Les nouveaux cahiers pour la folie 7

Les nouveaux cahiers pour la folie 7

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Livres
112 pages

Description

Les Nouveaux Cahiers pour la folie poursuivent leur navigation avec un septième numéro : Radophonie. Dans une période où tout concourt à faire taire les voix de la folie, et jusque dans les milieux psychiatriques, ils publient des contributions de personnes impliquées dans les différents bords de la folie et, pour certaines, interpellées par leur lecture des précédents numéros.

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Date de parution 15 février 2017
Nombre de visites sur la page 5
EAN13 9782354275594
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Dessin de Christiana Azarès

 

Les Nouveaux Cahiers pour la folie ont fonction de passerelle. Ils font circuler des textes et des images provenant de diverses personnes impliquées dans les différents bords de la folie.

 

Ils ne sont l’émanation d’aucune institution
Ils visent simplement à recueillir dans leur polyphonie des “voix” qui se rapportent à la folie et qui sont résolues à ne pas se taire

 

DIRECTRICE DE LA PUBLICATION : Patricia Janody
COMITÉ DE RÉDACTION : Stéphanie Béghain, Marie-Paule Chardon, Isabelle Châtelet, Vincent Clavurier, Olivier Derousseau, Jean-Baptiste Gournay, Marion Hull, HumaPsy, Angélica María Franco Laverde, Clara Lemosof, José Malaver, Sylvain Maubrun, Patrick Navaï, Alexandra de Séguin, Simone Wiener.
GRAPHISME : Thomas Gabison

D’après des gravures de Hassan T.

Éditorial

— Eh toi, là-bas, tu ne peux pas naviguer comme ça où tu veux… Il y a des règles, d’énormes quantités de règles en cas de tempête. C’est pour ton bien que je veux temporiser.

— Mais c’est déjà la tempête l’ami, et pourtant, tu vois, la nave va

— Je ne faisais que répéter ce que l’on m’a dit au début.

— Alors, tu pourrais peut-être radoter avec moi ?

— Ce n’est pas la même chose ?

— Ça n’est peut-être pas le même fil en tous les cas. Sur mon embarcation, il y a des fils qui se font, que l’on fait, et ça se fait.

— Je ne te suis pas l’ami…

— C’est ce que je te propose, viens radeauter sans me suivre, pas de coude à coude, ici on parle en langue, c’est ainsi que ça pulse avec le radeau. Méduse en est témoin.

— Tu ne me prendrais pas pour un écrivain toi ? Tu me prends surtout au dépourvu.

— Ça dépend, tu peux faire ton rat-d’auteur à ta guise. D’ailleurs, si tu pouvais me trouver un truc chouette, un rythme à toi, genre pas d’attention au quand dira-t-on.

— Allez, je me lance ! Je dirais plutôt que je fais de l’écrit vain et finalement, ça me va bien.

— Alors voilà ! C’est que tu as déjà mis un pied sur ton radeau.

— Et si je ne l’ai pas marin ? C’est risqué ton affaire !

— Libre à toi de l’avoir bot, nickelé ou dans l’plat. C’est justement parce que c’est risqué que chacun trouve son radeau pour rester debout.

— Chacun sa ponctuation alors, l’important serait qu’elle se marque à en croire ta lecture.

— C’est toi qui le dit. Et tu verras, lire à plusieurs c’est génial. De toute façon, ce rat-d’eau c’est ce qui peut rester quand le bateau a coulé.

— Je sens les vents venir, mistral et compagnie. Et si je tentais de radeauter aussi puisqu’à chacun son cap ?

— Oui, la gîte de ses propres vents, et avec certaines passerelles quelquefois. J’ai entendu unes radophonie du côté des Nouveaux Cahiers pour la folie

 

Caroline Z

Le libraire

Claire avait une infinité de petits rituels qui l’obligeaient à vivre.

Le lundi, par exemple, elle se rendait chez le libraire pour acheter un “poche” et un magazine.

La lecture qu’elle pratiquait jusqu’au vice lui donnait l’illusion de garder son intelligence. En effet son inavouable maladie l’avait empêchée de travailler et elle avait beaucoup de mal à savoir ce dont elle était capable. Mais comme selon elle, l’intelligence surpassait toutes les qualités, elle voulait caresser la sensation d’en être pourvue. Lire jusqu’à l’écœurement lui donnait l’illusion de fourmiller d’idées, tant elle cherchait dans ses livres ardemment des points d’ancrage entre l’auteur et elle. Elle se donnait un territoire de vie intérieure, mais avait des difficultés à communiquer sa passion. Car malgré cette orgie de mots au milieu desquels elle vivait, elle était maladroite à faire de belles phrases. Puis elle avait à peine d’autre vie que la vie des livres. Or, pour communiquer, pour s’assembler avec les autres, il fallait un peu leur ressembler, se familiariser avec ces mille petits détails de la vie quotidienne qui font les conversations de tout et de rien. La vie de tous les jours ne la passionnait guère : “La vraie vie est ailleurs”, avait proclamé Victor Hugo. Elle en avait fait sa devise.

