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Les Origines de la restauration des Bourbons en Espagne

De
426 pages

J’avais à peine commencé à m’occuper de politique espagnole, quand M. Sagasta fut appelé à diriger les affaires de son pays après le coup d’État du général Pavia. Ce fut le télégraphe qui nous apprit là-bas dans les provinces basques, au milieu du territoire carliste, dans une des rares villes libérales, la nouvelle du pronunciamiento du capitaine général de Madrid. Près de deux ans se passèrent avant qu’un hasard me mît en rapport à Madrid même, après la guerre carliste, avec l’auteur du coup d’État du 3 janvier 1874.

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Arthur Houghton

Les Origines de la restauration des Bourbons en Espagne

PRÉFACE

Il y a environ treize ans, je songeai pendant quelque temps à donner la forme d’un volume de souvenirs d’Espagne à toutes les données que j’avais recueillies sur les origines de la Restauration des Bourbons en Espagne. Témoin oculaire des guerres civiles de ce pays depuis 1873 jusqu’au mois de mars 1876, j’avais pris sur le vif, pour ainsi dire, des impressions qui me paraissaient intéressantes, parce que souvent, dans ma mission de correspondant de guerre, je n’avais eu que faire de parler des aspects purement politiques des événements auxquels j’assistais. Aussi je jetais sur le papier, au fur et à mesure, une foule d’observations et de renseignements qui ne cadraient pas avec mes correspondances du théâtre de la guerre carliste, mais qui me mettaient au courant de bien des ressorts secrets et puissants de la politique espagnole dans les dix-huit mois qui précédèrent la Restauration des Bourbons. Dans de rapides excursions que je fis à la même époque à Madrid, je pus arriver à connaître les relations extérieures du gouvernement du maréchal Serrano et les rapports de ce dernier président de la République avec ses généraux, avec les partis qui se mouvaient autour de lui soit au grand jour, soit dans l’ombre.

La guerre finie, je fus habiter Madrid, où j’entendis affirmer des choses tellement étranges et contraires à la vérité même sur des événements qui s’étaient déroulés devant moi et que j’avais pu contrôler, que mon envie de relater ce que je savais, ce que j’avais vu, se développa. Dans la capitale, je fus mis en contact avec les principaux acteurs dans les événements que je tiens pour les origines véritables de la Restauration. Je pus alors comparer et contrôler plus que jamais les données que j’avais amassées. Je dois dire que je reçus encore plus d’assistance dans mes recherches des généraux espagnols, de M. le général Pavia surtout, qui voulut bien m’autoriser par écrit à me servir des renseignements qu’il me donna, de bien des étrangers que leur haute situation avait mis à même de savoir plus que le commun des mortels, que je ne reçus d’assistance des hommes civils qui avaient joué un rôle politique. Je dois faire une exception toutefois en faveur de mon illustre ami M. Emilio Castelar, qui me fournit de précieuses informations avec son franc parler proverbial. Les autres hommes politiques étaient trop près des événements, et dans une situation trop délicate vis-à-vis de la Restauration triomphante, pour avoir envie de parler bien nettement, même à un étranger.

Ces données restèrent au fond de mes caisses et de mes tiroirs près de dix ans, parce que les soucis et les occupations absorbantes de la vie de chaque jour dans le journalisme militant m’interdirent toute œuvre de longue haleine. Un jour je les retrouvai et je les parcourus avec intérêt. Je repris mon ancien dessein. Je mis en ordre ces notes, ces souvenirs d’une des époques les plus actives et les plus agréables de mon existence, celle que j’ai passée auprès des armées de l’Espagne libérale et au milieu des braves et honnêtes populations du nord de la Péninsule. Je les complétai avec de nouvelles explorations dans les archives de cette période si mouvementée de la politique espagnole. Je consultai beaucoup des principaux acteurs militaires et politiques. Je collectionnai les documents officiels et particuliers qui devaient servir à mettre en lumière les origines de la Restauration des Bourbons en Espagne, à savoir, selon moi, les fautes et les exagérations de la Révolution et de la République fédérale, le coup d’État du général Pavia, les hésitations du maréchal Serrano et de ses ministres, enfin les coups d’État ou pronunciamientos militaires de la fin de décembre 1874 à Sagonte, à Valence, à Madrid et à Logroño.

