Les Substances séparées

Les Substances séparées

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Livres
214 pages

Description

Le traité Sur les substances séparées, bien que resté inachevé, n’en est pas moins l’un des chefs d’œuvre de Thomas d’Aquin. Dans cet écrit de maturité composé à Paris ou à Naples dans la seconde moitié de 1271, l’auteur aborde les questions de l’origine, de la nature, du statut et du rôle des créatures spirituelles que la tradition biblique, distinguant les bons des mauvais, appelle anges et démons. Adoptant une perspective aussi bien philosophique que théologique, il se confronte tout d’abord aux diverses opinions antiques sur le sujet, depuis les présocratiques jusqu’aux philosophes de langue arabe, en passant par Platon, Aristote, les penseurs médio et néo platoniciens, avant de reprendre dans un deuxième temps les mêmes questionnements à la lumière de la doctrine chrétienne (Bible et Pères de l’Église). Les problèmes, abordés de façon à la fois historique et systématique, couvrent des thématiques d’une grande richesse et complexité, telles l’hylémorphisme universel d’Avicébron et la théorie émanatiste d’Avicenne, la connaissance divine des singuliers ou encore la présence du mal dans les anges. Devant la démultiplication des médiations philosophiquement posées entre Dieu et le monde sublunaire (moteurs célestes, Idées, hénades, âmes des sphères), Thomas d’Aquin cherche à établir le caractère immédiat et universel de la causalité divine créatrice, tout en soulignant la consistance des substances séparées dans leur ordre propre.
Nicolas Blanc est docteur de l’École Pratique des Hautes Études (Paris) en Philosophie, Textes et Savoirs. Il a soutenu sa thèse sur le De natura hominis de Némésius d’Émèse. Ses recherches portent sur la philosophie antique, la théologie patristique et la métaphysique médiévale.

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Date de parution 12 juin 2017
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EAN13 9782251904122
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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SAGESSES MÉDIÉVALES

Collection dirigée
par
Aymon de Lestrange

Au cardinal Georges Marie Martin Cottier o.p. †

INTRODUCTION

 I 
L’ŒUVRE ET SON CONTENU

1. Destinataire, date et circonstances

Dans le corpus des écrits de Thomas d’Aquin (1224/25-1274), le De substantiis separatis (Sur les substances séparées) peut être classé, à l’instar de son De operationibus occultis naturae (Sur les opérations cachées de la nature) ou de son De sortibus (Sur les sorts), parmi ses consultations privées1. Ses dimensions modestes (une quarantaine de pages dans l’édition Léonine) de même que son caractère inachevé (l’œuvre est interrompue au milieu du vingtième chapitre), l’ont souvent relégué au rang d’opusculum2, loin derrière les Sommes et les Questions disputées. Cette œuvre, dont l’authenticité ne saurait être remise en cause3, n’en est pas moins au jugement d’É. Gilson « d’une richesse historique incomparable4 » et constitue en fait, ainsi que le soulignait I. Eschmann, « l’un des plus importants écrits métaphysiques de l’Aquinate5 ». Dans ce traité Thomas d’Aquin, empêché d’assister à l’office pour une raison qui nous est inconnue6, s’est proposé d’étudier dans une perspective aussi bien philosophique que théologique, la nature, l’origine, la distinction et la providence des substances séparées (de la matière) que la tradition chrétienne appelle les « anges ». La dédicace au frère Réginald qui apparaît dans les catalogues anciens ne doit donc pas nous induire en erreur. Cette œuvre, comme l’écrivait H.-F. Dondaine, « dépasse de loin celle d’un écrit de circonstances, celle aussi que ses dimensions modestes font présager7 ».

La raison pour laquelle ce traité a été qualifié par d’aucuns, tel C. Fabro, de « joyau de spéculations et d’informations historiques »8, s’explique également par le fait qu’il s’agit d’une œuvre de maturité. La présence en effet dans le dernier chapitre de deux citations (169 et 196) de l’Elementatio theologica de Proclus (dont la traduction a été achevée par Guillaume de Moerbeke en 1268), la référence aux condamnations de décembre 1270 dans le treizième chapitre, les mentions du livre Λ de la Métaphysique d’Aristote comme Livre XII, de même que la parenté étroite, relevée par H.-D. Saffrey9, entre ce traité et l’Expositio super Librum de causis, invitent à situer le De substantiis separatis après la première moitié de 127110. Son intérêt provient donc autant de sa confrontation avec le néoplatonisme, notamment proclusien, qu’avec les questions complexes qui agitaient les milieux universitaires parisiens du XIIIe siècle. L’œuvre compte de fait, particulièrement en ce qui concerne l’articulation entre la causalité immédiate, globale et radicale de Dieu et la médiation de causes secondes, en lien avec la doctrine de la participation et la conception de l’être (esse) comme perfection ultime, parmi ce que Thomas a formulé de plus riche au sujet de la métaphysique de la création.

