Malaise dans la civilisation

Malaise dans la civilisation

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Livres
176 pages

Description

Freud explique pourquoi l'agressivité, l'hostilité et la cruauté sont inhérentes au genre humain. Il relie ce qui les relie au plaisir et à l'amour et il montre à quelles conditions la culture permet de contrôler les pulsions de mort.

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Date de parution 01 juin 2013
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EAN13 9782228909372
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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couverture

Présentation

Malaise dans la civilisation, Sigmund Freud

Traduit de l’allemand par Aline Weill

Préface de Laurie Laufer

Traduction inédite

Éditions Payot

 

Sommes-nous faits pour le bonheur ? À lire cet essai de 1930, on peut en douter, notre existence étant plutôt caractérisée, selon Freud, par la violence, la souffrance et l’insatisfaction… Utilisant la théorie des pulsions élaborée quelques années plus tôt dans Au-delà du principe de plaisir, il explique pourquoi l’agressivité, l’hostilité et la cruauté sont inhérentes au genre humain, il dégage ce qui les relie au plaisir et à l’amour, et il montre à quelles conditions la culture permet de contrôler les pulsions de mort.

Reliant des thèmes aussi divers que le sentiment de culpabilité, l’égoïsme et l’altruisme, la liberté individuelle, la conscience morale, le travail, le plaisir sexuel ou les drogues, ce livre est essentiel pour qui veut comprendre la violence de notre société et répondre à la question : comment vivre ensemble ?

Sigmund Freud

Malaise
dans la civilisation

Traduit de l’allemand
par Aline Weill

Préface de Laurie Laufer

Petite Bibliothèque Payot

PRÉFACE

par Laurie Laufer

« Bonheur », « malheur », « malaise » dans la civilisation

Le 28 juillet 1929, depuis sa résidence estivale de Schneewinkl, près de la ville de Berchtesgaden, en Bavière, Freud écrit à Lou Andreas-Salomé : « Très chère Lou, Anna vous a déjà appris que je travaillais à quelque chose et aujourd’hui, j’ai écrit la dernière phrase, celle qui doit terminer ce travail – pour autant que ce soit possible sans bibliothèque – ici. Il s’agit de culture, du sentiment de culpabilité, du bonheur et autres sujets élevés du même genre et, me semble-t-il, avec raison, tout à fait superflus à la différence de travaux antérieurs, derrière lesquels se trouvait toujours quelque poussée interne. Mais que faire ? On ne peut pas fumer et jouer aux cartes toute la journée. Je résiste moins à la marche qu’autrefois et la plupart des ouvrages que l’on peut lire ne m’intéressent plus. J’écrivais et le temps passait très agréablement pour moi. Pendant ce travail, j’ai découvert les vérités les plus banales1. »

Ce texte qu’il écrit pour lutter contre l’ennui et dont il ne sait si la portée théorique sera importante, Freud en a commencé la rédaction quelques semaines plus tôt. « Vous serez intéressé de savoir, annonce-t-il à Max Eitingon le 3 juillet, que j’écris quelque chose – contraint et forcé, que puis-je faire d’autre de ma journée ? Mais je ne sais pas si cela débouchera sur quoi que ce soit. Cela ne devra être imprimé qu’en cas de résultat véritablement important, autrement cela restera un simple exercice d’écriture2. »

Le 8 juillet 1929, il adresse à Max Eitingon une nouvelle lettre : « S’il lui faut vraiment un nom, mon étude pourrait peut-être s’appeler : le malheur dans la civilisation. Ça ne me vient pas facilement3. »

Freud a hésité sur le titre de son essai, l’intitulant d’abord Bonheur dans la civilisation pour démontrer que l’homme cherche à atteindre son bien-être et sa félicité notamment par la domestication de la nature et le développement des progrès technologiques. Cette domination de l’homme sur ce qui l’entoure lui permettrait de maîtriser sa condition, de garder une emprise à la fois sur le temps, l’espace et son propre corps.

Cependant, Freud ne se laisse pas bercer par les nouvelles illusions de maîtrise et leurs déploiements d’inventivité et d’artifices. Pour lui, « le problème le plus important de l’évolution de la civilisation [réside dans le fait] que ce progrès se paye par une perte de bonheur ». Le titre change, Freud voulant alors appeler son livre Malheur dans la civilisation. Il constate que malgré les plus grandes innovations, dont il prédit (à raison) le développement sans fin, l’homme ne rencontrera pas le bonheur et que sa condition humaine, trop humaine, le portera sans cesse vers davantage de désagrément et de malheur. Il ne pourra jamais fuir sa condition. Pour autant, il ne s’agit pas de revenir à un état primitif ou naturel, retour qui ne garantirait aucunement un quelconque bonheur. Freud n’est pas naturaliste.

