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LES MYTHES PROFESSIONNELS DES JOURNALISTES

De
399 pages
Cet ouvrage met au jour, décrit et analyse les mythes professionnels des journalistes. Ainsi, après avoir étudié le rôle qu'ils jouent dans l'identité collective et individuelle des journalistes, on les énumérera et les explicitera tel un dictionnaire dans l'ordre alphabétique : de Abbatement fiscal à Watergate en passant par Anastasie, Crise de la presse, Déontologie, Donner la parole, Scoop…
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Les mythes professionnels des journalistes
L'état des lieux en France

Collection Communication et Civilisation dirigée par Nicolas Pelissier
Comité de leclllre : Benoît d'Aiguillon, Olivier Arifon, Christine Barals, Philippe Bouquillion, Agnès Chauveau, Pascal Lardellier, Philippe Le Guern, Tristan Mattelart, Cécile Meadel, Arnaud Mercier, Dominique Pagès, Paul Rasse. Design des couvertures: Philippe Quinton

La collection Communication et Civilisation, créée en septembre 1996, s'est donné un double objectif. D'une part, promouvoir des recherches originales menées sur l'information et la communication en France, en publiant notamment les travaux de jeunes chercheurs dont les découvertes gagnent à connaître une diffusion plus large. D'autre part, valoriser les études portant sur l'internationalisation de la communication et ses interactions avec les cultures locales. Information et communication sont ici envisagées dans leur acception la plus large, celle qui motive le statut d'interdiscipline des sciences qui les étudient. Que l'on se réfère à l'anthropologie, aux technosciences, à la philosophie ou à l'histoire, il s'agit de révéler la très grande diversité de l'approche communicationnelle des phénomènes humains. Cependant, ni l'information, ni la communication ne doivent être envisagées comme des objets autonomes et autosuffisants. Leur étude montre que toute société a besoin d'instances de médiation et qu'ils constituent des composantes à part entière du processus de civilisation. Or, à l'Ouest, à l'Est, au Nord et au Sud, ce processus admet des formes souvent spécifiques, parfois communes, mais toujours à découvrir. La collection "Communication et Civilisation" comporte deux séries spécialisées: "Communication et Technologie" et "Communication en pratiques" . Dernières parutions

Caroline ULMANN-MAURIA T, Naissance d'un média: histoire politique de la radio en France (1921-1931),1999. Ion DRAGAN (éd.), La communication du politique, 1999. Jean DA VALLON, L'exposition à l'œuvre. Stratégies de communication et médiation symbolique, 1999. Bernard LAMIZET, La médiation culturelle, 1999.

Jacques Le Bohec

Les mythes professionnels

des journalistes

L'état des lieux en France

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

«TI y

a un décalageentre l'image que les gens ont de vous et la façon

dont... enfin, dont ça se passe réellement. Parce que je crois qu'il y a toujours ce cliché du journaliste reporter qui court partout... qui voyage... qui rencontre plein de gens... qui écrit. TIy a un mythe quand même, le mythe est toujours très fort, très vivant» (Agnès)1. «Les mythes peuvent eux-mêmes devenir une partie de l'appareil institutionnel du journalisme», Michael Schudson2. «Cette chasse aux mythes, la dénonciation comme non fondés dans les faits des mythes véhiculant des représentations: voilà la tâche des sciences...», Norbert Elias3. «Voilà ce que fut la première attitude des Grecs devant le mythe; dans cette modalité de croyance, ils étaient en état de dépendance à la parole d'autrui. D'où deux effets. D'abord, une sorte d'indifférence léthargique ou du moins d'hésitation devant la vérité et la fiction; puis cette dépendance finira par susciter une révolte: on voudra juger de tout par soi-même, d'après sa propre expérience...», Paul Veyne4.

Je remercie chaleureusement les collègues qui ont accepté de prendre de leur temps pour me livrer leurs critiques, avis et conseils sur les versions tapuscrites antérieures. Ma reconnaissance va également aux membres du conseil scientifzque de l'UTBM (Université de Technologie de BelfortMontbéliard), à Jean Bulabois, directeur d'établissement, ainsi qu'à Pierre Lamard, directeur du Département Humanités, pour m'avoir placé dans des conditions satisfaisantes pour fonctionner en tant que chercheur.

~L'Hannattan,2000 ISBN: 2-7384-8950-8

DES MYTHES PROFESSIONNELS FORT UTILES

u premier abord, parler de mythes à propos des journalistes français peut paraître oincongru et déplacé. Le sens commun ne nous convie-t-il pas à employer cette notion de «mythe» pour décrire uniquement des populations primitives, archaïques, ignorantes, vivant dans un recoin poussiéreux de l'Antiquité ou une contrée perdue du Tiers Monde? Ne s'agit-il pas en effet d'une catégorie d'individus dotés d'un grand prestige, d'un niveau scolaire et d'une origine sociale plus élevés que la moyenne, et à laquelle on prête habituellement la capacité de dire la vérité sur ses propres pratiques? En outre, vu qu'ils diffusent une grande quantité de nouvelles, les journalistes apparaissent immédiatement comme savants et compétents. Comment peut-on, dans ces conditions, persister dans l'idée saugrenue qu'ils adhèrent à des mythes, concernant leur propre milieu professionnel qui plus est, alors qu'ils sont censés mieux le connaître que tout autre puisqu'ils y évoluent quotidiennement?i

A

1. Des mythes concernant leur groupe professionnel
Logiquement, quand on pose directement aux journalistes la question de savoir s'ils adhèrent à des mythes, on essuie le plus souvent une réaction d'incompréhension ou de dénégation, surtout de la part des dominants. Mais le chercheur qui se contenterait de paraphraser - naïvement -les discours des acteurs sociaux qu'il étudie ne ferait pas son travail. Pour relativiser les choses, P. Bourdieu rappelle que les journalistes ne dérogent pas à certaines lois et forment
1

Les références

bibliographiques,

parce que nombreuses

(2000 environ),

sont renvoyées

en fin d'ouvrage

afin

d'accentuer la fluidité de la lecture. Elles ne contiennent pas de réflexions complémentaires, mais seulement des indications destinées à situer la source précise de chaque citation. Le lecteur non spécialiste peut donc s'en passer.

un groupe social qui présentent des traits communs avec d'autresii: «Chaque profession produit une idéologie professionnelle, une représentation plus ou moins idéale et mythifiée d'elle-même, le groupe des journalistes comme tous les autres»!).Ce faisant, on court le risque que ce «comme les autres» soit interprété comme une atteinte inadmissible au prestige de cette corporation littéralement «incomparable». Concernant la notion de mythe, «la raison, selon P. Veyne, n'a pas gagné» la partie et «le problème du mythe a été oublié plutôt que résolu»6, contrairement à une vision anthropomorphique du passé qui veut que «...l'humanité fut longtemps enfant, maintenant elle est devenue grande et ne se raconte plus de mythes»7. Malgré tout, c'est cette vision évolutionnisme qui prévaut dans le sens commun: qui ne célèbre pas et n'accepte pas ces mythes professionnels tendra à être perçu comme un ennemi et/ou un incompétent. B. Grevisse confirme ce constat en parlant de «disqualification des jugements [de réalité] extra-corporatistes au motif d'une méconnaissance des conditions de production»8.
UNE CONSEQUENCE DE LA HIERARCHIE INTERNE AU CHAMP DE LA PRESSE

On retrouve la difficulté de mettre à distance dans les critiques internes au champ journalistique, surtout quand le point de vue du journaliste occupant une position dominante risque d'être interprété comme du mépris de la part d'un journaliste dominé: «Bien vite envolée l'ardeur des premiers temps, il faut surmonter la déception, le découragement, la colère. On avait rêvé d'être journaliste, de dire le beau, le bien, le vrai... le "localier" est tombé de haut, de très haut» (p. VianssonPonté)9. C'est en tout cas de cette manière qu'un localier a ressenti, en 1975, le point de vue du directeur du Monde sur le journalisme de province: «L'ethnologue Pierre Viansson-Ponté renseigne son auditoire de salon sur les mœurs délicieusement primitives, sur les productions archaïques, sur l'accent de terroir de cet homme des champs un peu lourdaud, un peu balourd, mais sincère et besogneux, des mains calleuses cirant de gros sabots» crean Tibi)lO. C'est le même regard qui était posé deux ans plus tard sur «le plus petit journal de France», La Peuillell. De même, Paul Amar a cru pouvoir s'improviser ethnologue, mais projette en fait un regard fortement ethnocentrique sur la province française12.

Soutenir que les journalistes adhèrent à des mythes semble donc être une position intenable, une thèse indéfendable, que l'on soupçonnera, par un raisonnement à courte vue, d'être mal intentionnée. Car la coutume veut que l'on montre pane blanche pour être avalisé en tant qu'expert des médias par les
journalistes: «Le livre de Jean-Marie Charon est sans concession.

n identifie des

dangers, des menaces, mais il témoigne d'une confiance dans la profession et dans sa fonction démocratique» (Alain Salles)13.F. Balle, pour défendre les médias, esquisse un scénario catastrophe: «Et si la presse n'existait pas...»14. Pour apparaître comme autorisés, Michel-Antoine Burnier et Patrick Rambaud
11 Quand c'est un journaliste qui s'exprime, son nom est indiqué juste après la citation, entre parenthèses. Quand l'anonymat lui a été garanti, il est indiqué seulement «anonyme» ou par un prénom pseudonyme. Quand c'est un chercheur qui s'exprime, son nom est indiqué dans le texte.

6

indiquent même le numéro de leurs cartes de presse respectives15. TI est aussi bienvenu de certifier le rôle irremplaçable des journalistes, qu'il vaut mieux qu'il y en ait malgré leurs défauts que pas du tout, etc. On met en avant de faux problèmes (<<Faut-ilout dire?», «Les journalistes sont-ils tenus en laisse?»16,«Fautt i! brûler les journalistes»17, «Entreprises: faut-il avoir les médias en horreur?»18, etc.) qui dispersent les énergies, instaurent des polémiques virulentes (règlements de comptes) et exemptent de toute démarche explicative approfondie. Surtout quand on tente de répondre via le tribunal de l' «opinion», comme en atteste le sondage annuel de Télérama sur la crédibilité des journalistes, qui apparaît beaucoup plus comme un instrument de normalisation des pratiques du milieu journalistique dans la direction souhaitée par cet hebdomadaire que comme un verdict fiable de ce-que-pensent-Ies-Français (cf. mythe Sondage). Par exemple, sur le plan (primordial) de la méthode, tout laisse penser que, loin de mesurer ce que l'on prétend, une proportion élevée des enquêtés manifeste avant tout ses préférences en tant que consommateurs et sa bonne volonté à l'égard des
enqueteurs. Dans ce contexte, la moindre tentative d'objectivation des chercheurs risque fort d'être interprétée comme une insupportable «leçon» donnée par des «intellectuels» isolés dans leur «tour d'ivoire» (tout en fustigeant leur scientisme quand ils se coltinent au terrain)19: «A égale distance de l'intellectuel médiatique et du professeur confiné dans sa tour d'ivoire, Alain Renaut... » (N. Weill) 20.
A

Confirmant la prégnance de ce~e logique ordinaire du procès (au sens d'approche accusatoire, d'imputation de responsabilité, des problèmes sociaux), un journaliste décrit ainsi son propos en filant la métaphore judiciaire: «Ni réquisitoire ni plaidoirie, mais un mélange des deux» (C. Guillaumin)21. Si on ne célèbre pas, on devient suspect, voué aux gémonies dans le cadre d'un débat intellectuel étrange car réduit aux modalités de l'inculcation des croyances enchantées des acteurs. On est donc implicitement sommé de déclarer sa flamme à la profession journalistique à un moment donné ou un autre pour rassurer de ses bonnes intentions, consacrant un rapport affectif à l'objet d'étude (ce que confirme M. Aldridge~ qui est rarement porteur de découvertes (faible fécondité heuristique). L'amour peut en effet rendre partiellement et partialement aveugle: «Et si, petit soldat du "méta-journalisme", je tente d'appliquer toutes ces techniques du journalisme au pouvoir médiatique lui-même, ce n'est pas par détestation de ce métier. C'est au contraire parce que je l'aime tant que je le crois capable de trouver son salut dans cet étonnant rétablissement: se prendre luimême comme objet d'investigation« (D. Schneidermann)23. Le but de ce volume est de mettre au jour et à jour, non pas les mythes «externes,. produits par les journalistes au sujet des événements relatés, mais les mythes «intemes~ à leur univers: le champ de la presse (écrite et audiovisuelle). Cela va à l'encontre du «bon sens», qui veut que les «acteurs.engagés dans l'action» soient les mieux placés pour «apercevoir les causes qui les font agio>, selon E. Durkheim. «C'est une sorte de principe de noningérence dans les vérités d'autrui», indique P. Veyne à propos des Grecs24. Les journalistes ne sont-ils pas conviés en maintes occasions et tribunes à dire la vérité sur leurs pratiques alors que la plupart du temps ils se contentent de les défendre 7

