Les oiseaux du vent, les gens du vent
202 pages
Français

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Description

Les oiseaux frégates, encore mystérieux, sont très vénérés à Nauru, comme dans de nombreuses îles du Pacifique, car ils appartiennent au monde surnaturel. Ils créent le lien entre le monde visible et le monde invisible. C'est par eux que l'on communique avec les esprits. Cette admiration extraordinaire portée aux frégates par les Polynésiens vient d'une ressemblance entre eux. Comme eux, ils aiment les défis, le risque et la liberté…

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 septembre 2012
Nombre de lectures 6
EAN13 9782296500853
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Les oiseaux du vent,
les gens du vent
Solange Petit-Skinner


Les oiseaux du vent,
les gens du vent

Les oiseaux frégates et les Polynésiens
Du même auteur

Les Américains de Paris , Mouton, Paris, 1975
Americans in Paris , Aldine, Chicago, 1977
Pêcheurs de Nauru , Nlles Editions Latines, Paris, 1979
The Nauruans , McDuff Press, San Francisco, 1981
Protocol Fidjien, McDuff Press, San Francisco, 1985
Adolescents in Fidji, McDuff Press, San Francisco, 1994
Les Iles du Pacifique , Cooks, Samoa, Salomons, Carolines, Marshalls, Mariannes, Nauru, Larousse Paris, 1980
La sexualité. Histoire des Mœurs , Gallimard, 1983
Odeur et Amour dans le Pacifique , Eurasie-Sentir, L’Harmattan, Paris, 2004
Sexuality in Nauru, in Sexual Snakes , Tahiti, 2008
En France rurale , Presses Universitaires Rennes, 2010


© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-99084-5
EAN : 9782296990845

Fabrication numérique : Actissia Services, 2012

à mom ami Dowow

Chapitre Un Jeu de Frégates Compétition des Esprits
Pour l’enfant amoureux de cartes et d’estampes
L’univers est égal à son vaste appétit
Que le monde est grand à la clarté des lampes
Aux yeux du souvenir que le monde est petit
Baudelaire
Il existe à Nauru un jeu étrange qui est une compétition pour la capture d’oiseaux-frégates. Cette compétition est bien un jeu mais la participation continuelle des esprits et du monde invisible lui donne une toute autre dimension. La place toute particulière qu’occupent ces oiseaux dans cette société apparaît ici de façon immediate avec une étonnante limpidité.

Les Océaniens, dans leur ensemble, qui ont une aptitude peu commune à dédramatiser les situations les plus catastrophiques, qui manient l’ironie avec un enthousiasme rare, accordent au jeu une importance considérable. L’élément ludique est toujours présent dans les activités, les réactions, les sentiments de ces populations. C’est même l’un des piliers de ces cultures, le challenge en est un autre.

Il convient en effet de toujours ici se surpasser, d’être toujours le meilleur et non pas supérieur à un adversaire. Dès que l’on aborde ces sociétés, on est sans cesse le spectateur d’une quasi-olympiade.


