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Les sociétés de frontière

Au moment où se crée un espace européen sans frontières intérieures, au sein d'un monde globalisé, il est temps de renouveler l'histoire des conflits en les considérant comme des espaces vécus et non plus seulement comme des lieux de construction des États. Cet ouvrage aborde la question des sociétés de frontière à l'âge moderne dans la complexité des mécanismes sociaux et politiques liés à la force des connexions transfrontalières. Portant une attention particulière aux tensions qui s'exercent dans les sociétés en contact, il remet en cause l'idée selon laquelle la cohésion sociale découlerait essentiellement d'une opposition à un ennemi extérieur. Véritables fabriques de lien social, les sociétés de frontière donnent ici lieu à une réflexion sur le rapport entre conflits intérieurs, violences exogènes et dynamiques sociales, ce qui permet de mieux comprendre les formes de voisinage hostile dans les sociétés d'Ancien Régime.


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Couverture

Les sociétés de frontière

De la Méditerranée à l'Atlantique (xvie-xviiie siècle)

Michel Bertrand et Natividad Planas (dir.)
  • Éditeur : Casa de Velázquez
  • Année d'édition : 2011
  • Date de mise en ligne : 7 mars 2017
  • Collection : Collection de la Casa de Velázquez
  • ISBN électronique : 9788490961353

OpenEdition Books

http://books.openedition.org

Édition imprimée
  • ISBN : 9788496820500
  • Nombre de pages : X-414
 
Référence électronique

BERTRAND, Michel (dir.) ; PLANAS, Natividad (dir.). Les sociétés de frontière : De la Méditerranée à l'Atlantique (xvie-xviiie siècle). Nouvelle édition [en ligne]. Madrid : Casa de Velázquez, 2011 (généré le 13 mars 2017). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/cvz/1021>. ISBN : 9788490961353.

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© Casa de Velázquez, 2011

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Au moment où se crée un espace européen sans frontières intérieures, au sein d'un monde globalisé, il est temps de renouveler l'histoire des conflits en les considérant comme des espaces vécus et non plus seulement comme des lieux de construction des États. Cet ouvrage aborde la question des sociétés de frontière à l'âge moderne dans la complexité des mécanismes sociaux et politiques liés à la force des connexions transfrontalières. Portant une attention particulière aux tensions qui s'exercent dans les sociétés en contact, il remet en cause l'idée selon laquelle la cohésion sociale découlerait essentiellement d'une opposition à un ennemi extérieur. Véritables fabriques de lien social, les sociétés de frontière donnent ici lieu à une réflexion sur le rapport entre conflits intérieurs, violences exogènes et dynamiques sociales, ce qui permet de mieux comprendre les formes de voisinage hostile dans les sociétés d'Ancien Régime.

Sommaire
  1. Introduction

    Michel Bertrand et Natividad Planas
    1. LA NOTION DE « SOCIÉTÉ DE FRONTIÈRE »
    2. DE QUELLE MANIÈRE LA FRONTIÈRE EST-ELLE UN FRONT ?
    3. COMMENT UNE SOCIÉTÉ TIENT AVEC UNE AUTRE
    4. LA QUESTION DES APPARTENANCES
  2. I. — Des appartenances

    1. Soumis à une seule loi

      Les stratégies de Miguel de Luna, chrétien arabe de Grenade

      Mercedes García-Arenal et Fernando Rodríguez Mediano
      1. LES LIVRES DE PLOMB DU SACROMONTE
      2. MÉDECIN ET TRADUCTEUR
      3. INVENTEUR
      4. EN GUISE DE CONCLUSIONS
    2. Frontière et frontières dans le Cautiverio feliz de Francisco Núñez de Pineda y Bascuñán (Chili austral, xviie siècle)

      Jean-Paul Zúñiga
      1. DE LA RELACIÓN DE MÉRITOS À L’ŒUVRE LITTÉRAIRE
      2. « INDIENS » ET « ESPAGNOLS »
      3. APPARTENANCE LOCALE, APPARTENANCE RÉGIONALE, APPARTENANCE GLOBALE
      4. EN GUISE DE CONCLUSION : FRONTIÈRES, MONARCHIE ET NATION
    1. L’usage rituel de la Jurema chez les Amérindiens du Brésil colonial (xviie-xviiie siècles)