Je sais que mon travail trouvera des contradicteurs, surtout en Espagne, mais en tout cas je ne demande à mes amis d’outre-monts que de me donner acte de la sincérité et de l’impartialité de mon témoignage, surtout quand il a été personnel, et de. me donner acte par-dessus tout de la grande amitié que je professe pour leur pays. Il m’est avis, par ma propre expérience, que plus on connaît ce pays, ce peuple doué de tant de qualités de cœur et d’esprit, plus on arrive à les aimer, à les respecter, à les estimer. On a le tort dans le reste de l’Europe de ne pas assez étudier l’Espagne contemporaine. On a aussi le tort de la trop juger par son passé, par ses heures de décadence ou de défaillances, dues à des causes profondes et lointaines, dont la génération présente essaye de se dégager depuis tout à l’heure vingt ans avec une vigueur qui prouve qu’il est resté une bien grande vitalité dans toutes les couches de cette nation pleine d’originalité. Le dernier mot n’est pas dit pour cette société espagnole et pour ce peuple qui se débattent encore pour sortir des conséquences de bien des siècles de despotisme et de fanatisme. L’évolution en avant se poursuit, malgré les accidents et malgré les reflux aussi naturels dans l’histoire des nations que dans le domaine de la nature tout entière. Je serais bien heureux si mon premier travail (et si Dieu me prête vie, ce ne sera pas le dernier) contribuait à faire mieux connaître, et partant mieux apprécier à sa juste valeur l’Espagne moderne, en retraçant ainsi en quelque sorte l’introduction de la Restauration des Bourbons et du règne d’Alphonse XII. Je me suis arrêté là, parce que tout ce qui eut lieu après les pronunciamientos militaires qui rétablirent le fils d’Isabelle II sur le trône des Rois Catholiques appartient au règne proprement dit de ce prince.

 

A. HOUGHTON.

Bagnères-de-Bigorre, août 1889.

PREMIÈRE PARTIE

LE COUP D’ÉTAT DU GÉNÉRAL PAVIA

CHAPITRE PREMIER

J’avais à peine commencé à m’occuper de politique espagnole, quand M. Sagasta fut appelé à diriger les affaires de son pays après le coup d’État du général Pavia. Ce fut le télégraphe qui nous apprit là-bas dans les provinces basques, au milieu du territoire carliste, dans une des rares villes libérales, la nouvelle du pronunciamiento du capitaine général de Madrid. Près de deux ans se passèrent avant qu’un hasard me mît en rapport à Madrid même, après la guerre carliste, avec l’auteur du coup d’État du 3 janvier 1874. On le rencontrait souvent dans les salons de la haute société de la Restauration.

J’eus occasion de le voir dans plusieurs maisons espagnoles et dans des réceptions du corps diplomatique. Le général Pavia était à ce moment-là un homme assez bien conservé, au-dessus de la taille moyenne, un peu corpulent, le teint assez coloré, les traits froids et durs, ses yeux vifs derrière son lorgnon, le front large et bombé, une moustache dissimulait une bouche aux lèvres épaisses, et le menton était lourd. Il était toujours mis avec soin, bien peigné, ganté de frais, portant l’habit noir ou la redingote serrée à la taille et boutonnée, avec une désinvolture dans laquelle on reconnaissait le militaire sous ses habits civils. Il avait une façon de parler toute particulière, par saccades, en roulant les rr d’une manière très accentuée. Il passait encore pour un homme à succès auprès du beau sexe, et il était, en effet, très assidu, toujours galant auprès des jolies femmes qui ne dédaignaient pas du tout de « flirter » avec celui qu’elles appelaient en riant le héros du 3 janvier. Elles le regardaient avec bienveillance, parce qu’elles pensaient qu’il avait plus fait pour préparer la Restauration des Bourbons sans le vouloir, qu’elles-mêmes n’y avaient contribué par leurs ardentes propagandes royalistes dans les années qui précédèrent le retour de la famille royale.

Pavia était, au reste, un aimable causeur. Il parlait de toutes les questions du jour, comme il parlait de musique, d’art, de littérature moderne avec l’aisance et la faconde d’un mondain. Il avait la verve et la rude franchise d’expression des Castillans. Il est un des rares hommes qui, ayant à bien des reprises joué un rôle considérable dans la politique de son pays, raconte pourtant avec le moins de vanité et d’affectation la part qu’il a prise aux événements. Pavia était veuf depuis quelques années, il avait perdu sa femme après s’être vu enlever par le choléra, en quelques heures, ses deux enfants ; terrible épisode de son existence dont il ne parlait jamais sans une pénible émotion. Aussi faisait-il parfois l’effet d’un homme qui voulait s’étourdir dans le monde, quand il menait une vie très active, partagée entre le tourbillon des plaisirs de la haute société espagnole, le théâtre royal de l’Opéra, où il avait son fauteuil chaque soir, les premières qu’il ne manquait jamais, les Chambres où il faisait de fréquentes apparitions, et ses matinées qu’il consacrait à écrire maint mémoire sur ses campagnes, et sur les principaux événements de la Révolution de 1868.

