Lettres à Nathanaël
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Description

Ce livre invite à une relecture des textes de Freud et de Lacan. Dans ce champ de la psychanalyse, tout comme l'amour ou la haine, la ferveur est un affect. Au siècle des troubadours, cette ferveur, dérivée du latin fervor, évoquait bouillonnement, ardeur, chaleur. En référence à la gaie science des poètes, je souhaiterais pouvoir partager, avec chaque lecteur, cette ferveur de la psychanalyse, qui, seule, lui permet de survivre.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 novembre 2005
Nombre de lectures 76
EAN13 9782336270210

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Études Psychanalytiques
Collection dirigée par Alain Brun et Joël Bernat

La collection Etudes Psychanalytiques veut proposer un pas de côté et non de plus, en invitant tout ceux que la praxis (théorie et pratique) pousse à écrire, ce, « hors chapelle », « hors école », dans la psychanalyse.
M. S. LEVY, Psychanalyse: l’invention nécessaire. Dialogue des différences, 2005.
G. RUBIN, Le déclin du modèle œdipien, 2004.
André POLARD, L’épilepsie du sujet, 2004.
Antoine APPEAU, Mort annoncée des institutions psychothérapiques, 2004.
BESSON Jean, Laura Schizophrène, 2004.
DAL-PALU Bruno, L’Enigme testamentaire de Lacan, 2003.
RICHARD Jean-Tristan, Essais d’épistémologie psychanalytique, 2003.
ARON Raymond, Jouir entre ciel et terre, 2003.
CHAPEROT Christophe, Structuralisme , clinique structurale, diagnostic différentiel, névro - psychose , 2003.
PAUMELLE Henri, Chamanisme et psychanalyse, 2003.
FUCHS Christian, De l’abject au sublime , 2003.
WEINSTEIN Micheline, Traductions de Psy. Le temps des non, 2003.
COCHET Alain, Nodologie Lacanienne, 2002.
RAOULT Patrick-Ange, Le sujet post Moderne, 2002.
FIERENS Christian, Lecture de l’étourdit, 2002.
VAN LYSEBETH-LEDENT Michèle, Du réel au rêve, 2002.
VARENNE Katia, Le fantasme de fin du monde, 2002.
PERICCHI Colette, Le petit moulin argenté (L’enfant et la peur de la mort), 2002.
TOTAH Monique, Freud et la guérison, 2001.
RAOULT Patrick-Ange, Le sexuel et les sexualités, 2002.
BOCHER Yves, Mémoire du symptôme, 2002.
CLITT Radu, Cadre totalitaire et fonctionnement narcissique, 2001.
BOUISSON Jean, Le test de Bender, 2001.
GODEVAIS Luc, Le petit Isaac, 2001.
MEYER Françoise, Quand la voix prend corps, 2001.
BOUKOBZA Gérard, Face au Traumatisme, 2000.
LALOUE René, Psychose selon Freud, 2000.
Lettres à Nathanaël

Liliane Fainsilber
Précédentes publications de Liliane Fainsilber : Aimée et ses sœurs . Nouvelles approches de la sexualité féminine, aux Écoles buissonnières du psychanalyste, mars 1994 (épuisé). Éloge de l’hystérie masculine. Sa fonction secrète dans les renaissances de la psychanalyse, L’Harmattan, mars 1997. La place des femmes dans la psychanalyse, L’Harmattan, novembre 1999.
www.librairieharmattan.com harmattan1@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr
© L’Harmattan, 2005
9782747594691
EAN : 9782747594691
Sommaire
Études Psychanalytiques Page de titre Page de Copyright Avant-propos Lettre 1 - Un palais des mille et une nuits Lettre 2 - Timides approches de l’hystérie masculine Lettre 3 — Aux sources du rêve Lettre 4 - Accompagné par Freud, les premiers pas d’un jeune psychanalyste, Karl Abraham Lettre 5 — Une erreur bénéfique : du masculin au féminin, Monsieur Joyeuse Lettre 6 — Un vrai supplice de Tantale. Notes sur la névrose obsessionnelle Lettre 7 — Faire et défaire, c’est toujours travailler Lettre 8 — L’interprétation Lettre 9 — Psychiatre, psychologue, psychahalyste Lettre 10 — Une séance très courte (témoignage) Lettre 11 — Tout ce que j’ai aimé dans le livre de Gérard Haddad Lettre 12 — L’analyste sur la sellette Lettre 13 — Lacan, psychanalyste . Tragediante ! Comediante ! Lettre 14 — De vous à moi Lettre 15 — Un vrai miroir aux alouettes : la psychanalyse en ligne Lettre 16 - Une méconnaissance délibérée de la psychanalyse Lettre 17 — L’Arche de Noé de la phobie Lettre 18 — Au cœur de la névrose les scènes primitives Lettre 19 — Les amours embaumées de l’obsessionnel Lettre 20 — À chacune son symptôme Lettre 21 — Comment les énonciations des analysants redonnent vie aux énoncés de la théorie analytique Lettre 22 — Comment devient-on psychanalyste ? Lettre 23 — Qu’est-ce que la passe ? Lettre 24 — Des oiseaux de passage Lettre 25 — La réinvention de la psychanalyse par chaque psychanalyste Lettre 26 - Du bon usage du désir de guérir. Le « truquage » Lettre 27 — Pour une Accompagnée. Notes fuguées sur le contrôle Lettre 28 — Une Hainamourée. Pour une métapsychologie de l’interprétation Lettre 29 — Le nœud borroméen. Quelques règles données par Lacan concernant son maniement Lettre 30 — Réel, symbolique et imaginaire. Les trois noués par le symptôme Lettre 31 — Et si nous parlions d’argent... Lettre 32 — Des Bernard Palissy de la psychanalyse Lettre 33 — Psychanalyse gratuite ou psychanalyse remboursée Lettre 34 — Du rififi chez les Atrides Lettre 35 — Questions sur la neutralité de l’analyste Lettre 36 — Les paroles gelées du symptôme. Comment elles viennent se réchauffer au contact ... du fantasme du psychanalyse Lettre 37 — Que reste-t-il de nos amours... que deviennent-elles à la fin d’une analyse ? PSYCHOLOGIE / PSYCHANALYSE / PSYCHIATRIE / HISTOIRES DE VIE
Avant-propos
En souvenir de mes lectures adolescentes, j’ai emprunté à l’un des poètes de notre temps, André Gide, le prénom de Nathanaël. C’est ainsi que j’ai appelé celui qui lira ces lettres.
C’est une incantation de Gide plusieurs fois répétée dans Les nourritures terrestres et rythmant son texte poétique :
« Nathanaël, je t’enseignerai la ferveur », qui m’a incitée à choisir ce prénom.
Mais le mot de ferveur a, lui aussi, son importance. Gide franchit un premier pas, en séparant la ferveur de son contexte religieux : il l’évoque à propos de la beauté, la beauté des paysages.
J’en ai franchi un second : dans le champ de la psychanalyse, la ferveur est un affect, comme l’amour et la haine.
Cette ferveur n’a pas été explorée en tant que telle, pourtant son approche pourrait se révéler fructueuse, comme ses racines étymologiques le laissent présager. Elles redonnent à ce terme un peu tombé en désuétude toute sa force d’évocation. Au siècle des troubadours, il a été emprunté au latin et vient du mot fervor qui veut dire bouillonnement, chaleur, ardeur.
Les analystes pourraient donner une nouvelle portée à cette ferveur, pour qualifier l’émerveillement des analysants ou des curieux de la psychanalyse devant les découvertes toujours inattendues de l’inconscient.
Mais cette ferveur, sœur de l’ignorance, en tant qu’attente de savoir, a également sa fonction dans la transmission de la psychanalyse. Elle permet à chaque analyste de remettre sans cesse en question la théorie analytique, en fonction de ce qu’il découvre de son propre savoir inconscient, de ce que lui racontent ses analysants, au travers de leurs symptômes et de leurs rêves, et de ce qu’il déchiffre des élaborations théoriques d’autres analystes avec lesquels il travaille en cartel.

