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Les modes d'organisation du transfert

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Description

Après la disparition de Freud, l'application de la cure analytique aux patients qui présentent des structures non névrotiques a permis de précieuses avancées dans la connaissance des diverses perturbations qui affectent le fonctionnement du psychisme humain. Elle a conduit à porter un autre regard sur cette résistance et ce ressort essentiel de la cure qu'est le transfert et, par conséquent, sur le contre-transfert. Dans cet ouvrage, Jean-Michel Porret en donne une vue comparative.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juillet 2011
Nombre de lectures 85
EAN13 9782296465268
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

LES MODES D’ORGANISATION
DU TRANSFERT
© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-55169-5
EAN : 9782296551695

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
Jean-Michel PORRET


LES MODES D’ORGANISATION
DU TRANSFERT

Transferts névrotiques et non névrotiques
en psychanalyse


L’H armattan
Psychanalyse et Civilisations
Collection dirigée par Jean Nadal

L’histoire de la découverte de la psychanalyse témoigne que démarche clinique et théorie issues de champs voisins ont concouru, par étayage réciproque à élaborer le concept d’inconscient, à éclairer les rapports entre pathologie et société et à reconsidérer les liens entre le malaise du sujet singulier et celui de la civilisation.
Dans cette perspective, la collection Psychanalyse et Civilisations tend à promouvoir cette ouverture nécessaire pour maintenir en éveil la créativité que Freud y a trouvée pour étayer, repenser et élargir la théorie. Ouverture indispensable aussi pour éviter l’enfermement dans une attitude solipsiste, qui en voulant protéger un territoire et préserver une identité, coupe en réalité la recherche psychanalytique de ses racines les plus profondes.

Dernières parutions

Richard ABIBON, Scène Primitive, 2011.
Marie-Noël GODET, De la réglementation du titre de psychothérapeute. La santé mentale, une affaire d’État, 2011.
M.-L. DIMON, Psychanalyse et empathie, 2011.
Roland BRUNNER, Freud et Rome, 2011.
Renaud DE PORTZAMPARC, La Folie d’Artaud, 2011.
Harry STRŒKEN, Rêves et rêveries, 2010
Madeleine GUIFFES, Lier, délier, la parole et l’écrit, 2010.
Prado de OLIVEIRA, Les meilleurs amis de la psychanalyse, 2010.
J.-L. SUDRES (dir.), Exclusions et art-thérapie, 2010.
Albert LE DORZE, Humanisme et psy : la rupture ?, 2010.
Édouard de PERROT, Cent milliards de neurones en quête d’auteur. Aux origines de la pensée , 2010.
Jean-Paul DESCOMBEY, Robert Schumann. Quand la musique œuvre contre la douleur. Une approche psychanalytique, 2010.
Serafino MALAGUERNA, L’Anorexie face au miroir. Le déclin de la fonction paternelle , 2010.
Larissa SOARES ORNELLAS FARIAS, La mélancolie au féminin. Les rapports mère-fille en lumière, 2009.
L’auteur remercie chaleureusement Madame Catherine Leidi
pour sa précieuse aide dans la relecture du manuscrit.
Avant-propos
Le regard rétrospectif qu’il est instructif et indispensable de porter à certains moments sur l’évolution de la psychanalyse n’a peut-être jamais été autant générateur d’embarras qu’à l’heure actuelle. On aurait souhaité qu’il soit plutôt source d’enseignements décisifs, encore que les embarras peuvent l’être parfois ! Le problème est que, depuis la mort de Freud, l’évolution de la psychanalyse s’est complexifiée considérablement en fonction de différents facteurs internes et externes à la discipline. On en est presque arrivé au point où, pour émettre un jugement fiable sur cette évolution, il faudrait définir préalablement un certain nombre d’axes prioritaires reconnus comme étant des angles de vue essentiels à l’examen de celle-ci. Il n’est probablement guère plus aisé de désigner clairement tout ce qui est générateur d’embarras que d’établir ces axes prioritaires. Je me contenterai d’énoncer en vrac certaines constatations générales qui serviront à préciser la direction que prendra le présent ouvrage. L’évolution de la psychanalyse sera évoquée à grands traits au sein de la discipline en fonction des positions adoptées par les psychanalystes postfreudiens et relativement à la définition de la psychanalyse que Freud a formulée le plus complètement en 1923 tout au début de « Psychanalyse » et « Théorie de la libido ». Elle sera aussi abordée dans le domaine social en rapport avec la place que celui-ci est disposé à accorder à la pratique analytique.

On a pu observer que la psychanalyse et ses découvertes, après avoir heurté le narcissisme de l’humanité et suscité le plus généralement méfiance, rejet ou indifférence, se sont finalement imposées partiellement comme étant dignes d’intérêt en Europe et en Amérique. Depuis l’arrêt de la deuxième guerre mondiale jusque vers la fin du vingtième siècle, soit pendant cinquante ans environ, la psychanalyse a joui d’un essor remarquable, même si les attaques dirigées contre elle n’ont pas cessé et ne cesseront jamais. Durant cette longue période, les analystes et les patients ont beaucoup attendu de la cure classique et ces attentes sont allées souvent au-delà des possibilités de la méthode, jusqu’à négliger les limites inévitables de celle-ci. Je crois que, rétrospectivement, il n’est pas exagéré de dire qu’un bon nombre des uns et des autres a sur-idéalisé la cure classique et les effets qu’elle est susceptible de produire, même sur la pathologie névrotique à laquelle elle est destinée en premier lieu. Cette sur-idéalisation veut bien dire qu’il s’agit là de quelque chose qui dépasse la référence au modèle idéal que constitue « la cure type » dont M. Bouvet (1954, repris en 1968) avait tenté de décrire le déroulement et les grands principes. Elle apparaît déjà dans ce texte de Bouvet (1968, p. 78), lorsqu’il cite les trois critères de guérison retenus en 1950 par les psychanalystes américains (cf. International Journal of Psychoanalysis, n° 3,1950) et justifiant, une fois atteints, la terminaison de la cure ; il s’agit de : 1) la liquidation de toute résistance ; 2) la disparition des symptômes et l’amélioration de l’adaptation sociale ; 3) la normalisation complète de la vie psychosexuelle. On appréciera !

Cette même sur-idéalisation contraste avec les avertissements de Freud qui, surtout depuis 1920 et jusqu’à sa mort en 1939, s’était efforcé de mettre au jour les facteurs intrapsychiques qui étaient une menace pour la réussite de la cure. Elle contraste également avec la controverse historique entre Freud et Ferenczi, le premier ayant jugé inadéquat ce que le second avait estimé nécessaire, à savoir la participation plus active de l’analyste faisant alors usage de sa personne pour exercer une action corrective dans la cure de patients qui avaient subi dans leur enfance des traumas occasionnés par de graves manquements de l’environnement parental. Elle s’est certainement construite progressivement en réaction aux travaux de L’Institut Psychanalytique de Chicago (F. Alexander et T.M. French, 1946) qui avaient cherché à rendre réalisable un mode de psychothérapie analytique plus flexible, plus court et plus efficace que l’analyse classique. Elle me semble aussi émaner en partie du fait que la psychiatrie s’est tournée à un moment donné vers la psychanalyse pour puiser en elle les éléments qui lui faisaient et lui font toujours défaut concernant l’abord et la compréhension du psychisme. Plus exactement, elle a été favorisée, à mon avis, par l’une des conséquences de cette orientation de la psychiatrie vers la psychanalyse. Dès 1960 environ et dans le sillage d’Alexander et French, certains praticiens européens, à la fois psychiatres et psychanalystes, dirigeant soit des consultations de médecine psychosomatique organisées dans des services de l’assistance publique (R. Held, 1968), soit des services publics de psychiatrie (P.B. Schneider, 1976), ont mis sur pied ce qu’ils ont appelé des « psychothérapies d’inspiration ou d’orientation psychanalytique ». Celles-ci modifiaient le cadre analytique habituel (cures conduites en face à face dans la situation fauteuil-fauteuil et à la fréquence d’une ou de deux séances hebdomadaires).

Les raisons de cette modification obéissaient à des préoccupations diverses :
étendre le champ d’application de la méthode de traitement analytique à un plus grand nombre de patients ; d’abord, aux névrosés que la situation du divan angoisse exagérément comme c’est le cas avec certaines névroses phobiques de type génital ou avec certaines névroses prégénitales, c’est-à-dire où prédominent les fixations et les conflits prégénitaux ; ensuite, aux patients qui présentent une atteinte et une déformation plus ou moins marquées du moi et chez lesquels la cure type risquerait d’entraîner une paralysie psychique constante ou une désorganisation psychique majeure, autrement dit aux patients qui entrent dans le cadre des « névroses » de caractère, des maladies psychosomatiques, des états-limites et des organisations prépsychotiques ;
alléger le dispositif analytique classique (en temps et en coûts), pour des patients dont les ressources économiques sont peu élevées, dont la tâche professionnelle est astreignante, dont le lieu de résidence est éloigné de celui du traitement, etc. ;
remédier à l’impossibilité de supporter l’invisibilité de l’analyste et à l’angoisse paralysante que peut susciter le vécu de passivité inhérent à la position allongée sur le divan ;
limiter la profondeur et la durée des régressions ;
réduire la possibilité des effets par trop dissociatifs que peut engendrer la libre association des idées mises en mots ;
éviter l’installation d’une véritable névrose de transfert ; l’expérience de la cure type avait révélé que la névrose de transfert était susceptible de générer des résistances insurmontables qui empêchaient sa liquidation, si ce n’est sa réduction, et qui se soldaient par l’échec de la cure à cause de l’impossibilité d’y mettre un terme ; ces résistances étaient de l’ordre d’une trop forte dépendance dans le transfert et de l’obtention de satisfactions substitutives excessives dans la cure ; la position assise du patient, censée limiter les régressions, et une attitude plus active de l’analyste lors des psychothérapies d’inspiration psychanalytique semblaient être à même de faire obstacle au déploiement de la névrose de transfert et, par conséquent, de parer aux résistances insurmontables qui pouvaient émaner d’elle.

En Suisse en tout cas, ailleurs peut-être aussi, la pratique de ces psychothérapies a divisé les psychanalystes. Dans une vue très schématique, je dirai qu’elle a opposé surtout les psychiatres-psychanalystes qui dirigeaient ou travaillaient dans des services publics de psychiatrie et les analystes qui œuvraient en privé. Les premiers, qui pratiquaient aussi des cures classiques, pensaient néanmoins qu’il fallait recourir le plus souvent aux psychothérapies d’inspiration analytique (en fonction de critères non exclusivement diagnostiques) et qu’il était aussi possible d’y interpréter le transfert, du moins certains aspects de celui-ci, épisodiquement et non systématiquement comme dans la cure type, donc « en se gardant (…) de mettre en branle une véritable névrose de transfert qui risquerait de devenir inanalysable et interminable en raison de la situation même dans laquelle se fait ce traitement » (P.B. Schneider, 1976, p. 144). Là, réside tout le problème et j’y reviendrai bientôt. Au contraire, la plupart des seconds étaient d’avis que ces psychothérapies constituaient des sous-produits de l’analyse classique et qu’elles étaient plutôt mal inspirées puisqu’on n’était pas en mesure d’y analyser la névrose de transfert, ni d’y interpréter le transfert, ressort essentiel de toute cure qui se veut psychanalytique ; parmi ces praticiens installés en privé, on trouvait des analystes d’obédience kleinienne, dont on peut comprendre la position vu qu’ils étaient habitués à conduire des cures à cinq séances hebdomadaires, d’ailleurs parfois seulement avec des adultes, par conséquent sans pratiquer la psychanalyse des enfants dont le bien-fondé était même plutôt contesté.