Quand je fis la connaissance du général Pavia, nouvellement arrivé à Madrid et sans expérience des événements purement politiques qui s’étaient déroulés dans la capitale pendant que je suivais les armées libérales au nord de l’Èbre, je fus naturellement très curieux d’apprendre de la bouche de Pavia, pourquoi et comment il s’était décidé à faire son coup d’État. Il ne demandait pas mieux que de parler, d’autant plus qu’il ne cachait pas qu’il avait été fort contrarié des dures critiques de M. Castelar sur son rôle dans les derniers jours de la République fédérale. Pavia était si désireux de faire le jour sur les véritables mobiles de sa conduite, qu’il avait préparé des notes considérables, un mémoire justificatif en quelque sorte, qu’il voulut bien me communiquer, en m’autorisant par écrit à y puiser des données sur sa conduite avant et après le 3 janvier 1874, pour les publier comme bon me semblerait.

De ces données, de mes conversations fréquentes avec lui, de son discours à la Chambre des députés dans une séance mémorable, j’ai tiré le récit que j’ai fait de sa vie avant le coup d’État et de son rôle dans cette circonstance si importante. Les renseignements que j’ai pris chez ses adversaires politiques et militaires m’ont permis de contrôler et de vérifier l’exactitude de la plupart des informations qu’il m’a données.

Don Manuel Pavia y Rodriguez de Albuquerque naquit à Cadix, sous le beau ciel de l’Andalousie, le 2 août 1828.

Il était fils de l’amiral José Firmin Pavia et de doña Carlotta Rodriguez de Albuquerque. Issu d’une famille de vieux serviteurs de la monarchie, le fils de l’amiral Pavia entra au collège d’artillerie de bonne heure, le 18 février 1841, et il en sortit avec son galon de lieutenant le 6 août 1846. Nous ne le suivrons pas dans sa monotone existence du régiment pour le voir passer par différents corps de son arme jusques au grade de capitaine, le 18 janvier 1855. Après avoir obtenu le grade de commandant le 7 mars 1862, il fit parler de lui en présentant au directeur général de l’artillerie un ouvrage sur la tactique de l’artillerie de campagne. On lui accorda une croix de commandeur de Charles III, et le maréchal Concha, marquis del Duero, l’attacha à son état-major pour le faire collaborer à des travaux que le marquis faisait sur la tactique de l’artillerie de campagne.

C’est à cette époque de sa carrière que don Manuel Pavia subit pour la première fois l’influence de l’atmosphère politique en Espagne. On touchait à cette époque tourmentée et agitée qui fut la veille de la Révolution. Elle était jugée inévitable par tous les partis, elle était pressentie même par les conservateurs, qui ne la surent arrêter. C’est alors que le parti progressiste fit sa brillante campagne contre les institutions chancelantes, que la main de fer d’un maréchal Narvaez et la popularité militaire du maréchal O’Donnell soutenaient avec peine. Un souffle de liberté avait passé sur cette terre d’Espagne, que l’absolutisme et la théocratie avaient plongée dans la décadence, avant de la livrer à une forme plus moderne de despotisme.