Le spectacle

L a compétition d’oiseaux-frégates a quelque chose de si étrange que son seul spectacle laisse une impression inoubliable. Tout y est parfaitement orchestré, une immense harmonie enveloppe toute la scène, joueurs et spectateurs réunis. La splendeur du paysage y ajoute la note poétique. C’est dans un silence solennel et avant que tout ne commence que s’élève un chant entonné par tous demandant protection aux esprits.
Avant même de connaître les règles du jeu, on peut immédiatement remarquer la participation de deux équipes, signalées par la présence de deux perchoirs d’oiseaux-frégates, symétriquement opposés, chacun d’eux surveillé par un petit groupe de joueurs. Tous les autres participants sont rassemblés sur la plage, ce sont uniquement des hommes car ce jeu est interdit aux femmes. Dans des temps plus anciens, elles ne pouvaient ni assister au spectacle ni même se tenir à proximité. Bien qu’elles soient actuellement tolérées, seuls les hommes se trouvent réunis sur le rivage.
Pendant les instants qui précèdent la compétition, dans ce calme absolu, perce l’attention intense de chaque joueur guettant la venue des frégates sauvages. Personne ne peut prévoir à quel moment ils arriveront, leur apparition est toujours inattendue. Le jeu n’a pas encore commencé, c’est la période préliminaire de l’attente. Les sens des joueurs sont exacerbés, que ce soit leur vue ou leur ouie, la moindre vibration est perçue. Ils sembleraient deviner l’arrivée des frégates avant même de les voir ou de les entendre. Soudain, perce le lointain et presque imperceptible bruissement d’ailes d’un frégate glissant avec le vent. Enfin l’oiseau sauvage apparaît.
Les joueurs qui le reconnaissent d’un simple coup d’oeil, ne se dressent pas au premier arrivant. Ils l’observent. Cette minute est étonnante. Les frégates apprivoisés des perchoirs, majestueux tels des monarques, les joueurs scrutant le moindre mouvement de l’oiseau sauvage, le seul bruit étant à cet instant le murmure des vagues et le bruissement du vent, tout contribue à créer un tableau fascinant. Les oiseaux sauvages se déplaçant à des hauteurs peu communes, il devient malaisé de les distinguer de ceux qui sont apprivoisés. Seul un oeil averti reconnaîtra sur les ailes de ces derniers les marques permettant de les identifier. C’est pourtant à son vol que l’on reconnaît un frégate sauvage et aucun Nauruan ne se méprendra sur ce point. "Les frégates sauvages ont un vol beaucoup plus élégant" disent-ils, "le battement de leurs ailes est bien plus harmonieux tandis que les frégates apprivoisés ont un vol plus lourd, plus pesant".
Aussitôt l’oiseau sauvage repéré au loin, bien que volant à des hauteurs insurpassées, les joueurs sont en alerte. Sans agitation, ils gagnent leur place comme les musiciens d’un orchestre, tout en scrutant le déplacement du nouvel arrivant. Pas un mot n’est échangé, pas un mouvement inutile ne se dessine. Le silence est toujours impressionnant et l’on n’entend que le cri des frégates virevoltant de plus en plus bas, puis, finalement le lent battement de leurs ailes. La tension est maintenant à son point culminant. Sur la plage, l’immobilité, comme le silence, est indescriptible et même le spectateur ne prendra pas le risque de tourner la tête. Tous les joueurs ont un genou à terre, leur fronde en mains animant l’une des extrémités d’un mouvement giratoire. Ils fixent avec une attention décuplée le vol des frégates. Tous les yeux sont rivés sur l’oiseau sauvage. Les joueurs près des perchoirs, armés d’une baguette, excitent subtilement les oiseaux qui sont posés là afin qu’ils battent des ailes, tandis que le joueur près du rivage lance des morceaux de poisson aux frégates qui arrivent. Ce moment là est crucial. Toutes les frondes tournoyant comme les danseurs d’un ballet et tous ces yeux perçants scrutant le même oiseau sauvage donnent une extraordinaire intensité à la scène qui prend une dimension presque dramatique.
Soudain, lorsque le moment est venu, les joueurs lancent leur fronde vers l’oiseau. C’est la minute d’apogée. Ces longues et minces cordelettes ondulant dans le ciel, toutes convergeant telles des flèches vers la même cible, produisent un spectacle fascinant et unique. Les frondes ne s’emmêlent ni se croisent tant est remarquable la précision du geste. Atteindre un oiseau aussi rapide, volant à une vingtaine de brasses au dessus de vous, demande une parfaite évaluation de la distance tout comme un lancer talentueux. L’oiseau est pris. A l’instant où il s’abat prisonnier sur le rivage, parfois dans l’eau, le joueur le plus proche libère la fronde et maintient l’oiseau captif en lui attachant les ailes. Il n’y a aucune précipitation, aucune agitation insensée ou inutile, la scène toute entière retient l’harmonie du commencement. Cette capture est déjà une minute de fierté pour l’équipe victorieuse qui entonne alors un chant pour remercier les esprits. Les joueurs sont maintenant prêts pour le frégate suivant.
L’élément poétique et étrange de cette compétition est aussi étonnant que l’élaboration des règles du jeu et que le talent exceptionnel des joueurs. Un enfant qui a côtoyé ce type de compétition, tout comme le jeune adulte qui s’y est entraîné, sera immanquablement sensible à l’harmonie, la subtilité, enfin à la poésie.


