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Les Plénipotentiaires de Rastatt

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172 pages

La première, ou plutôt la seule fois que je visitai le château de Rastatt, — il y a, de cela, bientôt trente ans, — nous avions, mes compagnons de voyage et moi, pour nous guider à travers le dédale des corridors, escaliers, galeries, salons, chambres et retraits divers de la Burg margraviale, une fillette de 15 à 16 ans — la fille du concierge, si j’ai bonne mémoire — laquelle nous détaillait avec un accent tudesque des plus prononcés, mais en un français parfaitement correct, les splendeurs parfois un peu fanées, il faut en convenir, de cette ancienne résidence princière.

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Paul Huot, Karl Mendelssohn Bartholdy

Les Plénipotentiaires de Rastatt

I

LE THÉATRE DU CRIME

La première, ou plutôt la seule fois que je visitai le château de Rastatt, — il y a, de cela, bientôt trente ans, — nous avions, mes compagnons de voyage et moi, pour nous guider à travers le dédale des corridors, escaliers, galeries, salons, chambres et retraits divers de la Burg margraviale, une fillette de 15 à 16 ans — la fille du concierge, si j’ai bonne mémoire — laquelle nous détaillait avec un accent tudesque des plus prononcés, mais en un français parfaitement correct, les splendeurs parfois un peu fanées, il faut en convenir, de cette ancienne résidence princière.

Nous sachant français, notre cicerone en jupe rouge, tout en appelant notre attention sur les collections scientifiques que renferme l’édifice, sur les tableaux et les panoplies orientales rapportées en ces lieux par le margrave Louis-Guillaume à la suite de ses victoires sur les Turcs, nous signalait, de préférence, avec une perspicacité du meilleur goût, les particularités qui lui semblaient devoir flatter notre orgueil national :

  •  — « Ce tableau est du peintre Gros ; c’est un présent de l’Empereur Napoléon.
  •  — Cette tapisserie provient de la manufacture des Gobelins.
  •  — Ces tentures ont été fabriquées à Lyon.
  •  — Les vases qui ornent cette cheminée sont en porcelaine de Sèvres.
  •  — C’est dans cette salle que fut signé, en 1714, le traité de paix conclu entre le prince Eugène de Savoie, et le maréchal de Villars.
  •  — L’Empereur Napoléon a couché dans cette chambre. »

La visite se termina par l’ascension de rigueur au belvédère qui couronne le château et que surmontait — que surmonte sans doute encore, — une statue colossale et dorée de Jupiter armé de la foudre.

Notre cicerone ne nous expliqua pas — et plus d’un, à sa place, en serait sans doute embarrassé — ce que faisait là le souverain des dieux, ni quels Titans il pouvait bien foudroyer, du haut du belvédère de Rastatt ; mais elle nous fit remarquer, avec un légitime orgueil, la vue splendide, les riches campagnes, les divers villages que nous embrassions du regard ; elle nous énuméra avec non moins de satisfaction les nombreux édifices de la ville qui s’étendait à nos pieds, depuis son gymnase jusqu’à sa manufacture d’armes, depuis ses fabriques d’acier et de tabatières en carton, jusqu’au séminaire des maîtres d’école (ce que nous appelons en France : école normale primaire).

Puis, étendant le bras vers les fortifications, fédérales alors, mais aujourd’hui tenues pour badoises à Carlsruhe et pour prussiennes à Berlin, elle nous fit remarquer, dans la direction de Rhinau, une avenue dominée par un formidable bastion, ajoutant, de sa voix la plus douce :

«  — C’est dans cette allée que, le 28 avril 1799, les plénipotentiaires français : Bonnier, Roberjot et Jean Debry furent massacrés par les hussards de Szekler, sur les ordres du gouvernement autrichien. »

A ce moment, un de nos compagnons, plus soucieux de l’heure du dîner que des représentants du Directoire, consulta sa montre. Elle était arrêtée ! Alors, s’adressant à notre jeune guide :

  •  — Mademoiselle, lui dit-il, pourriez-vous nous indiquer, au juste, quelle heure il est ?
  •  — « Illustration (je ne comprends pas le français) » répondit la jupe rouge.

