d'autres sports de masse - le résultat d'un complot [sic], manigancé, à l'échelle internationale, par des trafiquants d'opium du peuple. Le sport-pratique, et plus encore le sport-spectacle, "appareils idéologiques de l'État", seraient encouragés pour détourner les masses opprimées de la lutte de classe contre leurs exploiteurs, pour favoriser l'abrutissement intellectuel et la dépolitisation du peuple. On opposera à cette vision entièrement manipulatoire et manichéenne des faits de société que le football peut aussi bien être un opium [...] qu'un puissant catalyseur d'identités sociales, régionales ou nationales, bafouées et méprisées» (56). Christian Bromberger, à l'occasion du championnat d'Europe de football en 1992, allait affiner sa thèse du football «à plusieurs sens, mouvants, contradictoires, rétifs à toute interprétation univoque et réductrice». Il reprenait explicitement les analyses d'Alain Ehrenberg selon lesquelles le football, comme les autres sports, «exalte le mérite, la performance, la compétition entre égaux; il donne à voir et à penser, de façon brutale et réaliste, l'incertitude et la mobilité des statuts individuels et collectifs que symbolisent les figures emblématiques des joueurs sur le banc de touche, les ascensions et les déchéances des vedettes, les promotions et relégations des équipes, les rigoureuses procédures de classement, cette règle d'or des sociétés contemporaines fondées sur l'évaluation des compétences [sic]. Comme l'a excellemment montré Alain Ehrenberg, la popularité des sports réside dans leur capacité à incarner l'idéal des sociétés démocratiques [sic] en nous montrant, par le truchement de leurs héros, que "n'importe qui peut devenir quelqu'un", que les statuts ne s'acquièrent pas dès la naissance mais se conquièrent au cours de l'existence». Ce postulat libéral-démocratique mystificateur ignore évidemment que le football est aujourd'hui
(55~ Christian Bromberger, «L'Olympique de Marseille, la Juve et le Torino», Esprit, (<<Le nouvel âge du sport»), avril 1987, p. 185. (56) Christian Bromberger, Alain Hayot, Jean-Marc Mariottini, «Allez l'O.M. ! Forza Juve ! La passion pour le football à Marseille et à Turin», T erra;n (<<Rituels contemporains»), n08, avril 1987, p. 16.

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organisé comme une maffia avec ses gangs, ses dessous de table, ses règlements de compte et ses corruptions à haute échelle, que les rigoureuses procédures de classement et d'évaluation des compétences dans l'ainsi dite société démocratique n'ont jamais existé que dans l'imaginaire des anthropologues qui idéalisent le football au nom de leur passion non élucidée, et qu'en football, moins qu'ailleurs, ce n'est pas le mérite qui compte, mais la capacité à réussir par tous les moyens, y compris par les moyens brutaux et réalistes auxquels n'hésitent pas à recourir les narcotrafiquants, les sociétés honorables en tous genres et les maquignons du football (57). La loi du milieu est tout sauf méritocratique. Pour justifier sa position, Christian Bromberger se croit obligé de trouver quelques exemples où le football aurait catalysé des revendications contestatrices et des identités politiques, une capacité mobilisatrice et démonstrative, des appartenances, bref aurait joué un rôle progressiste. Ce faisant, Christian Bromberger tombe dans l'illusion de la capacité émancipatrice des panem et circenses. Par exemple, ce n'est pas parce que les sidérurgistes lorrains menacés par les restructurations économiques ont manifesté en 1984 leur colère dans les rues de Paris à l'occasion de la victoire de leur club, le F.C. Metz, que leur rapport aliéné au football a changé en quoi que ce soit et que leur exploitation de classe s'est trouvée amoindrie. Au contraire, ils furent victimes de l'illusion que la victoire de leur club pouvait être leur victoire dans la lutte des classes, que des mercenaires en crampons pouvaient les représenter dans leur résistance au capital, que la scène spectaculaire des stades était le véritable champ de bataille, mais ils furent vite obligés de déchanter: leurs vociférations de supporters n'étaient qu'un semblant de lutte, une apparence spectaculaire mystifiée, au même titre que les défilés rituels de la C.G.T. qui confondent gesticulations théâtralisées et luttes de classe. On comprend alors que Christian Bromberger soit obligé de recourir à l'argument «culturel», méta-politique, et de prêter aux matchs de football «la dignité et l'épaisseur allégorique d'une grande représentation [...] parce que se joue sur ce terrain-là une partie essentielle qui condense et théâtralise des valeurs fondamentales». Pour faire passer ce postulat idéaliste et irréaliste, qui consiste à confondre théâtralité et dramaturgie spectaculaire, ce qu'il appelle pompeusement «l'horizon symbolique majeur de nos sociétés», et la réalité sordide de l'aliénation ouvrière, Christian Bromberger est évidemment contraint de faire la peau à la théorie critique du sport qui n'a jamais répandu pareilles fantasmagories, «en prenant à contre-pied les verdicts les plus généralement répandus sur les spectacles sportifs». «Une tradition philosophique et sociologique fortement ancrée, écrit-il, nous invite, en effet, à considérer avec la plus
(57) Voir Quel Corps? (<<Football Connection»), n040, juillet 1990.

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grande circonspection de tels rassemblements dont la fonction première serait précisément, selon la vulgate, de détourner l'essentiel, non pas de l'exprimer: opium du peuple, divertissement vulgaire distrayant d'une vision claire de l'ordre social, des grands problèmes. de l'existence individuelle et collective, unanimité fugace et factice masquant tensions et oppositions quotidiennes, manipulations des foules, illusions compensatoires, etc., les qualifications hautaines abondent pour stigmatiser ces engouements collectifs». Christian Bromberger a quand même l'honnêteté de reconnaître que «cette conception critique et désenchantée ne manque certes pas d'argument: dans l'Italie fasciste comme dans l'Argentine des colonels, les victoires des équipes nationales ont été utilisées comme moyens de propagande ; combien d'édiles locaux ou de capitaines d'industries [ ...] ont su jouer de leur rôle - direct ou indirect - à la tête d'un club pour promouvoir leur image ou asseoir leur pouvoir! Et à l'appui d'une telle conception, on notera encore que ce sont souvent les villes sinistrées, nostalgiques d'une grandeur passée et aujourd'hui bafouées de l'extérieur qui portent le plus de ferveur aux clubs qui les représentent comme si les exploits de l'équipe pansaient et compensaient les blessures du présent» (58). La seule question, qui touche à la démarche herméneutique dans les sciences sociales, est celle de savoir quelle est la fonction dominante du football et du sport spectacle en général. Et de ce point de vue la théorie critique du sport attend encore une réfutation scientifique sérieuse des thèses qu'elle a largement illustrées en s'étayant sur un immense corpus de données empiriques, de faits concrets, de réalités socio-historiques que je voudrais rappeler brièvement: a) le football, n'en .déplaise à nos auteurs, est pratiqué, regardé et commenté essentiellement par les milieux populaires, c'est-à-dire, pour être plus précis, par la classe ouvrière, les employés, les travailleurs immigrés, les salariés subalternes en général. Alain Ehrenberg reconnaît lui-même au passage que les hooligans par exemple appartiennent pour la plupart à la classe ouvrière (59).La composition sociologique des couches qui fréquentent régulièrement les stades ainsi que l'origine sociale des footballeurs professionnels ne laissent aucun doute sur le fait que le football est un sport surtout pratiqué et regardé par les classes et couches dominées, subalternes, exploitées. Ce phénomène, qui est vrai pour les métropoles capitalistes développées, est encore plus frappant dans les pays dominés et sous-développés ;
(58) Christian Bromberger, «Le football met à nu les antagonismes tés», Le Monde Diplomatique, juin 1992, pp. 10 et 11. (59) Alain Ehrenberg, «La rage de paraître», op. cil., p. 149. majeurs de nos socié-

