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Les Trois Caps

De
342 pages

4 juin 1875.

Le feu de Chassiron pâlit et tremblote à l’horizon... un faible rayon de lumière est le dernier lien qui nous unit à la France.

A chaque mouvement de tangage, il brille ou s’éclipse... puis rien...

Adieu, patrie !...

Adieu, patrie !... Puissions-nous au retour te retrouver en paix, régie par des institutions fécondes...

Puissions-nous retrouver, noyée dans le mépris public, cette poignée de faquins et d’hypocrites qui te mène au fouet en t’aspergeant d’eau bénite !

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Paul-Émile-Marie Réveillère
Les Trois Caps
Journal de bord
I
4 juin 1875.
Le feu de Chassiron pâlit et tremblote à l’horizon. .. un faible rayon de lumière est le dernier lien qui nous unit à la France. A chaque mouvement de tangage, il brille ou s’éclip se... puis rien... Adieu, patrie !... Adieu, patrie !... Puissions-nous au retour te retr ouver en paix, régie par des institutions fécondes... Puissions-nous retrouver, noyée dans le mépris publ ic, cette poignée de faquins et d’hypocrites qui te mène au fouet en t’aspergeant d ’eau bénite !... N’ayez cure, messieurs les substituts de la Provide nce, le monde marchera sans vous, comme il a marché malgré vous... Les lois éte rnelles fonctionneront très-bien sans le secours de votre sagesse... les blés mûriro nt, le bien-être se répandra, la raison publique se développera, les sciences feront des conquêtes nouvelles... Sans vous, on fera des enfants ; sans vous, les mères le s nourriront du lait de leurs mamelles ; sans vous, le père protégera le berceau de son enfant. Sermonneurs insipides, mettez moins de zèle à vivre à nos frais , calmez votre soif de monopoles et de privilèges, refrénez vos appétits de grasses sin écures, et nous vous croirons désintéressés... Si vous n’étiez que la mouche du c oche, à la rigueur on se ferait à votre bourdonnement inutile, mais c’est pitié de vo ir chanceler un noble coursier anémié par la vermine.
6 juin 1875.
Nous approchons des solstices ; le terrible golfe d e Gascogne, comme un lazzarone au soleil, s’endort dans le farniente. Voiles serré es, le navire, à la vapeur, glisse doucement sur la mer tranquille. Délicieuse soirée. — Au coucher de l’astre radieux, nous avons aperçu dans le sud, à l’horizon, de grands nuages immobiles colorés de rose... Salut, sierras de la poétique et folle Espagne !... La nuit se fait, les étoiles scintillent dans un ciel transparent, les matelots jouent et causent ; à hui t heures on voit un feu, le beau l’eu d’Estaca, non loin du cap Ortegal. Mon isolement me pèse ; le sympathique visage de M. X..., officier du bord, m’invite à nouer conversation ; mais comment faire ? « Les phares, dis-je en regardant Estaca, se multip lient tous les jours et doivent singulièrement atténuer les difficultés de la navig ation côtière.  — C’est l’indispensable complément de la vapeur ; on doit aux nouveaux feux des économies de temps et de charbon incalculables ; pl us on a les moyens d’aller vite, plus on a besoin, pour les utiliser, de moyens de reconnaissance. M. — L’antiquité les a connus : le phare d’Alexandr ie, gigantesque colonne au haut de laquelle on entretenait un brasier, est resté cé lèbre. La nature en est peut-être l’inventeur ; le Stromboli éclaire aujourd’hui les marins comme au temps d’Homère. Pendant la nuit, la lave incandescente au fond du c ratère illumine l’atmosphère supérieure et couronne le volcan d’une rouge auréol e visible de très-loin. X. — Un feu de pêcheur allumé sur la grève fut, si l’on veut, le premier phare ; cependant la lentille à échelons inventée par Buffo n, sans laquelle aucun progrès n’était possible, me semble le vrai point de départ de tous nos travaux modernes... Fresnel tira de la lentille de Buffon tout ce qu’el le pouvait produire ; l’éclairage des
côtes est à lui seul un titre de gloire immortelle pour ce grand physicien. M. — Le phare actuel est donc une œuvre toute franç aise. Par cette création, nous avons bien mérité de l’humanité, et c’est au pied d e ces monuments que nous avons le droit de dire avec la chanson :
Que l’on est fier d’être Français, Quand on regarde la colonne.