et de promouvoir l'entreprise qui les emploie? Lors d'un débat intitulé «Liberté, égalité, télévision... et la démocratie dans tout ça ?», organisé par l'INA, ce sont ainsi trois journalistes et un seul universitaire qui furent invités25. Idem dans le mensuel Le Monde des débats, où, face à un médecin qui estime que «la société doit pouvoir juger la presse»26, ce sont deux journalistes qui lui répondent, sans qu'aucun chercheur spécialisé ne se prononce: «Non, la liberté n'a pas besoin de garde-fous» (I. Levaï)27; «Ce sont les groupes de presse qu'il faut contrôler» (Didier Pourquery)28. Idem lors d'un débat au Festival du Scoop et de Journalisme d'Angers, dédié à la célébration du journalisme bien plus qu'à sa compréhension, où les invités (tous des journalistes) sont placés dans une posture pédagogique encouragée par l'organisation des échanges par les deux journalistes qui présentent l'émission «C'est pas sorcier», sur France 3, à destination des enfants (Frédéric Courant et Jamy Gourmaud)29; c'est dire quelle est la vision du public qui prévaut en l'occurrence (cf. mythes Fonction pédagogique et Mme Michu). L'organisateur annonce néanmoins une «réflexion approfondie»30. On a alors affaire à des discours emprunts de théorie fonctionnaliste: «Tout apparaît si simple qu'il n'est - peut-être - plus nécessaire de chercher», suggère D. Ruellan31. On le voit, le regard froidement clinique peut déranger (Durkheim évoquait la figure du vivisectionniste)32, car il va à l'encontre des idées préconçues et des intérêts sociauxH. n gêne tellement qu'il est tentant de déformer le propos réel du chercheur afin de construire artificiellement une cible irréelle plus facile à atteindre. L'attitude du chercheur, qui déroge aux habitudes, exclut l'expression de jugements de valeur à propos des «bons» et des «mauvais» journalistes, ou encore à l'encontre des «dérapages» et autres «dérives»..., formulations ordinaires de la condamnation morale qui font l'impasse sur les contextes de l'activité professionnelle et qui supposent que les journalistes sont satisfaits de tout ce qu'ils font (comme les voyages de presse imposés par les chefs alors qu'on travaille à l'AFP, par exemple). Durcir l'une des lignes de clivage internes au milieu ne présente guère d'intérêt, le travail de l'universitaire risquant d'être instrumentalisé pour attaquer une frange honnie du journalisme. L'aspect critique de la démarche se loge, non dans une posture éthique et politique, mais dans le travail de dévoilement des choses cachées. Une autre étrangeté du regard proposé est qu'il rentre en contradiction avec la sociologie spontanée des pratiques, à savoir l'idée selon laquelle les actes s'expliquent par l'application concrète de principes (C) de fabrique. Dans cette supérieurs déposés en amont comme une marque optique courante, les représentations de leur profession exprimées par les journalistes sont à interpréter comme une image fidèle de leurs pratiques, point final. La revendication de valeurs sert à valoriser leur groupe social: «L'organisation de la famille, du contrat, de la répression, de l'Etat, de la société apparaît ainsi comme un simple développement des idées que nous avons sur la société», disait E. Durkheim34. La seule évocation de ces préceptes, idéaux, règles et valeurs est censée assouvir la soif d'en savoir plus. Autrement dit, les actes effectifs seraient à déduire directement des principes extérieurs exposés a priori ou a posteriori parce qu'ils en sont la simple et fidèle mise en œuvre. L'accès direct aux pratiques n'est alors guère souhaité ni considéré comme nécessaire. Point
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n'est besoin de rentrer dans les détails puisqu'ils sont déclarés être en filigrane des valeurs affichées officiellement... L'observateur patenté aussi bien que le citoyen profane sont alors gentiment invités à passer leur chemin et à croire sur parole les arguments d'autorité qu'on leur assène. Le seul petit problème, c'est que cette vision des choses est hardie et présomptueuse: car il arrive que les représentations offertes s'avèrent en décalage avec les pratiques. C. Lévi-Strauss administre alors cette magistrale leçon de méthode: «Durkheim et Mauss ont bien compris que les représentations conscientes des indigènes méritent toujours plus d'attention que les théories issues - comme représentations conscientes également - de la société de l'observateur. Même inadéquates, les premières offrent une meilleure voie d'accès aux catégories (inconscientes) de la pensée indigène, dans la mesure où elles leur sont structuralement liées»35.Les mythes constituent donc à la fois une voie d'entrée royale et une résistance têtue à l'analyse: «Plus nette est la structure apparente, plus difficile devient-il de saisir la structure profonde, à cause des modèles conscients qui s'interposent comme des ob$tacles entre l'observateur et son objet»36.Pour C. Lévi-Strauss, ces obstacles ne doivent pas être imputés à de la mauvaise volonté ou à de la mauvaise foi: «Nous agissons et nous pensons par habitude, et la résistance inouïe opposée à des dérogations, même minimes, provient plus de l'inertie que d'une volonté consciente de maintenir des coutumes dont on comprendrait les raisons»37.

2. Le besoin de croire dans les mythes
Concernant les journalistes, l'hypothèse d'une symbiose et d'une symétrie entre pratiques quotidiennes effectives et principes généraux revendiqués ne résiste pas longtemps à l'examen. C'est ce que confirme A. Accardo, qui parle d'une «vision émerveillante dont le moins qu'on puisse dire est qu'elle contraste énormément avec les conditions de vie et de travail qu'expérimentent quotidiennement nos interlocuteurs»38. En revanche, la thèse du «grand écart« entre représentations et pratiques donne des garanties de validité plus nombreuses et plus sérieuses; c'est aussi ce que M. Aldridge a observé au Royaume-Uni: «TIy a même un parallèle [des architectes et des journalistes] dans l'écart fondamental entre les espoirs des recrues et la vie ,qu'ils mènent réellement»39. Un journaliste rappelle aussi ce contraste par cette formule: «Ah! Si les gens connaissaient toutes les coulisses !» Gulien)40. Ce constat n'est d'ailleurs pas si rare: «dans le cas des sciences sociales, le chercheur doit compter avec des propositions scientifiquement fausses mais sociologiquement si puissantes - parce que beaucoup de gens ont besoin de croire qu'elles sont vraies - que l'on ne peut les ignorer si l'on veut réussir à imposer la vérité», affirme P. Bourdieu41. Ceci dit, il est important de noter que ces mythes professionnels ne sont pas totalement séparés et isolables des pratiques: «Loin d'être le reflet ou le voile d'une réalité sociale plus "profonde", ces significations objectivées participent directement à cette réalité par, entre autres, l'effet de contrainte qu'elles exercent sur les acteurs», estime M. Dobry42: 9

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la réalité sociale ne s'épuise pas dans les pratiques quotidiennes et inclut aussi les représentations sociales et mentales, même en panie illusoires; le degré d'adhésion aux visions mythiques n'est pas uniforme et varie selon les individus, allant de l'adoption sans réserve au rejet pur et simple; certains journalistes peuvent même atteindre des fonnes élevées de recul par rapport à leur milieu43; l'utilité sociale de la représentation mythique peut cohabiter avec la conscience du

décalage avec la réalité des pratiques: on y croit «quand même»;
la connaissance des mythes (même crus comme vrais) n'est pas répandue parmi tous les journalistes: «L'essence du mythe n'est pas d'être connu de tous, mais d'être censé l'être et digne de l'être», affirme P. Veyne44; la croyance dans ces mythes induit une série d'actions destinées à en rapprocher les pratiques, surtout quand il s'agit de les transformer en normes régulatrices; la divulgation des connaissances peut faire l'objet d'interprétations et de réappropriations secondaires qui produisent des «effets de théorie».

Ces remarques rendent plus complexe l'étude du «grand écart», sans annihiler pour autant celui-ci. Elles mettent en avant le fait que le repérage auquel nous avons procédé dans ce volume est ponctuel et n'a pas vocation à devenir une vérité intemporelle et universelle. De plus, les tentatives des journalistes pour diminuer l'ampleur du décalage s'avèrent en effet rares et peu efficientes; elles font néanmoins partie des pratiques observables et à prendre en compte. TI n'empêche que ces mythes constituent un sens commun généralement admis dans le milieu. TIss'imposent aussi à d'autres champs sociaux et servent même, comme ont pu le noter M. Mathien et M. Martin45, d'arguments valides dans les considérants des décisions de justice... TIs sont alors érigés au rang de normes juridiques, ce qui doit être corrélé avec la profonde et générale méconnaissance du milieu de la presse.
LA PRESOMPTION DE PERTINENCE DE LA PAROLE INDIGENE

Jean-François Revel, philosophe-journaliste, estime que seuls les journalistes qui ont eu des responsabilités éditoriales peuvent s'exprimer avec pertinence. A l'aune de cette définition en forme de plaidoyer pro domo, rares sont les gens qualifiés et «autorisés». Son ton désapprouve avant tout inventaire ceux qui oseraient déroger à la règle qu'il a édictée...: «Je voudrais demander aux intellectuels, écrivains, uni versitaires, sociologues et autres voyantes des pseudo-sciences de la "communication", comment elles peuvent caqueter sans fin sur la presse et les médias sans jamais avoir eu de l'intérieur l'expérience et encore moins la responsabilité de leur fonctionnement» 46. Cette forme de résistance est à la fois classique et dérisoire tellement elle ressemble au rejet de ceux qui ont vécu douloureusement un événement du passé et qui récusent l'analyse objective de l'historien au nom de leur «vécu» personnel. Cette attitude témoigne aussi d'une négation des méthodes et des découvertes des sciences sociales, que ce philosophe-journaliste récuse au profit d'une conception antédiluvienne de l'intellectuel (engagement, morale, théorie). Enfin, rappelons que C. Lévi-Strauss avait précisé son approche par rapport à celle de J.-F. Revel il y a plus de 40 ans47.

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En réalité, les prises de position des journalistes - à la fois partiellement lucides et partiellement aveugles - dépendent plus de la position qu'ils occupent dans leur champ socioprofessionnel que d'une connaissance sociologique approfondie. La recherche scientifique en la matière, bien que balbutiante, a malgré tout établi des résultats que la majorité des journalistes «ignorent» superbement, le verbe «ignorer» étant à prendre à la fois comme méconnaissance et indifférence. Or, cela ne laisse pas de surprendre, non pas en soi, les autres groupes sociaux étant logés à la même enseigne, mais par rapport aux prétentions mises en avant. D'entrée, par conséquent, l'intitulé de l'ouvrage met les pieds dans le plat: oui, les journalistes français adhèrent à des mythes concernant leur propre milieu, d'où l'expression: «mythes professionnels». La plupart du temps, ils ne s'en rendent d'ailleurs pas compte, et ce malgré ou à cause de très forts sentiments de compétence et du prestige social des plus dominants d'entre eux, souvent placés en situation de porte-parole autorisés de leur groupe professionnel, arc-boutés sur leurs certitudes pourtant socialement et mentalement déterminées. Pour chasser tout malentendu, précisons que cette proposition liminaire ne veut pas dire que toutes les représentations de tous les journalistes sont de caractère mythique. Elle signifie seulement que ce sont celles qui ont ce caractère qui tendent à saturer la vision dominante du journalisme en France, notamment parce que ce sont surtout les journalistes dominants qui s'en instituent le réceptacle sacré. Cette construction symbolique idéalisée offre l'intérêt de contrebalancer et d'effacer quasiment des mémoires la représentation sociale dominant l'époque antérieure à la première guerre mondiale, très peu amène envers la gent journalistique, comme l'illustrent les écrits de G. de Maupassant (<<Bel ami»)48et de H. de Balzac (<<Les journalistes»)49. Pour autant, nous nous sommes efforcé de ne pas opérer de sélection parmi ces mythes professionnels, ce qui aurait constitué une prise de position indirecte et arbitraire dans les luttes internes du milieu. Cela va à l'encontre de la tentation des journalistes de désigner les bons et les mauvais journalistes, les vrais et les faux: «Ce n'est pas du journalisme [quand l'hebdomadaire Valeurs actuelles, contrôlé par S. Dassault depuis 1998, promeut ostensiblement ses avions], ils font honte à notre métier, mais il s'agit d'un cas extrême» 50; «TI est certain qu'on s'approche beaucoup plus du vrai journalisme, du journalisme inyestigatif, quand on est dans l'opposition que quand on est dans la majorité» (Philippe Simonnot) 51.Le nombre de ces mythes professionnels atteste des efforts pour faire apparaître les journalistes comme des «olympiens»; F. Tristani-Potteaux a mis en évidence que certains journalistes peuvent se vivre comme des demi-dieux: «Un narrateur [du Nouvel Observateur] ne commet pas l'erreur de se présenter d'emblée comme un demi-dieu, ce qui aurait pour effet de décourager le lecteur et de l'arrêter net dans sa tentative d'identification, mais qui commence par se banaliser, se déguiser en monsieur-tout-Ie-monde, ressembler à s'y méprendre à
eel ui auquel il s'adresse» 52.