Toutefois, l’opposition entre les premiers et les seconds est restée sourde, elle n’a jamais donné lieu à un vrai débat, parce que les premiers ayant la responsabilité de la formation des psychiatres incitaient ces derniers à entreprendre une psychanalyse personnelle et fournissaient ainsi du travail aux seconds. Les analystes exerçant en privé ne demandaient pas mieux que de se limiter à l’analyse classique, cantonnée de surcroît à la formation d’éventuels futurs analystes et engagée avec une catégorie de professionnels qui ne posaient pas de problème pour le paiement d’honoraires par ailleurs assez élevés. Une telle alliance de circonstance était solide, peu susceptible d’être ébranlée et elle dura environ trente ans pendant lesquels le débat susmentionné fut évité. Elle se fixa autour de la préservation d’intérêts personnels au détriment de la sauvegarde des intérêts de la psychanalyse elle-même. Car, avec une pratique privée constituée quasi exclusivement d’analyses de formation chez des sujets qui étaient poussés à y recourir sans percevoir forcément chez eux des difficultés psychiques qu’il s’agissait de dépasser, on aboutit subrepticement, mais sûrement, à vider l’analyse de sa dimension thérapeutique. Je ne retiendrai que quatre conséquences fâcheuses de cette situation : 1) la sur-idéalisation de la cure type dont on ne se préoccupe plus trop des limites de l’action thérapeutique et la tendance à créer un fossé entre l’analyse classique et la psychothérapie, en s’appuyant à mauvais escient sur la distinction freudienne entre l’or de la psychanalyse et le cuivre de la psychothérapie qui reste dépréciée et désignée comme une manœuvre orchestrée par la suggestion directe et excluant l’analyse du transfert ; 2) le penchant à laisser entendre qu’il importe peu que l’analysant adopte une position passive, qui se traduit par l’idée qu’il va se faire analyser par un tel, ou une position plus active, qui l’amène à se considérer comme l’artisan de son analyse, comme étant celui qui participe principalement à son analyse entreprise avec quelqu’un en vue d’obtenir des modifications de son fonctionnement psychique ; 3) la négligence de la part d’aléatoire que comporte toute indication d’analyse et que Freud avait pourtant signalée notamment en 1933 lorsqu’il écrivait que « nos diagnostics n’interviennent très fréquemment qu’après coup » (O.C.F.P. {1} ., XIX, p. 240), c’est-à-dire une fois que la cure a été engagée ; et cela malgré la stagnation de certaines cures et la survenue, assez rare heureusement, de graves décompensations de certains analysants sur le divan, obligeant à les asseoir en face à face, quand ce n’est pas à interrompre la cure ou à les hospitaliser en milieu psychiatrique ; 4) le manque de réflexion sur les échecs des cures conduites avec des névrosés chez lesquels la force d’implantation des fixations libidinales et des défenses (ou résistances) du moi s’avère trop puissante en comparaison avec les forces contraires que la cure peut mobiliser.

Quant aux analystes partisans des psychothérapies d’inspiration psychanalytique, ils s’en tinrent à la position qui prétend que certains aspects du transfert (névrotique) peuvent et doivent être analysés et interprétés en les mettant en rapport avec les imagos parentales infantiles, mais sans que se développe une authentique névrose de transfert. Cette position leur était nécessaire pour justifier l’orientation analytique de cette psychothérapie qui se déroule en face à face, pour conserver à cette dernière une dimension proprement psychanalytique. Cependant, elle n’était pas dénuée d’ambiguïté, car elle maintenait quand même la psychothérapie d’inspiration psychanalytique dans l’ombre de la cure type et elle laissait en suspens la question de savoir si, en évitant l’épanouissement de la névrose de transfert, on disposait le plus souvent de moyens suffisants, et pas seulement superficiels ou trop partiels, pour que les conflits pathogènes soient en majeure partie revécus et dépassés, finalement pour que soit obtenue une réduction significative de l’organisation névrotique. En outre, il échappa aux partisans de la psychothérapie d’inspiration psychanalytique que la position qu’ils avaient adoptée confinait la réflexion au champ des névroses, alors qu’ils proposaient aussi d’appliquer cette méthode de traitement à des organisations sortant du cadre des névroses cliniques et par conséquent de la référence au transfert névrotique et à la névrose de transfert. Bien qu’on trouve très rarement sous leur plume et sans autre précision les expressions : « psychose » de transfert et transfert « psychotique » (R. Held, 1968, p. 160), il n’existe aucune ébauche de réflexion sur ce que devient le transfert avec les structures non névrotiques. On peut admettre qu’à l’époque ils ne possédaient pas encore une expérience assez étendue de celles-ci et que des travaux comme ceux de W.R. Bion et de D.W. Winnicott commençaient seulement à être connus. Mais il est difficile d’accepter que la question des formes non névrotiques de transfert n’ait pas été posée, qu’elle ait été laissée de côté. On comprendra que l’objectif de cet avant-propos est d’indiquer que nous allons examiner dans ce qui suit en quoi les modes névrotiques d’organisation du transfert s’opposent aux modes non névrotiques d’organisation de celui-ci.

L’alliance de circonstance – dont il a été question plus haut – entre les psychiatres-psychanalystes des institutions publiques et les psychanalystes du secteur privé fut mise à mal, depuis 1990 environ, lorsque les premiers furent remplacés progressivement à la tête des services de psychiatrie par des psychiatres non-, voire anti-psychanalystes. Ces derniers s’appuyèrent sur les progrès (largement surestimés selon moi) de la psychopharmacologie et sur les pressions exercées par les médecins somaticiens désireux de se débarrasser de la collaboration (encombrante et trop conflictuelle selon eux) avec les psychanalystes et de rapatrier la psychiatrie dans le giron des sciences « exactes » en lui imposant la domination des neurosciences montantes. Ainsi, ils ne tardèrent pas à déloger des services de psychiatrie la référence psychanalytique, si ce n’est à dévaloriser massivement la théorie et la pratique psychanalytiques en faisant passer la première pour fausse et démodée et la seconde pour totalement inefficace. Il en résulta une raréfaction des demandes d’analyse émanant des psychiatres en formation. Cette raréfaction laissa la place à l’augmentation des structures non névrotiques parmi les consultants qui demandaient un traitement analytique. Et comme ces sujets étaient réputés ne pas être des indications à la cure type sur le divan, mais à la psychothérapie en face à face, le rapport entre le nombre de patients en analyse classique et le nombre de patients en traitement en position assise s’inversa en faveur du second. Cela embarrassa bien des analystes seulement formés à l’analyse des névroses et à la compréhension du modèle névrotique du fonctionnement psychique. Car il ne suffit évidemment pas de procéder à un aménagement technique du cadre analytique classique tout en traitant ces structures non névrotiques suivant le modèle névrotique du fonctionnement psychique ! Il faut encore avoir en tête, disponible à l’esprit, le modèle du fonctionnement psychique des structures non névrotiques et ce qui l’oppose au modèle névrotique. Sans tenir compte du fait que le premier est encore plus polymorphe que le second et que ses différentes formes sont loin d’avoir été dégagées pour le moment. Cette augmentation de la fréquence des structures non névrotiques dans les consultations et dans les cures était déjà signalée, notons-le en passant, par un auteur comme M. Bouvet (1968, p. 150) en 1958 et en 1959 lors des cours qu’il donna à l’Institut de Psychanalyse de Paris. Bref, elle eut quand même pour vertu de forcer les psychanalystes à réviser les valeurs attribuées jusqu’ici à l’efficacité thérapeutique de la cure type et à celle de la psychothérapie d’inspiration psychanalytique, à mettre en cause le fossé établi antérieurement entre la valeur suprême décernée à la première et la dépréciation de la seconde tenue pour une version dégradée de la première. Le fond sur lequel cette mise en cause eut lieu se composa d’un mélange de crainte d’en arriver à dénaturer l’analyse classique et de reconnaissance que les résultats obtenus par cette dernière étaient plus mitigés qu’on avait voulu le croire. Dès lors, sur l’incitation de certains analystes (R. Cahn, 2002, A. Green, 2006, entre autres), on dénonça tardivement tant l’idéalisation démesurée dont la cure type avait fait l’objet que la dévalorisation relative que comportaient les termes d’inspiration ou d’orientation psychanalytique appliqués à la psychothérapie conduite en face à face par un psychanalyste. On rappela que Freud avait toujours inscrit la psychanalyse dans le vaste champ des psychothérapies et on décréta qu’il existe un groupe de psychothérapies psychanalytiques dans lequel il faut distinguer en priorité deux types de traitement : 1) la psychanalyse classique, qui constitue le modèle idéal de référence en raison de son développement historique et de son importance théorico-pratique, qui place le patient en position allongée sur un divan sans voir l’analyste et qui comprend entre trois et cinq séances hebdomadaires ; 2) la thérapie psychanalytique en face à face, qui représente une variation technique du cadre analytique classique, qui assied le patient sur un fauteuil en situation de voir l’analyste et qui se déroule le plus souvent à la fréquence de deux séances hebdomadaires. Soit. Toutefois, cette prise de position ne fait probablement toujours pas l’unanimité parmi les analystes dont une partie continue de redouter qu’elle aboutisse à dissoudre l’unité de la psychanalyse et la spécificité de la cure type. De plus, elle n’a rien de vraiment nouveau, hormis le remplacement de l’expression « psychothérapie d’inspiration ou d’orientation psychanalytique » par l’appellation qui figure sous le chiffre 2 ; elle n’est que la reprise d’un point de vue qui avait été proposé antérieurement, notamment par P.B. Schneider (1976, p. 133). Il y a plus de trente ans, cet auteur présentait déjà la psychothérapie en face à face conduite par un psychanalyste sous un jour totalement différent de celui d’un sous-produit, d’une forme dégradée de l’analyse classique, c’est-à-dire comme une méthode thérapeutique plus utilisable dans certaines circonstances par un patient pour opérer des modifications de son fonctionnement psychique. Remettons en mémoire à ce propos que ce qui est recherché dans la cure type et qui est soutenu par le cadre analytique classique correspond à la possibilité de faire émerger chez l’analysant des représentations qu’il a à sa disposition et qui sont en rapport avec ses conflits inconscients pathogènes, mais dont l’importance passerait inaperçue dans toute autre situation ; l’application de la cure type présuppose que le patient dispose d’un système de représentations relativement développé et intact, même si une part de celles-ci lui est inaccessible directement parce qu’elle est maintenue à l’état de refoulé. Il en va différemment avec la thérapie psychanalytique en face à face qui s’adresse plutôt à des patients qui souffrent d’une défaillance de la fonction représentationnelle ; cette défaillance ne concerne pas seulement un système de représentations qui a été empêché de se développer ou qui a été laminé après coup par la destructivité interne libre ; elle se rapporte aussi à une impossibilité d’utiliser des représentations qui ont été formées, mais qui sont devenues indisponibles parce qu’elles ont été victime d’une espèce de pétrification, de paralysie ; la cure en face à face s’avère alors la plus favorable pour que des représentations se forment et/ou pour que soit remis en mouvement le système figé des représentations.

Puisque je me suis aventuré à parler du groupe des psychothérapies psychanalytiques, je ne peux éviter de mentionner au passage les autres types de traitement qui, en principe, font partie de ce groupe et ont chacun leur spécificité : 3) la thérapie psychanalytique mère-bébé ; 4) la thérapie psychanalytique de l’enfant et de l’adolescent (-e) ; 5) le psychodrame psychanalytique ; 6) la thérapie psychanalytique de groupe ; 7) la thérapie familiale psychanalytique ; 8) la thérapie psychanalytique de relaxation ; 9) la thérapie psychanalytique institutionnelle ; 10) la thérapie brève psychanalytique (d’application limitée et qui, à l’heure actuelle et en contradiction avec les pressions économiques, paraît susciter moins d’intérêt chez les praticiens). Plutôt que de s’attarder sur la lourdeur de ce recensement, mieux vaut s’attacher à relever que, dans tous ces cas, entrent en jeu non seulement une variation du cadre analytique classique, mais encore la question du transfert, de ses modes d’organisation et de surgissement, de son analyse et de la façon selon laquelle il est utilisé, et partant la question du contre-transfert. Tous ces types de traitement doivent faire état d’une théorie étoffée de leur pratique qui en montre la nature authentiquement psychanalytique.

