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Les Normands en Italie

De
589 pages

Vers l’an 850, régnait au pays des Danois un roi appelé Ragner Lothbrok, c’est-à-dire Ragner aux braies velues. Ragner Lothbrok était, suivant les sagas, fils du roi danois Sigurd Rink. Il épousa en premières noces Thora, fille de Herraudus, iarl de Gothie, et en secondes, Aslaug, qui avait eu pour père Sigurd Fahnericida et Brynhilda pour mère. Sans compter les filles, Ragner eut de Thora deux fils Agnars et Eirick, et de Aslaug, Ifvar le désossé, Hvitsœrk, Sigurd au serpent dans l’œil, et Bjœrn Jernside, c’est-à-dire l’ours à la côte de fer.

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Odéen Jean Marie Delarc

Les Normands en Italie

Depuis les premières invasions jusqu'à l'avènement de S. Grégoire VII

AVANT-PROPOS

Raconter l’histoire si mouvementée et si intéressante des Normands en Italie et, pour cela, compulser non pas seulement les chroniqueurs, les poëtes de l’époque, mais aussi les chartes, les divers documents encore inédits et conservés dans les archives de France et d’Italie, tel est le but de ce travail.

Deux raisons ont décidé l’auteur à étudier ce sujet et à publier le résultat de ses recherches. La première, c’est qu’à notre époque, si riche cependant en œuvres historiques, aucune monographie complète n’a été consacrée aux Normands en Italie. Les Normands qui, sous la conduite, de Guillaume, duc de Normandie, ont conquis l’Angleterre au XIe siècle, ont été, sur ce point, mieux partagés que leurs compatriotes émigrés en Italie ; en France un merveilleux coloriste, Augustin Thierry, en Angleterre tout un groupe d’historiens exacts et consciencieux, surtout sir F. Palgrave et E. Freeman, ont raconté leurs exploits et rajeuni leur vieille gloire.1

Sur les Normands en Italie, au contraire, il n’a été publié en notre siècle, abstraction faite de quelques brochures, que des études incomplètes ; en 1830, Gauttier d’Arc donnait le premier volume d’une histoire des conquêtes des Normands en Italie, en Sicile et en Grèce ;2 ce travail n’a pas été continué ; écrit, du reste, à une époque ou beaucoup de documents de premier ordre, qui depuis ont vu le jour, n’étaient pas encore connus, visant à ce convenu poëtique qu’affectionnaient les historiens de la Restauration et qui n’a presque toujours rien à faire avec la réalité des faits, le livre de M. d’Arc est aujourd’hui sans intérêt et sans valeur. Un napolitain, de Blasiis a publié dans ces dernières années trois volumes intitulés ; La Insurrezione Pugliese et la conquista Normanna ;3 comme l’indique le titre de l’ouvrage, M. de Blasiis se préoccupe du côté italien de l’époque qu’il étudie plus que du côté normand ; son livre témoigne d’études sérieuses, mais est quelque peu diffus, et parfois inexact pour l’indication des sources. L’histoire de la Sicile sous la domination des Normands4 par le baron de Bazancourt n’embrasse qu’une partie de l’histoire des Normands en Italie et n’a rien de cette précision que cherchait cependant M. de Bazancourt, si nous en croyons sa préface. Enfin trois savants d’outre-Rhin ont donné sur des points particuliers de l’histoire des Normands d’Italie, des mémoires étudiés et fort utiles. F. Hirsch a soumis à un examen critique les données fournies par Aimé du Mont Cassin ;5 Swartz a étudié les expéditions de Robert Guiscard à Durazzo et sur les côtes d’Albanie6 et Taffel a analysé les rapports des Comnène et des Normands.7

