Les travailleuses du sexe chinoises au Cameroun

Les travailleuses du sexe chinoises au Cameroun

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Cet ouvrage a pour objet la prostitution chinoise au Cameroun. Il est fondé sur des investigations anthropologiques menées de 2012 à 2015 auprès des travailleuses du sexe chinoises, des clients et prostitués camerounais. L'approche employée met en lumière les trajectoires de vie des protagonistes, ainsi que l'organisation du marché du sexe dans les villes de Yaoundé et de Douala. L'ouvrage révèle également l'influence des prostituées chinoises sur l'imaginaire de la sexualité des Camerounais.

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Ajouté le 01 mars 2017
Nombre de lectures 393
EAN13 9782140031779
Langue Français
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Patience BILIGHA TOLANELes travailleuses du sexe
chinoises au Cameroun
Cet ouvrage a pour objet la prostitution chinoise
au Cameroun. Il est fondé sur des investigations Les travailleuses du sexe
anthropologiques menées de 2012 à 2015 auprès des
travailleuses du sexe chinoises, des clients et prostituées chinoises au Camerouncamerounais. L’approche anthropologique employée met
en lumière les trajectoires de vie des protagonistes, ainsi
que l’organisation du marché du sexe dans les villes de
Yaoundé et de Douala. À travers le prisme de ces différents
acteurs, ce livre fournit des éléments d’analyse sur la dette
symbolique et financière des Chinoises. Ces deux formes
de dette auxquelles elles sont contraintes les enferment
dans le travail du sexe, présenté comme le seul moyen
de remboursement par leurs créanciers. L’ouvrage révèle
également l’influence des prostituées chinoises sur
l’imaginaire de la sexualité des Camerounais, qui trouvent
avec les travailleuses du sexe chinoises la possibilité de
réaliser des pratiques sexuelles rejetées par les prostituées
et certaines femmes mariées camerounaises.
Patience BILIGHA TOLANE est docteure en anthropologie et
sociologie de l’Université de Paris – Diderot. Elle est également
chercheure associée au CESSMA (Centre d’études en sciences
sociales sur les mondes africains, américains et asiatiques), et
secrétaire scientifique du séminaire de l’Association française
des anthropologues.
Illustration de couverture : Prestations sexuelles proposées sur le « menu » donné aux
clients d’un salon de massage chinois. Préface de Pascale Absi et Monique Selim
ANTHROPOLOGIEANTHROPOLOGIE
C C
RR
I I
TT
I I
ISBN : 978-2-343-11478-1 QQ
U U28,50 e EE
Les travailleuses du sexe
Patience BILIGHA TOLANE
chinoises au Cameroun















































© L’Harmattan, 2017
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

www.harmattan.com

ISBN : 978-2-343-11478-1
EAN : 9782343114781





Les travailleuses du sexe chinoises
au Cameroun














Collection Anthropologie critique
dirigée par Monique SELIM

Cette collection a trois objectifs principaux :
- renouer avec une anthropologie sociale détentrice d’ambitions politiques et
d’une capacité de réflexion générale sur la période présente,
- saisir les articulations en jeu entre les systèmes économiques devenus
planétaires et les logiques mises en œuvre par les acteurs,
- étendre et repenser les méthodes ethnologiques dans les entreprises, les
espaces urbains, les institutions publiques et privées, etc.
Dernières parutions
Marie-Dominique Garnier : Alphagenre, 2016
Julie Lourau : Fêtes populaires et carnaval, le commerce de rue en temps de
fête à Salvador de bahia,2015
Wenjing Guo : Internet entre Etat-parti et société civile en Chine, 2015
Querrien Anne, Selim Monique : La libération des femmes : une plus-value
mondiale 2015
Ferdinando Fava, Qui suis-je pour mes interlocuteurs ? 2014
Roch Yao GNABÉLI, Les mutuelles de développement en Côte d’Ivoire.
Idéologie de l’origine et modernisation villageoise, 2014.
Gaëtane LAMARCHE-VADEL, Politiques de l’appropriation, 2014.
Mathieu CAULIER, De la population au genre. Philanthropie, ONG,
biopolitiques dans la globalisation, 2014.
Bernard HOURS & Monique SELIM, L’enchantement de la société civile
globale, ONG, femmes gouvernance, 2014.
Nicole KHOURI & Joana PEREIRA LEITE : Khojas isamiili du Mozambique
colonial à la globalisation 2014.
Claire MESTRE, Maladies et violences ordinaires dans un hôpital malgache,
2014.
Françoise HATCHUEL, Transmettre ? Entre anthropologie et psychanalyse,
Regards croisés sur des pratiques familiales, 2013.
Yannick FER & Gwendoline MALOGNE-FER, Le protestantisme évangélique
à l’épreuve des cultures, 2013.
Monique SELIM, Hommes et femmes dans la production de la société civile à
Canton, 2013.
Nicole FORSTENZER, Politiques de genre et féminisme dans le Chili
postdictature, 2012.
Marie BONNET, Anthropologie d’un service de cancérologie pédiatrique,
2011.
Patience BILIGHA TOLANE




Les travailleuses du sexe chinoises
au Cameroun



























Remerciements

Cet ouvrage n’aurait pu voir le jour sans le soutien financier de
l’IRD et les conseils pertinents de Pascale Absi, Bernard Hours,
Bernard Mérigot et Monique Selim. Merci à vous.


























