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Maisons d'Eurasie

304 pages
Christian Pelras - Avant-propos. Isabelle Bianquis-Gasser - Les empreintes du monde viticole sur la maison alsacienne. Colette Méchin - Habiter dans la roche en Vosges du Nord. Manuel Mandianes - La casa de la Galice (Espagne). Yvonne de Sike - La maison de la mère dans l'archipel des montagnes : structures sociales et habitat dans les îles de la mer Egée. Paul Verdier - La construction de la Maison de Dieu dans le bassin méditerranéen. Xavier de Planhol - Les limites orientales de l'habitat perché méditerranéen. Onder Küçükerman - Le style traditionnel en Anatolie : le rôle de la pièce dans la maison turque. Fanny de Sivers - L'habitation du paysan estonien à l'aube du vingtième siècle. Rita H. Régnier - Note sur les peintures cérémonielles des maisons villageoises en Orissa (Inde du Nord-Est). Francis Macouin - La maison coréenne : construction-exposition au Musée de l'Homme. Christian Pelras - La maison bugis (Célèbes, Indonésie) : structure, symbolisme et aspects rituels.
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MAISONS D'EURASIE ARCHITECTURE, SYMBOLISME ET SIGNIFICATION SOCIALE
Société des Etudes euro-asiatiques

COLLEcrION EURASIE Cahiers de la Société des Études euro-asiatiques

N° 1 N°2 N°3 N°4 N°5

Nourritures,

sociétés, religions. Commensalités

Le bume dans le labyrinthe 1. Vecteurs du sacré en Asie du Sud et du Sud-Est Le bume dans le labyrinthe 2. Confluences euro-asiatiques La main Le sacré en Eurasie

EURASIE
Cahiers de la Société des Études euro-asiatiques

N°6

MAISONS D'EURASIE ARCHITECTURE, SYMBOLISME ET SIGNIFICATION SOCIALE
Ouvrage publié avec le concours de la Ville de Paris

5-7, rue d 7

~

Harmattan .le-Polytechnique 5 PARIS

socIÉTJ;: DES ÉTUDES EURo-ASIATIQUES

Bureau Président d'honneurFondateur: Président d' honneur: Président: Vice-présidents Seqétaire général: Trésorier: Directeur de la publication: Siège social Professeur Paul Lévy Professeur Xavier de Planhol Professeur Philippe Seringe Christian Pelras (CNRS) Professeur Viviana Pâques Rita H. Régnier (CNRS) Lucienne A. Roubin (CNRS) Professeur Viviana Pâques Musée de l'Homme, Palais de Chaillot place du Trocadéro, 75116 Paris

@ L'Ha~996 ISBN 2-73~458-4

A V ANT -PROPOS
Christian PELRAS

Il y a deux façons principales d'aborder un sujet dans le cadre d'une confrontation à l'échelle euro-asiatique: l'un e est d'étudier un fait spécifique à au moins une large partie de cet ensemble, si possible à la fois en Asie et en Europe ou dans le monde méditerranéen, en en relevant les traits communs et les variations locales; c'est par exemple ce que nous ferons à l'automne 1995 dans le cadre de notre colloque sur « le Cheval en Eurasie ». D'une telle confrontation peuvent naître des hypothèses historiques concernant d'éventuels processus de diffusion, de transmissions d'influences, d'emprunts, tant dans le domaine matériel que dans celui des savoirs, des idées, des représentations, etc., mettant en évidence les relations, directes ou indirectes, ayant existé entre tels ou tels peuples de l'Eurasie. Une autre forme de confrontation consiste à comparer diverses manifestations euro-asiatiques de phénomènes à caractère universel. De celle-ci, on ne saurait attendre qu'un simple accroissement de notre savoir, qui n'en est pas moins nécessaire car même s'il n'est pas question de déboucher sur de quelconques conclusions, cette démarche permet à chacun de mettre en perspective certains faits dont il n'a qu'une connaissance limitée à un certain cadre socio-culturel, de l'amener éventuellement à remettre en question des interprétations trop étroitement rapportées à une situation spécifique et de stimuler ainsi s~ réflexion dans des directions qui pourront' rA productives de recherches ultérieures ou d'interpr es. . C'est à ce dernier type de confrontation rons dans ce numéro d'Eurasie consacré à là'mai

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Le type d'habitat le plus souvent pris en compte dans ce volume est l'habitat villageois traditionnel (surtout d'agriculteurs mais aussi de marins) - situé aussi bien en plaine que « perché », loin à l'intérieur des terres ou dans les îles - même si sont évoquées dans certains articles les continuités décelables entre cet habitat et la disposition des maisons ou appartements et le maintien d'habitudes anciennes en milieu urbain. Bien que loin de couvrir tout l'espace euro-asiatique, les articles qui suivent fournissent un large éventail de cas, puisque ils proviennent respectivement de l'espace rhénan, de la péninsule ibérique, de la Méditerranée, du Proche et du Moyen-Orient, des pays baltes, du sous-continent indien, de l'Asie Orientale et de l'Asie du Sud-Est; quant aux techniques de construction évoquées, elles vont des maisons semienterrées ou semi-troglodytes aux maison à plancher surélevé (dites «sur pilotis»), en passant par celles construites sur caves et celles construites directement sur le sol ou sur un soubassement en terre damée - que les murs (en maçonnerie, en terre, en briques crues, en rondins) soient porteurs ou qu'au contraire on ait une ossature porteuse en bois, avec remplissage de torchis ou bien accrochage de parois légères. Un grand nombre de dispositions spatiales se trouve également pris en compte maisons séparées de l'extérieur par des murs ou une clôture ou bien situées dans un espace ouvert, pourvues d'annexes ou constituées d'un seul bâtiment, à un seul niveau ou avec étage, sans subdivisions ou comprenant plusieurs pièces aux fonctions et à la distribution diverses, logeant seulement une famille nucléaire relativement restreinte ou toute une famille étendue, abritant sous un même toit seulement des humains ou également des animaux, avec pour fonctions, selon les climats, soit de protéger du froid et d'assurer un chauffage suffisant, soit au contraire de permettre une ventilation adéquate 1. L'arrière fond historique, religieux ou ethno-linguistiques des cas présentés offre également une très grande diversité' catholicisme, orthodoxie, islam, hindouisme, bouddhisme et confucianisme, tel est l'éventail des grandes religions
1. Les principes d'une classification hiérarchisée de téyent 'I des possi. bles en matières de construction ont été po ' , rhan dans 2e édition Milieu et techniquys, Albin Michel, 1 4_ . (1973), et fort bien systématisés.. aer, ans Haus und Wohnung, Museum für Volkerkund chweizerische Museum für Volkskunde, Bâle, 1967, 8

