LES TRAVAUX D

LES TRAVAUX D'DIPE D'APRES L'DIPE PHILOSOPHIQUE DE JEAN-JOSEPH GOUX

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Cet ouvrage est né des interventions et discussions des auteurs, psychanalystes lors d'une série de colloques à Paris en 1994. La rencontre était organisée autour des travaux de J.J. Goux et de l'hypothèse fondatrice de Freud, erronée selon les auteurs ; d'après cette hypothèse, l'enfant serait à la naissance un Oedipe en germe, un être monstrueux inceste et parricide, porteur d'un excès congénital que le thérapeute doit s'appliquer à réduire. Quand Freud fait de l'Inconscient la forme de ce qui n'est pas réductible à la conscience de soi, il prend le visage d'un adversaire légitime du monstre. Mais quand il donne à cette forme un contenu universel, identifiable et nommable, -la tendance parricide et incestueuse d'Oedipe, il prend le risque de devenir Oedipe lui-même et de donner naissance à un nouveau monstre.

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Ajouté le 01 janvier 1997
Nombre de lectures 158
EAN13 9782296336421
Langue Français
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LES TRAVAUX D'ŒDIPE

@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5205-1

Claude Dubarry Georg Garner Lucien Mélèse Philippe Réfabert

LES TRAVAUX D'ŒDIPE
d'après Œdipe philosophe de Jean-Joseph Goux

avec Fethi Benslama Jean-Joseph Goux Jacques Hassoun

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) --CANADA H2Y lK9

PRÉSENTATION.DES

AUTEURS

Claude DUBARRY est psychanalyste et psychologue-clinicien. Membre de la Fédération des Ateliers de Psychanalyse. Un double intérêt a inspiré et ponctué sa formation et sa pratique de psychanalyste: soin en institution des troubles limites ou extrêmes de l'humain et travail sur la petite enfance (contribution à la création d'un lieu d'accueil parents-enfants d'après l'idée de Françoise Dolto). Georg GARNER, psychanalyste, est originaire de Vienne. Il a fait des études de philosophie et de littérature comparée au Canada avant d'y enseigner à l'université. Il vit à Paris depuis plus de vingt ans. Il y exerce la psychanalyse. Au début des années 80, il a participé à la création de la Fédération des Ateliers de Psychanalyse où il anime un séminaire sur l'irreprésentable et la notion de frontière. Jean-Joseph GOUX, philosophe, est l'auteur de nombreux articles et de plusieurs ouvrages où se recroisent la sémiotique, l'esthétique, l'économie et la psych~nalyse. Outre Œdipe philosophe (Aubier, 1990), il a publié Economie et symbolique (Seuil, 1973), Les iconoclastes (Seuil, 1978) et Les monnayeurs du langage (Galilée, 1984). Actuellement professeur à l'Université Rice, Houston, USA. Lucien MÉLÈSE a étudié et pratiqué la psychanalyse, la médecine, la phY,sique théorique et la musique concrète. Après quinze ans à l'Ecole freudienne de Paris (1966-1981), il a contribué à la formation de la Fédération des ateliers de psychanalyse et publié la revue L'Imparfait (depuis 1983). Il a écrit sur l'épilepsie, la crise et la généalogie, les états limites, la musIque. Philippe RÉ F ABE R T, médecin, assume la fonction de psychanalyste. Dans le séminaire qu'il anime à Paris depuis quinze ans, il s'efforce de se donner les outils conceptuels qui lui permettraient de repenser la métapsychologie sur des bases qui ne devraient plus rien à l'ontologie. Il a publié des articles où il s'applique à l'étude des phénomènes critiques qui marquent l'origine de la vie psycho-somatique et ses réinitiations catastrophiques.

AVERTISSEMENT

Nous avons laissé ce colloque dans son déroulement oral et pris l'lnitiative de parfois l'accompagner de signes de piste, en marge, suffisamment espacés pour que le lecteur se perde et se retrouve à sa façon. Cette lecture sera profitable surtout après celle d' "Œdipe philosophe" de Jean-Joseph Goux, prétexte de ce colloque (Aubier, Paris, 1990).