Hilarité générale ; — nous étions jeunes alors ! — bientôt suivie d’une réflexion sérieuse :

Pauvre enfant ! on lui avait seriné sa leçon. Et quel labeur !

Figurez-vous un sénateur ou un député qui ne saurait pas un mot de grec — les méchantes langues prétendent qu’il y en a — forcé d’apprendre par cœur la première olynthienne de Démosthènes :

« Anti pollón an, ô Andres Athenaïoi, chrêmatòn umas elesthaï nomizô eï etc. »

Hélas ! pour gagner sa vie, elle récitait cette leçon, sans la comprendre, comme ferait le sénateur, comme font, tous les jours, les enfants de chœur, à l’église, en répétant les répons de la messe, les mendiants sur les routes, en marmottant les pater et les ave de leur chapelet, sans savoir un mot de latin.

Rentré à l’hôtel, je consignai ce petit épisode dans mes notes de voyage, en y ajoutant cette réflexion :

« Ne serait-il pas possible que notre fillette de Rastatt fût, à son insu, une plagiaire ? Elle a appris sa leçon dans des guides qui ont copié des historiens — ou se disant tels — lesquels en avaient copié d’autres. Et ceux-ci ? Où ont-ils pris cette affirmation que les plénipotentiaires français, massacrés par les hussards de Szekler, l’ont été sur les ordres du gouvernement autrichien ?

Quel intérêt avait l’Autriche, dans ce moment, à une si flagrante violation du droit des gens ?

N’est-il pas possible que les premiers qui ont raconté cette histoire en aient, soit de bonne foi, soit à dessein, plus ou moins travesti les détails ? Après eux, la tourbe de ceux qui répètent sans savoir, qui récitent sans comprendre, ont rempli leur office ; mais où est la vérité ? — Question à étudier. »

De vingt à vingt-cinq ans, cette formule : Question à étudier ! ne pèse pas une once. Seulement, en général, on n’étudie pas la question en question.

Il en fut ainsi, cette fois, comme tant d’autres. Le lendemain à la pointe du jour nous partions pour Stuttgard, nous allions de là visiter Augsbourg et Munich, et nous ne rentrions en France que quinze jours plus tard, ne songeant pas plus, alors, aux plénipotentiaires de Rastatt qu’aux sept sages de la Grèce.

Ceci se passait au mois de novembre 1841.

A cette époque, l’illustre compositeur Mendelssohn-Bartholdy était à l’apogée de son talent et de sa gloire.

Pendant notre voyage, partout où nous nous arrêtions assez longtemps pour assister à l’Opéra du lieu, à Carlsruhe, à Stuttgard, à Munich, on nous abordait, dans les entr’actes, par cette ques- tion : Eh bien ! à Paris, applaudit-on toujours notre Mendelssohn ?

Or, c’est un autre Mendelssohn qui me ramène au drame de Rastatt, et voici comment : le compositeur a laissé, entr’autres enfants, un fils, professeur d’histoire, naguère à l’université de Fribourg, aujourd’hui à celle de Giessen (Hesse-Darmstadt).

Il a publié, entr’autres travaux estimés, la correspondance de Gentz, publiciste et diplomate allemand de second ordre, qui fut, pendant 20 ans, le bras droit de Metternich, une sorte de Talleyrand subalterne, aussi peu scrupuleux que son modèle, ce qui n’est pas rare, mais presqu’aussi spirituel, ce qui n’est pas commun1. Il y a joint des notes et une introduction qui passe pour le meilleur résumé de l’histoire de l’Autriche au XIXe siècle.

Il s’occupe aujourd’hui d’une histoire complète du Congrès de Rastatt, et il en a détaché pour en former un opuscule des plus intéressants, tout ce qui. est relatif au meurtre des plénipotentiaires français2.