      Guilherme Medeiros
      1. FRONTIÈRES GÉOGRAPHIQUES ET CULTURELLES DURANT LA PÉRIODE COLONIALE
      2. L’INFORMATION SUR L’USAGE RITUEL DE LA JUREMA PARMI LES INDIGÈNES DU BRÉSIL COLONIAL
      3. LES FRONTIÈRES COLONIALES ET LES PEUPLES AUTOCHTONES DU NORDESTE AUX XVIe ET XVIIe SIÈCLES
    2. Lecture I

      Bernard Lavallé
  1. II. — Du lien social aux conflits

    1. Effacer la limite ?

      Les enjeux de la « Fronde avignonnaise » au milieu du xviie siècle

      Patrick Fournier
      1. ENTRE LES LYS ET LES CLÉS : LE REGARD CLASSIQUE DE L’HISTORIOGRAPHIE
      2. FRONTIÈRES POLITIQUES ET LIENS ÉCONOMIQUES
      3. « PARTI » ITALIEN CONTRE « PARTI » FRANÇAIS : LES FAUX-SEMBLANTS D’UNE OPPOSITION
    2. Une société frontalière et des institutions en conflit

      Malte à l’époque moderne (xvie-xviie siècle)

      Anne Brogini
      1. LES INSTITUTIONS RELIGIEUSES, FACETTES DE LA FRONTIÈRE MALTAISE
      2. DES RIVALITÉS DE POUVOIR AUX TENSIONS SOCIALES
    3. De las fronteras de la comunidad a las redes de la nación

    1. Construcción de identidades y de exclusiones en la vieja Europa

      José María Imízcoz Beunza
      1. LAS FRONTERAS DE LA COMUNIDAD VECINAL
    2. La frontière rapprochée

      La société vénitienne au temps de la Ligue de Cambrai (1508-1516)

      Claire Jude de Larivière
      1. LA FRONTIÈRE VÉNITIENNE
      2. LA LIGUE DE CAMBRAI : LE RAPPROCHEMENT DE FRONTIÈRE
      3. CONFLITS ET TENSIONS AU SEIN DE LA SOCIÉTÉ VÉNITIENNE
      4. EN GUISE DE CONCLUSION : LIEN SOCIAL ET CONFLITS À VENISE
    3. Lecture II

      Jean-Frédéric Schaub
  1. III. — Les lieux de la guerre

    1. Conquista o integración

      Los debates entorno a la inserción territorial (Madrid-México, siglo xviii)

      Tamar Herzog
      1. ENCUESTA SOBRE UNA CONQUISTA
      2. DEFINIR UNA CONQUISTA
      3. ¿CÓMO CONQUISTAR?
    2. Vivir en el campo de Marte

      Población e identidad en la frontera entre Francia y los Países Bajos (siglos xvi-xvii)

      José Javier Ruiz Ibáñez
      1. TIEMPOS Y ESPACIOS
      2. LA GUERRA COMO REALIDAD ESTRUCTURAL
      3. VIVIR PESE A Y DE LA FRONTERA
      4. IDENTIDADES Y RELIGIÓN
    3. Frontières externes, frontières internes

      Implications politiques et sociales de l’institution des milices territoriales dans les royaumes de Naples et de Sicile (xvie-xviie siècle)

    1. Gaetano Sabatini et Valentina Favaró
      1. CRÉATION DES MILICES ET DÉFENSE DES FRONTIÈRES DANS L’ITALIE ESPAGNOLE
      2. LA NUOVA MILIZIA DU ROYAUME DE SICILE
      3. LA MILIZIA DEL BATTAGLIONE DANS LA NAPLES ESPAGNOLE
    2. En los confines de la soberanía

      Facerías, escalas de poder y relaciones de fuerza transfronterizas en el Pirineo Navarro (1400-1615)

      Fernando Chavarría Múgica
      1. DE ORDINARIAS DISPUTAS A CONFLICTO FRONTERIZO
      2. ESPACIOS Y ACTORES
      3. CAMBIO DE ESCALA
      4. DE LA NEGOCIACIÓN A LAS REPRESALIAS
      5. LA JORNADA DE 1613
    3. Lecture III

      Pedro Cardim
  1. IV. — Transformer et inventer l'espace social frontalier

    1. Les Tabarkins : une communauté de frontières

      Sadok Boubaker
      1. L’ÎLOT DE TABARKA : UNE PLACE FRONTALIÈRE CONVOITÉE
      2. LES TABARKINS : UNE COMMUNAUTÉ INSULAIRE ET FRONTALIÈRE
      3. L’ÉCLATEMENT DE LA COMMUNAUTÉ DE TABARKA ET LA NAISSANCE DE L’IDENTITÉ TABARKINE
    2. Les frontières de la nation

