Lettre à un ami qui voulait devenir directeur d'établissement pour enfants handicapés

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Description

Avec un humour corrosif et une grande sensibilité, cette Lettre à un ami se présente d'abord comme le témoignage d'un directeur d'établissement qui a consacré quarante ans de sa vie aux enfants handicapés. S'appuyant sur l'expérience, le bon sens et l'éthique, l'auteur passe en revue quelques-uns des principaux domaines d'activité et de préoccupation d'un directeur pour ce type d'établissement. A travers une expérience personnelle réussie, il pose un regard nouveau sur les relations humaines dans l'entreprise.

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Date de parution 01 novembre 2009
Nombre de visites sur la page 225
EAN13 9782336275604
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Préface

LaLettre à unamiest un genre littéraire déjà utilisé
dans différents domaines mais qui n’avait pas encoreeu
l’honneur du secteur social et médico-social.Dumoins, me
semble-t-il.Il fautdoncsaluerce nouvel ouvrage de
GilbertAutheman, lui-même directeur d’un Institut
médicoéducatifaprèsavoirété éducateurpuispsychologueclinicien,
avant d’explorer l’ingénierie des ressourceshumaines,sans
oublier sonaction locale etlapublication de deux romans.
C’est en quelque sorte une première dans le genre. Sauf
peutêtre à associer ce travail avec quelques bons ouvrages d’un
FernandDeligny, notamment quand, dansGraine deCrapule
(1945), il prodiguait sur unton faussementbon enfantet
quelque peuironiqueses«conseilsauxéducateurs qui
voudraientla cultiver» !
Cette longue lettre estenréalitécomposée de 43petites
séquencesdequelquespages seulement,toujours très
personnelles.Elles relatentdes situationsprises surlevif,
avecune écriture parfoisespiègle etencultivant uncertain
« désordre desapparences».C’est une approche généreuse,
pragmatique, frappée debonsens,souventdrôle maisjamais
superficielle.Àl’évidence, ce travail original procède d’abord
d’un souci d’information et de transmission dontil faut
remercier l’auteur, et aussi d’un choix de méthode.
GilbertAuthemanaen effet volontairementplacésesbillets

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sous le sceaude laproximité,voire de la complicitéavecson
lecteur, manianthabilementletutoiement, lavraie/fausse
confidence,le détailtechnique aussi bien que l’ironie, voire
l’autodérision.Ce faisant, il sait pertinemment qu’il tourne le
dosaux standards technocratiques, entreréférentielsetprofils
de postes,afortioriauxproduitsmédiatiques souventplus
flagorneurs qu’honnêtes.Grâce à ce livre, nous sortons plus
libresdes registresnormatifs,compassionnelsoumoralistes,
autant que du vécuautosuffisant.Il ne nousparle
pratiquementpasdesenfantsaccueillisouprisencharge, et
pourquoi pas ?
En vérité, l’écriture et l’éditionserventicià réaliser un
projet d’une tout autre nature; c’est le projet d’une relation
intensémenthumaine, humaniste devrais-je dire, entrecelui
qui estdéjàdanslebain et celuiquivoudrait yentrer, entant
qu’ils restent des semblables, projet qui n’est d’ailleurs que la
réplique deceque le premierentend promouvoir comme
mode de direction deson établissement.Et qui entémoigne
donc.Une telle bouffée d’oxygène n’est certainement pas
anodine dansla conjoncture pourle moins« managementale »
etasphyxianteque nousconnaissons.Onaime eton en
redemande.
Pourtant, decet«ami qui voulait devenir directeur d’un
établissementpourenfantshandicapés», on nesaurapas
grand-chose.Personnage imaginaire, il n’est d’ailleurs ni un
homme ni une femme, dit l’introduction.L’affaire n’est donc
pas, non plus,sociologique.
Un instant, je mesuismême demandé pourquoi
GilbertAuthemantenait tant àpublier uneadresseainsi
rédigée alors qu’il aurait pu tout simplement distiller les
meilleures tranchesdeson journalàdevrais amis,candidats
ou non à cette forme de responsabilité.D’autant qu’«il faut
trèspeuécrirpe »révientgentimentnotre épistolier.Cequi

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devraitdoncjustifier unecertaineretenue,voireuncertain
secret surcettetélé-réalité volontaire d’undirecteur ordinaire.
Mais l’auteur, en stratège rationnel qu’il demeure malgré tout,
enadécidéautrement.Il fautpublieretmême demander une
préface à un autre auteur.Ce que j’ai accepté bien volontiers,
paramitiéavant tout.