Si, au XIX siècle, aucun travail d’ensemble sur l’histoire des Normands en Italie n’a vu le jour, en revanche quantité de documents originaux racontant cette histoire, projetant sur elle une vive lumière, ont été depuis cinquante ans donnés au public. Les Monumenta Germaniœ Historica de Pertz se sont enrichis d’une savante édition critique de Guillaume de Pouille, le poëte de l’épopée normande,8 et d’une édition de la chronique si importante du Mont Cassin par le cardinal Leo de’Marsi9 Si le texte original d’Aimé du Mont-Cassin est perdu, du moins il nous en reste une vieille traduction française que Champollion Figeae a publiée.10 A l’exemple de Naples et de Palerme, plusieurs villes de l’Italie méridionale ont fait imprimer les chartes de leurs archives remontant à l’époque normande.11 Dans sa Bibliotheca Arabo Sicula, M. Amari a colligé tous les textes arabes concernant l’histoire de la Sicile12 et un autre Sicilien, Cusa, a publié les chartes arabes et grecques de sa patrie.13 En explorant les archives du Vatican et de l’Europe, Jaffé, Watterich ont comme renouvelé l’étude des rapports des Normands avec le Saint-Siège14, et enfin la Bibliothecca grœca medii œvi que publie M. Sathas est pour l’histoire normanno-byzantine une mine de renseignements aussi intéressants que nouveaux.12

J’ai essayé de réunir ces données éparses, d’en former une synthèse historique et en réalisant ce projet, j’ai, pardessus tout, cherché à être vrai et exact. Plus j’ai étudié cette belle histoire des Normands en Italie, plus j’ai regretté qu’elle n’ait pas été traitée par un maître dans l’art d’écrire l’histoire. Il faudrait la plume de Châteaubriand ou celle de Michelet pour raconter comme elle le mérite la vie de ces fils de Tancrède, qui ont accompli des prodiges comparables aux exploits fantastiques des chevaliers de la Table ronde. S’il a suffi à Augustin Thierry du cadre restreint des démélés entre le roi d’Angleterre et Saint Thomas Becket pour écrire des pages qui comptent parmi les meilleures de la littérature française, que n’aurait-il pas fait s’il avait eu, à raconter les grandes luttes de St Grégoire VII et des Normands contre l’empereur de Germanie !

L’histoire des Normands en Italie comprend deux parties distinctes ; la première ne traite que d’une invasion, celle que firent en 859-862 sur les rivages de la Macra, à Luna et à Pise, les Normands venus des pays scandinaves et ayant séjourné pendant quelques années dans le Nord de la France. Cette invasion la seule que les Normands païens aient faite en Italie, fut impétueuse et passagère comme celle d’un torrent débordé ; elle ne laissa d’autres traces que quelques ruines et le souvenir d’une sinistre aventure.3

Un siècle et demi plus tard, vers 1016, les Normands reparurent en Italie, mais bien des changements s’étaient opérés dans ces descendants des farouches Scandinaves du IXe siècle, dans ces fils de pirates. Ayant, au commencement du Xe siècle, conquis, sous la conduite de Rollon, une partie de la Neustrie française, ils s’y étaient établis, échangeant sans regret leur ancienne patrie, la terre des baies, des lacs et des frimats pour les verdoyantes vallées du nord-ouest de la France. Dans cette nouvelle Normandie, où ils oublièrent, en peu de temps, leur langue et leur religion, le vieux norois et les Dieux Scandinaves, ils devinrent chrétiens et parlèrent français et ce fut sous l’humble vêtement de pèlerins qu’ils se montrèrent d’abord aux italiens du XIe siècle. Mais cet habit dissimulait des hommes de guerre d’une bravoure magnifique, d’une finesse devenue proverbiale, des hommes appres au gain, ne connaissant aucun obstacle et bien peu de préjugés quand il s’agissait de leurs intérêts, et les Italiens apprirent à leurs dépens qu’il n’était pas facile de les déloger quand ils avaient mis le pied dans un pays.

Cinquante ans après leur entrée en Italie, en 1073, lorsque Grégoire VII monta sur le trône pontifical, ils avaient fondé dans le sud de la péninsule un état de premier ordre, et de Rome à Palerme, du Latium en Sicile, leur autorité était déjà reconnue presque sans conteste ; mais que de labeurs, que de victoires, quelle indomptable ténacité dans la bonne comme dans la mauvaise fortune pour arriver à ce résultat !