Combien un phare peut-il sauver d’existences et de richesses ?... Quels services rendus par le seul feu d’Ouessant, par exemple !... Millions d’hommes et milliards de valeurs sauvés par cetteStella maris.savant est le saint des temps modernes, si, Le comme il est juste, la sainteté se mesure aux bienfaits... X. — Aussi la science de l’optique et la science de s constructions ont-elles rivalisé de zèle. Rien d’admirable comme le phare scintillan t des Roches-Douvres ; élevée sur un écueil à fleur d’eau, en pleine mer, au milieu d e courants de foudre, cette puissante colonne de fer a lancé ses magnifiques étincelles d ans Paris, à l’exposition universelle. M. — Autrefois les navigateurs échappés à quelque g rand péril dédiaient un temple à Neptune ; aujourd’hui leur piété devrait élever u n phare.
7 juin 1875.
Après avoir suivi de très-près la côte d’Espagne, n ous quittons le cap Finistère, énorme masse granitique d’un imposant aspect. Les c ontinents aiment à finir en surgissant à pic des profondeurs marines ; on ne le s voit guère, à leurs extrémités, s’insinuer cauteleusement dans le sein de la plaine liquide ; à la plébéienne furie des vagues, ils opposent la hautaine impassibilité aris tocratique des monts rocheux. Rencontre d’un croiseur espagnol courant à contre-b ord ; — il surveille la côte, et cherche à couper la bande de brigands organisée par Don Carlos des secours expédiés par l’internationale légitimiste et cléric ale. Ce qui me remet en mémoire ce pieux fragment de l’Union : « Notre armée est pleine d’enthousiasme et de foi c hrétienne, on récite le chapelet une fois par jour... Glaceron me montrait l’autre jour un crucifix qu’il sortait de sa poche et me disait : Voilà celui à qui nous devons la pri se de Vich. » Farceurs ! Jésus s’est fait crucifier pour livrer Vich à des b andits, pour être porté dans la poche de Glaceron et pour servir d’étendard à des pétrole urs ! Arriverons-nous, jamais à nous pénétrer de cette vé rité primitive : Incendier au nom du Roy ou de la Commune, c’est être un incendiaire ; assassiner au nom de Marat ou de Jésus-Christ, c’est être un assassin. Mais non, leshonnêtes gensxentendent se réserver tous les monopoles, même ceu de l’incendie et de l’assassinat.
41°Nord,12°Ouest.
8 juin 1875.
On a laissé tomber les feux, le navire s’est couver t de toile ; tout est dehors, cacatois et bonnettes. Mollement soulevée par la gr ande houle de l’Océan, la carène plonge bientôt après son avant dans des flots de bl anche écume... Une douce brise de nord nous conduit vers les alisés réguliers comme l e mouvement de la terre dont ils
sont la conséquence... Car la rotation de la terre se fait partout sentir : sur la molécule d’air appelée des pôles par les chaleurs tropicales, sur le boulet pr ojeté dans une direction nord et sud en les déviant à droite, sur la loco motive lancée, le long d’un méridien en la pressant contre le rail de droite.
13 juin 1875.