G.G. 1. M. Ph.R.

Prologue: Philippe

Réfabert

PROLOGUE:

PHILIPPE RÉFABERT

Œdipe

malgré

tout

Nos recherches nous avaient préparés à la rencontre avec l'Œdipe Philosophe de Jean-Joseph Goux. Depuis de nombreuses années nous nous refusions à placer Œdipe au cœur de la psychopathologie. Pour nous, le complexe d'Œdipe était un moment nécessaire de l'élaboration théorique de Freud et ce moment avait été dépassé par l'invention, en 1919, de la contrainte à répéter que Freud postulait au-delà du principe de plaisir... Mais Œdipe avait continué à régner. Notre génération avait souffert de la disposition de certains de leurs aînés, et donc de leurs psychanalystes, à se contenter de l'hypothèse fondatrice de Freud selon laquelle l'enfant était universellement doté à la naissance de vœux qui faisaient de lui un criminel en puissance. D'une peste liée à la lecture d'Œdipe roi

La lecture d'Œdipe roi par Freud avait apporté une peste dont nous avions du mal à nous guérir. La peste que cette lecture avait scellée dans les fondations de la psychanalyse était celle de l'ontologie et rien n'est plus difficile en Occident que de se débarrasser de ce germe car le principe

de cette maladie: « au début il y a de l'être» est au fondement de beaucoup d'institutions. Cette formule qui résume la métaphysique occidentale va tellement de soi, fait tellement partie de notre façon "toute naturelle" de penser qu'il 1 est toujours difficile de la débusquer. Le faire dans la psy1 L'ontologie n'est pas gênante en elle-même. On m'a souvent demandé:« En quoi

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Les travaux

d'Œdipe

chanalyse était encore plus difficile pour la raison que la théorie psychanalytique portait en elle des ferments capables de s'attaquer à la glu des conformismes les plus divers: médicaux, politiques, philosophiques, religieux, psychologiques. La psychologie psychanalytique apparaissait d'abord à l'observateur comme un mouvement révolutionnaire qui faisait pièce de beaucoup d'idées reçues; en particulier de celle d'une malignité ou d'une innocence natives. Ces deux positions idéalistes, l'enfant "naturellement" bon ou l'enfant "naturellement" mauvais, étaient toutes deux chassées de la nursery par celle que Freud proclamait: l'enfant est sexué. Ni pur, ni diabolique, mais animé de pulsions sexuelles. Le concept de pulsion devenait alors l'élément fondamental de l'appareil de pensée dont Freud se dotait et dans ce concept, fait nouveau, le psychique et le biologique étaient associés. Avec ce concept frontière entre l'âme et le corps Freud inventait un nouveau champ en élaborant une théorie qui ne ressortissait ni exclusivement du spirituel, comme la religion, ni exclusivement du biologique comme la médecine positive. Les instincts étaient relégués dans l'étable et l'innocence à la sacristie. Mais le passage entre un ordre ancien où le "premier moteur" était homogène (psychique pour les uns et matériel pour les autres), à un ordre complexe, psycho-somatique, n'allait pas se faire en un seul bond. Freud ne devait jamais se libérer tout à fait du paradigme ancien, celui de l'être, de la présence, mais devait y rester amarré toute sa vie quand
ce concept qui appartient à la philosophie vous dérange-t-il vous qui êtes psychanalyste ? .. La raison en est qu'un philosophème comme celui-ci: « au début il y a de l'être» ou encore « au début il y a une présence, soit quelque chose qui est là de toute éternité» est connaturel de la pensée d'un dieu createur. L'ontologie conduit inévitablement la pensée à célébrer une Vérité première (ou dernière). Celui qui prétend l'avoir découverte est amené tout naturellement à la proposer puis à l'imposer. Quand un psychanalyste, avec la complaisance d'un analysant, découvrirait que chacun a désiré coucher avec sa mère et rêvé de tuer son père il pourrait être tenté d'ouvrir avec lui une école de psychanalyse. 10