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b) le football, comme au demeurant les autres pratiques sportives, a des effets directs et indirects sur le comportement et la conscience des gens. Le football mobilise dans tous les pays du monde les énergies, les conversations, les émotions, le temps et les revenus de millions de personnes en provoquant régulièrement passions, désordres, troubles ou exaltations collectives (60); c) le football télévisé engendre des massifications chauvines et nationalistes (régionalistes, localistes, le cas échéant) dans la mesure où il cristallise des masses de supporters dans un même élan identificatoire, et polarise des «camps» qui doivent tout faire pour éviter la défaite et obtenir la victoire. En ce sens, le spectacle sportif télévisé - par sa permanence,sa fréquence, sa répétition, son audience - a des effets autrement plus insidieux et massifs de contrôle social que la pornographie ou les vacances. Ni la pornographie, ni les vacances, ni même le tiercé ne déclenchent à ce point des bouffées de haine nationaliste ou des délires collectifs de villes ou de régions entières. C'est précisément en tant que catalyseur d'identités collectives que le football constitue un opium du peuple, c'est-à-dire au sens strict du terme un paradis artificiel. A la fois projection d'espoirs, de fantasmes, de mythes, de légendes dans un lieu imaginaire qui tient lieu «d'ailleurs» de la vie, quotidienne, de communauté mystique d'«accrocs» (comme l'Eglise est le corps mystique du Christ) et manifestation de dépendance psychique vis-à-vis d'un manque qu'il est toujours urgent de combler, caractéristiques que l'on retrouve dans les expériences toxicomanes. L'opium sportif est non seulement l'illusion de la communauté, mais surtout la communauté de l'illusion. Par là même se diluent la conscience critique et la lucidité politique dans les gratifications narcissiques généreusement distillées par les «jouissances» viriles du' football et autres joutes de ballons; d) la diversion sportive, les effets de chloroformisation ou de narcotisation ne sont évidemment pas le produit d'une volonté machiavélique qui programmerait l'engourdissement des masses comme un complot ou un traquenard. Cette conception policière d'un complot international manigancé par des trafiquants d'opium est non seulement d'une trivialité sans borne, mais parfaitement grotesque. Ce ne sont pas des manipulations, des pièges, des intrigues, des machinations qui expliquent les effets aliénants de l'opium sportif, mais tout simplement la saturation de la conscience des acteurs sociaux par les contenus idéologiques, les représentations, les valeurs, les idéaux, les stéréotypes
(60) Juan José Sebreli, Futbol y masos, Buenos Aires, Éditorial Galema, 1981.

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psychomoteurs, les préjugés (racistes, sexistes, etc.) véhiculés par la pratique et le spectacle du football. Il n'est nul besoin de faire appel à de mystérieuses manipulations manichéennes pour expliquer l'adhésion des masses populaires à leur «joint préféré». Pas plus que les fixés de l'héroïne, de la cocaïne ou de l'alcool ne sont manipulés par la préfecture de police dans leur quête toxicomane, les adeptes de la religion du football ne sont des marionnettes d'un quelconque pouvoir qui les tromperait comme naguère les curés étaient censés duper les masses. C'est par le jeu spontané des identifications collectives, des adhésions, des appartenances revendiquées à des «Nous» (nous avons gagné, nous sommes les meilleurs, nous ne devons pas perdre, etc.) qu'opère l'opium sportif. En fournissant des réparations libidinales, le spectacle sportif comble à la fois des manquesmanque à jouir, manque à gagner idéologique, manque à exister, etc. - et console des frustrations quotidiennes subies par la masse des tifosis. Voilà, très simplement, la fonction d'exutoire et de compensation du sport/spectacle qui déplace les foules à tous les sens du terme: physiquement en les canalisant dans des lieux clos et contrôlés, les stades; idéologiquement, en les rivant dans le «divertissement». Ce livre m'a paru nécessaire aujourd'hui pour deux raisons. Tout d'abord il devrait permettre de tirer le bilan d'une démarche théorique et politique commune à tout un courant critique, en particulier chez les étudiants et enseignants en éducation physique et sportive. J'ai voulu faire le point en affirmant un corpus de positions de manière à délimiter nettement les lignes de force sur le terrain de la critique du sport, de dégager les pôles de référence, de cerner les divergences ou les nuances possibles. Bref, afin de poser en m'opposant à d'autres, d'avancer des thèses par la critique des formulations adverses. Chacun sait en effet que la dialectique de l'analyse est déterminée par ce contre quoi elle se dévelop~ et s'affirme. C'est pourquoi ma critique du sport capitaliste d'État est aussi la critique de toutes les positions actuelles sur le sport - qu'elles soient d'inspiration «humanitajre», moderniste, néo-libérale, technocratique ou réformiste. Etre radical, dit Marx, c'est effectivement prendre les choses à leur racine... J'ai voulu ensuite, en présentant ce panorama des approches possibles, faire saisir (autrement que par les habituelles déclarations de principe) l'ampleur et l'urgence d'une sociologie théorique du phénomène sportif, qui soit autre chose qu'un catalogue empirique de données statistiques ou quantitatives, un recueil d'interviews de champions ou un hymne de gloire au sport éternel et à son «humanisme». On ne trouvera ici qu'un aperçu nécessairement limité des tâches qui attendent une telle recherche sociologique approfondie. Il reste en effet à analyser 37

finement le procès de production sportif, les effets psychologiques de masse du spectacle des compétitions (identifications aux champions, concentration et décharge des affects), le rôle des médias (télévision, publicité, presse) dans la diffusion d'une vision sportive du monde, la fonction des techniques sportives dans la structuration de l'image sociale du corps et dans la socialisation répressive du comportement psychomoteur, les valeurs et fantasmes à partir desquels se déroule dans l'imaginaire social la mythologie du sport (légendes des «fabuleux exploits», dramaturgie mettant en scène les archétypes dominants de l'idéologie bourgeoise, etc.). Le chef de cabinet de François Mitterrand, Jean Glavany, spécialiste des questions sportives du Parti socialiste, écrivait il y a quelque temps: «Le débat politique sur le sport en France depuis un certain nombre d'années, notamment depuis l'effacement de la réflexion du Parti communiste sur ce sujet, s'est réduit au débat entre d'une part Pierre Mazeaud et d'une certaine manière Soisson [...] et, d'autre part, récole gauchiste autour de Jean-Marie Brohm. C'est un débat entre ceux qui aiment trop le sport pour y réfléchir et ceux qui réfléchissent trop au sport pour l'aimer» (61). Cet aveu est significatif. En effet, «l'école gauchiste» de Jean-Marie Brohm a été la première en France à mettre en question les certitudes du sens commun relatives au sport, à ses valeurs, ses finalités. Ce faisant, elle s'est heurtée non seulement à l'institution sportive elle-même, ses bonzes, ses grands-prêtres et ses prophètes, mais aussi et surtout au P.C.F. et au P.S., ces partis ouvriers-bourgeois dont le seul programme est la collaboration de classe sur le sport comme sur les autres questions politiques. A partir des principes de la méthode dialectique, j'ai tenté de faire œuvre d'anthropologue. Considérant le sport comme une institution, c'est-à-dire comme une construction sociale transitoire, j'ai eu l'impertinence de la soumettre à la question, elle et ses mythes, ses structures, son idéologie, son fonctionnement. L'institution sportive m'est apparue comme un ensemble de discours, de pratiques, de signes, de symboles, de ritualités que j'ai cherché à décrypter, à interpréter et surtout à replacer comme sous-système dans le système capitaliste. Constatant avec Marx que «les rapports de production de toute société forment un tout» (62), je me suis assigné pour tâche de démontrer que les rapports sociaux qui traversent le sport forment également une totalité concrète et que l'institution sportive est totalement intégrée au mode de production capitaliste, à l'Est comme à l'Ouest.
(61) Jean Glavany, Sport el socialisme, Paris, Albatros, 1981, p. 26. (62) Karl Marx, Misère de la philosophie, Paris, Éditions sociales, 1961, p. 119.