En référence à la gaie science des poètes, je souhaiterais pouvoir partager, avec chaque lecteur de ce livre, cette ferveur de la psychanalyse qui, seule, lui permet de survivre.
Lettre 1 - Un palais des mille et une nuits
octobre 2000

Le sais-tu, Nathanaël, le rêve est la voie royale de l’inconscient, celle qui permet d’entrer par la grande porte, une porte monumentale. Les lapsus et les oublis de noms en sont la porte dérobée. Par cette petite porte, les curieux peuvent ainsi se glisser, incognito, sans se faire remarquer, dans ce merveilleux palais des mille et une nuits que constitue l’œuvre freudienne, palais édifié en hommage à l’inconscient.
Je ne prétends pas, Nathanaël, être la belle princesse de ce palais mais je peux au moins lui emprunter quelques-unes de ses plus belles histoires.
La langue fourche,
le mot vous échappe,
le sol se dérobe sous vos pieds,
vous voulez aider une femme qui est tombée et vous tombez à votre tour,
vous avez en main un vase précieux et vous le laissez tomber,
ce sont des actes manqués.
Lorsque ces actes ont des conséquences graves, qu’ils mettent en danger la vie de celui qui en est l’auteur ou de quelqu’un d’autre, ils deviennent des actes accidentels.
Vous voulez dire un mot et vous en dites un autre, c’est un lapsus.
Si vous remplacez un mot par un autre qui lui ressemble en le faisant exprès, si c’est réussi et que celui à qui vous le dites s’en amuse, ce procédé devient un mot d’esprit. Il s’en faut souvent de peu pour qu’il bascule d’une catégorie à l’autre. En voici un tout petit exemple : un personnage connu disait à tout bout de champ « c’est vraiment une condition signée canon ». On lui faisait le crédit d’un mot d’esprit, au lieu de miser sur son ignorance de la formule latine « sans cela rien ».
Il y a aussi des lapsus d’écritures, on les appelle lapsus calami et des oublis de noms. Ce sont souvent des noms propres. Le mot soudain nous manque. C’est en prenant en considération, en prenant au sérieux, tous ces phénomènes psychiques que Freud a réussi à inventer cette nouvelle science de l’inconscient qu’il nomme Psychanalyse. Trois de ses œuvres, écrites autour des années 1900, témoignent de cette invention. La plus connue est celle de L’interprétation des rêves, mais elle est associée au Mot d’esprit dans ses rapports avec l’inconscient et aussi à Psychopathologie de la vie quotidienne.
Dans cette dernière, Freud décrit des petits phénomènes qui passent le plus souvent inaperçus aux yeux des profanes et surtout pose le fait que ces petits actes de la vie quotidienne sont déjà de la psychanalyse, les modèles en petit de la recherche psychanalytique.

L’histoire de la petite danseuse de French carcan
Freud parle de cette danseuse dans un des chapitres de Psychopathologie de la vie quotidienne intitulé « Méprises et maladresses ».
Parmi ces maladresses, Freud décrit de nombreuses chutes. On peut tomber de haut ou tomber très bas, trébucher, faire un faux pas, on a une entorse, on se fait mal. Chacune de ces chutes a toujours un sens. Ce sens est, pour Freud, toujours sexuel.
Ces chutes justifient et démontrent, s’il en était besoin, la vérité contenue dans ce proverbe cité par Freud, proverbe sans doute viennois, « Lorsqu’une femme tombe c’est toujours sur le das ». L’histoire de cette petite danseuse est donc là pour le confirmer.
« Une jeune femme, écrit Freud, tombe de voiture et se casse l’os d’une jambe ». Mais elle étonne tout le monde par son grand courage et son absence de manifestations de douleur. « Cet accident a servi, en fait, de prélude à une longue et grave névrose dont elle a été guérie par la psychanalyse. »
Freud a donc eu l’occasion au cours de cette analyse de reconstituer les circonstances de cet acte manqué inaugural. « La jeune femme se trouvait, avec son mari très jaloux, dans la propriété de l’une de ses sœurs mariées et en compagnie de tous ses autres frères et sœurs avec leurs maris et leurs femmes. Un soir elle offrit à ce cercle intime une représentation, en se produisant dans l’un des arts où elle excellait : elle dansa le cancan en véritable virtuose, à la plus grande satisfaction de sa famille mais au grand mécontentement de son mari qui lui chuchota lorsqu’elle eut fini : “Tu t’es de nouveau conduite comme une fille”. Le mot porta. »
Il porta si bien que dès le lendemain, elle fit atteler ses chevaux et quitta précipitamment leur lieu de villégiature. En chemin, elle prétendit que les chevaux étaient nerveux et pour échapper à sa peur d’être renversée par eux, envoyée dans le fossé, elle prit les devants, sauta du haut de sa calèche et se cassa la jambe (1).
En présence de tels détails, ajoute Freud, on ne peut douter que cet accident ait été arrangé d’avance, mais on n’en doit pas moins admirer l’à-propos avec lequel il s’est produit : « ... comme s’il s’agissait d’une punition pour une faute commise car à partir de ce jour, la malade fut, pour de longues semaines, dans l’impossibilité de danser le cancan. »

