Les Monnaies de la Chine ancienne

Les Monnaies de la Chine ancienne

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Livres
688 pages

Description

Véritable somme, fruit de plusieurs décennies de recherche, ce livre est à ce jour la synthèse la plus complète sur les monnaies de la Chine ancienne, des origines à la fin de l’Empire (1911). Mobilisant une grande variété de sources, il conduit le lecteur au travers d’une aventure monétaire multiséculaire et, ce faisant, trace une passionnante histoire générale de la Chine.
Alors que le monde occidental fonctionnait sur le modèle de la valeur intrinsèque de la monnaie (liée à la valeur de la matière dont elle est constituée), le monde chinois a « inventé » la monnaie fiduciaire : celle dont la valeur repose sur la loi. Dès le xe siècle av. J.-C., les Chinois ont mis au point un système où un objet spécifique est à la fois unité de compte, mesure de la valeur des biens et moyen de paiement et d’échange. Un système avec pour seul signe monétaire une pièce de bronze.
À l’aide des textes historiques (annales dynastiques, mémoires au trône, rapports de fonctionnaires) et des découvertes archéologiques les plus récentes, est mise en lumière la différence majeure entre l’image donnée par l’historiographie officielle et la réalité de la circulation monétaire. L’hétérogénéité des espèces en circulation et les pratiques financières montrent tout l’écart qu’il y a entre la monnaie à valeur intrinsèque et la monnaie fiduciaire, cette « remarquable anomalie » aux yeux des Occidentaux.
Ce livre est enrichi d’une iconographie exceptionnelle de plus de 370 illustrations, pour la plupart inédites, de 20 cartes et tableaux et d’une bibliographie exhaustive.
François Thierry est agrégé de l’Université, conservateur général honoraire au Département des Monnaies et médailles de la BnF et récipiendaire de la médaille de la Royal Numismatic Society 2006.

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Date de parution 12 mai 2017
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EAN13 9782251903330
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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couverture

DU MÊME AUTEUR

Monnaies d’Extrême-Orient, Paris, Administration des monnaies et médailles, « Les Collections monétaires », VII, 1986, 2 vol.

Amulettes de Chine et du Viêt-nam : rites magiques et symboliques de la Chine ancienne, Paris, Le Léopard d’or, 1987.

Catalogue des monnaies vietnamiennes, Paris, Bibliothèque nationale, 1988.

Monnaies de Chine, Paris, Bibliothèque nationale, 1992.

Les Monnaies chinoises de Pacifique Chardin, Lille, Museum d’histoire naturelle, 1995.

Monnaies chinoises, I, L’Antiquité préimpériale, Paris, Bibliothèque nationale de France, 1997.

Catalogue des monnaies vietnamiennes : supplément, Paris, Bibliothèque nationale de France, 2002.

Monnaies chinoises, II, Des Qin aux Cinq Dynasties, Paris, Bibliothèque nationale de France, 2003.

Collections numismatiques d’Extrême-Orient du musée départemental Dobrée à Nantes, Armor Numis, hors-série, 2008.

Amulettes de Chine : catalogue, Paris, Bibliothèque nationale de France, 2008.

La Ruine du Qin : ascension, triomphe et mort du premier empereur de Chine, Paris, La Librairie Vuibert, 2013.

Monnaies chinoises, IV, Des Liao aux Ming du Sud, Paris, Bibliothèque nationale de France, 2014.

Le Trésor de Huê : une face cachée de la colonisation de l’Indochine, Paris, Nouveau Monde Éditions, 2014.

Dictionnaire de Numismatique (avec Michel AMANDRY, Michel DHÉNIN, Michel POPOFF et Christophe VELLET), Paris, Larousse, 2001.

FANG, Alex-Chengyu. et THIERRY, François. (éd.). The Language and Iconography of Chinese Coin Charms : Deciphering a Past Belief System, Berlin-Heidelberg, Springer, 2016.

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Introduction

On conviendra qu’il n’y a pas de monnaie « en soi », et que toute monnaie a un caractère historique, mais le fait qu’il existe un mot unique pour désigner une institution sociale, qui prend des formes si différentes d’une société à une autre, conduit à rechercher ce que toutes ces formes ont en commun, pour qu’on les classe sémantiquement dans la même catégorie. Économistes, anthropologues, sociologues, financiers, philosophes et historiens se sont penchés depuis bien longtemps sur l’origine et la nature de la monnaie, et le débat est loin d’être clos : il n’est pas question ici de faire l’état de la discussion, il s’agit simplement de préciser dans quel cadre se situe cette étude.