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«Du moment, écrit Marx, qu'on ne poursuit pas le mouvement historique des rapports de la production, dont les catégories ne sont que l'expression théorique, du moment que l'on ne veut plus voir dans ces catégories que des idées, des pensées spontanées, indépendantes des rapports réels, on est bien forcé d'assigner comme origine à ces pensées le mouvement de la raison pure» (63). Loin de considérer - comme cela se fait encore dans de nombreux milieux - le sport et l'olympisme comme le produit d'une transcendance idéaliste (l'idée olympique), d'un besoin originel (instinct de jeu, volonté de puissance), d'une ancestrale et primitive lutte pour la vie (compétition, concurrence et agressivité «naturelles»), j'ai remis le sport dans son contexte historique, social et culturel en le concevant comme un ensemble de procès matériels, organisationnels, symboliques et institutionnels déterminés, situés, datés. Le sport n'est pour moi ni une «essence», ni un «ethos», ni un «eidos», ni une «forme culturelle» éthérée et «pure» (comme la raison du même nom), mais une totalité de rapports sociaux, de forces matérielles, de marchandises, de capitaux (économiques, sociaux et symboliques, pour utiliser la terminologie de Pierre Bourdieu). Je me suis donc fixé pour tâche de démystifier l'Idée olympique, l'Idéal sportif et autres illusions idéologiques, en constatant très simplement avec Claude Lévi-Strauss que «les jeux de compétition prospèrent dans nos sociétés industtielles» (64).J'ai cherché à en analyser les raisons et surtout à montrer que la finalité disjonctive qui aboutit «à la création d'un écart diff~rentiel entre des joueurs individuels, ou des camps, que rien ne désignait au départ comme inégaux» (65), que cette logique de la polarisation, de l'exclusion, de la hiérarchisation avait des effets sociaux extrêmement pernicieux. Ce livre doit donc être compris comme une critique générale de l'idéologie de la compétition entre individus ou groupes sociaux, dont le sport n'est que l'expression paradigmatique. A l'intention de mes déttacteurs, passés ou futurs, je voudrais souligner le fait que toutes mes informations sont tirées de la presse sportive spécialisée et qu'évidemment je n'ai rien inventé. «De te fabula narratur» dit Marx dans Le Capital. C'est ton histoire qu'on raconte! C'est l'histoire véridique du sport de compétition. J'ai à cet égard centré mon an~lyse sur le sport d'élite ou de haut niveau. Comme l'observe en effet Bero Rigauer, «tout énoncé sur le phénomène du sport de compétition est significatif pour l'ensemble du complexe sportif en général, car le sport
(63) Ibid., p. 115. (64) Claude Lévi-Strauss, (65) Ibid., p. 48.

La Pensée sauvage, Paris, Plon, 1962, p. 49.

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de compétition est aujourd'hui le moment constituant de tout le système sportif» (66). En bonne logique dialectique aussi, j'ai consacré plusieurs chapitres à répondre aux critiques de mes thèses parce que cela m'a permis de préciser des points de méthode décisifs et d'affiner certaines analyses. Le lecteur ne doit donc pas être surpris si des développements théoriques «abstraits» alternent avec des analyses concrètes, in situ. Je tiens à souligner également que je connais de l'intérieur la réalité du sport de compétition que j'ai longtemps pratiqué (escrime, football, athlétisme notamment). Mes analyses, faut-il le préciser, se sont progressivement élaborées dans le cadre d'un travail collectif au sein.de la revue Quel Corps? dont j'assume la responsabilité de publication depuis 1975, et en liaison très étroite avec les diverses campagnes de boycottage des dictatures de cette planète qui prétendaient, comme l'Argentine de Videla en 1978, ou l'U.R.S.S. de Brejnev en 1980, organiser des manifestations de propagande totalitaire par le truchement d'épreuves sportives internationales. Mon analyse du sport n'est pas «nihiliste» ou «intellectualiste» comme on a pu le prétendre ici ou là. Si je critique le sport comme forme bureaucratique répressive et aliénante"de l'éducation physique aujourd'hui, c'est précisément parce que le sport de compétition n'est pas une éducation du corps mais un asservissement et une mutilation. Le procès fait au sport se situe très concrètement à ce niveau-là. On présente l '«éducation sportive» comme l'éducation parfaite du corps, en ce sens qu'elle permettrait de développer toutes les qualités physiques, intellectuelles, morales et culturelles de l'individu, «l'épanouissement de la personnalité», etc. Le P.C.F. et les Soviétiques ont même été jusqu'à dire que le sportif incarne la préfiguration de «l'homme intégral» dont parlait Marx!... (67)
(66) Bero Rigauer, Sport und Arbeit, Frankfurt, Suhrkamp, 1969, p. 68. Voir également: Wilhelm Hopf, Kritik der Sportsoziologie, Lollar, Verlag Andreas Achenbach, 1979; Alex Natan, éditeur, Sport-Kr;t;sch, Berne et Stuttgart, Hallwag Verlag, 1972 ; Allen Guttmann, Yom Ritual zum Rekord, Schorndorf, Verlag Karl Hofmann, 1979. (67) Dans Le Capital, Marx évoque «l'éducation de l'avenir», «qui unira pour tous les enfants au-dessus d'un certain âge le travail productif avec l'instruction et la gymnastique, et cela non seulement comme méthode d'accroître la production sociale, mais comme la seule et unique méthode de produire des hommes complets». (Le Capital, Livre I, tome II, Paris, Editions Sociales, 1973, p. 162). Michel Clouscard a récemment développé une «conception philosophique du sport». Après avoir constaté que le sport était devenu l'un des supports essentiels de la stratégie du «libéralisme libertaire» et qu'il s'était transformé en marchandise, il en venait à proposer une «théorie socialiste du sport». «Le sport peut devenir, écrit-il, (à l'image de son développement en Allemagne de l'Est) un laboratoire expérimental de la santé [.. .]. Mais ce qui nous semble essentiel ce serait de proposer une théorie du sport socialisé comme esthétique du travail». (<<Contribution à une théorie du sport», SNEP, organe du syndicat national de l'éducation physique de l'enseignement public, n0268, 24 février 1987). Le sport dans les ex-pays de l'Est, en tant qu'institution d'État érigée en dogme officiel, était en effet une «esthétique» du travail aliéné et un laboratoire de tnise en condition systématique du travailleur conçu comme force productive à rentabiliser par tous les moyens. Il y a donc quelque incongruité à présenter

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Le sportif, par la pratique compétitive systématique et l'entraînement forcené, devient au contraire de plus en plus un «spécialiste». Il est l'agent exclusif d'une pratique étroitement délimitée. Loin d'être un individu intégral, il est au contraire un individu morcelé, le simple opérateur d'un geste stéréotypé et mécanisé à outrance, tout comme l'ouvrier à la chaîne. Le sportif est lui-même une machine-outil, un moteur humain comme le reconnaît, en s'extasiant, Roland Passevant : «Ces hommes et ces femmes qui courent, effectuent des mouvements d'assouplissement, bondissent, sprintent sont manifestement ce qu'on fait de mieux comme machines humaines» (68). Pourtant, ces prétendus exemples pour la jeunesse, qui à l'occasion se droguent - par la méthode hard ou soft -, donnent des coups meurtriers en toute impunité et passent au tiroir caisse à chaque fin de mois, sont des personnalités totalement «obsessionnalisées», agressives, narcissiques, régressives. «La tendance à l'aggravation du caractère compétitif du sport produirait des répercussions négatives sur la personnalité et les attitudes des sportifs», écrit le docteur Renato Lazzari, responsable des services de psychologie de la Fédération italienne d'athlétisme. «Le comportement névrotique, poursuit-il, est devenu une composante acceptable de la personnalité du champion. La peur de perdre sa place dans l'équipe qu'il sert peut l'amener à ignorer par exemple les signaux de fatigue que lui donne son corps. La décision d'un jeune de se dédier à l'athlétisme l'amènera à former des sentiments soit d'échec et de frustration, soit d'autosatisfaction et de flatterie». Les sentiments d'angoisse liés à l'agressivité et à la peur des représailles entraînent culpabilisation et stress. La compétition détruit l'autonomie et produit des personnalités hargneuses, soucieuses de leur «look», de leur image de marque et de leur classement sur le marché sportif. Le docteur Lazzari insiste, pour conclure, «sur le caractère dans l'ensemble nocif et probablement destructeur de l'idéologie de la victoire à tout prix, ce mot d'ordre nouveau qu'il convient d'éviter de proférer surtout parmi les jeunes» (69). Ce sont les contradictions du sport de compétition qui expliquent les multiples interrogations, mises en question et critiques issues du milieu sportif lui-même. «Jusqu'où le sport de compétition peut-il aller?, se demande le grand prêtre conservateur
le sport «sociàliste» de la R.D.A. comme une libération alors qu'il s'agissait d'une entreprise planifiée de mise au pas idéologique de la population. (68) L'humanité, 26 août 1972. (69) «Une personnalité en danger de compétition», L'Equipe-Magazine, 4 avril 1981. Otto Fenichel note que «les mécanismes de défense contre l'angoisse qualifient le caractère névrotique comme nous l'avons vu, mais on peut les trouver dans la vie de tous les jours à un degré moindre. Le domaine du sport nous en offre un exemple tout à fait probant.» (La théorie psychanalytique des névroses, Paris, P.U.F., 1953, tome 2, p. 582).