Les richesses cachées d’un acte manqué
Une autre petite histoire clinique indique comment un acte manqué est toujours réussi par rapport au désir inconscient qui s’y manifeste.
C’est l’acte manqué de l’un des analysants de Freud. Il avait comme symptôme l’envie persistante de se séparer de sa femme, de divorcer, mais sans pour autant se décider à le faire et sans qu’il y ait à cela une raison bien valable.
« L’homme, écrit Freud, me fit part un jour d’un petit incident qui l’avait profondément effrayé. Il jouait avec l’aîné de ses enfants, celui qu’il aimait le plus. Il le lançait en l’air et le rattrapait jusqu’au moment où l’enfant vint presque se cogner contre un lustre.
Il n’arriva rien à l’enfant et pourtant le père en resta figé de frayeur et la mère fit une crise d’hystérie. »
Freud interprète cet acte symptomatique comme exprimant une mauvaise intention à l’égard de cet enfant aimé. Mais cette intention malfaisante n’était plus actuelle, elle datait de la période où cet enfant ne représentait encore rien pour lui, si ce n’est un obstacle à ses désirs de liberté envers sa femme, désir de mort que Freud formule ainsi : « Si ce petit être qui ne m’intéresse en aucune façon venait à mourir, je deviendrais libre et pourrais me séparer de ma femme ».
Mais ce désir de mort à l’égard de l’enfant est reporté encore plus loin, dans l’enfance. Freud retrouve en effet « dans les souvenirs d’enfance du patient, celui de la mort d’un de ses petits frères, mort que sa mère attribuait à la négligence du père et qui avait donné lieu à des explications orageuses entre les époux, avec menaces de séparation ».
« L’évolution ultérieure de la vie conjugale de mon patient, écrit Freud, n’a fait que confirmer mon schéma, puisque le traitement que j’avais entrepris a été couronné de succès. » (2)
Si l’acte manqué de la petite danseuse de French Cancan avait été inaugural de sa maladie, ici, il révèle le noyau traumatique, le point d’origine de la névrose de ce patient. C’est aussi le point où Freud a pu agir sur elle, par son interprétation, et mettre un terme au désir persistant de cet homme, désir de se séparer de sa femme, désir qui ne le concernait en rien puisque qu’il n’était que la répétition, la remise en scène, par ce symptôme, du drame vécu par ses parents.
Une autre petite histoire, toujours puisée dans Psychopathologie de la vie quotidienne, démontre comment le moindre lapsus, acte manqué ou erreur, nous ramène toujours à l’enfance de celui qui en est l’auteur, au cœur de son histoire familiale.
Je l’ai appelée

Alexandre le petit, le petit frère de Freud
Freud lit son journal et croit lire « Un voyage, Im Fass , en tonneau », au lieu de « Zu Fuss, à pied, à travers l’Europe ». Il s’agit d’une erreur de lecture. Tout comme les actes manqués ou les lapsus, elle a, elle aussi, des déterminations inconscientes.
Pour analyser ce petit acte manqué, cette erreur de lecture, Freud pratique ce qu’il appelle la règle de l’association libre : c’est-à-dire qu’il note, au besoin par écrit, tout ce qui lui vient à l’idée à propos de cet acte manqué. Il part, bien sûr, sur la piste de Diogène et de son tonneau. Il pense aussi à sa célèbre réplique : « Ôte-toi de mon soleil » et arrive donc à la vie d’Alexandre le Grand. Il ne peut avancer plus dans le déchiffrage de cette erreur car il a oublié que celui qui lui faisait de l’ombre n’était pas Alexandre le Grand mais Alexandre le petit, son petit frère.
Il ne retrouve sa trace que quelque temps après, en nous racontant que son frère était expert en matière de tarifs et de transports et qu’à ce titre il avait failli être nommé professeur dans une école de commerce. Leur mère, Amalia, manifesta sa mauvaise humeur à l’idée que le plus jeune, Alexandre, obtienne avant l’aîné, Sigmund, ce titre tellement convoité.
Mis en concurrence tous les deux, par le désir de leur mère, Freud exprime ainsi par cette erreur de lecture sa jalousie et sa rivalité vis-à-vis de son frère.
C’est vraiment bizarre, pense-t-il, qu’on puisse devenir aussi célèbre et avoir son nom dans les journaux pour s’être ainsi fait rouler en tonneau à travers l’Europe alors que moi, grand spécialiste des transports amoureux, inventeur de la psychanalyse, je ne suis pas encore devenu professeur extraordinaire ! (3)
Je ne sais pas si vous l’avez remarqué, dans chacun de ces exemples, Freud indique le plus souvent la pointe signifiante qui fait de cet acte manqué, un acte réussi par rapport au désir inconscient qui s’y exprime.
C’est une sorte de formule magique, un chiffre secret, qui permet de donner un sens à ces actes psychiques.
Pour ce voyage en tonneau, c’est le double sens de Beforderung qui veut dire locomotion, moyen de transport et aussi promotion, avancement.
Par son acte manqué, Freud assure qu’Alexandre ne deviendra jamais professeur des transports en commun, tandis que lui deviendra à jamais un grand professeur extraordinaire des transports amoureux, le roi de l’ Übertragung, du transfert.
Freud ne nous donne pas la formule magique de l’acte manqué précédent, celui de l’enfant au lustre, mais nous pourrions, pour pouvoir l’interpréter, miser sur l’expression « Partir, c’est mourir un peu », en jouant sur l’ambiguïté du verbe partir. Le petit frère et l’enfant sont partis, morts, et le désir du patient est désir de partir, désir de quitter sa femme.
Ces formules magiques, ces clés de l’interprétation, sont valables tout aussi bien pour le rêve. En voici un exemple avec

Le rêve de « la petite faiseuse d’anges »
Il est nommé par Freud « rêve des enfants papillons » (4) et figure dans le paragraphe intitulé « le rêve de la mort de personnes chères ».
« J’ai trouvé des rêves de mort de frères et sœurs [...] notamment chez toutes mes malades femmes [...] Comme j’expliquais un jour au cours d’une analyse à une dame ces faits, qui me paraissaient avoir un rapport avec les symptômes que j’avais constatés chez elle, elle me répondit, à mon grand étonnement, qu’elle n’avait jamais eu cette sorte de rêves. Mais elle se rappelait un autre rêve qui, en apparence, n’avait rien à voir avec cela et qu’elle avait eu à l’âge de quatre ans et de nombreuses fois depuis. “... quantités d’enfants, ses frères, ses sœurs, ses cousins et ses cousines jouaient dans une prairie. Brusquement tous eurent des ailes, s’envolèrent et disparurent.” [...] Je me risque à en donner l’analyse suivante : lors de la mort d’un des enfants de ce groupe [...], notre petite rêveuse qui n’avait pas encore quatre ans, aura demandé à quelque personne grave : “Que deviennent les enfants quand ils meurent ?” On lui aura répondu : “Ils ont des ailes et deviennent de petits anges”. »
C’est donc la formule donnée par un adulte : « Ils ont des ailes et deviennent des anges », qui transforme ces enfants en papillons et livre le secret de ce rêve, un désir de mort à l’égard des frères et sœurs pour rester seule en lice dans la conquête de l’amour des parents. Freud indique que cette « petite fille avait eu la même association d’idées que les anciens, qui donnaient à Psyché des ailes de papillon. »
Cher nouveau venu, ai-je réussi à te donner quelque envie de découvrir ce champ si riche de découvertes inattendues et inépuisables que nous réserve l’inconscient, le nôtre et celui des autres ? Si tel est le cas, à bientôt pour une autre lettre. —S. Freud, Psychopathologie de la vie quotidienne, « Méprises et maladresses », Payot, p. 205. — Ibid., p. 214. — Ibid., « Erreurs de lecture et d’écriture », p. 124. —S. Freud, L’interprétation des rêves, P.U.F., p. 221.
Lettre 2 - Timides approches de l’hystérie masculine
novembre 2000

Nathanaël, je voudrais essayer de te dire, simplement, ce qu’est la psychanalyse et pour cela je voudrais aborder trois questions que tu te poses peut-être déjà : — Qu’est-ce que l’inconscient et comment se manifeste-t-il ? — Qu’est ce que l’hystérie ? puisque c’est le sujet que j’ai choisi d’aborder. Comment fabrique-t-on un symptôme hystérique ? — Comment enfin peut-on lire un texte, un article écrit par un psychanalyste, un livre de psychanalyse ?