Au point du jour, la vigie signale la terre... et b ientôt, dans les lueurs de l’aurore, nous voyons se dresser à l’horizon les montagnes él evées de Palma. La Grande Canarie appartient à ce groupe d’îles vol caniques appelées jadis Fortunées. Là, flotta le puissant pavillon tyrien, ce protégé de Melkarth, le dieu voyageur, fils de Baal. Tyr la superbe couvrait alo rs la mer de ses vaisseaux ; les uns allaient aux Fortunées, ceux-ci aux Cassitérides, riches en étain, ceux-là, sur la foi des moussons, voguaient vers la merveilleuse Taprobane, célèbre par ses diamants, ses perles, son ivoire, ses tigres ; l’ambre de la Balt ique attirait ses commerçants par la Voie Sacrée. « Les vaisseaux de la mer, dit le prophète, ont ent retenu votre commerce, vous avez été comblée de biens, élevée dans la plus haut e gloire au milieu de la mer... Les peuples qui vous ont bâtie n’ont rien oublié pour v ous embellir... Ils ont fait les étages de votre vaisseau de sapins de Sanir, ils ont pris un cèdre du Liban pour vous faire un mât, les chênes de Basan pour vous faire des rames, l’ivoire des Indes pour vos bancs. Le fin lin d’Egypte tissu en broderies a com posé la voile ; l’hyacinthe et la pourpre d’Elisa ont fait votre pavillon. » Je comprends l’enthousiasme du prophète. En grandeu r véritable, nulle nation ne dépassa Tyr. Elle a des colonies dans le Pont-Euxin ; elle exploite les mines d’argent de l’Espagne à Tartessus et à Gadès ; elle a des fa ctoreries dans le golfe Persique ; elle explore la côte d’Afrique jusqu’au cap Bojador . La Grande-Bretagne, Ceylan, les Canaries sont les trois sommets du triangle exploit é par la valeur tyrienne... sans parler de ses caravanes qui pénètrent au centre de l’Asie. Malgré notre juste fierté des conquêtes de la scien ce moderne, je ne sais si nous ne devons pas une admiration plus profonde à l’industr ieuse audace de ce petit peuple qui osa lancer si loin ses barques chétives, et rec uler à de telles distances les bornes du monde connu. Si l’exercice des mâles vertus est le plus noble titre à la gloire, qui osera en disputer la palme à ces hardis explorateurs ? Après la destruction de Tyr et de Cartilage, l’espr it des grandes entreprises maritimes sommeilla ; des conquêtes océaniques, il resta le vague souvenir et le nom des îles Fortunées. Les Français les retrouvèrent en 1330 ; mais cette spirituelle nation tire toujours les marrons du feu pour le compte d’autrui. Les Espagnols s’en emparèrent ; pour convertir le p ays, ils recoururent à leur procédé favori : le massacre en masse, — conforméme nt à la doctrine de Sépulvéda, chapelain de Charles-Quint et instituteur de l’infa nt Philippe, qui soutient que, d’après les lois de l’Eglise, c’est un devoir d’exterminer quiconque refuse d’embrasser la religion catholique. Là où les sectateurs de Baal a vaient fraternellement échangé leurs produits avec les indigènes, ces évangéliques exter minateurs tuèrent tout au nom du Dieu. Comme ses sœurs, les autres îles du même groupe, la Grande Canarie surgit du fond des eaux en témoignage de l’antique puissance des forces souterraines. Le vaste cratère à demi démantelé, dont la grandiose ruine s ’élève au centre de l’île, devint
pour Léopold de Buch un sujet de profondes investig ations ; il y puisa la théorie de ses nouvelles conceptions géologiques. Du mouillage, les regards se promènent sur des vall ées toutes vertes de pampres, sur des vallons ombreux, des montagnes pelées, roug eâtres, tour à tour incendiées par le soleil ou délayées par la pluie. Une citadelle délabrée couronne la ville ; rois et moines ont pompé le sang de ce vaillant peuple espagnol, race noble s’il en fut ; et peut-être aujourd’hui, de toutes les agglomérations européennes. celle où règne le senti ment le plus élevé de la dignité humaine... encore un lion mourant sous les suçoirs des parasites. La ville n’est pas grande, l’ile entière ne comptan t guère plus d’une vingtaine de mille âmes ; dans ce pays brûlé, l’architecture des maisons à galeries intérieures répond aux besoins d’un climat où le premier luxe e st la fraîcheur. De grands yeux noirs, curieux et sympathiques, nous regardent aux fenêtres ; car l’Espagnol est bienveillant pour l’étranger, quand son orgueil national n’est pas en jeu. Quelques soldats déguenillés dorment à l’ombre de b eaux arbres à l’entrée du palais du uverneur. Au fond du vallon à l’entrée duquel la ville est bâ tie, de chaque côté d’un large lit de galets, à sec en ce moment, s’étendent de vastes ch amps de cactus une sorte de neige couvre cette bizarre végétation de plantes gr asses toujours vertes ; cette neige sera bientôt la cochenille, elle est formée par la dépouille desséchée des femelles de ces hémiptères, dépouille remplie d’œufs, sépulcre couvant la vie. Malgré la beauté du ciel, la fertilité du sol, les qualités singulières de terrains d’ou jaillissent les vins parfumés, campagne et ville po rtent le cachet de la misère. La paresse et l’ignorance, ces dignes filles du monach isme, trônent avec l’assurance de reines incontestées ; elles se savent le fondement des mœurs, l’essence de la vie, et regardent avec sérénité le défilé de révolutions qu i ne sauraient les atteindre.