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de la religion sportive, Robert Parienté. Soumis à de multiples déviations, ne va-t-il pas sombrer, tôt ou tard, dans la dégénérescence ? Le champion des prochaines décennies ne risque-t-il pas de devenir un robot manipulé par les biologistes et par les chimistes ?» (70).Pendant ce temps-là, les idéologues humanistes dissertent sur les risques qui menacent le sport dans son «essence», en tentant, avec plus ou moins de bonheur, de sauver ce qui peut encore l'être. René Maheu, ancien directeur de l'D.N.E.S.C.O., écrit ainsi: «Le succès du spectacle sportif, l'importance qu'il a prise dans les mœurs sont malheureusement trop souvent exploités à des fins étrangères, voire opposées au sport et qui sont autant de facteurs de corruption ou de déformation: le mercantilisme, le chauvinisme, la politique. Le temps est venu de réagir, et de réagir vite, si l'on veut garder au sport son âme. Le temps est venu de choisir entre le cirque romain et la palestre grecque. Le temps est venu de choisir entre l'exaltation de l'orgueil national et celle de la fraternité humaine, entre ce qui oppose les hommes et ce qui les unit» (71). Ce que René Maheu ne comprend pas, et il n'est pas le seul, c'est que la compétition sportive exacerbée, loin d'unir les hommes et les nations, les divise, les oppose dans un antagonisme fratricide digne des rituels cannibaliques... Les universitaires et les intellectuels, auxquels je consacre plusieurs paragraphes de critique, ont longtemps été indifférents aux effets idéologiques et sociaux du sport. Même les théoriciens marxistes se sont contentés d'énoncer les lieux communs du mens sana in corpore sano. Il existe pourtant quelques exceptions que je voudrais souligner. Tout d'abord Michel Bernard qui fut mon professeur de philosophie à l'E.N:,S.E.P. et qui publia dans sa collection «Corps et culture» aux Editions Universitaires deux de mes livres: Corps et politique et Sociologie politique du sport. Malgré quelques divergences théoriques, j'ai toujours apprécié la rigueur de ses analyses et la droiture de sa conduite. Louis-Vincent Thomas e~suite qui a patronné avec humour et compétence ma thèse d'Etat. Anthropologue réputé, thanatologue acharné à débusquer la mort jusque dans ses manifestations les plus anodines, africaniste de grand renom, Louis-Vincent Thomas, précisément parce qu'il était ouvert à toutes les manifestations du fantasme, de la mythologie et de la science-fiction, a su, en des termes profondément justes, analyser le procès de production sportif contemporain. «En tant qu'il se propose de battre des records, donc d'améliorer le rendement de son corps-machine, l'aspirant-champion, écrit-il, est avec son corps dans un rapport qui rappelle singulièrement le modèle de la technologie industrielle. Conçu de cette manière, le sport
(70) «Un procureur nommé Ron Clarke», L'Équipe, 27 et 28 décembre 1975. (71) René Maheu, «L'éducation et le sport», L'Équipe, 27 et 28 décembre 1975.

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s'inscrit dans une organisation hiérarchisée où la sélection est de rigueur, où la compétition est mathématiquement chiffrée, où l'entraîn~ment répond à des techniques d'utilisation maximale du moteur humain. Avec cette mécanique qui lance, saute, porte, nage ou court et qu'on peut au besoin renforcer par une manipulation chimiothérapique, n'est-on pas à l'opposé du corps vivant et personnalisé? D'autre part, nous n'insisterons pas sur la contamination de tout le système sportif par le capitalisme. On sait, en particulier, que le champion-machine peut devenir champion-marchandise et que sa cote varie à la bourse des valeurs sportives en fonction de ses performances. Toujours est-il que l'institution sportive, qui semble reposer sur la croyance en un progrès indéfini de la performance physique, se moule de manière parfaitement ooéquate ~r Esprocédures du pouvoir» (72). Enfin, Pierre Fougeyrollas, professeur de sociologie à Paris VII, qui accepta de diriger ma thèse (Sociologie politique du sport, 1977) et donc de prendre la responsabilité devant l'université de cautionner une recherche «marxiste» engagée sur un sujet controversé et même explosif. Bien que nous soyons opposés sur de nombreux sujets, Pierre Fougeyrollas et moi-même avons en commun la même sensibilité aux phénomènes d'oppression et d'aliénation qui sévissent dans les sociétés capitalistes contemporaines. Pierre Fougeyrollas est un des rares universitaires (73) à avoir compris l'importance de l'idéologie sportive dans l'oblitération de la conscience de classe ouvrière (74). «La collaboration entre les classes et le nationalisme plus ou moins chauvin et xénophobe, écrit-il, sont les deux éléments complémentaires de l'idéologie pansportive» (75). Dans la crise généralisée-du mode de production capitaliste, avec la remise en question des relations aliénées du travail en usine, la contestation des institutions bourgeoises dominantes (famille, école, etc.) et l'affaiblissement des identités culturelles traditionnelles, le sport, observe Pierre Fougeyrollas, n'a pas tardé à devenir l'élément central d'une nouvelle idéologie à prétention universaliste portée, supportée pourrait-on même dire d'un point de vue sportif, par «le gigantisme et perpétuel spectacle sportif, mis en scène par les nouveaux moyens de la communication sociale» (76). Pierre Fougeyrollas note également la fonction de compensation
(72) Louis-Vincent Thomas, Mort et pouvoir, Paris, Payot, 1978, pp. 188-189. (73) Voir notamment Pierre Fougeyrollas, Sciences sociales et marxisme: Les processus sociaux contemporains, Paris, Payot, 1979 et 1980 ; La nation, essor et déclin des sociétés modernes, Paris, Fayard, 1987. (74) Voir aussi l'essai pertinent de Jean Chesnaux, «Sport et modernité», Quel Corps ?, n028/29, décembre 1985 qui analyse bien le rôle du sport comme appareil de contrôle social sur les masses. (75) Pierre Fougeyrollas, «Le sport et l'esprit guerrier», Quel Corps ?, n030/31, juin 1986, ~. 113. (76) Pierre Fougeyrollas, Les métamorphoses de la crises, Paris, Hachette, 1985, p. 174.

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et de dérivation sociales du sport de masse. «Dans toutes les sociétés actuelles, souligne-t-il, l'énergie des individus se trouve drainée vers le sport, comme moyen d'accomplissement pour les pratiquants, comme moyen d'évasion pour le plus grand nombre et comme moyen de cohésion du corps social pour les gouvernants. C'est pourquoi les appareils étatiques, conscients de ce nouvel investissement des motivations, exploitent au maximum les activités sportives et leurs implications spectacuIaires» (77).

Récemment un philosophe marxiste, membre du Collège international de philosophie, réaffirmait les thèses critiques de manière particulièrement tranchée. Évoquant les nouvelles formes d'aliénation culturelle et notamment l'assujettissement de la conscience de cl~sse ouvrière à l'idéologie dominante, Patrick Tort soulignait: «Etre marxiste aujourd'hui [...] c'est dire, par exemple, que le sport-spectacle national est le nouvel opium du peuple, et non pas renchérir sur les effets fanatisants de cette nouvelle drogue sous prétexte que l'on partage les goûts de la classe ouvrière». Résumant les fonctions politiques du sportspectacle dans la société capitaliste, Patrick Tort dénonçait la violence bestiale des stades et la mobilisation des hordes de supporters: «Ce qu'il faut avoir aujourd'hui l'intelligence de comprendre et le courage d'expliquer, c'est que les massacres collectifs sur les stades ne sont pas le fruit spontané d'une poussée pathologique qui ne croiserait nulle part les chemins de la rationalité, mais au contraire la conséquence logique - et, simplement, extrême - de l'action de ceux qui ont organisé la diversion sportive en un spectacle où se joue indéfiniment et se rejoue le grand psychodrame de l'identité, confisquée, égarée et dissoute stratégiquement dans la sphère du travail, des luttes et de la vie quotidienne, où l'évitement de la révolte se monnaye d'un minimum de substances réparatrices (panem) et d'un maximum de griseries identificatoires (circenses). Il y a longtemps que les politiques ont compris que les jeux sportifs (les jeux du cirque sportif) n'ont plus pour fonction d'éviter la guerre, mais d'éviter la révolte sociale» (78). La théorie critique de l'École de Francfort - dont je me réclame - fut le premier grand courant intellectuel à soupçonner l'importance stratégique du sport dans le maintien de l'ordre établi et dans la promotion publicitaire de la «barbarie civilisée» qui caractérise notre époque. Le narcissisme collectif déchaîné par les spectacles de l'affrontement corporel, les contraintes
(77) Ibid., p. 174. (78) Patrick Tort, ttre marxiste aujourd'hui, Paris, Aubier~ 1986~ pp. lOS et 116. Du même auteur~ voir aussi: «Paradoxe sur le spectateur»~ Quel Corps ? ~n° 28/29, décembre 1985 et «Massacres pour une bagatelle»~ Quel Corps? n° 30/31, juin 1986.