J’ai nommé les pronunciamientos, qui étaient les manifestations d’un système de militarisme qui tenait en sujétion et les Cortès et la monarchie, sans parler de la nation, qui ne comptait pour rien aux yeux des « camarillas et des caudillos », les coteries et leurs chefs, habitués à regarder la chose publique comme leur domaine légitime, une mine à exploiter à leur guise. L’Espagne de 1864 frémissait déjà sous le poids de ce système, que le gouvernement de l’union libérale avait un peu changé et adouci, si je puis me permettre cette expression. L’union libérale avait pourtant le même esprit d’exclusivisme contre toute tendance plus libérale, et la même attitude intransigeante vis-à-vis des idées réformistes que les partisans du maréchal Narvaez, les moderados des années 1854 à 1868. Les deux grands partis monarchiques purs, l’union libérale, dans laquelle figuraient Posada Herrera, Canovas avec le maréchal O’Donnell, les moderados, avec Narvaez et Gonzalez Bravo, ne voulurent tenir aucun compte d’un troisième parti qui frappait aux portes de l’arène politique au nom d’idées libérales plus avancées. Les progressistes tentèrent longtemps de se faire admettre dans la légalité sous les auspices des institutions existantes. Ce ne fut qu’après avoir poursuivi une longue et active campagne dans la presse, dans les chaires de l’université, dans le Parlement, et après avoir élevé leurs vœux jusques au palais de doña Isabelle II, que les progressistes se décidèrent à prendre pour but la Révolution, et pour moyens l’abstention systématique, la conspiration et l’émigration expectante. C’est un vice ancien et inhérent aux mœurs politiques de l’Espagne que cette fàcheuse obstination à contraindre les oppositions à briguer le pouvoir par les moyens violents, à force de leur refuser droit de cité dans l’arène des luttes parlementaires et électorales.

Le parti progressiste rallia lentement à son drapeau et à son programme tous les groupes libéraux qui ne voulurent pas se mettre aux ordres de l’union libérale. Bientôt même accoururent beaucoup d’amis du maréchal O’Donnell, et plus tard, les partisans du duc de Montpensier. Le parti de la Révolution vit grossir ses rangs de toutes les écoles démocratiques, et de toutes les nuances avancées du fédéralisme et des ennemis du cléricalisme. A cette époque, le chef le plus autorisé dans le parti progressiste, que la monarchie excluait de ses conseils, était don Juan Prim. Il avait alors toute la popularité et le prestige de la guerre d’Afrique et de son expédition au Mexique. Ce fut auprès du maréchal Prim que don Manuel Pavia alla se placer, alors qu’il était encore un jeune commandant d’artillerie.

Il travailla à ses côtés dans tous les préparatifs du premier soulèvement du 3 janvier 1866. Le maréchal Prim et les juntes du parti avaient décidé qu’on ne prendrait pas les armes dans Madrid, malgré les assurances favorables qu’on avait du concours probable d’une partie de la garnison. Il fut convenu que Prim se prononcerait à la tête des régiments de cavalerie, dans les cantons autour de la capitale. C’est ce qu’il fit à Villarejo de Salvanes, et quand il souleva ces régiments, le commandant Pavia était son chef d’état-major, faisant apprentissage dans ce genre de coups de main. Chose étrange et que le général Pavia me fit observer lui-même, son premier essai de pronunciamiento fut un 3 janvier, comme huit ans plus tard !

Le pronunciamiento de Prim échoua. Il ne trouva pas dans la garnison de Madrid ni dans la population les sympathies qu’on lui avait fait espérer. Il dut se retirer lentement, poursuivi par des forces supérieures, et il atteignit la frontière du Portugal avec les débris de sa petite troupe. Prim garda Manuel Pavia avec lui en Portugal, jusqu’à ce que le gouvernement de ce pays lui signifiât son désir de le voir partir. Il passa en Angleterre et de là alla voyager en Belgique, en Suisse, avant d’obtenir de l’empereur Napoléon la permission de fixer sa résidence en France. L’Empereur ne lui avait pas facilement pardonné sa conduite vis-à-vis de sa politique au Mexique, et il fallut l’intervention du prince Napoléon pour obtenir l’autorisation d’habiter Paris. Encore ne fut-elle accordée à Prim et à son chef d’état-major que sous l’expresse condition d’aviser le gouvernement impérial quarante-huit heures à l’avance de son intention de quitter le territoire français.

Dans ce séjour de deux ans et demi presque à l’étranger, M. le général Pavia fit en quelque sorte son apprentissage en matière de révolution, car il fut initié à tous les travaux des juntes et des agents, dont les rapports et les conseils venaient aboutir chez le maréchal Prim. Pavia eut encore, à cette époque, bien des occasions de voir les chefs des démocrates, ceux des fédéraux et les progressistes qui allaient rejoindre l’émigration à mesure que les sévérités des réactionnaires s’accentuaient en Espagne. Il fut avec Prim aux conciliabules tenus à Gênes, à Genève, à Londres. Il entendit tous les projets, et il assista à toutes les illusions que l’émigration nourrissait sur la terre d’exil.