Venus dans une contrée dont ils ignoraient la configuration, le climat, la langue et les usages, ils avaient tour à tour vaincu les Lombards, seigneurs du pays avant leur arrivée, obligé les populations à accepter leur domination, expulsé les Grecs possesseurs des provinces du sud-est et les Sarrasins, depuis des siècles maîtres de la Sicile. Enfin la papauté elle-même, après avoir essayé à plusieurs reprises de débarrasser l’Italie de ces infatigables batailleurs, recherchait maintenant leur alliance, presque leur protection et, avec leur concours, allait engager une lutte formidable contre l’omnipotence des empereurs de Germanie.

Si le public veut bien faire un accueil favorable à cette étude sur les origines de la puissance des Normands en Italie, mon intention serait de dire plus tard quel usage ils ont fait de cette puissance, de les suivre dans leurs expéditions à Rome où, comme alliés de Grégoire VII, ils ont laissé de leur passage une trace sinistre et ineffaçable, à Durazzo, en Albanie, à Malte, en Grèce, en Afrique. La dernière partie de ce travail sera naturellement consacrée à étudier le gouvernement de cette glorieuse dynastie des rois Normands des deux Siciles. Jamais le sud de l’Italie, surtout la Sicile, n’a connu d’époque plus prospère et d’années plus glorieuses que lorsque les Tancrède régnaient à Palerme. Alors s’épanouit une civilisation d’autant plus intéressante à analyser que les éléments qui la composaient semblent au premier abord plus disparates, plus rebelles à toute combinaison. Devant la postérité ; l’honneur des Tancrède n’est pas seulement d’avoir été de vaillants hommes d’arme, d’heureux conquérants, c’est surtout d’avoir sagement gouverné et pacifié une société mélangée de Chrétiens et de Sarrasins, de Grecs et de Latins. Cette société a laissé d’elle-même une fidèle empreinte dans ces splendides églises de Palerme et de Cefalu, où l’on voit l’architecture musulmane au service de la pensée chrétienne, et les grandes mosaïques byzantines développer leurs harmonieuses théories sur des monuments dont les lignes sévères sont comme la signature d’un architecte normand

CHAPITRE PREMIER

(859-862)

Vers l’an 850, régnait au pays des Danois un roi appelé Ragner Lothbrok, c’est-à-dire Ragner aux braies velues. Ragner Lothbrok était, suivant les sagas, fils du roi danois Sigurd Rink. Il épousa en premières noces Thora, fille de Herraudus, iarl de Gothie, et en secondes, Aslaug, qui avait eu pour père Sigurd Fahnericida et Brynhilda pour mère1. Sans compter les filles, Ragner eut de Thora deux fils Agnars et Eirick, et de Aslaug, Ifvar le désossé, Hvitsœrk, Sigurd au serpent dans l’œil, et Bjœrn Jernside, c’est-à-dire l’ours à la côte de fer. Le surnom de côte de fer avait été donné à Bjœrn, parce que, dit Guillaume de Jumièges, sa mère lui ayant fait boire des filtres énergiques, avait rendu son corps invulnérable, si bien que Bjœrn pouvait se battre hardiment contre toute espèce d’ennemis sans recevoir de blessure.2

A l’époque de Ragner Lothbrok, la jeunesse de la Norvége, du Danemark et de la Suède, née dans un pays qui, même lorsque la récolte est bonne, a grand peine à nourrir ses habitants, éprise du goût des aventures d’autant plus que bien des Normands s’étaient, durant les années précédentes, enrichis en courant le monde, émigrait par bandes et organisait des expéditions, tantôt vers l’Orient, tantôt vers l’Occident. La principale cause de ces émigrations était dans l’aspiration naturelle de peuples à peu près nomades vers des contrées plus riches et un climat plus doux3.