La compétition

L a compétition était toujours disputée, traditionnellement, et elle l’est encore souvent aujourd’hui, entre les deux parties de l’île appelées Nord et Sud. En réalité ces deux parties n’ont rien à voir avec ce que nous considérons comme le Nord ou le Sud, que nous délimitons en prenant le soleil comme référence. A Nauru, c’est le vent qui trace les limites et lui seul. Aussi, la frontière entre les deux parties de l’île, créant un régionalisme subtil et étonnant puisqu’il s’agit d’une si petite terre, est déterminée par la ligne des vents. Il convient de rappeler que le courant équatorial qui traverse le Pacifique d’Est en Ouest, est à sa force maximale dans les parages de Nauru et que le vent qui lui est intimement associé ne passe pas inaperçu à toute personne étrangère à l’île. Ainsi c’est le vent qui déterminera le choix des équipes qui s’affronteront dans cette compétition si prestigieuse.
Le moment auquel la compétition aura lieu est établi selon un savant calcul tenant compte des vents puisque ce sont eux qui amèneront les frégates. Ces oiseaux affectionnent particulièrement cet élément avec lequel ils aiment se mesurer, ne négligeant pas les cyclones tropicaux qui ne les effraient nullement.
C’est donc sur la plage que se déroule la compétition. L’emplacement réservé aux joueurs est séparé en deux par une rangée de baguettes de bois, appelée "imwit" , chaque équipe se tient de part et d’autre de cette ligne. Les meilleurs joueurs, soit ceux qui lancent leur fronde à la plus grande altitude, se placent à proche distance de cette démarcation. Une équipe est composée aujourd’hui d’une vingtaine à une cinquantaine de joueurs, nombre qui était autrefois plus élevé puisqu’il pouvait atteindre la centaine. Dans chaque camp, près du rivage, se trouve un perchoir, appelé "etea" , où se tiennent des frégates apprivoisés. Traditionnellement chaque demeure Nauruane avait son "etea" . Les frégates apprivoisés, qui appartenaient toujours à un clan déterminé, revenaient infailliblement se poser, dès la nuit tombée, pour se laisser majestueusement nourrir par les propriétaires du perchoir. Cette coutume se dissipe peu à peu mais on trouve, encore aujourd’hui, quelques uns de ces perchoirs devant certaines maisons Nauruanes.
L’ "etea" est une structure légère faite de bois mince, de quatre pieds sur sept et haute de dix pieds. Bien que comprenant trois niveaux, les oiseaux ne se perchent pourtant que sur le sommet. Cette fine charpente était toujours construite au voisinage de la maison, plus ou moins loin du rivage mais une règle absolue voulait qu’aucune structure, quelle qu’elle soit, ne s’élève entre l’ "etea" et la mer. Le frégate ne peut être séparé ni de l’océan ni du vent.
L’essentiel pour cette compétition est que les frégates sauvages arrivent sur le lieu même, eux qui ne reçoivent d’ordre de personne. Cela réclame une coopération du monde surnaturel dont la protection est vitale pour le succès de l’entreprise. Les frégates n’apparaîtront dans le ciel que conduit par le vent. C’est donc cette divinité pré-chrétienne qu’il faut implorer. On fera également appel aux esprits des ancêtres. Aussi, un chant est-il entonné avant même que la compétition ne commence, ce chant initial est d’une importance capitale. Une fois le chant évanoui et le silence rétabli, après un moment d’attente plus ou moins long, arrive soudain une brise légère amenant des oiseaux frégates, tous deux flottant sans bruit. C’est au moment où ces oiseaux sauvages poindront aux hauteurs qui leur sont propres que la compétition réellement commencera.
Avant toute capture, il faudra préalablement faire descendre les oiseaux sauvages à des hauteurs plus raisonnables et aussi, orienter leur vol vers le camp auquel appartient le joueur, ou encore, plus subtilement, il faudra les empêcher de survoler le camp adverse. La raison de cette tactique vient d’une règle du jeu bien particulière qui veut, qu’une fois capturé, le frégate n’appartienne pas obligatoirement à l’équipe de celui qui l’a capturé, mais à celle qui occupe l’emplacement où il tombera. Si le frégate s’abat dans le camp opposé il appartiendra à ce camp là. Ce qui ajoute une difficulté supplémentaire et donc une excitation plus grande. Le joueur doit être capable d’évaluer avec précision l’endroit de la chute du frégate ainsi que sa trajectoire, sinon il fera un cadeau à son adversaire.
Cette règle du jeu absolument gratuite symbolise le parcours jalonné de difficultés, volontairement créées, comme dans de nombreux jeux à Nauru, de façon à rendre le vainqueur plus talentueux, plus prestigieux. Tenter de capturer une proie qui se situe à une telle altitude, un oiseau à la rapidité incomparable et au vol "talentueux" comme le disent les spécialistes, est déjà une prouesse, contrôler la direction de sa trajectoire pour qu’il survole un espace bien déterminé devient un exploit.