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3. Des résistances à la mise à distance sociologique
Bien sûr, on peut toujours rejeter le travail d'analyse effectué par le sociologue de service en le réduisant à une simple critique subjective ou qui prend son sens dans le contexte des luttes sociales et symboliques entre la catégorie sociale des journalistes (ascendante) et celle des universitaires (déclinante) autour de l'enjeu de la légitimité du discours sur le monde social. Ce serait rassurant, mais réducteur car négligeant l'enjeu d'une amélioration de nos connaissances, du progrès des savoirs. A cet égard, précisons que ce livre prend largement appui sur les travaux de nombreux spécialistes et ne se réduit pas à l'analyse d'un seul individu. TI ressort une convergence générale qui rend l'analyse difficile à infirmer. Non parce qu'elle est infalsifiable, mais parce qu'elle est étayée par de multiples données empiriques et interprétées dans le même sens par de multiples chercheurs de premier plan, qui évoluent en outre dans des approches théoriques, des «écoles», différentes. La subjectivité traditionnellement attribuée à l'essayiste, si utile pour exorciser les prétentions des savants, est un reproche sans aucune pertinence pour ce travail vulgarisateur et didactique, «manuel» en divers sens du terme: «La recherche scientifique est une activité collective et non une entreprise personnelle», indique G. Noiriel53, ce qui ne veut pas dire qu'elle soit pilotée et contrôlée comme un travail de groupe consensuel. D'autant plus que quiconque entend contester les leçons tirées par l'auteur peut toujours s'échiner à infirmer en détail les inductions et déductions présentées pour en contester la rigueur et l'exactitude. Mais le travail exigé décourage souvent, les contempteurs préférant se réfugier dans la caricature et l'anathème, moins dispendieux en investissements manuels et intellectuels; c'est aussi ce qu'a remarqué J. Bouveresse à propos de l'affaire Sokal54.Se surajoute à cela une vision courante chez les journalistes, selon laquelle la forme livresque est réservée à l'expression de commentaires personnels et le journal aux activités professionnelles; d'emblée, un livre sera automatiquement perçu comme l'œuvre d'un auteur libéré de toute contrainte (comme si la méthode scientifique n'en imposait pas de draconiennes): «Ici l'intérêt historique provient de ce qui excède l'activité journalistique ordinaire, quotidienne, à savoir le travail du livre», fait ainsi remarquer Y. Lavoinne55. Au-delà du contenu des découvertes scientifiques, c'est l'enjeu de la délimitation de la frontière entre journalistes et universitaires qui perturbe la rationalité des échanges sur le fond: «Nos vingt-cinq journalistes [à FranceCulture] ne sont pas des intellos égarés dans le journalisme, ils font le même métier que ceux des autres radios», déclare d'emblée un nouveau directeur de la rédaction, Jérôme Bouvier56. En 1985, un journaliste du Monde avait tenté de montrer l'inutilité de l'effort d'un chercheur, Jean-Gustave Padioleau, qui avait osé étudier son journal: «"Le Monde est-il une institution?", demandait-on à M. Hubert Beuve-Méry dans une récente émission télévisée. "Plutôt qu'une institution, je préfère dire une aventure", répliquait le fondateur du Monde. C'était répondre par avance au problème soulevé par le nouveau docteur de la Sorbonne»57. C'est au niveau de ces «transactions collusives» entre secteurs 12

sociaux différents que se joue la délimitation symbolique entre eux: «On aura compris que ce qui est en jeu dans les transactions collusives ce sont, en fait, le maintien et la solidité des définitions que les secteurs tendent à donner d'euxmêmes, tant vis-à-vis de leurs environnements que de leurs propres agents», affirme M. Dobry58. Une partie des journalistes définissent leur identité professionnelle contre les prétentions des «intellectuels». Cela fait presque partie des passages obligés. Ce souci de tenir à distance s'inscrit historiquement dans le cadre d'une plus grande spécialisation des tâches entre les deux catégories, qui se substitue de plus en plus à une situation antérieure de confusion des rôles, comme en atteste le témoignage de Georges Suffert désignant à la vindicte le «parti intellectuel»: «Un dernier mot. De quel droit un journaliste se permet-il de se mêler d'une caste à laquelle tout à la fois il appartient et n'appartient pas?»59.
LA LEÇON DE METHODE DE L'UNIVERSITAIRE w. Pelletier analyse cette situation dans une note de lecture du livre d'Anne Tristan60: «Car, osons le dire: pour une part, la dénonciation exprime sans doute la "frustration relative" de celui qui la lance. Administrer une "leçon de méthode" contribue à restaurer symboliquement l'éminence du chercheur, initialement engagé dans les mêmes filières de formation professionnelle que le journaliste, au commencement de leurs relations, soutenant avec lui la comparaison en terme d'" excellence universitaire", mais relégué ensuite à l'obscurité du laboratoire, dans une position d'infériorité vis-à-vis de "l'homme de presse" sous le rapport de la distribution en capitaux économiques et symboliques»61. A ce propos, J.-F. Lacan, journaliste, cite une lettre où est évoqué le ressentiment supposé d'un universitaire: «Il est devenu parfaitement insupportable à un diplômé d'université d'enseigner à huis clos à un effectif d'élèves dérisoire. De son estrade, déjà rabotée de quelques centimètres depuis 1968, il mesure des yeux l'étendue limitée de sa pensée. On lui avait promis en échange de ses efforts laborieux un prestige qu'il n'a plus. Alors que la qualité de sa parole a été reconnue en haut lieu, il dispose d'une tribune minuscule pour s'adresser à un public très privé qui, souvent, se passerait bien de son existence. Avec la fièvre du ressentiment nietzschéen à l'égard des journalistes qui professent à sa place, moralisent comme l'instituteur d'autrefois, théorisent comme le chercheur, évangélisent les masses comme le curé de campagne, la prise de conscience de son aura si confidentielle lui fait dévelo er la théorie de l'illé itimité»62.

Les journalistes tentent donc de résister à l'objectivation sociologique (comme l'admet Béatrice Casanova, journaliste de télévision qui a enquêté sur la prise d'otages dans l'école maternelle à Neuilly en 199363),et ce de plusieurs façons possibles:
:::) en arguant du «poids déterminant des individus», ou inversement du «système» que l'on rendra coupable de tous les maux, le tout dans une logique du procès; :::) en prétendant «qu'on ne peut pas expliquer leur métier», comme indique D. Wolton", et qu'il est vain de passer du temps à cette tâche pathétique; :::) en politisant immédiatement le débat sur l'amélioration de nos connaissances, sur le mode de la suspicion idéologique, afin de l'éviter et de l'évacuer en faisant diversion6s;

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~

en minimisant les manquements à la règle idéale en déclarant pour (se) rassurer que
toute profession a ses «brebis galeuses», par définition ultra-minoritaires"; en refusant d'accepter la sollicitation du chercheur pour un entretien, une observation ethnographique ou un accès aux données (cf. mythe Transparence) ; en proclamant qu'il est de toute façon vain de chercher à atteindre la formulation de propositions étayées et vérifiées concernant les phénomènes humains; en contestant le statut scientifique des sciences sociales, par exemple en réservant le terme «science» aux seules sciences dites exactes67; en estimant que le dévoilement sociologique est réducteur et «grossier», c'est-à-dire à la fois insultant et rudimentaire (il est vrai que l'on ôte le voile enchanteur et déformant); en dramatisant les dangers menaçant les journalistes de façon à faire systématiquement passer la défense urgente avant son analyse lente, dès lors renvoyée aux calendes grecques; en regardant les débats entre chercheurs à travers des lunettes typiques des faits divers (rivalités entre personnes, sensationnalisme... ).

~ ~ ~ ~ ~ ~

Un journaliste évoque ainsi une mystique «vérité révélée» pour récuser l'ambition scientifique (négligeant au passage les particularités méthodologiques de celle-ci) et justifier la subjectivité généralisée (à chacun sa vérité)68: «Je n'ai jamais dit que la lecture d'images télé était une science exacte; ce n'est d'ailleurs pas du tout une science. Nous ne prétendons jamais dans l'émission apporter sur les images une vérité révélée» (D. Schneidermann)69. Un autre reproche à un livre universitaire d'avoir des notes de bas de page..., ce qui est pourtant la rigueur minimale à laquelle on est en droit de s'attendre afin de situer son éventuel apport personnel dans l'histoire des sciences. Aussi n'est-il pas surprenant que nombre de livres chroniqués dans Le Monde des Livres soient écrits par des journalistes, la probabilité étant encore plus forte si l'on fait partie de la même rédactionw. Ni que les auteurs qui «défendent le principe de l'autonomie des sciences sociales vis-à-vis du pouvoir politique et médiatique» (à ne pas confondre avec l'absence d'engagement) soient «nettement défavorisés» (quantitativement et qualitativement), selon les formulations de G. NoirieI70. De même, il sera tentant d'opposer l'expérience vécue à la théorie, rien ne semblant pouvoir exister entre les deux: «Je ne suis pas un théoricien des médias, mais un simple journaliste...» (Ryszard Kapuscinski)71. Autre exemple, dans un ouvrage à quatre mains, une journaliste et un philosophe mettent sur le même plan les détouvertes scientifiques et les supposés phénomènes «surnaturels» au service d'un raisonnement vaporeux (qui suppose l'existence des seconds...): «De la même façon, si un rationaliste se trouve face à un phénomène "surnaturel", sa croyance en la science ne sera pas ébranlée parce qu'il ne trouve pas de réponse cartésienne à lui opposer. Comme le paysan de Gramsci, il pensera qu'un chercheur du CNRS ou un prix Nobel connaît, lui, la solution» (F. Aubenas et M. Benasayag)72. En conséquence, on s'attachera moins, dans cet ouvrage, à la légitimité du discours qu'à sa pertinence, moins à l'autorité sociale et morale du locuteur qu'à l'exactitude du contenu discursif. TIest donc hors de propos:
ill Cette remarque, présente dans le texte originel, politique imaginaire», Le Monde, 29 octobre 1999. a été élaguée lors de sa publication. E. Neveu, «Une science

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=> d'octroyer une légitimité supérieure à certaines fractions du journalisme par rapport à d'autres, et d'entrer par là même de plain-pied dans les luttes sociales et symboliques du champ de la presse; => de faire le partage entre les «bons» et les «mauvais» journalistes (selon quels critères?)73car tout travail rigoureux se doit de bannir les jugements de valeur4; => d'imposer une certaine définition - subjective - du journalisme et d'invalider ainsi toutes les autres: énoncer quelle est l' «essence du journalisme», par exemple; => encore moins d'indiquer ce que les journalistes devraient faire ou ne pas faire dans le traitement des informations.

n est cependant vrai, comme l'indique P. Bourdieu, qu' «énoncer», même en prenant des précautions de forme et malgré la différence d'approche, c'est toujours un peu «dénoncer». Le travail de mise au jour des choses cachées, puisqu'elles ont leur utilité sociale, pourra en effet toujours passer pour une simple condamnation chez tous ceux qui ont intérêt à la simplification. Cette réduction de l'analyse à un point de vue critique parmi d'autres présente un intérêt rhétorique incontestable pour qui entend ne pas être affecté. Inversement (et tout aussi faussement), faire allusion à l' <<utilitésociale» des mythes pourrait être interprété comme une façon de les légitimer et de leur octroyer une raison d'être, une fonction organique conforme à la recherche d'un optimum souhaitable et bénéfique. On le voit, sans faire de procès d'intention à quiconque, les chances pour que l'approche sociologique soit acceptée et comprise sont mtnces.
LES UNIVERSITAIRESVUS COMME AUX ORDRES DE LEUR MINISTRE... Afin de désamorcer ex-ante le côté désenchantant du travail sociologique sur son groupe professionnel, Thomas Férenczi (Le Monde), l'un des rares journalistes à s'intéresser à l'analyse que l'on en fait7S, englobe à dessein les sociologues dans un ensemble vague incluant les «intellectuels« sans la moindre prétention scientifique: «Les "intellectuels", même s'ils n'aiment pas qu'on les appelle ainsi, nous apprennent beaucoup sur notre métier, ne serait-ce que par l'analyse des mots, et sur le monde social, puisqu'après tout nous sommes avec les sociologues et les historiens en concurrence dans l'analyse du monde»76. Ensuite, il va jusqu'à insinuer que les chercheurs, parce que payés par l'Etat, ne peuvent revendiquer une quelconque autonomie de pensée vis-à-vis de leur ministre de tutelle... (ce qui relativise du coup la contrainte commerciale sur les journalistes et atténue les critiques extérieures): «Les journalistes choisissent les sujets qui, selon eux, intéressent le public. Il y a ici une dimension commerciale. Les journaux, la radio, la télévision sont des entreprises qui ont besoin de vivre, ils ne sontJ'as financés par l'Etat comme les chercheurs. Il faut
donc qu'ils trouvent un public»

.

Cela témoigne de l'incertitude et de la méconnaissance autour du travail du chercheur de terrain, voire de la méfiance envers une engeance aux activités incertaines et hors les rails (ce qui n'est cependant pas toujours le cas):

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#

# # #

?n ne .sait pas tr~p à <Iuoi il sert, comme s'il devait servIr à des intérêts economIques ou pohtIques a court terme; on estime que son travail n'est pas un travail et on ne comprend pas trop à quoi il occupe son temps; on doute, p'ar un jeu de mots douteux, que le chercheur devienne un «trouveur», i. e. qu'il soit efficace et parvienne à des découvertes; OVNI (objectiveur vérifiant non identifié), il inquiète et on se méfie du caractère potentiellement désenchantant de son travail.

TI n'est guère surprenant dès lors que, dans certaines écoles de journalisme reconnues par la «profession» (au nombre de neuf)78,les rares chercheurs présents voient leur emploi du temps strictement contrôlé, n'aient pas les coudées franches pour faire avancer des recherches pointues, bref que l'orientation pédagogique de l'école pratique les contraint à des formes de conformisme vis-àvis de l'idéologie professionnelle des journalistes. Aussi C.-J. Bertrand souligne-til à juste raison que, «l'université étant plus indépendante que les autres institutions vis-à-vis des gouvernements et vis-à-vis des milieux d'affaires, elle est la plus apte à employer des spécialistes neutres capables de mener des études longues et approfondies (en histoire, droit, sociologie, économie, etc.) qu'ils publient dans des revues savantes ou des livres»79.

4. Des discours énoncés pour se justifier
Le discours que les journalistes de base tiennent sur eux-mêmes est parsemé de représentations mythiques, discours saturé quand on considère les journalistes dominants Q'élite): «Même quand on rencontre des interprétations, celles-ci ont toujours le caractère de rationalisations ou d'élaborations secondaires: il n'y a guère de doute que les raisons inconscientes pour lesquelles on pratique une coutume, on partage une croyance, sont fort éloignées de celles qu'on invoque pour la justifier», rappelle C. Lévi-Strauss8o. L'illusion de lois naturelles de l'information ou de la détermination technique des pratiques en fait partie. Le but des propos tenus sur leur milieu n'est pas vraiment le progrès des connaissances: «Le discours journalistique est un enchevêtrement, au milieu d'énoncés de réalité, de procédés rhétoriques visant à valoriser, et si possible à renforcer, l'autorité et la position sociale du monde journalistique»81. A. Mercier poursuit en estimant que les journalistes sont conduits à «intégrer' dans leurs pratiques des componements qui peuvent entrer en contradiction avec les valeurs
affichées»
82.