      L'identité corporative d’un régiment étranger dans l’armée espagnole (xviiie siècle)

      Thomas Glesener
      1. LA FORMATION D’UN GROUPE PROFESSIONNEL
      2. LES FONDEMENTS DE LA COHÉSION SOCIALE
      3. L’HISPANISATION DES OFFICIERS
      4. CONFLIT ET CRISE DES LIENS SOCIAUX
    3. La liquidación de las fronteras religiosas en una sociedad fronteriza

    1. De la Valencia mudéjar a la Valencia sin moriscos

      Rafael Benítez
      1. PERVIVENCIA DEL MUDEJARISMO EN LA ÉPOCA DE FERNANDO EL CATÓLICO
      2. LIQUIDACIÓN DEL MUDEJARISMO Y EL MANTENIMIENTO DE UNA TOLERANCIA DE FACTO
      3. LIQUIDACIÓN DE LA TOLERANCIA DE FACTO Y CONSTITUCIÓN DE UNA FRONTERA POLÍTICA INTERNA
      4. LA EXPULSIÓN DE LOS MORISCOS
    2. Lecture IV

      Michel Bertrand
  1. V. — Perception et représentation des sociétés de frontière

    1. Relatos de frontera

      Alexander Jardine en España y Berbería (1788)

      Mónica Bolufer
      1. ENTRE «BÁRBAROS» Y «CIVILIZADOS»: «DESPOTISMO» Y CONFLICTO EN MARRUECOS
      2. EN LOS LÍMITES DE EUROPA: LAS REFLEXIONES SOBRE ESPAÑA
      3. ¿FRONTERA NÍTIDA O GRADACIÓN?
    2. Conflicto cultural y conflicto militar en los interrogatorios a cautivos (siglo xvi)

      Juan Francisco Pardo Molero
      1. INTERROGATORIOS
      2. INTERPRETACIONES DE LA GUERRA
      3. EL VENENO DEL CORSO: VENTURAS Y DESVENTURAS EN LOS ESCRITOS
      4. IDENTIDADES EN EL RELATO
    3. Identidad y territorio

      La búsqueda de tesoros en un reino hispano de frontera

      Manuel Oliver Moragues
      1. DE LA BÚSQUEDA DE LA FORTUNA A LA BÚSQUEDA DE LA IDENTIDAD
      2. LA FRONTERA DE LA CONTRARREFORMA: EL RESCATE DE LAS ALMAS
      3. EPÍGONOS
    4. Lecture V

      Bernard Vincent
  1. VI. — Regards contemporains

    1. Entre conversions et politique

      Les nouvelles frontières du religieux au Brésil

      Richard Marin
      1. LA RECOMPOSITION DES FRONTIÈRES INTERNES DU CHAMP RELIGIEUX
      2. LE BOULEVERSEMENT DE LA DONNE POLITICO-RELIGIEUSE
    2. Babouches et nus-pieds

      Perceptions antagoniques des frontières juridico-politiques entre juifs et musulmans dans le Maroc précolonial

      Colette Zytnicki
      1. LA SITUATION DES JUIFS DANS LA SOCIÉTÉ MAROCAINE DU XIXe SIÈCLE
      2. BURNOUS OU PALETOT ? TENSIONS AUTOUR DU COSTUME DES JUIFS
      3. NUS-PIEDS, BABOUCHES OU CHAUSSURES ?
  2. Bibliographie

Introduction

Michel Bertrand et Natividad Planas

Comment penser les frontières à l’ère de « l’histoire globale » ? Que faire de cette notion, si étroitement liée à l’idée d’État-Nation1 ou même de « civilisation »2, alors que la tendance est à l’histoire connectée à l’échelle des empires ou du monde3 ? La création d’un espace européen « sans frontières intérieures » (entrée en vigueur des accords de Schengen en 1995), au sein d’un monde globalisé, invite à repenser la question des réalités frontalières à partir d’une perspective décentrée afin de rendre visibles les angles morts des cadres nationaux ; ceci d’autant plus que les politiques sécuritaires des États et les entraves aux migrations internationales, qui constituent l’image inversée de la fluidité européenne, se traduisent, en marge, par la création de camps de migrants déboutés de plus en plus nombreux et de réseaux clandestins en continuelle mutation4. Récemment, les historiens de la période contemporaine se sont efforcés de situer l’idée de frontière au centre de questionnements globaux, inscrits sur la longue durée, concernant le devenir de zones transnationales constituant ou non un espace politique précisément défini. C’est le cas de la réflexion diachronique sur les frontières européennes contenue dans l’ouvrage Penser les frontières de l’Europe dirigé par Gilles Pécout, qui met en perspective points de vue nationaux et construction de l’espace européen5. Mais c’est surtout le cas du numéro spécial de la revue Vingtième siècle, consacré au Proche-Orient : foyers, frontières et fractures qui porte une attention nouvelle à la « matérialité du territoire ». En formulant des questionnements relevant de l’histoire sociale, les responsables scientifiques de ce numéro thématique se sont donné pour objectif de « déconstruire une ligne frontière vide d’hommes, perçue comme une simple abstraction6 ».

