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LHOMME ET LA NATURE

291 pages
Partout la nature est saccagée et la défense d’une vision écologique du monde est le combat du 3ème millénaire face aux Etats et multinationales avides d’accumulation et de domination. Ce dossier interroge le champ politique afin de trouver une alternative viable pour tous. Exploration de quelques sujets brûlants du monde en ces temps de mondialisation triomphante : déforestation, environnement, animalisation et déni d’humanité, gestion des catastrophes naturelles, mal-développement, éducation, pollution, économie solidaire, etc.
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HISTOIRE & ANTHROPOLOGIE
Revue pluridisciplinaire de sciences humaines

Corps et Sociétés
N°25 / 2002

L'Harmattan 5-7, me de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Rédaction DIRECTEUR DE LA PUBLICATION Franck Michel REDACTEUR EN CHEF Aggée Célestin Lomo Myazhiom COMITE EDITORIAL Alain Dichant Christine Dumond Vladimir Claude Fisera Xavier Fourt Martial Guédron David Le Breton Aggée Célestin Lomo Myazhiom Franck Michel Gilles Wolfs ADMINISTRA TION ET GESTION Alain Dichant Christine Dumond Aggée Célestin Lomo Myazhiom Franck Michel Gilles Wolfs ILLUSTRA TEURS Myriam Holtzinger Gilles Muller Xavier Fourt Bruno Lavelle CONSEIL SCIENTIFIQUE Marc Augé Pierre Ayçoberry Georges Balandier Claude Blanckaert Nanine Charbonnel Jean Chesneaux y oussouf Tata Cissé Françoise Dunand Marc Ferro Francis Guibal Bernard Hours Rodolphe de Koninck Jacques Le Goff Jean-Louis Margolin Eric Navet Freddy Raphaël André Ra uch Monique Sélim Elisabeth G. Sledziewski

HISTOIRE & ANTHROPOLOGIE Revue des Savoirs Humains 13, rue des Couples
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HISTOIRE & ANTHROPOLOGIE Editions L'Harmattan 5, rue de l'Ecole Polytechnique
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Numéro ISSN : 1241-4468 Commission paritaire: AS. N° 74 063
Revue publiée avec le concours du Centre National du Livre

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* La rédaction /le restitue pliS les articles et autres manuscrits ou disquettes reçus et /lon publiés. Elle tient également à signaler que chaque article engage la responsabilité de son auteur.

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cg L'Harmattan, ISBN:

2001

2-7475-2384-5

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L'homme

Histoire et Anthropologie
Editorial

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et la nature

9 13 33 51 65 85 115 131 151 165 181

Présentation

Claude Blanckaert Frédéric Durand
forêts tropicales.
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Frontières de l'humanité. Le « satyre» des Lumières

entre science et fiction critique

Les mètres cubes de bois et de carbone qui cachent les
aux enjeux écolo-financiers mondiaux

De l'espace-vie

Fabien Nathan - Catastrophes naturelles et société: approche globale Eric Navet - Aux sources d'une apocalypse annoncée: vers la fin de
I'homme prométhéen?

Théophile Assongmo et Martin Kueté
kribien (Cameroun) de Guinée

du littoral - L'environnement : entre le tourisme balnéaire et les hydrocarbures

Philippe Geslin - Les Soussou et leur nature: la vie sociale des mangroves Gérard Rovillé
psychanalytique, pour comprendre Franck Michelmondialisation
-

Espace poétique, espace métaphysique, espace
le jardin dans la civilisation iranienne au Vietnam de la

Steve Déry - Déboisement et déforestation: une distinction terminologique
les politiques agricoles et environnementales L'écologie politique comme horizon dépassable

Jean Jacob

-

L'homme et la nature. Un débat de 1969...

193

Entretien avec Claude Meillassoux

Carte blanche

201 209
221

BernardHours - Le handicapd'altérité, crimeglobal
David Bronze
( 1843-1906) Mahmoud
-

Le réalisme social chez le peintre liégeois Léon Philippet
genèse d'un échec

Senadji - Algérie:

239

Comotes rendus

EDITOIUAL

5

Editorial

e travail, ultime refuge de notre société de production et de consommation? Pourtant! Alors que nos dirigeants persévèrent dans l' illusion de l'idéologie de la croissance à tout-va, les « peuples naturels» savent - savaient que pour mieux vivre il faut moins travailler, ce qu'il faut et pas plus! Et l'écologie de la planète se porterait d'autant mieux. Hélas, on ne les a pas écoutés... Avant-gardiste concernant la question de la réduction du temps de travail, Bertrand Russell prônait dès 1919 la journée de quatre heures de travail: « Je veux dire qu'en travaillant quatre heures par jour, un homme devrait avoir droit aux choses qui sont essentielles pour vivre dans un minimum de confort, et qu'il devrait pouvoir disposer du reste de son temps comme bon lui semble. Dans un tel système social, il est indispensable que l'éducation soit poussée beaucoup plus loin qu'elle ne l'est actuellement pour la plupart des gens, et qu'elle vise, en partie, à développer des goûts qui puissent permettre à l'individu d'occuper ses loisirs intelligemment ». Des propositions que nous pouvons prendre telles quelles pour aujourd'hui. Pour demain. Deux mots aujourd'hui s'imposent à un public trop passif et trop facilement manipulable: informer et éduquer. Mieux et donc autrement. La tâche n'est pas aisée mais nécessaire. Face aux tentations du « mal », à ne pas confondre avec son axe !, il s'agit d'éviter tous les amalgames (ex: musulmans et islamistes), d'encourager l'échange et le partage des religions. Il s'agit aussi d'enseigner à tous que le brassage des religions, des philosophies, des croyances, accompagne inéluctablement celui des cultures, que les leçons de I'histoire ne sont pas à archiver, et qu'il importe de ne pas se tromper de cible... Il faut encore expliquer sinon démontrer
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EDITORIAl_

qu'il vaut mieux croire en l'homme qu'en dieu, que dans cette croyance même réside l'espoir de faire le deuil indispensable des certitudes qui placent la vérité dans un seul camp, un seul pays, un seul peuple. Un être humain correspond à une voix, partout et toujours. Enfin, il faut montrer que l'intégrisme religieux, quel qu'il soit, est d'abord nourri par la misère et l'exploitation sans oublier la corruption. C'est contre ces fléaux que doivent se tourner les armes de guerre... si destructrices. Car la seule guerre qui mérite à ce jour d'être menée, c'est bien la guerre contre les inégalités dans le monde. Et pas contre les enfants et les femmes, et même certains hommes, qu'ils soient d'Afghanistan ou d'ailleurs... Un monde de paix durable et de loisir permanent est possible, non? II suffit de se l'approprier!