Sur un plan plus général maintenant, l’évolution de la psychanalyse interne à la discipline a été marquée par des éléments propres à la discréditer et dont l’énumération ci-dessous est loin d’être exhaustive :
1) l’éclatement du mouvement psychanalytique en différentes écoles, déjà en route du temps de Freud. Ces écoles se sont multipliées et elles ont encore contribué à cet éclatement en se divisant en groupes, voire en sous-groupes. Elles ont le plus souvent justifié leur existence en privilégiant certains aspects de l’œuvre de Freud au détriment d’autres. Il me semble qu’une telle situation a bien plus porté atteinte à l’unité de la psychanalyse que l’introduction des thérapies psychanalytiques en face à face.
2) le besoin de certains analystes de se constituer comme chefs de file de tendances psychanalytiques particulières, si possible nouvelles, avec comme conséquence une prise de distance considérable vis-à-vis du corpus freudien.
3) les attaques, parfois violentes et souvent injustifiées, que des analystes ont dirigées contre Freud accusé d’autoritarisme, de partialité, de falsifications, et j’en passe. Elles s’écartent des inéluctables points de révision, théoriques et pratiques, qu’il est nécessaire de faire subir à l’œuvre de Freud en fonction des changements de la clinique.
4) le constat que seulement peu d’analystes ont estimé utile d’acquérir une connaissance suffisamment approfondie et étendue de l’œuvre de Freud, de l’évolution interne de celle-ci, des modes de pensée qui y sont employés, etc., et ont accepté de la considérer comme base essentielle de la réflexion psychanalytique.

Malgré tout, aucune œuvre psychanalytique postfreudienne, aussi excellente soit-elle, n’est parvenue jusqu’ici à supplanter celle de Freud. Il est probable qu’il en sera de même dans le futur. Il semble bien que, tant que vivra la psychanalyse, les textes freudiens demeureront toujours une référence fondamentale, indispensable, même s’ils contiennent des points à abandonner, à modifier, ou qu’il faut continuer d’interroger, et même si des ajouts doivent leur être apportés. Heureusement, certains auteurs n’ont pas manqué de faire tout ce travail avec beaucoup de soin, ce qui est très précieux pour l’avenir de la discipline et contrebalance les « événements internes » qui concourent à sa dépréciation.

Qu’en est-il alors de l’évolution des trois volets de la définition de la psychanalyse formulée par Freud en 1923 dès les premières lignes de « Psychanalyse » et « Théorie de la libido » ?

Le premier volet, pilier de la définition et dont les deux suivants dépendent, n’a pas changé. La psychanalyse reste un procédé d’investigation des processus psychiques à peine accessibles dans d’autres conditions.

Le deuxième volet, qui précise que la psychanalyse est une méthode de traitement des troubles névrotiques fondée sur ce procédé d’investigation, doit être compris comme se situant à un niveau très général. Car cette limitation aux troubles névrotiques est déjà relativisée dans la suite de l’article. À la section de celui-ci intitulée « La psychanalyse comme méthode thérapeutique », Freud élargit les indications de la cure classique ; il admet son application non seulement aux deux névroses de transfert (hystérie et névrose obsessionnelle), mais encore à toutes les sortes de phobies, aux inhibitions, aux malformations du caractère, aux perversions sexuelles, aux difficultés de la vie amoureuse et même aux causes psychiques de certaines maladies organiques. Inversement, il conteste le bien-fondé de son utilisation systématique dans les névroses, en remarquant qu’avec certains névrosés elle est contre-indiquée parce qu’ils ne possèdent pas les dispositions psychiques requises pour qu’un travail analytique puisse s’y accomplir. Là, Freud fait sûrement allusion à ce qu’on observe lors des entretiens préliminaires : ces névrosés n’arrivent pas à se dégager de l’énumération répétitive et quasi mécanique de leurs symptômes ; ils vivent ceux-ci comme imposés de l’extérieur ; ils sont loin d’avoir accès à la possibilité d’envisager que leurs symptômes ont un sens qui leur échappe ; ils ne manifestent aucun intérêt pour leur histoire infantile et pour leur vie fantasmatique ; ils restent sous l’emprise du présent ; ils ne fournissent pas d’indice d’une aptitude potentielle à produire un discours associatif, etc. En se reportant maintenant à l’ Abrégé de psychanalyse (1938), on s’aperçoit que Freud confirme une fois de plus son opinion que les psychoses ne sont pas traitables par la méthode analytique. Par contre, pour les organisations proches de la psychose, il introduit en 1938 une nuance qui va dans le sens contraire de celle qu’il avait exprimée en 1923 à l’égard des névroses. Si pour une catégorie de névrosés la cure analytique n’est pas indiquée, il existe une grande catégorie de patients proches des psychotiques qui peut tirer profit d’elle. Freud la rattache à « l’immense foule des névrosés gravement atteints. Les causes aussi bien que les mécanismes pathogéniques de leur maladie doivent être identiques ou tout au moins très semblables à ceux des psychotiques. Mais leur moi s’est montré plus capable de résister et s’est moins désorganisé. En dépit de leurs troubles et des limitations qui en résultent, un grand nombre de ces malades restent encore dans la vie réelle ; ils peuvent se montrer disposés à accepter notre aide » (Abrégé de psychanalyse, p. 41). Il s’agit en somme de névroses graves proches des psychoses, mais où le moi a subi une désorganisation moindre que dans ces dernières, où il a évité la cassure au prix d’une déformation importante. À quoi correspondent-elles dans le fond ? Elles ne sauraient être assimilées aux névroses prégénitales (avec fixations prégénitales prédominantes) décrites par M. Bouvet (1967), car celles-ci restent à distance des psychoses, même si on y repère une altération relative du moi qui se traduit par l’incapacité de celui-ci d’intégrer à son organisation les dérivés des pulsions érotiques prégénitales (maintenus sous l’effet du refoulement), par une fragilité narcissique et par des épisodes de dépersonnalisation ; ces névroses prégénitales ne présentent pas des mécanismes pathogéniques et défensifs identiques ou analogues à ceux des psychoses (défaut constant d’intrication pulsionnelle, déni et clivage opérant dans le moi à la place du refoulement, etc.). Il faut, à mon avis, rapporter ces névroses graves proches des psychoses, que Freud évoque en 1938, aux névroses narcissiques dont il s’était occupé antérieurement. Et l’on peut s’étonner qu’il n’en reprenne pas l’expression en 1938. On se souviendra qu’il avait commencé en 1914 par tenir pour équivalentes les psychoses et les névroses narcissiques, pour en arriver en 1924 à proposer de réserver l’appellation de névrose narcissique à la mélancolie et aux affections qui lui sont apparentées. Cependant, depuis 1914, il n’avait pas cessé de penser que les états narcissiques, quels qu’ils soient, faisaient irrémédiablement obstacle au transfert sur l’analyste, qu’ils constituaient une résistance insurmontable contre le transfert en raison du retrait de la libido sur le moi et qu’ils étaient donc inaccessibles à la méthode de traitement analytique. En 1938, c’est tout le champ couvert par les névroses narcissiques (proches de la mélancolie, mais probablement à l’exclusion de celle-ci) qui paraît tout à coup susceptible de bénéficier de la cure analytique. J’ignore ce qui a motivé exactement ce revirement. Toujours est-il que Freud anticipe intuitivement ce qui devait être attesté par la suite, à savoir qu’une bonne part des structures narcissiques pathologiques et des états-limites pouvait être notablement améliorée par la cure analytique. Les avancées de la psychanalyse les plus précieuses et les plus considérables qui ont été accomplies depuis Freud résident assurément dans l’élucidation des modes de fonctionnement et de traitement de ces deux sortes d’organisation psychique qui sont à compter actuellement parmi les demandes les plus fréquentes d’analyse.

Quant au troisième volet de la définition de la psychanalyse, celui qui fait état de la série de vues psychologiques acquises grâce au procédé d’investigation des processus psychiques, il s’est beaucoup enrichi depuis Freud, mais malheureusement jusqu’à entraîner une confusion dans les idées. Il englobe la théorie de la clinique, la théorie de la pratique et la théorie du fonctionnement de la psyché (la métapsychologie). Et là, on a assisté à une dispersion énorme des théories chez les psychanalystes postfreudiens.

À tous les facteurs internes à la psychanalyse qui ont contribué à son discrédit sont venus s’ajouter, vers la fin du vingtième siècle, des phénomènes extérieurs à la discipline. Je n’en citerai que trois, solidement liés entre eux et déjà abondamment développés dans la littérature psychanalytique : l’avènement des neurosciences, la résurgence à peine déguisée du behaviorisme américain sous la forme du cognitivo-comportementalisme et les difficultés économiques mondiales. Le premier offrit aux très nombreux médecins hostiles à la psychanalyse l’occasion tant attendue pour tenter de s’en débarrasser définitivement ; bien d’autres milieux ont suivi et surtout, comme on l’a déjà vu, une majorité de psychiatres, mais aussi des psychologues, lesquels se sont empressés de prendre une revanche sur ce qui était resté en dehors de leurs possibilités de compréhension et se sont tournés, sans y être forcément préparés et par pur opportunisme ou par instinct grégaire, vers les neurosciences et le cognitivo-comportementalisme. Quant à l’économie mondiale en décroissance, forte de ses impératifs, elle a donné prise à la condamnation, espérée définitive, de la pratique analytique jugée trop coûteuse en argent et en temps, cela devant légitimer sa disparition. L’annonce de la mort de la psychanalyse a resurgi une nouvelle fois.

Quittons enfin ce très incomplet tour d’horizon de l’évolution de la psychanalyse pour entrer dans le vif du sujet, l’étude des modes d’organisation des différentes formes de transfert. L’insistance mise sur celles-ci n’a pas pour but d’évacuer le problème du contre-transfert, ni de les dépouiller des liens de complémentarité et d’opposition (J. Guillaumin, 1998) qu’elles ont avec ce dernier. Au contraire, elle vise à confirmer la prise en compte de ces liens. Mais elle veut néanmoins souligner que l’analyse du transfert ne saurait cesser d’occuper une place prioritaire dans la cure, doit demeurer l’axe central de toute thérapie authentiquement psychanalytique, bien entendu sans négliger ce qui se passe à côté et autour du transfert. C’est pourquoi, elle procède de l’intention d’éviter autant que possible de recourir à une expression (trop) souvent présente dans les écrits analytiques : « l’interaction transféro-contre-transférentielle ». Employée dans un sens général et sous le couvert d’une volonté de concision, cette formulation laisse entendre que le transfert et le contre-transfert ne sont qu’une question d’action exercée l’un sur l’autre par les deux protagonistes de la cure. Et même si l’on remplace le terme d’« interaction » par celui de « manifestation », cela n’enlève pas l’idée que le transfert et le contre-transfert renvoient à une symétrie de la situation analytique, qu’il suffit de les considérer dans la seule dimension synchronique de « l’ici-et-maintenant » et qu’ils n’ont pas à être appréhendés au-delà des échanges manifestes actuels où ils sont observables. Dans une première évaluation assez approximative, cette formulation ne désignerait-elle pas au mieux surtout, voire exclusivement, une situation analytique en péril où s’exprime un transfert marqué par une confusion entre sujet et objet et exerçant sur l’analyste une emprise telle que ce transfert engendre chez lui une confusion en miroir qui le rend inapte à faire le moindre départ entre ce qui émane du transfert de l’analysant et ce qui provient de son contre-transfert ?