Pour expliquer ces invasions si considérables et si multiples des peuples scandinaves dans toute l’Europe au IXe siècle, quelques chroniqueurs ont allégué que la polygamie existant dans ces contrées encore païennes, avait dû y faire surgir un énorme surcroît de population ; mais l’argument n’est guère convaincant ; l’expérience a prouvé qu’au lieu de procurer l’épanouissement d’une race, la polygamie lui fait descendre graduellement la pente de la ruine et de la stérilité4. On a aussi parlé de lois scandinaves obligeant tous les enfants mâles, à l’exception de l’aîné, à aller chercher fortune hors des limites de la patrie. La législation en vigueur dans le nord de l’Europe avant sa conversion au christianisme a laissé trop peu de vestiges pour que l’on puisse répondre sur ce point d’une façon catégorique, mais les sagas prouvent que si une prescription aussi draconnienne a réellement existé, elle n’a pas été appliquée partout et toujours au IXe. siècle5.

Quoi qu’il en soit, les enfants de Ragner Lothbrok, Bjœrn Jernside en particulier, imitant l’exemple que leur père leur avait donné, s’expatrièrent de bonne heure, et cherchèrent dans le métier de pirates et d’écumeurs de mer, à acquérir du butin et de la gloire6.

Mais Ragner Lothbrok, ayant égard à la jeunesse et à l’inexpérience de Bjœrn Jernside, ne voulut pas le laisser partir sans placer auprès de lui un protecteur et un conseiller. Il confia cette mission à un danois nommé Hasting qui, à une grande bravoure, joignait une scélératesse consommée7.

L’époque du départ ayant été fixée, Hasting envoya de tous côtés des messagers convoquer les jeunes gens qui voudraient se joindre à eux et faire partie de l’expédition, et, lorsque tout fut prêt, la flotte appareillée, les armes en bon état, Hasting, Bjœrn côte de fer et leurs compagnons s’embarquèrent, après avoir offert à leur dieu Thur des sacrifices humains8

Ils abordèrent en 851 dans un port du Vermandois, et à peine débarqués, commencèrent à courir le pays et à chercher du butin. Pendant huit ans, jusqu’en 859, Bjœrn Jernside, Hasting et leurs compagnons parcoururent les vallées de la Somme, de la Seine et de l’Escaut, se conduisant comme les autres pirates normands, c’est-à-dire se montrant impitoyables contre ceux qui essayaient de leur résister, tuant souvent pour le plaisir de tuer, et ne respectant ni les femmes ni les enfants, ni les clercs ni les moines. Les maisons brûlées, les moissons détruites, les couvents saccagés et démolis, lee églises mises au pillage telles étaient les traces de leur passage ; ils poussaient le mépris et la dérision des choses saintes jusqu’à s’affubler des ornements des églises pour parodier les cérémonies du culte9

Au lieu de défendre les populations terrifiées et décimées par les Normands, les petits fils de Charlemagne intriguaient les uns contre les autres et se disputaient les provinces de l’héritage du grand empereur, sauf à les laisser ensuite à la merci des barbares. Parfois cependant, quelques-uns de ces princes, rappelés au sentiment du devoir par les cris d’angoisse qui s’élevaient de toutes parts, se décidaient à aller combattre les pirates ; ou bien c’étaient des comtes, des marquis gouverneurs de provinces, qui se mettaient à la tête de la résistance, et, dans plus d’une rencontre, le succès couronna ces tentatives trop isolées, trop peu nombreuses. Ce fut un de ces échecs que Bjœrn éprouva pendant qu’il ravageait le nord de la France. Un fragment de chronique du monastère de Saint-Wandrille au diocèse de Rouen, raconte qu’en 855 Bjœrn avait uni ses troupes à celles d’un autre chef normand nommé Sydroc ; les deux bandits, après avoir ruiné et dépeuplé les pays de la basse Seine, s’avancèrent jusque dans le Perche, Mais là Charles-le-Chauve les attaqua et les défit complètement. Sydroc, vaincu, renonça à la lutte l’année suivante, ou du moins gagna d’autres pays ; quand à Bjœrn, trop affaibli pour tenir la campagne, il se réfugia et se fortifia, probablement dans une île de la Seine ; Charles-le-Chauve, vint l’y assiéger en 859, et, sans l’entremise de quelques Français, traîtres à leur pays, sous prétexte qu’ils étaient ennemis politiques de Charles-le-Chauve, le fils de Ragner Lothbrok tombait au pouvoir du vainqueur. Il n’échappa du reste à cette humiliation qu’en promettant de faire sa soumission au roi Charles, et sans doute aussi de quitter la France. Ainsi que le rapportent les annales de Saint-Bertin, Bjœrn se rendit en effet à la villa de Verberie sur les bords de l’Oise, jura fidélité à Charles-le-Chauve, et aussitôt après, sur les conseils de. Hasting, qui rêvait de s’emparer de Rome et d’y faire couronner son jeune pupille, Bjœrn regagna la mer, équipa une flotte considérable, réunit de nombreux compagnons, et, en 859, fit voile pour le golfe de Gascogne et les côtes d’Espagne10.