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sado-masochistes imposées par l'ordre autoritaire du rendement pour le rendement, les multiples identifications de masse à des idéaux totalitaires, les manipulations rationnelles de l'irrationalité, de la xénophobie (chauvinisme, nationalisme), du culte des hommes d'exception, des héros, des surhommes, la mobilisation permanente pour «abattre l'adversaire», les légitimations culturelles de la haine du concurrent, autant de signes que l'univers sportif produit et reproduit les prémisses culturelles de ce qu'il faut bien appeler avec Theodor W. Adorno la barbarie. Pour définir la barbarie Theodor W. Adorno souligne qu'il suffit d'avoir assisté une seule fois dans sa vie à un spectacle sportif où «les injures et les vociférations accueillent la victoire de l'équipe adverse». «Je soupçonne, écrit-il, que la barbarie est partout présente là où a lieu la régression à la violence physique primitive [.. .], où s'effectue par conséquent l'identification avec l'explosion de la violence physique» (79). Ce que condamne Theodor W. Adorno dans le sport, c'est donc le déchaînement de la violence irrationnelle, l'adhésion à des formes cruelles et inhumaines de soumission de l'adversaire, d'humiliation des «vaincus», cette mentalité de tortionnaire ordinaire qui fleurit spontanément dans les stades enflammés et qui se satisfait du spectacle des chasses à l'homme, des combats de gladiateurs, des chocs belliqueux, des luttes à mort, des courses suicidaires et des corridas sportives de toutes sortes. C'est cette violence de la lutte de tous contre tous, cette idéologie capitaliste de la concurrence effrénée, de la réussite à tout prix, cette apologie de la performance et de la compétition (avec son inévitable cortège d'échecs, d'exclusions, de discriminations, de déclassements réels et symboliques) que stigmatise Theodor W. Adorno en soulignant que l'éducation et en particulier l'éducation physique et sportive développent des tendances agressives, autoritaires, agonales qui contredisent la recherche de l'émancipation humaine. «La compétition, conclut-il, est au fond un principe opposé à une éducation humaine. Je crois également, par ailleurs, qu'un enseignement qui s'effectue dans des formes humaines n'aboutit nullement à renforcer l'instinct de compétition. De cette manière on peut tout au plus éduquer des sportifs, mais pas des êtres humains débarbarisés» (80). En évoquant la barbarie sportive, écho d'autres barbaries, je n'ai pas cherché à noircir les choses, ni d'ailleurs à enjoliver une réalité sociale en crise qui a produit au cours de ces dernières décennies des abominations notoires, tels les Jeux olympiques nazis de Berlin en 1936, ou le sport au pays de l'Apartheid. A ceux qui objecteraient que mes analyses sont pessimistes ou
(79)
(80)

p. 124.

Theodor W. Adorno, Erziehung
p. 126.

zur Mündigkeit,

Frankfurt,

Suhrkamp

Verlag,

1971,

Ibid.,

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cyniques, je répondrai une fois encore avec Marx: «Le cynisme est dans les choses et non dans les mots qui expriment les choses». Si mes détracteurs sont choqués de mon «cynisme», c'est «qu'ils sont vexés de voir exposés les rapports économiques [ou sportifs] dans toute leur crudité, de voir trahis les mystère de la bourgeoisie» (81). L'offensive idéologique bourgeoise sur le sport est aujourd'hui générale et correspond à la généralisation du modèle capitaliste libéral (82). Toutes les valeurs réactionnaires sont massivement injectées dans les discours ordinaires qui se tiennent sur le sport. Les uns, tel Marcel Challot, développent la fiction communautaire du sport: «Le football, écrit-il, a réussi en effet là où les hommes avaient toujours échoué: l'intégration ethnique, sociologique et même religieuse. Lorsqu'on se trouve dans un vestiaire, l'intellectuel et le primaire [sic], le costaud et le chétif, le Blanc et le Noir, le croyant et l'athée ne font plus qu'un, ou plutôt qu'une: l'équipe. Inconsciemment chacun se sent membre à part entière d'une véritable famille sans les défauts de celle fournie par la généalogie qu'André Gide vouait aux gémonies. C'est véritablement la société sans classe ni caste [.. .]. On le voit, le football peut se targuer d'avoir atteint une dimension exceptionnelle, un rayonnement prodigieux qui, selon certains, touche presque au sacré. Nouvelle religion, païenne certes, en tout cas universelle, avec des rites identiques, parce que le dogme est le même de Santiago-du-Chili à Moscou, d'Abidjan à Stockholm» (83). Les autres, tel Guy Lagorce, exchampion d'athlétisme recyclé dans le journalisme, défendent leur bout de gras sportif avec la dernière énergie, au nom d'un anti-intellectualisme réactionnaire et d'une philosophie naturaliste de l'inégalité qui a eu ses heures de gloire dans les régimes fascistes: «Les penseurs français, écrit Guy Lagorce, ne sont-ils pas les dépositaires, les conservateurs élus de l'intelligence? Ils méditent donc et en viennent à se dire que ces luttes sportives sentent le soufre puisqu'elles débouchent fatalement sur les différences, les inégalités criantes qui existent entre un homme et un autre. Et que par conséquent aimer, encourager et défendre la haute compétition relève d'une mentalité noire, d'une morale "fasciste" [.. .]. S'il existe aujourd'hui chez certains, face au phénomène du sport de haut niveau, un retrait, une défiance apeurée et sourde c'est parce que les critères du sport sont sans appel et impitoyables ses sanctions: Jacques court plus vite que Paul et Gérard joue mieux que Robert: de fait il y a différence et in(81)
(82)

Karl Marx, Misère de la philosophie,
«Le sport, lui, n'est plus dans le sport

op. cit., p. 62.

politique, dans le style général de la performance. Tout est affecté du coefficient sportif d'excellence, d'effort, de record et d'auto-dépassement infantile», Jean Baudrillard, La transparence du Mal. Essai sur les phénomènes extrêmes, Paris, Galilée, 1990, p. 16. (83) «Une société sans classe ni caste», La Croix, 25 et 26 mai 1986.

-

il est dans

les affaires,

dans

le sexe,

dans

la

46

égalité. Or, en ce domaine précis la "contestation des valeurs" ne trouve aucune prise à laquelle s'agripper, aucune astuce à laquelle se raccrocher [...]. La France a accouché les idées de Liberté, d'Égalité et de Fraternité. Depuis deux cents ans notre conscience collective est hantée par cette idée d'une égalité entre les hommes. A l'origine cette notion ne postulait qu'une "égalité de droit", mais l'abstraction et la démagogie s'en sont mêlées au point de la détourner pour proclamer "l'égalité de fait". Il ne restait plus à la politique qu'à chauffer dans ses hauts fourneaux - et jusqu'à la recuire - cette idée d'égalité afin de l'enrober du verni dur de la terreur morale [sic]. Et défense d'y toucher. Au plan intellectuel - encore que cette égalité reste à prouver - il est facile de l'imposer. Mais sur les terrains de sport l'évidence éclate au grand soleil et l'idéalisme trébuche, dérape, s'enlise dans les faits. C'est pourquoi certains tiennent volontiers le muscle pour réactionnaire puisqu'il est sélectif et que ses verdicts abrupts sont incontestables» (84). Cette philosophie nietzschéenne de la race élue, de la race des seigneurs du stade, avec sa superbe de la belle brute blonde, est évidemment un des thèmes fascistes récurrents. Le culte aristocratique de la force physique, de la suprématie du muscle, des conquêtes sur les stades, avec son instinct du rang et de la hiérarchie naturelle philosophie qui a fait fortune sous le mussolinisme et le national-socialisme - fut naguère affirmé par Nietzsche dans sa lutte contre l'humanisme judéo-chrétien, au nom du droit des seigneurs de créer des valeurs: «Toute élévation du type humain a toujours été et sera toujours l'oeuvre d'une société aristocratique, d'une société qui croit à de multiples échelons de hiérarchie et de valeurs entre les hommes et qui sous une forme ou sous une autre, requiert l'esclavage. Le sentiment passionné des distances naît de la différence irréductible des classes sociales, et du fait que la caste dominante laisse d'en haut tomber son regard sur des sujets et des instruments, de l'usage qu'elle a de l'obéissance et du commandement [...]. Sans doute il importe de ne pas se faire d'illusions humanitaires sur la façon dont naît une société aristocratique [.. .]. Des hommes d'un naturel encore proche de la nature, des barbares dans tout ce que ce mot a d'effroyable, des hommes de proie en possession d'énergies et d'appétits de puissance encore intacts se sont jetés sur des races plus douces, plus policées, plus paisibles [...]. La caste aristocratique a toujours été à l'origine la caste des barbares; sa prédominance est fondée d'abord sur sa force physique, et non sur sa force psychique. C'étaient des hommes plus complètement "hommes" que les autres, ce qui signifie de plus "complètes brutes" à tous
égards
(84)

[...].