auxquelles adhèrent les peuples considérés dans ce volume, lesquels d'autre part relèvent respectivement des familles linguistiques indo-européenne (Alsaciens, Galiciens, Grecs, Persans), finno-ougrienne (Baltes), altaïque (Turcs et Coréens), mon-khmer (Cambodgien) et austronésienne (Bugis). Cette diversité, comme celle des conditions géographiques et climatiques, ne rend que plus frappantes un grand nombre de similitudes relevées à travers tous ces cas, et dont on pourrait débattre à l'infini pour savoir s'ils relèvent d'universaux ou s'ils proviennent d'un fond commun extrêmement archaïque. On ne s'étonnera sans doute pas que la maison exprime matériellement les spécificités de la structure sociale ambiante, ou qu'elle s'organise spatialement en fonction de la hiérarchie et des rapports entre hommes et femmes. On sera sans doute frappé de constater qu'en dépit des différences d'organisation sociale, que la famille soit nucléaire ou étendue, que l'on soit en régime matrilinéaire, patrilinéaire ou indifférencié, la maison est très généralement perçue dans son ensemble comme un domaine féminin, même si une certaine partie, plus intime, plus secrète, en est considérée cbmme plus spécifiquement féminine. La maison est également perçue comme assurant une fonction protectrice, non seulement contre les intempéries, le froid, le chaud, la curiosité des personnes extérieures à la famille (1'accueil des visiteurs et des hôtes obéissant à des règles précises) ou les manifestations hostiles, mais également contre les forces surnaturelles néfastes pouvant venir du dehors et contre lesquelles on se défend par divers moyens. La maison est souvent conçue, également, à l'image d'un corps humain pour certains peuples, même, il ne s'agit pas seulement d'une image: la maison est un corps vivant, et qui tout comme un être humain possède aussi une âme. Conjointement, elle est aussi très généralement considérée comme un microcosme représentant la totalité de l'univers, visible et invisible, et dont le centre symbolique (foyer, poteau d'angle ou central, poutre maîtresse), équivalent au centre du monde, marqué par certains signes, ou objet de certains rituels, constitue un point de contact avec le monde surnaturel (résidence d'uJ1 esprit gar:dien, lieu de passage des ancêtres). La née '. cr une comparaison entre l'habitation des I seulement uniquement profane, et le hommes. . lieu. privi. . é vient habiter parmi les hommes (temple, églisrè, c ,'mpose donc; et l'on comprendra que pour l'une co 'ur l'autre le choix du moment
~

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de la construction, d'un site et de l'orientation (selon des systèmes qui peuvent énormément d'une importance capitale.

de l'édifice varier) soit

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LES EMPREINTES DU MONDE VITICOLE SUR LA MAISON ALSACIENNE
Isabelle BIANQUIS-GASSER Institut d'Ethnologie Université des Sciences Humaines de Strasbourg

Résumé

La maison, tout comme le paysage en milieu rural, est un reflet des croyances et de l'organisation sociale de la communauté villageoise. A ce titre, elle révèle à celui qui les détaille de nombreuses clés. Informations sur le nom du fondateur ou du couple fondateur, sur l'appartenance religieuse, sur le régime politique parfois, sur les croyances populaires. La maison dans le vignoble alsacien témoigne d'une empreinte du système de pensée viticole sur son environnement. The house, as the landscape in a rural society, reflects all beliefs and social organisation of the rural community. For that, when we try to read the differents signs wich ornament houses, we can understand who where the founder, his name, his religious beliefs, the political form of government when the house was built, and a lot of informations about popular beliefs. The: house in the alsacien vineyard bears the stamp relating vin4(cu4ure wit.

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La maison témoin de vie

Tout comme le paysage en milieu rural, la maison est un reflet des croyances et de l'organisation sociale de la communauté villageoise. A ce titre, elle révèle à celui qui la détaille de nombreuses clés. Informations sur le nom du fondateut ou du couple fondateur, sur l'appartenance religieuse, sur le régime politique parfois, sur les peurs, les attitudes que l'on pouvait avoir face à un environnement bien souvent hostile. La configuration particulière des villages du vignoble alsacien laisse apparaître des bourgs ramassés et les maisons vigneronnes du XV" au XIX" siècle sont érigées en hauteur. La cave, souvent à demi enterrée, permet la fraîcheur constante requise pour une bonne conservation du vin. Les maisons sont en pierre de taille, du moins le rez-dechaussée, les étages supérieurs montrant un poutrage agrémenté parfois d'oriels. Le toit est assez pentu. Les archives indiquent que peu de maisons à la fin du siècle dernier et au début de ce siècle étaient pourvues d'étages supérieurs, c'était le privilège des riches. De très nombreux villages viticoles sont fortifiés et les jardins sont généralement adossés aux remparts à l'extérieur de la commune. L'architecture du Bas-Rhin, dans le vignoble, diffère de celle du Haut-Rhin. En effet le mode de culture en zone de plaine permet des espaces plus vastes, la polyculture est pratiquée presque partout et le paysan vigneron possède en plus de ses vignes des champs de maïs, de blé, d'orge, d'arbres fruitiers.. Si dans ces villages la maison vigneronne revêt le même aspect que dans le Haut-Rhin dans la conception d'un habitat situé au-dessus d'une cave à demi enterrée, le reste de la propriété est beaucoup plus vaste, comportant tous les bâtiments nécessaires pour abriter les animaux ou le matériel agricole. La maison vigneronne se caractérise par la présence de deux locaux bien particuliers. Celui où ]' on transforme le raisin est le local du pressoir, la « Trotthüs », ou maison du pressoir dont l'appellation dérivée de «Tretten », piétiner, nous rappelle l'ancien mode de foulage du raisin. Placée au rez-de-chaussée, c'est une grande pi~ce moins t iq1.!eque la

cave. Ouverte, aérée, elle ne nécessit spéciale. Le second local est celui'
conserve le vin, la cave. Si dans' la cave est dépendante des b 12

'..