À l’heure actuelle, il me semble utile de reconsidérer ce qui détermine le plus largement l’organisation du transfert névrotique. Non seulement parce que celui-ci représente le paradigme à partir duquel tout type de transfert qui s’en écarte peut être pensé. Mais aussi parce que, dans cet écart, l’expérience des transferts non névrotiques a révélé en retour et par défaut que certains éléments appartenaient spécifiquement au mode d’organisation du transfert névrotique. Cela a permis de mesurer l’importance de ces éléments, lesquels n’avaient pas tous été appréciés à leur juste valeur auparavant. Ce travail ne poursuivra pas l’objectif de remettre en mémoire et de retravailler tous les points de vue exprimés par les psychanalystes postfreudiens sur le problème du transfert dans les névroses. Il se propose avant tout d’être un essai comparatif, d’établir une comparaison entre le mode d’organisation du (des) transfert (s) névrotique (s) et celui des transferts non névrotiques.

Pour « planter le décor », j’indiquerai que j’examinerai la question du transfert névrotique dans l’œuvre de Freud à partir du moment où il cesse d’être perçu uniquement comme un obstacle majeur à la réussite de la cure, comme « la croix du psychanalyste », pour reprendre la formule que Freud avait employée en 1910 dans une lettre au pasteur Pfister. J’empoignerai donc cette question depuis 1912 où le transfert névrotique est désormais saisi dans une tension contradictoire entre la résistance qui le caractérise et l’instrument essentiel qu’il constitue pour accéder aux parties les plus cachées de la vie psychique. Je ne reviendrai pas sur les conditions bien connues de la découverte du phénomène du transfert (dans la relation d’Anna O. avec Breuer et dans la relation d’une patiente avec Freud au cou duquel elle avait failli se jeter sur le pas de la porte en fin de séance). Je laisserai encore de côté délibérément le problème du transfert dans l’analyse de Dora (1905), déjà largement commenté dans la littérature analytique.
I. LE(S) TRANSFERT(S) NÉVROTIQUE(S)
1. Le transfert de fond ou transfert de frayage
À mesure que la littérature psychanalytique a pris du volume, il est devenu de plus en plus laborieux d’y suivre les diverses évolutions des concepts freudiens. C’est pourquoi, il n’entre pas dans mon projet de passer en revue toutes les conceptions du transfert qu’on trouve dans les écrits des psychanalystes postfreudiens. Je vais plutôt me limiter à exposer mon point de vue sur le mode d’organisation du transfert névrotique qui possède d’ailleurs plusieurs composantes ou dimensions. À cet effet, je prendrai appui sur l’expérience des cures que j’ai menées jusqu’ici, sur ma lecture renouvelée de l’œuvre de Freud et sur celle des travaux des psychanalystes postfreudiens qui m’ont paru les plus inspirés dans leur façon d’approfondir l’étude du transfert.

Si, comme on est enclin à le penser, le transfert est une disposition présente universellement, bien qu’à des degrés divers, chez l’être humain et que, par conséquent, il existe aussi dans les relations interhumaines en dehors de la cure analytique, alors se pose la question de sa spécificité à l’intérieur de la cure entreprise avec les névrosés. Après Freud, cette question a été réexaminée par plus d’un auteur et des réponses variées lui ont été apportées. Elle n’a certainement pas été épuisée et elle sera en filigrane de mes développements à venir.

Le premier point à aborder est celui des conditions d’instauration du transfert chez les patients névrotiques. N’y allons pas par quatre chemins. Parmi ces conditions, il en est une que je souhaite mettre en évidence avant d’en montrer l’existence dans la pensée freudienne. Chez les névrosés, le transfert me semble s’établir le plus habituellement par le biais d’une de ses composantes qui est aussi repérable hors cure, dans leur vie ordinaire et dans celle des gens « normaux ». Cette composante correspond au transfert de fond que j’appelle également transfert de frayage, on en verra la raison plus bas. Elle s’installe en principe dès les entretiens préliminaires quand ils se passent bien, voire auparavant lorsque le patient a décidé de s’adresser à tel analyste qu’il peut connaître de vue ou dont il a entendu parler de façon favorable par d’autres personnes qui l’ont peut-être même recommandé. Dans cette dernière éventualité, il va de soi que ce transfert de fond peut se voir conforté ou au contraire dissous en fonction du déroulement des entretiens préliminaires où ce qui se joue reste souvent difficile à saisir dans toute son ampleur.

À ce stade et pour éviter un malentendu, signalons que ce transfert de frayage diffère de ce que Lacan a proposé comme étant la caractéristique essentielle du transfert névrotique : l’analyste devient l’objet du transfert lorsque le patient le place dans la position du « sujet supposé savoir », de quelqu’un à qui il prête par conjecture un savoir ; plus précisément, c’est un savoir sur son propre désir que le patient, qui perçoit peu ou prou qu’il y est empêtré, attribue à l’analyste.

Cette notion de transfert de frayage qui fonctionne comme transfert de fond, je la tire de l’expérience clinique et de l’article de Freud Sur la dynamique du transfert (1912). Je l’ai déjà ébauchée dans l’un de mes précédents ouvrages, Temps psychiques et transferts (2000), et je la reprends ci-dessous.

En 1912, après avoir estimé nécessaire de distinguer un transfert positif d’un transfert négatif et de les traiter séparément, Freud se centre sur la nature du transfert positif. Il remarque que celui-ci est composé de deux éléments, de deux types d’affects :
1) de sentiments amicaux ou tendres (sympathie, amitié, confiance, etc.), qui peuvent être accessibles à la conscience et qui sont le résultat d’un affaiblissement (Abschwachung) ou mieux d’une inhibition (Hemmung) du but sexuel d’une partie des affects émanant des pulsions érotiques ;
2) de sentiments érotiques inconscients dont une part doit être tenue pour le point d’enracinement inconscient des sentiments tendres préconscients ou conscients.

Mais, la conclusion capitale de Freud est celle-ci : « Le transfert sur le médecin ne se prête à la résistance dans la cure que dans la mesure où il est un transfert négatif ou un transfert positif de motions érotiques refoulées. Quand, par le fait de le rendre conscient, nous « supprimons » le transfert, nous ne faisons que détacher de la personne du médecin ces deux composantes de l’acte de sentiment ; l’autre composante, capable de conscience et non choquante, subsiste et elle est pour la psychanalyse, tout autant que dans d’autres méthodes de traitement, le porteur du succès » (O.C.F.P., XI, p. 114).

Il est possible de déduire de ce passage si éclairant au moins deux choses, en laissant d’abord de côté le transfert négatif.

La première est que le transfert positif composé de sentiments tendres, d’affects positifs inhibés quant au but, n’est pas de l’ordre de la résistance. Par conséquent, il n’a pas à être interprété, mais il est indispensable à la mise en place du transfert de résistance qui est de nature érotique, marqué par la répétition et qui doit être analysé et interprété.
La deuxième chose, liée à la première, conçoit que le transfert de sentiments tendres préconscients ou conscients n’est pas seulement le porteur du succès au cours de la cure, mais contribue aussi à l’engagement favorable de celle-ci. C’est par ce type de transfert que la cure s’instaure sous les meilleurs auspices, il constitue le transfert de fond sur lequel viendra s’installer le transfert érotique de résistance.

Ce transfert de fond véhiculant des sentiments tendres, je le nomme transfert de frayage, à prendre aux deux sens du verbe frayer, à savoir : tracer un chemin par le passage et fréquenter une personne, avoir une relation suivie avec elle. Je considère ce transfert de frayage comme la condition de possibilité, nécessaire mais non pas suffisante, pour que le transfert de résistance puisse se développer. Un processus transférentiel n’est à même de se déployer que si est déjà établi un transfert de frayage, sorte de doublure ou de toile de fond relationnelle sur laquelle peut survenir un transfert de résistance formé de tout l’éventail des désirs érotiques infantiles refoulés et inconscients, y compris le transfert négatif (haine, agressivité érotique) qui donne au transfert sa coloration ambivalente avec son conflit où l’amour et la haine se voient démêlés l’un de l’autre et s’opposent entre eux. Et, selon Freud, c’est cette ambivalence affective « qui nous explique le mieux la capacité des névrosés à mettre leurs transferts au service de la résistance » (O.C.F.P., XI, p. 115).

Toujours est-il que tout cela ne rend pas encore compte de la spécificité du transfert dans la cure des névrosés.
2. L’introjection de l’analyste dans le moi de l’analysant
Un élément donne au transfert des névrosés dans la cure une part de sa spécificité, non pas par rapport aux transferts hors cure des « normaux » et des névrosés eux-mêmes, mais par rapport aux transferts des patients non névrotiques dans la cure. Quand on ne s’occupe que du traitement des névrosés, il paraît tellement aller de soi qu’il passe inaperçu ou qu’on oublie de le prendre en considération. C’est à tort, car son importance est révélée a contrario par l’expérience de la cure des organisations non névrotiques où il fait défaut au moins partiellement.

Cet élément correspond en même temps à une autre condition d’instauration du transfert névrotique que le transfert de frayage, mais il est lié intimement à ce dernier. Il s’agit de la capacité d’introjection de l’analyste par l’analysant, déjà mise en rapport avec le transfert par Ferenczi en 1909 dans Transfert et introjection. Freud, toujours en 1912, se réfère à cet article de Ferenczi, plus pour préciser dans quel sens le transfert a un lien avec la suggestion que pour montrer comment il s’articule avec l’introjection de l’analyste. La suggestion rattachée au transfert, c’est pour Freud « l’influence exercée sur un être humain au moyen des phénomènes de transfert qui sont chez lui possibles » (O.C.F.P., XI, p. 114). J’ajouterai que cette influence s’exerce d’autant mieux que l’analysant a introjecté l’analyste dans son moi. Par cette introjection, l’analysant a installé de façon suffisamment stable dans son moi une représentation d’objet, la représentation de l’analyste, sur laquelle il va être à même de s’appuyer. Une telle introjection est l’une des bases du transfert névrotique en ce qu’elle assure au processus transférentiel sa dimension potentielle d’élaboration. Il faut être plus explicite en disant que la représentation de l’analyste dans le moi de l’analysant est liée au transfert de frayage et qu’elle confère cette dimension potentielle d’élaboration au transfert de résistance qui, tout en étant un obstacle dans et contre le traitement, est simultanément le ressort le plus important pour la réussite de celui-ci. Par conséquent, l’analyste est, dès le départ dans le meilleur des cas, un objet à la fois interne et externe au moi de l’analysant. L’apparente banalité d’un tel énoncé ne doit pas faire perdre de vue ce qu’il implique, à savoir que le patient doit justement pouvoir supporter de perdre de vue le destin intrapsychique de l’introjection de l’analyste. Car, si cette introjection est amenée à se confirmer et à reproduire ses effets lors de la cure, son destin et son impact internes dépassent la sphère du moi du patient. Son influence se fait sentir vers la profondeur de la psyché, à distance du moi, dans l’inconscient extérieur au moi où elle réveille les désirs refoulés et même jusque dans le ça où elle excite les motions pulsionnelles brutes.
3. La résistance au transfert et le transfert de résistance
Lorsqu’en 1912 Freud s’intéresse au problème de la provenance du transfert, il commence par noter qu’au cours du développement du psychisme et chez tout un chacun, seule une part des motions pulsionnelles libidinales a été satisfaite dans la relation aux objets parentaux externes. En ayant obtenu satisfaction, cette part a subi une transformation, elle a été rendue représentable, disponible à la conscience du sujet et apte à être tournée vers les objets externes. Une autre part de ces motions n’a inévitablement pas été satisfaite ; de ce fait, elle a été tenue à l’écart de la conscience et de tout contact avec la réalité externe ; il en a résulté – en suivant mon interprétation du texte freudien qui ne me paraît pas très clair à ce niveau (cf. O.C.F.P., XI, p. 108) – qu’elle n’a pu être transformée, représentée que dans des fantasmes inconscients ou qu’elle est même restée dans l’inconscient sans modification, sans pouvoir être représentée. Ces fantasmes inconscients sont des mises en scène des motions libidinales insatisfaites et des objets parentaux qui ont refusé leur satisfaction. Ils s’organisent, selon l’expression de Freud, en « clichés » qui sont répétitivement « réédités, réimprimés » au cours du développement du psychisme. Ces clichés se répètent avec toute nouvelle personne qui entre dans la vie du sujet. Et cette personne devient l’objet des motions pulsionnelles libidinales conscientes et aussi l’objet de celles qui sont inconscientes et en rapport avec les imagos parentales infantiles, revivifiées en l’occurrence. Il n’y a alors pas lieu de s’étonner que l’analyste soit l’objet du transfert de ces motions conscientes et inconscientes et que l’intensité du transfert doive être rapportée à l’activation des motions auparavant non satisfaites et demeurées inconscientes.