Si ces discours autojustificateurs font partie intégrante de la réalité sociale en tant que représentations mentales et croyances d'acteurs (et, pour cette raison, provoquent des «effets de réalité» en orientant les pratiques), ils contribuent néanmoins à propager une vision enchantée et illusoire des structures et du fonctionnement du milieu journalistique. Comme l'affirme D. Ruellan, «cet effon de définition va nécessairement passer par une appropriation du savoir liée à l'activité concernée et sa transformation en un ensemble de théories, de techniques, voire de dogmes, jusqu'à former un édifice idéologique constitué tout à la fois par l'héritage des savoirs et par la nécessité de la délimitation du domaine 16

réservé au groupe professionnel par lui-même»83. Or, au moins deux éléments autorisent malgré tout la démonstration du décalage entre ces dogmes et la réalité:
. . . On aimerait en savoir plus et mieux sur le milieu journalistique et la recherche balbutie encore, mais les acquis déjà engrangés suffisent déjà à conférer une certaine autorité au sociologue; TIexiste une méconnaissance si profonde et si générale sur ce groupe professionnel que le peu que l'on sache déjà permet de prouver la dimension mythique de multiples représentations diffusées; Les journalistes eux-mêmes se contentent de peu concernant leur milieu: ils ne lisent guère, ignorent souvent leurs droits et le droit, n'ont pas de temps pour se former, voient leur milieu à partir de leur seule expérience personnelle (projection)...

Quand P. Veyne écrit que le «mythe et le logos (... ) ne s'opposent pas comme l'erreur et la vérité», il se réfère uniquement aux mythes de l'Antiquité84. Nous ne partageons donc pas totalement la prudence d'E. Neveu: «Dans le réservoir d'oppositions toutes faites auquel se ramène trop souvent la rhétorique académique, l'exposé d'un mythe appelle silencieusement son antithèse: la vérité, le réel. Faut-il donc convoquer pour clore l'analyse un exposé de la "réalité", énoncer avec autorité ce qu'est "vraiment" la société de communication, dépouillée par le regard froid de la sociologie de sa gangue de prénotions et d'illusions? Au risque de décevoir, il faut reconnaître qu'un tel parti pris risque de s'avérer stérile et abusif. n le sera s'il prétend construire une problématique (de la société de communication) sur le renvoi vers les ténèbres de l'ignorance et de l'illusion des représentations sociales dominantes sur cet objet»85. Car les <<ténèbres» existent bel et bien, comme lorsqu'un journaliste de télévision
formateur dans une école de journalisme estime

- sans

être démenti

par son

interlocuteur chargé de couvrir l'actualité de la télévision et responsable d'une émission de décryptage des images - que la déontologie fait partie des critères d'octroi et de retrait de la carte de presse... Le sociologue doit-il demeurer humble à tout prix et respecter les discours d'acteurs jusqu'à ne pas signaler les contrevérités? Certainement pas s'il entend «avancer vers l'intelligibilité de ce que les mythologies sociales rendent obscur», comme le dit E. Neveu lui-même86. De surcroît, nous réfutons par anticipation le terme d' «essai» que certains journalistes sont souvent tentés d'utiliser (parfois à bon escient). Ce label imprécis regroupe des livres d'humeur sur une question sensible mais légers sur le plan intellectuel. On présuppose qu'il s'agit d'une réflexion qui n'engage que son auteur: «Premières productions de celui qui s'essaye dans un genre quelconque», indique le dictionnaire Robert. C'est dire que l'emploi de ce terme pour chroniquer un livre aura d'emblée une signification, même si implicite. Le tiroir «essai» servira à dévaloriser le contenu et à laisser penser qu'il se résume à un point de vue subjectif parmi tant d'autres, qui ne vaut pas plus que le poids social de son auteur, c'est-à-dire pas grand-chose dans le cas présent. Cela pourra également passer par des nomenclatures étonnantes (que l'on retrouve dans les milieux de l'édition, de la librairie et de la bibliothèque), qui classent les travaux de sciences humaines et sociales avec des matières totalement étrangères 17

(Philosophie, droit, ésotérisme, religion)87. Faut-il ne voir dans ces classifications que d'innocentes routines et facilités? Que nenni !

5. Qu'est-ce qu'un mythe?
Mais au fait, qu'est-ce qu'un mythe? Le dictionnaire courant renvoie le curieux à plusieurs définitions. C'est d'abord un «récit fabuleux, souvent d'origine populaire, qui met en scène des êtres incarnant sous une forme symbolique des forces de la nature, des aspects de la condition humaine» (petit Robert). Cette acception semble proche de l'étymologie (récit, fable), mais c'est la seconde définition qui est la plus opératoire pour ce qui nous occupe ici: «Image simplifiée, souvent illusoire, que des groupes humains élaborent ou acceptent au sujet d'un individu ou d'un fait qui joue un rôle déterminant dans leur comportement ou leur appréciation» (petit Robert). On se propose d'en déduire une signification adaptée à la réflexion présente; le mythe professionnel tel que nous l'avons analysé se décline dès lors en trois dimensions majeures:

2. l'adhésion

1. une image simpliste et illusoire

à cette image fausse 3. l'utilité sociale de cette vision
On en déduira concrètement trois postulats qui, au vu des données recueillies, sont validées:
les journalistes français croient vraies des choses fausses; ces cr0..rances erronées sont partagées par tout ou partie du groupe; elles affectent leurs façons de faire et de penser.

J.-M. Charon abonde: «Tel est le point de départ de cette enquête sur une profession d'autant plus mythifiée qu'elle est méconnue»88. La représentation théâtralisée des journalistes dans les films de cinéma ou de télévision nous rapproche bien des fois de la première définition (récit fabuleux, épique)89. n s'agit donc d'explorer ici la «légère discordance»90 qui existe entre la représentation officielle et la réalité des pratiques: «Cette représentation est idéologique, elle constitue des modèles, relativement indépendants de la réalité et nécessairement fondés en celle-ci, qui concourent à construire la légitimité sociale du journalisme, à l'inscrire dans un corps de rôles, plus ou moins effectifs», affirme également D. Ruellan91.P. Veyne a noté que le mythe grec était anonyme: «TIconsistait, non pas à communi~uer ce qu'on avait vu, mais à répéter ce qui "se disait" des dieux et des héros»9; il s'imposait d'autant plus facilement que l'alternative du vrai et du faux n'était pas encore clairement posée, ce qui interviendra avec l'Université et le travail d'enquête93. Face à cela, le chercheur en sciences sociales ne peut évidemment se contenter de les énumérer et de les décrire platement, d'où une redondance et un épaississement, c'est-à-dire un «redoublement de l'idéologie professionnaliste des producteurs de presse», pour reprendre les termes de R. Dulong et L. Quéré94. TI se doit avant tout de montrer en quoi et pourquoi ils sont des mythes, de 18

montrer quels sont les effets de l'adhésion à tel ou tel de ces mythes, ce qui demande un peu d'espace-temps: «La plupart du temps, les discours professionnels, ou les déclarations d'intentions des rédactions ne sont pas confrontés à la pratique quotidienne», note M. Mathien95. Certaines contraintes objectives Qe fort taux de chômage) et subjectives Qa crainte de se retrouver au chômage) pèsent ainsi sur les journalistes et les obligent à se dévouer bien au-delà du droit du travail pour leurs entreprises de presse écrite et audiovisuelle: «Ces derniers sont désormais pratiquement condamnés au contrat à durée déterminée renouvelable (au-delà même des limites légales de renouvellement) qui, paradoxalement, loin de préluder à une embauche définitive, débouche à terme d'autant plus souvent sur le chômage que les entreprises de presse n'ont que l'embarras du choix devant l'afflux de candidats-journalistes, qui se bousculent à leurs portes», analyse A. Accardo96. Un journaliste en témoigne: «En quatre ou cinq ans, j'ai accumulé 29 CDD» Gean-Louis)97. Dans ce contexte de pénurie et de précarité, l'adhésion aux mythes professionnels apparaît comme une manière de faire de nécessité vertu, c'està-dire de trouver des profits symboliques importants afin de compenser les efforts anormaux qu'ils sont souvent contraints de fournir pour rester dans le milieu: «C'est un métier qui demeure très satisfaisant pour moi, plein de diversité et j'ai besoin de ça parce que sinon, je m'ennuie vite» {Bernard)98.En cela, les structures mentales des journalistes peuvent redoubler les structures objectives, comme l'indique D. Murphy99, et il en découle une sorte de «connivence implicite» (dixit A. Accardo)l°O à leur position dominée dans le champ de la presse. Ce n'est donc pas uniquement l' «aptitude, socialement acquise et entretenue, à transfigurer la nécessitéobjective en vertu distinctive» qui est la «clé de la compréhension de tous ces phénomènes de dévotion passionnée à leur travail» chez les journalistes, comme le soutient le même auteur101: «La question du temps de travail des journalistes est une question importante: soumis comme tous les salariés de ce pays à une fragilité professionnelle accrue, les journalistes ont, en plus, le sentiment très vif qu'ils sont des professionnels "différents", et que leur métier a des exigences particulières, et notamment celle qui consiste à "ne pas avoir d'horaires"»102.A. Accardo établit le même constat en évoquant l'importance des sacrifices et de la fierté de participer à une aventure chevaleresque: «Sacrifices qui, à la limite, ne sont pas ressentis cO,mme tels, mais plutôt comme l'ardente obligation de contribuer de son mieux à une grande entreprise ou une noble mission...»103.

6. Des points de vue journalistiques

partiels

De surcroît, le chercheur en sciences sociales bénéficie de plusieurs atouts structurels sur les acteurs étudiés:
.:. le temps pour lire, observer et réfléchir sur le milieu analysé (et non pas du seul point de vue situé et subjectif d'un acteur), qui engendre une vision globale et distanciée de l'objet;

19

la connaissance de la réalité sociale dans sa complexité grâce à des outils conceptuels et des acquis scientifiques accumulés depuis l'émergence des sciences sociales; .:. la maîtrise de la méthodologie d'enquête propre à la sociologie: neutralité axiologique, rupture épistémologique, techniques qualitatives et quantitatives... ; .:. l'intérêt personnel au progrès des connaissances Gugement des pairs, enjeux de carrière), autrement dit une disposition d'esprit paniculière rarissime dans la société; .:. l'absence d'intérêt social impliqué dans l'objet d'étude, ce qui évite le danger de transformer la défense de certains intérêts corporatifs avec la connaissance approfondie. T out cela concourt à expliquer pourquoi le chercheur est mieux placé que les acteurs étudiés pour mettre au jour efficacement leurs mythes professionnels. Et ce de façon presque mécanique, alors qu'il n'est pas nécessairement plus éveillé ou brillant qu'eux... Les journalistes peuvent difficilement échapper, en fait, au contexte où ils se trouvent et où ils cherchent à évoluer au mieux de leurs intérêts sociaux et de leurs inclinations personnelles; «... il est très capable de croire ce qui convient à ses intérêts», affirmait P. Veyne104. On trouve par exemple nombre d'expressions d'un patriotisme d'entreprise10s concurrent de l'identité professionnelle: «Je suis un grand patriote
d'Europe 1» (I. Levai)106.

.:.

TIest vrai aussi qu'il apparaît puéril et peu valorisant d'adhérer à des mythes, à des légendes. Aussi le «discours défensif» et la stratégie de dénégation des journalistes doivent-ils être relativisés et ne pas être pris pour argent comptant: «En l'état actuel des connaissances, il suffit à se poser des questions sur l'exercice de cette profession et, surtout, relativiser tout le discours défensif des professionnels de l'information», estime M. Mathien107.On retrouve ce risque quand la sociologie entend se limiter à la socia-analyse au nom du respect de la parole des enquêtés, c'est-à-dire quand on suppose que les agents sociaux sont capables de faire eux-mêmes leur propre sociologie (L. Boltanski, L. Thévenot, P. Corcuff...)108. n y a pourtant un juste milieu entre les postures «liberticide» Q'acteur vu comme une marionnette manipulée) et «compréhensive» Q'acteur vu comme un sociologue en herbe) que les rivalités ordinaires du champ académique tendent à caricaturer, comme chez C. Lemieux109:«Les intellectuels ont toujours peine à croire aux défenses, c'est-à-dire à la liberté d'esprit des autres, puisqu'ils s'attribuent volontiers le monopole professionnel de la liberté d'esprit », indiquaient P. Bourdieu et J.-C. Passeron110. Néanmoins, d'autres obstacles à l'analyse sociologique existent:
[J

Les mains dans le cambouis, plongés quotidiennement dans leur univers socioprofessionnel et des micro-conflits internes, pressés par la concurrence et la compression au maximum des effectifs, les journalistes ne disposent pas du recul ni le temps suffisant pour cette eXplicitation: «On est plutôt saturé d'écriture, mais c'est de l'écriture rapide. Ce qui nous manque, c'est le recul, la réflexion» (Thierry savoir immédiat des acteurs étudiés et le principe de la non-conscience mêmesll2. à eux-

Bourgeon)Ill. Cela correspond à une leçon de méthode en sociologie: l'illusion du

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(J

Dotés d'un fort capital culturel, grande autorité sociale et sentiment de compétence élevé, les porte-parole croient détenir la vérité de leurs pratiques alors qu'ils développent des représentations qui tiennent leur autorité des fonctions sociales qu'elles remplissent et non de leur pertinence. Autrement dit, ce sont des prénotions au sens de Durkheim, c'est-à-dire des «représentations schématiques et sommaires (...) dont nous nous servons pour les usages courants de la vie»lU:«Nous les sentons nous résister quand nous cherchons à nous en affranchir. Or nous ne pouvons pas ne pas regarder comme réel ce qui s'oppose à nous. Tout contribue donc à nous y faire voir la vraie réalité sociale»114.