SOMMAIRE


PRÉFACE
Entre ambiguïté et ambivalence : une anthropologie
de la prostitution ......................................................................... 9
Pascale Absi et Monique Selim

Notes au lecteur ........................................................................ 13

PRÉAMBULE

L’anthropologie m’a libérée ..................................................... 15

L’UNIVERS PROSTITUTIONNEL SINO-CAMEROUNAIS

Une esquisse anthropologique .................................................. 25
Un terrain difficile .................................................................... 41
La prostitution au Cameroun .................................................... 73

L’OFFRE CHINOISE MULTIDIMENSIONNELLE

Le corps des femmes ................................................................ 93
Un système financier illégal ................................................... 115
L’argent .................................................................................. 137
Une prostitution chinoise plurielle ......................................... 157
Les mouroirs chinois .............................................................. 185

LA RÉUSSITE CHINOISE

Les clients ............................................................................... 197
La colère des Camerounaises ................................................. 219
L’essor de la médecine chinoise ............................................. 255

CONCLUSION

De l’autonomisation à l’asservissement ................................. 269
Bibliographie .......................................................................... 277
Annexe .................................................................................... 283






PRÉFACE



Entre ambiguïté et ambivalence : une anthropologie de
la prostitution

Pascale Absi, Monique Selim


À plus d’un titre, l’ouvrage que nous livre Patience Biligha
Tolane va surprendre le lecteur, le plongeant dans un
microunivers généralement resté dans l’ombre : les travailleuses du
sexe chinoises installées au Cameroun et séduisant par mille
stratagèmes, bien mieux que leurs consœurs camerounaises, les
clients camerounais portés comme ils le disent bien naïvement au
« paradis ».
L’étude de la prostitution, qui fait l’objet de cet ouvrage à
travers un segment spécifique, paraît essentielle, en premier lieu,
pour comprendre les nouvelles grammaires du travail dans la
période présente et c’est pourquoi il faut tout d’abord revenir sur
la dénomination de travail du sexe. La construction de la
catégorie de travail du sexe est inventée aux USA à la fin des
années 1970 et sa diffusion progressive a pour conséquence
importante l’abandon des anciennes conceptions de la
prostitution comme problème social, public, politique, moral.
Dans le champ des sciences sociales, les demandes de
reconnaissance en tant que travailleurs et travailleuses du sexe,
ont stimulé l’approche de la prostitution en termes de travail et
de métier de service requérant des compétences particulières. De
ce fait, son analyse s’est en partie extraite du champ de la
déviance et d’une interprétation univoque de l’oppression des
femmes pour mobiliser les outils de la sociologie du travail et des 10 TRAVAILLEUSES DU SEXE CHINOISES

professions tout en reconnaissant aux prostitué.e.s leur position
d’agents.
La catégorie de travail du sexe, si elle a été institutionnalisée
dans la société civile et les sciences sociales, reste pourtant sur
une crête idéologique et conserve ses opposants, sorte
d’analyseurs inconscients des processus sociaux en jeu. La
catégorie a en effet permis à des groupes d’acteurs de sortir de la
stigmatisation et de l’ombre, d’acquérir une visibilité et une
légitimité indéniables et nécessaires mais il faut garder en
mémoire que l’émergence et la généralisation de cette catégorie
de travail du sexe s’inscrivent dans un cadre de globalisation
capitaliste du marché qui touche en premier lieu le travail.
L’informalisation du travail qui est en marche (et qui met à bas
les anciennes analyses dichotomisées sur formel/informel
appliquées à une partition désormais dissoute du monde), le
retour du travail à la tâche et de la vente nue de la force de travail,
la suppression tendancielle des codes du travail un peu partout,
exemplifient la logique qui fait du travail une marchandise
comme une autre, et du travailleur un acteur qui se vend en pièces
détachées ou en totalité. Les travailleuses chinoises du sexe qu’a
rencontrées au Cameroun, Patience Biligha apparaissent ainsi à
l’avant-garde de ces processus de reformulation de ce qu’est un
travail. Le fait qu’elles puissent être transportées en container
rend encore plus aigu les visions qu’elles donnent à voir du
travail marchand dans leur corps.
Ainsi, les controverses autour du statut de la prostitution ne
mobilisent pas uniquement des perceptions contradictoires de ce
que signifie vendre du sexe pour les personnes qui l’exercent et
de ce qui est ou non acceptable du point de vue de la sexualité,
de la marchandisation et des rapports de domination qui
traversent cette activité. On le néglige souvent, des conceptions
différentielles de ce qu’est le travail aujourd’hui sont également
en jeu dans le débat. Ce, y compris dans le champ des sciences
sociales où il n’est pas anodin de constater qu’alors que les
sociologues se sont longtemps interdits d’utiliser les outils de la
sociologie du travail pour appréhender la prostitution — et donc
d’écouter les voix de certains de ses praticien.e.s — les PRÉFACE 11

ethnologues construisaient des anthropologies du travail dans des
sociétés où ce concept est inexistant.
Contournant l’écueil du pour ou contre la prostitution,
Patience Biligha fait le pari de donner du crédit à la parole des
chinoises prostituées au Cameroun et de baser une grande partie
de l’analyse sur le récit de leur trajectoire, de leur situation
actuelle et de la position qui serait restée la leur si elles étaient
restées en Chine. C’est ainsi que se dessine une analyse de la
domination qui montre le jeu entre les contraintes qui s’exercent
sur ces femmes et les espaces d’autonomie, voire l’ascension
sociale, qu’elles réussissent malgré tout à construire. Ce parti pris
empirique permet d’échapper aux préconcepts de la prostitution
comme un phénomène unitaire, - défini par la vente de services
sexuels indépendamment du contexte -, expression également
monolithique de la domination masculine, lesquels tendent à
opacifier plus qu’à révéler les processus sociaux concrets. Est
montré ici, à l’inverse, le jeu d’échelle qui organise les
différentes dominations qui traversent l’expérience des
Chinoises et la manière dont leur position subordonnée en Chine
se trouve transformée – consolidée certaines fois, neutralisée
d’autres - par la migration prostitutionnelle au Cameroun.
Insistons sur le désir d’autonomisation des prostituées
chinoises, en dette d’être nées femmes et devant en conséquence
rembourser jusqu’à ce que mort s’en suive, cette dette imaginaire
et réelle, consubstantielle, qui ne parviendra jamais à être
annulée ; ce qui signifie qu’elles ne seront jamais à égalité
symbolique avec leurs frères. L’autonomie a ici un caractère
létal, irréfragable, et rarement les contradictions entre
émancipation et aliénation sont à ce point mises en scène dans
une intensité quasi insoutenable. Tous les jeux de mots sont ici
pensables pour saisir la bifidité des désirs et des processus mais
ils restent en deçà du réel. Évoquons à ce sujet la publication en
mars 1977 de la revue Recherches du CERFI, dans laquelle
Judith Belladona parlait de salaire de la castration. Les clients
camerounais des prostituées chinoises que nous donne à entendre
Patience Biligha paraissent l’incarnation même de salariés
volontaires de la castration, tout comme d’ailleurs Le client du
film de Farhadi. Rappelons que celui-ci meurt sous le coup d’un 12 TRAVAILLEUSES DU SEXE CHINOISES