« Pour moi, on devrait se contenter d’en déduire que le pouvoir sur la nature n’est pas la seule condition du bonheur humain, tout comme il n’est pas le seul but des efforts de la civilisation, et non pas en conclure que les progrès techniques sont sans valeur dans notre économie du bonheur. » Ce dernier est donc un impossible, non seulement du fait de la condition de l’homme, mais aussi à cause de ce qui, paradoxalement, pourrait le rendre heureux et qu’il modèle à cette fin : la civilisation même. Cette « civilisation » qui serait censée apporter à l’homme le bonheur tant espéré, le contraint à son propre malheur. Le savoir et le progrès ne nous rendent pas meilleurs ni heureux. L’homme fabrique la civilisation pour améliorer sa condition, mais parce qu’elle est elle-même constituée par une nécessaire répression des pulsions, elle est la première exposée à la violence. La boucle est bouclée. Ce sera donc Malaise dans la civilisation, titre définitif de ce livre. Le 13 décembre 1929, Freud adresse à Max Eitingon ce mot pour lui signifier qu’il lui fera présent de son texte à Noël : « Je peux aussi vraisemblablement vous faire un cadeau “malaisé6”. »

Notons que dans L’Avenir d’une illusion Freud a lui-même averti qu’il « dédaignait de distinguer Kultur et Zivilisation ». Cette distinction a fait couler beaucoup d’encre chez les traducteurs du terme Kultur. Freud réitère ici sa définition du mot « civilisation », qui « désigne toute la somme des réalisations et des institutions par lesquelles notre vie s’écarte de celle de nos ancêtres animaux, et qui servent deux buts : protéger l’homme contre la nature et réguler ses rapports avec ses semblables7 ».

Alors qu’il le rédige, Freud fait à plusieurs reprises, et plutôt sévèrement, état de son propre « malaise » par rapport à son livre : « Dans aucun autre essai, je n’ai eu autant l’impression qu’ici d’exposer une chose universellement connue – d’user abondamment de l’encre et du papier, du travail des imprimeurs et des typographes pour dire, au fond, des évidences8. » Et le 4 août 1929, il écrit à Max Eitingon : « Mon texte est aujourd’hui achevé, mis à part les passages qui ne peuvent être écrits ici, loin de la bibliothèque. Je ne vois toujours pas sa nécessité objective, mais je vais le faire imprimer tout de même9. »

Pourtant, c’est dès 1927, date de parution de L’Avenir d’une illusion, que Malaise dans la civilisation a germé en lui. Deux ans plus tard, le texte porte dans ses premières lignes les traces du dialogue avec Romain Rolland. Le 14 juillet 1929, Freud lui écrit : « Les remarques que vous faites dans votre lettre du 5 décembre 1927 au sujet d’un sentiment que vous qualifiez d’“océanique” ne m’ont pas laissé de repos. Il se trouve que dans un nouvel ouvrage, encore inachevé, que j’ai devant moi, je prends votre suggestion comme point de départ, je parle de sentiment “océanique” et j’essaie de l’interpréter dans le sens de notre psychologie. L’essai passe à d’autres sujets, traite du bonheur, de la civilisation et du sentiment de culpabilité, je ne cite pas votre nom tout en y faisant cependant allusion10. »

Freud prolonge donc sa réponse à Romain Rolland sur l’illusion de la religiosité par Malaise dans la civilisation. Comme il l’avait déjà évoqué dans L’Avenir d’une illusion, il attribue davantage le « sentiment océanique » à la détresse infantile en quête de protection paternelle : « Quant aux besoins religieux, il me semble irréfutable qu’ils découlent de la détresse infantile et de la nostalgie du père qu’elle fait naître, d’autant plus que ce sentiment ne persiste pas seulement après la vie puérile, mais est maintenu en permanence par la crainte de la force supérieure du destin. Je ne saurais nommer un besoin infantile plus fort que celui de la protection paternelle11. » Ayant considéré le sentiment religieux comme une illusion, il se penche alors sur une autre forme d’illusion : celle de la civilisation.

Dieu est bien mort et, comme le signale André Green lisant des graffitis sur un mur : « Yahvé, Ya plus12 ! ». L’illusion est le point de déclenchement et le prolongement de Malaise dans la civilisation : illusion de la religion, illusion du bonheur, illusion de la civilisation. Dans sa retraite estivale, Freud vit les moments sombres de l’histoire de l’Europe. Les « incidents antisémites », ainsi qu’il les consignera dans ses Carnets intimes13, se multiplient en Autriche, l’influence politique du parti national-socialiste se fait de plus en plus importante et le krach économique est à venir. L’Europe « civilisée » ne se relève pas de l’horreur de la Grande Guerre, dont Freud avait analysé les effets traumatiques dans « Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort14 ».