Dès lors, deux rapides réflexions épistémologiques s'imposent à propos du statut des discours d'acteurs et de la réfutabilité de l'analyse, sans prétendre épuiser le sujet pour autant. On suivra à cet égard une autre indication d'E. Durkheim: «Car ce qu'il importe de savoir, ce n'est pas la manière dont tel penseur individuellement se représente telle institution, mais la conception qu'en a le groupe; seule, en effet, cette conception est socialement efficace. Or elle ne peut être connue par simple observation intérieure puisqu'elle n'est tout entière en aucun de nous; il faut donc bien trouver quelques signes extérieurs qui la
rendent sensible»115:

.
.

Les discours d'acteurs fournissent à la fois un corpus où puiser des informations sur le milieu, des exemples de lucidité partielle et des illustrations de croyances mythiques, les trois dimensions pouvant être mélangées dans la même phrase. Contre l'accusation de clôture logique (non-réfutabilité), signalons qu'on peut démontrer qu'il ne s'agit pas de mythes professionnels en apportant des éléments qui annulent le décalage signalé, pour peu qu'on s'en donne la peine...

Voici deux extraits d'entretien qui témoignent de l'existence des mythes professionnels: «Est-ce qu'il y a un décalage entre ce que tu imaginais de ce métier quand tu as commencé l'école de journalisme et ce que tu en connais aujourd'hui après quasiment vingt ans de pratique? - Oui, il y a un décalage parce que, d'une part je n'ai plus la même vision de l'information. Avant je voyais ça comme un travail créatif et puis... et maintenant, je le vois plus comme une prestation qui a un caractère quelque part commercial. (...) je n'ai plus la vision un' petit peu idéalisée de l'écriture, de l'homme-de-plume-qui-met-son-nom-à-Ia-fin-de-l'article, ça ne me fait plus vibrer» (Florence)116;«J'avais une vision un peu déformée puisque le journalisme idéal pour moi à cette époque-là, c'était Les Cahiers [du cinéma] et Les Cahiers, c'est quand même... il y a une morale critique... (...) très vite, le journalisme, ça a été quelque chose d'alimentaire parce que j'y ai perdu... comme j'ai perdu beaucoup d'illusions là-dessus, le seul, enfin, un des seuls bénéfices que je pouvais en tirer, c'est de gagner de l'argent« (Pascal)117.

7. Le syndrome du sémiologue
On doit aussi savoir faire le départ entre, d'un côté de faux mythes qui ne seraient que des conceptions avec lesquelles le chercheur n'est simplement pas d'accord, et de l'autre les véritables mythes, c'est-à-dire des croyances dont il est 21

possible de démontrer empiriquement la fausseté. D'où l'importance de présenter nombre d'éléments probants à l'appui de la démonstration. Ainsi, W.A. Skurnik retient uniquement Le Figaro et Libération dans son corpus et parvient à deux conclusions déjà présentes dans ses préjugés: ils se placent en faveur ou contre le gouvernement; ce sont des journaux d'opinion et non d'information118. On a reconnu ici la «mythologie du mythologue» dont parlait R. Barthes119.C'est ce que l'on pourrait désigner comme le complexe du sémiologue (ou du sémioticien): celui-ci interprète les journaux comme un langage codé dont il se propose de mettre en évidence la signification cachée que lui seul a la faculté de connaître. Avec au passage une forte probabilité de dilution pure et simple de la notion de mythe. Traitant du relativisme cognitif qui arase les particularismes disciplinaires (sciences, religion, métaphysique... ), J. Bouveresse note que le danger est qu'il n'y ait «justement, en fin de compte, que des mythes sociaux de différentes sortes...»120. Dans cette tendance à l'indistinction des savoirs et des approches, les journalistes et les philosophes dominants sont souvent en phase et alliés car il s'agit de prospérer sur le doute comme constitutif de toute réflexion. Y. Lavoinne a aussi repéré cette tendance chez les historiens-journalistes, prédisposés à défendre l'identité des méthodes et l'indétermination des frontières: «Le journaliste est l'historien de l'instant» (Albert Camus); «Un rédacteur diplomatique est un historien de l'immédiat» (Paul Nizan); «Le journaliste est moins celui qui travaille dans la hâte que celui qui manipule peu de faits, d'observations, de cas. La différence est moins qualitative que quantitative» crean Lacouture)121.Y. Lavoinne conclut: «Par l'invention d'un lieu médian entre la gestion du présent et celle du passé, le journaliste a acquis une légitimité nouvelle. (... ) Un tel discours journalistique ne procède pas de la seule volonté de promotion d'une catégorie professionnelle; il est recevable parce qu'il consonne avec une évolution intellectuelle, attestée dès la fin des années 1950 par le succès des collections journalistico-historiques [dans l'édition]»122. R. Barthes assumait pleinement les ambiguïtés de cette approche: «La "démystification", pour employer un mot qui commence à s'user, n'est pas une opération olympienne. Je veux dire que je ne puis me prêter à la croyance traditionnelle qui postule un divorce de nature entre l'objectivité du savant et la subjectivité de l'écrivain, comme si l'un était doué d'une "liberté" et l'autre d'une "vocation", propres toutes deux à escamoter ou sublimer les limites réelles de leur situation: je réclame de vivre pleinement la contradiction de mon temps, qui peut faire d'un sarcasme la condition de la vérité«1D.Y. de La Haye a pris quelque distance avec cette perspective, «parfaite illustration de ces "séductions qui faussent les inductions" pour reprendre la formule de Bachelard»12\ Pour lui, le mythe n'est dans cette approche qu'un «mot demi-conceptualisé»125et l'analyse sémiologique des mythes crée d'ailleurs une confusion: «Le mythe de l'ethnologue n'est pas le mythe du sens commun. Le mythe de Brigitte Bardot n'est pas le mythe Hopi»126. Cette tentation exégétique peut s'expliquer entre autres choses par la mise en œuvre inconsciente de schèmes mentaux intériorisés issus d'un parcours marqué par la révérence envers le texte: littérature, linguistique, exégèse biblique,
22

analyse de contenu, droit... R. Barthes entendait ainsi prendre des distances avec la linguistique, science du langage naissante, en mettant en avant la jouissance du texte «contre les indifférences de la science et le puritanisme de l'analyse idéologique»127.Mais cette obsession textuelle commune tend à décontextualiser le corpus de discours. M. Foucault a pourtant montré que la signification d'un texte tend à échapper à son auteur une fois celui-ci placé dans le domaine publicl28.R. Caillois, quant à lui, estime que «l'exégèse des mythes a certainement beaucoup à gagner à prendre ses inspirations dans les renseignements que lui apportent l'histoire et la sociologie et à fonder sur eux ses interprétations»129. J. Bourdon campe avec raison sur cette même position méthodologique: «... la mise en avant trop affirmée du texte et de sa structure, l'oubli des variations sociales qui entourent la production et la réception, ont conduit à des impasses ou à des
spéculations sans issue» 130.
LES LIMITES DE L' ANALYSE STRUCTURALE DES MYTHES

Parler de «mythes» pour désigner les croyances erronées des journalistes présente un risque: celui de construire une mythologie cohérente tout en paraissant la déconstruire. C'est ce vers quoi invitent les travaux de G. Dumézil et C. Lévi-Strauss si on les transpose tels quels: l'analyse structurale des mythes et la recherche des invariants structurels des mythes de multiples peuplades. En ce sens, on postule que la structure des mythes est supposée refléter la structure - universelle et unique - de l'esprit humain. Mais cette approche incite à avaliser les représentations des populations étudiées. A cet égard, R. Girardet fait remarquer: «Entre les données de l'expérience intérieurement vécue et celles de la distanciation critique, l'hiatus subsiste, qu'il est peut-être possible de réduire, qu'il est vain pourtant de rêver de totalement abolir. Le mythe ne peut être compris que s'il est intimement vécu, mais le vivre interdit d'en rendre objectivement compte»,13I.Dans ce cas, on ne s'intéresse plus au lien entre mythe et contexte, mais seulement aux mythes. R. Girardet met justement en garde les spécialistes de l'étude de l'imaginaire mythologique: «Ne faut-il pas considérer comme anti-historique par définition un type de démarche qui tend, explicitement ou implicitement, à réduire à l'intemporalité les faits qu'il se propose d'étudier? Que dire d'une science du passé qui ne s'astreindrait plus à situer prioritairement ses données dans la perspective de la durée, c'est-à-dire de l'évolution et du changement, qui ne s'astreindrait plus d'autre part à les appréhender dans leur spécificité, c'est-à-dire datées et localisées, replacées dans leur contexte chronologique et dans leur environnement géographique et social?»1Jl.J. Bourdon enfonce le clou: «Plus profondément, surtout dans l'univers académique contemporain où la mode est au respect des "discours des acteurs", le chercheur doit s'interroger sur la distance u'il doit maintenir vis-à-vis des théories s ontanées u'il ne cesse de rencontrer»133.

Les «représentations magico-mythiques» (N. Elias) passent parfois par des malentendus, les acteurs impliqués n'attribuant pas obligatoirement la même signification au mythe en question Q'objectivité, par exemple). C'est pourquoi il est souhaitable d'éviter l'emploi du mot «mythologie», qui se réfère à un ensemble de mythes supposés articulés et combinés les uns aux autres de façon logique et cohérente. Pour autant, nous renonçons à reprendre l'expression «mini-mythe» choisie par F. Brune134,qui n'apporte rien sur le plan théorique. 23

Démontrer le caractère illusoire d'une mythologie (ou idéologie) englobante et cohérente reviendrait à lui octroyer au moins la présomption d'exister comme entité. Sous cet angle, la forme «dictionnaire« de l'exposé dans la seconde panie de cet ouvrage n'est pas sans intérêts: approche didactique et absence d'homogénéisation. On irait même jusqu'à inciter le lecteur à laisser de côté la traditionnelle lecture linéaire pour céder à la tentation d'une lecture braconnière et butineuse une fois cette partie introductive ingurgitée. A cause d'un manque de vigilance épistémologique, le sociologue jouerait les rôles qu'on attend de lui: celui de légitimation savante des discours et celui de rationalisation des pratiques des acteurs étudiés. C'est aussi ce qu'estime D. Ruellan: «TI est toujours salutaire de dépasser le palier engluant des discours professionnels autolégitimants qui figent la représentation et contraignent son analyse»13S. . Bourdieu poursuit: «Certaines "analyses" de la télévision ont dû P leur succès auprès des journalistes, surtout les plus sensibles à l'effet d'audimat, au fait qu'elles confèrent une légitimité démocratique à la logique commerciale...»l36. Certains savants spécialisés dans l'étude du milieu journalistique partagent à l'occasion certains mythes et leur procurent en toute bonne foi une certaine crédibilité. Les journalistes ne sont donc pas les seuls à adopter les mythes concernant leur profession, ce qui ne pose pas de problème de méthode particulier et s'explique aisément par... (raisons exclusives ou à combiner selon le cas de figure):

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la transformation de leurs mythes en sens commun, la connaissance insuffisante du champ de la presse écrite et audiovisuelle, la diffusion de modèles et de figures emblématiques simples, la convergence d'intérêts entre savants et journalistes.

En acceptant la délimitation instituée du groupe social étudié et une concentration de son regard sur un segment restreint du réel, le savant risque de participer involontairement à l'épaississement symbolique des mythes. C'est bien ce risque, difficile à éluder, qu'évoque E. Neveu avec lucidité et franchise: «TI nous est arrivé de rassembler les "fragments d'un discours communicationnel", de les associer à des discours plus explicitement centrés sur "la société de communication". Cela a pu aboutir à prêter au mythe plus de célébrants, plus de logique qu'il n'en mobilise à l'état pratique... et par là à associer l'auteur de ces lignes au travail de consolidation d'un mythe qu'il entendait déconstruire»137. Focalisés sur un seul segment du réel, les chercheurs sont en effet parfois tentés d'accompagner et de participer à cette cohésion symbolique. Qui plus est, il est fortement probable que la démonstration du simplisme outrancier de ces mythes professionnels ne suffise nullement à les effacer, notamment parce qu'elle

provoque en retour des réactions journalistiques du genre « mais bien sûr que ce
n'est pas si simple!» qui offrent une occasion supplémentaire au travail de cohésion symbolique du groupe professionnel. De surcroît, les formes d'objectivation sociale du groupe des journalistes ne sont pas arrêtées une fois pour toutes, comme le laisserait croire la vision juridique Ooi Brachard du 29 mars 1935) ou historique (avant/après certaines 24

dates comme 1881 et 1981): «En réalité, les problèmes des journalistes relèvent moins de leur statut juridique que de leurs conditions de travail et de leur rôle dans les entreprises de presse», estime P. Albert138.Ces formes sont l'objet d'un entretien permanent et tout à fait susceptibled'évolutions. fi convient donc de ne pas durcir exagérément la frontière entre le dedans et le dehors, entre l'avant et l'après, comme D. Ruellan y cède parfois139.Parmi celles-ci, l'élaboration et l'imposition d'une certaine représentation sociale du groupe journalistique par les porte-parole autorisés ne peuvent pas être négligées. L. Boltanski a par exemple parlé d'un travail collectif d'«unification symbolique» à propos d'une autre catégorie usitée, celle des cadres140:«Les analyses en apparence les plus "désenchantées" ou les plus "démystificatrices" que les informateurs apportent, en guise d'offrande, les jours de "ras le bol", à cet interlocuteur extérieur et complice (on l'imagine volontiers "critique") qu'est le sociologue, ne vont jamais jusqu'à mettre en question l'existence même de la catégorie, qui leur paraît incontestable même si son contenu demeure pour eux problématique ou mystérieux»141.Dans la réflexion sur le journalisme et les médias, les causes de cette vigilance imparfaite sont diverses:
=> intériorisation des normes du milieu lors d'un séjour prolongé dans la profession, => absence de prédispositions au désenchantement du monde due à une origine sociale familiale élevée (compensable par d'autres apprentissages et expériences), => carrière dépendante des «bonnes» relations avec les représentants de la presse, => capital de relations amicales important dans le milieu de la presse, => souci de «caser» les étudiants dans le milieu, => faible séparation des rôles sociaux.