dévoilement possible de sa castration, soit de sa relation avec une
prostituée qui a donné naissance à un fils qu’il chérit alors même
qu’il se veut un mari et un père particulièrement vertueux.
Cet ouvrage est aussi le fruit d’un long travail de
distanciation que nous donne à lire avec beaucoup d’honnêteté
l’auteure dans son introduction, se livrant à un exercice d’analyse
des mobiles qui l’ont conduite à la prostitution chinoise au
Cameroun et de son investissement. Lorsque Patience Biligha, au
retour d’un premier terrain sur les relations entre la Chine et le
Cameroun, a voulu orienter ses enquêtes sur les prostituées
chinoises, la question s’est en effet posée de quoi ce projet
étaitil le nom et il lui a fallu l’élaborer et le soutenir autant
subjectivement qu’objectivement. Cette appréhension
épistémologique se dévoile ici particulièrement réussie, féconde
et heuristique.
Relevant avec courage et succès les défis d’un terrain
extrêmement difficile en raison des conditions de l’enquête mais
donc, aussi, des résonnances sociales et personnelles de la
prostitution, Patience Biligha Tolane nous livre avec cet ouvrage
une contribution extrêmement riche et novatrice pour la
compréhension du caractère multivoque de la prostitution
féminine.












Notes au lecteur

Traduction

Dans ce livre, j’ai introduit des phrases en pinyin, le système
de transcription phonétique du chinois (Ex. Xin gan rou,
« prunelles ») et des mots en chinois simplifié (Ex. , « Au
paradis »). Les entretiens en pinyin sont traduits en français par
certaines collaboratrices chinoises. Toutefois, j’ai vérifié la
traduction grâce à l’aide de Na, une sociologue chinoise. Une
femme s’est exprimée en anglais. Les propos de nos
interlocutrices n’ont subi aucune modification.

Photographies

Les images présentes dans l’ouvrage ont été fournies par des
travailleuses du sexe pour montrer la réalité prostitutionnelle
chinoise au Cameroun. Une image a été floutée et le nom modifié
dans le but de préserver l’anonymat de la personne.

Anonymat

Pour conserver la discrétion et protéger la confidentialité de
mes interlocuteurs, les noms employés sont fictifs. Les femmes
ont choisi les prénoms qu’elles souhaitaient utiliser. Ceux des
clients et des personnes n’effectuant pas le travail du sexe ont été
choisis par mes soins.

Conversion

Au Cameroun, la monnaie utilisée est le Franc CFA. En 2017,
1 euro vaut 655 francs CFA d’Afrique centrale.

~��






































L’ANTHROPOLOGIE M’A LIBÉRÉE

Cet ouvrage porte sur la présence des travailleuses du sexe
chinoises au Cameroun et les perspectives anthropologiques de
cette migration féminine peu connue.
Le fondement de mon intérêt pour la question
prostitutionnelle chinoise est donc à resituer dans mon vécu. Au
Cameroun, le garçon reste privilégié par les familles, à tel point
que certaines préfèrent payer les études aux jeunes garçons plutôt
qu’aux jeunes filles, considérées comme de futures épouses et
mères. Je suis donc une femme très privilégiée qui a effectué des
études universitaires et conteste l’attitude discriminatoire de mes
propres oncles vis-à-vis des femmes. Cette motivation d’aller
toujours plus loin, je la dois aux encouragements de mon père.

La construction de mon objet de recherche

Issue d’une famille de sept enfants, dont deux garçons et cinq
filles, mon enfance s’écoule paisiblement. Nous allons tous à
l’école. Ce privilège est considéré par mes oncles paternels
comme une « faiblesse » de la part de mon père. Ils ne
comprennent pas ses raisons de favoriser les études supérieures
de ses filles. Ils fustigent mon père en lui reprochant de payer des
études « aux filles qui vont aller plus tard en mariage et vont
s’investir dans la famille de leurs futurs époux ». Pour mes
oncles, la scolarité des femmes doit se limiter à l’école primaire.
Mon père est le deuxième d’une famille de quatre garçons.
Son frère aîné et l’un de ses frères cadets prônent la supériorité
du garçon sur la fille. Son grand frère a ainsi refusé de reconnaître
sa fille issue de son second mariage. Mes oncles considèrent que
les femmes éduquées veulent dominer les hommes. Ma mère, qui
a elle-même fait des études, me raconte qu’à son mariage avec
mon père en 1980, elle fut très mal accueillie par les frères de
celui-ci.
16 TRAVAILLEUSES DU SEXE CHINOISES

« Ils n’étaient pas contents de voir une femme scolarisée entrer au sein
de leur famille. Ils ont dit à ton père que je viendrais le mater quand je serais
fonctionnaire. Ils lui disaient aussi que je ne lui donnerais pas mon argent,
et que je ne ferais jamais la cuisine pour lui. En fait, ils n’ont pas voulu de
notre mariage, car j’avais fait des études. C’est pour cela qu’ils voulaient à
tout prix que ton père ne vous paie pas l’école, en lui disant que vous
n’alliez jamais conserver son nom puisque vous vous marieriez. […] Pour
vos oncles, la femme ne devait rien faire comme activité ; elle devait rester
à la maison et être dévouée à sa belle-famille. […] Mais heureusement, ton
père était très intelligent et avait côtoyé les « Blancs » » (entretien avec ma
mère, avril 2014).