. pérature

t~où l'on

a taille de élève au-

dessus, inversement, dans le vignoble, c'est la largeur de la cave qui va déterminer la taille des bâtiments qui la surplomberont. Et c'est bien entendu la taille des tonneaux qui conditionnera la dimension de la cave. Du moins est-ce ainsi que les vignerons présentent leurs constructions. Il est très fréquent dans le vignoble alsacien de rencontrer des maisons des XVI' et XVIIe siècles, certaines sont mêmes gothiques, reconnaissables à leurs pignons crénelés. La période ayant laissé le plus d'édifices publics et de m.aisons privées va de la seconde moitié du XVI" siècle à la guerre de Trente Ans. L'essentiel des éléments décoratifs des maisons vigneronnes se concentre sur les arcades cintrées des porches d'entrée et de cave et autour des encadrements de fenêtres. On peut aussi apercevoir d'autres types de décors, en particulier sur les poteaux d'angle des maisons. Ces ornements ont été investis d'une fonction symbolique d'identification et de protection. Grammaire symbolique aujourd'hui dépossédée de sa valeur initiale et qui est souvent présentée par les habitants comme une simple ornementation. Pourtant la maison semble s'identifier à une projection du corps humain, transposant dans le monde profane ce qui est tout fait courant dans le monde sacré, où l'habitat de Dieu matérialise le corps du Christ. Elle témoigne d'une association étroite entre l'appréhension de la maison et le corps de l'homme. Le terme dialectal «das Haus/die Haüser» renvoie étymologiquement à la fois à l'idée de peau (Haut) et à Hütte (hutte) avec l'idée de protection, d'abri, de réceptacle. Le losange dans le poutrage est comparé à l'utérus féminin ou au sein maternel, certaines formes de poutrage, combinaison technique de poutres verticales et obliques chargées d'assurer le maintien de l'ensemble, sont appelées «mann» le Bonhomme, et une des parties correspondant au bras du « mann » est désignée par le terme aisselier dérivé d'aisselle. Si la maison vigneronne dans son assemblage se réfère à la constitution du corps humain, elle représente également le lieu sur lequel l' homme inscrit les moments forts de sa vie: une fille à marier et l'on accroche une bouteille pleine sur le toit, une fille mariée, la bouteille sera vide. Les emblèmes religieux ou professionnels participent de la même fonction. La mais' serait-elle la mémoire, et plus encore le double
, protégea

de l'horn sienne. Elle'

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,

crit son identité, il la marque en la nt. Son ossature s'apparente à la ropriétaire et ce qui se passe à
nd sa construction est entamée
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l'intérieur de la maiso .

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ou terminée elle est «baptisée », par le rite de pose de la première pierre, par la pendaison de la crémaillère. Avant même d'être terminée complètement, autrefois, les charpentiers avaient pour coutume de préparer le « Richtfascht» soit la fête d'achèvement. Ils plantaient au sommet de la charpente un sapin décoré de rubans ou de mouchoirs multicolores, y attachaient une bouteille de vin et prononçaient un discours inaugural appelé «Richtspruch» destiné à la fois à exprimer leur satisfaction d'avoir terminé une telle œuvre et à remercier le Tout-Puissant de son aide en lui demandant de protéger la maison et ses occupants. On évoque aussi « s'Ufschlafescht » (la fête marquant la fin de la construction et « dr Ufschlaimbs» le repas servi au cours de la fête de la fin de construction de la maison. En déclinant la variété des motifs décoratifs, les fonctions des différentes parties extérieures de la maison et leur correspondance à l'intérieur, nous serons à même de resituer la maison du vignoble dans un réseau de représentations et de pratiques qui lui sont liées. La maison, loin d'être considérée simplement comme un abri, est investie d'une place qui prend sens au cœur d'un système reliant l'homme à la communauté, à la nature, à la religion.

Les porches d'entrée Monsieur de l'Hermine, voyageur traversant l'Alsace en 1681, écrivait «On trouve partout des gens curieux de faire mettre en gros caractère la date de l'année qu'ils font bâtir une maison ou quelque édifice considérable: mais nos Allemands l'y écrivent partout, ne fût ce que sur une porte de jardin fermée de hayes. Peut-on pour cela les taxer de minutie, lorsque nous lisons que les Romains, cette nation si sage et si polie, en usoit de même sur des sujets de petite conséquence, telle qu'était la bouteille qu' Horace révère dès le commencement de l'ode 21 de son troisième livre en l'apostrophant ainsi «0 nata mecum consula Manlio », (ô

douce amphore née avec moi sous le consulat de Manlius)
apparemment que cette bouteille portait la dat'

qu'elleI fut faite et qu'ils étaient t
âge»

e l'année .