Leur voyage fut d’autant plus long qu’ils continuèrent, chemin faisant, leur vie de pirates et de bandits, débarquant sur les côtes ou remontant le cours des rivières et des fleuves, et dès que l’occasion leur paraissait propice, attaquant les populations terrifiées par ces apparitions subites et n’ayant pas le temps de se mettre sur la défensive. Aussi les annales de l’Espagne soit chrétienne11, soit musulmane, n’ont pas manqué de mentionner cette nouvelle invasion normande, et elles le font avec une remarquable précision chronologique. Ainsi la chronique d’Albelda porte : « Du temps d’Ordonio, fils de Ranemir (850-866), les Normands firent une nouvelle invasion sur les côtes de la Galice et furent repoussés par le comte Pierre.12 » De même Sébastien de Salamanque écrit : « A cette époque (sous le roi Ordonio), les pirates normands reparurent sur nos rivages, puis ils allèrent en Espagne13 et ravagèrent toutes les côtes par le fer et le feu. Ayant traversé la mer, ils s’emparèrent de Nachor, ville de Mauritanie, et y massacrèrent une multitude de Chaldéens. Ils envahirent également les îles de Majorque, de Fermentella et de Minorque et y firent de nombreuses victimes. Enfin, après une expédition en Grèce, ils regagnèrent leur patrie dont ils avaient été absents pendant trois ans14. » Sébastien de Salamanque se trompe en supposant que les Normands sont allés en Grèce, mais il est tout à fait d’accord avec les Annales de Saint-Bertin en disant que la seconde invasion Normande dans le midi de l’Europe a duré trois ans.

Les historiens arabes fournissent sur l’expédition des Normands des détails qui ne se trouvent pas dans les deux chroniques chrétiennes, et en outre indiquent l’année précise pendant laquelle les pirates du Nord se sont montrés dans l’Espagne musulmane ; ainsi nous lisons dans Ibn-Adâri : « En l’année 245 (8 avril 859-27 mars 860) les Madjous15 se montrèrent de nouveau, et cette fois avec 62 navires, sur les côtes de l’Ouest ; mais ils les trouvèrent bien gardées, car des vaisseaux musulmans étaient en croisière depuis les frontières du côté de la France jusqu’à celles du côté de la Galice dans l’extrême Ouest. Deux de leurs navires devancèrent alors les autres, mais poursuivis par les vaisseaux qui gardaient la côte, ils furent capturés dans un port de la province de Béja. On y trouva de l’or, de l’argent, des prisonniers, des munitions. Les autres navires des Madjous s’avancèrent en suivant la côte, et parvinrent à l’embouchure du fleuve de Séville. Alors l’émir (Mohammed) donna à l’armée l’ordre de se mettre en marche et fit proclamer partout qu’on eût à se ranger sous les drapeaux du hâdjb Isâ-ibn-Hasan. Quittant l’embouchure du fleuve de Séville, les Madjous allèrent à Algéziras, dont ils s’emparèrent, et où ils brûlèrent la grande mosquée. Puis ils passèrent en Afrique, et dépouillèrent les possesseurs de ce pays. Cela fait, ils retournèrent vers l’Espagne, et ayant débarqué sur la côte de Todmir, s’avancèrent jusqu’à la forteresse d’Orihuéla. Puis ils allèrent en France où ils passèrent l’hiver. Ils y firent un grand nombre de prisonniers, s’emparèrent de beaucoup d’argent, et se rendirent maîtres d’une ville où ils s’établirent et qui aujourd’hui encore porte leur nom. Ensuite ils retournèrent vers la côte d’Espagne, mais ils avaient déjà perdu plus de 40 de leurs vaisseaux, et quand ils eurent engagé un combat avec la flotte de l’émir Mohammed, sur la côte de Sidona, ils en perdirent encore deux chargés de grandes richesses. Leurs autres navires continuèrent leur route »16