Aînée d’une famille de dix enfants, dont quatre garçons et six
filles, ma mère est une enfant « naturelle » conçue « hors
mariage ». Ma grand-mère ne lui a jamais dit qui était son père.
Cette situation d’enfant sans père, mais surtout d’enfant né « hors
mariage », l’a poussée à s’investir dans les études. Titulaire d’un
certificat de probatoire, connu en France comme la première
partie du baccalauréat ou bac français, ma mère a suivi une
formation d’institutrice à l’école normale d’instituteurs de
Bertoua, à l’est du Cameroun. Elle raconte son enfance difficile,
qui l’a confrontée à la violence de ma grand-mère qui s’était
mariée, et avait eu d’autres enfants considérés comme
« légitimes ». À cause de ses réprimandes, ma mère finit par
s’installer chez son oncle pasteur, lequel ne faisait pas de
différence entre le garçon et la fille. C’est à cette fatalité de
« brebis galeuse » que réserve la société camerounaise à tous les
1enfants « bâtards » que ma mère a voulu échapper. « Je ne
voulais pas me dire que Dieu me destinait à être une vendeuse de
beignets comme ma mère. Je voulais lui prouver que je valais
plus. Preuve est faite, je suis la seule fille à avoir obtenu le
probatoire, puis un vrai travail qui me permettra d’obtenir une
2retraite », explique-t-elle.
Durant la période des années 1970 à 1990, l’ascension sociale
passait par l’école, l’obtention de diplômes, et plus important
encore, l’emploi dans la fonction publique. Celui-ci était la

1. Bâtarde renvoie à l’identification d’un enfant qui est né hors des liens du
mariage.
2. Entretien avec ma mère, 22-4-2014. L’ANTHROPOLOGIE M’A LIBÉRÉE 17

garantie d’une embauche à long terme, image d’une réussite
sociale. Depuis la crise économique de 1990 et la réduction des
charges de l’État, l’accès à la fonction publique est devenu
difficile, mais elle demeure toujours le rêve de tout Camerounais
(Nzhie Engono 1999). Ma mère est aujourd’hui fière de son
parcours, heureuse d’avoir épousé mon père qui lui a permis
d’assumer ses choix professionnels et d’avoir une stabilité
familiale. Lorsque j’écoute ma mère, je me rends compte qu’elle
ne recherchait pas la figure paternelle manquante, mon père ayant
quatre ans de moins qu’elle, mais un homme qui l’écoute et
l’encourage.
Notre père souhaitait notre autonomie. Son contact avec la
culture européenne a été déterminant dans sa volonté de nous
scolariser et de nous éloigner de ses frères. Une fois son certificat
d’études primaires obtenu, mon père a quitté son village pour
poursuivre ses études en ville afin d’y suivre une formation
d’aide-comptable au lycée technique de Yaoundé. En raison de
sa situation précaire, venant d’une famille d’agriculteurs à
laquelle il envoie de l’argent à chaque fin de mois, il ne parvient
pas à obtenir son certificat d’aptitude professionnel. Mon père a
alors déposé une demande de stage à l’entreprise Mercedes, qui
l’accepte. En fin de stage, son responsable allemand lui propose
de solliciter un pré-emploi. Il occupera le poste de comptable
dans cette société de 1976 à 1989, date de sa fermeture. En 1990,
ce même responsable de stage l’incite à postuler au Crédit
Agricole, où il a été agent comptable et administratif de 1990 à
1997, date de la fermeture de la banque. Vu le parcours scolaire
et professionnel de mon père, je comprends qu’il ait toujours
voulu que nous réalisions son rêve d’étudier. Je me souviens de
l’aide qu’il m’apportait à l’heure des devoirs, puis, lorsque j’étais
à l’université, de l’intérêt qu’il portait à mes études. Par exemple,
en classe de terminale, j’avais un devoir de philosophie portant
sur le doute méthodique de Descartes. J’ai pensé que mon père
n’y comprendrait rien. Et pourtant, trois jours plus tard, il s’était
documenté sur le sujet et nous avons rédigé ensemble la
dissertation. Selon moi, c’était son inactivité et sa mise en retraite
anticipée qui l’amenait à s’intéresser à mes études. Mais je me
trompais. Il aimait l’école et essayait de combler ses lacunes. En 18 TRAVAILLEUSES DU SEXE CHINOISES