Il faut aller ici jusqu'au tréfonds des choses et s'in-

terdire toute faiblesse sentimentale: vivre, c'est essentiellement
«Haute compétition», Page des Libraires, n° 15, février-mars 1992.

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dépouiller, blesser, violenter le faible et l'étranger, l'opprimer, lui imposer durement ses formes propres, l'assimiler ou tout au moins (c'est la solution la plus douce) l'exploiter [.. .]. "L'exploitation" n'est pas le fait d'une société corrompue, imparfaite ou primitive, c'est la fonction organique primordiale, une conséquence de la volonté de puissance» (85). Aujourd'hui, avec la montée massive des idéologies xénophobes, fascistes et racistes, il y a quelque risque à développer en toute impunité des thèmes qui valorisent les «verdicts sélectifs et abrupts» au nom des hiérarchies musculaires inégalitaires... Les derniers enfin, tel l'éditorialiste du Figaro Magazine Jean d'Ormesson, se consolent en affirmant l'immortalité du sport: «Au-delà des nationalismes, sur lesquels il s'appuie, mais qu'il dépasse pourtant, le sport est devenu la première, peut-être, des passions collectives de l'humanité. Il y a quelque chose de traditionnel et sans doute d'éternel [sic] dans cette passion du sport. Le baron de Coubertin n'a fait que reprendre et développer ce que les Grecs avaient inventé, avec leur génie à jamais sans égal, vingt-cinq siècles avant nous. Ils avaient découvert qu'il y a une force dans l'homme qui le pousse à se 4épasser et à repousser toujours plus loin les bornes qui lui sont imposées. En ce sens, l'esprit olympique n'est pas fondamentalement différent de la curiosité scientifique [sic]: il s'agit d'aller au-delà. Si absurdement critiquées il y a quelques années, l'émulation et la compétition triomphent à Albertville» (86). Dans ce contexte idéologique les spécialistes du champ sportif se répartissent en gros en trois catégories. Les premiers publient d'innombrables constats, plus ou moins bien documentés et objectifs, qui visent tous à faire de l'objet sport une source de prestations de services rémunérés et de discours idéologiques au service des institutions dominantes (87). D'autres, dans la même catégorie, affinent les analyses économiques, procèdent à des recherches historiques et à des enquêtes sociologiques souvent de qualité, sans jamais pourtant poser la question essentielle, tant sociologiquement que

Frédéric Nietzsche, Par-delà le Bien et le Mal, traduction Geneviève Bianquis, Paris, 10/18, 1962, pp. 207 à 210. (86) «Les héros du monde moderne », Le Figaro Magazine, 15 février 1992. (87) Voir par exemple le récent numéro de Pouvoirs (<<Le sport»), n° 61, Paris, P.U.F., 1992, où cohabitent les opinions du Ministre de la jeunesse et des sports, Madame Frédérique Bredin, de Charles Pasqua, de Jean-François Bourg, d'Alain Calmat et de quelques autres «experts» du sport...; voir aussi, mais la liste n'est pas limitative évidemment, tant ces ouvrages neutres, inodores et sans saveur prolifèrent aujourd'hui: Géopolitique du sport, actes du colloque de Besançon, 23-24 mars lm, Besançon, UFRST APS, Université de Franche-Comté, 1991; Jean-Paul Callede, L'esprit sportif, essai sur le développement de la culture sportive, Bordeaux, Presses universitaires de Bordeaux, 1987.

(85)

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politiquement: la finalité du sport, ses fonctions politiques objectives, ses valeurs idéologiques conservatrices (88). Les deuxièmes cherchent soit à sauver le sport, soit à le préserver d'une réelle critique. Ainsi Jean-François Bourg, en bon centriste, cherche à «élaborer une nouvelle problématique» théorique et éthique qui se situerait dans un juste milieu: ni critique, ni apologie. Il se démarque donc très logiquement de la théorie critique radicale du sport «sous-tendue par les travaux de Freud, Reich, Lukacs et Marcuse, selon laquelle le développement du mode de production capitaliste détermine totalement la genèse et la structure du sport. Il y a homologie parfaite entre les institutions sportives et les organisations capitalistes [.. .]. La production de la performance devient la finalité comme celle de la plus-value l'est pour le capitalisme. L'institution sportive doit être combattue car elle est un résumé de toutes les aliénations, oppressions et exploitations. Les principes de sélection - rendement, hiérarchie, record - autour desquels le sport s'organise sont récusés [...]. A l'optimisme naïf de la thèse du sport autonome (tout est possible) succèdent ainsi un nihilisme désespérant (tout est négatif) et un projet utopique (la destruction du capitalisme)>>.Jean-François Bourg cherche alors à résoudre la quadrature du cercle: moraliser le sport corrompu par le productivisme capitaliste sans s'attaquer à la matrice sociale ellemême: le capitalisme. Pour cela il est obligé de postuler que le sport est une institution neutre, même si dans le même temps il concède paradoxalement que l'économie de marché avec sa rationalité productiviste détermine aujourd'hui ses orientations (comprenne qui pourra ces contradictions théoriques) : «Le sport n'est pas, a priori et par essence, pur ou impur, bon ou mauvais. C'est un objet "neutre" [sic], un fait social dont les finalités dépendent de l'ordre social et économique, de son esprit (mobiles déterminants, valeurs de l'idéologie au pouvoir), de sa forme (cadres institutionnel, juridique, etc.) et de sa substance (genre de technique utilisée). Or, le' marché devient le principe d'organisation des sociétés modernes et le profit, le critère d'efficacité. Progressivement, avec le développement d'interactions sport-économie, le modèle de fonctionnement dominant (le productivisme) va donc constituer le moteur de l'évolution du système sportif basée sur des normes économiciennes (rationalisation, division et spécialisation du travail, résultats en termes quantitatifs.. .). Mais ce "culte de la performance" se
Parmi les nombreuses publications de ce type, essentiellement produites par les enseignants des ST APS, 74 ème section du CND, je citerai en priorité: Le sport moderne en question (textes réunis par Pierre Arnaud), Édité par l'Association francophone pour la , octobre 1990 ; Corps, recherche sur les activités physiques et sportives AFRAPS espaces et pratiques sportives. Sociologie des pratiques d'exercice corporel (textes réunis par Bernard Michon et Claudine Faber), Laboratoire APS et sciences sociales, UFRST APS, Université des sciences humaines de Strasbourg, 1992. (88)

