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Les relations à plaisanteries en Afrique

De
263 pages
Rompant avec l'approche classique qui a longtemps caractérisé l'étude des relations à plaisanteries, l'ouvrage combine un essai d'épistémologie de la discipline anthropologique et une approche inspirée de l'anthropologie historique, politique et linguistique sur la construction des identités et sur les dynamiques des rapports de pouvoir. Cette étude fine des relations à plaisanteries, dites utani en Tanzanie, conduit à une réflexion générale sur les modes de définition de l'identité africaine et de l'Afrique en général.
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Les Relations en Afrique
Discours savants

à plaisanteries (Tanzanie)
et pratiques

locales

Connaissance des hommes Collection dirigée par Olivier Leservoisier
Déjà parus Véronique MARCHAND, Organisations et protestations des commerçantes en Bolivie, 2006. Roger BASTIDE, Sociologie du folklore brésilien, études afrobrésiliennes, 2006. Virginie VINEL, Desfemmes et des lignages, 2005. Elisabeth CUNIN, Métissage et multiculturalisme en Colombie (Carthagène), 2004. Philippe CHAUDAT, Les mondes du vin, 2004. Serge TCHERKEZOFF,Faa-Samoa, 2003.

Pascale ABSI, Les ministres du diable, le travail et ses représentations dans les mines de Potosi, Bolivie, 2003. Marc Kurt TABANI,Les pouvoirs de la coutume à Vanuatu, 2002.
Roger BASTIDE, Poètes et dieux, 2002. Edith Kovats BEAUDOUX, Les Blancs créoles de la Martinique, 2002. Maria TEIXEIRA, Rituels divinatoires et thérapeutiques chez les Manjak de Guinée-Bissau et du Sénégal, 2001. Nathalie COFFRE-BANEUX, Le partage du pouvoir dans les Hébrides écossaises, 2001. Virginie DE VERICOURT, Rituels et croyances chamaniques dans les Andes boliviennes, 2000. Ga1ina KABAKOVA, Anthropologie du corps féminin dans le monde slave, 2000. Anne RAULIN, L'ethnique est quotidien, 2000. Roger ADJEODA, Ordre politique et rituels thérapeutiques chez les Tem du Togo, 2000 Radu DRAGAN, La représentation de l'espace de la société traditionnelle, 1999. Marie-Pierre JULIEN et Jean-Pierre WARNIER (eds), Approches de la culture matérielle, 1999. Françoise LESTAGE, Naissance et petite enfance dans les Andes péruviennes, 1999. Sophie BOULy DE LESDAIN, Femmes camerounaises en région

parisienne, 1999.

Marie-Aude Fouéré

Les Relations en Afrique

à plaisanteries (Tanzanie)

Discours savants et pratiques locales

L'Harmattan

L'HARMATTAN, 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

(Ç)

2008 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan I@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05549-0 EAN : 9782296055490

« Je voudrais qu'un livre, au moins du côté de celui qui l'écrit, ne soit rien d'autre que les phrases dont il est fait ; qu'il ne se dédouble pas de ce premier simulacre de lui-même qu'est une préface, et qui prétend donner sa loi à tous ceux qui pourront à l'avenir être formés à partir de lui. Je voudrais que cet objet-événement, presque imperceptible parmi d'autres, se recopie, se fragmente, se répète, se simule, se dédouble, disparaisse finalement sans que celui à qui il est arrivé de le produire, puisse jamais revendiquer le droit d'en être le maître, d'imposer ce qu'il voulait dire, ni de dire ce qu'il devait être. Bref, je voudrais qu'un livre ne se donne pas luimême ce statut de texte auquel la pédagogie ou la critique sauront bien le réduire,' mais qu'il ait la désinvolture de se présenter comme discours: à lafois bataille et arme, stratégie et choc, lutte et trophée ou blessure. conjonctures et vestiges, rencontre irrégulière et scène répétable ».
M. Foucault, Histoire de la folie à l'âge classique, 1972.