F. M. et L. M. A. C.

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L 'homme et la nature

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PRESENTATION

DU DOSSIER

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Présentation

evant sa case en terre battue, il regarde passer à toute allure les grumiers. Il en passe des dizaines par jour, à plus de 70 km à l'heure, sur une route en terre, ignorant les dos d'ânes, soulevant des nuages de poussière, repoussant hommes et animaux sans ménagement dans les buissons. Nous sommes à Payo, dans l'Est du Cameroun, une des zones de coupe les plus prisées par les exploitants forestiers. R. A., Pygmée Baka est dépité. «Ces

D

camions passent à toute heure - les passages débutent dès 4 heures du matin - et ne respectent pas la vie de notre village.
Ils coupent notre bois et nous n'en voyons pas l'argent. C'est triste. Mais c'est comme ça». Sous les coups de boutoir des exploitants forestiers, l'espace vital des Baka se réduit. Ces anciens chasseurs-cueilleurs sont contraints, de plus en plus, à une sédentarisation oisive le long d'axes routiers, ballottés entre les missionnaires, ONG diverses et l'Etat qui leur promettent le bonheur grâce à leur encadrement. . . Malheureusement dans ces nouveaux villages le délabrement et le mal vivre sont vivaces, la sédentarisation entamée il y a plus de quatre décennies n'a pas porté ses fruits. Les arts, les cultures et les traditions se perdent, l'adaptation aux nouveaux modes de vie est rude. De protecteurs et jardiniers de la forêt, les voilà transformés en guide de chasse

pour gibier interdit, pisteur pour des forestiers véreux - on
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JO

PRESENTA

110N DU DOSSIER

continue de leur reconnaître cette infinie connaissance de la forêt -, souffre-douleur de leurs voisins bantous... La sédentarisation a changé les données des relations entretenues entre les Baka et les Bantous. De relations d'échange et de troc, on assiste aujourd'hui à un assujettissement complet des Pygmées. Ils sont devenus une main d'œuvre corvéable et malléable à souhait; lorsqu'ils ne s'exécutent pas, des ratonnades surviennent. De « seigneurs de la forêt» les voilà transformés en vulgaires boy, domestiques sans avenir. L'oisiveté, la mendicité et l'alcoolisme gagnent du terrain. Tel est le triste sort des Baka du Cameroun engagés plus que jamais dans la bataille de la préservation de leur nature et de leur culture. Ils sont la forêt. Sans la forêt ils ne sont rien. Dans ce combat pour la sauvegarde de leur périmètre de vie, pour la défense d'une vision écologique du monde (<< on ne prélève que ce dont on a besoin », « on laisse se renouveler les espèces», d'où leur nomadisme, etc.) leur tort est d'être un peuple pacifique et minoritaire en lutte contre des Etats et des multinationales avides d'accumulation et de domination. Le rapport de force est en leur défaveur et la privatisation de la nature est en marche. Celle des êtres humains également. Dans ces forêts camerounaises, comme ailleurs, se jouent des enjeux de vision du monde, de rapport plus général de la vie en société. La nature n'est pas ici considérée comme un simple puits, extérieur à l'humanité. Elle est le principe de vie qui guide les actions de l'homme. C'est dans l'intime harmonie avec elle que le Baka trouve la plénitude. Il n'y a pas d'opposition nature/culture, l'une ressortit de l'autre et viceversa. La forêt c'est le sacré, sa perpétuation est la garantie de notre nature humaine... Mais ceci n'est pas le souci de bon nombre de nos congénères lorsqu'on pense à tous les saccages
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PRESENTA

lION DU DOSSIER

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faits à la nature au nom du « développement ». La décimation de l'écosystème des populations forestières modifie progressivement leur vision du monde. L'ethnocide progresse mais on préfère parler d'adaptation ou d'avancée vers la modernité. Ce qui permet de masquer toutes les incohérences de nos sociétés où l'individu, en perpétuelle quête de son mieux être, fait violence à la nature sous prétexte de progrès technologiques irréversibles. C'est l'ère de la maîtrise totale illusoire. Dans ce dossier, il est question de forêt, vous l'aurez compris, mais il n'y a pas qu'elle. De manière plus large, ce dossier interroge le champ du champ politique afin de trouver une alternative viable pour tous: hommes et natures.

F. M. et L. M. A. C.

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FRONI1ERES DE L 'HUMANITE. LE « SATYYRE »DES LUMIERES...

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Frontières de l'humanité
Le « satyre » des Lumières entre science et fiction critique

Claude Blanckaert
CNRS-Centre Alexandre Koyré, Paris

ous savons aujourd'hui que le genre humain existe sous une forme définie et stable. Sa variabilité physique n'excède pas les combinaisons d'un code génétique qui nous rend, selon la formule des écoles, «tous semblables et tous différents ». Cette vérité d'expérience est importante. Elle figure au principe de notre identité d'hommes modernes. Le propre de l'homme
Certes, l'espèce connaît ses «monstres». Mais ceux-là, malheureusement, sont de l'ordre moral. Pour le reste, rien ne vient troubler la belle assurance de notre insularité. Les cyclopes et les sirènes, les amours zoophiles de Léda et du cygne, sont rendus à la fable avec ces «êtres mi-partis» entre bêtes et hommes qu'affectionne Restif de la BretonneI et qui envahissent le terrain littéraire quand, justement, le discours savant leur dénie l'existence. Et nous apprécions si bien ce privilège, ce confort de pensée, que
1. Nicolas-Edme Dédale français, Restif de la Bretonne, La découverte australe par un homme-volant, Leipzig, 1781, vol. Ill, p. 462 et suiv . (citation p. 465). ou le