Nowairî, moins exact que Ibn-Adhârî, attribue à la seconde invasion normande quelques faits qui ont eu lieu lors de la première. « Dans l’année 245, dit-il, les Madjous vinrent attaquer l’Espagne dans leurs navires. Ils arrivèrent dans la province de Séville, et s’étant emparés de sa capitale, ils y brûlèrent la grande mosquée (ceci eut lieu lors de l’expédition normande de 844). Puis ils passèrent en Afrique, après quoi ils retournèrent en Espagne, et les troupes de Todmir ayant pris la fuite, ils se rendirent maîtres de la forteresse d’Orihuéla. Ils s’avancèrent ensuite jusqu’aux frontières de la France, et faisant des incursions dans ce pays, obtinrent beaucoup de butin et de prisonniers. Pendant leur retour, ils rencontrèrent la flotte de l’émir Mohammed, et ayant engagé un combat avec elle, ils perdirent quatre de leurs vaisseaux, dont deux furent brûlés ; ce qui se trouvait dans les deux autres tomba entre les mains des Musulmans. Alors les Madjous commencèrent à combattre avec fureur, de sorte qu’un grand nombre de Musulmans moururent martyrs. Les Madjous allèrent jusqu’à Pampelune, et firent prisonnier le Franc Garcia, seigneur de cette ville. Celui-ci se racheta moyennant quatre-vingt-dix mille dinars17 »

Il est inutile de citer Ibn-Khaldoun qui s’est contenté de reproduire Nowairî ; mais un géographe africain, Beccî fournit de plus amples renseignements au sujet de la descente des Normands sur le rivage du nord de l’Afrique : « En l’an 244, écrit Becrî (858-859), les Madjous, que Dieu les maudisse ! envahirent la ville de Nokour et la mirent au pillage. Ils emmenèrent en captivité tous les habitants qui n’avaient pas cherché leur salut dans la fuite. Au nombre des prisonniers se trouvèrent Amma-t-er Rahman, la servante de Dieu le miséricordieux, fille de Ouakef, fils d’El-Motacem-ibn-Salet, et sa sœur Khanâoula ; mais elles furent rachetées par l’iman Mohamedibn-Abd-er-Rahman (5e souverain oméïade d’Espagne). Pendant huit jours, la ville de Nokour resta au pouvoir des Madjous18. »

En un autre endroit, Becrî revient sur l’expédition des Normands en Afrique et écrit : « La seconde fois qu’ils débarquèrent au port d’Asîla, leur flotte venait d’être chassée des parages de l’Andalousie par un fort coup de vent. Plusieurs de leurs navires, sombrèrent à l’entrée occidentale du port, au lieu qui s’appelle encore Bab-el-Madjous, la porte des païens. Les habitants du pays s’empressèrent alors de bâtir un Ribat sur l’emplacement d’Asîla, et d’y installer une garnison qui devait se renouveler régulièrement au moyen de volontaires fournis par toutes les villes du voisinage19. »

