Les québécois et l

Les québécois et l'anglais : Le retour du mouton

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149 pages

Description

Une vieille relation d'amour-haine lie les Québécois et l'anglais. Dans cet essai provocant, le réputé politologue Christian Dufour critique chez un nombre croissant de francophones, y compris des souverainistes et des jeunes, une telle valorisation de l'anglais et du bilinguisme qu'on en vient dans les faits à remettre en cause le principe crucial de la claire prédominance du français au Québec. « Ce sont moins les immigrants ou les anglophones qui poseront problème dans l'avenir qu'une partie des francophones eux-mêmes, tentés d'abdiquer l'essentiel sous le couvert d'ouverture au monde et de supposé réalisme », affirme-t-il. Dans ce contexte, l'anglais n'est plus synonyme de volonté de réussite ou d'excellence, mais d'abdication identitaire et de médiocrité, faisant en sorte que les unilingues français deviendront des citoyens de seconde zone. Le jour où tous les Québécois seront bilingues par principe et indépendamment des besoins, quelle motivation auront les anglophones et les immigrants pour apprendre le français? Quelle dévalorisation en découlera-t-il pour le français? Quel rétrécissement du marché en résultera-t-il pour les produits culturels francophones, les émissions de télé et de radio, les livres, les films, les disques? Toutes les cultures comportent un bassin d'unilingues qui font vivre leur langue. L'idée n'est pas de partir en guerre de façon ringarde contre cette langue québécoise et internationale qu'est l'anglais, mais de rappeler les conditions d'une relation réaliste et féconde avec elle, dans un contexte où l'anglais prend davantage de place. Le problème du Québec n'est pas que ses citoyens ne sont pas bilingues - ils le sont déjà beaucoup -, mais qu'ils sont prisonniers d'une dynamique d'échec, tentés par la médiocrité et l'abdication.

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Date de parution 29 octobre 2012
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EAN13 9782895853831
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada Dufour, Christian, 1949-Les Québécois et l’anglais : le retour du mouton ISBN 978-2-89585-383-1 1. Français (Langue) - Aspect politique - Québec (Province). 2. Anglais (Langue) - Aspect politique -Québec (Province). 3. Insécurité linguistique - Québec (Province). 4. Bilinguisme - Québec (Province). I. Titre. P119.32.C3D83 2008 306.4409714 C2008-941923-5 © 2008 Les Éditeurs réunis (LÉR). Les Éditeurs réunis bénéficient du soutien financier de la SODEC et du Programme de crédit d’impôt du gouvernement du Québec. Nous remercions le Conseil des Arts du Canada de l’aide accordée à notre programme de publication.
Édition : LES ÉDITEURS RÉUNIS www.lesediteursreunis.com
Distribution :PROLOGUE www.prologue.ca
Imprimé au Québec (Canada) Dépôt légal : 2008 Bibliothèque et Archives nationales du Québec Bibliothèque nationale du Canada
Au Québec que j’aime.