Les facéties de l’inconscient
Je commence par cette dernière question : comment peut-on lire un texte ou un livre de psychanalyse ?
Si tu lis un texte de Freud, c’est paradoxalement sa limpidité apparente qui fera peut-être obstacle à son déchiffrage. Ce qu’il écrit est compréhensible, peut-être trop. On ne peut pas, bien sûr, en dire autant des textes de Lacan. Ils sont ardus. Mais de toute façon, écrits avec des mots simples ou avec des mots plus énigmatiques, les textes analytiques demandent, à chacun, analyste ou simple curieux de l’inconscient, une autre lecture.
Il faut lire un texte analytique comme on lirait un poème de Verlaine ou de Mallarmé.
Si tu écoutes ce vers « l’amour est un caillou riant dans le soleil », tu peux être ou non sensible à cette évocation poétique de l’amour sans pour autant savoir ce que peut bien signifier cette phrase.
De même, tu crois ne rien comprendre à ce que raconte Lacan dans l’un de ses Écrits et pourtant, dans la nuit qui suit, tu fais un très beau rêve qui explicite ce que tu as perçu de ce texte au-delà de sa signification.
Que s’est-il passé ? Il y a eu une heureuse rencontre entre ton désir inconscient et celui de l’analyste qui l’a écrit.
Puisque j’ai prononcé ce mot, désir inconscient, il est important que je te dise comment il se manifeste. Je t’ai proposé dans ma précédente lettre d’entrer dans ce palais des mille et une nuits de l’œuvre freudienne par la porte dérobée des lapsus et des traits d’esprit. J’ai choisi, cette fois-ci, une nouvelle série d’exemples qui ont le mérite d’être très vifs, très brefs.
Le premier exemple de ces manifestations de l’inconscient est un lapsus de Giscard d’Estaing qui lui avait échappé au cours d’un débat télévisé, pendant une campagne électorale. Il avait dit, avec beaucoup de conviction, devant les journalistes un peu interloqués : « Une érection, ça se prépare. »
Tu vois d’emblée, dans cet exemple, illustrée toute la malice dont use l’inconscient, un moment d’inattention et il en profite pour te jouer un sale tour en substituant au « 1 » d’élection ce « r » qui en fait une érection.
Autre lapsus, un professeur d’anatomie décrit à ses étudiants les voies génitales féminines. À un moment, la langue lui fourche et au lieu de dire « malgré de multiples tentatives », il s’entend dire « malgré de multiples tentations ».
Les traits d’esprit utilisent, eux aussi, ces effets de substitution de lettres ou de mots entiers, par exemple celui-ci : « Ce jeune homme a un grand avenir derrière lui. »
Mais ils peuvent aussi utiliser d’autres procédés, en s’amusant des effets de non-sens. En voici un exemple que j’ai emprunté au grand écrivain juif Singer. Il disait à ses invités : « Mesdames et messieurs, posez-moi des questions. Si je sais, je vous répondrai. Si je ne sais pas, je vous répondrai aussi. »
Encore un autre exemple, un bon mot de Pierre Dac fait sur le dos des hommes politiques : « Avant, nous étions devant un abîme, maintenant nous allons faire un grand pas. »
La promenade est agréable, mais je n’ai fait ce détour par les lapsus et les mots d’esprit que pour te montrer comment, tout comme les rêves, les symptômes et les actes manqués, ils sont tous fabriqués avec du langage.
L’inconscient y joue toujours avec les mots, les transforme par d’habiles substitutions ou omissions de lettres et surtout s’amuse de leur double sens.
S’ils peuvent être déchiffrés dans l’analyse, c’est bien entendu parce qu’ils sont toujours traduisibles en mots.

Les hommes sur la sellette
Dans ce contexte, parmi toutes ces manifestations de l’inconscient, comment peut-on définir l’hystérie ?
Il est bien certain que quand on traite une femme d’hystérique, ce n’est pas un compliment, mais plutôt de l’ordre de l’injure.
C’est pour réhabiliter l’hystérie, lui redonner ses titres de noblesse que j’avais choisi comme titre d’un de mes livres, « Éloge de l’hystérie », en mettant cette hystérie, à l’encontre de toutes les idées reçues, du côté du masculin, son titre complet étant Éloge de l ’ hystérie masculine.
Ce renversement est très utile car, du coup, les analystes qui se sont toujours beaucoup intéressés aux femmes hystériques sont mis, à leur tour, sur la sellette, interrogés sur leur propre hystérie, sur leurs symptômes, et leur désir inconscient.
L’hystérie, je la définirais donc comme une aptitude humaine fort répandue, celle de pouvoir traduire les douleurs psychiques intolérables en douleurs corporelles.
C’est Madame Cécilia M., une mystérieuse héroïne des Études sur l’hystérie, qui a donné à Freud le secret de fabrication du symptôme hystérique.
Freud devait admirer beaucoup cette femme. Il l’appelait en effet sa Prima Donna, son seul Maître en hystérie. Elle lui a donc appris que l’hystérique redonne aux locutions verbales les plus ordinaires, si ce n’est les plus usées, leur sens premier, leur sens d’origine.
En voici un florilège :
« Ça m’a fait battre le cœur »,
« J’en ai eu froid dans le dos »,
« J’en ai le souffle coupé »,
« J’ai été clouée sur place »,
« Les bras m’en sont tombés »,
« J’en ai plein le dos ».
Mais aussi :
« Ça me fait vraiment mal au cœur », ou encore « Qu’est-ce que ça me fait chier ».
C’est donc avec toutes ces expressions verbales que l’hystérique fabrique ses symptômes corporels : palpitations, vomissements, diarrhées, paralysies, douleurs de dos et bien d’autres choses encore.
Avec ce que je t’ai dit de l’inconscient et du symptôme hystérique, il me semble que je peux maintenant te décrire ce que je compte mettre sous ce titre Éloge de l’hystérie masculine .
Elle va en effet nous permettre de démontrer comment la psychanalyse ne peut se transmettre que si chaque psychanalyste renouvelle l’expérience de Freud et réinvente la psychanalyse pour son propre compte à partir de ce qu’il a appris dans sa propre analyse.
Ceci mérite encore quelques explications : si tu t’intéresses aux mathématiques, tu suivras des cours, tu liras des livres de mathématiques et si tu es aussi doué que je le pense, tu pourras devenir mathématicien.
Si tu t’intéresses à la psychanalyse, tu pourras également suivre un enseignement, lire jusqu’à la lie toute la littérature analytique, tu deviendras sans nul doute très savant en psychanalyse, mais pour autant tu ne pourras pas devenir psychanalyste.
La psychanalyse est plus proche de l’artisanat que de la science, elle est un savoir-faire avec l’inconscient. Tout comme le maçon doit savoir se servir de sa truelle, l’analyste doit apprendre, au cours de sa propre analyse, à se servir du seul instrument dont il dispose, son propre inconscient. C’est en effet avec son aide qu’il pourra déchiffrer les rêves et les symptômes de ses analysants.