Le parallèle avec la situation du politiste comme «inclination à l'objectivisme» telle qu'analysée par B. Lacroix fournit quelques indications précieuses, notamment sous l'angle du rapport de familiarité que le chercheur entretient avec son objet et de la faiblesse des effectifs qui oblige à rechercher un public plus vaste142.Tout se passe comme si l'œuvre de vulgarisation devait se contenter d'être superficielle pour être acceptée et acceptable aux yeux du plus grand nombre. On trouve cette tendance dans les approches destinées à initier les enfants et les jeunes scolaires à la presse (dans les manuels ou lors de la Semaine de la Presse à l'Ecole mi-mars, organisée pour fidéliser une clientèle potentielle bien plus que pour vulgariser les savoirs): «Personne à notre connaissance n'a jamais osé rapprocher les préoccupations commerciales des éditeurs de ces hautes considérations si désintéressées sur la mission éducative de la presse et la nécessaire ouverture de l'Ecole à l'information, notamment écrite», estime Y. de
La Haye143.

En ne heurtant pas le sens commun des lecteurs, en entrant en résonance avec lui, voire en le flattant, on s'assure une part étendue du marché (comme lorsque l'on entonne la complainte des journalistes manipulés ou manipulateurs): «Le sens commun est le terreau naturel de la presse, son humus, son champ de prédilection. La communication s'y fait sans effort, clin d'œil, coups de coudes, entre soi» (F. Aubenas et M. Benasayag)l44. Trois autres 25

aspects concourent et incontestables:

à faire de ces mythes professionnels

des évidences incontestées

=> le souhait fréquent du savant de rechercher une reconnaissance auprès des journalistes, ce à quoi il est difficile d'échapper, soit par simple hédonisme, soit en vue de court-circuiter le jugement des pairs. => la présence de journalistes dans le milieu de l'édition (responsables de collections), dès lors placés en état de contrôler une partie de ce qui se publie sur leur groupe professionnel et d'imposer leurs propres critères d'excellence145. => la prégnance de plus en plus grande des impératifs commerciaux sur les mondes de l'édition et de la librairie, qui conduisent à plutôt aller «dans le sens du poil», c'est-àdire dans le sens des représentations dominantes préexistantes: le sens commun.

8. L'utilité sociale des mythes
Les mythes professionnels des journalistes ne sont donc pas des aspects inutiles et contingents dans la définition de leur identité collective, la consolidation de leur prestige social et la défense de leur corporation. ils ne sont pas extérieurs et en marge des formes de leur existence sociale, mais au contraire une partie intégrante. Comme l'indique M. Schudson, «les mythes peuvent euxmêmes devenir une partie de l'appareil institutionnel du journalisme»l46. Ces mythes s'imposent aussi à eux de l'extérieur, comme toute institution, et ils doivent faire avec, tant bien que mal: «Les institutions sont vécues en tant que détentrices d'une réalité propre, une réalité qui affronte l'individu comme un fait extérieur et coercitif», assurent P. Berger et T. Luckmann147. Ces auteurs indiquent aussi: «La connaissance fondamentale de l'ordre institutionnel est une connaissance pré-théorique. Elle est la somme totale de ce que tout le monde sait sur le monde social, un assemblage de maximes, de sagesse proverbiale, de valeurs et de croyances, de mythes, etc... . »148. Les mythes professionnels auxquels adhèrent les journalistes français participent donc pleinement à la construction sociale de leur identité collective et personnelle: «Cette identité recomposée comporte une part essentielle de réalité. Mais elle est aussi faite de dimensions mythiques, c'est-à-dire de représentations exorbitantes des rôles et des qualités du journalisme qui, malgré l'exagération, sont passées au rang de certitudes, de vérités, de visions partagées». P. Bourdieu estime aussi: «La représentation (mentale) que le groupe se fait de lui-même ne peut se perpétuer que dans et par le travail incessant de représentation (théâtrale) par lequel les agents produisent et reproduisent, fût-ce dans et par la fiction, l'apparence au moins de la conformité à la vérité idéale du groupe»149.Dans un contexte de spécialisation croissante des tâches, l'émergence du journalisme comme entité socioprofessionnelle autonome est accompagnée d'un corps de mythes dont les contradictions internes reflètent le flou professionnel. Mais c'est le fait qu'ils soient spécifiques au champ de la presse qui importe. TI n'est guère surprenant que le phénomène de division croissante du travail social aille de pair avec l'élaboration de mythes particuliers à certains secteurs et l'atténuation concomitante des mythes destinés à caractériser une 26

entité spatiale (mondiale, nationale, régionale ou locale), comme à l'époque des panégyriques de cités grecques 150,les mythes étant des sortes de traditions nationales151.n sera peu important que ces représentations illusoires ne soient pas vraies: «... le contenu des discours d'apparat n'était pas davantage senti comme vrai et pas davantage comme faux, mais comme verbal»152,dit P. Veyne, qui poursuit en évoquant «ces conduites verbales où le langage informe moins qu'il ne remplit une fonction»153.Elles ne sont pas imaginaires pour les acteurs sociaux impliqués dans le milieu professionnel en question. C'est dire que ces mythes professionnels contribuent à augmenter sensiblement le degré d'objectivation sociale du champ journalistique, tant et si bien que son autonomie est plus élevée qu'en apparence, ce qui contredit la thèse «hétéronomique», défendue par P. Bourdieu et P. Champagne. Le fait que la logique spécifique soit commerciale n'empêche pas qu'elle existe réellement et qu'elle tend à se substituer à des sanctions internes qui seraient basées sur des critères déontologiques propres. Le «pôle commercial» est donc bien plus qu'une zone circonscrite du champ de la presse, phénomène qui ne date pas de la privatisation de TF1 mais d'un siècle et demi (à savoir l'introduction de la publicité par Emile de Girardin sous l'influence anglo-saxonne). L'existence d'acteurs dominants multipositionnels, qui jouent sur plusieurs tableaux simultanément afin d'échapper aux logiques spécifiques des différents univers et augmenter ainsi leur capital social (dont «BHL» est la figure emblématique), ne doit pas faire oublier que l'autonomie relative de ces univers perdure. Les mythes viennent alors en contrepoint pour rationaliser et/ou dénier la forte prégnance de cette logique commerciale. Les mythes professionnels comblent des lacunes, diminuent l'incertitude sur le monde social et fournissent des points de repères internes valorisants auxquels les journalistes peuvent se raccrocher et se rassurer. N. Elias a indiqué qu' «on relève la tendance à recourir à des systèmes de croyances et à des idéaux sociaux - eux aussi relativement impersonnels, mais plus chargés d'affectivité pour s'orienter au sein de ces phénomènes sociaux peu transparents»lS4. S'inspirant de Bacon, E. Durkheim estimait: «Ce sont des "idola", sortes de fantômes qui nous défigurent le véritable aspect des choses et que nous prenons pourtant pour les choses mêmes»155.Cette situation s'explique par la difficulté d'avoir une vision claire des choses en raison de l'état actuel des connaissances, de l'ignorance des acquis scientifiques et de la complexité sociale à déchiffrer et défricher: «Elles sont [les prénotions] comme un voile qui s'interpose entre les choses et nous et qui nous les masque d'autant mieux qu'on le croit plus transparent», indiquait Durkheiml56. Rien d'étonnant, dès lors, que les problèmes évoqués à propos des médias soient la plupart du temps mal posés sociologiquement parlant et que le chercheur soit souvent contraint de commencer par reconstruire une problématique pertinente (ce que presque personne ne lui demande). Un autre facteur explicatif majeur réside dans la fragilité structurelle du groupe professionnel à cause de l'absence de contreparties exigées des journalistes: patente, diplôme, concours, éthique, numerus clausus...157.Cette situation les oblige à investir intensément dans des représentations idéales susceptibles de 27

compenser ces incertitudes collectives. A cette aune, l'autojustification permanente s'avère indispensable. P. Le Floc'h remarque lui aussi la faiblesse des contreparties exigées par l'Etat à l'égard des entreprises de presse écrite: «En contrepartie des avantages accordés aux entreprises de presse, les devoirs des journaux ne paraissent pas exorbitants», note-t-il en économiste158.La nécessité de forger et de défendre un ensemble de mythes concernant leur profession s'impose d'autant plus qu'ils doivent justifier d'une manière ou d'une autre le traitement de faveur dont ils bénéficient sur le plan normatif (législatif et réglementaire): tarifs postaux et téléphoniques préférentiels, subventions pour les journaux à faibles recettes publicitaires, article 39bis du code général des impôts, clauses de conscience et de cession, etc. En fait, il existe bel et bien une contrepartie, mais elle échappe à un économiste normalement constitué car elle est symbolique. Au principe de cet état des lieux se trouve aussi une conception englobante de «la profession», qui inclut en effet les journalistes comme leurs employeurs, les intérêts matériels et immatériels des uns et des autres étant supposés convergents.
UNE CONTREPARTIE QUI EXISTE BEL ET BIEN La contrepartie n'est donc pas économique, mais rédactionnelle. Elle conduit les représentants de la profession journalistique à se mettre dans la position de solliciteur des «aides de l'Etat», c'est-à-dire aux gouvernants. Le gouvernement Jospin n'a eu ainsi qu'à se féliciter de voir qu'une conférence de presse annonçant une mesure «impopulaire» (baisse des taux des livrets d'épargne), qui intervient après des élections et en plein été (20 juillet 1999), soit évoquée dans le jité du soir d'une chaîne du service public (France 2) en évitant soigneusement de faire parler les opposants à l'antenne et en «illustrant» l'information de manière à abonder dans le sens de la caution de gauche recherchée. On montre alors la présence d'un ministre communiste, celui des transports, et un reportage sur la nécessité d'aider le logement social, justification officielle de la mesure prise, est envoyé. Passer en revue les diverses prises de position aurait eu en effet pour inconvénient de montrer des porteparole de droite d'accord et ceux d'extrême-gauche en désaccord, ces derniers suspectant une volonté de pousser les épargnants à jouer en bourse. De même, un journaliste qui a été accrédité sur le porte-avions nucléaire Charles de Gaulle peut-il sensément insister sur les 500 millions que coûtent les travaux de réparation du navire défini soudainement comme un «prototype» afin d'excuser les ratés Gités du soir de France 2 et France 3 du 28 août 1999)? Dans ce contexte, il serait naïf de voir dans ce traitement «compréhensif» de l'actualité une conséquence mécanique du manque de recul et de réflexion inhérent aux médias audiovisuels en raison de la technologie mise en œuvre (cf. mythe Image/écrit) ou encore aux chaînes de télévision de «service public».

L'élaboration de représentations édulcorées et magnificatrices vient alors opportunément apporter et attribuer un rôle central aux médias (et par ricochet aux journalistes) dans la société française: fonction pédagogique, rôle démocratique, donner la parole... Autant de mythes fort utiles. On est donc très loin de la vision des mythes comme uniquement symptomatiques des sociétés 28

antiques ou archaïques. L'emploi du terme concernant les sociétés occidentales de cette fin de XXe siècle suppose, non pas un «dépaysement» facile à opérer dans l'étude de sociétés éloignées dans le temps et l'espace, mais une «distanciation» plus difficile à mettre en œuvre car elle consiste à rendre étrange ce qui est familier, à s'étonner de choses dont on ne s'étonne pas tellement elles paraissent aller de soi159. e serait également emprunter une voie sans issue que de penser ces C mythes comme irrationnels, incompréhensibles, échappant alors à toute tentative analytique. fi est au contraire envisageable de mettre en évidence cette «logique de l'imaginaire» que R. Girardet appelait de ses vœux: «Au-delà de son ambivalence, au-delà de sa fluidité, il existe pourtant ce que l'on est en droit d'appeler une logique - une certaine forme de logique - du discours mythique. Celui-ci ne relève en effet ni de l'imprévu ni de l'arbitraire»l60. Ces représentations, bien qu'illusoires, concourent au fonctionnement du champ de la presse, notamment sous l'angle du recrutement en attirant beaucoup de jeunes: «Mais moi, l'idée que j'ai de ce métier, c'est beaucoup plus ce qui se faisait autrefois que ce qui se fait maintenant. (...) - Tu as des modèles, des époques, des journaux, des journalistes? - Oui mais... bon, moi je sais pas... mais Kessel par exemple, voilà c'est... Albert Londres, même si aujourd'hui on se rend compte qu'il a quand même beaucoup romancé ce qu'il a écrit» (Hélène) 161. Affirmer que «le journalisme fait l'objet de représentations idéalisées et ennoblissantes auxquelles les prétendants au titre sont hautement sensibles» n'est pas un lieu commun vécu comme tel, comme l'avance G. Abou162.Un regard distancié permet par exemple de voir des journalistes qui «se la jouent», qui «prennent des poses», qui cabotinent, qui jouent un rôle correspondant à l'image mythique qu'ils se font, qui s' «y» croient... Les nombreuses idées fausses sur le journalisme devraient inciter les écoles spécialisées à commencer par informer les étudiants sur quelques réalités de la profession convoitée par les impétrants 163: Le journalisme était pour moi la « concrétisation d'un rêve d'enfant»; «ça avait un côté magique, je lisais à l'époque beaucoup Paris-Match, j'admirais les grands reporters; j'appréciais les événements en tant que tels»l64;«Je pense que nous subissons tous, journalistes que nous sommes, nous subissons le mensonge d'un modèle qu'on a voulu nous inculquer il y a vingt ans. Et ce modèle, c'est le modèle du journaliste libérateur, le journaliste Zorro qui est un modèle très linéaire finalement (...) Si je devais résumer grossièrement, c'est le fantasme du jeune journaliste qui débute» (Norbert)165.Trois obstacles tendent à s'opposer à cette information des entrants:
seul rêve auquel ils se raccrochent, ils n'ont pas toujours envie qu'on les désenchante en leur révélant certaines réalités cachées ainsi que le caractère mythique de certaines de leurs croyances. b) en passe de quitter le plus vite possible le système scolaire, ils sont réticents aux enseignements non pratiques qui proposent une réflexion sérieuse et dure à digérer sur le champ journalistique. c) comme il s'agit de former des futurs praticiens, on rechigne à imposer trop d'enseignements «théoriques» qui mettraient à distance les pratiques et les conceptions indigènes (alors qu'il s'agit de les incorporer). 29 a)