Préface
Christian Dufour annonce dans cet essai le retour d u mouton. S’il le dit, il faut le croire. Il a beaucoup observé les moutons. Pourtant, il n’en est pas un, même pas un noir. Ni mouton universitaire, ni médiatique, ni politique. Christian Dufour n’aime pas bêler en chœur. Je le fréquente professionnellement – à la radio, àIndicatif Présentil a été un des piliers du où groupe de discussion politiqueVindicatif Présent, et à la télévision, àBazzo.tvet àIl va y avoir du sport– et personnellement depuis assez longtemps pour savoir cependant que c’est une sacrée drôle de bête. Obstiné mais blagueur, travailleur mais capable de gambader dans les chemins de travers, creusant de profonds sillons, mais gardant le sabot léger. De quel animal parlons-nous ici ? Christian Dufour est peut-être un élégant mouflon, du genre à s’aventurer sur les futurs escarpés de la pensée politique, à débusquer au détour d’un passage non cartographié l’aspect le plus inattendu d’une problématique. Par moments, Dufour aurait plutôt des allures de vaillant percheron. Au fil de ses recherches, dans ses essais, ses articles, ses interventions, il balise un chemin familier. Le fil conducteur de ses travaux est la question identitaire. En comparant les identités nationales ici et ailleurs, en fouillant le passé et l’histoire pour mieux éclairer le présent, en écoutant aussi ses intuitions, il a développé une pensée originale sur ce thème. Il ne craint pas de s’impliquer, de parler de sa vie, de nourrir sa pensée de ses observations et de ses expériences. Avec persistance, il attire notre attention, y compris d’ailleurs dans cet essai, sur cette inavouable tentative autodestructrice de l’identité québécoise. Christian Dufour aurait donc peut-être des accointa nces avec le sanglier du maquis corse, profondément attaché à sa terre. Il est terrien, co nnecté,groundé. Il ne s’est jamais coupé de son Saguenay d’origine ; ses racines sont profondes. Ses préoccupations et ses intérêts personnels alimentent sa démarche intellectuelle. Plusieurs s’étonnent, certains même se méfient. Quoi ? Un universitaire quitripe? Un intellectuel qui aime sincèrement la culture populaire,sur Céline Dion qui s’intéresse aux icônes canadiennes-françaises, aux héros nationaux ? C’est que le Christian sauvage aime son territoire, des pâturages foisonnants aux montagnes abruptes. Il l’arpente, la tête dans la théorie et le débat, certes, mais les sabots bien enfoncés dans la matière, et la truffe humant toujours la rumeur politique. Comme bête des médias, Christian Dufour serait réso lument du type cabri. À l’aise aussi bien à TQS qu’à Radio-Canada, prêt à débattre comme à vulgariser. Il aime surtout gambader librement, s’attarder à une question, la flairer, en faire le tour même si elle n’est pas dans l’air médiatique du temps. Il ne craint pas la légèreté, les cabrioles, ce qui lui donne cette élégance de l’esprit. Politiquement, il se tient loin des troupeaux. On r aconte qu’un louveteau aux dents longues lui aurait présenté un jour un lambeau de vieille idéologie déguisée en idée neuve. Mais notre animal s’est vite rappelé qu’il est du genre solitaire et qu’il n’aime pas penser en meute. Il se tient donc à l’orée de la clairière, là où la vue est la meilleu re, pour bien évaluer les rapports de force et pour avoir une vue d’ensemble sur les déplacements de hordes politiques. Avec cet essai,Les Québécois et l’anglais, Christian Dufour noue ensemble les thèmes identitaires qui lui sont chers et nous sert une passionnante mise en garde. Le mouton est de retour, le troupeau se reconstitue, constate-t-il. Inquiétante nouvelle. Mais l’abattoir n’est pas inéluctable, et il nous livre quelques pistes, des sentiers à emprunter pour échapper à un destin possible. C’est sûr qu’il faud ra reprendre nos bâtons de marche, il y aura
quelques ampoules et entorses, mais la vue promet d’être belle. Et si, finalement, Christian Dufour était quelque chose comme le dévoué et efficace bâtard qui protège le troupeau et qui, discrètement, le mène v ers la prairie ? Ni le mouton ni le berger : l’entremetteur nécessaire… Marie-France Bazzo
Introduction
Ce livre est un signal d’alarme, ce livre est un co up de poing. Il traite du rapport que les Québécois ont entretenu, qu’ils entretiennent et, surtout, qu’ils entretiendront dans l’avenir avec un anglais dont tout indique qu’il est appelé à prendre plus de place ici. Cet essai tire son origine également d’une vieille préoccupation personnelle, plus d’actualité que jamais, à l’égard de comportements individuels en matière linguistique que chacun peut observer autour de lui. L’existence de ces comportements apparaît confirmée par certaines études, entre autres chez les jeunes Québécois. Contrairement à ce que l’on croit souvent et à ce que l’on dit toujours, j’ai la conviction que ce seront des francophones, y compris des souverainistes, qui feront vraisemblablement de plus en plus problème dans le dossier du rapport avec l’anglais. Plus que les Anglo-Québécois ; plus que les Québécois issus de l’immigration. Au plan politique et identitaire, tout indique par ailleurs que, dans l’avenir qui s’annonce, l’enjeu de la claire prédominance du français dans toute une série de secteurs deviendra aussi important que la lutte entre les fédéralistes et les souverainistes.