PRÉFACE

Il faut louer Marie-Aude Fouéré d'avoir, tout en choisissant un thème classique voire quelque peu oublié de l'anthropologie, renouvelé radicalement son analyse. En effet, les «parentés» ou «relations à plaisanterie» ont retenu l'attention d'ancêtres prestigieux de l'anthropologie comme A.R. Radcliffe-Brown ou M. Griaule, le premier ayant vu dans les joking relationships une sorte de pouvoir compensateur à la dureté des relations juridiques (jural), le second ayant insisté sur le rôle de soupape de sûreté des « alliances cathartiques ». Dans les deux cas, qu'il s'agisse de la version structuro-fonctionnaliste ou de la version « cosmogonique », c'est l'idée de stabilité des sociétés africaines qui prévaut. Il faut donc savoir gré à Marie-Aude Fouéré d'avoir politisé et historicisé les relations à plaisanterie: elle montre ainsi dans ce livre comment, à partir d'un ensemble de pratiques et de dispositifs de pouvoir prélevés par les voyageurs, les administrateurs coloniaux et les ethnologues, a été organisé tout un savoir conjoignant des données relevant tant du domaine intra-familial que des relations interlignagères et interclaniques ou des rapports entre castes. Ces pratiques très diverses ont été regroupées sous l'expression de «parentés» ou de «relations à plaisanteries », c'est-à-dire de rapports au sein desquels prévaudrait un antagonisme feint ou simulé. C'est tout le mérite de Marie-Aude Fouéré d'avoir dépassé ce point de vue convenu pour y substituer une analyse de type politique, historique et conversationnel. A ce titre, ce livre s'inscrit dans un champ de recherches en expansion, qui consiste à lire les situations politiques actuelles à la lumière d'institutions du type «parentés à plaisanterie », cas de figure que l'on rencontre dans toute l'Afrique de l'Ouest ainsi qu'en Afrique de l'Estl.
I

Cf. Voir le numéro
et politique

spécial des Cahiers d'études
», 184, 2006.

africaines,

« Parentés,

plaisanteries

9

Dans cette optique, la démocratie, par opposition au pouvoir despotique, est conçue comme une forme de « parenté à plaisanterie» précisément parce que la compétition réglée entre les partis politiques, même si elle autorise les joutes verbales, récuse catégoriquement les affrontements physiques. L'approche historique et politique de Marie-Aude Fouéré consiste ainsi à montrer comment un même terme, celui d'utani en swahili, peut recevoir une multitude de signifiés en fonction de son contexte d'utilisation. C'est donc du côté de la théorie de l'énonciation, de la pragmatique, de l'interactionnisme et de l'analyse conversationnelle que se situe son livre et c'est à ce titre que sont mobilisés des auteurs comme L. Wittgenstein, J.L. Austin, J.J. Gumperz, E. Goffman, ainsi que M. Foucault. L'utilisation de certains ouvrages de ce dernier, en particulier « Il faut défendre la société» (1997) est d'ailleurs particulièrement pertinente pour ce qui concerne l'Afrique puisque le schème historiographique des Francs et Gaulois y trouve un relais sous la forme de l'opposition canonique entre les « gens de la terre» et les « gens du pouvoir », opposition qui constitue véritablement, en liaison avec l'esclavage, la matrice fondamentale des dites relations à plaisanterie. Loin que l'utani fasse partie exclusivement du monde de la parenté, ou se réduise à la seule plaisanterie, il faut voir en cette institution, ainsi que le montre excellemment Marie-Aude Fouéré, un analyseur des relations de pouvoir et c'est en cela qu'il sert à rendre compte des situations politiques contemporaines. L'utani représente ainsi une forme d'indigénisation ou de réappropriation par les Africains de modèles occidentaux, ce qui montre que l'Afrique, s'i! était besoin de le prouver, n'est pas plus étrangère à la démocratie que d'autres continents. Il ne faut donc pas s'étonner que les relations de type utani aient été rangées dans la catégorie des « savoirs locaux» ou « endogènes », catégories qui sont la traduction du concept sudafricain, et plus \ointainement indien, d'indigenous knowledge system. Dans cette perspective, les savoirs locaux sont vus comme le pendant des conceptions et des théories politiques occidentales

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et elles participent en cela d'une vision que l'on pourrait nommer subaltemiste, voire afrocentriste. Cet aspect, qui n'est qu'esquissé dans ce livre, mériterait certainement de plus amples développements, mais il reste que Marie-Aude Fouéré a fait véritablement œuvre de défricheuse et qu'elle a rajeuni l'approche d'une question classique que l'anthropologie, dans ses travaux les plus récents, avait délaissée.