Une remarquable anomalie

La monnaie chinoise a toujours provoqué, chez les Occidentaux, marchands, militaires, diplomates ou autres, qui se rendaient en Chine, l’étonnement, la sidération et, parfois, une condescendance amusée. Que ce soit en raison des formes qu’elle a prises, de son usage ou de sa nature même, la monnaie chinoise ne correspondait pas à ce dont ils avaient l’habitude et présentait ce qu’Édouard Biot appelait des « anomalies remarquables ». On connaît bien le témoignage de Marco Polo : « Comment le Grand Khan fait circuler comme monnaie, dans tout le pays, de l’écorce d’arbre, qui ressemble à du papier1 », mais il n’est pas le seul et jusqu’à l’aube du XXe siècle, ceux que leurs occupations ou leurs fonctions conduisaient en Chine ont témoigné de leur surprise. Dans son récit de l’ambassade envoyée par Pierre le Grand à la cour de Kang Xi en 1719, le médecin de la mission, Bell, raconte :

On trouve dans ces boutiques une grande quantité de ces précieux métaux en barres, de plusieurs grandeurs, et empilées les unes sur les autres : on ne les vend qu’au poids, car il n’y a pas de monnaie courante dans le pays, excepté une petite pièce de cuivre ronde, avec un trou carré dans le milieu, où l’on passe un cordon, pour pouvoir la porter plus commodément au marché. Cette pièce, appelée joss par les Chinois, vaut à peu près le dixième d’un sou anglais. Avec une de ces pièces, un homme peut acheter une tasse de thé chaud, une pipe de tabac ou un verre d’eau-de-vie, dans les rues ; et avec trois, un mendiant peut dîner (BARROW : III, 273.)

Plus tard, Barrow, qui accompagne lord Macartney, constate avec surprise :

La seule monnaie chinoise est le tchen, petite pièce d’un métal inférieur, dans lequel il entre un peu de cuivre. Le tchen ne vaut que la millième partie d’une once d’argent. Il sert à payer toutes ces petites choses qu’on achète continuellement, qui sont les plus nécessaires, et qu’il serait impossible de se procurer par voie d’échange (BARROW : III, 61.)

En 1846, dans son Manuel du négociant français en Chine, Charles de Montigny précise :

Le seul numéraire qui soit à présent d’un usage général dans toute la Chine est une petite monnaie faite d’un mélange de cuivre et de toutenague (cuivre blanc chinois), qui ne vaut environ que la douze centième partie d’une piastre de 6 francs, soit cinq millièmes de franc. Cette petite monnaie est considérablement altérée par des faux-monnayeurs et dépréciée par le gouvernement chinois. On en importe en grandes quantités d’une valeur inférieure de la Cochinchine ; ces dernières sont presque entièrement composées de toutenague. Cette monnaie s’appelle en chinois li ou plus généralement tsien (cash en anglais et sapèque à Macao). Le véritable cash chinois est circulaire et de la grandeur de nos anciennes pièces de six liards, mais plus épais, percé au milieu d’un trou carré d’environ deux lignes, à travers lequel on passe un jonc pour réunir les cashes par paquets de cent, chaque paquet faisant un mace (MONTIGNY : 153.)

Les nombreux voyageurs, et au premier chef les marchands et les banquiers, ne comprennent pas comment une économie marchande peut fonctionner avec une multitude de signes monétaires de matériaux ou de métaux vils, et en l’absence de pièces d’or ou d’argent. Après avoir dit que « la plus étrange cacophonie règne dans le système monétaire chinois » (BARD : 140), Émile Bard, ancien président du conseil d’administration municipale de la concession française de Shanghaï et directeur de la maison Olivier, résume assez bien la pensée générale :

Ce qui confond l’imagination, c’est qu’avec un pareil système monétaire, auquel il faut ajouter le thé en brique pour la Mongolie, il se fasse un commerce actif dans toutes les parties de l’immense empire chinois (BARD : 152.)