La dimension surnaturelle de cette compétition, qui en fait son exception, l’élaboration des règles du jeu, le talent incomparable qui est requis ici, permettent de s’étonner face à l’équipement qui est d’une étonnante simplicité. La capture des frégates se fait au moyen d’une simple cordelette, appelée à tort fronde, faite de fibre de coco, cordelette familière à toute l’Océanie. Mince et longue de cent vingt pieds, appelée "abio ", elle porte à l’une de ses extrémités un poids, l’autre se termine par une boucle pour permettre au joueur d’arrimer sa fronde une fois qu’il l’a propulsée. Chaque joueur a sa propre fronde qu’il transporte, enroulée et passée sous son bras, sans aucune solemnité apparente malgré l’attachement émotionnel qui le lie à son arme de chasse. Pendant les instants qui précèdent la propulsion, le joueur anime les deux derniers pieds de la cordelette, munis du poids, d’un mouvement rotatif pour donner sa vitesse à la fronde et lui permettre de s’élever suffisamment dans les airs. Le seul rôle du poids est de guider la cordelette dans son ascension, celle-ci devant simplement s’enrouler autour de l’oiseau pour stopper son vol. Cette dite fronde diffère selon les buts du joueur, capturer l’un de ces oiseaux ou orienter son vol. Pour la capture, il faudra laisser la fronde totalement libre après le lancer, tandis que pour orienter l’oiseau, il faudra lancer la fronde tout en conservant en main, sans la lâcher, une de ses extrémités.
Le frégate est l’objet d’une telle vénération qu’il doit être capturé de la manière la plus douce. Aussi la fronde doit-elle simplement s’enrouler délicatement autour de ses ailes pour stopper son vol. Le poids qui est à l’une des extrémités de la fronde doit absolument éviter l’oiseau, il aide seulement le joueur dans son lancer. Aussi son adresse est-elle capitale. "Il vise sous les ailes" dit-on, pour être certain de ne pas toucher la tête du frégate et de ne lui faire aucun mal. Le talent du joueur est tout entier dans son incomparable précision. Une calme assurance va de pair avec un talent hors du commun. L’anecdote suivante donnera une image de cette assurance comme de ce talent.
Au Festival des Arts du Pacifique qui se tenait en Nouvelle Zélande en 1976, se trouvait la délégation de Nauru qui devait faire une démonstration du fameux "jeu de ficelle", populaire dans toute l’Océanie et très élaboré à Nauru. Une jeune femme conduisait le groupe d’enfants qui exécutait la performance et un homme plus âgé accompagnait chaque figure avec un chant. Au cours d’une réunion préliminaire, les Nauruans apprirent que chaque délégation devait commencer son spectacle par une danse. Un moment perplexes parce qu’ils n’étaient pas préparés et aussi parce que les danses Nauruanes sont moins impressionnantes que le tamoure Tahitien par exemple, ils se ressaisirent vite et, faisant alors preuve d’initiative et d’imagination, décidèrent d’exécuter une danse mimant la capture d’un oiseau frégate, qui est à la fois un sport et un art. La personne en charge du chant, ayant participé avec talent à de nombreuses compétitions de ce type, tiendrait le rôle du joueur avec sa fronde pour la capture des frégates, tandis que la jeune femme, qui était aussi fort jolie, mimerait l’oiseau. Il était entendu que, se limitant à un mime, il n’y aurait pas de réelle capture, ceci afin d’éviter tout risque de blesser la jeune personne. On ferait seulement "comme si ". Au moment de la performance pourtant, lorsque la jeune femme arriva, les bras étendus en mimant l’oiseau frégate, son partenaire, sûr de son adresse, n’hésita pas à lancer sa fronde en visant sous les bras. La jeune femme tomba tel un frégate, enroulé dans la fronde sans le moindre mal. Il faut avoir une confiance absolue en son habileté pour prendre un tel risque et être assuré qu’on évitera tout danger.
Ainsi, dès que les oiseaux sauvages descendront à une plus faible hauteur, qui est encore considérable, et survoleront un camp ou l’autre, les joueurs entreprendront de les capturer avec toute la délicatesse qui vient d’être décrite. Une fois pris et tombé au sol, le frégate aura ses ailes ligotées et attendra, ainsi prisonnier, la fin de la compétition. L’adversaire doit pouvoir verifier qu’il ne s’agit pas d’un frégate apprivoisé puisque la capture de ces derniers est interdite. Un chant est immédiatement repris, non par tous mais par l’équipe qui vient de capturer les premiers frégates, pour remercier les ancêtres. Ceux-ci sont présents du début à la fin de la compétition.
Traditionnellement, le plus habile des joueurs lançait sa fronde le premier et il était le seul à le faire. Ce n’était qu’après ce premier tir que les autres étaient autorisés à en faire autant. Aujourd’hui, cette priorité n’existe plus, toutes les frondes s’élancent en même temps. Pourtant, il n’y a jamais aucune confusion ni mêlée, il règne un ordre parfait. La place de chaque joueur est attribuée avant même l’arrivée des frégates, ceci est une règle absolue. Lorsque les oiseaux commencent à dessiner leur ronde, aucun geste n’est plus permis, il n’est plus temps de changer de position. Cette règle d’immobilité est si stricte qu’elle s’étend au delà des participants à la compétition. Aucun enfant ne peut s’approcher de l’emplacement réservé au jeu, aucun bruit ne peut être entendu, aucun mouvement ne doit être perçu, pas même celui du linge séchant près des maisons voisines. A proximité, activité et bruit sont bannis.