Jean-Loup Amselle

Il

REMERCIEMENTS
Cet ouvrage reprend l'essentiel de ma thèse de doctorat soutenue à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS) en juin 2004. Certains chapitres ont été remodelés suite à des réflexions ultérieures, et reprennent certains éléments d'articles parus en 2005 et 2006 dans la revue Cahiers d'études africaines (Fouéré, 2005, 2006). Je souhaite en premier lieu saluer tous ceux qui ont participé directement ou indirectement à cette entreprise de recherche, même si parmi eux, beaucoup ne sauront jamais quel en a été l'aboutissement. Je remercie tous les enseignants qui, de près ou de loin, ont concouru à ma formation en sciences sociales. Je remercie tout particulièrement mon directeur de thèse, J.-L. Amselle, pour son attention à l'égard de mon travail, sa disponibilité, ses remarques critiques et son soutien. Je suis redevable à Jean Copans, André Mary, Bertrand Masquelier et Jean-Luc Paul pour la pertinence de leurs commentaires sur mon travail. Ma reconnaissance est grande envers les enseignants de swahili et de civilisation africaine de l'Institut National des Langues et Civilisations Orientales (INALCO). Je salue tous ceux qui ont eu la gentillesse de m'accorder leur attention et leur temps, tout particulièrement Jean de Dieu Karangwa. Sans le soutien financier apporté par l'Institut Français de Recherche en Afrique à Nairobi (IFRA), je n'aurais pas pu mener à bien mes recherches sur le terrain. Je remercie collectivement l'équipe pour son aide. Que soit aussi remercié le «Department of Agricultural Extension» de l'Université d'Agriculture Sokoine de Morogoro (Tanzanie) qui m'a accueillie en tant que chercheur associé au cours de l'année universitaire 2001-2002.

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TRANSCRIPTION SWAHILI/FRANÇAIS
Le swahili est une langue de la famille bantoue, de forme agglutinante, qui fonctionne par système de classes. Tous les termes du lexique sont classés dans une des dix-huit classes existantes. Les êtres vivants sont classés dans la paire de classe 1-2, encore appelée classe (m-/wa-). Cela signifie qu'à un radical donné sont rattachés les préfixes m- (mw- devant une voyelle) au singulier, wa- au pluriel. Les ethnonymes font partie de cette paire de classe. Une personne swahilie est donc un Mswahili (pluriel Waswahili), une personne luguru est un Mluguru (Waluguru), une personne nyamwezi un Mnyamwezi (Wanyamwezi), etc. Certains textes ethnographiques rédigés en français ou en anglais font fi de ces préfixes, évoquant le « Luguru» et les « Luguru(s) ». Dans les pages qui suivent, les règles de la grammaire swahilie sont appliquées, de sorte qu'on parle d'un « Mluguru» et des « Waluguru ». Par contre, c'est le radical non préfixé qui sert d'adjectif qualificatif (une personne luguru, la société luguru, etc.). Dans le cas du groupe mas ai, la personne est dite Mmasai (pluriel Wamasai). On utilisera les termes consacrés de mtani (sing.) et watani (pl.) pour désigner les personnes liées par une « relation à plaisanteries », dite utani en swahili. Mtani pourra aussi renvoyer à un groupe social en relations d'utani avec un autre groupe (ex. « Ils ont rencontré leur groupe mtani ») Dans la grammaire swahilie, les noms de langues font partie de la classe 7, ou classe (ki-). La langue swahilie se dit le kiswahili, la langue luguru le kiluguru, etc. Si certains textes ethnographiques omettent ce préfixe de classe 7, il est ici conservé, sauf dans le cas du swahili, étant donné que ce terme est passé dans le français courant. Je parle donc du « swahili », mais du « kiluguru », du « kinyamwezi », du « kimasai », etc. Certains auteurs préfèrent indiquer les préfixes en usage dans la langue locale, de sorte qu'au lieu de parler de « luguru» ou de «kiluguru» par exemple, ils recourent au terme vernaculaire: chiluguru. Je n'opte pas pour

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cette solution, qui obligerait à connaître les préfixes de toutes les langues locales mentionnées. Le swahili ne possède pas de distinction grammaticale entre le masculin et le féminin. C'est donc de manière tout à fait arbitraire que le terme utani, qui appartient à la classe Il (u-) en swahili, est rangé dans la catégorie des noms masculins en français. La classe Il contient les termes désignant des abstractions ou des états. Mais elle contient aussi des noms de lieux. C'est ainsi que les populations luguru vivent dans les monts « Uluguru », les populations nyamwezi dans la région « Unyamwezi », etc. Voici quelques éléments de prononciation groupes de lettres qui diffèrent du français I.
e u th dh s r ch sh j ny g gh ng' h

des lettres ou

se prononce toujours é comme dans thé comme dans doux comme dans l'anglais think comme dans l'anglais this toujours sifflant comme dans assiette toujours roulé comme dans Tchad comme dans chat comme dans dieu, diamant, dièse comme dans montagne comme dans guerre, gare correspond au r français comme dans grave

son entre ing et ingn
comme l'anglais home

Utani se prononce donc « outani ». Les traductions des termes swahilis sont tirées du swahili-anglais de l'Institut de Recherche en Swahili Uchunguzi ya Kiswahili, ou TUKI) de l'Université Salaam, paru en 2001. Les traductions sont indiquées bas de page. dictionnaire (Taasisi ya de Dar es en notes de