D’un point de vue épistémologique, envisager l’étude des frontières, non pas à partir du prisme de l’histoire des États, mais à partir de questionnements propres à l’histoire sociale, nous semble constituer une condition au renouvellement des problématiques frontalières. Car, interroger le passé des confins et faire une histoire incarnée de la frontière implique non seulement que l’on porte une attention particulière à la sphère locale, mais que l’on procède à des variations d’échelle permettant d’inscrire les phénomènes locaux dans des contextes plus larges. On pourra ainsi faire émerger d’éventuelles connections et percevoir des dynamiques s’étendant sur des espaces transnationaux ou impériaux (migrations économiques ou religieuses, réseaux familiaux, sociabilités intellectuelles). De même, accorder une attention particulière aux acteurs, à leur capacité d’effectuer des choix (dans les limites de leur accès à l’information) ou aux conditions sociales et politiques qui déterminent leurs actions nous semble une nécessité, pour poser efficacement la question du lien social de « l’intérieur » de la frontière.

LA NOTION DE « SOCIÉTÉ DE FRONTIÈRE »

En adoptant la notion de « société de frontière » comme catégorie d’analyse, nous envisageons la frontière comme un lieu d’interactions, producteur de liens sociaux et de liens politiques, mais aussi comme un lieu de tensions, de frictions, de violences intérieures et extérieures. Notre objectif est de dépasser les « paradoxes » frontaliers7, c’est-à-dire refuser que la frontière soit perçue comme le lieu de l’antinomie. Restaurer la pertinence que les acteurs accordent aux tensions internes aussi bien qu’externes et mettre en exergue les principes qui les fondent permet de comprendre les dynamiques de violence en œuvre, mais aussi d’éclairer les conditions d’entente et d’accommodation entre groupes hostiles8. À l’instar de Gilles Havard, il ne nous semble pas que le terme « frontière », bien que fortement marqué par les théories états-uniennes élaborées au XIXe siècle (la conception turnérienne de la frontière comme front de colonisation) soit à proscrire définitivement9. Ce même auteur, qui plaide pour son maintien face au choix fait par d’autres historiens de l’éluder pour mieux éclairer les processus d’accommodation culturelle10, souligne, avec raison, que ce terme renvoie mieux qu’aucun autre à l’idée d’entre-deux. « Frontière » a, en outre, l’avantage de se référer aux rapports de force (ce mot appartient encore au domaine militaire au XVIIe siècle) et permet simultanément de prendre en compte la guerre11.

À partir de là, qu’en est-il de l’ordre social frontalier ? Relève-t-il du régime de l’exception ou de celui des choses communes ? Les conflits frontaliers sont-ils le signe de l’anomie des marges ? Est-on en mesure de comprendre de quelle manière « ordre et désordre » s’articulent ? D’un point de vue temporel, il semblerait que la synchronie s’impose, si l’on en croit les auteurs qui participent à ce volume. Hostilités et échanges, guerre et concorde, amour et haine vont le plus souvent de pair, occupent les mêmes temporalités, sont parfois même le fait des mêmes acteurs. Il est donc entendu que la cohésion qui semble naître de la communication avec l’ennemi, voire même de la cohabitation de groupes hostiles ne constitue pas nécessairement un après du temps des violences. Cette constatation conduit à mettre à l’écart certains lieux communs. En particulier, accepter la simultanéité de l’entente et du conflit, implique la mise à distance de perspectives téléologiques considérant la paix sociale comme le préalable ou l’aboutissement d’un processus politique ou bien comme un critère de « maturité » sociale. On ne peut donc pas voir dans cette simultanéité des contraires un facteur de fragilité spécifique à la frontière ou encore une incapacité des marges à organiser leurs communautés. Selon Jocelyne Dakhlia, le chaos des marges serait un topos du discours politique de l’État dans l’Islam maghrébin :

L’État constitue son propre envers, sa propre limite : il s’appuie sur cette zone qu’il définit d’autorité comme chaos, soit pour en tirer un profit peu coûteux, dans les période de faiblesse et de division de ces sujets lointains, soit pour en tirer argument12.