revanche, je ne comprenais pas pourquoi ma mère ne
s’investissait pas autant que lui. Elle m’expliquait que mon père,
étant très autoritaire vis-à-vis de l’éducation, elle ne voulait pas
en rajouter. Toutefois, je fus surprise de voir la fierté de ma mère
annonçant à l’un de mes oncles que je suis docteure, tout en
insistant sur le fait que je sois une femme. « En plus, c’est une
fille, tu te rends compte… Une fille ! » Dit-elle.
Mes oncles ont pris conscience tardivement de l’importance
de la scolarisation des femmes, grâce au retour de leur frère cadet
parti dix ans en Italie. Ils ont alors inscrit leurs plus jeunes filles
à l’école alors que mes cousines plus âgées ont privilégié la
recherche d’un époux au détriment de l’école. Certaines d’entre
elles ont pourtant obtenu le baccalauréat, mais elles se sont
surtout préoccupées de leur mariage.
Mon entrée à l’université marque un tournant dans mon désir
d’obtenir des diplômes universitaires et de m’imposer auprès des
hommes de ma famille. La rencontre avec le professeur F.
Chindji-Kouleu à l’Université protestante d’Afrique centrale
(UPAC), où j’ai effectué mon cycle de licence en sciences
sociales m’a encouragé à poursuivre au-delà de la licence.
Philosophe, sociologue et journaliste, ce professeur m’a
notamment fait prendre conscience de l’importance de
l’anthropologie sociale. Il évoquait l’absence d’étude en
anthropologie au Cameroun en raison du refus des chercheurs
camerounais de se rendre sur le terrain. Par la suite, j’ai choisi de
postuler à un master en relations internationales en France,
inspirée par le cours de licence sur le développement du
professeur Célestin Tagou, doyen de la faculté de sciences
sociales et relations internationales de l’Université protestante
d’Afrique centrale (UPAC). Sa thèse sur la démocratie rotative
fondée sur les principes de l’acceptation et de la participation,
inspirés par la philosophie de non-violence, montre ses bienfaits
sur le développement économique et social du Cameroun. Je
m’imagine déjà être cette femme propulsant vers le haut son pays
sous-développé à travers une nouvelle théorie de développement.
Je me vois tel Julius Nyerere, président de la Tanzanie de 1964 à
1985, initiateur de l’Ujamaa, « grande famille » en swahili, la L’ANTHROPOLOGIE M’A LIBÉRÉE 19

base du socialisme africain qui s’appuie sur l’esprit
communautaire, le regroupement de villages, le partage équitable
des biens nationaux et la fructification des ressources locales.
Cette révolution communautaire fut un échec. Cela n’a pas brisé
cependant mon rêve d’adolescente de vouloir changer le monde.
Je suis arrivée en France en 2009, à Reims, pour effectuer un
master I en droit public, puis un master II en relations
internationales, option sciences politiques à l’Université de
Paris II Panthéon-Assas et enfin une thèse en anthropologie et
sociologie à l’Université de Paris-Diderot.
Suite au décès de mon père en septembre 2011, je suis exposé
à la violence verbale d’un de mes oncles, qui me fait prendre
pleinement conscience de la subordination patriarcale de mon
milieu d’origine. « Si votre père est mort, c’est parce qu’il a payé
vos études ; il a mis sa santé de côté. Pourtant, vous n’êtes que
des filles, vous n’allez pas perdurer son nom », juge mon oncle.
Ce sexisme m’est insupportable. Je ne souhaite plus être
enfermée dans cette bulle de femmes reproductrices. Ma sœur
aînée, titulaire d’un master en droit des affaires et ménagère, a
beau me répéter que « la femme doit obéissance à son mari », je
m’indigne contre cette soumission.
Mon départ pour la France marque une rupture avec mon
milieu social d’origine. Ma remise en question de la supériorité
de l’homme m’amène à orienter mes recherches sur la migration
des Chinoises au Cameroun, l’objectif étant de montrer que ces
femmes qui migrent au Cameroun sont autonomes. En
choisissant ce thème, je souhaite comprendre leur rôle de
pourvoyeuse de revenus au sein de leur famille. C’est ainsi que,
le 11 avril 2012, je fais la connaissance de Jia, une Chinoise,
ancienne enseignante de langue chinoise qui devient ma guide
tout au long de la recherche. Nous nous sommes rencontrées à
l’Institut Confucius de Yaoundé – situé dans l’enceinte du
campus de l’Institut des relations internationales du Cameroun
(IRIC) de l’Université de Yaoundé II - où j’assistais à son cours
de grammaire chinoise. Je lui ai alors fait part de ma recherche
sur la présence des Chinoises au Cameroun.
Mais cette question de l’autonomisation des migrantes me
conduit rapidement à la réalité de la prostitution chinoise au 20 TRAVAILLEUSES DU SEXE CHINOISES

Cameroun. Le soir du 11 avril 2012, j’aperçois des prostituées
sur un trottoir. Alors que je m’approchais, l’une d’elles me dit
avec brutalité : « Toi aller autre côté, ici chinoises ! » Elle
m’avait prise pour une rivale. C’est ainsi que j’ai décidé de
recentrer ma recherche sur la prostitution des Chinoises au
Cameroun en leur donnant la parole. Après discussion, Jia ma
guide, me confie qu’elle est également une prostituée et accepte
d’apporter son aide à la réalisation de la recherche. Le terrain
d’étude étant épineux, il m’a fallu beaucoup de patience pour
obtenir les informations nécessaires à l’analyse.
Mes questions de départ sont les suivantes : Quels sont les
déterminants économiques, sociopolitiques, structurels et
individuels qui poussent les migrantes chinoises dans l’industrie
du sexe au Cameroun ? Comment migrent-elles ? Que
recherchent-elles au Cameroun ? Sont-elles prises dans un
système de trafic de femmes ? Qu’implique l’activité
prostitutionnelle en termes d’autonomie, d’ascension sociale, de
trajectoire de vie ?

Une recherche qui m’a émancipée

Amorcée en 2012, ma recherche s’est terminée sur le terrain
en 2015. Les 23 mois d’immersion sur le terrain m’ont permis de
poser un autre regard sur ma vie de femme. Cette recherche a
permis de changer le regard de ma famille envers moi, puisque je
gagne en « plus-value » matrimoniale avec mes études. Pour l’un
de mes oncles, les femmes acquièrent de l’importance
uniquement lors du mariage. Mon éducation est une aubaine pour
lui, car le prix pour me marier va être très élevé. Mes diplômes
universitaires de licence, master, et mon doctorat, sont autant de
raisons d’augmenter le prix de la demande en mariage de mon
futur conjoint. Je suis donc considérée comme un bien marchand.
Jadis, mon oncle nous considérait, mes sœurs et moi-même,
comme des fardeaux pour mon père. Il fustigeait son frère sur le
fait de nous payer nos études. Curieusement, il se réjouit
désormais de me voir docteure, espérant gagner de l’argent par
mon mariage. L’ANTHROPOLOGIE M’A LIBÉRÉE 21