1 Cette table de prononciation est tirée de O. Racine-Issa (1998) ; j'y ai apporté quelques modifications.

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INTRODUCTION

« Car chaque place du tableau doit être remplie.. le schème ne tolère aucune case blanche, la matrice a
horreur du vide 1>. J. Goody, La raison graphique. pensée sauvage, 1977. La domestication de la

1. L'objet d'étude Utani : c'est par ce terme swahili, aujourd'hui largement privilégié au détriment des désignations locales, que les populations swahiliphones d'Afrique de l'Est désignent un ensemble de pratiques sociales rangées par les ethnologues sous le concept de «relations à plaisanterie(s)>> ou «parenté à plaisanterie(s)>> en français, et de «joking relationship(s)>> ou «joking kinship» en anglais. Selon une définition classique, le terme utani et l'expression «relations à plaisanteries» renvoient aux relations spécifiques instaurées soit entre certains membres d'un même groupe de parenté, soit entre unités sociales larges (lignages, clans, ethnies). Ces relations impliquent l'adoption de comportements particuliers comprenant l'énonciation de plaisanteries ou de moqueries et l'accomplissement d'actes d'entraide. Dans le présent travail, l'attention est portée sur les relations entre les groupes sociaux que l'ethnologie classique a nommés « clans» et « tribus »1« ethnies ». Depuis leur apparition dans les écrits des premiers voyageurs et des administrateurs coloniaux, puis sous la plume des ethnologues de terrain, ces pratiques sociales ont été l'objet de débats relativement nombreux au sein de la discipline ethnologique, aussi bien concernant l'Afrique de l'Est que le reste du monde. D'illustres ethnologues comme A.R. Radcliffe-Brown, M. Mauss, M. Griaule et C. Lévi-Strauss, pour ne citer qu'eux, se sont penchés avec attention sur le sujet, proposant des analyses théoriques qui ont laissé des marques indélébiles sur les relations à plaisanteries. Mécanismes compensateurs de la rigidité des relations sociales hautement codifiées dans les sociétés africaines 17

selon le courant fonctionnaliste, mise en pratique des croyances religieuses renvoyant au pur et à l'impur selon les auteurs symbolistes, les relations à plaisanteries participeraient à la stabilité des sociétés africaines et à la reproduction à l'identique de leur mode d'organisation sociale. On constate aujourd'hui que les relations à plaisanteries sont perçues comme un sujet banal pour certains, comme un sujet bateau pour d'autres, voire comme un thème classique largement rebattu et finalement oublié par la nouvelle génération des ethnologues français. Réduite à l'état de lieu commun poussiéreux au sein d'une discipline en plein redéploiement spatial et théorique, la catégorie même de «relations à plaisanteries» est considérée comme non problématique, et ce faisant, non problématisable. L'existence d'un tel a priori de la connaissance éveille la curiosité: comment comprendre, au sein d'une discipline traversée de multiples courants théoriques, ce consensus sur un concept et les pratiques qu'i! désigne? Comment comprendre que la plupart des travaux qui font aujourd'hui usage du concept de relations à plaisanteries fassent l'impasse sur une critique des analyses auxquelles il a donné lieu? Nombreuses sont les références à cette catégorie qui se limitent à quelques lignes synthétiques sans envisager de perspectives analytiques nouvelles. Quasiment absentes du champ disciplinaire ethnologique français actuel, les relations à plaisanteries reviennent pourtant en force dans l'espace public africain depuis plusieurs années. Surtout discutées en Afrique de l'Ouest, ces pratiques sont présentées comme des mécanismes indigènes de maintien de la paix sociale que les gouvernements en place devraient promouvoir afin de préserver l'unité nationale. Ulani en swahili, mais aussi banungwe en bemba, senankuya et Jo en bamanakan, dendiraagu et hoo/aare en pulaar, ka/ et gàmmu en wolof ou mangu en dogon, pour ne citer que quelques appellations vernaculaires, feraient partie des savoirs endogènes traditionnels africains indispensables à la prévention des conflits interethniques. La science politique américaine s'est emparée de ce thème de recherche à partir des années 1990 avec l'objectif de placer les relations à plaisanteries au cœur des politiques de prévention et de résolution des conflits en