Une célébration avait lieu traditionnellement après la capture de dix frégates, pour marquer l’événement, avec, à nouveau, des chants de la part des vainqueurs remerciant les puissances invisibles pour leur soutien. La capture d’une dizaine n’indique aucunement que la compétition est terminée. Il faut que trente frégates soient capturés par l’une ou l’autre équipe pour que la fin du jeu soit prononcée et la victoire célébrée. La célébration finale dépassait largement en réjouissances celles qui marquaient la capture de dix ou vingt frégates. Le nombre de trente, comme tous les multiples de trois, a une valeur symbolique dans la culture Nauruane, symbole présent dans toute la mythologie et dans tous les actes de la vie quotidienne. Les héros des légendes ont souvent trente enfants, en général ce sont trente filles puisque l’élément féminin a une importance capitale dans cette société matrilinéaire. Il faudra toujours trois fleurs ou trois feuilles pour confectionner une potion médicale qu’il faudra prendre pendant trois, six ou neuf jours. Le nombre de trente dans la capture des frégates était jadis chargé de sens, c’était un déshonneur pour l’équipe qui ne pouvait pas l’atteindre au moment de la clôture de la compétition. Cette importance s’est largement atténuée de nos jours.
Actuellement, la fin du jeu n’est plus indiquée par le nombre d’oiseaux sauvages capturés mais par le nombre de jours. Il sera décidé, par exemple, que la compétition commencera le lundi pour s’achever le samedi, quel que soit le nombre d’oiseaux capturés. L’équipe victorieuse sera celle qui aura le plus grand nombre de frégates sauvages. Toutefois la valeur symbolique du nombre trois ne s’est pas totalement évanouie, car, aussitôt que l’une des équipes a capturé trente frégates, le jeu est terminé, quel que soit le jour, la compétition n’ira pas au delà.
La complexité de cette compétition est grande pour un non initié. Le rôle des joueurs en effet, ne se limite pas aux tireurs d’élite qui ont pour tâche de capturer ces oiseaux merveilleux. D’autres rôles sont à satisfaire, ils ont une importance tout aussi capitale. Pour attirer les frégates à des altitudes moindres et pour les orienter vers le camp voulu, les Nauruans ont mis au point deux procédés, l’un visuel, l’autre auditif. La première tactique sera assurée par les joueurs qui se tiennent près du perchoir. Au nombre de deux ou trois, ils resteront près de l’ "etea" pendant tout le temps que dure la compétition, avec une tâche bien définie. Au moyen d’une longue baguette dont l’extrémité est adoucie d’une étoffe, qui s’est substituée au morceau de fruit de pandanus séché, utilisé autrefois pour sa douceur d’éponge, ils donneront une légère impulsion aux oiseaux. Aussitôt que les frégates sauvages sont en vue, ils doivent stimuler ceux du perchoir pour les faire s’agiter. Lorsque ceux-ci activent leurs ailes, qui ont une envergure considérable car couvrant facilement une brasse, ils ne manqueront pas d’intriguer le frégate sauvage qui volera de plus en plus bas pour identifier ce qu’il aperçoit. Cet appât visuel s’accompagne d’une subtilité. Chaque frégate sauvage est attiré de préférence par un oiseau de sexe déterminé, mâle ou femelle. Aussi le joueur placé près du perchoir, devra tout d’abord déceler le sexe préféré par le frégate en question pour stimuler alors les oiseaux appartenant à ce sexe précis, ceux-ci serviront d’appât.
Quant au leurre auditif, il est sous la responsabilité d’un seul joueur pour chaque équipe. Il aura lui aussi, une tâche bien déterminée. Se tenant dans l’eau du rivage, le seul à ne pas être sur la plage, il suivra de très près le vol des frégates qui approchent. Muni d’un seau rempli d’eau de mer et contenant des morceaux de poisson frais, son rôle essentiel sera de lancer cette nourriture aux frégates apprivoisés qui conduiront les oiseaux sauvages.
Tout d’abord, il s’adressera à ceux qui virevoltent autour de lui. Etant apprivoisés, ceux-ci volent à une altitude plus modeste et seront plus volontiers tentés de descendre s’emparer de ce qu’on leur offre si généreusement. De plus, moins farouches, car apprivoisés, ils ne craindront pas de venir saisir ce qui leur est présenté. Le but est de les faire approcher de plus en plus pour entraîner dans leur sillage les oiseaux sauvages, leur faisant ainsi quitter ces hauteurs qui leur sont si chères. C’est le premier pas, rendre proches ces oiseaux inapprochables. Tournoyant tout autour du joueur au rythme de ses lancers du poisson, ces frégates produisent un remue-ménage inhabituel qui ne peut qu’intriguer les oiseaux sauvages.
Une subtile tactique a été mise au point pour exacerber leurs cris. Le joueur présentera certains morceaux de poisson sans toutefois les abandonner. Cette nourriture ainsi offerte puis refusée, provoquera leur fureur et leur fera pousser des cris stridents qui serviront d’appât. Il se produit alors un tel branle-bas que celui-ci ne manquera pas d’exciter la curiosité des oiseaux sauvages et les incitera à voler dans le champ des tireurs de fronde.
Toute la stratégie consiste ici à attirer l’intérêt des frégates sauvages pour les diriger vers le lieu souhaité. Ce joueur sur le rivage parviendra à faire descendre toute la volée sauvage à une altitude à laquelle la capture sera enfin possible. Son rôle est capital.