Dès cette époque, il nous l’a dit lui-même, il saisit la différence profonde qui séparait les deux éléments de la Révolution. Les vrais progressistes n’étaient que des réformateurs monarchiques et parlementaires, aspirant à la réforme des institutions et à la réforme des habitudes gouvernementales, tandis que les écoles démocratiques et républicaines dissimulaient fort peu leur désir d’amener des changements autant dans la forme des institutions que dans la société espagnole. Dans l’exil, et dans la haute direction des préparatifs en vue de la Révolution, l’antagonisme qui devait être si fatal après la victoire, éclatait déjà !

Il est curieux d’entendre Pavia raconter avec une naïveté brusque et toute militaire comment avorta le fameux mouvement du 22 juin 1866, prélude de la grande Révolution. Il paraît que Prim avait à peine fixé son domicile en France, qu’il se mit en rapport avec les juntes qui, dans toutes les grandes villes de la Péninsule, travaillaient à préparer un pronunciamiento. L’idée de Prim était de tenir tous les éléments autant civils que militaires prêts à seconder un peu partout, et surtout dans la capitale, l’initiative qui serait prise par lui-même dans le nord du royaume. Il devait se présenter à la frontière pour diriger l’action simultanée des corps sur lesquels il croyait pouvoir compter dans les garnisons de Valladolid, Burgos, Miranda et Saint-Sébastien ; en cas de succès, il pensait marcher droit en avant sur Madrid, où il comptait sur des adhésions très importantes dans les casernes et dans le peuple. Au cas où le succès n’eût pas répondu à son attente, il serait resté maître de la voie ferrée, de la vallée de l’Èbre, pour se porter vivement sur Saragosse et donner, de cette ville, la main aux libéraux de la Catalogne qui lui avaient offert leur concours. Tel était, selon Pavia, le plan primitif du mouvement du 22 juin 1866 ; et les préparatifs étaient si complets, que don Juan Prim quitta Paris avec Pavia, après avoir signifié son intention à Napoléon III. Les exilés firent un faux départ vers Bruxelles, et traversèrent toute la France pour mettre pied à terre, par une belle soirée d’été, à la station qui est immédiatement avant Bayonne, où des amis sûrs les attendaient. Ils échappèrent à la vigilance de la police française, et ils arrivèrent à la frontière pour apprendre que le mouvement avait éclaté le 22 juin au lieu du 24 juin, jour fixé, et qu’il avait totalement avorté !

Pavia apprécia en termes très sévères, en termes fort sévères l’imprudence et l’imprévoyance de ceux qui devancèrent les ordres du chef de la Révolution, et qui précipitèrent vers une ruine certaine les pauvres dupes de leurs intrigues. Les ordres de don Juan Prim avaient été formels et précis pour interdire à la capitale de broncher, sans avoir la certitude de secours sérieux dans les armées de la province. Le maréchal était trop au courant de l’atmosphère politique, par ses relations avec les juntes de tout le pays, il connaissait trop à fond le caractère du peuple, il savait trop bien que, sans éléments militaires bien organisés et résolument conduits, il avait été toujours inutile de tenter en Espagne un pronunciamiento. Il comptait sans la. junte de Madrid qui avait conçu l’audacieux projet de soulever leur cité avec certains corps de la garnison et avec le peuple armé dès les premières heures du mouvement. Cette fameuse junte, à la tête de laquelle se trouvaient Aguirre, Becerra, Sagasta, ainsi que la rédaction de La Iberia, avait été l’âme des travaux révolutionnaires dans Madrid. Elle s’exagérait les moyens dont elle pouvait disposer contre le gouvernement du maréchal O’Donnell. Elle mandait à Prim que l’impatience du peuple et des militaires était telle qu’on ne pourrait la contenir jusqu’au 24 juin. Elle parlait d’une levée en masse des quartiers populaires, qui regardèrent à peu près impassibles la révolte fameuse des artilleurs. Elle faisait croire à l’existence d’une organisation militaire qu’elle voulait confier non pas à Prim, mais au général Pierrard et à un officier d’artillerie du nom de Hidalgo. Ces deux hommes ne connaissaient ni les ressources ni les préparatifs de la Révolution, et ils se présentèrent sans crédit ni prestige pour se mettre à la tête d’une horde de soldats et de sergents ameutés contre leurs chefs, plus encore par des animosités particulières au corps d’artillerie que par attachement à l’idée révolutionnaire. L’opinion du général Pavia, comme officier de l’armée, est de grand intérêt dans tout ce qui a trait au 22 juin 1866 et aux conséquences très graves que cet événement a eues jusque dans la Révolution et son naufrage plus tard. Selon l’ancien chef d’état-major de Prim, dans des mémoires que j’ai eus sous les yeux, la tentative du 22 juin 1866 échoua dans les garnisons du nord de l’Espagne, parce que le gouvernement de Madrid, averti par Napoléon III, put prendre des mesures de précaution qui isolèrent et qui désorientèrent les régiments gagnés aux projets de Prim. En outre, le maréchal fut paralysé, et les éléments provinciaux furent contenus par la nouvelle de la défaite du mouvement prématuré de Madrid.