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Afrique. Longtemps tombées dans l'oubli, les relations à plaisanteries s'émancipent donc du monde académique où elles étaient cantonnées pour mieux resurgir dans la sphère politique. Toutefois, parce qu'il s'appuie sur les travaux ethnologiques passés pour légitimer sa pertinence, ce nouveau surgissement des relations à plaisanteries s'accompagne rarement d'un renouvellement des anciennes postures théoriques. Les relations à plaisanteries sont aujourd'hui devenues aussi bien un lieu commun scientifique qu'un élément irréfléchi de la panoplie de leurs promoteurs. Or la familiarité apparente qui entoure cet objet masque un vaste ensemble de questionnements sur les pratiques désignées par la catégorie de relations à plaisanteries et les analyses auxquelles elles ont donné lieu. En Tanzanie, les premiers observateurs ont rencontré sur leur chemin un signifiant aux contours peu définis, parce qu'associé à une multitude de signifiés (paroles, attitudes, comportements), qu'ils se sont empressés de transformer en une « coutume» ou une « tradition », c'est-à-dire en une institution transmise telle quelle au cours du temps sans jamais subir de changements, mise en œuvre par les entités sociales immuables que seraient les « ethnies» et les « clans ». Si une telle perspective analytique ne surprend guère dans les travaux anciens, qui restent précieux par leur qualité informative, il est plus surprenant de la retrouver dans les écrits récents sur les relations à plaisanteries. En effet, depuis le milieu du 20ème siècle, la discipline ethnologique a connu des bouleversements tels qu'il est inenvisageable de les passer sous silence. Que faire en effet de la conjugaison d'efforts visant à déconstruire la tradition, à dévoiler sa nature « inventée» (Hobsbawm & Ranger, 1992; Mudimbe, 1988)? Comment ignorer les remises en question des conceptions essentialistes de l'ethnie et du clan, particulièrement présentes dans les réflexions produites dans le champ africaniste (Amselle & M'Bokolo, 1985 ; Chrétien & Prunier, 1989)? Les spectres de la tradition et de l'ethnie continuent pourtant de hanter les travaux actuels sur les relations à plaisanteries et les discours engagés de leurs promoteurs, d'autant mieux qu'ils s'accommodent aisément d'une perspective fonctionnaliste des relations humaines.

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Rompant avec l'approche classique qui caractérise l'étude des relations à plaisanteries, cet ouvrage s'ordonne autour des thématiques du pouvoir et de l'identité. II s'ouvre par un travail de déconstruction du concept de « relations à plaisanteries », c'est-àdire par une archéologie du discours ethnologique, au sens où l'entendait M. Foucault (1969). Les productions discursives disponibles sur l'utani en Tanzanie, ainsi que sur les pratiques similaires observées dans d'autres régions du monde (chap. I), servent de support au dévoilement des multiples strates qui ont contribué à produire les relations à plaisanteries comme catégorie savante. La mise en évidence des présupposés normatifs, culturalistes et essentialistes qui règlent la description des pratiques observées et le développement des réflexions théoriques permet d'avancer que notre objet de recherche est une production allogène, résultat d'une appréhension de la réalité sociale historiquement datée qui se caractérise par la négation de l'histoire et des rapports de pouvoir entre entités sociales (chap. II). Un détour par l'histoire précoloniale et coloniale de la Tanzanie conforte les démonstrations tirées d'une archéologie des discours ethnologiques savants en même temps qu'il illustre les logiques passées de la production des relations d'utani (chap. III). Emergeant dans un contexte de mobilité géographique, mais aussi morphologique, des entités sociopolitiques qui occupent l'espace est-africain, l'utani sanctionnait les rapports de force variables entre les puissantes formations guerrières et les petites entités sociopolitiques évoluant dans leurs périphéries. Les nombreuses chaînes commerciales précoloniales qui ont été à l'origine d'un système d'échange s'étendant bien au-delà des frontières actuelles de la Tanzanie, permettent de penser les relations à plaisanteries dans un système international ouvert, faisant lien entre les différents pays d'Afrique de l'Est, mais aussi entre Afrique de l'Est et Afrique de l'Ouest. La présence coloniale, qui a d'abord induit le réarrangement des pactes d'utani suivant les logiques anciennes de dissymétrie de pouvoir, a aussi entraîné une codification de ces pratiques et leur enfermement dans une optique strictement ethnique. A l'archéologie et I'histoire des relations à plaisanteries font suite des réflexions sur leur actualité. La multiplicité sémantique du signifiant utani, dont témoigne le terrain de recherche mené,