Fantasmes de grossesse des hommes
Il faudrait donc arriver à démontrer comment chaque psychanalyste réinvente, remet la psychanalyse au monde avec ses propres fantasmes de grossesse qui s’expriment toujours par un symptôme hystérique.
Je te donne tout de suite un exemple de ces fantasmes de grossesse, avec celui de l ’Homme aux loups, l’un des plus célèbres cas décrits par Freud dans les Cinq psychanalyses.
Je ne vais pas, bien sûr, te raconter toute son histoire mais juste te décrire son symptôme hystérique.
Son désir d’être aimé du père et d’en recevoir un enfant se manifestait par un symptôme intestinal : il souffrait d’une constipation opiniâtre qui ne cédait que lorsqu’un homme, son valet de chambre, lui administrait un lavement. Lorsqu’il était ainsi délivré de cet enfant, un enfant un peu particulier, il revenait à la vie, il se sentait renaître.
Ces fantasmes de grossesse des hommes peuvent paraître bien surprenants pour ne pas dire choquants ; pourtant ils sont connus de longue date.
Souviens-toi du mythe d’Adam donnant naissance à Ève. J’en connais au moins trois représentations différentes que j’ai trouvées au cours de nos voyages : l’une à Venise, dans le narthex de la basilique Saint-Marc, c’est une mosaïque, l’autre à San Giminiano, une fresque, et la troisième, la plus ancienne, à Gérone, en Espagne ; cette naissance d’Ève est représentée sur une tapisserie du Xl e siècle.
Nous pouvons interpréter ce mythe non seulement comme la réalisation d’un fantasme de grossesse d’Adam, il accouche d’Ève, mais aussi comme la première césarienne de l’humanité pratiquée par Dieu lui-même. Si nous quittons la bible pour l’Antiquité grecque, nous retrouvons un autre fantasme de grossesse tout aussi beau, celui de Jupiter donnant naissance à Dionysos.
Tu connais bien sûr cette expression : « Celui-là, il se croit né de la cuisse de Jupiter ». C’est ce qui arriva pour de bon à Dionysos...
Son père, Jupiter, était tombé amoureux (ça lui arrivait souvent) d’une belle mortelle, Sémélé. Celle-ci attendait donc un enfant de lui. Mais au cours de sa grossesse, elle mourut d’un coup de foudre, tuée par son amant : preuve s’il en est qu’il ne fait pas bon vivre en compagnie des Dieux.
Jupiter eut tout de même le temps de sauver son fils, de l’arracher à la mort et pour mener cette grossesse jusqu’à son terme, il le mit à l’abri dans sa cuisse. Il referma le tout avec des agrafes d’or. Quelques mois après, c’est donc lui et non pas sa mère qui lui donne naissance.
Jupiter est le premier dieu enceint de l’humanité, le modèle de tous les hommes hystériques ou de tous les hommes qui ont toujours en eux une petite parcelle d’hystérie, une part de féminité.
Tu n’as peut-être pas, Nathanaël, prêté attention au fait que Jupiter avait sauvé Dionysos.
Ce verbe sauver est important. Dans l’analyse, les fantasmes de grossesse de l’analysant et de l’analyste s’expriment en effet par ce verbe, sous forme de fantasmes de sauvetage.
L’analysant veut être sauvé - guéri - par son analyste. De même, l’analyste peut vouloir sauver, guérir son analysant.
C’est là que la situation peut devenir fort périlleuse car, pour l’inconscient, quand un homme sauve une femme, il lui donne un enfant. De même, quand une femme sauve un enfant de la noyade, comme la fille de Pharaon avait sauvé Moïse, elle le met au monde. Elle est sa mère.
Il est donc important que l’analyste soit un peu au clair quant à ses propres fantasmes de sauvetage et qu’il sache où il en est de son désir de guérir ses analysants.
Mais ces fantasmes de sauvetage de l’analyste, j’aurai, cher Nathanaël, l’occasion de les évoquer à nouveau.
Avec ce que j’ai commencé à te raconter de l’inconscient et du symptôme, des fantasmes de grossesse de l’analysant qui assurent la transmission de la psychanalyse, il me semble que tu vas déjà te poser beaucoup de questions.
Et j’espère que cette nuit, tu feras un très beau rêve en guise de réponse à ce que tu auras lu. Je conclus donc cette petite présentation de ce qu’est la psychanalyse par une invitation à rêver.
Lettre 3 — Aux sources du rêve
décembre 2000

Nathanaël, aujourd’hui j’ai envie de te parler du rêve. Tu le sais, Freud a décrit le rêve comme une réalisation de désir, mais qui, en même temps, vise à maintenir le sommeil, à éviter au rêveur d’avoir à se réveiller.
« Dors, ce n’est qu’un rêve » , peut se dire le rêveur. Il apaise ainsi son désir de dormir tandis que son désir inconscient, lui, en profite pour se faire reconnaître dans le contenu du rêve.