Ibn-Adârî et Nowairî disent l’un et l’autre qu’après cette descente sur les côtes de la Mauritanie, les Normands se montrèrent sur les côtes orientales de l’Espagne et puis vinrent en France, et qu’ils y séjournèrent pendant quelque temps ; les Annales de Saint-Bertin, d’accord avec ces témoignages, rapportent aussi qu’en 859 et 860, les bandes normandes ayant traversé les colonnes d’Hercule, occupèrent assez longtemps l’île de la Camargue à l’embouchure du Rhône20. Le delta de la Camargue, formé par deux branches du Rhône, qui se divise avant de se déverser dans la mer, était pour les pirates une excellente position ; ils le comprirent, et après avoir brûlé dans les environs quelques villes et quelques monastères, y établirent leur quartier général. Là, protégés contre toute surprise, contre toute attaque, ils pouvaient à leur gré remonter avec leurs légers bateaux le cours du fleuve, ou préparer de nouvelles excursions vers les côtes de l’Espagne ou vers celles de l’Italie. Ils ne se tinrent guère tranquilles en effet, et les mêmes Annales de Saint-Bertin nous apprennent que les villes et les villages des rives du Rhône furent, jusqu’à et y compris Valence, pillés et saccagés par eux21. Selon toute probabilité, ce fut aussi pendant le séjour dans le delta de la Camargue, que Hasting organisa l’expédition qui, dans sa pensée, devait lui livrer Rome, et lui permettre d’y faire couronner empereur son royal pupille Bjœrn côte de fer.

« Les Normands, raconte Dudon de Saint-Quentin, s’étant réunis pour combiner quelque nouvelle expédition Hasting, le plus scélérat des hommes, prit la parole et dit : « Le vent que nous avons désiré commence à se lever, il nous rendra la route facile. Si l’entreprise ne vous déplaît pas, allons à Rome, et soumettons-la à notre joug de même que nous avons soumis la France22. » Ce projet fut approuvé par tous les pirates qui, ayant levé les voiles, s’éloignèrent des rivages de France. Après avoir navigué en pleine mer et après diverses incursions sur les côtes qu’ils eurent à longer, les Normands, désirant arriver inopinément jusqu’à Rome, jusqu’à cette superbe reine des nations, rallièrent leur flotte en face de la ville de Lunx, qui est appelée Luna23. A la vue de tant de navires, les chefs de la cité furent effrayés, et garnirent les remparts d’un grand nombre de soldats. Hasting comprit dès le début qu’il ne pourrait emporter la place de vive force, et ce blasphémateur imagina alors une ruse de la dernière perfidie. Il dépêcha au comte et à l’évêque de Luna un messager qui, ayant été admis en leur présence, leur tint le discours suivant inspiré par Hasting : « Hasting, duc des Daces24, et ses compagnons exilés comme lui de leur patrie, vous présentent leurs devoirs. Vous n’ignorez pas qu’ayant été, de par une loi, obligés de quitter notre pays25, nous avons erré à travers les mers jusqu’au moment où nous avons pu aborder le royaume de la nation franque. Nous avons envahi ce royaume, que les Dieux nous accordaient, et, après de nombreux combats entre les Francs et nous, tout le pays a dû se soumettre à l’autorité de notre chef26. La conquête terminée, notre pensée. a été de retourner dans notre patrie ; mais les vents nous ont été contraires, et la tempête nous a, malgré nous, jetés sur vos rivages. Nous ne voulons ni nous emparer de cette ville par les armes, ni piller votre contrée pour rapporter ensuite vos dépouilles sur nos navires. De tels projets ne sauraient convenir à des gens comme nous, exténués par les périls que nous venons de traverser. Montrez-vous pacifiques à notre égard, nous vous le demandons, et permettez-nous d’acheter ce qui nous est nécescessaire. Notre chef est malade, il est perclus de douleurs, aussi désirerait-il se faire chrétien et être baptisé par vous, et, s’il vient à mourir de cette maladie, son intention serait qu’avec le consentement de votre piété et de votre miséricorde, il fût enterré dans votre ville. » L’évêque et le comte entendant ces paroles répondirent au messager : « qu’une paix inviolable existe entre vous et nous ; nous y consentons ; en outre, nous baptiserons votre chef. Achetez ce que vous voudrez, nous n’y mettrons pas d’obstacle. » Revenu auprès de Hasting, le messager lui rapporta les fallacieuses paroles qu’il avait dites ainsi que les réponses qui y avaient été faites, et la paix ayant été conclue de cette manière, les païens et les chrétiens s’abordèrent aussitôt soit pour vendre soit pour acheter.