Les préparations

L a "préparation des joueurs" s’effectue pendant plusieurs jours précédant la compétition. Durant une semaine, les joueurs sont tenus de rester dans une habitation particulière qui leur a été attribuée, appelée kamadu . Ils seront là exclusivement entre hommes. C’est dans ce genre de retraite qu’ils dormiront et qu’ils devront prendre leurs repas uniquement entre eux. Certains interdits sont à respecter, la plupart concernant leurs relations sexuelles ainsi que leur alimentation, d’autres seront d’ordre plus général. Ils doivent "se préparer ".


Durant cette période, antérieure à la compétition, toute relation sexuelle est interdite. Cette prohibition est si stricte que les femmes ne sont pas autorisées à circuler dans la vicinité de la retraite de même qu’elles n’étaient pas autorisées à passer à proximité de l’emplacement du jeu pendant son déroulement. Pendant tout ce laps de temps, s’écoulant d’une semaine avant l’événement jusqu’à la célébration de la victoire, les femmes étaient tenues à l’écart. Leur présence était considérée comme dangereuse. Cette croyance était telle que, dans des temps plus anciens, nous dit-on, une femme passant non loin du lieu de la compétition, était non seulement écartée, mais elle pouvait même être éliminée définitivement.
Les interdits dirigés contre le sexe féminin, sont souvent interprétés comme un signe de mépris à son égard, ils ont pourtant un caractère plus complexe. Dans toutes les sociétés matrilinéaires comme celle de Nauru, ou d’autres sociétés d’Océanie, les femmes avaient une position prédominante dans la communauté. Si aujourd’hui, ces mêmes sociétés, imitant un modèle occidental, semblent accorder à l’homme une place privilégiée, les femmes y conservent pourtant leurs qualités de leader, incontestables et en fait ancestrales. Les interdits qui les touchent ont peut-être davantage trait à leur immense pouvoir, elles auraient été dans des temps plus lointains, les détentrices des pouvoirs magiques. L’interdit serait davantage guidé par la crainte que par le mépris.
Les prohibitions ne sont pas uniquement sexuelles, elles touchent également certains éléments de leur nourriture quotidienne. Le poisson ne peut absolument pas être consommé par les joueurs pendant toute cette semaine si spéciale. Leur seule subsistance sera la noix de coco et le toddy , cette boisson provenant de la fleur de coco encore en bourgeon, qui est incisée et dont le suc est extrait selon un rituel très précis. D’une richesse incomparable en vitamines, disent les diététiciens, ce breuvage est très populaire dans tous les atolls ainsi que dans une large partie de l’Océanie. Cet interdit alimentaire est encore observé actuellement pour les compétitions d’oiseaux frégates, ainsi que pour les compétitions de lutte et de football, qui, toutes deux, réclament la participation des esprits. De nos jours, si un joueur est perdant, on le taquinera sur sa consommation de poisson plus que sur son manque d’adresse.
Pour être complète, cette préparation inclut une autre obligation intéressante car elle indique la place capitale que tient ici le "non-dit", la pensée, l’indéfinissable. Elle marque la priorité de l’intérieur sur l’extérieur. Il ne s’agit maintenant ni de nourriture ni de sexualité, mais des pensées. Les joueurs doivent "être bons à l’intérieur" , ils doivent bannir toute mauvaise pensée. Il est évident qu’ils sont également contraints d’éviter toute dispute ou querelle ouverte.
Cette préoccupation des pensées secrètes qui doivent être pures et généreuses, se retrouve dans d’autres régions du Pacifique. Le préalable de toute pêche associée à un rituel et à une participation des esprits, comporte une sorte de confession des pêcheurs qui doivent avouer devant tout le groupe, leurs fautes comme leurs mauvaises pensées. On retrouve ce type de confession, face au groupe intéressé, à propos de certains voyages en mer qui, si la faute n’était pas avouée, le regret exprimé et toute idée hostile ou malveillante éliminée, deviendraient alors périlleux. Le secret des intentions impures n’en est pas un pour le monde invisible.


La préparation des joueurs se double d’un autre préliminaire tout aussi indispensable, apprivoiser des frégates sauvages qui serviront d’appât, soit les decoy .
Ce procédé réclame deux à trois semaines de patience. Immédiatement après avoir été capturé, le frégate sauvage doit tout d’abord être maintenu pour éviter qu’il ne s’échappe. Ses ailes seront ligotées, spécialement dans leur partie qui est près des épaules. Il ne faut surtout pas lui lier les pattes jointes, cela engendrerait des maladies. Ainsi prisonnier, le frégate est placé dans un enclos spécial, appelé eoror , où il devra rester durant trois jours. On le fera jeûner pendant ce temps-là tout en le surveillant attentivement pour le maintenir en vie. "Gardez vos yeux bien ouverts pour voir qu’il ne meure pas" est-il recommandé. Après ce bref délai, le plus difficile est passé. Les ailes sont alors libérées et c’est maintenant par une patte que l’oiseau sera gardé prisonnier. Celle-ci est attachée à une perche au moyen d’une cordelette qui doit être d’une longueur supérieure à la perche, appelée etowong . C’est là que l’on commence à le nourrir afin de l’apprivoiser.
Ce ne sera pas simple, le frégate commençant par refuser toute nourriture. Il faut agir progressivement et avant tout le mettre en appétit. On commence par un petit poisson du récif fixé à une cordelette que l’on balance devant son bec. On pousse même la délicatesse à tremper le petit poisson dans de l’eau de mer pour le rendre plus appétissant. Pourtant, le frégate le refuse le plus souvent et ce refus peut durer toute une journée, il suffit d’être patient. Cette nourriture sera ainsi offerte pendant une heure, suivie de trois heures de répit. Lorsque l’oiseau s’empare enfin du poisson, tout devient plus simple. Ce premier poisson avalé permet de modifier la technique, on le lui lancera dorénavant, comme on le fait habituellement lorsqu’on donne leur repas du soir aux frégates du perchoir, et le frégate commencera à se nourrir normalement.
Ce n’est qu’après trois semaines de ce traitement que l’oiseau sauvage sera enfin apprivoisé. Autrefois, la nourriture d’un frégate encore sauvage que l’on souhaitait s’attacher, comportait également des fragments de chair humaine, celle de son propriétaire. C’est une méthode identique qui est utilisée dans le cas des faucons que l’on vent amadouer. Une fois apprivoisé, le frégate sera libéré de la corde qui le maintenait prisonnier et placé sur le perchoir. Il est alors libre de voler où bon lui semble car "une fois apprivoisés, les frégates reviennent toujours vers leur "etea", dit-on.