Ceux qui faisaient de la Chine ou de la monnaie, chinoise ou autre, un objet d’étude se sont attachés – autant que faire se peut – à prendre du recul par rapport à la simple constatation : historiens, juristes ou économistes ont tenté de conceptualiser ce qu’ils observaient. Pour nombre d’entre eux, la Chine en était à un stade inférieur, archaïque, de son développement, qui se traduisait par une monnaie restée, elle aussi, à un stade archaïque :

Le système monétaire des Chinois présente un phénomène unique dans les annales de la civilisation humaine. Conduits par le développement successif de leurs relations commerciales à l’invention de la lettre de change, et à l’emploi de papier marqué d’une empreinte comme signe représentatif de la monnaie, les Chinois ont fait l’usage le plus étendu de ces puissants auxiliaires. Ils ont même abusé étrangement du papier-monnaie, et au bout de quatre à cinq siècles, par un retour singulier, ils se sont jetés dans l’excès contraire : ils ont supprimé définitivement tout papier-monnaie, toute invention semblable à nos billets de banque, de sorte que leur commerce intérieur, tout immense qu’il est, se trouve entravé par le défaut de crédit et de signes représentatifs du numéraire, faciles à transporter. À cet obstacle immense, qui leur est commun avec les peuples de notre Antiquité européenne, s’en est joint un autre plus singulier encore : en Chine, l’or et l’argent n’ont jamais été monnayés. L’or est fondu en petits lingots, l’argent en pains de quelques onces, et le négociant qui les reçoit en échange de ses marchandises ne les regarde que comme une autre marchandise, dont il faut vérifier le poids avec la balance, et le titre avec la pierre de touche. Aujourd’hui, la seule monnaie métallique portant empreinte est la monnaie de cuivre allié d’étain, et divisée en petites pièces rondes, dont chacune pèse douze centièmes d’once chinoise (4,50 g). Mille de ces petites pièces équivalent environ à une once d’argent (BIOT : 1-2.)

L’instrument d’échange est la sapèque, pièce de cuivre impur, ou plutôt de toutenague, alliage de cuivre et de zinc adultéré par l’adjonction de sable. La sapèque est plus ou moins lourde ou légère, selon le poids de la livre (kin en chinois), en usage dans la contrée dont elle provient. […] La Chine, restée confinée dans le régime de la circulation à base de cuivre, qui a été, dans l’Asie antérieure et en Europe, celui des civilisations naissantes, considère l’argent comme une simple marchandise. Pour le négociant chinois, ce métal constitue simplement un moyen d’échange avec les étrangers, au même titre que tout autre article en magasin.(DECOURDEMANCHE : 139.)

L’un des moyens les plus sûrs pour évaluer le degré de civilisation d’un pays, c’est de considérer son étalon monétaire. Le passage de la fève ou du coquillage au cuivre marque un degré de civilisation, celui du cuivre à l’argent indique un degré supérieur, celui de l’argent à l’or est le signe d’une civilisation plus parfaite encore. (PAULTRE : 1.)

Cette hiérarchie des monnaies comme miroir des stades de développement des civilisations fait que les monnaies chinoises sont classées, pour les unes, comme des « monnaies primitives », des « paléomonnaies », des « monnaies premières » ou des « objets prémonétaires », et, pour les autres, comme des jetons ou tokens.

D’autres auteurs avaient – et ont encore, parfois – une grande difficulté à considérer la monnaie chinoise comme étant véritablement de la monnaie, parce que, de fait, ce que les Chinois utilisaient et considéraient comme de la monnaie (bi), ne correspondait, ni dans ses multiples formes, ni dans ses diverses matières, ni dans ses usages, à la définition orthodoxe de la monnaie. Le capitaine d’Ollone, envoyé en mission en Chine par le ministère de l’Instruction publique, exprime parfaitement la question :

Les Chinois ne semblent pas avoir de la monnaie la même conception que nous : elle n’est guère pour eux qu’un appoint au troc. (OLLONE : 170.)

Il y aurait donc, au moins, deux conceptions de la monnaie. Dans l’économie politique occidentale, depuis la fin du XVIIIe et jusqu’au XXe siècle, la conception de la monnaie repose sur l’idée qu’elle se définit par trois fonctions : instrument d’échange, mesure de la valeur et réserve de richesses2. Est donc considéré comme instrument monétaire (monnaie/Münze) ce qui est apte à remplir ces trois fonctions. Mais l’élaboration théorique de cette trifonctionnalité découle de l’observation de la monnaie et de ses usages en Europe : elle n’est donc que la représentation d’une forme particulière de la monnaie à une époque donnée et à un endroit donné. Or, en Occident et dans les cultures voisines, la forme de la monnaie (Geld) est la pièce de monnaie ronde (Münze), dont la valeur d’échange est fonction de la valeur de la quantité de métal précieux, or ou argent, qu’elle contient : elle est un poids défini de métal précieux3. La mise en œuvre du métal précieux, par la frappe des monnaies, est considérée comme une prérogative du pouvoir, qui, en marquant de son signe les espèces qu’il émet, en garantit la valeur et la circulation. Tout ce qui sort de cette définition et de cette forme ne saurait être de la monnaie.