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CLA UDE BLANCKAERT

l'on peut rire sans trouble connivence, par simple contraste esthétique, de la «femme-éléphante» à lourdes mamelles ou des « hommes-chevaux» de La découverte australe. Ces caricatures nous confirment dans notre différence. Personne n'y croit, non plus qu'aux abominables « Yahoos» de Jonathan Swift2 ou à ces singes, croqués par Voltaire, poursuivant galamlnent deux filles nues « en leur mordant les fesses »3. Nous pardonnons aux Candide de toutes espèces comme aux docteurs Mégapatagons, lorsqu'ils veulent nous convaincre de la réalité de ces essais de la nature qui montent, par degrés, vers le demi-dieu humain. C'est qu'en effet d'autres philosophes, qui nous ressemblent mieux, ont fait au XVIIIe siècle le meilleur usage du doute méthodique. Nous tenons de leur héritage un axiome régulateur: la nature a peut-être ses écarts, la raison raisonnante a aussi ses abus. La Renaissance, époque des prodiges et de l'insolite, n'était pas avare de descriptions d'hommes « différents », à grandes oreilles, à queue et pieds fourchus, ou se nourrissant, sans bouche, des odeurs ambiantes4. Marco Polo, Christophe Colomb peuplaient les antipodes d'hommes à tête de chiens, les cynocéphales. C'est ce monde des races monstrueuses, censé manifester les pouvoirs sans limites d'un Dieu créateur, que vient censurer l'âge de raison. ~n réduisant les cynocéphales, les centaures et les satyres des Anciens à la caractéristique du singe commun ou anthropoïde, le célèbre naturaliste Edward Tyson accomplissait dès 1699 ce pas décisifS. A
2. Jonathan Swift, Les voyages du capitaine Gulliver. Le voyage chez les Houyhnhnms, Robert Merle, Paris, Editeurs français réunis, 1960. 3. François Mélanges,1. trad. et

Marie Arouet dit Voltaire, Candide ou l'optimisme, dans Romans, contes van den Heuvel éd., Paris, Le Livre de Poche, 1972, 1. 1, p. 305 et suiv.

4. Jean Céard, La nature et les prodiges. L'insolite au XVie siècle, en France, Genève, Droz, 1977 ; Claude Kappler, Monstres, démons et merveilles à la fin du Moyen Age, Paris, Payot, 1980. 5. Edward Tyson, Orang-outang, sive Homo Sylvestris.' or, the anatomy of a Pygmie compared with that of a Monkey, an Ape, and a Man. To which is added, a philological essay concerning the pygmies, the cynocephali, the satyrs, and sphinges of the Ancients. Wherein it will appear that they are al! either Apes or Monkeys, and not Men, as formerly pretended, Londres, Thomas Bennet, Daniel Brown, 1699. Cf M. F. Ashley Montagu, Edward Tyson, M.D., F.R.S. 1650-1708 and the rise of human and comparative anatomy in England, Philadelphie, The American Philosophical Society, 1943.

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FRONT/ERE'S

/JE /J 'HUMAN/TE'.

Lh' « SATYYRE » /JES LUM/ERES...

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la suite de cet « homme supérieur », le philosophe Rumpf écrivait en 1721 que toutes ces créatures des antipodes, sont soit des monstres individuels frappés de dégénération, soit des animaux mal interprétés. Tel est le cas, selon lui, des satyres, des pans et des sirènes6. La modernité se caractérise par une déflation critique sur le langage de l'autre, des hybrides et du légendaire zoomorphe. «On doit parler avec défiance, avertit à ce sujet Jean Nicholas Demeunier en 1785, des faits qui semblent répugner aux loix de la nature, & même il y en a qu'on peut, sans aucun ménagement, rejetter comme faux» 7. Contrairement à ce que dit Restif, il n'y a pas de milieu entre le serpent et l'homme, ni hommes-grenouilles ni ours « anthropoformes ». Encore moins d'« hommes-singes ». Grâce à Buffon, Daubenton et Pierre Camper, nous sommes au clair de ce qu'il faut tenir pour humains. Non certes ces monstres à poils et cornes de bouc, ou ces sirènes de l'âge crédule portant queue de poisson et tête intelligente, mais cet homme et cette femme droits sur leurs pieds, à la main déliée et à la « face auguste », dont la dignité anatomique annonce d'emblée qu'ils sont les « maîtres de la terre ». «Tout marque dans l'homme, même à l'extérieur, sa supériorité sur tous les êtres vivants »8. Cette réhabilitation du corps et cette description emphatique nous semblent si bien accordées à la réalité physique de la condition humaine que nous manquons peut-être de champ pour en juger l'audace ou l'innovation. Pourtant, un siècle plus tôt, Descartes voulait que le corps soit une banale « machine composée d'os et de chair », au mieux un «instrument» pour l'âme et quelque chose

6. Vincent Rumpf, Dissertatio critica de hominibus orbis nostri incolis, specie et ortu avito inter se non differentibus... (Hambourg, 1721 ~ 2e éd. 1738), trad. Thomas Bendyshe dans «The history of Anthropology», Memoirs read before the Anthropological Society of London, vol. I, 1863-1864, pp. 372-420, notamment chapitres II et III. 7. Jean-Nicholas Demeunier, L'esprit des usages et des coutumes (1785), rééd. Paris, Jean-Michel Place, 1988, 1. I, pp. XII-XIII. des différents peuples

8. Louis Jean Marie Daubenton, «Histoire naturelle de l'homme », dans Encyclopédie méthodique. Histoire naturelle des animaux, Paris-Liège, Panckoucke-Plomteux, 1782, 1. I, p. LXXII ~citation reprise de Georges Louis Leclerc de Buffon, article « De l'âge viril» (1749), dans De l'homme, Michèle Duchet éd., Paris, Maspero, 1971, p. 110.

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CLAUDE

BLANCKAERT

comme un «cadavre »9. En somme, un poids mort pour une âme éthérée. Dans la même veine métaphysique, Pascal jugeait que la pensée seule fait la « grandeur de l'homme », concluant de là : « Je puis bien concevoir un homme sans mains, pieds, tête (car ce n'est que l'expérience qui nous apprend que la tête est plus nécessaire que les pieds). Mais je ne puis concevoir l'homme sans pensée: ce serait une pierre ou une brute» 10.

Or, cette dénégation du corps résonne comme un scandale logique au siècle des Lumières, même chez des auteurs les moins suspects de matérialisme. Si l'homme pense, diront en substance les naturalistes, son physique n'y est pas indifférent. Si l'homme invente, fabrique des outils qui prolongent son action ou la matérialisent, c'est qu'il a des mains libérées de toute fonction locomotrice, des yeux tournés vers l'espace, une attitude naturelle distinctive qui annonce « sa noblesse & son rang» et qu'on pourrait, selon Daubenton, résumer d'une formule: « il ne touche à la terre que par les extrémités les plus éloignées ». Les singes sont quadrupèdes, l'homme est un bipède parfait. Aussi bien, l'homme est intelligent, quoi qu'en dise Pascal, parce qu'il a des pieds et qu'il se tient debout11. Cette simple différence érigée en « prérogative» s'étend de la posture à toutes les parties du corpsl2. C'est à propos de l'homme qu'a été éprouvé, dès les années 1760, le principe de l'organisation et

9. René Descartes, Méditations métaphysiques (1641), trad. du duc de Luynes, Paris, PUF, 1970, pp. 39 et 229. Cf. le commentaire de Georges Gusdorf, La révolution galiléenne, Paris, Payot, 1969, 1. Il, pp. 184-185. 10. Blaise Pascal, Pensées, Jacques Chevalier (éd.), Paris, Le Livre de Poche, 1969, p. 129.