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met en lumière non seulement les glissements de sens qui se sont opérés au cours du temps, mais aussi la pluralité première de ce terme (chap. IV). S'il renvoie toujours aux pratiques passées décrites par les premiers observateurs, l'utani recouvre largement le champ sémantique de la plaisanterie et de l'humour. La nature proprement indexicale de notre objet de recherche ouvre l'étude aux circonstances et aux logiques de sa production. Une analyse pragmatique des situations et des pratiques auxquelles les acteurs appliquent aujourd'hui ce signifiant rend compte des enjeux sousjacents qui les animent, centrés autour des questions de l'identité et du pouvoir (chap. v). Les relations à plaisanteries participent en effet de la production in situ des identités que les acteurs mettent en avant, en même temps qu'elles réactualisent des enjeux de pouvoir passés ou bien dévoilent des enjeux présents, replaçant ainsi les interactions interindividuelles dans le cadre des rapports sociaux de domination. Par conséquent, l'utani comme pratique langagière constitue une modalité de positionnement des individus et des groupes dans l'espace social. Enfin, la réappropriation actuelle du concept africaniste de relations à plaisanteries est un phénomène majeur de la scène politique et intellectuelle africaine (chap. vI). Universitaires et hommes politiques africains, politologues américains, membres d'associations civiles africaines et fonctionnaires travaillant pour les organismes internationaux sont les producteurs de discours qui puisent dans les constructions de l'Afrique offertes par la catégorie ethnologique de relations à plaisanteries pour exprimer une certaine vision de l'africanité. En d'autres termes, les relations à plaisanteries appartiennent à la masse des signifiants disponibles qui permettent de définir les contours de ce concept à géométrie variable qu'est l'Afrique. La problématique suivie écarte l'appréhension des pratiques comme reproduction ad eternam, comme répétition de comportements et de paroles qui resteraient intacts dans leur forme et dans leur signification au cours d'un temps immobile, dans une société sans histoire. Produit des rapports historiques de pouvoir entre groupes sociopolitiques, l'ensemble des attitudes, des paroles et des comportements regroupés par les ethnologues sous le terme de relations à plaisanteries atteste des enjeux de pouvoir et des

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logiques identitaires passés. Leur actualisation et leur évolution en tant que pratiques témoignent des changements dans les enjeux de pouvoir présents et dans la définition des groupes qui les mettent en œuvre. En ce sens, il est clair qu'il n'existe pas des pratiques nommées relations à plaisanteries qui seraient des « survivances» anachroniques de relations passées disparues. Il y a par contre un terme dont la postérité est due aux travaux de fixation des pratiques au travers d'une construction conceptueIle réifiante, mais dont les significations et les modalités de mise en œuvre par les acteurs sociaux ont largement suivi les changements sociaux, politiques et économiques qui affectent les rapports de pouvoir entre groupes. Le regard ici proposé sur ces mal nommées « relations à plaisanteries» propose de sortir du cercle étouffant des théories juridico-fonctionneIles pour entreprendre un travail sur la multiplicité des formes. Il montre que ce qui pourrait sembler un sujet épuisé par les ethnologues n'est en fait qu'un sujet qui a été rendu banal. Enfin, le présent travail porte toute son attention sur les relations à plaisanteries utani entre formations sociopolitiques larges, et laisse de côté les relations à plaisanteries au sein de l'unité familiale, désignées par le même terme d'utani dans l'aire swahiliphone et classiquement nommées « parenté à plaisanteries» dans la tradition française. Pour cette raison, il pourra décevoir les lecteurs croyant trouver une discussion des référents classiques des travaux pionniers sur les phénomènes de « plaisanteries» intrafamiliales dans les sociétés exotiques. Ces travaux ne seront mentionnés que dans la mesure où ils ont servi de supports théoriques aux réflexions ultérieures sur les relations à plaisanteries entre formations sociopolitiques larges (chap. II). On se bornera ici à suggérer, et ce serait une hypothèse à creuser dans un travail futur, qu'un renouvellement des analyses sur la parenté à plaisanteries gagnerait à prendre ses distances avec les paradigmes structuro-fonctionnalistes qui s'appuient, selon une perspective classique, sur la place occupée par ego dans la structure familiale. Au contraire, en considérant la famille comme un espace de relations sur lequel pèse certes le poids des attentes sociales, mais qui n'en reste pas moins sujet aux stratégies locales des individus, on restituerait les dynamiques de pouvoir qui travaillent les

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pratiques de «plaisanteries» intrafamiliales. Autrement dit, il apparaîtrait que l'utani intrafamilial peut aussi s'analyser en termes politiques, prenant en compte les formes de transactions et négociations qui s'effectuent au sein du monde de la parenté (Siran, 2006).