La conception chinoise de la monnaie

Pour les Chinois, l’or et l’argent sont des marchandises, au même titre que les grains et les tissus, le jade et le charbon ; un poids donné d’argent à un titre donné est une marchandise qui peut, éventuellement, servir d’instrument d’échange ou de moyen de paiement, comme un rouleau de tel ou tel tissu ou un boisseau de tel ou tel grain, ou un sac de sel ou un poulet4. Le fait que cette marchandise ait une valeur d’échange n’en fait pas ipso facto une monnaie, car la monnaie n’est pas simplement et uniquement un instrument d’échange. Yang Yuling (753-830), ministre des Finances, définissait ainsi la monnaie :

Les pièces, qui sont faites par le Prince, servent à évaluer les biens et à échanger ce qu’on a contre ce qu’on n’a pas ; en circulant sans relâche, elles font que les biens ne sont ni trop chers ni trop bon marché (XTS : LII, 1360.)

La monnaie est donc un équivalent général, un instrument d’échange et un instrument de politique économique. Le rôle de réserve de richesse, qui est l’une des trois fonctions constitutives de la monnaie dans la définition orthodoxe, n’est en rien monétaire et, en Chine, ce rôle est laissé à l’or, aux jades, aux vases de bronze, aux peintures et, bien sûr, à la terre. La monnaie (Münze) doit, idéalement, avoir la plus faible valeur intrinsèque possible, car si elle a une quelconque valeur, elle devient une marchandise qui peut être thésaurisée. La thésaurisation des espèces monétaires est contradictoire avec la fonction d’échange, puisque l’immobilisation des espèces dans les coffres retire autant de signes monétaires à la circulation. L’idée que la vitesse de circulation de la monnaie est créatrice de richesse est d’ailleurs clairement exprimée sous les Song par Shen Kuo5.

La monnaie, le signe monétaire, se définit aussi par son aptitude à jouer le rôle d’équivalent général (mesure de la valeur) et d’instrument d’échange. L’une des qualités nécessaires de la monnaie (Münze), qui est, probablement, l’une des plus importantes en Chine, c’est la « commodité ». Cette notion apparaît sous les vocables de bian便, « pratique », de yi, « commode », de yi, « approprié », et leurs opposés, bubian不便, « pas pratique », nan yong難用, « d’usage difficile ». Tous les mémoires, discussions ou rapports touchant à la monnaie sont irrigués par cette notion. C’est parce que « les monnaies de Qin étaient lourdes et d’un usage difficile » que la population est autorisée à fondre sa propre monnaie (SJ : XXX, 1417). Kong Ji des Qi du Sud (479-502), dans un mémoire au trône, insiste sur le fait que « l’inconvénient des monnaies lourdes, c’est qu’elles sont difficiles à utiliser, mais il est aussi difficile d’utiliser une accumulation de monnaies légères » (cité dans LÜ SM : II, 1106). Le chapitre économique du Mingshi dit que, sous l’empereur Shizong (1522-1567), « les petites monnaies circulaient depuis longtemps, et à plusieurs reprises on les avait écartées car le peuple les trouvait vraiment peu pratiques » (WANG LM : IV, 207). Au tout début des Song, c’est parce que « les habitants du Shu s’affligeaient de ce que les monnaies de fer étaient lourdes et pas pratiques dans le commerce » que l’on mit au point le système des billets (Songshi : CLXXXI, 4403), des billets, qui, sous les Tang comme sous les Song du Nord, sont ordinairement appelés bianqian便錢, « monnaie commode ».

Mais l’aptitude ne se résume pas au poids ou à la taille. Si de nombreux biens ou matières sont potentiellement aptes à assumer, avec plus ou moins de succès, l’un ou l’autre des deux buts assignés à la monnaie, rares sont ceux qui sont adaptés aux deux. Les tissus et les grains, par exemple, ont servi de moyen de paiement et/ou d’instrument d’échange dans la Chine ancienne, mais ils n’en sont pas pour autant de la monnaie. Michel Cartier, qui souligne bien que les tissus sont « marchandises en même temps que moyens de paiement », leur assigne une « fonction quasi monétaire » (CARTIER : 338), mais tout est dans ce quasi.