11. Daubenton, op. cit., p. LXXII. Cf. Claude Blanckaert, « Le trou occipital et la "crâniotomie comparée des races humaines" (XVIIIe-xIxe siècle) », dans Le Trou, Jacques Hainard, Roland Kaehr (dir.), Neuchâtel, Musée d'Ethnographie, 1990, en part. pp. 255-264. Voir également les remarques de Miriam Claude Meijer, Race and Aesthetics in the Anthropology of Petrus Camper (1722-1789), Amsterdam-Atlanta, Rodopi, 1999, pp. 126-134. 12. Daubenton, « Leçon sur l'homme », extrait des Leçons professées Paris, 1797, vol. VIII, pp. 323-333. aux Ecoles normales,

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FRONTIERES

DE L 'HUMANITE. LE « SATYYRE » DES LUMIERES...

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de la subordination des organes. Comme l'enseigne par exemple le philosophe Kant dans ses cours d'anthropologie, « ce qui caractérise l'homme comme animal raisonnable, se trouve dans la forme et l'organisation de sa main, de ses doigts et de ses dernières phalanges et réside en partie dans leur structure, en partie dans la délicatesse de leur sensibilité; en cela la nature a rendu l'être humain capable, non d'un seul type mais de toutes les formes de manipulation, et l'a rendu par conséquent susceptible d'utiliser la raison, montrant par là que sa disposition technique ou son habileté sont celles d'un animal raisonnable» 13. La prééminence anatomique de l'humanité définit, par écart et exclusion, son anti-valeur: l'animal courbé vers le sol, dominé par l'instinct, et particulièrement le singe, ressemblant de l'extérieur à l'homme, excessif dans ses passions et sa « lubricité» mais « dénué à l'intérieur, de la pensée et de tout ce qui fait l'homme» 14. Si donc, l'on mesurait le progrès de l'âge des Lumières par ses savoirs positifs, l'avènement de la figure terrestre de l'homme passerait certainement pour une conquête rationnelle plus décisive encore que les avancées irréversibles des sciences physicomathématiques. Sur l'échelle de l'altérité, le Sauvage exotique ne saurait le disputer à la bête, fût-elle singe et comme grimace de notre humanité. Car l'animal est devenu l'autre superlatif. Les naturalistes ont construit autour de notre espèce une sorte de barrière symbolique, un rempart salvateur. Le principe du mixte, qui donnait carrière à tous les mythes mêlant l'homme et la brute depuis l'Antiquité, est ici barré. Même encroûté dans la matière, comme on le dit souvent au XVIIIe siècle, le sauvage témoigne toujours de ses aptitudes techniques. Il trouble peut-être la quiétude de l'homl11e policé mais il ne menace pas de l'extérieur des frontières si bien consolidées.
13. Emmanuel Kant, Anthropologie du point Foucault, 2e éd., Paris, Vrin, 1970, p. 163. de vue pragmatique (1798), trad. Michel et

14. Buffon, « Nomenclature des singes» (1766), dans Histoire naturelle particulière, C. S. Sonnini (éd.), rééd. Paris, Dufart, 1. xxxv, an IX, p. 55.

générale

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CLAUDE

BLANCKAERT

Désignant les grands naturalistes comme Daubenton et Calnper, qui ont fait justice de ces pseudo « rapports de moralité» entre l'homme et ses « rivaux» simiesques, Pierre Latreille conclut le siècle par une remarque conjuratoire et triomphaliste: ces «hommes célèbres» ont «vengé l'espèce humaine des insultes et des outrages qu'elle avoit reçus ». On peut s'illusionner quand on est ignorant, poursuit Latreille. Les observations scientifiques nous font cependant découvrir des différences «qui échappent facilement à l'homme que n'éclaire pas le flambeau de l'anatomie ». Le flalnbeau dit la Lumière, chassant les ténèbres du préjugé, des demi-vérités, autant dire des vraies erreurs 15.

Les équivoques de la nature
En apparence, ce récit des victoires du savoir zoologique sur l'affabulation est un peu le nôtre. Il signale l'émergence d'une anthropologie positive et nous adhérons à ses déductions comme s'il fallait sans cesse rassurer l'homme dans son humanité. Tout indique pourtant que de telles constructions, auxquelles j'ai sacrifié un instant, nous masquent l'essentiel, c'est-à-dire l'imaginaire des Lumières, ses contre-performances indiscutables et ses sourdes inquiétudes. Le XVIIIe siècle, remarquait Robert Mauzi, « a le goût de l'étrange et du merveilleux. Il aime les mystères et les monstres, rêve de créations démiurgiques »16. Les fables mythologiques mettant en scène des hybrides tenant de l'homme et de l'animal n'ont pas disparu sous la seule clarté qui vaille, celle de l'investigation scientifique. On a, sous ce rapport, indûment modernisé le siècle des Lumières. Des nuances sont nécessaires. Quand Daubenton ou Camper dénonçaient, pour des raisons spiritualistes, le rapprochement de l'homme et du singe, le savant
15. Pierre-André Latreille, « Addition à l'article des orangs-outangs naturelle générale et particulière, op. cil., t. xxxv, pp. 155-156. 16. Robert Mauzi, L'idée du bonheur dans la littérature siècle, rééd., Paris, Albin Michel, 1994, p. 12. », dans Buffon, Histoire au XVIIIe

et la pensée françaises

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FRONTIERh'S

Dh' L'HUMANITE

Lh' « S'ATYYRE

» DES LUMIElij';S...