Pour pouvoir dormir à poings fermés
Voici tout d’abord un rêve qui comble, en apparence tout au moins, avant tout le désir de dormir. Freud le raconte à propos de sa difficulté à se réveiller le matin. « Un de mes jeunes confrères, écrit-il, qui, comme moi, aime dormir, a fait ce rêve de paresse sous une forme particulièrement amusante. Il habitait assez près de l’hôpital où il allait tous les matins, et sa logeuse avait ordre de le réveiller de bonne heure, mais elle avait toutes les peines du monde à y parvenir. Un matin, il dormait d’un sommeil particulièrement profond. Elle cria : “Monsieur Pépi, levez-vous, il faut que vous alliez à l’hôpital !” Le dormeur rêva qu’il était à l’hôpital, dans une chambre, couché dans un lit, avec au-dessus de sa tête une pancarte sur laquelle on pouvait lire : Pépi H. étudiant en médecine, 22 ans, et il se disait en rêve, puisque je suis déjà à l’hôpital, je n’ai plus besoin d’y aller. » Il se retourna et continua à dormir. (1)

Le rêve, satisfaction de désir
Freud, dans le fil de sa démonstration, raconte deux rêves transparents quant à leur interprétation.
Un de ses amis lui dit un jour : « Il faut que je te dise que ma femme a rêvé hier qu’elle avait ses règles. Tu sauras sans doute ce que ça signifie. »
Mais oui, Freud le sait : « Si cette jeune femme a rêvé qu’elle avait eu ses règles, c’est parce qu’elle ne les avait pas eues ce mois-ci. J’imagine bien qu’elle aurait volontiers joui quelque temps encore de sa liberté avant les misères de la maternité... Un autre ami m’écrit que sa femme a rêvé de taches de lait sur sa chemise. C’est encore une annonce de grossesse, mais pas de première grossesse cette fois : la jeune mère souhaite avoir plus de lait pour son second enfant que pour son premier. » (2)
Parions, Nathanaël, que ce premier enfant était une fille, et qu’elle souhaitait avoir enfin un garçon !
Ceci mérite une explication : cette jeune mère sait qu’en tant que petite fille, elle avait violemment reproché à sa mère de l’avoir faite fille, dépourvue de pénis. Or quand la petite fille se trouve à court d’argument pour justifier sa haine et sa rancœur à l’égard de sa mère, elle finit par lui reprocher de ne pas lui avoir donné assez de lait. Tout ceci bien sûr reste inconscient. Dans son rêve, elle, elle a beaucoup de lait et pourra en donner en abondance à son enfant.

Rêves d’angoisse
D’emblée Freud souligne que dans les rêves, le désir inconscient ne peut dépasser les limites qui lui ont été données par la censure. Quand Il y a danger de franchissement de l’interdit, les vigiles donnent aussitôt l’alarme et le rêve devient rêve d’angoisse ou cauchemar. Il trouble à ce moment le sommeil, il provoque le réveil.
« Un homme de vingt-sept ans, gravement atteint depuis un an, a eu fréquemment entre onze et treize ans un rêve accompagné d’une angoisse très pénible : il est poursuivi par un homme avec une hache, il voudrait courir mais il est comme paralysé et ne peut bouger. C’est certainement un bon exemple de cauchemar très commun et incontestablement sexuel. » (3)
C’est ainsi que Freud décrit dans son grand ouvrage L’interprétation des rêves, l’un des cauchemars qui semblent faire obstacle à sa théorie du rêve comme étant la réalisation d’un désir. Ces « rêves à déplaisir » ( Unlusttraum ) obligent donc Freud à modifier, à préciser sa formulation : « Le rêve est accomplissement - déguisé - d’ un désir - réprimé, refoulé. » (4)
Cependant, en 1920, dans son « Au-delà du principe de plaisir », il décrit une autre catégorie de rêve qui fait non pas objection mais « exception à la théorie du rêve comme accomplissement de désir » ; ce sont, d’une part, les rêves de l’hystérie traumatique, point de départ, ne l’oublions pas, de la découverte freudienne, d’autre part, les rêves effectués au cours d’une psychanalyse.
Freud décrit en effet dans ce texte, d’un côté les rêves de réalisation de désir parmi lesquels sont rangés, c’est à souligner, les rêves d’angoisse et de punition et qui obéissent donc eux aussi au principe de plaisir et, de l’autre, ceux qui obéissent à la compulsion de répétition dans laquelle la pulsion de mort est à l’œuvre.

La pulsion de mort à l’œuvre
Voici le passage du texte de Freud qui en témoigne : « Ce serait [...] ici le moment de convenir d’une exception à la proposition : le rêve est un accomplissement de désir. Les rêves d’angoisse [...] ne constituent pas une telle exception ; les rêves de punition, pas davantage : ils ne font que mettre à la place de l’accomplissement de désir rigoureusement interdit, la punition qu’ils méritent et sont donc l’accomplissement de désir d’un sentiment de culpabilité, lui-même réactionnel à la pulsion rejetée.
Mais les rêves de névrose d’accident [...] ne se laissent plus ramener au point de vue de l’accomplissement de désir, pas plus que les rêves qu’on voit se produire dans les psychanalyses et qui nous ramènent aux souvenirs des traumatismes psychiques de l’enfance. Ce sont des rêves qui obéissent bien là plutôt à la compulsion de répétition [...] S’Il y a un “au-delà du principe de plaisir”, il est logique d’admettre, même pour la tendance du rêve à accomplir le désir, l’existence d’un temps qui l’aurait précédé. » (5)
Cependant, les sources du rêve ne sont pas seulement celles de la pulsion de mort, ce sont aussi celles des rêves de Freud et de ses analysants tels qu’il les a racontés dans L’interprétation des rêves, rêves qui ont permis l’invention de la psychanalyse et qui sont pour nous encore une inépuisable source d’enseignement par les effets de transfert qu’ils provoquent.

Une rencontre avec le réel
Enfin aux sources du rêve, soutenant sa fonction dans le champ analytique et son intérêt dans chaque psychanalyse, se trouve aussi la technique de son interprétation telle que Freud l’a posée, accompagnée des quelques conseils qu’il nous donne :
« Il ne faut pas s’attendre à ce que l’interprétation tombe du ciel. Un certain entraînement est nécessaire [...]. Celui qui veut y parvenir devra se pénétrer des tendances exprimées dans cet ouvrage et suivre les règles données ici : faire taire pendant l’interprétation toute critique, tout préjugé, tout parti pris affectif ou intellectuel. Il se rappellera le principe de Claude Bernard : “Travailler comme une bête”, c’est-à-dire avec autant d’acharnement et en se préoccupant aussi peu des résultats. À qui suivra ces conseils, la tâche cessera d’être rude. L’interprétation d’un rêve ne se fait pas toujours d’une seule traite, il est fréquent que l’on se sente épuisé lorsqu’on a poursuivi toute une série d’idées, le rêve ne vous dit rien de plus ce jour-là ; en pareil cas, il est bon d’interrompre le travail et de le reprendre un autre jour. » (6)
Cette approche laborieuse du rêve pourrait être le mot de passe du psychanalyste, mais aussi bien celui du psychanalysant. Heureusement, ce labeur nous réserve quand même quelques plaisirs, quelques satisfactions de désir, la découverte des monts et merveilles que promet l’inconscient. Et, comme chacun sait, les promesses ne sont pas forcément faites pour être tenues. S. Freud, L’interprétation des rêves, p. 116. Ibid.. p. 116. Ibid., p. 496. Ibid., p. 474. S. Freud, Essais de psychanalyse, Payot, p. 75. S. Freud, L’interprétation des rêves, p. 444.
Lettre 4 - Accompagné par Freud, les premiers pas d’un jeune psychanalyste, Karl Abraham
janvier 2001