Ni bonheur donc, impossible, ni malheur, impensable, mais malaise. Et cette question : d’où vient le malaise dans la civilisation, malgré tous les efforts techniques de développement et de domination de la nature que l’homme peut déployer ? De la conjugaison de la répression pulsionnelle et de la pulsion de mort – tel est le constat que Freud s’emploie à analyser. L’importance de Malaise dans la civilisation tient à l’articulation théorique de la notion de collectif et de social avec la théorie de la pulsion et de sa répression. Agressivité, répression des pulsions, pulsion de mort, sentiment de culpabilité et surmoi collectif sont donc analysés dans leur articulation possible à la notion de civilisation. Aussi Herbert Marcuse, dans Éros et Civilisation, son livre-commentaire de Malaise dans la civilisation, écrit-il : « Selon Freud, l’histoire de l’homme est l’histoire de sa répression15. »

Freud analyse dans son texte les effets de cette répression, processus conscients et inconscients, contrainte sociale et pulsionnelle, car, pour lui, comme il l’écrivait en 1921 dans « Psychologie des foules et analyse du moi », il n’y a pas d’opposition entre la psychologie individuelle et la psychologie sociale : « Dans la vie psychique de l’individu pris isolément, l’Autre intervient très régulièrement en tant que modèle, soutien et adversaire, et de ce fait la psychologie individuelle est aussi d’emblée et simultanément, une psychologie sociale, en ce sens élargi mais parfaitement justifié. […]. L’opposition entre les actes psychiques sociaux et narcissiques se situe donc exactement à l’intérieur même du domaine de la psychologie individuelle et n’est pas de nature à séparer celle-ci d’une psychologie sociale ou psychologie des foules16. »

Les « briseurs de soucis », ou le « pharmakon »

Dans le deuxième chapitre de son texte, Freud énumère quelques-unes des voies, entre principe de plaisir et principe de réalité, qui peuvent, selon lui, apaiser le conflit inhérent à la condition humaine. « C’est donc, on le constate, simplement le programme du principe de plaisir de fixer le but de la vie. Ce principe régit dès le départ l’activité de l’appareil psychique ; on ne peut guère douter de son utilité et pourtant, son programme est en conflit avec le monde entier, autant avec le macrocosme qu’avec le microcosme17. »

Car c’est de conflit qu’il s’agit chaque fois, de forces antagonistes entre le but de la pulsion qui est sa satisfaction et le mur de la réalité. Évoquant le travail, le délire, l’amour et les drogues, Freud énonce le plaisir qu’ils peuvent produire pour aussitôt les confronter au principe de réalité qui les contraint et les réprime, qui les renvoie à leur illusion constitutive. Le malaise provient de ce perpétuel conflit entre Éros et Anankè, entre l’élan érotique vecteur de satisfaction et la nécessité à laquelle est confronté le sujet. Malaise, mais aussi civilisation, car la civilisation, pour Freud, ne peut être constituée que par et dans ce malaise, par et dans ce conflit : « Voilà comment Éros et Anankè sont devenus les parents de la civilisation humaine18. »

Pour Freud, le travail, « l’activité professionnelle, quand elle est librement choisie, donne une certaine satisfaction et permet aussi de mettre à profit, en les sublimant, des prédispositions existantes, des élans pulsionnels qui trouvent une prolongation dans l’activité ou s’en trouvent renforcés. Et pourtant, les hommes font peu de cas du travail comme moyen d’accéder au bonheur. […] La grande majorité d’entre eux ne travaillent que par nécessité et c’est cette paresse humaine naturelle qui cause les plus graves problèmes sociaux19 ». La portée socio-historique de ces lignes fait toujours écho deux siècles plus tard. L’activité professionnelle, confrontée elle aussi à l’exigence économique de la nécessité, est vidée de sa part de plaisir. Les élans pulsionnels renforcés dans et par le travail librement choisi sont réprimés par une nécessité de productivité, de compétitivité, de rentabilité. Devenu emploi nécessaire à la survie économique, le travail – et le plaisir qu’il peut procurer – sont échangés pour la sécurité.

Plus l’homme civilisé travaille à sa sécurité, plus sa liberté est réprimée. Plus il renonce à cette liberté, plus s’accroît le risque pour la civilisation d’être exposée à l’agressivité produite par ce renoncement. Et plus l’agressivité augmente, plus l’homme travaille à sa sécurité… On le voit, la dialectique freudienne confine au paradoxe indépassable pour la civilisation, une répétition qui ne cesse pas de ne pas s’inscrire.