En fait, d’une part, leur diversité ôte aux tissus et aux grains toute capacité à jouer le rôle d’équivalent général6, et, d’autre part, ils ne sont pas adaptés aux échanges. Aux yeux de nombreux lettrés et hommes politiques, en effet, les tissus et les grains ne sont pas appropriés pour servir de monnaie, en raison de leur non-divisibilité et/ou de leur manque de commodité : au début du VIe siècle, Yuan Cheng (467-519), directeur du Secrétariat impérial de Xiaomingdi des Wei du Nord, dit :

[…] en ce qui concerne les tissus de soie, il n’est pas possible de les déchirer en pieds et en pouces, et les grains quant à eux sont difficiles à porter. Si on utilise les pièces, qui sont attachées ensemble en ligatures, on évite les mesures de capacité en dou et en hu falsifiées et on n’a pas la pénible contrainte de la juste mensuration des pieds : pour mener à bien les affaires d’une manière appropriée, c’est considéré comme extrêmement adapté. (WS : CX, 28647.)

Force est de constater que ces marchandises perdent souvent leur valeur d’usage pour assurer leur rôle de valeur d’échange, mais perdant leur valeur d’usage, elles perdent leur valeur d’échange :

[…] les monnaies étant supprimées, l’usage des grains dura longtemps et, parmi la population, les habiles tricheries se multiplièrent graduellement : on rivalisait dans le mouillage du grain afin d’augmenter ses profits et dans la fabrication de tissus minces uniquement destinés aux échanges. (JS : XXVI, 7958.)

Le résumé le plus clair de l’idée que les Chinois se font de la nature de la monnaie est donné, au tout début du IXe siècle, par Du You dans le Tongdian :

Pour ce qui est de l’or et de l’argent, ils sont bloqués9 pour être transformés en ustensiles ou en bijoux ; les grains et les tissus sont difficiles à transporter pour les uns et se déchirent pour les autres ; seules les pièces (qian) peuvent se déverser dans le commerce, sans arrêt, comme une source. Si les grains et les tissus sont utilisés pour le commerce, ils n’ont pas seulement les inconvénients liés à leur transport et à leurs déchirures, mais en plus, il est bien difficile de les diviser en petites unités de poids ou de mesure pour les utiliser. Parmi les monnaies des générations passées, le wuzhu est [l’instrument] idoine, un type unique circulant seul, il correspond parfaitement à ce dont on a besoin. (TD : VIII, 167.)

Mais si la monnaie est faite par le Prince, comme le dit Yang Yuling, et si depuis les Han, le monopole d’émission tend à devenir une prérogative de l’État, il ne l’est pas de manière totalement assumée, et à de nombreuses périodes, il est remis en cause sous diverses formes : liberté de fonte pour la population ou pour des secteurs donnés de la société, fonte dans les ateliers publics avec du métal privé, distribution de moules pour la fonte privée légale, droit de fonte donné à des aristocrates ou des familiers de la Cour, légalisation de la circulation d’espèces privées, etc. Dans la plupart des périodes, le type monétaire officiel légal est rare, et il ne circule pas seul, mais il est accompagné, et souvent submergé, par les émissions des ateliers mal contrôlés, qui ne respectaient le type officiel ni en ce qui concerne le poids, ni en ce qui se rapporte à la composition métallique, par le faux-monnayage, par les espèces rognées, puis par les monnaies des dynasties antérieures, y compris les monnaies démonétisées, par les monnaies étrangères, principalement japonaises et vietnamiennes, etc. De ce fait, au fur et à mesure des siècles, la circulation monétaire est de moins en moins assurée par les autorités en place, ce qui a pour conséquence que, de facto, le monopole théorique d’émission est contourné. De plus, à partir du XIXe siècle, le rôle de moyen d’échange et de moyen de paiement est assuré, à côté des sapèques, par une marchandise, l’argent, qui est mis en circulation sous la forme de lingots par les banques et les officines privées, d’une part, et sous la forme de piastres par les États étrangers, d’autre part. À partir de ce moment, le monopole d’émission est un monopole purement fictif. Ainsi, l’un des éléments constitutifs de la monnaie dans la théorie orthodoxe, la garantie donnée par la marque de l’émetteur, devient obsolète.