2. Titre, nature et articulation

Les manuscrits par lesquels nous est parvenu le traité ont divers titres : Liber de natura angelorum (Livre sur la nature des anges), Tractatus de angelis (Traité des anges), De substantiis separatis (Des substances séparées). Les plus anciens associent les deux titres : De angelis seu substantiis separatis. L’hésitation, qui se retrouve aussi bien chez les premiers éditeurs au XIIIe siècle que chez les modernes, s’explique tout d’abord par le contexte rédactionnel et la transmission d’un texte autographe à peine revu11. L’édition de l’œuvre, en effet, est posthume et l’auteur l’a laissée inachevée. Mais au-delà de ces raisons matérielles évidentes, ces variations manifestent quelque chose de plus profond sur la nature du traité. Elles renvoient à l’ampleur de la synthèse thomasienne et à l’originalité de son approche. Quoique Thomas, en effet, ait été invité par le Pseudo-Denys12, Maïmonide13 ou Avicenne14, à intégrer dans sa considération sur les anges ce que les philosophes ont pensé des substances séparées (moteurs célestes aristotéliciens15, Idées platoniciennes, hénades divines proclusiennes, Intellects, Âmes et corps des sphères avicenniennes)16, il reste vrai que cette disposition intellectuelle n’était pas partagée par tous les théologiens latins. De peur d’un certain naturalisme ne respectant pas suffisamment la supériorité de la révélation chrétienne ou d’un certain concordisme ne délimitant pas assez les différents domaines, nombreux se montrèrent réticents, comme Albert le Grand17 ou Thierry de Freiberg18, à mettre sur le même niveau les Intelligences gréco-arabes et les anges bibliques. La position thomasienne est donc paradigmatique de l’accord qu’il a cherché à trouver entre la raison et la foi, entre la philosophie et la théologie.

Elle n’enlève pas que pour Thomas, l’autorité suprême et décisive sur la question des anges reste la révélation chrétienne19. De fait, si le De substantiis separatis s’efforce d’embrasser toute l’histoire des doctrines philosophiques sur les substances séparées, son intention demeure fondamentalement théologique, ainsi que le montrent les derniers chapitres (qui constituent un petit précis d’angélologie patristique) et le prologue même de l’ouvrage :

Puisque nous ne pouvons participer aux saintes solennités des anges, nous ne devons pas laisser ce temps de dévotion s’écouler en vain pour nous, mais faire en sorte que ce qui est soustrait à l’office de la psalmodie soit compensé par le travail de l’écriture. Puisque donc notre intention est de dégager de quelque manière l’excellence des saints anges, il semble qu’il nous faille commencer par ce qui a été humainement conjecturé dans l’antiquité au sujet des anges, afin que s’il se trouve quelque chose de conforme à la foi, nous l’acceptions, mais que nous réfutions ce qui s’oppose à la doctrine catholique.

Le plan comme la méthode ne sont pas sans rappeler la Somme contre les Gentils, traversée par la conviction profonde que la vérité de la raison ne saurait s’opposer à la vérité de la foi chrétienne, et reposant notamment sur les principes qui éclairent le sens du verbe « réfuter » que l’Aquinate utilise dans ce prologue :

– quels que soit les arguments proposés contre les documenta fidei, ils ne procèdent pas correctement des premiers principes inscrits dans la nature, et connus par soi. Ils n’ont donc pas la force d’une démonstration mais sont des raisons probables ou sophistiques. Ils se prêtent donc à une réfutation20.

– pour rendre manifeste la première sorte de vérité [accessible à la raison], il faut procéder par des raisons démonstratives, qui puissent convaincre/confondre l’adversaire. Mais comme de telles raisons ne suffiront pas pour la deuxième sorte de vérité [accessible uniquement à la foi], on ne doit plus avoir alors l’intention de convaincre/confondre l’adversaire par des raisons, mais seulement celle de réfuter les arguments qu’il oppose à la vérité, puisque la raison naturelle ne peut être contraire à la vérité de la foi21.

C’est animé par ces mêmes principes22 que Thomas a entrepris la rédaction son De substantiis separatis, dont les chapitres 1 à 17 représentent un status quaestionis de l’angélologie philosophique tandis que les chapitres 18 à 20 forment une réponse théologique aux questions abordées par la philosophie.