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même

1. De L'Hermine CH),Mémoire de deux voyages et séjours en Alsace-167414

Pourquoi avoir privilégié l'ornementation d'une part du porche d'entrée de la maison ou de la cave, mais aussi des encadrements de fenêtres? Car ce sont essentiellement dans ces endroits que se concentrent les inscriptions et symboles. Le seuil matérialise le passage entre le monde du dehors et celui du dedans. «La porte est la limite entre le monde étranger et le monde domestique s'il s'agit d'une habitation ordinaire, entre le monde profane et le monde sacré s'il s'agit d'un temple. Ainsi «passer le seuil» signifie s'agréger à un monde nouveau» 2. Et la plupart des rites de passage qui se rattachent au franchissement du seuil doivent être pris au sens direct et matériel de rites d'entrée et de sortie. Dans le cas du mariage, les jeunes époux devaient dans certains endroits verser une somme d'argent pour avoir le droit de franchir le seuil de la maison. A Husseren, la cuisinière ne laissait entrer les époux que lorsque ceux-ci avaient mangé un peu de bouillon salé «Brautsuppe» et s'étaient acquitté d'un pourboire. En général, on conseillait à la femme qui voulait s'imposer dans le ménage de franchir le seuil de la maison la première, mais en prenant garde de ne pas toucher celui-ci avec le pied. A. Van Gennep relève qu'en Alsace, quand les jeunes mariés arrivaient à la porte de leur maison, celle-ci était fermée. Pour accéder à l'intérieur ils devaient effectuer un certain nombre de rites d'entrée. Il s'agit dans les deux cas (paiement d'une obole ou franchissement du seuil) d'obtenir le droit d'agrégation à la nouvelle communauté. Parallèlement à ce passage du seuil dans le monde profane, faut-il rappeler que, dans les sociétés chrétiennes et juives, la porte donne symboliquement accès à la révélation.
« Je suis la porte, si quelqu'un entre par moi il sera sauvé»

(Jean 10; 9). Saint Clément d'Alexandrie, citant un texte gnostique, écrit. le Christ est la porte de la justice car il est dit au Psaume 118; 19-20: «Ouvrez-moi les portes de la justice, j'entrerai, je rendrai grâce à Yahvé. C'est ici la porte de Yahvé, les justes entreront.. » Et le Christ au tympan des portails des cathédrales figure bien la porte par laquelle on accède au Royaume des cieux. Il est un ,autre lieu dans les villages viticoles, présentant des ornementati9J1s matérialisant dans ce cas le passage entre le .. monde é... er et le monde villageois, ce sont les portes des villes f~ mbées de masques grimaçants; en
'" 1676 et 1681, Mu Il e,; 86, 264p. 2. Van Gennep (A), Les rites e passage, Paris, Picard 1981. 15

témoignent les exemples que nous relevons à Bergheim, ou encore à Kientzheim. Ainsi les porches et les portes d'entrée font l'objet de décorations soigneusement sculptées et le choix de cet emplacement fait sens. Un certain nombre de thèmes sont déclinés par les artisans et se classent en différentes rubriques, les motifs apotropaïques, svastika, virgule contre le mauvais œil, rouelle solaire, lune, tulipe, Ils ont vocation de protéger la maison contre le mauvais œil, contre la foudre, les incendies ou les sorcières, ou encore de participer à la prospérité et à la fécondité. A côté de ceux-ci on retrouve bien entendu les marques de l'identité professionnelle du propriétaire, ou encore des motifs religieux (versets bibliques.. .), politiques (aigle impéria le, fleur de lys...) Mais les symboles que nous venons d'évoquer ne sont pas seulement des marques apposées à l'extérieur. On les retrouve dans la maison: sculptés sur les meubles, brodés sur le linge, ils accompagnent l'homme et sa famille au quotidien. Le soleil Appelé en Alsace «Radkreutz » (croix en forme de roue) il peut prendre la forme d'une roue solaire, d'un disque radié, d'une roue radiée ou d'un disque solaire. Il n'apparaît que très rarement sur les porches de cave. En effet, il serait curieux de l'y apposer car la vinification est en rapport avec les cycles lunaires, et le soleil est incompatible avec la maturation du vin. Le symbolisme du soleil, source de lumière de chaleur et de vie, est extrêmement riche dans le monde entier et il n' y a rien d'étonnant à le trouver dans le monde rural. Il doit cependant être replacé dans le contexte d'une société christianisée où le soleil est largement investi d'une signification liée au Christ, celle de la lumière spirituelle. Apposer un symbole solaire sur une entrée de maison prend alors un autre sens, celui d'appeler à soi la protection du Christ. Et le chrisme, monogramme du Christ formé des deux lettres grecques Khi et Rho premières lettres du mot Kris~os, entrelacées, rappelle la roue solaire. Le se~ond thème;' uj se su-

perpose au premier, est bien celui d
Christ, à la fois protecteur et dispe La représentation du soleil svastika, représentation graphique 16

'~me
.;

du

.

(exprimant la rotation d'une croix autour d'un centre fixe) c'est-à-dire de sa course et de ce fait de son rapport aux saisons. Ce signe en croix gammée est immédiatement associé de nos jours pour des raisons historiques, à la croix gammée adoptée comme emblème du parti national socialiste par Hitler à partir de 1920. Pourtant, il est l'un des symboles solaires les plus anciens et les plus répandus puisqu'on le retrouve en Inde, en Europe centrale et même en Amérique du Sud. « En occident ce signe fut anciennement un des emblèmes du Christ, et il del}leura même en usage comme tel jusqu'à la fin du Moyen Age» 3 Il peut prendre différentes formes dans le vignoble alsacien, à trois ou quatre bras, et il n'est pas rare de le voir apparaître sous la forme de trois serpettes. Présent dans le Christianisme, ce motif solaire est fréquent dans le Judaïsme, des stèles du cimetière juif de Rosenwiller en témoignent. Il apparaît ici sous la forme du svastika, ou encore d'une représentation anthropomorphique du soleil ou bien d'un autre motif très courant dans l'art alsacien, la rosace étoilées à six branches. Le signe se prête en effet à une interprétation symbolique qui paraît infinie. «Nombre de cultures puisent dans un répertoire commun et organisent les divers éléments en une combinatoire nouvelle en harmonie avec leur propre système symbolique. Il se peut que les Juifs de la campagne alsacienne aient exprimé leur hommage à Dieu, créateur de la vie, dont la lumière éclaire toute chose, par la représentation du soleil à visage humain et du soleil
stylisé. » 4

La roue solaire Elle se compose d'un cercle, évoquant le disque solaire, dans lequel on a inscrit une projection de la croix latine. Parfois, et c'est assez fréquent sur des barres de tonneaux, est figurée dans cette roue une étoile à six ou encore à huit branches, cette dernière étant, d'après certains auteurs une combinaison de la croix latine et de la croix de saint André. Dans la marque de ce signe en milieu rural il y a probablement superposition des différents registres d'approche du soleil. Le soleil est perçu à la fois comme générateur, dispensateur de ¥.ie,.et de ce fait il a été jugé autrefois nécessaire ,
,"

.