Le comité de Madrid, qui autorisa la rébellion des sergents d’artillerie avant l’heure fixée par Prim, et sans direction suffisante pour entraîner le reste de la garnison, ni pour enlever le peuple, fut la cause de l’insuccès. Il y avait à Madrid des conditions que Prim et son chef d’état-major jugèrent excellentes, si l’on avait su en tirer parti, sous l’impulsion énergique et intelligente de chefs militaires. On était sûr des régiments d’artillerie, séduits par leurs sergents et endoctrinés par la junte révolutionnaire. On avait le concours à peu près certain de plusieurs autres corps, qui ne furent contenus que par l’héroïque intrépidité du duc de la Torre et de leurs propres officiers. On surprenait à tel point le chef du cabinet, qu’il s’écriait dans sa demeure, en apprenant au saut du lit la nouvelle de l’insurrection : « Tout est perdu. » Bien des heures se passèrent avant une organisation quelconque de la résistance chez les autorités. Malheureusement pour la junte, elle s’était fait l’illusion commune à tous les politiques espagnols et qui a cours en bien des pays. Elle comptait sans l’instinct de la discipline d’abord, qui a tant de fois servi de base à la réorganisation et à la réaction contre les travaux révolutionnaires partis d’en bas dans les rangs de l’armée. Le soldat espagnol et les sous-officiers avaient bien souvent suivi leurs chefs pour défendre avec acharnement un pronunciamiento, une cause quelconque, mais ils hésitèrent à s’allier, le 22 juin 1866, à une inspiration qui paraissait émaner de l’élément purement civil. C’était, en effet, la première occasion dans laquelle un mouvement partait des rangs inférieurs sans participation aucune des officiers, et avec un caractère presque antidynastique.

Les officiers des trois régiments d’artillerie étaient tellement ignorants de la complicité de leurs soldats et de leurs sous-officiers dans la Révolution, qu’ils se firent tuer dans les rues de Madrid, tout comme dans la caserne de San Gil, pour rétablir la discipline chez leurs gars, « susmuchachos », persuadés qu’ils n’avaient affaire qu’à une algarade exclusive de leur propre arme. Beaucoup de ces officiers, que j’ai connus sept où huit ans après les événements de 1866, m’ont avoué qu’ils avaient attaqué, le revolver à la main, ces rebelles non pas en songeant au maréchal O’Donnell ni même à doña Isabelle II, mais bien parce qu’ils étaient exaspérés, honteux de penser que leurs soldats d’artillerie donnaient un exemple si abominable d’insubordination. Hélas ! ils n’en étaient plus cependant à compter le nombre de cas dans lesquels cette arme, tout autant que les autres, avait joué un rôle factieux à la suite de ses généraux et de ses colonels ! La pure vérité sur le mouvement de 1866 est dite avec franchise par le général Pavia, quand il ose affirmer que les sergents d’artillerie soulevèrent leurs camarades avec la pensée que la Révolution abolirait la règle qui leur interdisait tout espoir de devenir officiers dans leur arme. Tous les efforts de plusieurs gouvernements et de bien des ministres de la guerre n’avaient pu changer les usages de l’artillerie, et toutes les fois qu’il fut question d’admettre l’avancement des sergents, le corps des officiers tout entier menaça de se mettre en grève. Ils forcèrent ainsi par deux fois le gouvernement de la reine Isabelle à retirer des projets favorables à l’avancement des sous-officiers, et le lendemain du 22 juin 1866, même le maréchal Narvaez, avec toute son énergie hautaine et autoritaire, fut forcé de décréter que les sergents d’artillerie passeraient à la ligne, ou dans la cavalerie, quand on leur donnerait une êpaulette. Entre ces sergents mécontents de ce qu’ils regardaient comme une injustice de leur organisation, et la junte, il n’y avait de commun que le désir d’améliorer leur situation personnelle par la Révolution, car les artilleurs déclarèrent nettement qu’ils ne voulaient pas donner une signification par trop radicale à leur pronunciamiento.