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d'Uppsala Carl von Linné rangeait encore la « sirène» d'Ambroise Paré et de Thomas Bartholin dans le même groupe zoologique que notre espèce sous le nom d'Homo marinus. En 1749, Linné tentait d'intéresser l'Académie royale des Sciences de Suède à l'obtention, mort ou vif, d'un spécimen de sirène aperçu au large du Jutland! Un phénomène qui, à son rapport, ne s'observait qu'une fois tous les cent ans, voire tous les millénaires, et dont la mémoire se borne, pour la postérité, à un Conte d'Andersen et une statue du port de Copenhague 17. En 1758 encore, âgé de 51 ans, Linné crée l'espèce de l'homme de nuit (Homo nocturnus), par réciprocité avec l'Homo sapiens, rebaptisé pour cette raison «homlne de jour ». Sa description déjoue toute interprétation: « Il vit aux confins de l'Ethiopie et dans les cavernes de Java, d'Amboïna et de Ternate. Il a le corps blanc, il se tient debout en marchant et il mesure la moitié de la hauteur d'un homme normal. Cheveux blancs et frisés; œil rond; pupille et iris dorés; vision latérale, nocturne. Durée de vie de 25 ans. Se cache pendant le jour; voit clair la nuit, sort, maraude. Il parle par sifflements. Il pense et à en croire les faits rapportés, il s'imagine que la terre a été créée pour lui et qu'il finira par en être le maître» 18. Ecrite sous le contrôle de Linné par Christian Emmanuel Hoppius, une nouvelle dissertation illustrée sur les « anthropomorphes », datée de 1760, brouillait toutes les pistes. Intitulée dans une version suédoise antérieure les «cousins de l'homme », elle décrivait dorénavant deux espèces simiennes, le « pygmée» et le « satyre» et deux espèces humaines, le « lucifer»

17, Gunnar Broberg, « Homo sapiens. Linnaeus's classification of Man», dans Linnaeus. The Man and His Work, Tore Frangsmyr (dir.), Berkeley-Los Angeles-Londres, University of California Press, 1983, p. 178. 18. Les textes anthropologiques de Linné ont été réunis par T. Bendyshe, «The history of Anthropology» (1863-1864), op. ci!., pp. 421-458. La description de l'Homo nocturnus apparaît dans la 1Ge édition du Systema naturae (1758, 1. I, p. 24), pp. 425-426 de l'édition Bendyshe.

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CLAUDE BIANCKAERT

ou homme à queue et le « troglodyte» ou homme de nuit19. Dans le manuscrit suédois, Linné évoquait la possibilité que les Hottentots d'Afrique australe fussent des hybrides viables de l'Homo sapiens et

du troglodyte nocturne 20. L'homme de nuit s'offrait donc en
transition pour rappeler que la nature procède par degrés en toutes ses opérations. Les historiens ont souvent glosé par quelle aberration ce diable nocturne, haut comme trois pOlTIITIeS, lbinos et raisonneur, a avait fait irruption dans la nomenclature animale. Mais l'occasion ou « l'erreur» est totalement incidente. Linné n'est pas seul à certifier l'existence d'êtres fantastiques semblables, capables de contester à l'homme «vrai» sa souveraineté terrestre. Cette fascination, qualifiée par Latreille d'« extravagance» et même de «délire »21, nourrit un récit contestataire qui court tout au long du siècle, dans la tradition libertine et matérialiste notamment. En 1741, par exemple, paraît la Dissertation sur l'origine des Nègres de Guillaume Rei où l'auteur s'emploie, en «pur Naturaliste» précise-t-il, à détailler les diverses espèces humaines. A côté de l'homme blanc et du Noir d'Afrique, il distingue ainsi l'homme sauvage d'Asie, l'homme sauvage d'Amérique, l'homme marin à deux jambes et l'homme marin à queue de poisson. La description est remarquable. Non seulement parce qu'elle semble accréditer, sans plus de critique, la réalité d'êtres monstrueux comme les « sirènes» et les « tritons» des auteurs classiques. Mais encore parce qu'elle nous invite à confondre dans un unique genre

19. Republiée dans le recueillinnéen des AmoenUates Academicae (vol. VI, 1763, pp. 63-76), la thèse de Hoppius est reproduite par T. Bendyshe, op. cil., pp. 448-458. Ce texte célèbre et tout à fait curieux a été souvent étudié. Voir par exemple, Franck Tinland, L 'homme sauvage. Homo Ferus et Homo Sylvestris, Paris, Payot, 1968, chap. III ~ G. Broberg, op. cil., pp. 179187 ~ Giulio Barsanti, «Storia naturale delle scimmie. 1600-1800 », Nuncius, vol. V, n02, 1990, p. 127 et suiv. L'iconographie linnéenne des « anthropomorphes» a été analysée récemment par Luca Zucchi, « Linneo e Parkinson: il botanico e le scimmie nel giardino dell'Eden », Nuncius, vol. XVI, n° 1, 2001, pp. 96-105 et 130-136. 20. Anto Leikola, « The development of the species concept in the thinking of Linnaeus », dans Histoire du concept d'espèce dans les sciences de la vie, Paris, Fondation SingerPolignac, 1987, p. 54. 21. P.-A. Latreille, op. cU., pp. 158-159.

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zoologique les Blancs et les Noirs et deux autres créatures bien réelles: l'orang-outan de Bornéo, dénommé ici homme sauvage d'Asie, et le paresseux ou bradype qui se cache sous le masque de l'homme sauvage américain22. Face à un catalogue si insolite, il est difficile de faire le partage entre ce qui relèverait de la naïveté et, plus subtilement, du jeu philosophique. La seconde hypothèse est plus vraisemblable. On pense immédiatement à Montaigne, lequel expliquait que le chaos et l'exubérante diversité des choses forment le seul fond d'universalité de la nature. Pour démontrer qu'en ce monde règne une «infinie différence et variété» par la seule distance des lieux, Montaigne n'hésitait pas à écrire qu'il y a des pays où les hommes naissent sans tête ou bien sont tous androgynes, ou bien que les femmes y accouchent à cinq ans et n'en vivent que huit, etc.23 En affirmant avec lui qu'il y a « des formes métisses et ambiguës entre l'humaine nature et la brutale », la Dissertation de Rei participe bien, dans sa forme et sa rhétorique, d'un tel système de représentations analogiques. Beaucoup d'auteurs des Lumières y recourent pour récuser notamment le réalisme des espèces. Dans ses cahiers de Pensées, Montesquieu écrit de même qu'il existe dans l'île Formose des hommes « à qui la nature a donné (dit-on) une queue sur le dos, comme à des animaux» et qu'à Java on trouve des singes dotés d'ailes de chauve-souris.
«Tout ceci, conclut-il, me confirmerait mon sentiment, que la différence des espèces des animaux peut s'accroître tous les jours et diminuer de même; qu'il y avait fort peu d'espèces au commencement, qui se sont multipliées ensuite »24.