La procédure pour épouser une femme au Cameroun se fait
en trois temps. La première étape se nomme le « toqué à la
porte ». C’est une cérémonie qui se déroule en soirée. Les parents
de la fiancée préparent la cuisine pour recevoir la famille du
fiancé. Le père du fiancé se charge de la demande en apportant
une bouteille d’eau-de-vie appelée « rhum de plantation », puis
en donnant une somme d’argent. Ce pécule est censé témoigner
du degré d’estime et d’amour éprouvé pour la jeune femme qu’il
s’apprête à recevoir dans sa famille. Dans le groupe ethnoculturel
des Bassa dont je suis issue, le prix pour la fiancée varie selon
certains critères. Il s’élève à 100 000 francs CFA soit 152,68 €
pour une femme qui n’a pas fait de longues études. Gage de
beauté, une peau claire chez une femme rapporte 200 000 francs
CFA soit 305,35 €. La plus grande valeur de 500 000 francs CFA
soit 763,36 € est attribuée à une femme ayant fait de longues
études. La deuxième étape est donc la remise de la liste des
demandes alimentaires et vestimentaires de la famille de la future
épouse. Lorsque le fiancé et sa famille viennent chercher la liste,
ils sont dans l’obligation d’apporter de la boisson au futur
beaupère. La dernière et troisième étape est la célébration de la remise
des produits souhaités. Ce jour est fixé d’un commun accord
entre les deux familles. La cérémonie se passe généralement à la
tombée de la nuit. Le fiancé et sa famille apportent les victuailles,
notamment des porcs, des moutons, des plantains, variétés de
bananes à cuire, des oignons et de l’ail, des patates, etc. Il n’est
pas tenu de donner l’intégralité de ce qui a été demandé. Par
exemple, s’il est demandé cinq porcs, il peut n’en donner que
trois. Si le fiancé donne la totalité des vivres, cela peut signifier
qu’il ne souhaite plus revoir la famille de la fiancée après la
célébration du mariage. Quoi qu’il en soit, il est obligé d’acheter
les costumes de mariage de ses beaux-parents. Il dépensera
autour de 500 000 francs CFA soit 763,36 € pour le père et
environ 200 000 francs CFA soit 305,35 € pour la belle-mère.
La commercialisation des femmes permet aux parents
d’épargner l’argent reçu pour un éventuel fils à marier, ou de
rembourser leurs dettes. La loi camerounaise institutionnalise
cette pratique sous le titre de mariage coutumier régi par l’article
70 de l’ordonnance n°81/002 du 29 juin 1951. Selon le 22 TRAVAILLEUSES DU SEXE CHINOISES

législateur, le prix pour la fiancée doit être symbolique. Lors de
la célébration du mariage civil, le maire est dans l’obligation de
demander aux membres de la famille de la fiancée s’ils ont reçu
des cadeaux du fiancé. La femme acquiert son importance au sein
de la société camerounaise en tant que marchandise. C’est à cette
conception des femmes que je souhaite échapper ! Le prix de la
fiancée qui jadis était symbolique, a pour but d’asseoir le pouvoir
des riches, comme le souligne Fred Eboko :

« Le mariage est devenu l’occasion d’exhiber ce qui manque le plus au
commun (quotidien) des Africains, l’argent. L’épouse, pour laquelle tout ce
3 théâtre est conçu, n’est qu’un prétexte. »

Je suis choquée de voir mon oncle compter le nombre de
femmes en âge de se marier au sein de notre famille. Ma surprise
est encore plus grande lorsque le mari de ma sœur aînée tient des
propos révoltants après la naissance de sa fille en mai 2015. Il
déclare se faire un plaisir « d’augmenter les enchères pour la
demande en mariage de sa fille » le moment venu. Je réalise alors
l’importance de la société française sur mon émancipation
familiale. Je décide de m’affirmer résolument face aux hommes
de ma famille. Cet élan libérateur, je le dois aussi à mes
interlocutrices chinoises qui, au travers des entretiens, m’ont fait
comprendre comment par la prostitution, elles se sont
émancipées de leur famille. Elles migrent et s’éloignent pour
revenir avec un autre statut. Aujourd’hui, je refuse de me laisser
imposer quoi que ce soit par mon oncle et mon beau-frère. Je
réussis à leur parler en levant la tête alors qu’auparavant je
craignais de manquer de respect aux hommes de la famille.
Réclamant cette égalité des sexes, je suis considérée comme la
femme rebelle qui « ne cherche qu’à mettre fin à l’équilibre
familial mis en place depuis des générations en voulant « copier »
les « Blancs » d’Europe », estime mon oncle.
Les vingt-trois mois passés à observer et à discuter avec des
prostituées m’ont transformée en une femme émancipée, libérée.
Je suis heureuse d’être celle qui ne craint plus de manger à table

3.
www.jeuneafrique.com/mag/258739/societe/dot-en-afrique-maries-a-toutprix/. L’ANTHROPOLOGIE M’A LIBÉRÉE 23