3. Guénon ( , la croix, ed. Véga, Paris 1957. 4. Raphaël CF) etière juif de Rosenwiller, Saisons d'Alsace, W66, 1978, pp.120-134. 17

de participer à son renouvellement. De nombreuses manifestations ont contribué à maintenir cet aspect, que ce soit dans la permanence des feux de la Saint-Jean ou dans les fêtes du « schiweschlaawe », lancement de disques, (durant lesquelles les participants lancent du haut d'une colline, des disques de bois enflammés) qui se renouvellent périodiquement et qui, au regard de l'ethnologue, ne doivent pas leur maintien uniquement à une volonté de folklorisation car les touristes en sont absents. Ce sont essentiellement les gens des villages qui souhaitent continuer à observer ces pratiques, pour une raison qui n'est évidemment plus celle d'aider la course solaire. Les motifs invoqués lors d'enquêtes rejoignent davantage l'idée de maintenir une certaine cohésion dans le village, une certaine vie communautaire, le moyen de se retrouver ensemble durant des temps que l'on juge forts; des temps que l'on emprunte à la tradition car celle-ci permet à tout un chacun d'y trouver une légitimation à la fête. Cependant lancer des roues enflammées dans l'air ne signifiait pas autrefois montrer ce qu'était le disque solaire, mais représentait au contraire la figuration abstraite de sa course annuelle dans le ciel5 Il s'agit bien d'une roue de l'année, souvent appelée par les propriétaires des maisons qui possèdent des figures solaires, roue de la Fortune. Pour J. Haudry, les roues de la Fortune seraient la transposition de la roue de l'année à la destinée humaine. Cette image, on le voit, lie le thème du soleil au déroulement de l'année. La lune Ce symbole est beaucoup plus rare que les précédents. Ici encore nous devons analyser deux registres possibles d'interprétation, le registre chrétien et celui plus général d'un symbolisme en rapport avec le vin et la vinification. La vigne et le vin se découpent en cycles rythmés par un calendrier populaire, lui-même organisé selon des cycles lunaires. L'année du calendrier populaire, bien que soli-lunaire, est composée de moments de quarante jours bien discernables dans le calendrier du vin qui se structure en trois cycles. Le calendrier viticole débute au moment de la mise en cuve,

5. Haudry (1), La religion cosmique ~"""s, Paris, 1987.
18

Archè, Milano-

Croissant de Lune sur tonnelet Loyola. Initiales du propriétaire (Musée de Kientzheim)

19

théoriquement le I er novembre. La première phase de fermentation du vin s'achève le 11 novembre, date à laquelle on consomme le premier vin, le «nejer siesser », vin encore jeune et pétillant. Il ne sera en fait achevé qu'à Noël, soit 40 jours plus tard. A Noël un premier soutirage et une consommation familiale seront suivis, 40 jours plus tard, de la consommation collective le 2 février, avec le début de carnaval. Enfin, après la dernière phase de maturation, le vin sera considéré comme étant terminé et à nouveau soutiré pour la deuxième fois à Pâques. Si l'élaboration du vin est soumise au rythme lunaire, il est compréhensible de trouver des emblèmes de cet astre sur

des porches de cave ou encore sur des tonneaux comme c'est
le cas d'une pièce de maîtrise exposée au Musée du vin de Kientzheim. Remarquons que la figuration de la lune ici est celle d'une demi lune en phase de croissance, destinée probablement à accompagner et à favoriser la maturation du vin. Mais la lune apparaît aussi dès le Moyen Age comme l' un des thèmes iconographiques en rapport avec la Vierge. Celleci est représentée debout sur un croissant de lune, couronnée d'étoiles. Ce thème semble trouver ses sources dans le livre de l'Apocalypse (12) « Puis il parut un grand signe dans le ciel: c'était une femme enveloppée du soleil, ayant la lune sous ses pieds, et sur sa tête une couronne de douze étoiles ». «La lune qui n'est jamais représentée dans son plein, comme à la crucifixion, mais découpée en forme de croissant, évoquait la chasteté de Diane.» (L. Réau) Ceci nous rappelle l'origine du nom de la déesse, dium signifiant le ciel lumineux, Diane dispensait la lumière nocturne. Le 13 août, chez les Romains, on fêtait Diane (sœur d'Apollon, le soleil), à la fois vierge et fécondante, symbole de, la lune considérée comme le reflet du soleil. Le 15 août, l'Eglise commémore l'Assomption de Marie, vierge, revêtue du soleil et ayant la lune sous ses pieds au moment où elle monte au ciel, illuminée par la gloire de son fils ressuscité, le Christ, symbole du soleil. Mais n'a-t-on pas également associé l'Ancien Testament à la Lune et le Nouveau Testament au soleil? Saint Augustin compare l'Ancienne Loi, qu'il juge inexplicable sans le truchement de l'Évangile, à la Lune, qui emprunte sa lumière au soleil. L Réau nous fait par illeurs . '. . ~.'« après . la victoire de Lépante (1571), la à interpréter le croissant de la lune s la ierge im-