D’ailleurs, le refus d’allégeance, ou plutôt les oscillations entre allégeance et dissidence, ne serait pas exclusivement le fait des territoires de marge, car les villes rompent aussi, lorsque le besoin s’en fait sentir, le contrat qui les unit au souverain, ce qui laisse supposer que les conflits frontaliers relèvent davantage des dynamiques communes du politique que de l’exception. Alors, si les marges ne sont ni le lieu d’un ordre social embryonnaire à peine lié à l’État, ni celui du chaos, peut-on avancer qu’elles sont celui de l’accommodation, sans cesse renouvelée, des contraintes imposées par l’allégeance au Prince et par la communication (ou cohabitation) avec l’ennemi ? Elles sont, en tout cas, des lieux de la négociation : les politiques étatiques ou impériales ayant eu pour finalité de reconfigurer les frontières, sans tenir compte des réalités qui lui étaient propres, ont été des échecs13.

Les sociétés de frontière seraient, non pas des lieux en suspens, quasiment en dehors des logiques étatiques ou impériales, mais des piliers de l’ordre global en raison de la capacité des acteurs frontaliers d’interagir avec le voisin ou l’ennemi, voire même en raison des continuités tissées par ces interactions entre le « dedans » et le « dehors ». Dans son étude sur la colonisation française de l’Amérique, G. Havard affirme que les postes du « Pays d’En Haut » furent, en ce sens, de véritables lieux d’acculturation bilatérale (européanisation des Indiens et indianisation des Français) pouvant aller jusqu’au métissage, mais que ce furent aussi des espaces de domination coloniale, des outils de la « provincialisation » de l’Empire français en Amérique. Car les « logiques d’alliances interculturelles » qui semblaient échapper au pouvoir politique, dont étaient issues des formes d’organisation sociale hybrides non conformes au modèle européen, constituaient en réalité un solide ancrage pour l’empire. D’ailleurs, pour les empires de l’ère moderne (qu’il s’agisse de l’Empire ottoman dans ses marges maghrébines ou de l’Empire français dans ses frontières américaines) gouverner n’est pas unifier. Par conséquent, c’est dans la sphère des pratiques (et non dans celle de la théorie politique qui les oppose) que la connexion entre les contraires (ordre et désordre, allégeance et insoumission, « pur » et hybride…) se fait ; c’est donc cette sphère-là que l’analyse pragmatique du lien social en contexte frontalier se doit de prendre pour objet.

Afin d’envisager les phénomènes étudiés dans leur ampleur et pour avoir une perception dynamique des espaces, nous avons défini un terrain d’observation transnational, voire transcontinental. L’objectif principal de la réflexion collective ici menée est précisément l’étude du lien social dans les communautés frontalières à partir du XVIe siècle, dans une aire vaste et hétérogène qui va des frontières européennes aux frontières américaines au cours de la période moderne, avec des ouvertures ponctuelles sur la période contemporaine afin de saisir certains phénomènes sur la longue durée. Dans ce cadre transnational (et transmaritime), les frontières sont abordées comme des fabriques de lien social, des espaces complexes dont les mécanismes sociaux et les phénomènes de politisation14 constituent des objets d’investigation à part entière, mais surtout comme des espaces dont la connectivité n’est pas exclusivement dépendante d’un pôle central figurant, d’une manière ou d’une autre, la domination politique. Ainsi, répondre à la question « qu’est-ce qu’une société de frontière ? » revient à explorer l’ensemble des interrelations qu’une communauté entretient avec ses voisins (qu’ils soient amis ou ennemis), avec les pouvoirs auxquels elle est subordonnée (le pouvoir du Prince, celui des institutions religieuses, des institutions de gouvernement locales…), mais aussi les modes de relations internes produisant du lien social au sein même de la communauté. Que les frontières soient consolidées ou mouvantes, que le voisinage avec les territoires limitrophes soit pacifique ou conflictuel, que les limites qui séparent les territoires soient maritimes ou terrestres, les sociétés aux frontières sont pour nous des objets d’exploration multiformes.