Don Manuel Pavia, à propos de ce soulèvement d’artilleurs du 22 juin 1866, a fait une remarquable étude sur le rôle que joua dans cet incident un officier du nom de Hidalgo et sur les effets que la conduite de cet officier dans cette triste circonstance eut plus tard dans la marche de la Révolution espagnole elle-même. Personne mieux que le chef d’état-major de Prim ne pouvait savoir à quoi s’en tenir sur les causes qui firent échouer son dernier effort avant la chute de la dynastie en 1868. Comme je l’ai fait pressentir plus haut, la junte de Madrid vit anéantir ses espérances par la défaite de son principal auxiliaire, les artilleurs. Les autres régiments, vigoureusement ramenés par M. le maréchal Serrano et par le général Quesada, attaquèrent les émeutiers dans les rues d’abord, et plus tard dans les casernes, où Pierrard et Hidalgo essayèrent en vain une résistance peu énergique. Avant le soir, ce mouvement sans plan, sans appui du dehors, mal secondé de la population, et encore moins des hommes politiques, se débanda. Ou avait fait quelques distributions d’armes, de rares barricades, et la descente des éléments civils dans la rue fut une pitoyable tentative, que les patrouilles du maréchal O’Donuell dispersèrent sans peine. « Tout a manqué », fut le fond du rapport envoyé au général Prim, à la frontière de France, et dans son entourage, on répondit durement, mais avec justice, à la fameuse junte : « Qu’elle avait manqué de prévision et désobéi à la seule inspiration compétente en pareille matière, aux militaires. » Ces tentatives qui avortent, en Espagne comme partout, ne servent que les intérêts de la réaction. En effet, les « moderados » où chevau-légers de l’ancien régime n’eurent pas de peine à renverser le cabinet de MM. O Donnell et Posada Herrera.

Le maréchal Narvaez fusilla en masse les rebelles et commença la série de mesures violentes qui fut continuée par le ministère Gonzalez Bravo jusqu’au mois de septembre 1868. Pendant ce temps-là, le maréchal Prim avec le colonel Pavia, car il l’était devenu au titre d’ancienneté dans le corps d’artillerie, allait en Belgique et de là en Angleterre. Il régna dès cette époque une froideur marquée entre l’entourage de Prim et les hommes plus avancés qu’on accusait avec raison d’avoir fait ajourner la crise définitive par leur ambition personnelle et leurs impatiences désordonnées. Pavia dans tous ses mémoires, comme dans ses conversations, me sembla attacher une grande importance à ses relations avec le général Prim. Un des traits les plus curieux de son caractère vient justement du dualisme que cette influence a créé chez l’auteur du coup d’État de 1874. La première partie de la carrière de don Manuel Pavia fut passée dans les régiments d’artillerie, c’est-à-dire dans le milieu en Espagne où dominent les traditions d’autorité, de discipline, d’esprit de corps. Dès l’école de Ségovie, les jeunes cadets sont enveloppés par une espèce de franc-maçonnerie aristocratique et sévère, qui en fait une corporation distincte en quelque sorte du reste de l’armée. Que l’on soit en ville ou en campagne, dans les cercles de Madrid, comme dans les quartiers d’hiver de Logrono ou de Tafalla durant la guerre civile, j’ai remarqué combien les officiers d’artillerie se tiennent à l’écart, et se soutiennent les uns les autres, comme une oligarchie aristocratique et ultra-royaliste dans l’armée. Ils connaissent leur histoire, leurs antécédents, leurs familles. Ils ont une tenue froide, distinguée, réservée, presque hautaine avec les autres armes, toujours digne avec leurs soldats. Ils observent les questions d’étiquette et de discipline avec une rigueur extrême, et certes, au point de vue de leur instruction, de leur ton, de leurs études, ils peuvent très bien souffrir la comparaison avec toutes les armées d’Europe. Leurs casernes et leurs batteries en campagne sont des modèles de discipline, de propreté et d’organisation militaire. J’ai eu occasion de les suivre de près durant deux ans de lutte contre les carlistes, et je peux attester qu’ils ont largement contribué au rétablissement de la discipline et aux succès du maréchal Serrano contre don Carlos de Bourbon.