Si le plaisir du/au travail trouve son écueil dans l’impasse sécuritaire, l’homme, selon Freud, pourrait trouver, collectivement, une autre source de bonheur dans le « remaniement délirant » de la réalité. Mais là encore, cette aspiration au bonheur rencontre sa butée. Si la religion peut apaiser les douleurs de l’existence, elle le fait au prix fort : le délire et l’inhibition de l’intelligence. C’est le pas de côté que Freud fait au sujet de la religion, dont il disait au premier chapitre qu’elle était une réponse défensive à la détresse infantile. Pour lui, la religion est un délire collectif dont la « technique consiste à dévaloriser la vie et à déformer de manière paranoïde l’image du monde réel, ce qui ne peut se faire que par l’inhibition de l’intelligence. À ce prix, via une fixation violente d’un infantilisme psychique associée à un délire collectif, elle parvient à épargner la névrose individuelle à bien des hommes. Mais elle ne fait guère plus20 ».

L’amour physique et l’amitié, la philia, sont, pour Freud, un autre moyen de parvenir à un quelconque apaisement, voire à un véritable plaisir : « L’amour physique nous a procuré l’expérience la plus forte du plaisir fulgurant et nous a ainsi donné le modèle de notre aspiration au bonheur21. » Aimer et être aimé, voilà ce qui pourrait disposer au bonheur ; mais là encore il y a des limites : « Nous ne sommes jamais moins protégés contre la douleur que lorsque nous aimons, ni aussi malheureux et désarmés qu’après avoir perdu l’objet aimé ou son amour22. »

Reste un autre moyen, dont Freud connaît la pratique et les effets : la drogue, qui est un « briseur de soucis » et permet de soustraire l’existence au poids de la réalité et aux misères quotidiennes. Les stupéfiants procurent non seulement un plaisir immédiat, « mais aussi une précieuse part d’indépendance par rapport au monde extérieur23 ». Grâce à eux, l’homme « trouve refuge dans son monde intérieur dans de meilleures conditions sensorielles24 ». Les drogues apportent l’apaisement de la douleur sensorielle et le plaisir physique. Dans des textes écrits entre 1884 et 1887 et regroupés sous le titre De la cocaïne, Freud relate sa propre pratique : « J’ai moi-même pris le médicament pendant des mois ; je n’ai jamais soupçonné ni vu la moindre trace d’un état comparable au morphinisme ou d’une accoutumance à la cocaïne25. »

Partant de sa propre expérience, il ne développera pas de théorie sur les « addictions », si l’on peut employer ce terme de façon anachronique. Le 2 juin 1884, il écrit à sa fiancée Martha : « Lors de ma dernière grave crise de dépression, j’ai repris de la coca et une faible dose m’a magnifiquement remonté. » Pour Freud, la cocaïne est un moyen pour surmonter les états de déprime ou les inhibitions et elle a d’abord une valeur de stimulant. Il dépasse cependant cet « épisode de la cocaïne », ainsi que le nommera Ernest Jones, et ne revient pas dans son œuvre sur les effets des stupéfiants, des drogues et autres anesthésiants de la douleur.

Mais à l’époque de l’écriture de Malaise dans la civilisation, Freud est malade et recourt aux drogues anesthésiantes prodiguées par son médecin Max Schur. On sait son accoutumance aux cigares, dont on peut penser qu’elle est une des causes qui lui valurent de souffrir d’un cancer de la mâchoire. Ce retour dans Malaise dans la civilisation est d’autant plus intéressant au regard du voile jeté sur cette question durant tant d’années26. Freud aurait-il pu imaginer l’éclosion et l’inflation du recours à la psychopharmacologie actuelle ? À l’époque où il s’intéressait à cette question, il écrivait que « pour de nombreux médecins, la cocaïne semble appelée à combler une lacune dans l’arsenal des médicaments dont dispose la psychiatrie. On sait que celle-ci dispose de moyens suffisants pour réduire une excitation trop grande des centres nerveux, mais elle ne sait comment élever l’activité réduite de ces centres27 ».