3. Résumé

Le traité peut être divisé ainsi :

PARTIE PHILOSOPHIQUE

Thèses platonico-aristotéliciennes sur la nature,
l’origine et la providence des substances séparées

Les quatre premiers chapitres sont dédiés à ceux que Thomas considère comme les principaux des philosophes grecs, à savoir Platon et Aristote. Tandis que le chapitre 1 se concentre sur l’opinion de Platon et des Platoniciens et constitue, selon R. Henle, « la synthèse la plus élaborée de la doctrine platonicienne dans tous le corpus thomasien23 », le chapitre 2 présente l’univers aristotélicien suspendu au premier Moteur immobile et régi par les moteurs des corps célestes. Les chapitres 3 et 4 sont respectivement une analyse de leurs points de jonction et de leurs différences, dans une problématisation générale qui est celle de la nature, du nombre, de la place et de la fonction des êtres intermédiaires entre le premier Principe et le monde matériel et sensible.

Thèse d’Avicébron sur la constitution des substances séparées

Les chapitres 5 à 8 abordent l’hylémorphisme universel du Fons vitae (Source de vie) d’Avicébron, selon lequel toutes les substances au-dessous de Dieu sont composées de matière et de forme. Ils sont l’occasion pour Thomas de préciser les notions de matière et de puissance, de formuler la distinction entre l’essence et l’esse, et d’établir que les substances séparées sont des formes pures subsistantes.

Thèses sur l’origine des substances séparées

Après avoir précisé en quel sens les notions de matière et de puissance pouvaient s’appliquer aux substances spirituelles, Thomas s’attache ensuite dans le chapitre 9 à la question de leur origine dans l’être et de leur émanation à partir du premier Principe, en s’opposant à toutes les formes de processions médiatisées du néoplatonisme avicennien et proclusien. Pour Thomas, Dieu crée directement toutes les substances spirituelles : elles ne sont ni incréées, ni procédant l’une de l’autre dans leur substances, ni ne doivent leurs perfections essentielles telles que la vie ou l’intelligence à un autre qu’à Dieu. De même, leur ordre et leur inégalité ne viennent pas d’une chute du monde intelligible, comme le soutient Origène, mais bien de l’intention du Créateur portée sur le tout parfait qu’est l’univers.

Thèses sur la connaissance et la providence des substances séparées

De la métaphysique de la création, Thomas passe sans solution de continuité à la question de l’omniscience divine. Certains penseurs, en effet, n’ont pas seulement erré selon lui au sujet de la nature et de l’ordre des réalités séparées, mais ils se sont également égarés en ce qui concerne leur connaissance et leur causalité à l’égard des substances inférieures, autrement dit au sujet de la providence. En niant la possibilité d’une connaissance des singuliers de la part des substances séparées, c’est bien toute la réalité sensible, et en particulier l’univers des actes humains, qu’ils rendirent de ce fait inaccessible à Dieu et aux anges. Les chapitres 13 à 16 sont consacrés à démontrer que la science divine s’étend à toutes choses, y compris aux singuliers, prouvant ainsi l’extension de la causalité première et explicitant son rapport aux causes secondes. Ce faisant, Thomas aborde ces questions débattues depuis l’Antiquité sur le lien entre la providence, la contingence, le hasard et le mal. Ce dernier thème sera d’ailleurs immédiatement repris à travers la réfutation de la doctrine manichéenne.

PARTIE THÉOLOGIQUE

Dans les trois derniers chapitres (18 à 20), Thomas quitte l’analyse philosophique pour approcher les mêmes questions angélologiques dans une perspective biblique et patristique. Le chapitre 18 porte sur l’origine des anges et le moment de leur création, en lien avec la création du monde corporel. Le chapitre 19 reprend la question de l’incorporéité et de l’immatérialité des anges et de leur lien avec le lieu corporel. Le chapitre 20 traite de l’origine des démons. Il s’arrête au milieu de son analyse de la faute du premier ange.

Il est à noter que contrairement à la Somme de Théologie (Ia pars, q. 50-64 ; 106-114), dans le De substantiis separatis Thomas ne traite qu’incidemment ou pas du tout du mouvement local des anges, de leur puissance cognitive, de leur medium et de leur mode de connaissance, de leur volonté et de leur amour, de leur élévation à la grâce et à la gloire, du châtiment des anges déchus, de leur illumination et de leur langage, du détail de leur hiérarchie, de leur actions sur les hommes, de leur missions ou encore des anges gardiens et des attaques des démons Ce fait est important à prendre en compte pour ne pas risquer de se méprendre sur la signification profonde de ce traité. L’absence de ces éléments signifie d’une part qu’on n’y trouve pas, malgré sa richesse, la synthèse complète de l’angélologie thomasienne24, d’autre part que si le traité porte effectivement sur les anges ou substances séparées, sa problématique fondamentale est celle de la relation entre le Créateur et ses créatures.