Il est à regretter que, dans ce corps, on ait presque toujours trouvé fort peu d’hommes aussi enclins aux idées libérales que don Manuel Pavia avant son coup d’État, et tant que l’influence de Prim se fit encore sentir sur lui. Aussi s’en sépara-t-il de bonne heure, comme chef d’état-major de Prim, et il porta des jugements un peu sévères sur la conduite de ses anciens compagnons d’armes. L’histoire se prononcera un jour entre le corps des officiers d’artillerie et la Révolution espagnole, et il faudra laisser calmer les passions avant de pouvoir tirer au clair le fameux conflit qui jeta dans les bras de la réaction royaliste le puissant état-major d’une des armes savantes, et qui fut la goutte d’eau qui fit déborder la coupe d’Amédée de Savoie. Toujours est-il que Pavia, à l’époque lieutenant-colonel d’artillerie, blâma la conduite de l’officier Hidalgo, qui s’était affilié à la junte révolutionnaire de Madrid en 1866. Hidalgo portait encore l’uniforme bleu sombre de ses camarades de Ségovie, quand il accepta les offres de la junte, et pour la forme seulement, il donna sa démission un mois avant le mouvement de 1866. Il osa aller prendre le commandement des artilleurs insurgés dans la caserne de San Gil, quand les corps de ses chefs et de ses compagnons d’armes gisaient encore sanglants sur le pavé de la cour ou dans la salle d’honneur des drapeaux ! Aussi ne faut-il pas trop s’étonner si les officiers d’artillerie ne consentirent jamais à pardonner à un des leurs sa conduite dans la matinée du 22 juin 1866. Ils le tinrent pour le complice et l’instigateur de la révolte des sergents, malgré tous les témoignages qui établirent que la junte révolutionnaire de Madrid avait plus que toute autre influence contribué à soulever les sous-officiers. Ils ne consentirent jamais à l’admettre dans leur société. Tout gouvernement durant la Révolution, qui essaya de donner un commandement à Hidalgo, trouva chez le corps d’artillerie en masse une résistance passive, mais inflexible. C’est ainsi que plus tard le roi Amédée et la Révolution s’aliénèrent un des plus puissants éléments d’action, qui devint sous mes propres yeux, dans les armées espagnoles, auxiliaire des plus dévoués de la Restauration alphonsiste.

Quand l’officier, cause de tous ces conflits, arriva en exil après le 22 juin 1866, il rejoignit Prim. Il lui fut adressé bien des reproches par plusieurs chefs de l’émigration et par Prim lui-même. Toutefois, on n’eut pas assez de résolution pour se dégager d’une alliance compromettante, et Hidalgo resta attaché à la fortune de Prim. Nous verrons plus loin ce qu’il en advint, mais j’ai remarqué que le général Pavia, dans ses appréciations sur la question Hidalgo, est partagé entre le vieil esprit de corps qu’il avait puisé dans son « alma mater » au collège d’artillerie de Ségovie, et ses propres inclinations libérales. On voit que l’ancien artilleur eût voulu vider le différend par un jury d’honneur qui eût peut-être lavé Hidalgo des lourdes accusations que ses compagnons d’armes, les officiers d’artillerie, avaient accumulées sur sa tête. D’autre part, on saisit le secret penchant qui portait un militaire inféodé aux idées de Prim et dominé par les principes de la Révolution à blâmer l’étrange prétention chez une corporation d’officiers entre toutes à vouloir imposer au gouvernement ses griefs contre un camarade. Le « retraimiento », la démission en masse des officiers d’artillerie au temps de la reine Isabelle comme dans la mémorable occasion où ils se retirèrent du service du roi Amédée en pleine guerre carliste pour manifester leur antipathie contre Hidalgo, ne peut passer, au point de vue politique et plus encore au point de vue militaire, que comme un acte d’insurbordination. Il y eut sans doute une grande faute politique commise par M. Ruiz Zorilla, quand il conseilla au roi Amédée de donner un commandement à un homme dont le nom suffisait pour créer une pareille crise, mais il y eut aussi un déplorable précédent de posé par cette démission en masse en temps de guerre dans un pays où les mœurs politiques et celles de l’armée étaient déjà assez profondément corrompues par les recours à la force, mouvements révolutionnaires et pronunciamientos de caserne comme ultima ratio des partis contre des légalités la plupart des temps créées de la même façon. Cependant, étant données l’atmosphère et les traditions de la société espagnole depuis le commencement du siècle, on ne saurait essayer de juger leur politique et leur armée par les règles qui ont cours dans des pays moins agités.