-

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transforme en culte des moyens promus au rang de fins ultimes. L'ensemble du système s'inverse alors et aboutit à sa propre négation (dopage, triche.. .)>>(89). On aimerait à ce point de l'argumentation que Jean-François Bourg nous dise comment le marché capitaliste peut laisser substituer dans la «neutralité» une institution qu'il détermine totalement... C'est pourquoi la destruction du capitalisme, c'est-à-dire de la loi de 'la valeur et du marché, l'abolition des principes marchands, ne sont pas plus «utopiques» que la destruction du productivisme sportif, mais témoignent au contraire d'un réalisme supérieur car la contradiction de tout réformisme sportif se situe précisément à ce niveau: l'impossibilité de changer la logique profonde du système sportif sans abolir la logique capitaliste du profit pour le profit. Les troisièmes, sans doute les plus nombreux aujourd'hui à discréditer la théorie critique du sport, passent leur temps à répéter que le courant critique de Quel Corps? est destructeur, nihiliste, négatif, etc. Je ne peux citer ici toutes les médiocrités intellectuelles qui se sont aventurées sur ce terrain (90), mais je voudrais relever l'opinion assez représentative dans ce domaine de Wladimir Andreff, éconpmiste réputé du sport. Dans un entretien publié par la revue Education physique et sport, il classe les différentes attitudes possibles en matière d'analyses du sport. La première, a-critique, est une stratégie de prise de pouvoir sur
(89) Jean-François Bourg, «Économie du sport et éthique», Études, janvier 1992, pp. 52 et 53. Pour une position similaire on consultera le petit ouvrage d'Yves Vargas, influencé par le marxisme positiviste althussérien des intellectuels du PCP et de leurs variantes réformatrices/reconstructrices : Sur le sport, Paris, P.U.F., 1992. Yves Vargas conclut son livre, par ailleurs assez bien informé sur les .grandes tendances de la sociologie du sport, avec une conclusion typiquement centriste ou no~ande, plus proche des lieux communs de Madame Michu que de la position marxiste: «Etre "anti-sport" n'a pas de sens; puisque le sport est une réalité massivement et planétairement installée dans ce siècle. Il y a des raisons pour aimer le sport et d'autres pour le haïr. Les mêmes peut-être, qu'importe [sic] : il faut surtout le comprendre» (pp. 119 et 120). Cette argumentation triviale pourrait être transposée ainsi: la famine, la misère, l'oppression et l'exploitation sont des réalités planétaires massives, il y a autant de raisons de les aimer (quand on est nanti) q!J~ de les haïr (quand on est un paria du quart monde)... (~) Voir par exemple Raymond Thomas, Guy Missoum, Jean Rivolier, La psychologie du sport de haut niveau, Paris, P.U.F., 1987, p. 158 : «Avec la crise de 1968, un courant contestataire animé par Jean-Marie Brohm, accentue son prosélytisme [ sic ]. Les partisans de cette idéologie récusent le sport et la compétition»; Claude Bayer, Épistémologie des activités physiques et sportives, Paris, P.U.F., 1990, p. 171 : «Marquée d'une empreinte idéologique, cette analyse sociopolitique récuse le sport de compétition et en critique de façon rigoureuse les fondements». La laborieuse compilation de Claude Bayer, tentative de «critique» de mes thèses (pp.171 à 175), collectionne dans l'ordre les opinions de ses «collègues»... Plus sophistiquée en apparence est la position de Jean-Jacques BatTeau qui dans la postface à la traduction française de l'ouvrage de Heinz Risse (que j'avais cité dans ma thèse Sociologie politique du sport bien avant que certains ne s'avisent de son existence...), Sociologie du sport, Rennes, Presses de l'Université Rennes 2, 1991, p. 103 prétend que «les théories du conflit bien représentées en France par la revue Partisans (P. Laguillaumie, J.M.Brohm)>> ont figé les débats sur la scène sociologique. On est heureux d'apprendre en effet que les «productions» de Jean-Jacques Barreau ont contribué à la recherche dans le domaine de la sociologie du sport...

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le sport qui vise à enjoliver son image et à le défendre contre toute critique. «La deuxième attitude, totalement critique, je l'appellerai la stratégie de démolition (consciente ou non) du sport. Elle est le fait de "voyeurs", de journalistes à sensation ou de militants trotskystes ( ici on peut mettre aussi maoïstes, anarchistes, situationnistes, voire communistes, etc.). Malgré l'intérêt réel que j'avoue pour les travaux de Jean-Marie Brohm, je regrette de devoir le classer dans cette catégorie». Après cet amalgame digne des plus belles heures du stalinisme méthodologique, Wladimir Andreff n'hésite même pas à recourir au procès d'intention en règle: «La force critique du marxisme est réelle, et non négligeable, quand l'objet est le capitalisme. Par contre, l'idéologie marxiste est devenue l'instrument de défense des pouvoirs en place dans les régimes de l'U.R.S.S. et des pays de l'Est. Je me méfie donc de la critique systématique du sport. Ses auteurs, si la "révolution" mettant un terme au capitalisme survenait, seraient les premiers à mettre la main sur le sport, à lui imposer leur pouvoir au nom de l'abolition des pouvoirs (de l'argent, des dirigeants) en place. Ce n'est pas leur idéologie qui garantit qu'ils ne se comporteraient pas alors en potentats sportifs ou en bureaucrates tatillons, jaloux de leur tutelle absolue sur le sport.» Wladimir Andreff semble ignorer - volontairement ou non que la théorie critique ne s'est jamais compromise avec le stalinisme et les amis de l'U.R.S.S. et de la R.D.A. et que le «trotskysme» n'est pas un voyeurisme journalistique, mais la théorie de la révolution permanente dont l'objectif est aussi bien la destruction du capitalisme que la lutte ininterrompue contre la bureaucratie et ses bonzes, qu'ils soient politiques, syndicaux ou sportifs. Et en tout état de cause le «trotskysme» n'est pas le réformisme accommodant de Wladimir Andreff qui n'hésite pas à vendre ses services à tous les médecins du sport capitaliste: «La critique qui porte, c'est celle qui permet de faire vivre (mieux) le sport aujourd'hui, ou dans un avenir prévisible [.. .]. De nos jours, qu'on s'en réjouisse ou qu'on le déplore, la certitude des lendemains qui chantent est beaucoup moins mobilisatrice que celle du dicton "un tient vaux mieux que deux tu l'auras". Ceci vaut, me semble-t-il, pour la société, l'économie et aussi le sport» (91). Ici aussi Wladimir Andreff, comme nombre de ses collègues «pondérés», n'hésite pas à recourir au vieux bon sens commun de Madame Michu pour disqualifier l'audace théorique et l'impertinence politique (92).
(91) Wladimir Andreff, «Économie du sport», Éducation physique et sport, n0223, maijuin 1990, pp. 87 et 88. (92) Ce qui n'est tout de même pas le cas de mes critiques allemands qui prennent la théorie au sérieux; voir par exemple: Sven Güldenpfermig, Sport in der sozialwissenschaftlichen Diskussion, Sportwissenschaft und Sportpraxis, n036, Ahrensburg bei Hamburg, Verlag Ingrid Czwalina, 1980, pp. 91 et suivantes; Allen Guttmann, Yom Ritual zum Re-

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C'est cette posture triviale d'«un tient vaut mieux que deux tu l'auras» qui constitue aujourd'hui l'obstacle épistémologique majeur à la compréhension critique du phénomène sportif. L'adhésion a-critique au sens commun, la formulation sophistiquée des préjugés populaires, l'intériorisation complète des habitudes de l'idéologie dominante qui confond la réalité et sa représentation illusoire, sont aujourd'hui des prismes déformants que les meutes sportives, qu'elles soient hurlantes sur les terrains, pédantes dans les colloques et congrès ou vociférantes dans les instances universitaires de recrutement, ont érigé en dogme au point d'ailleurs de s'aveugler elles-mêmes. Comme le soulignait avec humour Karl Marx: «Naguère un brave homme s'imaginait que, si les hommes se noyaient, c'est uniquement parce qu'ils étaient possédés par l'idée de la pesanteur. Qu'ils s'ôtent de la tête cette représentation, par exemple, en déclarant que c'était là une représentation religieuse, superstitieuse, et les voilà désormais à l'abri de tout risque de noyade. Sa vie durant, il lutta contre cette illusion de la pesanteur dont toutes les statistiques lui montraient, par des preuves nombreuses et répétées, les conséquences pernicieuses» (93). Le petit homme sportif, englué dans ses diverses meutes d'appartenance (94), est réduit lui aussi à chercher à distinguer l'idée du bon sport idéal des effets pernicieux du mauvais sport réel. Il risque de chercher longtemps encore! Aussi me paraît-il urgent de rompre définitivement avec la logique des meutes sportives, la fraternité des vestiaires et les solidarités viriles des terrains de sport pour préserver l'esprit critique menacé. Comme le remarque Georges Devereux, «c'est justement dans une société libre que le savant peut le moins se permettre de confier au groupe la tâche de protéger son indépendance intellectuelle. C'est à lui que revient la surveillance vigilante de son esprit et la pleine responsabilité de son intégrité intellectuelle. Car c'est dans les sociétés libres que l'invisible police de l'esprit est la plus efficace, précisément parce qu'on croit qu'elle n'existe pas» (95).

kord.
74. (93)

Das

Wesen

des

modernen Sports, Schorndorf,

Verlag Karl HofinalU1, 1979, pp. 71 à Paris, Éditions sociales, 1968,

Karl Marx, Friedrich Engels, L'Idéologie allemande, Pg. 39 et 40. 4) e Voir la critique féroce et humoristique de Gutllaume Tableau des moeurs sportives de notre temps, Paris, Editions (95) Georges Devereux, De ['angoisse à la méthode, Paris, 188.