avec les hommes, celle qui boit du vin, celle qui fait la grasse
matinée et qui n’est pas dans l’obligation de se lever aux aurores
pour préparer le petit-déjeuner des hommes, celle qui n’est pas
contrainte de faire la lessive, le repassage, ni de préparer le dîner
pour son conjoint. J’ai découvert mon autre moi : une femme
désireuse de participer à la lutte pour les droits du sexe féminin
et à l’égalité des chances au Cameroun. J’estime qu’il est de mon
devoir de contribuer à changer la vision des femmes esclaves de
leurs époux et de leurs progénitures. Ma mère, l’une de mes
sœurs aînées et ma sœur cadette se réjouissent de mon
émancipation. Elles espèrent que les hommes « dominants » de
la famille nous respecteront plus dorénavant. Mon émancipation
devient la cause de la relation tumultueuse que j’entretiens
désormais avec mon oncle et l’époux de ma sœur aînée. À cette
émancipation familiale s’ajoute ma libération sexuelle.
Je suis en mesure de dire que cette recherche sur les
prostituées chinoises du Cameroun m’a émancipée sexuellement.
En voyant les Chinoises dans les rues, ma première question fut
de me demander ce qu’elles avaient de plus que les
Camerounaises. Partant de l’idée que les Camerounais aiment en
général les femmes aux formes rebondies, je me demandais ce
qui pouvait les attirer sexuellement auprès de Chinoises aux
corps plutôt fins. En comparant les prostituées camerounaises et
chinoises, les différences sont flagrantes. Les conditions de
travail sont bien meilleures pour les Chinoises qui louent des
chambres que pour les Camerounaises qui ont des rapports
sexuels sur des cartons à même le sol. Les travailleuses locales
exécutent l’acte sexuel mécaniquement, sans faire de toilettes
après chaque rencontre ; le client se doit d’avoir un orgasme en
dix minutes. Inversement, les Chinoises prennent le temps
d’écouter leurs partenaires et de les caresser ; elles alternent les
positions et les prestations sexuelles.
Je repense aux discussions avec ma mère et retrace sa
perception de la sexualité. Ma mère m’apprenait que le rapport
sexuel était toujours un acte de procréation. Seul l’homme
pouvait en tirer du plaisir. Je me souviens qu’elle me disait que
même fatiguée, j’avais l’obligation de satisfaire mon mari, sous
peine qu’il aille trouver une autre compagne. Elle renchérissait 24 TRAVAILLEUSES DU SEXE CHINOISES

en me disant que la fellation et la pénétration anale étaient des
actes contre nature, maudits et interdits par la Bible. Elle
m’expliquait aussi que l’homme devait donner le rythme de
l’acte sexuel. Je baignais dans ce discours que je considérais
comme une vérité absolue, puisqu’il était prononcé par toutes les
femmes de mon entourage.
Les prostituées chinoises vont donc casser le tabou de la
sexualité en moi. Je vais déconstruire cette vision que je
considère aujourd’hui comme archaïque. Lors des entretiens
avec les clients, je comprends qu’ils sont à la recherche de
nouvelles pratiques sexuelles, contraires à celles vécues
quotidiennement dans leur couple. Mon regard s’est donc tourné
vers la particularité de la prostitution chinoise. Bien qu’étant une
soumission au désir, l’acte sexuel est alors mis en scène comme
une recherche de plaisir qui se construit sur la pratique du
dialogue, des caresses et de l’attention donnée aux clients. Cette
ouverture sexuelle a changé mon rapport à ma propre sexualité.
Je me débarrasse ainsi de la notion « d’immoralité » de certains
actes sexuels. Le rapport sexuel devient pour moi un plaisir
partagé avec mon conjoint, et non une obligation. Les prostituées
chinoises m’ont amenée à m’interroger sur ma relation de couple.
Cette réflexion m’a conduite à être plus à l’écoute de mon
conjoint.

















UNE ESQUISSE ANTHROPOLOGIQUE

Cet ouvrage s’est construit à partir d’histoires de vie de
femmes chinoises, camerounaises et des discours des
consommateurs du sexe marchand. L’arrivée des prostituées
chinoises marque une nouvelle organisation de la prostitution au
Cameroun ; notamment dans les villes de Yaoundé et de Douala
où a été menée la recherche. Les clients qui leur achètent du sexe
vantent leur technicité, leur professionnalisme et leur amabilité.
Leurs concurrentes camerounaises se sentent en revanche
extrêmement menacées. L’analyse menée a conduit à
comprendre la prostitution chinoise au Cameroun tant du point
de vue de son organisation et des migrations qui en sont à
l’origine que des représentations par les travailleuses du sexe,
chinoises et camerounaises, de leur activité ainsi que des
conceptions de la sexualité qu’elle mobilise chez les femmes et
les hommes.
Au-delà de son aspect descriptif, deux grandes interrogations
traversent l’ensemble de ce livre. D’une part, déterminer les
significations que les migrantes chinoises attribuent à leur
présence dans le travail du sexe au Cameroun. D’autre part,
revisiter la question de la subordination à partir de la notion de
l’autonomisation mise en avant par les prostituées chinoises et
analysée dans cet ouvrage comme une façon de contrecarrer des
dominations diverses. En effet, effectuer cette activité n’est pas
vu comme de l’asservissement de la part de mes interlocutrices
chinoises. Ces femmes, bien qu’elles soient soumises à la filière
prostitutionnelle, parlent de choix et se perçoivent non comme
des objets sur le marché du sexe, mais comme des sujets. Leurs
manières de justifier et de légitimer la prostitution se réfèrent
sans cesse à la subordination sociale et politique du féminin par
le masculin. Ces femmes jugent que l’exploitation de leur corps
par les dirigeants de la filière est une garantie d’obtenir de
l’argent et de s’autonomiser de leur statut subordonné. Mes 26 TRAVAILLEUSES DU SEXE CHINOISES

collaboratrices montrent une autre interprétation de la
prostitution que celle qui se limiterait aux violences subies pour
mettre en avant la possibilité d’indépendance qu’elle peut
engendrer. Tout au long de mon travail de terrain, leurs voix se
sont exprimées avec détermination et liberté.