Le lundi donc, elle prenait avec son compagnon le chemin de la librairie (enfin bien grand mot pour une maison de presse qui avait un petit stock de poches et un autre des dernières publications, celles dont les auteurs faisaient le tour de toutes les télévisions et qui étaient à la mode et qu’en somme le libraire était sûr d’écouler).

Dans un angle près de l’entrée, on sentait aussi l’âcre odeur de la papeterie ; des cahiers Clairefontaine aux couvertures pastel s’entassaient sur un petit rayon beige, ainsi que du papier Canson aux grammages divers.

Claire prenait souvent un cahier Clairefontaine, le flairait, l’observait sur toutes ses coutures ; l’encre fanée des lignes, les grands carreaux qui rendaient, du moins le pensait-elle, l’écriture plus élégante.

Ce rituel-là était celui de l’écrivain raté. Commencer une histoire sur un cahier aussi avenant faisait augurer d’une adéquation du rythme, d’un enchantement du mot, enfin on pouvait aisément se leurrer sur son talent sur un aussi beau cahier.

Comme si la magie du support faisait tout.

On a découvert que les enfants défavorisés aimaient entamer plusieurs cahiers neufs au lieu de continuer sur le même, comme si à chaque fois ils recommençaient une autre histoire, une autre vie, cette fois ils allaient bien faire.

La magie illusoire des cahiers neufs, elle connaissait.

Le libraire, robuste Méditerranéen moustachu, s’affairait dans sa réserve un peu en retrait au fond du magasin.

Claire commença de regarder les couvertures des magazines pour voir quels articles y étaient traités. Elle ne s’intéressait pas aux potins mais elle cherchait un mode d’emploi pour sa vie. Les aléas du couple, l’amour ou le devoir, tous ces titres racoleurs avaient des chances de l’attirer.

Elle savait bien qu’on ne trouvait jamais rien de très novateur dans cette psychologie à deux sous, mais pourtant elle tombait à chaque fois dans le piège. Des recettes si faciles, à sa portée, c’était plutôt tentant.

Elle en entrouvrait un puis se dirigeait vers le rayon des livres de poche où elle cherchait des auteurs contemporains reconnus. Parfois elle s’aventurait sur un titre d’un auteur plus obscur et c’était une bonne surprise. Comme L’Ombre du vent de Zafón ou L’Hibiscus rouge où un auteur racontait sa jeunesse africaine.

Son compagnon cherchait les bandes dessinées, un accident à la tête avait endommagé sa faculté de lire longtemps.

Elle s’attardait dans le couloir exigu au milieu des livres de poche dont les tranches serrées les unes contre les autres ressemblaient à des touches de clavier animées de mots.

Elle choisit un livre, un gros livre de poche : Le Dictionnaire égoïste de la littérature de Charles Dantzig. Son compagnon se gondolait en regardant les bandes dessinées, il était tout plié de rire. Il avait le rire nerveux et facile. Ils formaient un couple étrange et le libraire plutôt conventionnel, que la norme rassurait comme tous les honnêtes commerçants, se moquait gentiment d’eux.

Elle s’approcha du comptoir pour payer son livre, quand le libraire lui dit avec un petit sourire qu’il lui offrait un livre de poche : Sauve-moi de Guillaume Musso. Ce geste surprit Claire car il n’était pas dans les habitudes du bonhomme. Surtout que pouvait-il bien signifier ?

Elle sortit de la librairie rouge et tremblotante, chamboulée, l’esprit retourné par ce geste incongru.

Elle rentra à la maison et tous ses petits rituels quotidiens en furent affectés. Elle était torturée. Elle se mit à lire le livre le plus rapidement possible. C’était un bouquin facile, une sorte d’histoire d’amour un peu fantastique. Elle n’aimait pas trop ces sujets simples où aucune réflexion sur la nature humaine n’apparaissait, où la poésie était quasi absente, où l’on courait à chaque page à l’action et au rebondissement, mais elle saluait toujours l’imagination.

Elle traîna jusqu’au soir pour terminer le livre et sa nuit fut agitée.

Ainsi le libraire lui avait-il offert ce livre célébrant l’amour.

Avait-il voulu lui envoyer un message ? L’aimait-il en secret ?

Elle revoyait ce Méditerranéen plus dans ses âges que son compagnon. Elle avait des complicités avec lui car elle avait également travaillé, lorsqu’elle le pouvait encore, dans une librairie. Ils parlaient ensemble des distributions, de la corvée du retour des livres invendus.

Est-ce que cette entente avait rendu le libraire amoureux ?

Elle se tournait et se retournait dans son lit.

Non, elle n’avait pas besoin d’un amour, sa vie était réglée, elle n’avait rien à offrir.

“Sauve-moi”, elle ne le pourrait pas.

Quand même, elle se sentait fière en constatant qu’elle plaisait encore. Avec ses cheveux grisonnants et ses dents mal soignées ça paraissait imprévisible.

Qu’avait-elle besoin de cet amour ?