Le procédé ici décrit, n’est pas appliqué à tous les frégates sans distinction. Celle faite par les Nauruans est assez subtile. Il y a les oiseaux sauvages qui sont capturés alors qu’ils sont encore jeunes et qui seront apprivoisés selon la technique qui vient d’être décrite. Puis, ceux, déjà adultes au moment où ils sont faits prisonniers, qui seront soumis à un autre type de stratégie. Enfin, une troisième tactique s’applique aux frégates qui seront sélectionnés pour leur voix.
Ces frégates juvéniles, appelés "eap", ou "eorow" , ceux qui sont donc libres sur le perchoir, sont ceux qui attireront, au moment de la compétition, les oiseaux sauvages dans leur sillage, les faisant descendre à des hauteurs accessibles au lanceur de fronde. Ce sont les seuls à être libres de voler aux alentours pour rentrer le soir, peu avant que le ciel ne s’obscurcisse, et être nourris par le propriétaire de l’ "etea" où ils se posent. Ils ont deux dénominations car leur plumage diffère selon leur degré de maturité, leur poitrine se couvrant progressivement de plumes noires. La distinction entre les jeunes frégates et les adultes femelles est délicate car ils possèdent tous deux un plumage similaire bien que le poitrail des femelles ne se couvre jamais d’aucune plume noire. Afin d’être identifiés pendant leur vol, ces jeunes oiseaux portent une marque à leurs ailes dont la pointe sera taillée de diverses manières selon le clan auquel ils appartiennent.
D’autres frégates, qui sont aussi sur le perchoir, ne sont cependant pas libres de voler à leur guise car ils n’ont pas été capturés alors qu’ils étaient encore jeunes. Ce sont ceux qui battent vigoureusement des ailes pour attirer les oiseaux sauvages et les amener à survoler leur camp afin que les joueurs puissent marquer un point lorsqu’ils les captureront. Ils constituent l’appât visuel. Apprivoisés au départ selon la même tactique, ces frégates adultes ne seront pourtant jamais libérés. Une longue corde, d’une brasse au moins, les maintiendra prisonniers, liés au perchoir de façon permanente. Le battement de leurs ailes constituera un appât visuel et auditif à la fois.
Pourtant le leurre essentiel sera le cri du frégate. C’est lui qui guidera la sélection de ceux qui ont le timbre le plus adéquat. Une troisième stratégie a donc été mise en place pour apprivoiser de tels oiseaux. Appelé "ekeng" , ce frégate sera la trompette qui appelle les oiseaux sauvages. Installé seul sur une longue perche recourbée, appelée "enongairis" , à laquelle il est lié par une corde de quinze brasses cette fois-ci, il devra rester là deux à trois semaines. Cette longue corde lui permet de voler tout autour sans pour autant pouvoir s’enfuir. Plusieurs frégates à la voix puissante, volent tous dans un cercIe de dix à quinze brasses. Ils sont, nous dit-on, l’orchestre qui doit éveiller la curiosité des frégates sauvages et les attirer vers la compétition.
Les différents rôles des frégates sont organisés de façon aussi élaborée que les rôles des participants. Il y a les frégates qui guident le vol des oiseaux sauvages, ceux qui les attirent visuellement et ceux qui sonnent le branle-bas. Comme le disent les Nauruans, "les plus jeunes frégates commencent le travail et les anciens le terminent, ils se complètent".