Par bien des traits, cette œuvre forteet stimulante nous
invite, à sa manière, au partage de l’expérience comme il en
est rarementproposé danslesecteur social.Elle metenscène
uneréactivitétoutazimutauxchangementsencours,tonique
mais sansjamaisêtre excessive.Elle livreunetonne de
conseils,biensûr, maisdiscrètement, en mode intime etde
façon aussi peu normative qu’il est possible.Partant, elle n’est
jamais intrusive, sans doute pour ne pas obérer l’avenir.Nous
sommesici dans une initiationquasi phénoménologique ou,si
l’on veut, dudedans.Elle progresseà bas bruit, pageaprès
page, etle lecteurestinvitéàla consommer sansmodération
et dans n’importe quel ordre.D’un mot, la grande qualité de
ce livre est dans l’usage réussi, exemplaire, du témoignage
presquebrut, presquespontané, dit à l’oreille, sans la leçon,
sans le pouvoir de recommander et d’évaluer qui trop souvent
l’accompagne.

Jeveux redire icicombienGilbertAutheman excelle
dans cette écriture professionnelle authentique, doublée d’une
indéniableculturesyndicaliste «dans l’âme».Elle pourrait
apparaître faussement simplifiée etmême parmoment
presquetropaffranchie.Enréalité, mine derien, elle ne laisse
pasgrand-chose dans l’ombre.Tout y passe.Si bien qu’au
terme decette lecture dense et virevoltante, le lecteuraura
toutoupresquetout revisité desnormes, desenjeux, des
péripétiesetdesparadoxesdont,aveclui, je pensequece
secteurd’activités est aussi fait.N’en déplaise aux
hypergestionnaires, ces mollahs de l’action rationnelle !En d’autres

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termes,nous voilàentraînésdans unevisite fermementguidée
de laprofession de directeurenactes, de la caveaugrenier
desdroitsetdesinstitutions,sansoublierlesdépendances,ces
externalités qui peuvent aussi devenirdes servitudes.Si leton
estdécontracté, l’auteur n’en demeure pas moins un expert,
associant un fort bonsens àdesolides connaissances tant
techniques que juridiques.GilbertAuthemansaitdequoi il
parle et, malgré lesapparences,sontexte est tenude parten
partpar une main de maître.
Maisalorsfinalement, diriger,qu’est-ce doncàdire?Et
plus spécialement, qu’est-ce à dire aujourd’hui dans ce
secteurmédico-socialsi mal connu, parfois méprisé, qu’une
loirécentevientderanger ànouveaudansle mondesanitaire,
ce dont quelques texteslégislatifs,au toutdébutdes années
1970, l’avait précisément émancipé.Quelques-unsdes
intertitres apportentdéjà une partie de la réponse.À vous
lecteurs, de déguster le reste.Être directeur, c’est à la fois
avoir trèspeude pouvoiretprendre desdécisions, êtresoumis
au regard de l’autre, êtretenté de parlerdavantageque
d’écouter, gérer des conflits naturels, recevoirlesdélégués qui
sontdes«alliés», être persuadé que la tolérance n’est pas
contagieuse, ne pas seréférer aux théoriesde la
communication, gérer l’antagonisme des intérêts mais aussi
faireaveclesparanos, lesmégalosetles autres, ne pasfaire
de politiqueaveclespolitiques, enfin et surtoutlaisserle livre
ouvert, etc.Qui ne s’y retrouverait pas?
Dansle détail,quelquesexcellentspassagesméritentde
pluslongscommentaires.Ainsi en est-il de laséquencevie
privée. «Ta vie privée n’est passi privéequecela.Enréalité
toutle monde,dans et hors l’établissement, s’intéresse à ta vie
privée.Attention à ne pas…»Oncroiraitparmomentlire le
serment d’Hippocrate!Ainsi en est-il encore dequelques
maximes qu’on jurerait inventées parFrançois