Ouvrons une parenthèse à ce niveau. On jugera certainement très rudimentaire la vision que Freud donne ci-dessus du développement du psychisme en comparaison avec les nombreuses contributions ultérieures sur le même thème, issues de tous bords. Toujours est-il que, en opposition avec le reproche qu’on ne manque pas souvent de lui adresser d’avoir présenté une conception solipsiste du développement psychique, Freud ne néglige pas dans ce passage, comme dans d’autres d’ailleurs, l’importance de la réponse de l’objet. C’est en effet de cette réponse que dépendra le destin de la motion pulsionnelle. Soit la réponse de l’objet sera de lui accorder satisfaction et la motion pourra être représentée et acquérir un sens dans la conscience du sujet. Soit la réponse de l’objet consistera à refuser la satisfaction à la motion pulsionnelle dont le destin sera alors marqué par le choix entre deux voies possibles : ou elle trouvera à être représentée et à obtenir un sens dans un fantasme inconscient refoulé ou elle demeurera non représentée et dépourvue de signification, étant renvoyée à son état de départ dans la psyché, dans le ça pour introduire avant l’heure la seconde topique. On est bien sûr en mesure de compliquer cette vision en s’appuyant sur les idées de Winnicott et en y introduisant des positions intermédiaires ; du côté de l’enfant, attente fantasmatique anticipatrice de la réponse de l’objet et du côté de l’objet, mouvement inverse d’anticipation de la satisfaction pulsionnelle réclamée par l’enfant. On déclarera que de cette relation entre l’attente fantasmatique de l’enfant et l’activité anticipatrice de l’objet émane un attribut qui naît uniquement d’elle, conformément à ce que nous enseigne l’épistémologie moderne, à savoir que la relation contient toujours plus d’attributs que l’addition de ceux que possèdent séparément le sujet et l’objet. On constatera cependant qu’il y a moins souvent coïncidence que décalage entre ce qui a été attendu et anticipé fantasmatiquement de la réponse de l’objet et ce que cette réponse a réalisé effectivement de ce qui était attendu d’elle malgré la fonction anticipatrice de l’objet. On affirmera ensuite que l’important est que l’enfant puisse corriger ce décalage par et dans un fantasme supplétif et compensatoire de la réponse incomplète de l’objet. On estimera enfin que ce qui procure à l’enfant la possibilité de corriger ce décalage par un fantasme est l’attribut supplémentaire, apporté uniquement par la relation. Il reste à savoir si cet attribut ou la trace qu’il a laissée auparavant suffit ou non pour que puisse être aussi corrigé par un fantasme le refus de l’objet de satisfaire la motion pulsionnelle, la non-satisfaction et pas seulement la satisfaction incomplète de celle-ci. Je doute qu’il suffise. C’est pourquoi, j’inciterais à recourir à une proposition de W.R. Bion. En 1962, ce dernier a mis le doigt sur « la capacité de rêverie de la mère », laquelle me paraît compléter à la base les idées de Winnicott. Je développerai ce concept plus bas au cours du chapitre 5. Pour le moment, il me semble qu’on peut déduire ceci des propos de Bion en se centrant sur l’exemple précis des motions pulsionnelles orales : si la mère anticipe l’attente fantasmatique de satisfaction pulsionnelle orale de l’enfant en plaçant le sein à l’endroit et au moment où l’enfant est prêt à le trouver et à le créer, c’est sur un fond de qualité relationnelle marqué par son activité de rêverie ; indépendamment des manifestations corporelles de tendresse et des soins corporels, cette activité est le seul moyen qu’a la mère pour exprimer et transmettre directement, de psyché à psyché, son amour à l’enfant. Au cas où la capacité de rêverie de la mère est défaillante, une absence d’expression psychique de son amour accompagne la présentation réelle, matérielle, du sein qui satisfait la faim ; donc, même si la mère met le sein à l’emplacement adéquat et à l’instant propice où l’enfant est disposé à le rencontrer, cette absence d’amour risque d’empêcher que se forge chez l’enfant l’illusion positive d’avoir lui-même fait apparaître et créé le sein ; ce dernier, présenté répétitivement sans être accompagné d’une activité de rêverie, a plus de risque d’être perçu comme « une chose en soi ou une chose en acte » (W.R. Bion, 1962, p. 51) qu’il n’a de chance d’être « reconnu comme une idée » (ibid., p. 51) ; c’est pourquoi, la présence du sein dépourvue de l’expression psychique de l’amour maternel est pire que l’absence du sein ou que le refus de la satisfaction orale intervenant dans le cadre de l’activité de rêverie de la mère. Cela implique en dernier ressort, et toujours en fonction des vues de l’épistémologie moderne, ceci : de la relation entre la mère qui communique à l’enfant son amour par son activité de rêverie et l’enfant qui le « réceptionne » naîtra un attribut supplémentaire, une qualité psychique essentielle qui rendra possible à l’enfant de corriger la non-satisfaction de la motion pulsionnelle par un fantasme. Dès lors, qu’il y ait décalage causé par l’impossibilité de tout objet de répondre complètement, sans reste, à l’attente de satisfaction pulsionnelle de l’enfant ou qu’il y ait refus de l’objet de procurer cette satisfaction, l’enjeu réside dans la qualité de fond de la relation. Cette qualité permet que du lien entre l’attente de l’enfant et la réponse de l’objet (satisfaction incomplète ou non-satisfaction) émane un attribut supplémentaire qui rend l’enfant apte à créer un fantasme compensatoire, lequel sera refoulé et viendra peupler son inconscient. Freud met en évidence ce dernier point et il pousse même les choses un peu plus loin sans aller jusqu’au bout. Il suggère que les motions pulsionnelles non satisfaites peuvent aussi être renvoyées dans l’inconscient à leur état initial sans être représentées dans des fantasmes inconscients, évoquant à l’avance le ça où elles seront logées dès 1923. Quand cette situation est dominante, il s’agit du cas de refus de satisfaction où la qualité de fond de la relation et l’activité de rêverie de la mère font défaut et où, par conséquent, ne se crée pas l’attribut qualitatif supplémentaire qui procure la faculté de rattraper la non-satisfaction par un fantasme. On assiste là à un peuplement insuffisant de l’inconscient, à un inconscient qui manque de consistance et d’épaisseur et qui ne jouera pas son rôle de zone d’élaboration entre les motions pulsionnelles infigurables du ça et le moi, ce dont les structures non névrotiques nous fournissent l’exemple. Refermons cette longue parenthèse en précisant qu’en 1912 Freud ne pouvait évidemment pas envisager une telle éventualité.

Encore en 1912, après avoir indiqué que le transfert est la source d’une double dimension, qu’il doit être traité simultanément comme la résistance la plus forte contre le traitement et comme le levier le plus important pour la réussite de celui-ci, Freud tombe sur deux problèmes qui demandent plus d’explications, celui de l’intensité du transfert dans la cure et celui du transfert en tant que résistance.

Le premier problème semble le plus facile à éclaircir. L’intensité du transfert névrotique apparaît certes excessive et déraisonnable à l’intérieur de la cure, mais elle n’est nullement spécifique de cette dernière. On la retrouve tout autant hors cure, dans les institutions de soins notamment. Freud attribue l’intensité et la persévérance du transfert à la névrose elle-même, il considère qu’elles sont l’effet et l’expression de la résistance, donc du refoulement pathogène (cf. O.C.F.P., XI, p. 110 et p. 112).

Le second problème, le transfert comme résistance, est plus ardu. Freud précise les conditions dans lesquelles émerge le transfert de résistance : quand les libres associations d’idées du patient se tarissent réellement, c’est-à-dire en excluant la situation où elles sont simplement tues en raison de la gêne ou du déplaisir qu’elles suscitent, un tel blocage est l’indice d’une résistance qui est dirigée contre une idée incidente qui concerne l’analyste. Il suffit selon Freud de communiquer au patient qu’il est sous la domination d’une telle idée incidente pour éliminer le blocage. En y réfléchissant, on ne comprend pas très bien pourquoi il s’agit d’une idée incidente dans ce cas, ni où elle se situe et cela pour la raison suivante. En principe, du moins jusqu’en 1912 dans la pensée de Freud, les idées incidentes désignent des idées qui surgissent inopinément dans le cours des libres associations d’idées mises en mots, desquelles elles se détachent d’une façon frappante. Elles introduisent dans ce cours une rupture totale avec le contexte associatif qui les précède. Elles créent dans le tissu associatif une dissociation encore plus grande que celle à laquelle tendent les libres associations d’idées qui ont déjà pour visée de relâcher les liens entre les idées. Elles sont à ranger parmi les rejetons de l’inconscient. Qu’elles soient verbalisées ou tues, ces idées incidentes sont accessibles à la conscience de l’analysant. Il arrive même que celui-ci nous prévienne avant de les formuler en disant par exemple : « Je m’excuse, mais je vais maintenant sauter du coq-à-l’âne ». Dans la situation d’émergence du transfert relatée par Freud, si les associations libres s’arrêtent sans qu’elles soient tues et si elles débouchent sur un vide dans la conscience, on ne voit pas quelle est l’idée incidente consciente à laquelle Freud fait allusion et dont l’analyste devrait postuler l’existence pour faire céder la résistance. On ne peut s’en tirer qu’en estimant que Freud oublie de dire que l’idée dont il parle est retenue par la résistance au niveau du moi préconscient de l’analysant, qu’elle est donc inaccessible à la conscience de ce dernier. L’analyste a alors pour tâche de deviner cette idée incidente préconsciente et de la communiquer au patient, ce qui a pour effet de lever la résistance et de permettre à l’idée incidente, qui concerne l’analyste et qui est par exemple en rapport avec une imago parentale inconsciente, de devenir consciente. Sans cette précision, on a l’impression que Freud recourt là à une espèce de tour de passe-passe et que son discours manque de cohérence.

Il existe dans cette démonstration de Freud touchant aux conditions d’émergence du transfert de résistance quelque chose qui mérite d’être mis en relief. Si c’est à l’analyste de deviner l’idée incidente retenue par la résistance dans le moi préconscient de l’analysant, son intervention vise à faire advenir le transfert de résistance. Cela veut bien dire qu’elle supprime chez l’analysant la résistance dirigée contre le transfert de résistance, contre l’émergence du transfert qui est lui-même une résistance, qu’elle abolit la résistance au transfert pour la remplacer par la résistance de transfert, qu’elle provoque le passage d’une sorte de résistance à une autre. On est renvoyé au problème de la traduction en français de « Übertragungswiderstand » : résistance de transfert et/ou résistance au transfert ? Certes, en général, il est vrai que Freud désigne par ce mot composé la résistance de transfert, la résistance opposée par le transfert à la réussite de la cure. J. Laplanche a probablement raison – je ne suis pas un traducteur de Freud, je n’en ai ni la compétence, ni l’expérience – de remarquer qu’il est faux de traduire « Übertragungswiderstand » par résistance au transfert en fonction de ce qu’indique régulièrement le contexte dans lequel ce mot composé est employé. Mais, vu ce que je me suis évertué à montrer plus haut, il est erroné d’avancer, comme le fait aussi Laplanche (cf. La révolution copernicienne inachevée, p. 420), que l’idée d’une résistance au transfert ne vient absolument pas à l’esprit de Freud.