Les difficultés rencontrées en cours de carrière sont relativisées grâce à la «fraîcheur d'âme« (quasi-synonyme d'innocence enfantine): «Rares sont ceux qui ont connu très tôt la fascination pour le journalisme, ont conservé cette fraîcheur d'âme, en dépit des revers de fortune. Rares sont ceux qui avouent être aigris, voire désabusés, après vingt ou trente ans de métier. Non pas comblés, mais lucides sur les défauts du milieu avec toujours cette passion chevillée au corps qui vous fait passer outre aux difficultés momentanées», analyse R. Rieffell66.Joël Crosson, journaliste chargé de l'éducation, témoigne: «Ce qui me plaît, c'est que j'ai toujours des contacts avec les jeunes. Ça c'est chouette. On ne se voit pas vieillir»167.Les mythes professionnels font partie des éléments qui expliquent l'absence de contestation organisée et efficace à l'intérieur du champ de la presse. Grâce aux profits symboliques qu'ils leur procurent, ils permettent aux dominés de se contenter de leur position subalterne et de plus en plus précaire ainsi que d'oublier leurs déceptions, en attendant mieux. Cette construction mythologique du groupe est d'autant plus importante que les manières d'exercer la «profession» varient énormément. Derrière ce terme générique se cachent en effet une multitude de métiers très différents et une grande segmentation de la production (lire C. Sauvage et J.-M. Charon). Les mythes participent donc d'un travail relativement artificiel d'homogénéisation du groupe journalistique. De plus, comme les mythes professionnels leur sont socialement utiles, les journalistes dominants n'ont strictement aucun intérêt à les dévoiler. Ne légitiment-ils pas une domination interne au champ journalistique qui fonctionne à leur profit? Du haut de leur position, ils parviennent aisément à les imposer aux dominés, qui se retrouvent démunis face aux consignes internes aux journaux ainsi légitimées. Au fil du temps, les journalistes dominés finissent d'ailleurs par intérioriser ces normes imposées de l'extérieur au départ, en les acceptant conime allant de soi, comme évidentes. Autrement dit, ils finissent par être convaincus eux-mêmes de la légitimité et de l'efficacité des routines qui en découlent. Elles sont devenues incontestables car faisant partie d'eux-mêmes. Cette incorporation des normes est d'ailleurs une condition sine qua non de leur efficacité car elles agissent inconsciemment sous la forme d'un savoir-faire pratique immédiatement opérationnel.

9. Une idéologie professionnelle déniée
La hauteur des missions assignées par les mythes tend à héroïser chaque journaliste, ce que D. Ruellan confirme: «Une si noble mission [être le guide, le conseiller, voire la conscience de l'opinion], si indispensable au plein exercice de la démocratie, ne pouvait s'épanouir qu'avec des êtres aux qualités exceptionnelles, que le Syndicat [SNJ] porta au mythe, en toutes occasions. Quand un confrère en mission était blessé par la police: "Le Conseil unanime salue en votre exemple le signe du dévouement au devoir professionnel, cette abnégation qui est une des vertus du journaliste et qui souvent poussée jusqu'au sacrifice, fait l'honneur de notre corporation. Telle est la vérité qu'en exposant votre vie vous avez rappelée à la frivolité ou à l'indifférence publique"»168. c. Delporte résume l'idéologie professionnelle qui se constitue alors par le terme de 30

«chevalerie», le journaliste étant censé traquer l'information au service de la vérité et des faibles afin de les informer, mission illustrée par la figure d'Albert Londres 169: «C'est un métier que j'ai voulu faire, mais j'avais pas tellement le mythe du reporter... Je pense à Albert Londres ou à des gens comme ça... J'ai davantage le mythe de l'écrivain, moi» (Agnès)170. Ces mythes professionnels offrent. aux journalistes dominés une compensation symbolique et une aide psychologique précieuses pour réussir à accepter bon gré mal gré les figures imposées de la pratique quotidienne et à ronger leur frein en attendant mieux. D'où un rappon ambigu avec les pratiques routinières qui est «à la fois et contradictoirement d'adhésion et de distance critique» (G. Abou)171.A la question <<y a-t-il un décalage entre les raisons pour lesquelles vous avez choisi ce métier et la réalité que vous vivez?», la Société des Journalistes de France 2 a obtenu 87 oui et 25 non en mars 1997 (encore faudrait-il connaître la véritable signification des «non», ceux-ci pouvant en partie dire que ces journalistes ne se faisaient déjà pas d'illusions au départ)172.Un autre journaliste témoigne: «TIy a pas mal d'illusions qu'on perd. Mais c'est bien aussi de ne pas avoir trop d'illusions. Faut en avoir toujours un petit peu, quand même, parce que sinon...» (Roland)l73. TIs expliquent pour une pan que le/la journaliste frustré-e dans ses aspirations n'exprime pas le «désir pressant ni l'intention déterminée d'en finir avec son mal en abandonnant le journalisme»,
selon A. Accardo174.

Les autres facteurs sont à chercher du côté de la situation identique de l'emploi dans les autres branches ainsi que de l'enfermement professionnel qui se crée progressivement quand on a été formé et qu'on a investi beaucoup (ses meilleures années) dans le même milieu. Le sentiment d'échec en cas d'abandon définitif serait e~core plus insupportable que la situation précaire. Ce à quoi on peut ajouter que l'éventail des possibles professionnels n'est pas infini. Une journaliste précaire que son père aide à boucler les fins de mois en lui donnant mille francs déclare: <<J'auraisvraiment du mal à faire autre chose même si je suis très malheureuse dans ce métier» (Marianne)175. ne autre ajoute: <<J'aimeraisbien U ne pas avoir à l'abandonner. Si je l'abandonne, c'est pour des questions financières» (Agnès)176.En réunissant l'élite et la base sous une bannière commune, les mythes professionnels contribuent donc à...:
a. b. c. transfigurer les contraintes externes en missions plus nobles les unes que les autres, constituer un utile instrument d'objectivation sociale et de cohésion interne du groupe, entretenir les représentations enchantées des entrants malgré la réalité décevante.

Les mythes leur d'être négligeables, voire statut des sources était socioprofessionnel l'était

fournissent donc des récompenses «symboliques» loin primordiales (G. Tuchmann a aussi montré que plus le élevé, plus celui des journalistes dans leur champ aussi). Mais il en est d'autres:

1. orgueil personnel, fierté d'exercer une profession prestigieuse, 2. reconnaissance sociale liée à la revalorisation professionnelle, 3. sentiment d'importance en raison du statut social du groupe, 31

4.

5. 6. 7. 8.

impression d'assister à l'histoire en train de se faire (<<Je uis venu parce que je me s méfie de la presse, et pour ne pas subir l'histoire à distance»)l77, côtoiement des vedettes et des grands hommes (grandissement, fierté), certitude d'avoir une influence sur les choses, les gens et les événements, d'être utiles et bénéfiques: être mieux informé pousserait les citoyens à se mobiliser, légitimité politique et intellectuelle, autorité morale sur autrui, substitut du rôle des «clercs» (religieux et laïcs), rythme de vie décalé des gens importants...: «Je me souviens de ces moments d'angoisse et de griserie. Savoir que ces notes griffonnées à la hâte sur une banquette au bout du monde seraient lues quelques heures plus tard par les députés dans les couloirs de l'Assemblée, leur fourniraient matière à interpeller les ministres de la République, quelle ivresse !» (D. Schneidermann)178.

L'observation rapide du milieu de la presse peut donner à tort l'impression qu'il s'agit là d'un agrégat informe d'individus sans liens sociaux: «C'est un métier où la règle est "chacun pour soi"»; «C'est une famille où les gens se tirent dessus»; «TI y a des chapelles. Les gens ne défendent pas les mêmes intérêts«; «J'appartiens à une équipe, à un journal, pas à une corporation«; «Ce sont les non-journalistes qui nous renvoient souvent l'image d'un groupe homogène, une étiquette qui nous est servie souvent»; «fi n'y a pas d'homogénéité; au contraire, c'est le panier de crabes, constamment» (anonymes) 179; trouvais ça très gonflé parce qu'en plus prédominait dans ce «Je journal une sorte d'"esprit famille" qui finalement n'était que du chantage affectif» (Pascal)180. a fraternisation tactique (<<cherconfrère») et le tutoiement L entre journalistes placés à des échelons hiérarchiques différents (paternalisme fréquent) servent aussi à gérer par anticipation des conflits potentiels. Un autre journaliste est moins négatif: «C'est une grande famille. C'est chouette. On dit que c'est une jungle. Mais la jungle est dans la tête de celui qui veut manger les
autres» (anonyme) 181.

10. Les contradictions

des journalistes

TI n'est donc pas si étonnant que les propos des journalistes précaires associent frustration et engouement dans la même phrase: «C'est un métier de chien, mais que j'aime»; «Quelle galère, mais c'est exaltant» (anonyme) 182. n E effet, dans un premier temps, le vécu professionnel est présenté comme privilégié: «Parmi les privilèges reconnus: une certaine autonomie ou liberté pour gérer son temps comme on l'entend; une possibilité d'enrichissement personnel grâce, notamment, aux contacts et aux rencontres avec des personnalités de tous horizons; le plaisir des voyages et de la découverte; l'impression d'être un témoin situé aux premières loges de l'Histoire en train de se faire» (anonyme)183;«Nous allons moins au cinéma par envie de voir un film que pour jouir de la gratuité. Petit privilège. il est doux de passer à l'as pendant que les autres payent - comme il est doux de se balader pendant que les autres travaillent» (D. Tillinac) 18-4. L'aspect illusoire de cette vision apparaît dès que l'on se penche sur les inconvénients: «La passion l'emporte sur la déception et permet de surmonter, voire d'oublier, les zones d'ombre: le stress, les horaires décalés, la vie familiale 32

perturbée, la mauvaise image de marque de la profession», écrit R. Rieffe1185. On l'entrevoit avec ces témoignages: «C'est un métier extraordinaire et frustrant, dans la réalité et dans l'imaginaire... très déstructurant mentalement. Totalement incompatible avec une vie de famille»; «On ne sait plus trop comment se situer dans la vie. C'est une étiquette qui vous suit 24h sur 24» (anonyme)186;«Dans un univers où l'on jongle avec les horaires, où les reportages débordent largement sur l'emploi du temps prévu, et où les week-ends sont parfois compromis par l'irruption de l'actualité, il est quasiment impossible de mener une vie de famille normale» a.-M. Chardon et o. Samain)187. Comment, dans ces conditions, ne pas comprendre que la plupart des journalistes soient attirés par une vision idéalisée de leur milieu, voire intéressés à diffuser une représentation édulcorée de leur univers social? Surtout que ce genre de lamentations (parfois justifiées tant certains employeurs conditionnent leurs journalistes de façon à ce qu'ils soient disponibles 24h./24, justement) leur sert aussi à se grandir, à attester de leur condition sociale extraordinaire. Comment peuvent-ils admettre qu'une partie des représentations concernant leur métier s'avèrent mythiques à l'examen alors que les plus dominants d'entre eux se targuent de connaître «suffisamment» la société et que tous ont le sentiment d'exercer un métier «pas comme les autres»? Les luttes symboliques et sociales entre les représentations positive et négative les impliquent individuellement pour promouvoir une image valorisante, une représentation positive: «Elle est trop décriée, très injustement considérée. Moi, je défendrai toujours la boutique. Je pense qu'elle sert beaucoup de refouloir et de défouloir aux gens. Le journaliste est le produit d'une société donnée. On ne peut pas l'abstraire du contexte dont il est issu» (anonyme) 188. Certifier que les médias reflètent la société ou le public (qui «a les médias qu'il mérite») vient à point nommé pour interdire toute analyse des pratiques effectives au sein d'un champ social relativement autonome en dédouanant les journalistes de toute responsabilité, rejetée sur le «système médiatique», bouc-émissaire chargé de tous les maux. Autre exemple, les journalistes interrogés par l'Institut Français de Presse (IFP) se plaignent d'être sous-payés, ce qui rentre en phase avec l'idéologie du désintéressement missionnaire et sacrificiel: «Pour le boulot qu'on fait, on est un peu sous-payés. Ce n'est pas une profession où on gagne beaucoup d'argent«; «On ne gagne pas sa vie compte tenu de l'énergie qu'on investit. Je ne parle même pas de savoir-faire«189.Le petit problème, c'est que le niveau réel des salaires dément cette impression subjective, ce qui est aussi un indice de la relative déformation quant à la réalité de l'échelle des rémunérations. Les conclusions de R. Rieffel sont à cet égard sans appel: «Cette opinion majoritaire, lorsqu'on la confronte aux résultats de l'enquête statistique, semble à tout le moins exagérée. Rappelons que, pour la fin de l'année 1990, le salaire brut moyen se situe à 15900F, le salaire médian à 14300F, et que le salaire le plus fréquent (restriction importante) est de 13000F. De tels revenus assimilent les journalistes à certains cadres supérieurs et sont loin de les reléguer au bas de l'échelle sociale»l90. Cette opinion surprenante néglige à la fois les conditions de travail des autres catégories sociales et l'abattement fiscal supplémentaire de 30% dont ont 33

bénéficié les journalistes jusqu'en 1999: «Comment expliquer, dès lors, cet écart entre les représentations et la réalité?», se demande R. Rieffel. Ce à quoi il est répondu que les journalistes fréquentent les cercles dominants et estiment que les chargés de communication employés dans les entreprises privées sont mieux payés. On pense à trois ensembles de cas de rédacteurs dominés:

. .

le premier regroupe les pigistes professionnels involontaires qui, souvent, supportent leur exploitation grâce au sentiment d'appartenir à un groupe valorisé et

à leurs espoirs de carrière (bientôt 20% du total des effectifsofficiellement, alors que
tous ne sont pas comptabilisés)191; le second réunit les pigistes amateurs de la presse écrite locale Qes correspondants), plus nombreux que tous les détenteurs de la carte (35000> 30000), qui sont très fiers, dans leur commune, quartier ou canton rural, d'être les seuls représentants de «La Presse» ; le troisième concerne tous les stagiaires des écoles de journalisme ou des filières info-com qui cherchent à entrer dans la profession; la plupart de ces stages ne sont pas rémunérés et rarement associés à un véritable apprentissage; les employeurs disposent d'un volumineux volant de main d'œuvre bénévole qu'ils peuvent réassortir sans difficulté.

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On imagine le fort attachement aux mythes de ces catégories d'acteurs. A. Accardo estime également que, «s'agissant des journalistes précaires, tout se passe comme si (...) l'enchantement était capable de résister aux démentis cruels infligés par les faitS»192. compare cette situation à celle des adeptes des sectes qui doivent n faire face à une dissonance cognitive (quand une prophétie eschatologique ou millénariste s'avère non fondée) et parle des «phénomènes de résistance affective qui conduisent les croyants à une dénégation systématique de tous les faits objectifs qui viennent contredire la croyance»19J.Au vu des raisons très fortes de croire, la mise au jour d'un hiatus entre vision et faits ne suffit donc pas pour faire effondrer les mythes: «Le mythe partage avec la magie explorée par Mauss un enracinement dans la croyance si fort que des expériences contraires à ses promesses n'invalident pas pour autant la participation à la croyance», rappelle E.
Neveu 194.

Ces éléments ne permettent pas de conclure que les journalistes précaires sont «foncièrement contents» de leur sort195,hypothèse d'A. Accardo plutôt infirmée par les témoignages recueillis d',une part, et qui n'est possible qu'à la condition d'oublier l'utilité sociale des mythes professionnels d'autre part. Les journalistes peuvent donc à la fois être mécontents et vouloir continuer le journalisme, le ressort essentiel se trouvant dans la difficulté d'abandonner les illusions à l'origine de la vocation: «C'est la première fois de ma carrière, enfin de ma courte carrière, que je me rends compte que je n'aime pas ce que je fais» {Evelyne)196; Je n'aime pas ce milieu [des stars] et ça me fait chier de mettre, en « exergue des mecs bourrés de fric, dont on parle partout...» (Evelyne)197.

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1'1. La délimitation

de la perspective adoptée

Qu'il s'agisse du mythe de la presse dans le scandale du Watergate, celui de la «crise» de la presse, ou bien celui de la distinction entre faits et commentaire, il y a à chaque fois des intérêts en jeu pour qu'on y adhère sans sens critique excessif. Les journalistes critiques sur leur milieu (surtout des jeunes, fortement diplômés, position dominée), même s'ils ne partagent pas tous les mythes de leur profession, adoptent néanmoins une partie d'entre eux. En critiquant la grande sédentarité qui règne dans leur milieu malgré le mythe du grand reporter, par exemple.
LA PRISE DE POSITION DE SERGE HALDAI DANS LES LUTTES INTERNES

La dénonciation de certains de ces mythes à l'intérieur du champ de la presse peut faire partie, pour certains journalistes, d'une stratégie de subversion symbolique de leur univers socioprofessionnel (<<transformer la position» selon P. Bourdieu) 198 afin d'essayer de modifier les normes qui le régissent et qu'elles correspondent in fine de façon plus adéquate à leurs prédispositions et préférences. S. Halimi, journaliste dominé mais au fort capital culturel, diplômé d'économie aux Etats-unis, chargé de cours d'économie (et non de journalisme) à l'Université, est prédisposé socialement et mentalement à fustiger ses confrères dominants, qui cumulent de forts capitaux économiques, relationnels et sociaux. D'où l'emploi d'expressions ad hoc destinées à dénoncer moralement les dominants dans son pamphlet: «actuels mandarins de la communication»l99, «barons du journalisme»2°O, «demi-quarteron de professionnels multicartes»20I, «cardinaux de la pensée unique»202,«oligarchie dont on ne doit rien attendre»203.Cela n'en fait donc pas un «irrécusable travail», selon l'expression d'A. Accardo204,et on peut regretter que cela s'effectue sous l'emblème de l' «état le plus avancé de la recherche» alors qu'il n'en est rien (absence de mise à distance du rapport à l'objet et de références aux travaux antérieurs). Ce que confirme G. Noiriel: «Mais il s'agit là d'un problème interne au journalisme, que l'auteur traite avec les ressources propres du journalisme. Il ne s'agit nullement d'une étude scientifique sur le sujet»205. Très parisien, son regard oublie par exemple les journalistes régionaux qui collaborent à plusieurs médias, tel Antoine Gannac, exerçant en Corse et qui publie sous divers pseudonymes dans Le Figaro et le Journal du dimanchi06.

P. Bourdieu, éditeur de S. Halimi, a tout à fait raison de dire qu' «une

part

du discours à prétention savante sur la télévision n'est que l'enregistrement de ce que les gens de télévision disent à propos de la télévision»207. On ne manquera pas non plus de s'interroger sur le fait que, dès que l'on parle des médias et des journalistes, une grande partie des précautions de méthode habituellement en vigueur dans les sciences sociales, comme l'administration de la preuve, tendent à s'évanouir. C. Lemieux suggère qu'on pourrait appliquer les mêmes principes de méthode énoncés à propos des «massmédiologues» en 1963 par P. Bourdieu et J.-C. Passeron208 aux écrits du premier dans les années 1990209. En plaçant le débat, non sur le plan de la réflexion mais sur celui de l'action hic et nunc, les analyses du champ journalistique par P. Bourdieu ne présentent pas toutes les garanties auxquelles il nous avait habitué avec bonheur (même si l'on y trouve d'excellents passages,

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comme la description de J.-M. Cavada dans son émission). Chacun ayant une opinion en tant que consommateur plus ou moins assidu des journaux, il pense que son avis impressionniste a automatiquement valeur de vérité scientifique. Dans cette optique, il est normal de faire agir et d'anthropomorphiser «la télévision». L. Pinto avait pounant noté l'imponance de «refuser de prendre l'objet comme il demande à être pris: à la légère»210. u moins cinq éléments A expliquent cet état des lieux:
la consommation populaire massive des médias historiquement assez récente (150 ans), réellement permise par l'imposition de la langue française partout sur le territoire national grâce à la scolarisation obligatoire (50 ans)211; b) le caractère récent des études de presse en France (années 1950 avec l'approche morphologique de J. Kayser et le travail des historiens, infiniment précieux mais essentiellement descriptif); c) les formes ambiguës d' objectivation sociale du groupe professionnel des journalistes: absence de formation obligatoire, place secondaire des règles éthiques, position de repli professionnel synonyme de déclassement, flou sémantique... d) l'éclectisme et la jeunesse des sciences de l'information et de la communication, partagées entre plusieurs pôles (techniciste, sociologique, sémiologique) qui ne favorisent ni sa reconnaissance en tant que discipline scientifique ni l'accumulation
des acquis212;

a)

e)

la réputation de «saltimbanques pas très sérieux» des journalistes dans le milieu académique, ce qui dévalorise et empêche l'étude rigoureuse du milieu journalistique, perçu comme peu digne d'une investigation scientifique classique.

Mais tous les journalistes n'adhèrent pas à tous les mythes professionnels identifiés et des désaccords parfois virulents se font jour sur la manière dont le journalisme doit s'exercer: «Des confrères, pétris d'une déontologie mythique, interrogeaient les hommes politiques en disant: "Nous, les journalistes, pensons que"; des confrères intervenaient ainsi devant les hommes politiques! Je croyais parfois rêver! Goseph Macé-Scaron)213. e plus, P. Leroux a mis en évidence deux D types de légitimité professionnelle dans le champ de la presse à travers l'étude de l'attribution des «Sept d'or»; on voit s'opposer la légitimité de l'audience (le bon journaliste est celui qui atteint un taux d'audience élevé, qui est «populaire») et la légitimité des pairs Qe bon journaliste est celui qui respecte les règles de l'art)214.

12. Le rôle des mythes dans l'autonomie

du champ

Les journalistes qui y adhèrent ne le font donc pas avec le même degré de conviction, comme l'illustre le mythe de l'objectivité. Les mythes exposés ici sont donc spécifiques à une seule profession, excepté un (<<Société de communication»). Malgré leur faible cohérence et coalescence, ils participent à l'autonomie relative du champ de la presse. Les expliciter présente l'insigne avantage d'aider au travail de déconstruction d'une partie des mécanismes d'objectivation sociale et de domination interne de ce groupe professionnel. Dans ce texte, nous laisserons de côté à la fois les idées reçues qui constituent le sens commun savant215 les mythes que les journalistes construisent à propos du reste et 36

de la réalité socialè16. P. Veyne n'estimait-il pas que, «en son genre, elle [l'histoire antique] était aussi achevée, comme moyen de faire foi, que notre journalisme, auquel elle ressemble beaucoup»217?TIajoute: «Un historien antique ne "met pas de notes en bas de pages". Qu'il fasse des recherches originales ou travaille de seconde main, il veut être cru sur parole»218. Dans cette optique, insérer ce genre de choses apparaît comme une faute de goût impardonnable...: «en mettant des notes de bas de page, en donnant ses preuves comme font les juristes, il a indiscrètement cherché à forcer le consensus de la postérité sur son ouvrage»219.P. Veyne suggère donc une analogie féconde par-delà les siècles: «Aussi bien n'est-ce pas sur son respect des sources que l'on juge un journaliste, mais par critique interne, ou encore sur quelque point de détail où l'on aura surpris par hasard en flagrant délit d'erreur ou de partialité. Les lignes étonnantes d'Etienne Pasquier n'auraient plus rien d'étonnant si elles étaient appliquées à l'un de nos reporters, et l'on pourrait s'amuser à développer l'analogie entre les historiens anciens et la déontologie ou la méthodologie du métier de journaliste. Chez nous, un reporter n'ajouterait rien à sa crédibilité s'il précisait inutilement l'identité de ses informateurs; nous jugeons de sa crédibilité sur critères internes: il nous suffit de le lire pour savoir s'il est intelligent, impartial, précis, possédant une solide culture générale»220. TI n'y a pas lieu de s'étonner, dès lors, de l'absence fréquente d'explications des faits sociaux, bien que cela rentre en contradiction flagrante avec la règle d'écriture des articles censée gouverner la pratique de tout journaliste, à savoir la règle de Quintilien: qui, fait quoi, où, quand,. comment, pourquoi, et dans quel but? (quis, quid, ubi, quibus auxiliis, cur, quomodo, quando?) Les Anglo-saxons ont quant à eux la règle des cinq W: who, when, where, why, whom? Rares sont par exemple les indications concernant les intérêts personnels qui guident les acteurs de l'actualité (pourquoi?). On distinguera aussi les mythes professionnels des «marronniers», terme du lexique Gargan) journalistique qui désigne un reportage qui se répète tous les ans à date fixe de façon à peu près identique malgré sa faible teneur informative (vœux, commémoraisons, vœux, rentrée, arbres de Noël, vendanges, divers saints patrons...), ou encore des mythes utilisés par les stratèges en «communication politique»221.On tentera de mettre au jour une série de réflexes très employés mais jamais interrogés et vérifiés. Par exemple, il convient de prendre de la distance vis-à-vis des croyances automatiques et lieux communs journalistiques selon lesquels...
.. . les choses sont simples et on peut/doit les dire simplement; le journaliste doit s'effacer derrière ses sources car tous les points de vue sont dans la nature, déjà formulés par les porte-parole autorisés; «pour faire un bon journal, encore faut-il que l'information ait du talent» (poncif des responsables de l'information de TF1 et de France2)ill; «on n'est pas obligé d'être long pour être bon» (dixit Daniel Bilalian, s'essayant à gérer une intervention de quatre hommes politiques dans un temps limité)m; «il faut être simple pour notre public» (philippe Harrouard)224; il faut «raconter une histoire« (en focalisant le regard sur un individu}m; 37

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