Fabert, Les z'héros du sport. Régine Deforges, 1990. Flammarion, 1980, pp. 187 et

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PREMIÈRE PARTIE

ÉPISTÉMOLOGIE DE LA SOCIOLOGIE DIALECTIQUE DU SPORT

CHAPITRE PREMIER

SOCIOLOGIE CRITIQUE DU SPORT: DtMARCHESETPROBLtMES

La sociologie critique est toujours l'indice d'une crise de son objet. La sociologie politique du sport n'échappe pas à cette règle. C'est le développement de la crise de l'institution sportive qui est aujourd'hui au cœur des nombreuses interrogations concernant la nature et la finalité de la pratique sportive de compétition. Si la réalité sportive tend depuis quelques temps «vers son concept», pour reprendre une expression de Marx, c'est parce qu'elle est profondément déchirée par ses contradictions internes. Chacun le sait depuis Hegel, la chouette de MineIVe ne prend son envol qu'au crépuscule! Mais si la sociologie du sport est le produit de la crise du système sportif, elle en accentue aussi l'intensité et la profondeur. L'étude analytique de la genèse, de la structure et des mécanismes de fonctionnement et de légitimation de l'institution sportive contribue en effet à entamer le consensus idéologique relatif à «l'apolitisme», l'angélisme, la neutralité et la «pureté» du sport. Dès 1977, après le boycott par les pays africains des Jeux olympiques de Montréal en 1976, Gaston Meyer établissait un constat lucide: «Le sport de compétition, en l'an de grâce 1977, à peine centenaire, aborde, dans le dernier quart de ce siècle, un virage difficile. Carrefour où s'amorcent deux routes, celle d'un apogée qui n'est peut-être qu'un chant du cygne ou celle d'une vertigineuse descente vers le néant. Jamais le sport de compétition n'a connu un tel développement, n'a rassemblé des foules aussi compactes et aussi partisanes et n'a opposé des fonnations ou des individus aussi savamment sélectionnés et scientifiquement préparés. Jamais pourtant, le sport de compétition n'a été plus âprement contesté. Ces inévitables excès, mince frange d'écume, ont seIVi de prétexte à sa condamnation, et surtout sans

nuances»

(1).

Toujours en 1977, un pédagogue connu du sport, Pierre Seurin, lançait un cri d'alanne : «Les maux qui menacent le
(1) L'Équipe, 25 avril 1977 (souligné par moi).

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sport de haute compétition et plus spécialement les Jeux olympiques sont de plus en plus évidents: ingérences politiques, intérêts financiers, gigantisme, recherche des phénomènes, orgueils nationaux et chauvinisme, tricheries, etc. Beaucoup de responsables sociaux et de très nombreux éducateurs sont préoccupés par une telle évolution qui ne peut aboutir qu'à la disparition des Jeux olympiques modernes, comme ont disparu ceux de l'Antiquité, transfonnés progressivement en Jeu~ du cirque. Cette évolution - irrémédiable selon certains - peut pourtant être modifiée. Et cela doit être absolument, si nous voulons sauver le sport, en ce qu'il a encore de valeur humaine et sociale, et avec lui sauver une de ses plus belles manifestations: les Jeux olympiques» (2). La même année, Marie-Thérèse Eyquem se posait également la question de la «fin des Jeux olympiques» (3)Enfin, plus récemment, Jacques Ferran notait, lui aussi, les menaces pesant sur le sport de haut niveau: «Dire que le sport court des périls, qu'il est menacé de défonnations, de déviations, de pelVersions, qu'est-ce que cela signifie? Cela signifie qu'une idée que nous avons du sport, et à laquelle nous tenons, est menacée, pelVertie» (4). De toutes parts, par conséquent, monte le cri unanimiste : sauver le sport, empêcher à tout prix sa décadence. L'ancien Premier Ministre socialiste, Pierre Mauroy, proposait quant à lui de «moraliser le sport de haut niveau» (5)et se fixait pour objectif de «détenniner les conditions d'un nouvel humanisme où le sport devrait tenir une place essentielle, pourvu qu'il s'écarte de la démesure et des excès» (6). Ce que tous ces médecins du sport ne peuvent concevoir, c'est la matérialité institutionnelle objective du sport de compétition, son insertion dans les rapports sociaux du capitalisme, bref ses détenninations socio-économiques matérielles. Ce qu'ils ne peuvent davantage comprendre, c'est la nécessité irréversible de la crise du sport, liée évidemment à la crise endémique du mode de production capitaliste. On peut citer ici la profonde remarque de Marx à propos des économistes (sociologues) vulgaires : «Dans les crises du marché mondial [du sport mondial], les antagonismes et les contradictions de la production bourgeoise sont poussés jusqu'à l'éclatement. Or, au lieu d'analyser en quoi consistent les éléments contradictoires qui éclatent au cours de la catastrophe [par exemple le boycott du Mundial en 1978 ou le boycott des Jeux de Moscou en 1980], les apoloPierre Seurin, «Sauver le sport et les Jeux olympiques», Éducation physique et sport, 1977, p. 31. n° 143, janvier-février (3) Marie-Thérèse Eyquem, «Fin des Jeux olympiques», Après-demain, n0151, février
1977

(2)

. Voir

également

de Benoît

Heimermann,

La fin des Jeux

olympiques,

Paris.

Gamier,

1980. (4) Jacques Ferran, «Le sport, valeurs et périls», L'Équipe, (5) Le Matin, 7 juin 1982. (6) Le Monde, 6 et 7 juin 1982.

7 juin 1982.

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gistes se contentent de nier la catastrop~e elle-même et face à sa périodicité régulière, de maintenir cette affinnation que la production [l'institution sportive], si elle faisait ce que disent les manuels [ou préconisent les idéologues sportifs] n'aboutirait jamais à la crise. L'apologie consiste alors à falsifier les faits économiques les plus simples et particulièrement à s'en tenir à l'affinnation de l'unité face à la contradiction» (7). Autrement dit, l'illusion réfonniste conduit la plupart des idéologues sportifs à nier l'objectivité des contradictions présentées simplement comme des dysfonctionnements passagers ou le produit d'une mauvaise gestion subjective. Bref, l'institution sportive pourrait être dirigée dans une autre direction, il suffirait de l'organiser autrement, en changeant par exemple ses responsables ou ses règlements. Ce faisant, on méconnaît la détennination objective de l'institution par les rapports sociaux, et on cède à l'illusion légaliste ou juridique. Comme l'écrit avec pertinence Marx à propos d'un économiste: «Qu'est-ce qui crée les institutions civiles? [...] De son point de vue, celui de l'illusion juridique, il ne considère pas la loi comme le produit des rapports matériels de la production, mais au contraire ces rapports comme un produit de la loi» (8). Il suffirait donc de changer la loi, de l'améliorer, pour améliorer l'institution...

LA

STRUCTURE

DE CLASSE

DU

SPORT

Jusqu'à la fin des années soixante, l'institution sportive faisait l'unanimité, à gauche comme à droite, au sein des classes dominantes comme au sein du mouvement ouvrier. Le sport était paré de toutes les vertus et les discours étaient presque exclusivement des discours apologétiques qui occultaient les contradictions fondamentales du fonctionnement quotidien de l'institution, n1ais aussi et surtout sa détermination de classe. Les uns comme les autres étaient victimes d'un point aveugle radical, d'un processus de scotomisation idéologique. Les idéologues sportifs étaient incapables d'apercevoir que l'institution sportive, au même titre que l'école, la famille et ,les autres institutions sociales, est un appareil idéologique d'Etat totalement détenniné par It;s rapports de production capitalistes et la fonne de l'appareil d'Etat bourgeois. Ils ne pouvaient comprendre que le sport et l'olympisme sont des institutions de classe, fonctionnant de manière homologue aux autres institutions de la société bourgeoise et qu'ils ,!ssurent, au même titre que les divers appareils idéologiques d'Etat, la domination des
(7) Karl Marx, Théories sur la plus-value, Torne II, Paris, Éditions Sociales, 1975, p. 597. (8) Karl Marx, Le Capital,. Livre 1, Torne 3, Paris, Éditions Sociales, 1973, p. 57.

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