En 1907, dès le début de leur correspondance, Karl Abraham annonçait à Freud qu’il souhaitait s’installer comme psychanalyste à Berlin. Il lui demandait son aide.
« Très honoré Professeur,
Pardonnez-moi si je m’adresse à vous aujourd’hui, sans attendre votre réponse à ma dernière lettre. Il ne s’agit pas cette fois-ci de choses scientifiques, mais d’une affaire personnelle. J’ai l’intention de quitter Zurich dans un mois environ. J’abandonne par là même mon activité antérieure comme médecin d’hôpital psychiatrique. Les raisons en sont simples : en Allemagne comme juif, en Suisse comme non suisse, je n’ai pu, pendant sept ans aller au-delà d’un poste d’assistant. » À cela Freud lui répond : « Cela ne fait pas de mal à un jeune homme comme vous d’être poussé violemment dans la vie au “grand air” et votre condition de juif, en augmentant vos difficultés, aura comme pour nous tous, l’effet de manifester à plein vos capacités. » (1)
Bien sûr, Abraham attend de lui des recommandations que Freud ne peut lui donner. Il répond : « Si mon amitié intime avec le Dr W. Fliess à Berlin subsistait encore, la voie pour vous serait aplanie ; malheureusement, cette voie est maintenant tout à fait fermée. » Mais il rajoute aussitôt qu’Abraham sera pour lui un homme de confiance auquel il pourra désormais confier les patients venus d’Allemagne pour le consulter. Il fait de lui « son disciple » et « son élève ».
Ce à quoi Abraham répond avec gratitude : « Votre lettre a été pour moi une grande joie et en même temps le meilleur encouragement qui pouvait m’être donné. Recevez tous mes remerciements pour le vif intérêt qu’exprime chaque ligne de votre lettre. »
Avant d’aller à Berlin, Abraham passera par Vienne. Il y séjournera quelques jours auprès de Freud et en famille.

Un premier analysant qui lui donne « du fil à retordre »
Ses deux premiers analysants sont des hommes qui souffrent de névrose obsessionnelle. L’un d’eux semble lui donner quelques soucis. Grâce à cela, nous pouvons profiter de tout ce que Freud lui indique concernant la conduite de cette cure. Ces deux analystes nous font partager, en quelque sorte à l’état naissant, pour ne pas dire embryonnaire, cette expérience, ce qui plus tard sera instauré sous la forme dite du « contrôle » ou de la « supervision », ces deux dénominations laissant au reste à désirer.
Le 8 janvier 1908, Abraham écrit à Freud :
« Très vénéré Professeur,
Tout d’abord merci pour votre lettre. Tant mieux que vous soyez désireux d’entendre “beaucoup de choses” de moi, car j’en ai beaucoup sur le cœur. Les débuts de ma pratique me satisfont tout à fait. Grâce à la recommandation d’Oppenheim, j’ai deux névroses obsessionnelles en traitement ; pour l’une d’elles, du fait que toutes les autres méthodes avaient été utilisées en vain, on a même demandé directement qu’on utilise votre méthode ! Ce cas précisément me donne beaucoup de fil à retordre ; une forme grave de pensée obsessionnelle [ Zwangsdenken ]. Le patient, premièrement est poussé par une compulsion à prier, deuxièmement, il doit considérer chaque objet de manière précise et réfléchir sur son origine, et ainsi il passe, de la manière que l’on connaît, aux problèmes cosmiques.
Le patient a présenté spontanément un très joli souvenir-écran : alors qu’il avait sept ans, il vit une fois par hasard une femme, au cours d’une dispute avec des voisins, lever ses jupes et montrer aux adversaires son derrière nu. Le patient raconta chez lui cela à la bonne ; celle-ci lui dit qu’il n’était pas correct du tout et le menaça en disant que le policier viendrait le chercher, etc. Il eut alors une grande peur et se mit à prier, bientôt il ne put se soustraire à la compulsion [ Zwang ] qui le poussait à prier, il remplit des feuilles entières avec toutes les formules de prières possibles pour ne rien laisser échapper, etc. ».
Abraham se trouve bien embarrassé et demande à Freud comment il pourrait arriver « à des couches plus profondes ». Il lui écrit : « Mon patient se casse la tête sur l’origine des objets, sur le matériel dont ils sont faits... Y a-t-il à cela une détermination connue ? L’explication générale de l’activité de rumination m’est connue, mais peut-on, à partir de la nature des problèmes que le patient se pose, conclure quelque chose ? »

La réponse de Freud sur la conduite de la cure d’une névrose obsessionnelle.
Nous découvrons soudain dans cette réponse un brillant aperçu clinique, pris sur le vif, de la façon dont Freud se repérait dans la structure d’une névrose obsessionnelle. Il écrit à Abraham :

« Honoré Collègue,
Je vous écris rapidement, d’une façon peu soignée et impersonnelle, pour que vous puissiez tirer parti au plus vite de mes renseignements. Je suis contrit que vous ayez peur de rester en panne ; cela ne m’arrive qu’une seule fois dans l’année. Il faut que je vous fasse rapidement connaître les règles techniques.
Votre cas d’obsession doit devenir très instructif. La technique est un peu plus difficile que pour l’hystérie, les moyens de refoulement un peu différents ; c’est un autre dialecte, mais rien de plus... De prime abord, il faut compter chez votre patient avec un grand sentiment de culpabilité et des motions masochistes et homosexuelles (battre, derrière). Sa recherche laborieuse est la continuation directe de l’ancienne curiosité [ Wissbegierde ] sexuelle, qui certainement aujourd’hui se heurte encore à des problèmes.
Les périodes de compulsion correspondent naturellement à des temps d’accroissement de la libido [...] origine des objets = d’où vient l’enfant? Anthropogenèse [...]
Rattacher l’aspect cosmique par l’intermédiaire des corps célestes à l’anatomique. »

Ainsi Freud répond aux questions que se posait Abraham sur les origines inconscientes des compulsions de son analysant.
Il lui donne alors quelques conseils techniques, dont nous pouvons encore tirer parti.
« “Laisser le temps”, comme dit la devise de Salzbourg. Les changements psychiques ne s’accomplissent jamais rapidement en dehors des révolutions (psychoses). Après deux heures, déjà insatisfait. Comme si on pouvait tout savoir ! Le problème : comment vais-je trouver davantage ? n’a pas lieu d’être. Le patient montre le chemin : en suivant strictement la règle analytique (tout dire ce qui vient à l’esprit) il montre chaque fois sa surface psychique. »

Un « cheval de parade »
Dans la lettre qui suit, du 15 juin 1908, Abraham avoue avoir voulu bluffer celui qui lui avait envoyé ce patient :