2. Orientations analytiques Sans les avertissements de C. Geertz (1996) concernant la présence de stratégies rhétoriques destinées à prouver que l'ethnologue-auteur « était là », qu'il a bien fait du terrain et vécu cette expérience de type initiatique sans laquelle il ne peut prétendre faire partie de la communauté des ethnologues, il aurait sans doute été possible de débuter cet ouvrage par des pages savoureuses, dignes des grands romans d'aventure, et qui pourraient s'ouvrir par un lévi-straussien: «J'aime beaucoup les voyages et les explorateurs. C'est pourquoi je m'apprête à raconter mes expéditions en Tanzanie »1. Ces énoncés ont l'avantage certain pour celui qui les écrit de mettre en exergue à la fois son expérience de terrain sur un mode exotique et sa connaissance des auteurs légitimes du champ ethnologique. Ce travail évitera pourtant de continuer dans cette voie narrative, sachant qu'elle pourrait confondre son auteure et faire peser sur son travail le soupçon d'une recherche de légitimité visant à pallier les déficiences des matériaux présentés. S'il faut des matériaux, mais « objectifs », serait-il alors plus approprié de proposer des listes et des tableaux, des schémas et des matrices permettant d'inventorier, de classifier et d'instituer2? Les analyses développées en anthropologie linguistique, imprégnant aujourd'hui de nombreuses approches en ethnologie, nous retiennent tout d'abord dans cette voie. Ces analyses mettent en garde contre les opérations d'extraction des informations de leurs situations de recueil et de généralisation hors contexte, qui remodèlent la réalité au lieu de la
1 En référence à la célèbre introduction de l'ouvrage autobiographique de C. LéviStrauss, Tristes Tropiques (1955). Cette référence est un clin d'œil aux techniques de légitimation par adoption d'un parrain reconnu dans le champ professionnel. 2 Sur ce point, voir J. Goody (1979).

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présenter au plus proche de ce qu'elle est, à savoir comme une production contextualisée3. Les théories de la déconstruction concernant les fourvoiements d'une ethnologie qui aurait figé les catégories identitaires, les traits culturels et les pratiques sociales4, avec l'objectif d'en dresser un tableau cohérent, contribuent elles aussi à limiter le recours à des classifications rigides. Enfin, les réflexions postmodernes sur le discours autoritaireS du chercheur dans les comptes rendus de ses expériences, qui balaie la voix des sujets rencontrés, participants principaux de la construction dialogique de la soi-disant « information », achèvent de délégitimer l'usage d'une mise en résumé des informations. Entouré de ces réflexions, comment l'ethnologue peut-il encore produire un texte ethnologique qui ne soit ni un roman, un journal intime ou un compte rendu existentiel6, autrement dit un récit fictionnel, ni une construction désincarnée produite de retour «dans son fauteuil»? Pour ne pas buter sur cet écueil, les réflexions ici proposées reposent sur différentes approches théoriques de la réalité sociale. En premier lieu, contre une approche herméneutique, qui propose une « interprétation des coutumes)} et une « exégèse des symboles» (Bazin, 1996 : 404r, le présent ouvrage privilégie une
3 Duranti & Goodwin (1992), Duranti (1997), Goody (1979), Gumperz (J 989), Gumperz & Hymes (1971), Masquelier & Siran (2000). 4 Parmi un foisonnement d'ouvrages en ethnologie, citons Amselle & M'Bokolo (1985), Barth (1969), Clifford (1996); ou les travaux des philosophes de la déconstruction les plus célèbres: Deleuze & Guattari (1980), Foucault (1969), Lyotard (1979). sPar « autorité », J. Clifford (1996) entend que le chercheur détient le pouvoir de balayer les multiples subjectivités qui ont concouru à donner forme aux informations, et de masquer le contexte politique de sa présence sur le terrain, ainsi que les contraintes imposées par ce contexte. 6 Cette écriture de l'introspection viendrait remplacer une psychanalyse, à la manière de l'œuvre de Leiris (1934). Cf. P. Clark-Taoua (2002). 7 L'herméneute cherche à montrer l'existence d'un «sens caché» d'ordre général, c'est-à-dire un sens qui ne varie pas en fonction du contexte de la pratique, mais qui est présent à l'esprit de tous, à tout moment et en tout lieu, quelles que soient les pratiques considérées. Il postule par conséquent que les croyances se situent en amont des pratiques sociales. Voir aussi P. Bourdieu (1972: 227), qui affirme que « la relation particulière que l'ethnologue entretient avec son objet enferme la virtualité d'une distorsion théorique dans la mesure où la situation de déchiffreur et d'interprète incline à une représentation herméneutique des pratiques sociales,