Oui, mais voilà ! L’amour trouble toujours, même quand on ne se sent pas la force de le partager.

Comment allait-elle retourner dans cette librairie, garder sa spontanéité ?

L’atmosphère serait lourde, elle rougirait, serait mal à l’aise.

Changer de librairie elle n’osait pas. Mais tout de même cette “déclaration” l’animait.

Sa petite vie tranquille devenait un peu fougueuse.

Elle se sentait torturée mais vivante.

Elle s’enfonçait dans cette nuit mystérieuse, l’esprit retourné.

Après avoir très peu dormi, elle se réveilla, avala son café et reprit le livre donné qui était sur l’étagère de la bibliothèque, elle caressait la couverture.

Quelque chose d’indicible se passait, se dit-elle en rougissant, avec lequel elle ne pouvait faire face.

Elle caressa l’autre couverture, celle du dos, et aperçut au bas du cartonnage un filet de notation écrit tout petit, elle le lut : “Ce livre vous est offert gratuitement par votre libraire”, notation de la maison d’édition.

Ainsi, c’était un simple cadeau qui n’avait rien coûté au bonhomme.

Son aventure s’achevait là, tout était dit.

Pas de message, pas de secret.

Un simple geste de sympathie comme il y en avait des milliers.

Elle sourit, soulagée et déçue.

Martine

Extraits de Trait d’union(1951-1952-1953)
Journal interne de l’hôpital de Saint-Alban-en Lozère paru de 1950 à 19821.

NOTRE NOUVELLE CANTINE

Tout d’abord, en rentrant, nous avons l’impression que l’on a réalisé là un petit musée alors qu’il aurait fallu y aménager une boutique et une boutique de buvette, épicerie, mercerie ; buvette, la cantine sert à boire ; épicerie, elle vend des biscuits, des bonbons, des conserves. Mercerie, elle vend des cravates, papiers à lettres, crayons etc.

Et d’abord, les radiateurs sont très mal placés. On pouvait les disposer de manière à ce qu’ils soient beaucoup moins encombrants. Tout l’appareillage électrique aurait dû être placé sur la façade intérieure du mur, côté sud.

Une question se posait aux installateurs. Que doit contenir cette pièce ? Réponse : la Cantine, la Bibliothèque, la Cabine de Cinéma. Pour la Cabine, rien à dire ; on ne pouvait pas la placer plus convenablement. Mais par contre les comptoirs de la Cantine occupent en surface trois mètres carrés de trop et cet excès de volume accaparé en surface par la Cantine, elle pouvait l’obtenir facilement en hauteur car cette étendue débordante des comptoirs de la Cantine va gêner considérablement le bon fonctionnement de la Bibliothèque qui doit être située dans cette pièce. De plus, le comptoir-buvette devrait être placé le premier à droite en rentrant et le comptoir-épicerie devrait lui faire suite. Il est bien regrettable qu’un bistrot professionnel ne se soit pas trouvé présent parmi les personnes appelées à décider de l’aménagement de cette pièce car son point de vue aurait certainement prévalu. D’autre part, la porte établissant la Cantine et la Salle est trop basse ; il fallait lui donner cinquante centimètres de plus en hauteur.

Val. (8 sept 1953)

ÉCHOS-CLUB

— Enfin ! La section économique Paul Balvet a trouvé son local et la voilà déménagée, notre Cantine. On ne marque pas de critique à ce sujet. Les uns auraient voulu le style vieille boutique de l’an mille ; d’autres préconisaient telle ou telle installation évidemment, là où il y a trente-six commandements. Bref ! C’est bien joli comme cela et ma foi ! Pas tant de serrures, mais tout simplement des volets comme aux fenêtres qui assureront sécurité de la section ; du reste ne devrait-on pas écrire en lettres d’or sur tous les lieux où il y a des choses précieuses “les mesures de défense sont une incitation au vol”.

Souhaitons le prompt passage de la Bibliothèque dans l’alcôve qui lui est réservée et la scène dans son nouveau local ; ainsi nous aurons une belle salle de spectacle et de jeux où la vie sociale sous ses multiples formes pourra librement s’organiser.

Un Monsieur de Mende va nous offrir par l’intermédiaire de Mr Gau., et gratuitement, un ballon de football d’occasion en très bon état. Merci.

Mr Pierre Berru. nous a offert un bon écran de cinéma. S’il ne sert pas actuellement, gageons qu’un jour pour des projections fixes, il aura son utilité.

8 septembre

— Date anniversaire de la fondation du Club dans sa structure actuelle. Sans doute il fut précédé d’une œuvre démocratique tendant à servir de tremplin pour le retour à la vie normale. Il a eu ses hauts et ses bas, tombé à zéro, le voilà aux cimes prenant une structure nouvelle. L’avenir dira ce qu’il en est de tout cela. Quoique inquiets nous projetons une petite fête anniversaire dont vous devez connaître le programme puisqu’affiché dans les quartiers… et voulons croire malgré tout à des lendemains qui chantent.