22. Guillaume Rei, «Documents anthropologiques. Le polygénisme Dissertation sur l'origine des Nègres (1741) », in Revue d'Anthropologie, pp. 565-572, notmnment pp. 567-568. 23. Michel de Montaigne, Essais, dans Œuvres complètes, Paris, Seuil, 1967, p. 218.

français en 1741 2e série, 1. VI, 1883,

Robert BarraI, Pierre Michel (éds.), 1720-1755 », dans Œuvres

24. Charles de Secondat de Montesquieu, «Mes pensées complètes, Daniel Oster (éd.), Paris, Seuil, 1964, p. 959.

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Dans ce cas, Pline et d'autres naturalistes de l'Antiquité qu'on soupçonnait d'imposture auraient dit vrai. Les êtres «que nous appelons fabuleux» seraient des espèces aujourd'hui «perdues »25. En somme, la terre elle-même est emportée dans une imparable métamorphose. Linné fut pareillement porté à de telles conjectures à la fin de sa vie. Un bilan d'expérience qui se généralise et qui trouve des exutoires philosophiques et littéraires chez Benoît de Maillet, Restif de la Bretonne et, bien sûr, Diderot. La seule chose constante, c'est l'instabilité. La nature né fait pas de saut, les êtres circulent « les uns dans les autres». Diderot prête à D'Alembert une idée entendue: «tout animal est plus ou moins homme ». L'homme lui-même « n'est qu'un effet commun» et, s'il existe des natures équivoques, elles nous renseignent sur les mécanismes généraux et le flux perpétuel des choses. Le monstre est un «effet rare », mais il nous indique la vicissitude du monde où tout se mêle, s'entrechoque, se disperse et

se retrouve. « Il n'y a rien de précis en nature» . Tout tient à tout et
« il est impossible qu'il y ait un vide dans la chaîne »26. De fait, les créatures extraordinaires prennent ici une signification globale et allégorique. Plutôt qu'en manifester l'altérité, l'animal annonce l'humain, soit par «essai », soit par «contiguïté », soit par identification. II en est la promesse et le double spéculaire. À contre courant des Lumières qui tentaient d'approcher, par touches successives, la physionomie concrète de l'humanité, il s'agit d'affirmer maintenant, comme un préalable de méthode, l'impossible divorce entre l'homme et ce qui n'est pas lui. L'union des contraires. Un monstre du troisième type

Le «monstre» dont on s'empare dans ce type de démonstration s'appelle «orang-outang », d'un mot malais mal
25. Ibid., p. 960. 26. Denis Diderot, Entretien entre d'Alembert et Diderot. Le rêve de d'Alembert. l'entretien, Jacques Roger (éd.), Paris, Garnier-Flammarion, 1965, pp. 93-94. Suite de

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orthographié. On en connaît bien dès le XVIIe siècle la signification, qui trouvera rapidement sa traduction latine: c'est 1'« homme des bois », l'Homo sylvestris. Par les références alléguées, 1'« homme de nuit» de Linné en sera l'avatar - ou l'un des avatars possibles, car il partagera avec l'homme à queue, présent dans tous ces écrits, le bénéfice d'une ambiguïté fondamentale27. Faisant allusion à la littérature des voyageurs d'Afrique et d'Insulinde, Buffon dira de l'orang-outang qu'on pourrait, à sa vue, le prendre indifféremment pour le premier des singes ou le dernier des hommes. En cartésien classique, il estimera toutefois qu'il n'est qu'un substitut corporel dénué de l'âme et du langage qui font l'essence de l'homme. En bref, c'est un singe, une machine qui a des traits humains28. Quoi qu'il paraisse, ce jugement du grand Buffon reste singulier. Les contemporains ignorent ce qu'est un singe anthropoïde, ils n'ont pas cette familiarité qui nous fait reconnaître immanquablement un chimpanzé ou un gibbon. Quand on le qualifie de singe, on le dit « extraordinaire », épithète qui désigne un certain rapport de fascination et la déroute des catégories zoologiques29. L'orang-outang, terme générique pour toutes ces créatures d'où qu'elles viennent, est réputé transgresser les lois de la nature ou, en tout cas, subvertir par son ambivalence l'ordre des espèces régulières. C'est un monstre du troisième type, placé entre singe et homme. On affirme dans les écrits qu'il est bipède et intelligent. Néanmoins, peu d'auteurs lui prêteront une parole articulée. La question demeurera de savoir, dans ce XVIIIe siècle encore, s'il est incapable de parler ou s'il s'y refuse, par délibération, de peur d'être mis au travail forcé. Il s'agit d'en apprécier le type en tenant compte de ces notations dispersées et assez convergentes.

27. Jean-Dominique Penel, Homo caudatus. Les hommes avatar de l'imaginaire occidental, Paris, SELAF, 1982. 28. Buffon, art. «Nomenclature

à queue d'Afrique

centrale:

un

des singes », op. cil., pp. 40-43.

29. Le mot est utilisé, par exemple, par François Leguat [Aventure aux Mascareignes. Voyage et aventures de François Leguat et de ses compagnons en deux îles désertes des Indes orientales (1707), Jean-Michel RacauIt (éd.), Paris, La Découverte, 1984, p. 179] et par Benoît de Maillet, Telliamed ou entretiens d'un philosophe indien avec un missionnaire français sur la diminution de la mer (1755). Paris, Fayard, 1984, p. 269].

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La Leçon d'anatomie de Rembrandt (1632) représente un médecin hollandais célèbre en son temps, Nicolas Tulp ou Tulpius. Par l'entremise du prince Frédéric-Henri d'Orange, Tulp a reçu de Guinée « un monstre, homme ou bête, je ne saurais le dire »30, qu'il a, dans son commentaire, identifié au « Satyre indien» décrit dans l'histoire naturelle de Pline. A sa suite, Olfert Dappert, Jacob Bontius et d'autres voyageurs diront que l'homme des bois est bien le satyre des Anciens31. Ainsi la nature aura-t-elle vocation à restaurer dans ses droits légitimes un légendaire de composition. Elle en tirera d'ailleurs d'étranges lumières. Au XVIIIe siècle, l'homme des bois n'est pas assimilé à un animal mais, à la lettre, à un satyre. Le modèle mythologique va dès lors nourrir une chaîne d'associations métaphoriques d'une grande richesse d'imagination. Quatre thèmes dominent32. Le premier, dans l'ordre des convictions, tient à l'ambiguïté anatomique de l'homme des bois. Affublé ou non d'une queue par les voyageurs, le satyre est velu, de taille humaine ou réduit aux proportions d'un «Pygmée ». C'est un primate «équateur », un chaînon intermédiaire qui peut incessamment, par permutation des valeurs associées, échanger la règle de vie des hommes pour une sensibilité exacerbée d'animal. Le second trait distinctif ressortit à sa distribution géographique. Le satyre vit aux confins du monde civilisé. Il affectionne les habitats sylvestres et insulaires, vit en reclus au fond des bois, il construit des cabanes ou devient troglodyte. C'est une créature de l'obscurité, voire même de la nuit, avec les connotations diaboliques qui ponctuent l'inversion du rythme de la temporalité humaine.