La Victoire

L a célébration de la victoire est certes réjouissances et festin glorifiant les vainqueurs mais le sens profond est la reconnaissance et l’officialisation de la défaite.
L’équipe qui vient de gagner la compétition a peu de compassion pour celle qu’elle vient de défaire. Ce qui pourrait être interprété par un spectateur étranger, comme de la cruauté, se comprend différemment si l’on observe les valeurs qui sont prioritaires dans ces cultures.
C’est en effet une constante à Nauru, comme dans de nombreuses sociétés Océaniennes, principalement les sociétés Polynésiennes, que le succès soit roi. Nulle part ailleurs on ne valorise la réussite spectaculaire comme on le fait dans cette partie du monde. Il faut toujours battre un record établi, pêcher le plus gros poisson jamais pêché, gagner une course de pirogues dans le temps le plus court. L’exploit se vit au quotidien. Cette jouissance sans complexe du succès fait que l’échec ne suscite ni indulgence ni compassion, il est ignoré ou raillé.
L’importance de la réussite totale quelle qu’elle soit, que ce soit par talent ou par chance, se retrouve dans les relations amoureuses. Plus une personne a de succès amoureux, plus elle est respectée. La présence de philtres d’amour, largement utilisés par tous, et qui ont encore en cours, indique combien la réussite dans ce domaine est prisée. Là aussi perdre est mal vu. Le perdant doit se garder d’exprimer ce qu’il éprouve, c’est pourquoi la jalousie est bannie. Si le jaloux osait dévoiler son sentiment, il serait l’objet de tant de plaisanteries et de moqueries qu’il se verrait contraint d’abandonner cette attitude. Ces conduites peuvent surprendre un nouvel arrivant dans ces contrées mais elles donnent pourtant une sorte de légèreté à la vie quotidienne qui contribue sans doute au charme de ces populations et à l’attraction qu’elles exercent sur les occidentaux.
La première obligation qui incombe à l’équipe qui n’a pu vaincre est une contribution intégrale aux ressources matérielles du festin célébrant la victoire. Ce type de tribut à payer n’est pas inhabituel après une confrontation et pourrait rappeler les butins que, à l’issue d’un combat, les vaincus se devaient d’apporter aux vainqueurs. Cet usage n’a d’ailleurs pas été abandonné à l’issue de nos guerres les plus modernes.
Tout festin à Nauru, comme dans toute l’Océanie, est opulent et ostentatoire. Toujours composé d’une grande abondance de poissons parmi les plus rares, de tortues lorsqu’elles fréquentent les eaux voisines et d’autres produits de la mer, il inclut également des viandes et avant tout le porc qui doit être grillé tout entier. C’est l’animal qui est indispensable pour assurer le prestige d’un festin ; ils peuvent être au nombre d’une dizaine. Des volailles dont une espèce est originaire de l’île, viennent compléter le menu. Enfin des noix de coco sous toutes leurs formes et à tous les stades de leur développement, sont également essentielles. Nauru ayant une agriculture très restreinte, pour ne pas dire quasi-inexistante, ne cultive ni taros, ni ignames, ni autres tubercules dont les Océaniens sont si friands. Le sol corallien est rebelle à la culture, aussi les apports de l’océan sont rois. Est présent également un autre type de nourriture que les Nauruans consomment abondamment, c’est une sorte d’hirondelle de mer, appelée dans l’île, "noddy" . Ces oiseaux sont capturés une fois la nuit tombée, de préférence sans lune, en nombre très important dans un temps limité. Un filet semblable aux épuisettes utilisées pour la pêche, sert à leur capture qui est considérée par les Nauruans, sans aucune noblesse. Il est intéressant de noter que ces oiseaux, si aisément attrapés ne suscitent que dédain. La facilité n’est pas prisée dans cette société. On dit en effet d’une personne stupide qu’eIle est un "noddy" . Se nourrissant uniquement de produits de la mer, ces oiseaux ont une chair légèrement salée et un gout d’océan mêlé de poisson, assez agréable.
Cette contribution alimentaire est énorme car toute la famille et le clan de chaque joueur, sans distinction de sexe ni d’âge, est convié à la fête, ce qui représente la quasi-totalité de la population de l’île. Cette célébration dépasse en importance n’importe queIle autre et le prix à payer en revient à ceux qui n’ont pu gagner. Cette charge matérieIle considerable doit indiquer clairement la défaite et l’infériorité des joueurs. "Il faut manger tous les cochons et tout ce qu’ont préparé les vaincus" dira un ancien.
En effet, il leur faudra non seulement apporter tous les ingrédients nécessaires à un tel festin, mais la préparation leur incombe et c’est une autre besogne gigantesque. Si la charge matérieIle est une sorte de cadeau forcé fait aux vainqueurs par les vaincus, eIle ne comporte pas de caractère nécessairement humiliant.
La seule perte matérielle dans une culture où les richesses sont tout sauf matérielles, peut en fait être considérée comme mineure. Dans ces sociétés, les biens les plus précieux sont les richesses intangibles, teIles une légende, un chant, un motif de natte, qui appartiennent toujours à un clan déterminé. Un objet matériel peut être perdu sans désespoir de même qu’il peut être volé sans que cela soit considéré comme un crime. Il peut même être "emprunté" définitivement sans que son propriétaire ne se sente dessaisi ou ne se plaigne de ce que nous traiterions de larcin. La richesse ici n’est pas l’accumulation des biens.


La préparation du festin souligne davantage la position subordonnée des vaincus que ne le fait l’apport des produits. Ce travail considérable est capable d’épuiser toute une équipe or le répit n’est pas encore là. Il faut aussi servir le repas. Servir ceux qui vous ont vaincu est davantage qu’une besogne, c’est une humiliation. C’est pourquoi le fait d’avoir à servir ceux qui viennent d’infliger une défaite démoralisante, et nous verrons plus loin en quoi cette défaite est démoralisante, cette obligation est ressentie comme une servitude. L’équipe qui a essuyé l’échec devient le serviteur de ceux qui l’ont surpassée, elle est ainsi infériorisée une seconde fois, socialement cette fois. C’est aux yeux de tous, des membres de leur clan et du clan des vainqueurs que leur défaite est ainsi déployée, et ceci pendant toute la nuit. "Ils ont honte, ils veulent se cacher", entend-on couramment.
Ce service et cette préparation du festin n’est pas le seul poids qui pèsera sur les vaincus, ils devront assurer également les performances de tous les divertissements, qui sont toujours associés à une fête. C’est à eux et aux membres de leur clan de distraire les gagnants, de les amuser, de les faire rire, de faire en sorte que joie et gaîté soient présentes à leur triomphe. Ces réjouissances consistent en danses, chants, histoires pour rire, et c’est là que le raffinement atteint son sommet. Le divertissement des vainqueurs ne consiste pas uniquement à écouter les chants et à contempler les danses. Ils ne sont pas de simples spectateurs, mais deviennent acteurs à leur tour, lançant des plaisanteries et entonnant des chants qu’ils composent spécialement pour cette occasion.

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