14 juin 1875.
Dans l’après-midi, nous avons appareillé, et bientô t après nous contemplions du large l’ancienne Fortunée, chaos de monts, de pics, de dentelures, de masses surplombantes. On dirait une mer de lave aux vagues colossales subitement figées. En réalité, est-ce bien autre chose ?... Peu à peu ces montagnes se désagrégeront, s’écouler ont vers l’Océan, molécule par molécule, disparaîtront sans laisser de trace, puis une dépression de la croûte terrestre remplacera par quelque abîme ces cimes or gueilleuses. Simple affaire de temps, — . chose énorme pour nous, indifférente à l ’éternelle nature. Plus loin, des profondeurs sous-marines surgiront au-dessus des fl ots des formes nouvelles. Les ondulations de la vague marine sont une miniature d es grandes ondulations continentales de la surface terrestre ; celles-là s e comptent par secondes, celles-ci par milliers de siècles, — dans le macrocosme, c’est to ut un. Tout phénomène se traduit en mouvement ; les uns, comme les vibrations de l’o nde lumineuse, s’évaluent par. milliards à la seconde ; les autres, les périodes c élestes, détient notre langue de trouver des mots, et notre esprit des images, pour exprimer la lenteur de leurs éternités. Ces pics des Canaries, comme le Chimborazo, le Kitc hinja, sont les crêtes de vagues dont la hauteur est une fonction de la gravi tation, de la résistance de l’écorce terrestre et des forces souterraines, comme l’éléva tion de la lame est une fonction de la pesanteur et du vent.
26° 48’Nord,18° 40’Ouest.
15 juin 1875.
M. — Quel beau coucher de soleil !... on chercherai t en vain dans tout le ciel un soupçon de nuage, l’horizon violet de la mer tranch e comme une ligne mathématique sur le ciel empourpré. X. — La parfaite transparence de l’atmosphère nous permettra sûrement de voir le rayon vert. M. — Qu’appelez-vous le rayon vert ? X. — Au moment précis où le disque du soleil dispar ait au-dessous d’un horizon absolument pur, l’astre radieux lance un dernier ra yon d’un vert éblouissant. En effet, quand le beau cercle pourpre se déroba en tièrement à nos regards, il en jaillit, comme adieu, une sorte d’étincelle électri que d’une merveilleuse couleur émeraude. M. — C’est un phénomène purement subjectif... c’est -à-dire physiologique et nullement physique. Il faut nous délier de nos sens , dans l’étude du monde extérieur... Ils nous jouent souvent de très-mauvais’ tours... L ’illusion du rayon vert, couleur complémentaire du rouge, doit tenir à la contemplat ion prolongée du disque d’un pourpre éclatant.
20° 20’Nord,21° 30’Ouest.
17 juin 1875.
M. — Belle brise, ronde et régulière ; depuis vingt -quatre heures on n’a pas touché une corde : c’est du bon temps pour l’équipage ; le s pauvres gens, dans les régions australes, trouveront assez d’occasions d’exercer c ette énergie, cette résistance à la fatigue qu’on admire avec justice dans l’homme de m er. X. — Nous sommes en pleins alisés ; ici tout est fi xe : houle, direction du vent, force de la brise ; les hommes de barre suffisent à mener ce vaste appareil de coque, de mâts et de voilure. M. — Ce ciel bleu foncé sur lequel courent de grand s nuages cotonneux est d’un aspect tout particulier... mais regardez donc : dan s les régions inférieures de vastes nuées blanches et massives suivent le vent de toute sa vitesse ; d’autres, plus déliées, mais non moins rapides, s’élancent en sens contraire dans les hauteurs atmosphériques. X. — C’est, un effet du contre-courant supérieur. T andis qu’à la surface, les molécules aériennes, appelées du nord par les chale urs équatoriales, s’infléchissent vers l’ouest sous l’influence du mouvement de la te rre, qui glisse sous elle pour ainsi dire, et se transforment en vent de nord-est, le vi de produit par cet appel dans les régions hyperboréennes se comble par le vent de sud -ouest des régions supérieures. L’air dilaté dans la fournaise équinoxiale s’élève dans l’espace et s’élance vers le pôle par un mouvement héliçoïdal diamétralement opposé à celui des alisés. - Aussi, suivant leur élévation, les nuées sont-elles emport ées par des forces de directions contraires... L’inégalité de température entre l’éq uateur et les pôles entretient ce mouvement éternel. La moyenne de l’équateur thermal est de 31°, celle du pôle nord de — 23° ; mais entre le plus grand froid nord et l a plus haute chaleur tropicale, la différence dépasse de beaucoup 100° ; cette différe nce de température et ses oscillations annuelles sont les grands moteurs aéri ens ; la chaleur est la cause de tous les mouvements à la surface de la terre, comme elle est la source de toute vie.