30. L'expression est de Willem De Groot, frère d'Hugo Grotius, Haye en 1630. Cf. Ernest-Théodore Hamy, « Documents inédits d'Angola en 1630 », extrait du Bulletin du Muséum d'Histoire Bernard Heuvelmans, Les bêtes humaines d'Afrique, Paris, Plon,

qui examinera l'animal à La sur l'Homo sylves tris rapporté naturelle, n. 7, 1897, p.2 et 1980, p. 240 et suiv. de

31. Cf. C. Blanckaert, « "Premier des singes, dernier des hommes" ? Les métamorphoses l'homme-singe aux XVIIe-XVIIIe siècles », Alliage, n07-8, 1991, pp. 113-129. 32. Cf. 1.-0. Penel, op. cil., pp. 34-37.

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Il sera donc, troisième caractéristique, réputé pour sa violence débridée, sa méchanceté foncière. Il attaque les indigènes et aspire, au dire de Linné, au contrôle de la terre. En attendant cette planète des singes d'un genre ancien, les hommes sauvages maraudent et sèment le désordre. Guillaume Rei rapporte une lettre publiée dans les Mémoires de Trévoux de 1701 où l'on certifie que les sylvestres « rompent dans les Bois des branches d'Arbre, dont ils se servent pour assommer les passants». Suit une notation qui les transforme en vampires: « quand ils peuvent en tuer quelqu'un, ils lui sucent le sang, qu'ils goûtent, comme un breuvage délicieux »33. Dernier trait: la luxure, l'instinct lubrique, omniprésents dès les premières mentions. Dans son Histoire naturelle de l'ame, à l'annexe intitulée «Des hommes sauvages, appellés Satyres », La Mettrie note qu'ils « se jettent avec fureur sur les gens même armés, comme sur les femmes et les filles, auxquelles ils font à la vérité de plus douces violences. Rien de plus lascif, de plus impudique et de plus propre à la fornication, que ces animaux. Les femmes de l'Inde ne sont pas tentées deux fois d'aller les voir dans les cavernes, où ils se tiennent cachés. Ils y sont nuds, et y font l'amour avec aussi peu de préjugés que les chiens »34. La Mettrie traite les Troglodytes d'animaux. Le mot ne doit pas faire illusion. Dans la suite du texte, il remarque que s'ils ont un corps et un cerveau conformés comme les nôtres, ils doivent sentir et penser de même. Ils ne parlent pas. Néanmoins, Plutarque fait mention d'un satyre dont la voix évoquait le hennissement des chevaux ou le bêlement des boucs. Et d'ailleurs, objecte La Mettrie, les enfants humains ensauvagés, dont le commerce avec leurs semblables s'est interrompu, ne parlent ni ne pensent. «Cependant

33. G. Rei, op. cil., p. 567. 34. La Mettrie, p.238. Traité de l'âme (1745), dans Œuvres philosophiques, Paris, Fayard, 1987, 1. I,

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ce sont des hommes, et tout le monde en convient. Pourquoi donc les Satyres ne seroient-ils que des animaux? »35. Benoît de Maillet, Rousseau, Maupertuis, Foucher d'Obsonvil1e diront de même. Les légendes, fussent-el1es prodigieuses, ont quelque part de vérité. Les Anciens faisaient des Satyres des divinités agrestes quand les Modernes les rabaissent au rang des brutes. Ce ne sont sans doute ni des bêtes ni des dieux mais des hommes, des hommes sauvages et sans artifice36. «Rien n'est plus commun », avance Benoît de Maillet, «que ces hommes sauvages ». Les aurait-on pris en couples, ils se seraient reproduits « parmi nous» et l'on peut conjecturer qu'ils eussent acquis, « par la suite de quelques générations », un véritable langage et une forme plus parfaite37. Quant à leurs mœurs rugueuses, elles ne s'accordent pas avec le simple instinct qu'on prête aux animaux. Delisle de Sales dira, par exemple, que si les Satyres violent nos femmes, c'est qu'ils les trouvent plus belles que les leurs, preuve indirecte de leur jugement, de leur bon goût et de leur désir d'élévation. Le principe de continuité appuie deux thèses générales, également déduites de la grande circulation des êtres et des énergies dans la nature. La thèse la plus Ïtl1médiate est celle de l'hybridité. On en ignore le mécanisme, et plus encore les bornes38. Diderot prête à Bordeu une formule épicurienne propre à détruire le dogme de la création séparée des espèces: « tout ce qui est ne peut être ni contre
35. Ibid., p. 239. 36. L'argument est bien sûr célèbre sous la plume de Jean-Jacques Rousseau: Discours sur l'origine et les fondemens de l'inégalité parmi les hommes (1754), dans Œuvres complètes, Paris, GaJJimard (Bibliothèque de la Pléiade), t. III, 1964, note x, pp. 208-214. Cf. Francis Moran, « Between primates and priInitives : Natural man as the missing link in Rousseau's Second Discourse », Journal of the History of Ideas, vol. uv, n° 1, 1993, pp. 37-58. 37. B. de MaiJJet, Telliamed, op. cil., pp. 269-271. Cf. Claudine Cohen, La genèse de Telliamed. Benoît de Maillet et l'histoire naturelle à l'aube des Lumières, thèse de doctorat, Université de Paris III, 1989, notamment 3e partie, chap. III. 38. Cf. Léon Poliakov, « Le fantasme des êtres hybrides et la hiérarchie des races aux XVIIIe et XIXe siècles », dans Hommes et bêtes. Entretiens sur le racisme, Léon Poliakov (dir.), Paris, La Haye, Mouton, 1975, pp. 167-181 ~ Patrick GraiJJe, « Portrait scientifique et littéraire de l'hybride au siècle des Lumières », dans Faces of Monstrosity in Eighteenth-Century Thought, Andrew Curran, Robert P. Maccubbin, David F. Morrill (dir.), Eighteenth-Century Life,
vol. XXI, n° 2, 1997, pp. 70-88.

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nature ni hors de la nature »39. Les plus grands savants du siècle, sans faire profession de libertinage, ont cru à l'union féconde de l'homme et du singe. Voltaire y consent4°, Buffon et Linné aussi, alors que Herder s'y oppose au motif que «la Nature a pourvu chaque espèce et lui a donné son patrimoine propre »41. En 1619, Pedro de Valderrama, prieur du couvent des Augustins de Cordoue, rapportait qu'une femme abandonnée sur une île fut violentée par un esprit incube à forme de singe et qu'elle en eut deux enfants en trois ans42.