Par rapport à un passé que n’ont pas connu les jeun es générations – on pense à la période antérieure à 1960 –, la relation des Anglo-Québécoi s de même que celle des Québécois issus de l’immigration avec la langue française a beaucoup changé, et pour le mieux. Les Anglo-Québécois, qui s’étaient sentis longtemps avant toutBritishpuisCanadian,ont vu leur identité se québéciser de façon non négligeable dans la foulée de la Révoluti on tranquille : leur niveau de bilinguisme est devenu plus important que celui des francophones. O n s’est éloigné de cette mentalité coloniale arrogante que l’ancien premier ministre René Lévesque avait comparée, dans les années 1960, à celle des Blancs racistes de l’ancienne Rhodésie-du-Sud : Westmount et la « maudite vendeuse unilingue anglaise » du défunt Morgan’s devenu La Baie furent longtemps les symboles de cette mentalité.
Par ailleurs, l’un des principaux succès de la Révo lution tranquille fut de changer substantiellement la nature et l’impact d’une immigration dont on avait autrefois l’impression qu’elle ne pouvait jouer qu’au détriment des franco phones. Dans les années 1960, une crise linguistique très médiatisée avait touché profondém ent la majorité francophone et radicalisé son nationalisme. Des Québécois d’origine italienne, de plus en plus nombreux dans une petite communauté du nord-est de l’île de Montréal jusque- là francophone, Saint-Léonard-de-Port-Maurice, invoquaient le fait que l’on vivait dans un pays bilingue pour réclamer des écoles publiques en anglais pour leurs enfants. Cela semblait être l ’annonce de l’anglicisation inéluctable de cette communauté mais aussi, par extension, de celle du Q uébec tout entier, où le taux de natalité exceptionnellement élevé des Canadiens français d’antan était en train de s’effondrer.
Pour ceux qui se rappellent cette période, c’est to ut un changement aujourd’hui que de constater que la plus grande partie des immigrants qui s’inst allent au Québec connaissent maintenant le français à leur arrivée ou sont susceptibles de l’apprendre, qu’ils sont « francophonisables » pour employer le jargon convenu. Par ailleurs, l’école publique en français est obligatoire depuis trente ans pour les enfants d’immigrants non canadiens, de même que pour ceux des francophones de souche. Les immigrants ont plus tendance qu’autrefo is à se joindre à la majorité francophone : le recensement de 2006 a révélé que les transferts linguistiques de ceux qui sont arrivés depuis 1996 se font aux trois quarts en faveur du français. C’est l’inverse pour les immigrants arrivés avant 1961, qui optent à 76 % pour l’anglais. Dans une époque friande de résult ats faciles et immédiats, rappelons que ces changements n’allaient pas de soi et qu’ils ne se sont pas opérés tout seuls : au contraire, ce renversement de situation est le fruit des efforts des nombreux Québécois qui ont œuvré patiemment et intelligemment dans les secteurs de l a langue et de l’immigration depuis une quarantaine d’années.
Cela n’a pas empêché un feu jaune de s’allumer en matière linguistique à la suite de la publication de données du recensement de 2006. Ce dernier a montré un affaiblissement du français, pour l’heure mineur mais néanmoins troublant, tout particulièrement sur l’île de Montréal. On peut douter que le
renforcement des lois et règlements linguistiques immédiatement exigé par plusieurs nationalistes soit capable à lui seul de renverser une tendance q ui devrait s’accentuer si les francophones ne modifient pas individuellement certains de leurs co mportements avec les nouveaux arrivants. Cependant, le travail de recherche que j’ai effectu é pour ce livre m’a amené à changer d’avis sur un point important : on ne saurait par principe se limiter aux seules mesures incitatives pour promouvoir un français qui apparaît, en 2008, dans une situation plus fragile que la majorité des francophones ne le croient.