~

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maculée comme un symbole de la victoire de la croix sur le Croissant turc. » 6 Enchaînements de sens.. La lune passe du thème astronomique à la symbolisation de la pureté en passant par une allégorie théologique pour aboutir au motif politique. Chaque époque interprète à sa manière les thèmes iconographiques qu'elle retient. On peut aussi observer en Alsace un autre élément sous les pieds de la Vierge: le serpent (c'est le cas par exemple de la statue de la Vierge sur la fontaine en face de la mairie de Westhalten). Le serpent, symbole du mal dompté, mais aussi interprété comme incarnant celui qui se dépouille de sa vieille peau à l'image du pécheur régénéré par le baptême. Les étoiles Elles apparaissent sous différentes formes, à cinq, SIXou huit branches. L'étoile à six branches sera évoquée quand nous aborderons les porches de cave. L'étoile à cinq branches, appelée souvent en Alsace « Drudenfuss» (pied de druide), ou encore l'étoile à huit branches qui combine la croix verticale, symbole chrétien avec la croix couchée, symbole de fécondité, sont des emblèmes que l'on retrouve aussi bien sur les entrées de maison que sur les granges. L'étoile à cinq branches, si elle symbolise le pentagramme dans lequel s'inscrit le corps de l'homme, n'est pas sans rappeler, pour les historiens de l'art, un symbole chrétien, les cinq plaies du Christ. L'art allemand se distingue par sa prédilection pour ce thème du Christ souffrant, de l'Homme de douleur (Schmerzensmann). La dévotion aux cinq plaies s'est développée au XVe siècle à la suite des indulgences accordées par la Papauté aux oraisons en l'honneur des cinq plaies du Christ. Celles-ci avaient pour fonction de protéger contre la peste, appelée «la vilaine mort ». Cette référence aux cinq plaies apparaît notamment sur les croix ou calvaires ponctuant de manière significative le paysage. Par ailleurs, là encore, de nombreux objets placés à l'intérieur de la maison reprennent cGs motifs, (étoiles ou rosaces ou roues solaires, on les repère sur les assiettes, les berceaux, les moules à beurre). J"fIIi~"""""]Il!~ée en histoire de l'art sur les patch6. Réau (L), L'a Michel, Paris, 1951.
et la civilisation française, Albin

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works aux États-Unis et l'influence de la culture alsacienne a montré que l'on explique ces décors en disant qu'autrefois ces signes appelés Hex marks (signes de sorcellerie) servaient à protéger la grange et les denrées stockées contre la sorcellerie et la foudre. Le cœur De la croix aux cinq plaies, en particulier de la plaie au côté gauche et de la dévotion qui l'accompagnait, on est passé au culte du Sacré Cœur. Dès le XIIe siècle saint Bernard évoque à de nombreuses reprises «le très doux cœur de Jésus ». Mais il faudra attendre le XVe siècle pour voir apparaître dans l'iconographie populaire le cœur de Jésus percé de clous ou entouré d'une couronne d'épines. Au XVIIIc siècle le thème du Sacré Cœur fait partie intégrante de l'iconographie catholique. Dans ce cas encore l'évolution du motif obéit, suivant les époques, à des critères bien précis. «On sait la fortune éclatante qu'elle (la dévotion au Sacré Cœur) eut au XIXe siècle en France, où après les désastres de 1870, les catholiques placèrent le relèvement du pays sous l'égide du Sacré Cœur et élevèrent en son honneur au sommet de la colline de Montmartre la basilique du Vœu national. Montmartre devint ainsi, après Paray-le-Monial, le

centre mondial de la dévotion au Sacré Cœur. » 7

«Le «Sacré Cœur de Jésus» est incontestablement le « best seller» de l'imagerie au XIXèmesiècle» 8. Motif très fréquent, le cœur va se retrouver apposé aussi à l'intérieur de la maison. Décorant de nombreux objets (dossiers de chaise paysanne, coffrets, fers à marquer, moules à beurre, compas, verres, souhaits de baptême), il associe l'image de l'amour conjugal aux autres thèmes que nous venons de développer et apparaît souvent associé à la tulipe.

7. Réau (L), L'art du Moyen-Âge

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Michel, Paris, 1951.
8. Lerch (D), Imagerie et Société, So

l'Est, Istra, Strasbourg 1982.

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Les porches de cave La cave symbolise avant tout le domaine de l'homme, faisant pendant au jardin, domaine féminin. «La cave, dit le vigneron, c'est une chapelle, elle est fraîche, spacieuse et voûtée. » Par ailleurs on ne s'y tient pas par hasard, et chaque halte devant les tonneaux est ressentie comme un instant de recueillement. Dans le vignoble, la femme a durant des siècles été exclue de cet univers masculin, et on constate aujourd'hui, lorsque la cave perd sa fonction d'aire de fabrication du vin, qu'elle est réappropriée par les femmes qui s'y installent, y placent leur congélateur, leurs légumes ou encore leur machine à laver. L'interdit ne se justifie plus. Car il est un interdit majeur, celui pour une femme d'entrer dans une cave en période d'impureté, c'est-à-dire au moment de ses menstrues, car elle pourrait bien entraver une naissance en cours. Une naissance orchestrée par l' homme uniquement. L'imaginaire que recouvrent la forme et la fonction du tonneau sont sans équivoque: «Un fût et une jeune femme, çà ressemble à un même corps; ils sont tantôt pleins, tantôt vides; tout çà dépend du patron» ou bien «un tonneau c'est comme une femme il faut en prendre soin », ou encore «chaque fois que je le nettoie, le fait de sortir par un orifice étroit alors que j'étais dans quelque chose de rond où il y avait du liquide, j'ai l'impression de sortir consciemment cette fois du ventre, c'est comme une renaissance,.. il y a un certain nombre de

liens.. . »

«le tonneau et l'habitation vigneronne obéissent à des structures analogues. Ils peuvent être considérés comme des entités déterminées par la nature de leur contenu, ou mieux, de leur hôte, le grand cru ou son propriétaire» 9 Avec le pressoir, le tonneau incarne dans la maison du vigneron un patrimoine qui se transmet de génération en génération. On trouve en Alsace des fûts extrêmement anciens, datant parfois des XVe et XVI" siècles. Aujourd'hui les tonneaux de bois ont fait place bien souvent à de grandes cuves en inox qui représentent pour le vigneron un avantage certain, entre autres celui d'un entretien plus facile. Cependant on peut encdte visiter de superbes caves entièrement garnies . ués en . bois de chêne, presque toujours de fûts de poi,
. \'V . '. hIe in le vin et l'Alsace ed. Montalba

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Façade de maison vigneronne: porte de la cave avec soleil radiant