Arrêtons-nous sur les quelques pages où Freud continue d’approfondir les conditions d’émergence du transfert et où il se révèle peut-être moins clair que d’habitude dans sa façon d’exposer les choses. C’est pourquoi, ce qui va suivre relèvera plus de mon interprétation du texte freudien que de la restitution fidèle de celui-ci. Freud part de ce qu’il estime être, à cette époque du moins, la condition principale d’entrée dans la névrose, à savoir l’étendue des « refusements » (Versagungen) manifestés par les objets parentaux devant les demandes de satisfaction pulsionnelle de l’enfant, avec les conséquences de ces « refusements » : le refoulement pathogène des dérivés pulsionnels auxquels la satisfaction a été refusée, l’orientation majeure de la libido sur le monde interne du sujet au détriment des objets externes, la régression de la libido vers les fantasmes inconscients et vers les imagos parentales infantiles ainsi revivifiées. La cure analytique emboîte le pas de cette régression et même la provoque notamment à la faveur de la position allongée du patient sur le divan. Elle cherche à démasquer les dérivés pulsionnels qui ont été refoulés et les représentations qui, dans le même mouvement, ont subi la force d’attraction exercée par l’inconscient refoulé, extérieur au moi. Mais lors de cette exploration, les forces qui ont causé la régression et le relâchement de la relation avec la réalité externe vont se dresser sous forme de résistances contre le travail analytique de recherche qui s’efforce de mettre au jour le refoulé. Ces résistances émanent de deux sources, de la force du refoulement et de la force d’attraction de l’inconscient, inhérente à ce dernier. Ce sont elles que la cure a à combattre et à surmonter. Les idées incidentes qui se présentent doivent être comprises comme étant l’expression d’un compromis entre les forces de guérison – engagées par le travail analytique et visant à ramener le refoulé dans la conscience en supprimant le refoulement pathogène – et les forces de résistances qui s’opposent aux premières, celles qui cherchent à perpétuer l’action du refoulement et à maintenir le refoulé dans l’inconscient. Ainsi, le refoulé ne peut pas être réintroduit directement et sans modification dans la conscience ; il se limite à faire retour dans le moi d’une manière déformée et par le biais d’idées incidentes qui sont des formations de compromis. Le transfert intervient au sein de ce jeu de forces et c’est cela que Freud se propose avant tout de démontrer dans cet article de 1912.

Au début de la cure, quand quelque chose dans le matériel inconscient refoulé (désirs, affects, imagos parentales) de l’analysant se prête à être transféré sur l’analyste, cela se manifeste par la production d’une idée incidente qui, fréquemment, ne s’annonce pas telle quelle, mais par l’indice d’une résistance : un blocage des libres associations d’idées par exemple. Reprenons ce que nous avons déjà énoncé plus haut pour en approfondir le contenu. Ce blocage témoigne d’une résistance qui retient l’idée incidente dans le moi préconscient du patient et qui fait obstacle à son passage dans le moi conscient. L’analyste devra repérer derrière le blocage l’existence préconsciente de cette idée incidente, seulement prête à être transférée, et la communiquer au patient afin de lui donner accès à la conscience en abolissant la résistance qui pèse sur elle. De la sorte, trajet incontournable, l’analyste ne provoque que le remplacement d’une sorte de résistance par une autre, il lève la résistance contre le transfert pour laisser émerger la résistance par le transfert, bien plus difficile à réduire que la première. L’idée incidente en cause n’est donc que le prélude du transfert sur l’analyste et elle risque d’être démantelée par le refoulement reprenant ses droits, si l’analyste n’intervient pas pour dissoudre la résistance qui entrave le transfert sur lui. Travaillée pour être une formation de compromis, elle est bien un retour du refoulé qui implique une déformation de ce dernier. Dès qu’a été supprimée la résistance au transfert et qu’a été dévoilé le contenu transférentiel de l’idée incidente, cette dernière se révèle porteuse d’une résistance de transfert qui est le résultat d’un procédé de déplacement d’investissement opérant dans le moi inconscient. C’est ce type de déplacement qui déforme, déguise le refoulé et lui permet ainsi de faire retour dans la conscience. Il s’agit, par exemple, de déplacer l’investissement lié à une imago parentale inconsciente sur une représentation d’objet substitutive dans le moi préconscient (-conscient), la représentation de l’analyste en l’occurrence, et puis sur l’analyste comme objet externe. Ce déplacement d’investissement donne lieu à une autre résistance, celle du transfert abouti, car il rend méconnaissable à l’analysant l’imago parentale inconsciente qui en est à l’origine. Il incombe ensuite à l’analyste d’aider le patient à vaincre sa résistance de transfert en ramenant ce qui a été transféré à son passé infantile. L’analyste y parvient en principe en interprétant le mouvement transférentiel, ce qui conduit soit à la dissolution de celui-ci, soit à le faire évoluer vers une autre configuration transférentielle. Le transfert de résistance est donc bien le produit d’une déformation du refoulé inconscient.

En résumé, Freud met en évidence quatre sortes de résistance qu’il faut surmonter dans la cure des névrosés : la résistance de refoulement, la résistance de la force d’attraction de l’inconscient, la résistance au transfert et la résistance de transfert. Un jeu particulier s’instaure entre la résistance au transfert et la résistance de transfert et son déploiement nécessite qu’il puisse prendre place sur un transfert de fond ou de frayage. En outre, on voit se dessiner le tripode bien connu sur lequel repose schématiquement l’évolution de la névrose lors de son traitement : névrose clinique → névrose de transfert → névrose infantile.

On notera que tout ce qui a été exposé jusqu’ici est confirmé dans les articles techniques qui suivent Sur la dynamique du transfert. Dans Sur l’engagement du traitement (1913), Freud insiste sur le fait que l’analyste doit prendre à bras-le-corps la résistance qui se manifeste dès le début de la cure chez des patients qui assurent que « rien ne leur vient à l’idée qu’ils puissent raconter, bien que le domaine entier de leur histoire de vie et de maladie s’offre intact à leurs yeux » (O.C.F.P., XII, p. 178). Cette résistance se dresse pour défendre la névrose clinique et s’exerce principalement contre le transfert ; elle exige d’être interprétée et nous oblige « de commencer par mettre à découvert ce transfert » (O.C.F.P., XII, p. 179). Il importe « de prévenir le mélange imperceptible du transfert avec les idées incidentes du patient, d’isoler le transfert et de le faire ressortir au bon moment comme résistance avec des contours précis » (O.C.F.P., XII, p. 175). Le transfert de fond ou de frayage, positif, tempéré, inhibé quant au but et n’étant pas de l’ordre de la résistance, est aussi repris en 1913 : « Le premier but du traitement est bien d’attacher le patient à la cure et à la personne du médecin. (…) Celui-ci [le patient] instaure de lui-même un tel attachement [transfert de frayage] et relie le médecin à l’une des imagines [pluriel de imago] de toute cette série de personnes dont il avait l’habitude de recevoir des marques d’amour [transfert érotique de résistance] » (O.C.F.P., XII, p. 180 et crochets de J.-M.P.). Ce passage de Freud signale de façon très condensée l’existence de deux temps dans l’instauration du transfert : le premier, celui de l’attachement à l’analyste, relève du transfert de frayage tempéré ; le second, celui du déplacement de l’imago parentale inconsciente sur l’analyste, renvoie au transfert érotique de résistance, lequel s’avère tempétueux et vient s’installer sur le transfert de frayage ; ce dernier est indispensable au développement du transfert érotique de résistance et tente d’en contenir le caractère tempétueux, d’en prévenir les effets toujours possibles de débordement du moi.
4. L’analyste comme provocateur du transfert chez l’analysant
Qu’est-ce qui cause fondamentalement le transfert chez le névrosé dans la cure ? Cette question s’impose avec insistance, car elle est liée à celle de la spécificité de ce type de transfert. Elle est présente chez Freud, on l’a vu. Elle a occupé l’esprit des psychanalystes postfreudiens, de Lagache (1952 et 1954) à Laplanche (1987 et 1992) en passant par Lacan (1960-1961 et 1964), pour ne citer qu’eux.

Nous avons indiqué au chapitre 2 que l’introjection stable de l’analyste dans le moi de l’analysant était un élément spécifique du transfert des névrosés dans la cure par rapport au transfert des patients non névrotiques. Et au chapitre 3 qui précède, nous avons rappelé la conclusion à laquelle Freud aboutit lorsqu’il s’interroge sur l’intensité et la persévérance du transfert des névrosés dans l’analyse : l’une et l’autre ne sont nullement spécifiques de la situation analytique, puisqu’on les observe en dehors de celle-ci ; elles sont dues à la névrose elle-même, c’est-à-dire aux effets de la résistance émanant du refoulement pathogène. Par conséquent, à ce stade, Freud n’a découvert aucune réponse convaincante concernant ce qui cause le transfert névrotique dans la cure et ce qui est spécifique de celui-ci. Pour arriver à la découvrir, il faudra que Freud se centre sur le problème de l’amour érotique de transfert et qu’il l’examine de près et en l’isolant, pour ainsi dire, de l’amour tendre, inhibé quant au but, qui correspond au transfert de fond ; et il lui sera encore nécessaire d’explorer les relations de l’amour érotique de transfert avec la suggestion.

En 1915, dans Remarques sur l’amour de transfert, c’est bien l’amour érotique de transfert qui est visé par Freud. Selon lui, on ne peut pas contester le caractère « authentique » de l’amour érotique qui se manifeste dans le transfert de résistance au sein de la cure. Cet amour possède les mêmes fondements infantiles que l’état amoureux le plus habituel ; comme ce dernier, il répète des prototypes infantiles qui lui confèrent sa dimension de contrainte, sa nature compulsionnelle, évoquant les phénomènes psychiques anormaux. Freud relève que l’amour érotique de transfert a peut-être un degré de liberté moindre que l’état amoureux hors cure, qu’il est moins modifiable que celui-ci et qu’il laisse percevoir plus nettement son origine dans les prototypes infantiles et sa dépendance à l’égard de ceux-ci. Si c’est le cas et si la résistance que véhicule cet amour érotique de transfert est incontestable et élevée, cela ne retire rien à l’authenticité de ce dernier.

Au passage, on notera ceci : Freud avait conclu en 1912 que la spécificité de l’amour érotique de transfert dans l’analyse, en comparaison avec l’état amoureux hors cure, ne résidait pas dans sa plus grande intensité. Il revient sur cette question en 1915 en avançant que cette spécificité serait peut-être davantage liée au degré de liberté moindre, au degré de contrainte plus élevé que renferme l’amour érotique de transfert dans la cure. Toutefois, là n’est pas l’essentiel à ses yeux.

L’essentiel est que l’analyste soit amené à reconnaître que l’amour érotique de transfert « est produit par la contrainte de la situation analytique et ne saurait être attribué aux avantages de sa personne » (O.C.F.P., XII, p. 200). Cet amour se distingue fondamentalement de l’état amoureux de la vie ordinaire par « quelques traits qui lui assurent une position particulière. Il est 1) provoqué par la situation analytique, 2) exacerbé par la résistance qui domine cette situation, et 3) il est privé à un haut degré de tout égard pour la réalité, il est plus déraisonnable, plus insoucieux de ses conséquences, plus aveuglé dans son estimation de la personne aimée que tout ce nous voulons bien concéder à un état amoureux normal. (…) C’est la première des trois particularités de l’amour de transfert, ici mentionnées, qui est déterminante pour la conduite du médecin. En engageant le traitement analytique pour guérir la névrose, il a fait surgir cet état amoureux. Celui-ci est pour lui le résultat inévitable d’une situation médicale analogue à la dénudation corporelle d’un malade ou à la communication d’un secret d’importance vitale » (O.C.F.P., XII, p. 209 et souligné par moi).