Les différentes prises de position sur la prostitution

Le débat autour de la prostitution et de sa légitimité suscite
des prises de position contrastées qui ont influencé ma propre
position et ma recherche. Selon une perspective féministe
abolitionniste, le travail du sexe s’intègre à un système
prostitutionnel où les femmes sont prises dans un engrenage de
manipulation entre le proxénète et le client qui les chosifient.
Cette idée de chosification renvoie à l’idée que ce qui est vendu
n’est pas uniquement du sexe féminin, mais la dignité tout entière
des femmes (Dworkin 2007). Pour soutenir les femmes dans leur
quête d’égalité avec les hommes, les abolitionnistes prônent la
pénalisation des clients. Des lois allant dans ce sens sont votées
en Norvège, en Finlande, et en Écosse. Elles sont inspirées de la
réglementation suédoise et considèrent que la vente de services
sexuels est légale, mais que leur achat est illégal.
Paola Tabet dans son ouvrage La grande arnaque. Sexualité
des femmes et échanges économico-sexuel, critique la pensée
abolitionniste qui blâme publiquement et violemment le travail
du sexe en le jugeant comme une activité dégradante. Pour
l’auteure, le travail du sexe est une extension des rapports de
domination et de la propriété des hommes sur le corps des
femmes que l’on retrouve y compris dans le mariage. Naît alors
l’idée de continuum (Tabet 1987) pour décrire le fait que les
relations sexuelles entre les hommes et les femmes impliquent
une contrepartie économique des premiers envers les secondes y
compris hors de la prostitution. De là découle le concept
d’échange économico-sexuel.
Dans le courant réglementariste, qui prône la reconnaissance
légale de la prostitution, celle-ci est définie comme un « contrat
marchand établi entre deux adultes consentants » (Lacasse UNE ESQUISSE ANTHROPOLOGIQUE 27

1994 :40), l’accord passé entre la travailleuse du sexe et le client
correspond à une vente de services sexuels, et non à celle du
corps des prostituées. Celles-ci ne sont donc pas uniquement des
objets soumis au pouvoir masculin mais des sujets du contrat.
Pour certains tenants du courant réglementariste, la prostitution
peut y être comprise comme un facteur d’émancipation des
1femmes.
Adhérer à l’une ou l’autre de ces deux conceptions oriente
différemment la terminologie : doit-on parler de prostituées ou
bien de travailleuses du sexe ? Selon les Chinoises présentes au
Cameroun, parler de prostituées donnerait une connotation
esclavagiste au commerce du sexe. De même, elles refusent
l’appellation de travailleuses du sexe, ne considérant pas leur
activité comme une profession. Elles sont la plupart du temps
dans l’obligation de cacher cette activité à leur entourage.
Qu’elles soient Camerounaises ou Chinoises exerçant au
Cameroun, les femmes que j’ai rencontrées affirment que la
prostitution est une activité commerciale leur permettant de
subvenir à leurs besoins et d’affronter la mauvaise condition des
femmes tant au Cameroun qu’en Chine. Même si au Cameroun
la prostitution est une infraction pénale et est par conséquent
interdite, toutes les interlocutrices rencontrées revendiquent le
caractère libre de cette activité et le droit d’utiliser leur corps pour
vendre des services sexuels (Bell 1994 :105). Cette position se
reflète dans les termes qu’elles utilisent pour se référer à leur
activité. Les prostituées chinoises utilisent les termes de business
women et development women. Les travailleuses du sexe

1. Cette émancipation de la travailleuse du sexe a été mise en exergue par
Geadah Yolande : La prostitution : Un métier comme un autre ? Ed. VLB,
Montréal, 2003, p.104, qui considère que : « vue sous cet angle, la femme
prostituée fait figure de la femme émancipée qui, au lieu d’être dépendante de
la bonne volonté d’un mari comme dans le cadre du mariage traditionnel, mène
sa vie de façon autonome et exprime ainsi une certaine résistance au patriarcat.
De plus, en refusant l’espace privé auquel la femme était contrainte pendant
des siècles, donc en rejetant l’idée de consacrer sa vie à un seul homme, la
prostituée parvient à se débarrasser d’anciens tabous sexuels et à exprimer une
certaine liberté sexuelle, ce qui provoque une “rupture avec le modèle de
.sexualité dominant. »28 TRAVAILLEUSES DU SEXE CHINOISES

camerounaises préfèrent le terme de wolowoss, ou de waka qui
signifie « débrouillarde de rue ; marcheuse » dans la langue
urbaine camerounaise appelée « camfranglais » qui est un
mélange de l’anglais, du français, et du pidgin, une langue
vernaculaire parlée dans le nord-ouest et le sud-ouest du
Cameroun. J’ai choisi d’utiliser alternativement et comme
synonymes les deux termes « travail du sexe » et « prostitution »
et de « travailleuse du sexe » et « prostituée » pour souligner
l’ambivalence entre le désir « d’autonomisation » de ces femmes
et l’exploitation de leurs corps par les dirigeants de la filière
prostitutionnelle chinoise du Cameroun.

Échapper aux rapports de domination par la prostitution

Deux interrogations sous-tendent la construction de mon
analyse : la subordination des femmes en Chine et la
représentation imaginaire des Chinois par les Camerounais. Se
posent alors les questions de recherche suivantes : pourquoi les
prostituées chinoises présentes au Cameroun analysent-elles le
travail du sexe comme le moyen d’échapper aux contraintes
statutaires des femmes en Chine ? Ces prostituées jugent en effet
que leur infériorisation dans la société chinoise est la cause de
leur entrée dans le monde prostitutionnel. De quelle nature sont
les processus ou les imaginaires projetés par les clients et les
prostituées camerounais sur les travailleuses du sexe chinoises ?
Ces questions se rapportent l’une à la problématique des rapports
de domination entre les hommes et les femmes, et l’autre à la
place prise par les Chinoises dans le commerce du sexe au
Cameroun. Il s’en dégage trois grands axes : une subordination
patriarcale ; un désir de renversement du « néocolonialisme » par
les Camerounais ; et le succès des Chinoises entraînant les
conflits entre les deux groupes de prostituées.
La question de la domination des hommes sur les femmes
traverse l’ensemble de cet ouvrage, comme elle traverse le
discours de mes interlocutrices. Les prostituées chinoises et
camerounaises se positionnent sans cesse face au pouvoir
masculin. Cette suprématie des hommes se manifeste à plusieurs