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deLa Rochefoucauld lui-même:«Rien n’est plus inutileà la
viequ’un projet de vie», «Lecœur dumétier a ses raisons
que lecœurneconnaît pas», «Lespetitesgensnesontpas
pluspetites que lesautres» ouencore «Lasanction existe
pourne pasêtreutilisée»…Ainsi encore,quand il
déconstruitavecgourmandise etpournotre plusgrand plaisir
lebréviaire desmotsnouveaux,ces« maux àlamode »:
revisiter, posture, discours, non-dit, miseàplaton, «vadire
les choses commeça», millefeuille, «la cerisesurle
gâteau», management,avecde préférenceunaccent anglais
ou américain,ajoute-t-il, perfide, gérer, démarchequalité,
«améliorationcontinue de la qualitéé »,valuation,
gouvernance, compétences, référentiel, projet d’établissement,
projet de vie, cœur de métier, usagers, pilotage…Réaliste, il
faitévidemmentlapartdes choses,sait ceque laloirend
obligatoire, mais n’en pense pas moins.Un dernier exemple
pourla route:«Autretechnique pourlesdirecteurs
incompétents, ils se ferontles championsdumanagement
participatif, idéal pourdissoudre leurincompétence dansles
eaux troublesde ladémocratie. »Bravo.Décidément,
GilbertAutheman est un espritlibre, pénétrant sansêtre
persifleur,comme on envoudraitbeaucoup.
Voilàdonc43petites séquences à savourer.Elles sont
aussi nerveuses quebrillanteset toutesenracinéesdansla
pratique institutionnelle.Leurécriture laissetransparaîtresans
mal la riche personnalité, l’indéniable expérience, le «mental
derésistant» etla capacité de distance etmêmed’ironie d’un
professionnelaguerri.Sont-elles suffisantespour rendre
compte dumétier ?Sansdoute pas.Maisellesparlent
pourtant àmerveille decette praxis, en nouslivrantde
surcroîtla clé dequelques accèsprivés,coté jardin donc,au
quotidien,auxpenséesprofuseset aux situationsparadoxales
queconnaît celuiqui occupe pareille fonction etparfoismême
l’épouse passionnément.

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Ce quidemeure, à n’en pas douter, une excellente façon
deconcevoirle monde social, d’en comprendre les secrets et
d’inciter les meilleurs amis à les partager, sans jamais
«tournerlapage ».Bonne lecture.

MichelCHAUVIÈRE

DirecteurderechercheauCNRS
Centre d’études et de recherches de sciences administratives
etpolitiques(CERSA)
UniversitéParis 2

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1
Lettre àunami
qui voulait devenir directeur d’unétablissement
pourenfantshandicapés

Je te remercie de m’avoir demandé des conseils pour
cettefonction,que tu t’apprêtes à remplir,de directeur d’un
établissement pour enfants handicapés.Je t’en remercie, mais
tout d’abord laisse-moi te dire ma surprise que tu t’adresses à
moi pourcette demande,alors quetu saiscombien jesuis
avare enconseils.Je n’aime pas en donner et je n’aime pasen
recevoir.Sauf naturellementdesconseils trèspratiques
relevantplusde larecette pourne pasdire de laficelle, pour
parler trivialement, ouplusprosaïquementdu«trucde
grandmère».Mais tu seras d’accord avec moi que diriger un
établissement n’est pas du même ordre que repasser une
chemise ou faire de la cuisine (encore que j’aie euparfois
l’impression que pour certains, cela s’y apparentait).Je dis
celasanspourautantdévalorisercesactionsnoblesde faire
du repassage oude la cuisine,qui relèvent d’un art auquel je
n’ai malheureusement pas accès, et, peut-être que si j’étais
plus savantdanscesdomaines,je dirais aussi qu’il ne faut ni
donnernirecevoirdeconseil.