Devant les différentes déclinaisons de la notion de médiation, liées à la dynamique céleste ou aux processions ordonnées qui se trouvaient dans les textes philosophiques répandus au XIIIe siècle, Thomas a pris très au sérieux ces modèles métaphysiques qui remettaient en cause la tradition chrétienne d’un Dieu unique, qui créée le monde par amour et dont la providence s’exerce, par les intermédiaires créés que sont les anges, jusque dans ses moindres détails, en particulier pour conduire l’homme vers sa fin dernière. En ce sens, les motifs de la critique thomasienne d’Avicenne sont particulièrement éclairants25. Mais si Thomas a voulu répondre à la systématisation conceptuelle du polythéisme des philosophes grecs ou à l’émanatisme de certains falāsifa parce qu’il avait perçu qu’ils représentaient des exercices spirituels26 ou une ascension mystico-religieuse (philosophie orientale)27, il a aussi cherché à tirer de la philosophie ce que, comme théologien, il estimait être conceptuellement utile pour aborder ce monde invisible des anges qui revêt une si grande importance dans l’histoire du salut28. Certes, on ne peut nier qu’en interprétant les principales doctrines de la tradition philosophique sur les substances séparées, Thomas ait quelquefois neutralisé et tiré à soi les textes antiques dans un sens qui les dépassait ou qui rejoignait plus leurs intuitions ou leurs principes que leurs formulations29. Mais la grandeur philosophique de Thomas d’Aquin n’est-elle précisément pas d’avoir interrogé des systèmes de pensée riches, et d’avoir su en exploiter les ressources et les virtualités pour articuler et formuler une métaphysique propre ? N’est-ce pas une démarche de cet ordre que, mutatis mutandis, le Pseudo-Denys avait déjà entreprise avec Proclus ?

 II 
ANALYSE

Sans reprendre dans le détail chaque chapitre du De substantiis separatis ni développer de manière exhaustive les thématiques métaphysiques fondamentales du traité, nous aimerions relever quelques enjeux majeurs et présenter les lignes essentielles de l’argumentaire thomasien, en remettant certaines problématiques dans leurs contextes et en les éclairant par leurs sources.

1. Des philosophes primitifs à Aristote (chapitres 1-5)

Les premiers chapitres du De substantiis separatis forment pour ainsi dire une histoire de l’angélologie philosophique depuis ses origines jusqu’à Platon et Aristote. S’il est intéressant de constater que Thomas, pour traiter des anges, consacre une grande partie de son analyse à « ce qui a été humainement conjecturé dans l’antiquité », il l’est d’autant plus de relever qu’il commence son premier chapitre par l’aurore de la philosophie grecque, autrement dit par les présocratiques. Cette démarche historique, déjà entreprise ailleurs30, manifeste d’une part son désir de prendre en compte l’ensemble de la philosophie, et d’autre part combien il était sensible au caractère progressif de la spéculation philosophique31 sur le statut et la fonction des substances séparées. S’il ne manque pas de noter que les approches de ces antiquissimi philosophi32 sont restées rivées à la nature corporelle et n’ont de ce fait rien apporter à la réflexion sur les substances incorporelles, il n’hésite pas à mettre en avant Anaxagore qui s’est le premier démarqué en établissant à l’origine de la distinction des choses un principe incorporel : l’Intellect. Toutefois, bien que son opinion sur l’Intellect non-mélangé ait ouvert un nouvel horizon sur ce qui dépasse le domaine uniquement corporel, elle reste pour Thomas à la fois inutile pour connaître les substances incorporelles (puisque la création du monde est attribuée à Dieu) et métaphysiquement insuffisante (puisque loin de considérer l’Intellect comme le Principe universel de l’être en tant que tel, Anaxagore a limité sa virtus et sa dignité au domaine de la distinction des corps mélangés). L’Intellect d’Anaxagore, unique substance incorporelle posée, ne fut donc qu’un premier pas33.