M. — Oui, le soleil est bien l’âme du monde, et je ne puis blâmer les peuples enfants de l’avoir élevé au rang des dieux. Le mond e physique est la base nécessaire du monde intellectuel, et l’étude de ses lois nourr it d’un robuste aliment notre intelligence. Si la nature n’est pas la plus haute manifestation de l’Eternel, elle est son merveilleux vêtement. Le roseau pensant l’emporte e n noblesse sur l’univers ; mais que penserait ce roseau si l’univers n’existait pas ? L’amour de la nature est le cachet du vrai spiritualisme, le dédain du monde extérieur n’a pu naître que d’un mysticisme idiot. X. — Quelle force tient ainsi ces nuages suspendus dans l’espace ?... l’eau s’y trouve sans doute à l’état vésiculaire ; dans les b rumes, on peut très-bien observer au microscope ces petits ballons aqueux. M. — Probablement les globules dont se composent le s nuées tombent sans cesse ; mais rencontrant dans leur chute de l’air n on saturé de plus haute température, ils se vaporisent et remontent en vape ur dans les couches plus élevées pour s’y condenser de nouveau à l’état globulaire. Dans cette hypothèse, les nuages, par leur constitution, tiendraient une place interm édiaire entre les corps solides et les corps vivants... Les nuées auraient une certaine an alogie avec les êtres animés, dont le principal caractère est de puiser et de rejeter sans cesse dans le milieu ambiant des particules élémentaires ; elles se rapprocheraient aussi de ce que nous appelons des solides, corps dont en réalité les molécules vibren t incessamment... Sous la seule influence de la chaleur, les montagnes changent à t oute seconde de densité, de volume, de figure géométrique ; ces changements, im perceptibles pour nous, ont sans doute pour quelques infiniment petits une valeur pl us grande que pour nous les variations de formes d’un nuage. Aux derniers échel ons de la vie, ne trouvons-nous pas des êtres dont la forme est aussi flottante que celle des nuées et qui constituent, dans le milieu où ils nagent, de petites nuées viva ntes ?... Et nous, de l’enfance à la décrépitude, quelles variations extérieures ne subi ssons-nous pas ?... De la naissance à la mort d’un nuage, de la condensation d’un corps humain à sa dissolution, ne s écoule-t-il pas deux périodes également fugitives d evant l’Eternel ?
16° 40’Nord, 21° 19° Ouest.
19 juin 1875.
X. — Nous passons entre les îles du cap Vert et la côte d’Afrique, gare aux tornades !... c’est maintenant la saison. M. — Ces coups de vent sont, dit-on, d’une violence extrême. X. — Les cyclones ne soufflent pas avec plus de fur ie ; mais les tornades ont une courte durée, souvent le coup de fouet ne souffle p as plus d’un quart d’heure. ; elles agissent d’ailleurs dans un espace très-restreint. Des symptômes bien caractérisés les annoncent, et si l’on ne se laisse pas surprendre, on jouit d’un beau spectacle sans danger. M. — A-t-on pu constater la loi à laquelle elles so nt soumises ? Déjà Dowe, Piddington, Bridet ont fait sur les tempêtes des ob servations du plus haut intérêt. X. — La tornade suit la loi des cyclones, la grande loi universelle du tourbillon ; Descartes a renfermé dans quelques mots toutes les formes des mouvements naturels : ondulation, vibration, tourbillon. Or, l es phénomènes, à quelque ordre qu’ils appartiennent, se résument en mouvements. Quand le vent soulève sur une grande route un tourbillon de poussière, nous assistons à une miniature de tornade, comme la tornade est un diminutif du cyclone.