Oublions cette passe diabolique, il reste le mystère de la génération des espèces qui fascine les meilleurs esprits. Se pourraitil que toutes les espèces actuelles ne soient que des dégénérations de quelques types primordiaux? Ou même qu'elles soient nées de l'accouplement d'espèces voisines, le nombre des métis allant croissant selon la force génératrice des espèces mêlées. Telles sont les questions du siècle43. Au témoignage tardif de Goethe, l'époque
«était cependant plus sombre qu'on ne peut se le représenter aujourd'hui. On prétendait par exemple qu'il dépendait de l'homme uniquement de marcher commodément à quatre pattes, que des ours, s'ils se maintenaient un certain temps dans la verticale, pourraient devenir des humains. Avec audace, Diderot allait jusqu'à avancer comment on pourrait produire des chèvres-pieds et, en grande cérémonie, les faire monter en livrée sur le carrosse des riches. Pendant longtemps, la différence entre les humains et les animaux resta hors d'atteinte »44.
39. D. Diderot, op, cit., pp. 181. 40. Voltaire, 1. I, pp. 7-8. Essai sur les mœurs et l'esprit des nations (1756), Paris, Garnier Frères, de l'humanité 1963, (1784-

41. Johann Gottfried Herder, Idées pour la philosophie de l'histoire 1791), Max Rouché (éd.), Paris, Aubier-Montaigne, 1962, p. 127.

42. P. de Valderrama dans Pol-Pierre Gossiaux, L'homme et la nature. Genèses de l'anthropologie à l'âge classique 1580-1750, Bruxelles, De Bœck Université, 1993, p. 271. 43. Elles sont explicitement posées par Buffon (<< Nomenclature des singes », op. cit., p. 59) et ravivées par les controverses autour de l'origine des monstres. Cf. Alan Charles Kors, « Monsters and the problem of naturalism in French thought », dans Faces of Monstrosity in Eighteenth-Century Thought, op. cit., pp. 23-47. 44. Johann Wolfgang von Goethe, Bideau, Paris, Triades, 1975, p. 79. La métamorphose des plantes (1807), trad. Henriette

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En 1790, Georges Cuvier sermonne l'un de ses amis qui croyait que l'homme nègre et l'orang pouvaient se métisser: « comment peux-tu être assez bon pour ajouter foi à ce que disent quelques voyageurs stupides »45 ? Dix ans plus tard, quand s'achève le siècle, Julien-Joseph Virey, élève de Buffon, reste captivé par l'expérience. Il faudrait, à son idée, allier le singe avec « des êtres, pour ainsi dire, moins hommes que l'européen, comme le nègre, par exemple »46. Quand Diderot veut rapprocher l'homme de la chèvre dans Le rêve de D'Alembert, sa hardiesse ou son ironie n'ont d'égale que la crédulité du moment pour le cousinage des espèces et la panspertTIie. L'économie de la volupté l'incline à la justification de la zoophilie. «Vous êtes monstrueux », apostrophe MadetTIoiselle de l'Espinasse à cette évocation. Mais Bordeu s'en défend: «ce n'est pas moi, c'est ou la nature ou la société »47. Aussi bien la liberté sexuelle prêtée au satyre simiesque se transforme-t-elle de vice en vertu. Elle indique l'inclination de la nature, ses harmoniques pulsionnelles, en dépit de la discipline domestique, du fanatisme et du préjugé moral. Dans ce cas, l'attraction des sexes peut être interprétée soit comme un gage de commune origine, soit comme un dévergondage qui indique que sous son vernis de civilisation, sous les interdits, l'homme est et reste un animal. C'est ce que suggère Diderot et que confirme aussi le Système d'Epicure de La Mettrie. « A force de se mêler entr'eux », remarque La Mettrie, les animaux ont «produit ce beau monstre qu'on appelle Homme; et celui-ci à son tour par son mêlange avec les Animaux auroit fait naitre les différens peuples de l'Univers »48.

45. Lettres de Georges Cuvier à C.M. Pfaff sur l'histoire naturelle, la politique 1788-1792, trad. Louis Marchant, Paris, Victor Masson, 1858, p. 201. 46. Julien-Joseph principauxfondemens

et la littérature

Virey, Histoire naturelle du genre humain, ou Recherches sur ses physiques et moraux, Paris, impr. de F. Dufart, an IX, 1. l, pp. 413-415.

47. D. Diderot, op. cil., p. 180. 48. La Mettrie, Système d'Epicure, dans Œuvres philosophiques, op. cil., 1. l, p. 367.

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Le satyre, philosophe naturel
Ainsi tout s'enchaîne dans la nature. Le satyre est peut-être l'ancêtre oublié de notre espèce49. II offre dans sa composition une image approchante de l'homme de la nature. Et en voulant masquer ses origines animales inavouables, l'homme lui-même se découvre plus féroce encore. Ne sait-on pas, écrit Restif de la Bretonne, qu'il « ne traite aucun des autres Etres avec plus de cruauté, que ceux qui approchent davantage de sa nature: les Géants, les Centaures, les Satyres, &c, qu'il a détruits, en sont une preuve »50. Telle est la fable de la Dissertation sur les Hommes-brutes: la civilisation peut côtoyer la barbarie et l'homme raffiné qui veut ignorer ses penchants fondamentaux peut, à son tour, « retourner à l'animalité par l'échelle du brutisl11e »51. La deuxièl11e thèse référée à cet envers ténébreux de la création, est déjà amorcée par ce qui précède. Si l'homme qu'on prétend fait à l'image de Dieu peut avoir, en maintes occasions, le comportement d'un satyre lubrique et s'abreuve lui aussi du sang de ses victimes innocentes, alors les prédicats changent de camp. On assiste sans conteste à une inversion des signes réciproques de l'humanité et de l'animalité. Le singe serait-il en définitive l'autre nous-même, gardien et COl11medépositaire du secret de la nature, de notre nature? Ce retournement spectaculaire est présent dans toutes les satires, lorsque le singe nous donne des leçons de morale. Restif a ainsi, dans sa Lettre d'un singe des phrases définitives sur la cruauté bestiale des propriétaires d'esclaves. Vu ces circonstances, le

49. Cf N.-E. Restif de la Bretonne, « La séance chez une aInatrice », dans La découverte australe..., op. cil., vol. IV, pp. 329-330. 50. N. -E. Restif de la Bretonne, « Dissertation australe..., op. cil., vol. IV, p. 309. sur les Hommes-brutes », dans La découverte la dégénération

51. Je détourne ici de son emploi l'expression qui désigne pour Restif superlative (cf. La découverte australe..., op. cil., vol. II, p. 344, note).

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