C’est ainsi, qu’au bout de 28 ans, je me retrouve en face du problème dont la jupe rouge de 1841 m’avait fait rêver la solution.

A vrai dire, M. Mendelssohn ne donne pas, et ne prétend pas donner la solution de cette mystérieuse affaire ; il en pose seulement les termes, se bornant à établir que le fait n’a pas eu lieu par les ordres du gouvernement autrichien.

Mal lui en a pris — au moins quant à sa tranquillité personnelle.

A Paris et dans le reste de l’ancienne France, malgré les prétendues correspondances étrangèresdes journaux de diverses nuances, correspondances souvent rédigées rue Montmartre, on ne connaît que très-imparfaitement le véritable état des esprits en Allemagne depuis les évènements de 1866. En Alsace, à deux pas de la frontière, nous sommes un peu mieux renseignés ; il nous arrive souvent de franchir le Rhin et d’étudier sur place les tendances locales ; nos voisins allemands, souvent appelés par leurs affaires ou leurs plaisirs, sur la rive française, nous les dévoilent sans mystère ; les brises du rivage elles-mêmes semblent nous en apporter les échos.

Or, il n’y a pas à dire ; chez nos voisins de la rive droite, à l’heure qu’il est, il faut être. Armagnac ou Bourgogne, Prusse ou Autriche. Et cela, non-seulement en Autriche ou en Prusse, mais encore, mais surtout dans les Etats du Sud (Bade, Wurtemberg, Bavière, etc.) Là, l’impartialité est suspecte ; la neutralité est un crime. Aux yeux des partisans de la Prusse, quiconque ne tient pas M. de Beust pour un traître, est considéré comme un autrichien et un renégat. Pour les partisans de l’Autriche, quiconque ne considère pas M. de Bismark comme capable de tous les crimes, est un prussien, traître lui-même à la grande patrie allemande.

Si l’on se bornait là, ce ne serait qu’une triste mais inévitable conséquence des passions et des divisions politiques ; mais on va plus loin. Aux yeux des amis de la Prusse, dans tous les temps, en toute circonstance, depuis Rodolphe de Habsbourg jusqu’à l’Empereur actuel, le gouvernement autrichien s’est montré capable de toutes les félonies, de tous les crimes. Naturellement, les partisans de l’Autriche adressent le même reproche au gouvernement prussien, depuis les Hohenzollern jusqu’à nos jours.

Ceci est tout simplement absurde.

Malheureusement, aux époques troublées comme la nôtre, l’absurde a plus de succès que le bon sens.

M. Meudelssohn en a fait l’épreuve.

Sur une question purement historique, où la Prusse ne figure en rien, il a émis une opinion favorable non pas aux autrichiens, mais à l’Autriche ; aussitôt la bande criarde des Borussophiles ou Austrophobes, lui court sus, en le traitant d’autrichien. — C’est ainsi que, chez nous, il y a 75 ans, on tuait un homme en le traitant de modéré ou de Pitt et Cobourg.

Heureusement pour M. Mendelssohn, nos voisins n’eu sont pas encore à s’entr’égorger.

Cela viendra peut-être.

En attendant, autour de son intéressante publication surgissent chaque jour des réfutations souvent injustes, parfois grossières, presque toujours violentes.

Le thème est invariablement celui-ci :

C’est l’Autriche qui a fait massacrer les plénipotentiaires français. »

Si ces écrits n’étaient datés, on croirait lire la traduction de quelques-unes de ces diatribes répandues en France et en Europe par la police de Barras, aux jours qui ont suivi l’événement.

Pour nous qui ne sommes ni prussien ni autrichien, nous avons pensé que nos compatriotes seraient curieux de connaître comment ce sujet essentiellement français a été traité par un allemand. M. Mendolssohn a puisé les éléments de son récit, non-seulement dans les écrits du temps, publiés tant en Allemagne qu’en France, mais aussi dans des documents manuscrits conservés aux archives de Carlsruhe et de Vienne ; si ces derniers sont complètement inconnus chez nous, les autres y sont tellement oubliés, il est si difficile de se les procurer, qu’ils peuvent être eux-mêmes considérés comme inédits. Nous userons, ainsi que lui, des uns et des autres.