M. — C’est bien encore l’image du travail des force s célestes... La nébuleuse du Chien de chasse et celle de l’aile boréale de la Vi erge ne sont-elles pas visiblement de grands tourbillons ?... Poussière d’atomes ou pouss ière de soleils, la loi est la même. Notre système solaire envisagé dans son ensemble av ec son double mouvement de translation et de rotation, et même chaque astre in dividuel, décrivant son orbitre en tournant sur son axe, portent le cachet indélébile de leur antique état de tourbillon... La tornade doit être, sans doute, un majestueux météore ? X. — Dans la direction de la terre ferme, des éclai rs illuminant un ciel serein en sont le prodrome habituel. L’horizon se charge peu à peu de nuées très-épaisses, ces nuées s’amoncellent en un vaste segment noir ; sur ce fond sombre, de petits nuages blancs, déliés, capricieux, frétillent avec une Viv acité extrême, changeant de forme à chaque instant, — des infusoires dans une goutte d’ eau, suivant votre idée de l’autre jour, — le grand segment noir monte vers’le zénith avec une majestueuse lenteur. L’homme énervé se sent transformé en condenseur éle ctrique ; un calme solennel se répand sur les eaux, tout mouvement est suspendu. E nfin la sombre nuée a gravi 30 à 40 degrés de hauteur..., comme un cavalier qui, apr ès avoir longtemps maintenu son impatiente monture, lui lâche la bride en lui labou rant les flancs de l’éperon, elle s’élance tout d’un coup dans le champ du ciel en s’ illuminant en tous sens... la mer fouettée par le vent s’élève en poussière liquide, ses vagues écrasées par cette terrible puissance cherchent vainement à s’insurger . La pluie tombe à torrents, le vent siffle et hurle, la fondre gronde, les éclairs décr ivent de tous côtés leurs aveuglantes lignes fantaisistes. Si vous avez conservé un peu d e toile, veillez bien votre barre, car le vent saute avec une étonnante rapidité. Mais bie ntôt la brise mollit, les feux s’éteignent dans l’atmosphère silencieuse, une agré able fraîcheur succède à la chaleur étouffante de l’orage. Il y a détente dans la nature et dans l’organisme humain ; toutes ces bouteilles de Leyde sont déchar gées... Si nous manquons les tornades, nous traverserons en tout cas le pot-au-n oir, ensemble des phénomènes météoriques ayant avec elles plus d’une analogie. M. — Comme la mer change de couleur !... X. — Nous sommes sur des hauts fonds ; par notre tr avers se trouve le banc d’Arguin, de sinistre mémoire... Les marins n’osent en approcher comme d’un écueil ordinaire, tant a été profonde l’impression de cett e terrible aventure de mer ; une superstitieuse terreur éloigne de ces parafes comme hantés par des esprits malfaisants. C’est cependant un lieu de pêche admir able, digne de rivaliser avec Terre-Neuve. Une source d’aliments aussi féconde ne restera pas sans doute toujours inexploitée ; la science trouvera le moyen d’obvier aux difficultés du climat pour la préparation du poisson conservé. Les souvenirs lugu bres évoqués par ces lieux doivent encore entrer pour quelque chose dans cette négligence. M. — Aucun naufrage, en effet, n’a été accompagné d ’incidents aussi horribles avez-vous connu quelque acteur de ce drame ? X. — J’en ai rencontré plusieurs. Tous gardaient un silence absolu sur les détails de ce grand désastre ; ils avaient conservé les uns po ur les autres une aversion indicible. Deux d’entre eux habitaient la même ville, trente a nnées écoulées depuis l’événement n’avaient pas apaisé leur mutuelle horreur ; chacun d’eux fuyait l’autre comme le spectre du remords. Un de ces malheureux a toujours vécu de fruits, de légumes et de laitage ; la chair la mieux déguisée lui inspirait un invincible dégoût. Si les gens du radeau avaient les uns pour les autres une répulsio n insurmontable, ils s’accordaient à professer pour les hommes des embarcations une hain e inflexible. M. — D’où venait cette haine ?