Prologue: Philippe

Réfabert

même il élaborait des éléments pour construire un pont entre la rive psychique et la rive somatique du cours de l'existence. L'étude du concept de pulsion montre bien comment le fondateur de la psychanalyse est resté à cheval entre les deux paradigmes. D'un côté le paradigme nouveau, où aucune origine n'est assignable. De l'autre côté, le paradigme ancien où « l'intérieur du corps est la source des besoins pulsionnels. » Avec "l'intérieur du corps", Freud prolongeait le règne de l'ontologie et du paradigme de la présence. A l'origine, il y a "l'intérieur du corps", il y a de l'être pulsionnel. Ainsi Freud créait le concept frontière d'une psycho-somatique généralisée, mais de cet espace frontalier entre le psychique et le biologique il excluait l'origine. Celle-ci restait tributaire d'une présence, d'un germe, donc d'une onto-Iogie. Freud qui avait été un contempteur de la religion, (il avait en fait critiqué le culte d'un dieu créateur qui est une dérive fréquente dans les religions monothéistes), plaçait au cœur de sa théorie une présence qui renouvelait l' onto-théo-Iogie pour utiliser le terme forgé par Heidegger et repris par Levinas et J. Derrida. L'ontologie n'était pas morte, elle aurait encore de beaux jours. Elle allait même parasiter le premier siècle de la psychanalyse.
* * *

Nous en étions là, psychanalystes, nous recherchions une issue, nous cherchions - c'était là notre recherche à tenter de replacer l'origine de la psyche-soma dans la zone frontière entre psyche et soma. Nous cherchions à nous débarrasser de la tunique de l'être. Nous avions élaboré la notion d'unité-duelle et de symbole premier (N. Abraham, inspiré par Imre Hermann), d'appareil psychique pour deux (P. Delaunay), de crise (L. Mélèse), de matrice psychique transitionnelle (Ph. Réfabert), mais nous ne savions plus où ranger le complexe d'Œdipe. Quand le 11

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d'Œdipe

livre de J.-J. Goux vint nous apporter des fragments du puzzle dont nous avions besoin. Goux, le premier, plaçait Œdipe à l'intérieur du grand mono-mythe initiatique dont il devenait la variante monstrueuse. Le mythe d'Œdipe était l'anomalie du mono-mythe de l'initiation dont Persée, Bellerophon et Jason, étaient les héros des variantes normales. Goux montrait qu'Œdipe avait été, comme les autres héros, abandonné à sa naissance par un roi persécuteur mais qu'ensuite sa destinée se séparait radicalement de celle des autres héros. A la différence de Jason ou de Persée Œdipe ne connaissait pas de roi mandateur, celui qui prend ombrage de l'existence du héros 1 mais lui donne une chance. Œdipe encore n'usait que de son intelligence pour vaincre le monstre et le tuait sans coup férir. Qui plus est il accomplissait seul sa mission sans l'aide du dieu ou d'un initié. Le choix d'Œdipe par Freud s'éclairait dès lors pour nous. A la question de savoir comment Freud avait été amené à choisir Œdipe plutôt que Jason, Persée ou Bellérophon qui savent associer courage et soumission, séduction et retenue, invention et tradition, nous pouvions répondre: Œdipe, en tant qu'il est originairement monstrueux, est le corollaire du paradigme de la présence, d'une onto-Iogie de principe. Œdipe est au point de vue dynamique ce que la source corporelle de la pulsion dans l'intérieur du corps est au point de vue économique. Quand Freud supposait résolue la question de l'origine de la pulsion en la reléguant dans un corporel sans mélange il avait distrait l'origine de la pulsion du destin de la pulsion. Il s'était donné l'origine et dès lors seule cette lecture d'Œdipe roi lui convenait.
* *
1

*

Le roi mandateur l'invite à s'exposer dans le combat contre un monstre dont les

coups sont mortels pour tout homme du commun mais le héros, à force de courage physique, de tempérance et de ruse, met le monstre à mal et le tue dans le sang.