C’est en appeler à une sorte de révolution mentale que de prétendre convaincre que le danger – on verra de quel danger il s’agit – a toutes les chances dans le futur de venir autant des francophones de souche eux-mêmes que des Anglo-Québécois ou des nou veaux arrivés. En effet, une partie des francophones semblent tentés d’abdiquer l’essentiel sous couvert d’ouverture au monde, de tolérance et de soi-disant réalisme. La perspective d’un Québec souverain dans un avenir prévisible semblant s’estomper, une fatigue identitaire joue chez certains, qui ne croient plus autant en l’avenir d’une société moderne en français pour leurs enfants, qu’ils veulent parfaitement bilingues. On en vient à valoriser à ce point le bilinguisme et l’anglais qu ’on ne se préoccupe plus vraiment de la prédominance du français dans toute une série de domaines.
C’est la recette pour la catastrophe alors que, dominant massivement le continent nord-américain et véhicule privilégié de la mondialisation, cette vie ille langue québécoise qu’est l’anglais sera vraisemblablement plus présente ici dans l’avenir qui s’annonce. Pour sa part, ces derniers vingt ans, le gouvernement du Québec n’a pas envoyé les cruciaux messages qui s’imposaient dans un dossier trop politisé de façon partisane, alors que l’Office de la langue française perdait sa crédibilité, faute d’être en mesure de donner l’heure juste aux Québécois sur le plan linguistique.
Dans un mémoire soumis à la fin des années 1990 à l a Commission des États généraux sur la situation et l’avenir de la langue française, je so umettais que se poserait de plus en plus dans notre société le difficile mais crucial problème de la pl ace de l’anglais : « Comment faire une place à l’anglais sans bilinguiser le Québec, dans un contexte canadien basé sur des droits linguistiques égaux au plan individuel, alors que les francophones – y compris plusieurs souverainistes – ont 1 tendance à passer de la négation de l’anglais à une ouverture exagérée à son égard ? » Dix ans plus tard, on y est manifestement arrivé et, comme le ra ppelait le chroniqueur Michel David dansLe Devoirdu 27 mai 2008 : « Le débat sur le bilinguisme est maintenant incontournable. »
L’objectif de cet essai n’est pas de partir en guerre de façon ringarde contre un anglais présent dans notre société de multiples façons. Le but est plutôt de rappeler les conditions d’une gestion réaliste et féconde de notre relation avec cette langue, en donnant une série d’exemples concrets aux plans collectif et individuel. Entre l’irréaliste unilinguisme français de la première version de la loi 101 et le bilinguisme français-anglais à la Trudeau camouflant mal la domination de l’anglais, ce qui est en jeu ici, c’est la volonté des francophones de continuer à imposer collectivement et individuellement leur langue dans le contexte inédit de la mondialisation. S’ils ne sont pas capables de donner un franc coup de barre à cet effet, je ne vois pas comment le français au Québec pourrait avoir véritablement de l’avenir.
Que l’application du principe ne soit pas toujours facile n’enlève rien à son importance ; c’est la règle de la claire prédominance du français sans exclusion d’un anglais dont la présence n’est pas obligatoire qui permettra de gérer de façon efficace et renouvelée notre vieille relation avec l’anglais et ce qu’il représente au plan identitaire : incarnation d’une faiblesse identitaire remontant à loin, mais également vitale partie de soi-même qu’on ne saurait nier sans s’affaiblir. L’une des raisons pour lesquelles nous avons tout à perdre d’une gestion inadéquate de notre relation avec l’anglais, c’est que ce dernier fait partie de l’identité des francophones eux-mêmes.
Le lecteur constatera qu’il est beaucoup question de ce point dans cet ouvrage : c’est voulu. S’il est une chose que j’aimerais qu’il retienne de sa lecture, c’est cette importance de diffuser au maximum la règle de la claire prédominance du français sans exclusion de l’anglais au Québec. Notons que le
terme « anglais » utilisé en ce sens ne fait pas exclusivement référence à la langue anglaise, aux Anglo-Québécois ou aux immigrants anglophones. Le t erme inclut également, parfois, la partie anglaise qui sommeille au sein des francophones eux-mêmes.