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approche pragmatique. Celle-ci se donne pour objectif de rendre compte des pratiques en situation, de la logique présente qui les informe et de leurs raisons conjoncturelles, en fonction des positions occupées par les personnes en présence, de leurs relations hiérarchiques et des intérêts en concurrence. En d'autres termes, si ces deux approches ont en commun d'être des « manières de réagir à la situation d'étrangeté, [des] manières de définir implicitement [son] ignorance et donc de la transformer en savoir », la pragmatique a ceci de particulier qu'elle propose une « explication des contraintes logiques ou syntagmatiques de l'action dans une conjoncture donnée » en cherchant à décrire les « coups » observés et les « règles du jeu» (ibid.: 405, 408)8. Elle ne peut donc s'opérer que de proche en proche, à partir des situations locales observées9. Mais au-delà de la restitution des logiques du contexte étroit de la situation présente, il convient aussi d'être attentif au contexte socio-économique large et aux processus historiques. La logique des pratiques présentes prend racine dans un faisceau de pratiques passées que le chercheur ne peut ignorer dans son analyse des facteurs qui en orientent l'émergence. En second lieu, le présent travail privilégie le doute et le soupçon. Pointer les défaillances, déconstruire les concepts, renouveler les catégories sont les prémices nécessaires à toute recherche. Les travaux d'anthropologie menés sur les catégories
portant à réduire toutes les relations sociales à des relations de communication, toutes les interactions à des échanges symboliques ». 8 Sur le thème du langage comme «jeu» et de la parole comme « coups », voir aussi L. Wittgenstein (1961). 9 Il apparaît toutefois que si le travail de J'herméneute ne prend jamais fin, celle du « descripteur» n'est pas aisée, car les intérêts en jeu peuvent être multiples, plus ou moins apparents, voire consciemment cachés au chercheur par les acteurs. Comme le souligne A. Cicourel (1992), si l'étude des interactions entre individus nécessite de décrire ce qui se passe, cette description nécessite à son tour des informations sur le contexte de la rencontre. Or il est difficile de déterminer l'ensemble des facteurs qui pèsent sur la rencontre et le poids de chacun d'eux. Comment savoir si l'ethnologue possède toutes les informations sur les intérêts des acteurs susceptibles d'orienter l'interaction? Rester au plus près des explications des acteurs ne permet pas toujours de comprendre les raisons pour lesquelles une situation évolue de telle manière, parce que ces acteurs peuvent vouloir lui cacher les enjeux réels qui surdéterminent leur rencontre.

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d'ethnie ou de tradition sont emblématiques de cette orientation critique. Ils vont être indispensables à la présente recherche. La manière de repenser l'objet « relations à plaisanteries» repose sur la déconstruction préalable des notions d'ethnies et de coutume, qu'on ne peut plus considérer comme des allants de soi. Par ailleurs, les rapports sociaux sont avant tout envisagés comme des rapports de pouvoir, dans la perspective développée par le courant de l'anthropologie dynamique des années 1960 autour de la figure de G. Balandier (1967, 1971, 1980). L'étude des luttes qui s'engagent autour de ces rapports et des enjeux qui les soutiennent est incontournable. Enfin, à la manière de M. Foucault (1969), ce travail entreprend une généalogie des pratiques. L'objectif est de fouiller dans les différentes strates historiques (Durand, 2001) pour mettre à jour la conflictualité qui se trouve au cœur des micropratiques humaines et les logiques identitaires qui s'y superposent. La définition des frontières du groupe, de Nous et de l'Autre, détermine les luttes locales pour le pouvoir tout autant qu'elle est déterminée par celles-ci (Barth, 1969; Kopytoff, 1987).

3. Du terrain au texte Le terrain mené au cours de l'année universitaire 2001-2002, complété par deux nouveaux séjours d'août à septembre 2002 et en juillet 2003, s'est déroulé en Tanzanie, dans la région de Morogoro, à environ 250 km à l'ouest de la capitale économique du pays, Dar es Salaam. J'ai tout d'abord mené mes recherches en milieu rural, résidant dans une famille du village de Nyandira situé dans les monts Uluguru, avant de les poursuivre en milieu urbain, dans la ville de Morogoro. Lors de mon premier séjour, j'ai loué une chambre au centre-ville, chez un particulier. Au cours des deux séjours suivants, j'ai été accueillie à quelques rues de ce premier logement, dans une maison où résidaient plusieurs familles de locataires. Je ne chercherai pas à justifier a posteriori le choix de mon sujet ni celui du terrain. C'est en menant des recherches sur le thème des plaisanteries d'ordre sexuel en France (Fouéré, 2000a, 2000b), que j'ai croisé la catégorie ethnologique de relations à

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