« Très vénéré Professeur,
Je vous remercie très cordialement pour votre lettre qui est arrivée tout à fait à souhait. Après-coup, j’ai eu un peu honte de m’être adressé à vous pour vous demander de l’aide, au lieu d’avoir, pendant quelques séances encore, continué à creuser seul. Mais les circonstances rendent la chose compréhensible : je voulais, dans un cas qui m’avait justement été confié par Oppenheim, un triomphe analytique rapide, et c’est pourquoi j’étais dépité de ne pouvoir avancer... »

À cela Freud répond : « Si je peux, en tant qu’ancien expérimenté, vous donner un conseil, menez la psychanalyse du patient d’Oppenheim froidement, sans trop de “déplacement sexuel” [ Sexualverlegung ] et sans volonté d’en imposer à O. par un succès rapide. Car premièrement les choses iront mieux ainsi, et deuxièmement, le cas ne se prête pas à être monté en cheval de parade. »

Notes cliniques sur les compulsions
Freud fait donc part à Abraham de tout ce qu’il a déjà appris concernant la névrose obsessionnelle. « Une compulsion si ancienne chez un homme de près de cinquante ans est techniquement très difficile et thérapeutiquement fort peu propice. L’obsession doit être traitée tôt, chez des personnes encore jeunes ; alors la cure est un triomphe et un plaisir. Mais ne vous laissez pas décourager et gardez l’homme aussi longtemps que possible ; de tels patients ont l’habitude de s’attacher facilement et souvent sont contents quand le médecin n’est pas content. Pour les détails, je vous ferai part de ce que je peux deviner à distance. La transformation brusque des prières en négation de Dieu est caractéristique (typique) de ces névroses obsessionnelles. Dès le début ils sont forcés d’exprimer les deux voix contradictoires, la plupart du temps l’une à côté de l’autre. »
Et pour en donner un exemple, Freud se réfère à l’histoire de l’Homme aux rats.
« ... un patient voit une pierre sur la chaussée ; il lui faut, de manière compulsionnelle, l’enlever ; puis elle ne le laisse pas en paix, et il doit la remettre à sa place. Explication : celle qu’il aime doit partir ce jour-là, elle passera en voiture sur cette route. Peut-être la voiture butera-t-elle justement sur cette pierre ; donc au loin cette pierre ! Et là-dessus : non ! Qu’elle se renverse donc avec la voiture ; donc que la pierre revienne à sa place. Dans l’inconscient, il a pour son amante à la fois une très grande tendresse et de la haine. »

Difficulté de la « technique analytique » et nécessité du contrôle
Et Freud termine sa lettre par cette remarque : « Encore à propos de technique ; vous avez raison, ce fut la conquête la plus âpre et c’est pour cette raison précisément que je voudrais épargner à mes successeurs une partie du tourment et du prix de la leçon. »
N’est-ce pas là une des nécessités qui imposent à un jeune analyste d’aller parler du travail qu’il entreprend avec ses analysants à un autre psychanalyste ? Mais ce n’est qu’un des aspects de ce qu’on appelle dans la littérature analytique « contrôle » ou « supervision ». Sigmund Freud, Karl Abraham, Correspondance, 1907-1926, Gallimard, p. 16 à 31. S. Freud, Cinq psychanalyses, « Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle » (l’Homme aux rats).
Lettre 5 — Une erreur bénéfique : du masculin au féminin, Monsieur Joyeuse
février 2001

Nathanaël, j’ai emprunté à Lacan une jolie métaphore de l’erreur qui rattrape la vérité et finit toujours par lui mettre la main au collet.
Elle met en évidence le fait que dans le champ analytique l’erreur a conquis une sorte de légitimité. À condition d’être repérée, elle est toujours la bienvenue. En témoigne l’exemple clinique que je vais te raconter.
Parmi les méprises et maladresses, Freud isole une petite formation de l’inconscient qu’il appelle « une illusion de mémoire ». Elle peut être considérée comme une erreur. C’est de l’une de ces illusions dont j’ai été victime et qui constitue le prétexte de cette lettre (1).
En préparant le courrier pour annoncer des journées de travail, j’avais donc choisi d’évoquer quelques pages de Psychopathologie de la vie quotidienne. Mais, comme je connais bien cette œuvre de Freud, je me suis dispensée de la relire avant d’écrire mon argument ; j’ai ainsi évoqué de mémoire un exemple clinique que Freud nous donne, celui où il envoie, par erreur, dans l’œil d’une vieille dame quelques gouttes de morphine au lieu du collyre qu’il était censé lui instiller et, sur ma lancée, je me suis donc laissé entraîner à affirmer qu’il avait également injecté le collyre dans la fesse de cette vénérable nonagénaire.
Toutes ces formations de l’inconscient ne valent que si elles sont interprétées, mais il m’a tout d’abord été impossible de savoir quoi que ce soit des raisons de cette erreur faite non sans quelque désinvolture.
C’est dans le cadre du travail que je préparais à ce moment-là que s’explique cette illusion de mémoire. Elle était en effet destinée à m’aider à choisir parmi les nombreux exemples cliniques que Freud nous donne, ceux qui me concernaient de près, en raison de leurs effets de transfert. J’avais donc pu choisir, d’une part, cet acte malveillant de Freud à l’égard de sa patiente (2) et, d’autre part, une illusion de mémoire, celle de Freud cette fois-ci, qu’il décrit à propos d’un dénommé Monsieur Joyeuse, le héros d’un roman d’Alphonse Daudet.

Le manteau de Freud
Pour effectuer ce travail, j’ai donc suivi les associations d’idées qui ont surgi, alors que j’essayais d’interpréter ma propre illusion de mémoire, celle qui portait sur la méprise de Freud.
Après plusieurs jours de blocage, une des premières idées qui m’est venue concernant son interprétation était une phrase de Lacan : « On n’analyse pas le père », on ne soulève pas impunément le manteau de Noé.
Je n’avais donc pas à en savoir plus sur ce qui concernait les positions œdipiennes de Freud, malgré tous les éléments qu’il nous en révèle dans Psychopathologie de la vie quotidienne.
Avant de pouvoir tirer parti de mon illusion de mémoire, j’ai donc été obligée de passer outre ce qui se présentait, pour moi, comme un interdit. Or cet interdit ne peut être que néfaste, justement parce qu’une femme, pour pouvoir se compter comme telle, doit se repérer au plus juste, c’est le cas de le dire, sur l’Œdipe de son propre père.

L’Œdipe de Freud
Dans le fil de cette première association, et après cet obstacle franchi, j’ai pensé aussitôt aux trois formes d’Œdipe que Freud décrit dans l’un des chapitres des Essais de psychanalyse qui a pour titre « L’identification » (4).
La première forme est appelée par lui l’Œdipe dit « normal » ou « Œdipe positif » et comporte une identification au père en tant qu’objet de haine, avec refoulement de l’amour pour la mère.
L’Œdipe dit « négatif » ou « inversé » comporte le maintien, dans le refoulement, du désir d’être aimé du père comme une femme, l’identification se faisant à la mère comme objet rival, dans cet amour éprouvé pour le père.