Une autre facette de ce livre est l’accent qui est mis sur l’importance de préserver un pouvoir politique spécifiquement québécois, encore là sur le plan collectif mais aussi sur le plan individuel. Ce fut cette préoccupation qui m’amena, avec entre autres Henri Brun, Claude Corbo, Joseph Facal 2 et Jean-Claude Rivest , à m’opposer à l’instauration d’un mode de scrutin proportionnel au Québec. La préservation d’un pouvoir politique contrôlé par une majorité francophone constitue, de loin, le principal moyen d’éviter la folklorisation graduell e, la progression des aspects ethniques de la culture québécoise. À ce sujet, le livre n’adhère pas à un certain jovialisme ambiant qui voudrait faire croire que tout va bien dans le meilleur des mondes, un sentiment superficiel parce que contredit par les tendances lourdes de notre démogr aphie, de notre système politique et de notre histoire. L’exercice du pouvoir politique québécois apparaît toujours affecté par la dynamique autodestructrice que j’ai essayé de faire ressortir dans mes ouvrages antérieurs, à partir duDéfi 3 québécoisen 1989 .
Cela fut démontré par ce qui est arrivé entre 1965 et 1982 : une révision constitutionnelle, enclenchée en réponse à l’insatisfaction historique du Québec, a abouti à l’affaiblissement de ce dernier, à la suite pour l’essentiel de l’action de Québécois. Les Canadiens anglais restèrent spectateurs. Le pouvoir politique contrôlé par des francophones diminue, trop souvent en raison de gestes posés par des francophones. Cette dynamique autodestructrice, qui remonte à loin, s’applique maintenant au rapport avec l’anglais. En regard de cette situation, la priorité accordée par plusieurs à la poursuite de la lutte entre les fédéralistes et les souverainistes apparaît comme une diversion et un gaspillage d’énergie par rapport au véritable problème, plus au ras du sol, auquel le Québec doit faire face en 2008.
Cet essai exprime un désaccord avec l’esprit colora nt le rapport Bouchard-Taylor sur les accommodements raisonnables, qui a été rendu public en mai 2008. N’envoyant pas un message porteur d’avenir aux Québécois, ce rapport n’aura fait qu’empirer le problème auquel nous sommes confrontés si l’on donne suite à ses recommandation s. En effet, le problème identitaire des Québécois n’est pas que ces derniers ne sont pas su ffisamment ouverts à « l’autre », à la différence ou au monde. Au contraire, quiconque a voyagé un peu constate que l’on rencontre des Québécois partout, y compris dans les coins les plus reculés de la planète. Mais surtout, ceux qui connaissent les autres identités et les autres cultures, y compris les plus avancées, savent qu’en comparaison l’identité québécoise s’avère la plupart du temps plus ouverte, plus permissive et plus tolérante. Il ne s’agit pas de quelque chose de récent ou de superficiel : au début du XVIIIe siècle, l’on disait déjà des ancêtres des Québécois, les anciens Canadiens d u Régime français, qu’ils étaient exceptionnellement gentils, courtois et hospitaliers.
Cela dit, les Québécois font partie de la nature hu maine et ce ne sont pas des anges. L’ouverture et la tolérance dont on parle toujours de façon élogieuse, et que certains voudraient voir encore plus prononcées, sont en partie l’envers d’une malsaine abdication identitaire, manifestation la plus récente d’un atavisme de conquis. Cela ne présage rien de bon pour la cruciale gestion de la relation avec l’anglais, car à une naïve ouverture tous azimuts à ce que représente cette langue ne saurait que répondre, parfois, une fermeture excessive à son égard. Si l’on n’y prend garde, le vieux problème jamais entièrement réglé, quoi qu’on en dise, reviendra de plus en plus nous hanter…
1 Le retour du mouton
Jeunes ou plus âgés, une bonne partie de ceux qui se rattachent à l’identité québécoise sont dans le même bateau : un bon vieux mouton canadien-français sommeille parfois en eux. Le fait qu’ils n’en soient pas toujours conscients ne change pas vraiment l’affaire.