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somptueusement décorés, ils sont la fierté du vigneron. En effet .le « logis» du vin n'est pas en reste par rapport à la symbolique de la maison. Il est le seul récipient à avoir été autant gravé ou sculpté au cours des siècles, généralement de motifs inspirés de l'antiquité classique, mettant en scène des dauphins, des baleines, des sirènes ou des poissons trônant à califourchon sur la clé de tonneau. Or ces thèmes relevant du milieu aquatique, nous rendent sensibles au processus de gestation en cours. «Matrice» dans laquelle s'opère la vinification, le tonneau est un ventre plein d'une vie et, au cœur de la cave, le vin qui se forme lentement sera partout associé au sang liquide de vie, et deviendra le symbole du sang du Christ dans la religion chrétienne. Naissance matérielle, mystique, naissance magique, le nectar des dieux permettra à l'homme d'accéder à l'immortalité. Ceci nous conduit à évoquer les sigles apparaissant sur les porches de cave.
L'emblème des tonneliers

Dans le vignoble alsacien, presque la totalité des porches de cave présente une ornementation. Trois symboles se partagent en majorité l'exclusivité du décor. Ce sont la serpette, l'étoile à six branches et l'emblème des tonneliers. Cet emblème se compose d'un marteau à bout carré et de crochets. En langage héraldique on parlera de maillet en pal (vertical) et de daviers en sautoirs (croisés). En langage technique on dira sergents - Rithoke - pour les crochets qui sont utilisés dans le cerclage des douves. Ce sigle s'apparente, dans sa forme, à la croix à forme grecque fréquemment figurée sur les sarcophages des premiers siècles après Jésus Christ. Ces croix tout à fait caractéristiques surmontées du Tau ou du Rho, présentent en fait les deux premières lettres de Christos (X, P, le P traversant le X comme un axe vertical). Ce symbole, gravé déjà sur le linteau des portes des églises carolingiennes, explicitait l'assimilation de la porte au Christ. La reprise de la forme de ce symbole n'est pas propre aux tonneliers. Un certain nombre d'autres corporations s'en sont inspiré.3 C'est le cas de l'enseigne du serrurier ou de l'emblème, ration des cordiers que l'on peut ad-

mirer/au',

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Ae Strasbourg, ou encore de cer-

tains emblè

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Symbole de la corporation des tonneliers. maillet avec deux crochets (sergents) utilisé pour le cerclage du tonneau

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L'étoile

à six branches

L'emblème des tonneliers rappelle le symbole christique formé du Rho et du Tau grecs. Les viticulteurs n'ont plus conscience du rapprochement que l'on peut établir, aussi celui-ci n'est-il qu'une hypothèse de recherche. Ils n'ont pas davantage d'explication quant à l'existence de cette étoile à six branches qui accompagne relativement souvent une serpette, ou bien les initiales du couple fondateur ou les deux à la fois. Elle se trouve parfois aussi côte à côte avec le signe des tonneliers. Le thème de l'étoile à six branches est connu dans l'analyse des symboles. Il représente de manière générale la création du monde et ce que René Guénon appelle l'homme universel, nous mettant sur la voie d'une hypothèse supplémentaire: «la plupart des doctrines traditionnelles symbolisent la réalisation de l'Homme universel par un signe qui est partout le même.. signe de la croix qui représente très nettement la façon dont cette réalisation est atteinte par la communion parfaite de la totalité des états de l'être, harmonieusement et conformément hiérarchisée en épanouissement intégral dans les deux sens de l'ampleur (horizontalité) et de l'exaltation (verticalité). Et si l'étoile à six branches peut être associée à l'Homme universel, il est aussi intéressant de l'étudier avec le regard de l'alchimiste. Fulcanelli 10 reprend ce thème de l'étoile à propos de l'étoile des mages qui rayonne à la surface du compost, c'est-à-dire au-dessus de la crèche où repose l'Enfant-Roi. Or Compostelle signifie celui qui possède, qui a reçu l'étoile compostella; et sous l'expression énigmatique du chemin de Saint-Jacques, les alchimistes désignent le pèlerinage qu'ils sont obligés d'entreprendre, ou tout au moins le voyage symbolique effectué dans leur laboratoire. Pour eux Compostelle, cité emblématique, n'est pas située en territoire espagnol, mais dans la terre même du sujet philosophique. L'étoile brillante qui se dessinera sur la préparation de l'alchimiste annoncera pour celui-ci le terme de son voyage. «Il a reçu la bénédiction de saint-Jacques, confirmée par l'empreinte lumineuse qui rayonnait dit-on au dessus du tombeau de l'apôtre ». Le travail de la vigne peut être associé au monde terrestre, .' la ~mme et l'homme interviennent un monde' . le processus de procréation de çôteà cô~'
10. Fulcanelli, Les demeures philosophales, Paris, Pauvert, 1964. 27

longeant par une dimension spirituelle. L'étoile à six branches symbolise l'homme universel, le macrocosme. Trouver sur un porche de cave cet emblème dépeint comme un astro-guide annonçant l'enfantement du Fils de Dieu, porche derrière lequel s'élabore dans les ténèbres un produit enfanté par l'homme, incite à établir un rapprochement tentant, avec toute la prudence nécessaire en matière de symbolisme. Quand en plus on sait que c'est l'étoile du Nord qui guide les Mages, l'hypothèse en ressort renforcée, car c'est bien du Nord qu'il s'agit, c'est bien là que l'étoile est sculptée avec soin car une bonne cave est toujours orientée vers le Nord. Le vin qui bouillonne au cœur du monde souterrain entretient un lien indissoluble avec le Christ.
Les Symboles professionnels