Freud ne laisse planer aucun doute : ce sont la situation analytique et l’analyste qui provoquent chez l’analysant le transfert érotique de résistance ; et cela, le plus généralement, ce qui veut dire en dehors de l’influence circonstancielle d’un contre-transfert inadéquat, lequel ne ferait qu’augmenter cette résistance. On en déduira que ce sont eux qui induisent le degré de contrainte plus élevé que comporte l’amour érotique de transfert en comparaison avec l’état amoureux à l’extérieur de la cure. D’où, dans ce même texte, le conseil de Freud non dénué d’ambiguïté et sur lequel nous aurons à revenir : l’analyste doit traiter ce transfert comme quelque chose de non réel – à cause et à l’encontre de sa force d’actualisation, pourrait-on ajouter – comme une voie de passage qui permet de dévoiler ses origines infantiles et inconscientes, de les faire accéder à la conscience et de posséder ainsi sur elles une plus grande maîtrise.

Ensuite, en 1920 dans Au-delà du principe de plaisir, quand Freud approfondit les relations entre le transfert et la suggestion, il écrit que l’analyste a pour but de découvrir le plus tôt possible les résistances de l’analysant, de les lui montrer « et de l’inciter, grâce à l’influence qu’un homme peut exercer sur un autre (c’est là que se situe la suggestion agissant en tant que « transfert »), à abandonner ces résistances » (O.C.F.P., XV, p. 288). Puis plus loin : « Ce qui vient ici aider la contrainte de répétition, c’est l’« action suggestive » de la cure, c’est-à-dire la docilité à l’égard du médecin, profondément enracinée dans le complexe parental inconscient » (O.C.F.P., XV, p. 290, note 1, ajout de 1923). Une action de suggestion émane de la cure et de l’analyste qui l’instaure. Elle est productrice du transfert et favorise la contrainte de répétition. L’analyste suggère à l’analysant de dépendre de lui, de se soumettre à son influence, sous-entendu comme l’analysant a été soumis dans l’enfance à celle de ses parents. Par là, l’analyste provoque le transfert érotique de résistance qui s’effectue à partir de la revivification du complexe parental inconscient du patient. À cela, j’adjoindrai les deux points qui suivent. Cette action de suggestion comporte une séduction implicite et discrète dont l’analyste pourrait mésuser en l’accentuant et en en faisant une manœuvre qui force à l’installation du transfert. Elle inclut encore une certaine sujétion qui risque de pencher vers l’assujettissement le plus radical et vers l’aliénation. En somme, dans ce qui vient d’être cité, Freud confirme en 1920 ses réflexions de 1915 sur le même thème, à l’exception des rapports du transfert avec la contrainte de répétition qui seront traités plus bas.

Il aura fallu que le transfert amoureux érotique joue le rôle d’un verre grossissant pour que Freud s’aperçoive que le transfert dans la cure est provoqué par l’analyste, qu’il n’est pas uniquement la création du patient et de sa névrose, sans participation de l’analyste. Je ne vois pas les raisons qui justifieraient de réserver ce point de vue au seul transfert amoureux érotique et de ne pas l’élever au transfert en général. Malheureusement, comme les vieilles idées et surtout ce qui les sous-tend ont la vie dure, cette découverte capitale a été gommée par Freud ultérieurement, par exemple en 1925 dans son Autoprésentation (cf. O.C.F.P., XVII, p. 89). Oubli, refoulement ou mise à l’écart consciente et volontaire ? Grosso modo, les motifs de ce gommage sont à ramener au souci de Freud de protéger la cure contre ceux qui l’accusaient d’exciter de façon inconvenante la sexualité du patient et au déplaisir que lui a occasionné cette découverte qui venait perturber son ambition de faire accéder la cure à un niveau d’objectivité scientifique et esquisser un rapprochement de celle-ci avec la méthode hypno-cathartique de Breuer dont il voulait se distancer. Certains psychanalystes, S. Viderman en tête (La construction de l’espace analytique, 1970, notamment pp. 268-270), et d’autres avant et après lui, se sont échinés à dénoncer la thèse freudienne de l’apparition spontanée du transfert, ne retenant que les passages à charge où celle-ci existe indéniablement, sans jamais mentionner l’antithèse qui se trouve dans les deux passages à décharge précités.

Faute d’avoir lu Freud « de fond en comble » et avec suffisamment d’attention, bien entendu ! Ça peut laisser songeur, agacer, voire révolter, même si personne n’est à l’abri d’une telle négligence, tellement il est difficile de dénicher et de garder à l’esprit tout ce qui figure dans les coins et les recoins de l’œuvre freudienne.

Pour le moins, une chose doit encore être rattachée à la spécificité du transfert dans la cure. Elle a été mise en évidence et travaillée de façon remarquable par J. Laplanche (1987) qui nous rend attentif aux refus ou aux « refusements » (Versagungen) que l’analyste introduit dans le traitement. Ceux-ci correspondent à la règle d’abstinence établie par Freud, plus exactement à celle qui concerne l’analyste. Laplanche (1987, p. 213) les fait coïncider à juste titre avec ce qu’on a appelé après Freud la « neutralité » de l’analyste. Pour lui (1987, p. 273), « la neutralité a une fonction positive dans la production du transfert : elle n’est pas seulement ce qui laisse jouer plus librement d’autres facteurs, mais elle est par elle-même un autre facteur, un facteur essentiel pour la création du transfert ». À son avis, les conditions de production du transfert ne sont pas uniquement ou pas tellement la situation d’infantilisation ou de dépendance infantile que la cure impose à l’analysant, ni la régression favorisée par cette situation, mais les refusements prescrits par l’analyste. Laplanche (1987, pp. 289-291) les divise en deux types. Le premier type comprend des refusements circonstanciels comme le refus d’intervenir dans le réel, en dehors de la cure, le refus de donner des conseils ou d’user de manipulations, le refus d’entrer dans certaines variétés de discours qui sollicitent une réponse directe aux questions qu’ils posent ou qui avancent des explications rationnelles, voire rationalisantes (par exemple lorsque le patient s’efforce d’expliquer ses retards répétitifs aux séances par la carence des transports publics à observer les horaires), etc. Le second type de refusement porte sur le savoir ; il englobe le refusement du savoir et celui de savoir, ce qui signifie que l’analyste refuse le savoir à l’analysant et qu’il se refuse à lui-même le savoir. Avant de discuter plus en détail ce second type de refusement, soulignons brièvement cette évidence : en prescrivant même implicitement des refus ou refusements, l’analyste n’est déjà pas neutre ; la « neutralité » de l’analyste n’est de loin pas celle d’un écran vierge ou d’un miroir et le terme mérite de continuer à être mis entre guillemets, si l’on ne veut pas simplement y renoncer.

On connaît la formule de Lacan : « Dès qu’il y a quelque part le sujet supposé savoir, (…) il y a transfert » (J. Lacan, 1964, p. 210). Laplanche fait manifestement jouer le refusement du savoir du côté de l’analyste en contrepoint de la fonction de « sujet supposé savoir » que l’analysant attribue à ce même analyste. Tant ce refusement que cette fonction sont censés être à la base de la production du transfert, avec ce que cela entraîne d’interrogations sur leurs rapports réciproques. Comment s’articulent-ils, l’un est-il plus décisif que l’autre, le premier n’est-il qu’une « réponse » à la seconde ou est-il une règle qui est à situer au-delà ou au-dessus de la seconde ? Suffit-il ou non de dire que l’analyste réplique par le refusement du savoir à l’analysant qui fait de lui le sujet supposé savoir ?

Il vaut la peine de s’arrêter un peu sur la formule de Lacan. Non pas pour rassembler tout ce qu’il a pu développer à partir d’elle et autour d’elle, y compris un certain nombre de propositions contradictoires pas forcément fécondes, mais pour en donner un point de vue. Prenons la formule par son dernier terme : savoir. Qu’est-ce que l’analyste est supposé savoir ? Quel est le savoir qu’il est présumé détenir ? En référence à ce que Lacan a tiré du Banquet de Platon, il est clair que le seul savoir que l’analyste est supposé posséder est un savoir sur le désir, sur cette part d’Eros que constitue le désir sexuel inconscient et qui est par essence énigmatique. Et c’est à la découverte de ce désir que l’analyste est encore supposé partir. Comment la place de sujet supposé savoir qui est assignée à l’analyste évolue-t-elle vers la fin de la cure selon Lacan ? La réponse est que l’analyste choit, qu’il est déchu de cette place, qu’il est transformé en « objet a cause du désir », en un déchet, autrement dit dans un langage plus freudo-kleinien en un objet partiel, anal avant tout, qui cause et excite le désir inconscient du patient. Laplanche introduit implicitement l’idée que l’analyste n’est pas pour rien dans ce basculement. Je prolongerai sa réflexion en énonçant que c’est le refus de l’analyste de fournir un savoir à l’analysant qui provoque le passage de sa position de sujet supposé savoir à celle d’objet a dans le transfert, qui fait évoluer cette position vers une autre configuration transférentielle. Ce refusement du savoir est donc éthique et contraint, car enseigner quoi que ce soit est étranger à la visée prioritaire de l’analyse qui est la « Lösung » freudienne, la dissolution des fausses connexions créées par la névrose.