Pour les jeunes générations à qui l’on n’a pas transmis un minimum d’information sur le Québec catholique d’avant 1960, rappelons que saint Jean-B aptiste, le cousin de Jésus et celui qui le baptisa, était le patron traditionnel des Canadiens français . Encore aujourd’hui, la fête nationale des Québécois a lieu le 24 juin, le jour de la Saint-Jean-Baptiste dans le calendrier liturgique catholique. Dans l’art traditionnel religieux, on avait l’habitude de montrer ce saint berger accompagné d’un mouton. Cet inoffensif animal occupa une place de choix dans le char allégorique qui, pendant des décennies, constitua le clou du défilé de la Saint- Jean-Baptiste – on disait alors « la parade ». Le saint lui-même était incarné par un jeune garçon blond aux cheveux bouclés. Comme un mouton…
De fil en aiguille, les Canadiens français en vinre nt à être associés à un animal qui s’avérait vraiment très doux, docile et soumis, en plus de ne pas avoir l’air brillant. Cela était d’autant plus embarrassant que les francophones de l’époque se re trouvaient souvent placés dans un état de soumission structurelle aux Anglais, une domination plus ou moins acceptée, y compris au Québec où ils étaient pourtant majoritaires. Il n’est donc pas étonnant que dans les années 1960 on ait fait joyeusement sauter le char allégorique devenu honteux – avec un moment toute la parade ! –, jetant au feu une partie des souches canadiennes-française s et exauçant avant la lettre les vœux du sociologue Gérard Bouchard. L’opération ne fut pas totalement réussie, car il semble bien que le bon vieux mouton canadien-français est de retour parmi nous, en particulier dans notre rapport avec l’anglais. Mais au fait, ce mouton qui n’avait jamais rien demandé, nous avait-il vraiment quittés ?
En effet, depuis longtemps, depuis toujours en fait , chacun peut observer chez certains francophones de souche des comportements à l’égard de l’anglais qui sont le propre des membres d’un groupe ethnique voué à l’assimilation, des att itudes incompatibles par définition avec le développement d’une culture moderne en français. En tout premier lieu, on pense à ceux que l’on entend répondre en mauvais anglais à des Québécois issus de l’immigration qui s’étaient pourtant adressés à eux en français. Ces francophones, à qui il n’est même pas demandé d’imposer leur langue à quelqu’un de réticent, mais simplement de la parler à un concitoyen qui leur a ouvert la voie, ne semblent pas réaliser ce que leur attitude implique pour l’avenir de leur collectivité. À moins, bien sûr, qu’ils en soient conscients et que cela les laisse indifférents. En contrepartie, qui n’a pas entendu des immigrants à qui on a imposé le français se plaindre que cette langue apprise à force de temps, d’énergie et d’argent ne leur sert pas à grand-chose puisqu’ils se font souvent répondre en anglais quand ils s’adressent à des francophones dans leur langue ? Plusieurs ne manqueront pas de critiquer ces colonisés d’une autre époque, qui ne craignent pas d’annuler par leur attitude les efforts investis par tant de Québécois depuis un demi-siècle pour intégrer les immigrants à la majorité francophone. Mais jovialisme et effet de mode obligent ! Ces critiques ne manqueront pas d’attirer l’attention sur le fait que ce phénomène regrettable est le reste d’une mentalité en voie de disparition. La situatio n aurait beaucoup changé, en particulier chez les jeunes. Les Québécois de la nouvelle génération incarneraient une nouvelle confiance tranquille en eux-mêmes, leur permettant de s’ouvrir de façon intelligente à l’anglais et au monde, tout en restant fiers de leur identité québécoise francophone. Représentant l’avenir, ces Québécois nous donneraient de nouvelles raisons de croire en ce dernier, tout en ne restant pas accrochés à un passé canadien-français dont on n’est pas fiers. 4 Je remercie le chroniqueur Michel David d’avoir attiré mon attention sur une étude récente du