Laissons, maintenant, la parole à l’écrivain allemand ; le lecteur ne peut qu’y gagner.

II

LE CONGRÈS. — LA CATASTROPHE

« Depuis le mois de décembre 1797) près de trois cents diplomates siégaient dans le château de Rastatt1. Ils devaient poser les bases de la paix entre la France et l’Allemagne. Plusieurs mois s’étaient écoulés sans que l’on fût arrivé à un résultat satisfaisant. Rastatt ne pouvait qu’y gagner. La prospérité du lieu date de cette époque. Encore aujourd’hui ; à cette question : quelle est l’origine de telle ou telle fortune ? on vous répond : Eh ! le congrès ! On vous raconte encore que les diplomates prenaient des bains de lait et de vin rouge, qu’en été ils faisaient des parties de traîneaux après avoir fait couvrir la route de sel, pour tenir lieu de neige. Ce sont là autant de légendes qui prouvent uniquement que, dans les souvenirs des bons Rastattois, le congrès est resté comme un Eldorado et une mine d’or. Mais les grandes affaires, les affaires publiques, en Allemagne comme dans le reste de l’Europe, en ces années 1797 et 1798, étaient loin d’être aussi florissantes que celles des aubergistes et marchands de la grande rue de Rastatt, depuis les Trois rois jusqu’à L’Ange.

Le congrès avait été salué avec le plus vif enthousiasme et les perspectives les plus riantes. S’il est vrai que le plus grand bien d’ici bas consiste dans l’espérance, les allemands de cette époque devaient être deux et trois fois heureux. On voyait déjà signée, non-seulement une paix momentanée, mais la paix perpétuelle. On croyait avoir trouvé dans le congrès un remède souverain à tous les maux politiques et sociaux, dont l’humanité avait souffert jusqu’alors. On espérait un changement complet dans la constitution et l’organisation intérieure de l’Allemagne.

L’usure, la fraude, les monopoles, la loterie, la mendicité allaient disparaître ; les impôts, les postes, la presse et la justice allaient être l’objet de réformes complètes. A cette question : « Que faut-il pour asseoir une paix durable ? » Un patriote répondait : qu’il fallait abandonner immédiatement le droit romain, et que tous les malheurs qui pesaient sur l’Europe, sans en excepter la Révolution française, découlaient directement du Corpus juris. Un autre réclamait des améliorations dans la police des domestiques (Illustration), un troisième voulait qu’on prît des mesures contre la multiplication des cages à écureuils (Illustration) qui avait les plus graves inconvénients pour le public. Il n’est pas jusqu’à l’art de guérir, pour lequel le congrès allait inaugurer une ère nouvelle ; il devait supprimer la petite vérole, et le docteur Reineke, de Gotha, dans un poëme sentimental, demandait qu’on rendît la paix à l’enfance. Tous les opprimés, tous les exploités s’agitaient ; le clergé se plaignait de l’annexion de la Belgique ; les réformés réclamaient l’égalité devant la loi ; les juifs demandaient leur admission au droit de bourgeoisie et faisaient entendre « la voix de l’humanité opprimée, » dans des adresses et des apologies au congrès ; l’université de Heidelberg ne resta pas en arrière et s’adressa au représentant français Rudler pour rentrer dans ses possessions de Donnersberg qu’on lui avait confisquées. Pour apprécier jusqu’à quel degré la cervelle de certains hommes était détraquée, au milieu de ces temps si critiques, il suffit de rappeler que le baron de Linsingen avait offert de remettre la solution des intérêts de l’empire d’Allemagne à un duel solennel dans lequel lui-même aurait pour adversaire un des membres du Directoire de France.