Mais quel est ce transfert qui place l’analyste dans la position de sujet, et non pas d’objet, supposé savoir ? Il est lié à la conception lacanienne de la naissance du sujet qui se produit dans l’Autre, au champ de l’Autre, du premier Autre, la mère le plus souvent. Je ne peux pas revenir ici sur cette conception, si ce n’est pour rappeler qu’elle postule que « le sujet apparaît d’abord dans l’Autre, en tant que le premier signifiant, le signifiant unaire, surgit au champ de l’Autre et qu’il représente le sujet pour un autre signifiant, lequel a pour effet l ’aphanisis du sujet. D’où la division du sujet – lorsque le sujet apparaît quelque part comme sens, ailleurs il se manifeste comme fading, comme disparition » (J. Lacan, 1964, p. 199). D’où le fonctionnement de division du sujet (entre le sujet de la conscience et le sujet de l’inconscient), aussi dénommé par Lacan fonctionnement d’aliénation. L’important, me semble-t-il, est de souligner que la fonction du sujet supposé savoir et, faut-il ajouter avec Laplanche, supposé signifier a déjà eu lieu, qu’elle est entrée en jeu bien avant la cure. En effet, dans la prime enfance du patient, elle a été accordée aux adultes et le plus habituellement en priorité à la mère. L’analyste en assure la reprise, à la fois en tant qu’il est le sujet supposé savoir dans ce que le transfert véhicule d’actualisation, de présentification, et en tant qu’il est le support, le tenant lieu, le représentant du sujet supposé savoir du passé infantile de l’analysant. L’origine infantile du sujet supposé savoir lie celui-ci à l’autre du stade du miroir, à l’autre spéculaire (la mère) dans le regard duquel l’ infans découvre son image corporelle virtuelle spéculaire comme double de lui-même, image dont il restera pour un temps captif. Et, c’est encore dans le regard de la mère, qui reconnaît cette image et qui désigne celui à qui elle appartient, que l’enfant pourra repérer son propre désir qui se constituera à partir du désir de l’autre spéculaire. Le transfert institué par la fonction du sujet supposé savoir est la répétition de tout cela et derrière lui se rejoue le rapport du désir au désir, le rapport du désir de l’autre spéculaire au désir de l’enfant, à travers le rapport du désir de l’analyste au désir de l’analysant. Autrement dit, la fonction du sujet supposé savoir dans la cure est de reprendre le premier temps du narcissisme et de la subjectivation tel que l’a envisagé Lacan ; ce premier temps se rapporte au stade du miroir, à la reconnaissance de l’image corporelle virtuelle spéculaire et à l’identification de et à cette image, ce qui veut dire que celle-ci identifie le sujet et que le sujet s’identifie à elle. La fonction du sujet supposé savoir se situe donc au niveau de la formation du moi-idéal (version lacanienne) qui est la source d’une projection imaginaire et qui, n’étant qu’image extérieure, ne peut pas prétendre représenter véritablement, mais seulement illusoirement, le sujet à lui-même. Elle exprime la part d’aliénation que comporte le transfert, derrière lequel se cache le rapport du désir de l’analyste au désir de l’analysant. Et parmi les significations possibles qu’on peut attribuer à ce que Lacan a nommé à plusieurs reprises le désir de l’analyste, l’une est l’attente de la survenue du transfert, l’autre le refusement du savoir à l’analysant, le refus de continuer à occuper la place du sujet supposé savoir, ce qui conduit à faire dériver ou évoluer le transfert vers une configuration transférentielle différente où l’analyste est transformé en « objet a cause du désir » et où, pour dire bref, le patient se réapproprie en quelque sorte son désir inconscient et en redevient authentiquement le sujet. En somme, le transfert instauré par la fonction du sujet supposé savoir remet en circulation et en question la dimension spéculaire du narcissisme et la position de sujet désirant du côté de l’analysant. Il existe chez Lacan une grande cohérence entre sa théorie de la mise en action du transfert (fonction du sujet supposé savoir) et celle de la constitution, dans l’enfance, du narcissisme spéculaire et du sujet au champ de l’Autre. Son œuvre donnerait, sans aucun doute, encore matière à y puiser d’autres considérations plus générales sur le transfert, mais je ne m’y lancerai pas pour ne pas dépasser le cadre imposé par le titre du présent chapitre.

On ne saurait toutefois estimer avoir fait suffisamment le tour de la question de la mise en action du transfert exposée par Lacan sans élucider un problème qui vient finalement à l’esprit : où doit-on situer ce transfert engagé par la fonction du sujet supposé savoir dans l’ensemble des manifestations du transfert névrotique dégagées par Freud ? À mon avis, il est à ranger parmi les manifestations transférentielles de résistance qui s’installent sur le transfert de fond ou de frayage. Et, vu qu’il s’accompagne de la dimension spéculaire du narcissisme érotique, il correspond à un transfert érotique narcissique de résistance, à une résistance de transfert particulière qu’il s’agit de surmonter. D’ailleurs, la configuration transférentielle sur laquelle il débouche, celle qui concerne l’objet a , n’est pas non plus dépourvue d’une part relativement élevée d’investissement narcissique, ce que Lacan ne manque pas de noter (cf. J. Lacan, 1964, p. 219).

Refuser de fournir un ou le savoir au patient qui place l’analyste dans la position du sujet supposé savoir, c’est refuser de faire du savoir « quelque chose qu’on a et qui fait enjeu » (J. Laplanche, 1987, p. 291). Ce qui n’empêche pas l’analysant d’engager par moments le savoir dans les embûches du fantasme, par exemple dans l’axe de la problématique phallique où se joue alors l’alternative de l’avoir ou de ne pas l’avoir. Refuser le savoir à l’analysant, c’est aussi lui faire savoir d’une certaine façon qu’il ne sait pas qu’il sait, qu’il n’est pas sans savoir supposé sur lui-même et maintenu hors de sa conscience par le refoulement, mais que ce savoir sur lui-même fait problème puisqu’il est énigmatique. Par conséquent, refuser le savoir au patient, c’est surtout l’inciter à ne pas s’en tenir à la position du sujet supposé savoir, à la faire dériver et à s’aventurer plus avant dans la voie du transfert où le refoulé peut faire retour et où, après avoir emprunté le détour par l’autre (l’analyste), il est prêt à être remis à la disposition du moi. Il y a peut-être même dans ce refus ou refusement une préparation implicite du patient à l’interprétation du transfert de résistance, une manière de lui laisser entrevoir la résistance que constitue le transfert qui nous assigne la place du sujet supposé savoir et qui vient de loin, puisque cette place est la répétition de celle qui a déjà été attribuée aux parents dans la prime enfance. Est-ce exagéré ou erroné d’aller jusqu’à dire qu’il y a dans ce refus une tentative de désaliénation du transfert issu de la suggestion, ou plutôt un essai d’empêcher que le transfert installe une trop forte dépendance, un trop grand assujettissement à l’analyste ?

Il ne faudrait pourtant pas déduire de ce qui précède que la « neutralité » de l’analyste a comme objectif premier de refuser systématiquement à l’analysant toute aide, tout conseil, tout savoir. Car – Laplanche insiste sur ce point – elle prescrit d’abord ce que l’analyste doit se refuser à lui-même, tout préjugé, tout savoir préétabli sur le patient et sur lui-même, plus particulièrement sur l’inconscient du patient et sur son propre inconscient. Ce refus de se donner à lui-même un savoir préétabli ne ferait-il pas partie de l’éthique du psychanalyste ou de la dimension éthique de son contre-transfert en réponse à la position transférentielle du sujet supposé savoir ? En plus de son lien avec la règle d’abstinence, la « neutralité » s’étend encore à l’attitude d’écoute particulière que l’analyste doit adopter à l’égard du discours de l’analysant et qui a été appelée par Freud l’attention en égal suspens (die gleichshwebende Aufmerksamkeit). Cette règle que l’analyste s’applique à lui-même pose de nombreux problèmes que je n’évoquerai pas à ce niveau. Je me contenterai d’énoncer ce qui la caractérise à mon avis d’un point de vue très global : l’analyste doit se refuser à la fois de privilégier quoi que ce soit de ce qui est représenté dans le discours associatif du patient et de négliger ce qui n’y est pas représenté, ce qui manque à y être représenté et qui devrait l’être, autrement dit ce qui est laissé dans l’ombre, ce qui en a été exclu par le refoulement. On voit la contradiction que contient cette formulation entre « ne pas privilégier » et « ne pas négliger », puisque « ne pas négliger ce qui manque » implique de privilégier quelque chose. Mais il y a plus. Comme on sait d’expérience que l’inconscient n’est révélé qu’indirectement et par des détails, que les pensées inconscientes se manifestent le plus souvent derrière des éléments indifférents et insignifiants en apparence, l’analyste passerait à côté de l’émergence déformée des premières si son attention n’était pas attirée par les seconds, donc si elle ne privilégiait pas quelque chose dans le matériel de l’analysant. Les règles psychanalytiques ne sont en général pas dénuées d’ambiguïtés et de contradictions. C’est ce qui fait leur vertu, si l’on peut dire, c’est ce qui leur confère une féconde ambiguïté, les préserve de tout caractère absolu et évite à la pratique analytique d’être réduite à leur application rigide.

Les refusements qui se rapportent à la « neutralité » de l’analyste enjoignent encore à ce dernier de refréner l’influence possible de sa propre subjectivité désirante, consciente et inconsciente, sur l’analysant, afin de ne pas le façonner en fonction d’elle. Cependant, en ordonnant de mettre une limite à cette influence, ils révèlent simultanément la limite qui existe à accomplir un tel commandement, à soustraire totalement le patient à cette influence. Car la subjectivité désirante inconsciente de l’analyste ne peut pas ne pas échapper en partie à la maîtrise de celui-ci en raison de la nature même de celle-là d’être inconsciente. C’est là tout le problème de la définition du contre-transfert de l’analyste sur laquelle nous aurons à revenir.

Dans leur globalité, ces refusements sont aussi liés à la règle fondamentale de tout dire et de ne rien agir, laquelle est une émanation du surmoi de l’analyste. Ils exercent leurs effets par le truchement de la représentation de l’analyste que le patient a installée dans son moi. Comme on l’a déjà vu, ils excitent ainsi le refoulé inconscient et la subjectivité désirante inconsciente de l’analysant et tendent à provoquer le retour de ce refoulé dans le transfert érotique de résistance. Si l’analyste est l’agent causal de la stimulation des pulsions et des désirs inconscients du patient et s’il provoque le transfert de ceux-ci sur lui, faut-il encore qu’il repère ce transfert, qu’il soit prêt à l’endosser et à l’analyser, qu’il ne s’y dérobe pas, sinon cette provocation est vaine, voire pernicieuse. Toutefois, il s’y dérobe quand même dans une certaine mesure puisqu’il ne peut s’agir pour lui que de reconnaître et d’interpréter ce transfert véhiculant les désirs pulsionnels infantiles inconscients non satisfaits, sans leur procurer de satisfaction dans la réalité externe, sans pouvoir leur apporter rétrospectivement l’action spécifique propre à assurer leur satisfaction dans la décharge, donc en proposant une parole qui est métaphore de cette action. D’ailleurs, les patients ont couramment de la peine à accepter que cette reconnaissance et cette métaphore d’action aient en partie valeur de satisfaction, ce qui se traduit parfois par cette réponse à l’interprétation : « Et qu’est-ce que je fais, moi, maintenant avec ça ? ». Ils démontrent par là qu’ils restent fermement attachés à l’accomplissement dans la réalité de la satisfaction pulsionnelle infantile qui n’a pas eu lieu.

Dans le sillage de Lacan, Laplanche relève que le sujet supposé savoir et signifier a d’abord été pour l’enfant l’adulte et en priorité ses parents. Dès lors, les refusements de l’analyste font écho avec ceux que les objets parentaux externes ont opposé aux demandes de satisfaction pulsionnelle du patient durant son enfance et à sa quête de savoir sur la sexualité. Après Freud et avec d’autres, Laplanche indique que les parents, comme tous les adultes en général, sont quasi incapables de transmettre un quelconque savoir sur la sexualité, déjà parce que ce savoir est chez eux en majeure partie inconscient et par conséquent à eux-mêmes énigmatique ; en outre, ce qu’ils transmettent éventuellement à l’enfant sur ce point est constamment rejeté ou modifié par lui, ce qui témoigne de sa préférence pour ses propres théories sexuelles. Laplanche regroupe tout cela sous l’appellation de « situation originelle de l’enfance » ou de « situation anthropologique fondamentale ». Il n’hésite pas à considérer que cette situation est marquée par « un transfert originaire » de l’enfant sur les parents. Ce transfert originaire est donc tout à fait ordinaire, il a pour base la fonction du sujet supposé savoir et signifier et il est provoqué par les refusements parentaux susmentionnés.
5. Les différentes fonctions véhiculées par l’activité de rêverie de la mère et le transfert originaire dans l’enfance
Le transfert qui trouve son origine dans la vie infantile ordinaire et que l’enfant effectue sur ses parents est la source d’une série de transformations, d’un processus de métabolisation. Mais la question est en premier lieu celle de son point de départ. À partir de quand est-il justifié de parler de transfert ordinaire ? Est-ce seulement à partir du moment où commencent à se former les imagos parentales dans l’inconscient de l’enfant ? C’est probable. Auparavant, dans la relation primaire du nourrisson avec la mère ou avec le substitut de celle-ci, il semble abusif de parler de transfert principalement parce que le refoulé (secondaire, mais aussi primaire) n’a pas encore été constitué et que, de la sorte, les structures temporelles de l’aprèscoup et les procédés de déplacement n’ont pas été établis. Ce qui ne veut pas dire que certains aspects de cette relation ne sont pas susceptibles d’être ramenés dans le transfert lors de la cure sous l’effet de la régression.