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Prologue: Philippe

Réfabert

L'enfant normal aura été séduit par Freud. Il aura été détourné de sa voie et c'est ce détournement que Goux critique avec tant de vigueur et de pertinence. Détourné de sa voie, qu'est-ce à dire? Quand l'enfant est réputé posséder un germe sexuel universel qui le pousse (la pulsion universelle et originaire) à coucher avec sa mère, il est comme séduit. Cet enfant est appelé à se soumettre aux conséquences de la décision de Freud de penser que l'origine de la sexualité procède d'un germe. Freud arraisonnait Sophocle pour servir la substantialisation du sexuel qui est une pierre d'angle de sa construction et, ce faisant, il ancrait la nouvelle science dans le sol du discours scientifique du XIXème siècle. Enfin Freud était séduit lui-même par Œdipe et par l'ontologie et cette double séduction fait partie des fondations de la psychanalyse et se

trouve inscrite dans la formule: Œdipe en germe. »

«

Chaque enfant est un

A la question de savoir pourquoi Œdipe émeut le spectateur d'aujourd'hui comme celui d'autrefois, Freud répondait, en 1900, que chaque homme avait été un Œdipe en germe. Chacun d'entre nous avait éprouvé une attraction sexuelle pour le parent de sexe opposé et un mouvement meurtrier à l'égard du parent de même sexe. Cette lecture du chef d'œuvre de Sophocle - qui est aussi, pour beaucoup, celui de la littérature de tous les temps - était irréfutable. C'était là son défaut. Cette afftrmation péremptoire ne pouvait pas être mise en doute à l'intérieur du mouvement psychanalytique. Celui qui émettait une réserve à cet endroit était considéré comme un marginal ou renvoyé à sa propre psychanalyse ou encore accusé, sur un ton condescendant, de pratiquer l'art réputé mineur de la psychothérapie. Si un penseur non psychanalyste l'avançait, son procès était vite expédié: il n'avait pas l'expérience de l'Inconscient. Malgré ces dangers nous avons été un certain nombre à juger qu'il était judicieux de rester liés au mât du bateau psychanalytique. Si cette loi 13

Les travaux

d'Œdipe

était fausse Freud n'en avait pas moins ouvert un champ

d'expérience et un champ conceptuel où le travail

de

mémoire, la précellence donnée au lien entre deux humains associés dans un contrat de langage, étaient les pierres de touche. Rien ne pouvait remplacer ces champs d'expérience et de pensée fondés sur la mémoire, le transfert, le langage et la sexualité infantile.
«

Sa destinée [celle d'Œdipe] nous émeut parce

qu'elle aurait pu être la nôtre, parce qu'à notre naissance l'oracle a prononcé contre nous cette même malédiction. 11se peut que nous ayons tous senti à l'égard de notre mère, notre première impulsion sexuelle, à l'égard de notre père, notre première haine; nos rêves en témoignent... Comme Œdipe, nous vivons dans l'inconscience des désirs qui blessent la morale et auxquels la nature nous contraint. (Interprétation des rêves p.229)

.

La nature nous y contraint, notre filiation nous oblige à être modeste et à considérer notre animalité native. Congénitalement, nous sommes voués à l'inceste et au parricide et c'est le travail de la civilisation de nous amener à y renoncer après avoir accepté de lever le refoulement de pareilles tendances dont nos rêves témoignent. Tel était le discours de Freud. Notre travail nous aura conduit à montrer que cette lecture çl'Œdipe roi est le prolongement d'une pétition de principe qui n'est pas explicitement posée mais qui fait partie des fondations de l'édifice conceptuel de Freud. Cette pétition est condensée dans la fameuse formule de

Groddeck:

«

Au fond de l'homme, le Ça ». Au fond de

l'homme un animal est tapi. Cet animal que la nature place en l'homme, lui joue de fameux tours et l'amène, s'il n'est pas civilisé, à coucher avec sa mère et à tuer son père. 14