L’angélologie philosophique a franchi une étape supplémentaire lorsque Platon, par une voie jugée « plus efficace », a posé des espèces séparées des choses sensibles dans le cadre de sa théorie des Idées et qu’il a organisé ces entités transcendantes du monde sensible en une série de participants et de participés dérivant de l’Unité première imparticipée. Après avoir présenté l’origine de la distinction de ces substances séparées (en fonction des processus d’abstraction de notre intellect34) et leur succession hierarchique de perfections dérivées et subordonnées (d’après la primauté ontologique et causale de ce qui est le plus commun35), Thomas dégage quatre ordres intermédiaires entre le Dieu souverain identifié à l’idée de l’Un et du Bien en soi et nous :

  • – dieux secondaires (intelligibles)

  • – intellects séparés

  • – âmes célestes

  • – démons (bons et mauvais)

Il nous faut relever ici que si Thomas associe, dans cette doxographie, le dernier ordre des démons aux Platonici36, c’est bien à Platon en tant que tel qu’il attribue cet ordre de procéssions hiérarchiques qui provient, en fait, de Proclus37. Il est fort probable, comme cela a été brillament suggéré38, que Thomas ait mis sur le compte de Platon cet ordo separatorum néoplatonicien parce qu’il a rassemblé les sources aristotéliciennes sur les Idéées de Platon et sur sa doctrine des deux principes (un et dyade indéfinie) avec l’Elementatio theologica de Proclus (en interprétant l’ordre des hénades-dieux comme des formes intelligibles), en suivant notamment la correction que le Pseudo-Denys, qu’il croyait appartenir à l’âge apostolique, avait fait de ce modèle39. On notera aussi à la fin du premier chapitre la mention de la théorie néoplatonicienne du véhicule de l’âme40.

Bien que Thomas considère que ces entités platoniciennes séparées, en tant que substances intermédiaires placées entre l’Un et nous, s’approchent de ce que la tradition chrétienne appelle les anges, il n’en reste pas moins critique et estime que transposer dans l’être les espèces des choses repose sur une confusion entre la réalité et notre connaissance abstraite. À la suite d’Aristote, il juge donc erronée cette manière logique de s’enquérir des choses41 qui conduit à soutenir que l’objet connu existe de la même manière, c’est à dire abstrait et séparé, dans l’intellect et dans la réalité42. C’est pourquoi il considère la voie physique suivie par Aristote à partir du mouvement comme étant « plus évidente et plus certaine » dans la recherche sur les substances séparées.

Thomas présente donc dans le deuxième chapitre l’angélologie aristotélicienne telle qu’il la tire de Physique VIII et Métaphysique XII. Dans cette perspective métaphysico-cosmologique, toute la dynamique céleste des sphères, des astres et des planètes dont dépend le monde de la génération et de la corruption43, se rattache (en raison du principe selon lequel omne quod movetur movetur ab alio et à cause de l’impossibilité de remonter à l’infini dans les moteurs et les mobiles) à un Premier moteur immobile et à un premier mobile mû par lui-même qui n’est autre que le premier ciel. La régularité du mouvement du ciel implique que ce Premier moteur immobile soit incorporel et qu’il meuve par conséquent le premier mobile comme une fin, à titre de bien désirable. Or puisque le désirable selon l’intellect vient en premier et que le mouvement du corps céleste n’est pas naturel quant à son principe actif (sans quoi il ne serait pas circulaire), on en déduit que le premier ciel est mû d’un mouvement volontaire et qu’il est animé d’une âme intellectuelle qui tend vers le premier Moteur immobile. Enfin, puisque l’astronomie nous découvre plusieurs mouvements célestes, il faut poser une pluralité d’âmes intellectuelles avec à chaque fois un intelligible désirable séparé. Ainsi, le fonctionnement de tout l’univers, avec ces sphères concentriques qui portent les planètes et qui président aux changement du monde sublunaire est ramené à ces moteurs de nature intellectuelle, dont certains sont unies à des corps célestes tandis que d’autres ne le sont pas44. Selon Thomas donc, par rapport à Platon, Aristote n’établit entre nous et Dieu qu’un double ordre de substances séparées :

  • – intellects séparés (fins des mouvements célestes)

  • – âmes des sphères (mues par un appétit intellectuel).

Il convient de relever ce que cette interprétation, qui dégage d’Aristote un dualisme de moteurs célestes (substances intélligentes jointes aux corps célestes et biens intelligibles) qui est loin d’être évident dans le texte, doit au philosophes islamiques, Avicenne45 et particulièrement Averroès46. Ce fait est important, car c’est à l’aide de cette distinction que Thomas résoudra l’importante question débattue de l’animation des astres (qu’il n’a fait qu’évoquer sous mode aporétique à la fin du premier chapitre du De substantiis separatis en citant l’Enchiridion d’Augustin), ainsi que le montre sa Question disputée sur les créatures spirituelles :