la vigne Il L' œuvre de la cave va boucler le cycle en le pro-

A côté de ces marques de protection apparaissent de nombreux emblèmes professionnels. Jusqu'au XIIr siècle, l'Alsace a connu une grande période de prospérité. A partir du XIVe siècle, elle entre dans un temps de crise et de stagnation due à la guerre, aux épidémies et aux famines. Car si une grande partie du commerce international passe à l'époque par cette région, les épidémies vont emprunter à leur tour ces tracés et au XIVe siècle la peste va ravager l'Alsace à quatre reprises. Ces épidémies et la guerre vont amorcer le déclin de la population en particulier dans les campagnes. Au XIVe et XVe siècles, alors que la situation économique est difficile les corporations vont se multiplier; «tous les témoignages et tous les travaux d'historiens montrent que les corporations se multiplient et tendent à intégrer toutes les professions actives dans des cadres juridiques extrêmement rigides. Devant la menace des temps le désir de regroupement et le sentiment communautaire s'intensifient» 12.Dans tous les villages et les villes d'Alsace des artisans s'unissent. F.G. Dreyfus nous rappelle qu'en 1312, les ménétriers, à la fois amuseurs et colporteurs, vont se constituer en corporation et se mettre sous la protection du seigneur de Ribeauvillé, le sire de Ribeaupierre. La fête des ménétriers, le Pffiferday, qui fut alors organisée, a subsisté jusqu'il. nos'
11. Bianquis (I), De l'homme au vin, T , 1988. 12. Dreyfus (F.G), Histoire de l'Alsace, Paris, Hachette, 1979. 28

A Vieux-Thann, plusieurs confréries avaient leur siège, les vignerons, les tisserands et la plus importante, celle des ménétriers. Les corporations les plus fréquentes étaient celles de « l'alimentation (bouchers, boulangers), du textile (drapiers, tailleurs), du métal (forgerons), du cuir (cordonniers). La plus représentée pourtant était celle des vignerons dans toutes les villes au pied des Vosges et même à Mulhouse Ce fait illustre une particularité trop souvent oubliée: les villes anciennes restaient semi-rurales, une part notable des citadins travaillait 13 terre à l'intérieur des murs et dans la campagne la .. vOlsme » Mais la loi adoptée par l'Assemblée Constituante le 16 février 1791, abolira toutes les corporations. Quelques uns de ces emblèmes sont encore visibles, quand ils n'ont pas été martelés au moment de la Révolution. Nous avons cité celui des tonneliers: ne pouvant tous les aborder, nous nous limiterons à décrire celui des vignerons et celui des boulangers observables encore de nos jours. Le vigneron: la serpette souvent représentée avec à ses côtés une grappe de raisin ou un pied de vigne, est l'emblème le plus fréquent. Accompagnée dans de nombreux cas du curoir et d'un soc de charrue elle témoigne probablement de la double activité du propriétaire, à la fois viticulteur et agriculteur. Mais A. Dubail 14 nous rend attentif à une controverse possible au sujet de la représentation du curoir appelé en dialecte «Riddel », petite lame triangulaire en fer emmanchée sur une baguette fourchue à son extrémité et qui, en pays agricole, a pour fonction d'ôter la boue du soc et des roues de la charrue. A Albé, l'auteur nous apprend que l'on y verrait plutôt un outil appelé « Brachise » et utilisé par les viticulteurs pour casser la roche schisteuse, afin d' Y planter le pied de vigne. Cette interprétation valable pour un pays de vigne supprimerait l'idée d'une double activité viticole et agricole. Cependant, il n'est pas interdit de penser que le viticulteur ait pu exercer les deux activités qui sont malgré tout assez proches l'une de l'autre. Il arrive que l'on rencontre des associations d'emblèmes de métiers beaucoup plus différents boucher-vigneron ou meunier-vigneron (comme c'est le cas à Mutzig). Les historiens s'interrogent sur ces cas de figures, car sous l'Ancien Régime la séparation des métiers était très stricte et les règlements des corporations
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13. DolIing~r 14. Dubail (A), Tt Va1-de-Villé, 1 7 , pp. 49-96.

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l'Alsace, Toulouse, Privat, 1970. .'Albé, Annuaire de la Soc. d'Histoire dl

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énuméraient précisément les prérogatives de chaque profession. Le Boulanger facilement identifiable, il est presque partout le même, composé du bretzel et du «wecka» pain de deux livres, long et fendu. Outre le caractère professionnel, les entrées de maison ou les poteaux corniers nous livrent d'autres informations. En fait les emblèmes les plus fréquents sont religieux monogramme du Christ, IHS, (Jesus hominum Salvator ou Jesus Heiland Seligmacher, Jésus sauveur des hommes) croix de Golgotha ou croix papale. Ou bien encore le sigle C.M.R qui rappelle les initiales des rois mages (Caspar, Melchior, Balthasar). Quelquefois ces symboles sont accompagnés de versets bibliques; c'est souvent le cas chez les protestants qui remplacent ainsi la sculpture que l'on trouve plus fréquemment chez les catholiques, par des versets de cantiques ou encore des sentences à portée moralisante.

Les encadrements de fenêtre « Les fenêtres sont les yeux de la maison, grâce à elles le maître du logis peut regarder ceux qui passent dans la rue, et, comme les passants voient le maître à sa fenêtre, il convient que cette dernière soit digne de ce qu'elle montre «(A. Dubail). L'usage s'est développé au moment de la Renaissance et a perduré jusqu'au XVIII" siècle. Les motifs d'écailles, poissons, sirènes, rosaces.. ornent généralement les fenêtres de la stube (pièce principale d'habitation). Par ailleurs, des poutrages de configuration particulière, à forme géométrique, se situent sous les fenêtres: le carré, le rectangle et le losange. La fréquence du motif du losange en Alsace (die Raute) peut intriguer. Il a bien entendu une fonction utilitaire dans la mesure où il participe à la rigidité de l'ensemble de l'ossature en bois. Cependant le losange a également été investi d'un pouvoir symbolique. Il faut pour le comprendre le mettre en parallèle avec le carré et le rectangle qui entretiennent une relation symbolique avec l'ouverture de la porte. La relation symbolique s'affirme dans la disposition des losangesr qu'" '. s, . pas, dans l'architecture de la maison, con" où mais sous les fenêtres (ouvertures de ; sange apparaît comme une porte de vie rofane, un 30