1Pour la commodité de la lecture (mais aussi de l’écriture !) l’ami est
masculin, mais, étantimaginaire, il pourrait toutaussibien être féminin.

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Donc,je n’aime pas donner deconseilsen lamatière
carladite matière (mais je pensecomme beaucoup d’autres
matières) ne s’y prête pas.Tu dois te faire ton idée par
toimême, enassumerlesconséquencesheureuseset
malheureuses et ne pas dépendre de l’idée d’un autre.
Néanmoins ta demande m’a fait réfléchir,etaprès
avoir retourné la question cent fois dans ma tête, j’ai décidé
d’y répondre et de te livrer tout de même mes conseils.Alors
tu vasme dire,mais qu’est-ce qu’il lui arrive ?Il m’explique
qu’il neprodigue pratiquementjamaisdeconseil, etiltermine
saphrase parlecontraire !
Oui, et c’est peut-être le premierconseil, ne disjamais
« jamais» oucomme le dicton, ne disjamais« fontaine je ne
boirai pasdeton eau».
Avant d’aborder le vif du sujet, je dois tout de même
te prévenir d’une ou deux choses.Ces conseils ne sont
valables que pour diriger un établissement d’enfants
handicapés.Peut-êtrecertainsdecesconseilspeuvent-ils
s’étendre à d’autres types d’établissementsmédico-sociaux ;
je l’ignore car je n’en ai jamais dirigé, maisjesuispresque
sûr que laplupartdecesconseils sont totalementinadaptés
pour une entreprisecommerciale, industrielle oufinancière.
En effet, c’est la finalité de l’entreprise qui détermine,in fine,
lafaçon dontelle doitêtre dirigée.Cesconseilsnesont
valables que pourlafonction de directeur, etpournulleautre
fonction, même dans le cadre d’un établissement d’enfants
handicapés.Ensomme, mesconseilsont une portéetrès
limitée et sont trèspragmatiques.Toutcompte fait, ils
s’apparentent un peu à des recettes de cuisine, la gourmandise
en moins.Comme quoi, finalement je n’hésite pas à me
contredire d’un paragraphe à l’autre, preuve s’il le fallait que
lapensée est toujourséminemmentcomplexe,contradictoire,
et ne peut se résumer à une série d’affirmations.C’est
peut

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être là déjà un autre conseil, n’hésite pas à te contredire, y
comprisdanslamême phrase,car sitapenséerévèleune
contradiction, dumoinsenapparence, c’est que laréalité
recèle, elleaussi probablement, descontradictionsapparentes
ouplusprofondes.Eten pointantcescontradictions,tu
n’appauvris pas la réflexion, au contraire, tu l’ouvres, tu
l’enrichis, tu la questionnes, et tu invites l’interlocuteur à
critiquer,à contribuerluiaussiàla réflexion.Ensomme la
contradiction deton propos souligne lerespect quetuportes à
ton interlocuteur,car tu reconnaisen luiun être intelligent,au
moins autant quetoi, et capableàlafoisde décelerla
contradiction, de s’en étonner, de l’admettre, de la
comprendre et,quisait, de la résoudre (provisoirement).À
l’inverse, gommer la contradiction, effacer les aspérités du
raisonnementpour quetout soitlimpide,quetout coulesans
heurtetentraîne l’adhésion un rien admirative de ton
interlocuteur,serait une preuve desuffisance detapart,
d’orgueil mal placé qui, loin dete grandir, même
momentanément,aux yeux de l’autre, ne fait quete
disqualifieretpeut-être définitivement.

Il n’y a pas d’ordre

La première question qui vient à l’esprit quand on veut
donnerdes conseils, c’est: y a-t-ilun ordreà suivre? Par
exemple doit-ontraiterles questionsen fonction de leur
importance(ordre croissant ou décroissant d’importance) ou
bieny a-t-ilun ordre logique des sujets à aborder(telsujet
nécessitant d’êtretraitéavant telautre pour quece dernier soit

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