La psychanalyse freudienne a rompu radicalement avec le pouvoir médical de l’époque, retirant de ses filets la « folie » du seul diagnostic psychiatrique. Aussi Freud n’aurait-il pas considéré, là encore, avec un certain malaise le développement excessif d’une industrie pharmaceu- tique qui « médicalise » les symptômes et réduit les traits subjectifs à des molécules commercialisables ? Les drogues ne semblent plus être du ressort de cette expérience individuelle et subjective dont il disait lui-même « qu’un peu de cocaïne [pourrait lui] délier la langue », mais une industrie de masse désubjectivante où la parole singulière n’a plus sa place. On a craint les risques d’addiction supposée par l’accoutumance, mais l’industrie pharmaceutique n’a-t-elle pas fait passer le sujet vers « l’a-diction28 » ? C’est en cela que le recours aux drogues est à la fois remède et poison, comme l’écrit Jacques Derrida : « Pharmakon, cette médecine, ce philtre, à la fois remède et poison […]. Ce charme, cette vertu de fascination, cette puissance d’envoûtement peuvent être tour à tour ou simultanément bénéfique et maléfique. Le pharmakon serait une substance avec tout ce que le mot pourra connoter en fait de matière aux vertus occultes, de profondeur cryptée29. » C’est sans doute pourquoi Freud, sur ce sujet, conclut d’un trait lapidaire : « Mais cette propriété même des drogues a aussi notoirement ses dangers et sa nocivité. »

Travail, amour, fuite dans le délire ou drogue, rien ne résiste pour Freud à l’excès qui fait passer de la satisfaction à la douleur, de la plus douce des sensations de plaisir au déplaisir et à l’angoisse. Il y a là un « au-delà du principe de plaisir » qui ne lui échappe pas.

La science et les développements techniques de l’homme vers plus de progrès et de bien-être produisent dans leur excès l’envers de ce pour quoi ils étaient conçus. C’est ce paradoxe que Freud relève dans Malaise dans la civilisation. Il ne rejette pas les progrès de la science, que ce soit en matière médicale ou dans tout autre domaine, mais il se méfie autant de la science et de ses excès rationalistes et objectivants que de tout type d’illusion dont il démonte les mécanismes de croyance.

Démocratie collective contre « démoncratie » individuelle

Freud a lu Nietzsche et Shopenhauer, et son pessimisme est imprégné de cette tradition romantique d’une vision désenchantée du monde. L’homme est un être de pulsion. Il vient d’un élan, élan qui provient de lui-même ou d’une poussée qui le dépasse. Il n’est plus « maître en la demeure », qu’il bâtit autant qu’il détruit. Comment, en ayant inventé l’inconscient comme principe actif de tout mouvement pulsionnel, Freud peut-il encore croire au processus civilisateur qu’il voit se désagréger sous les coups de l’Histoire ? Comment la pulsion, élan même de l’homme, peut-elle cohabiter avec les fabrications multiples d’un idéal social soumis aux contingences et vicissitudes de l’histoire ? La pulsion est-elle historicisable et peut-elle s’articuler à un déal de civilisation qui n’est qu’un produit culturel et un fait discursif ? Malaise dans la civilisation interroge ces articulations entre le social et le pulsionnel. Le social fonctionne à l’idéal, donc aux faits de discours, au politique, alors que le pulsionnel interroge la dimension ontologique. Qui peut prévoir les effets de cet attelage ?

Freud croit-il vraiment à un processus civilisateur qui verrait dans le refoulement organique la verticalisation de l’homme et dans la sublimation une marche forcée vers la raison ? Si la beauté, les œuvres de l’esprit, l’ordre et la sécurité font partie des exigences de la civilisation, la liberté doit être contrainte, notamment la sexualité et l’agressivité. Ce renoncement produit de la névrose. Tout se passe comme si, pour Freud, la civilisation n’était possible que par la névrose de chacun.

S’attachant à déconstruire toutes les illusions et les chimères porteuses d’espoir pour l’homme, tant du point de vue des ressorts individuels – on l’a évoqué, l’amour, le travail, la croyance religieuse, les stupéfiants – que de celui des utopies politiques (il ne croit ni au communisme bolchevique et à l’abolition de la propriété privée, ni à « l’état de civilisation actuel de l’Amérique »), Freud entreprend d’analyser non plus le malaise dans la civilisation, mais le malaise de la civilisation, celui qui est inhérent à sa constitution même : « Nous familiarisons-nous aussi avec l’idée qu’il existe des difficultés qui tiennent à la nature même de la civilisation et qui ne céderont devant aucune tentative de réforme30 ? »

En 1908, dans « La morale sexuelle “civilisée” et la maladie nerveuse des temps modernes », Freud avait déjà relevé la contrainte que pouvait apporter la civilisation aux mouvements pulsionnels incontrôlables du conflit psychique. Il écrivait : « D’une façon très générale, notre civilisation est construite sur la répression des pulsions. Chaque individu a cédé un morceau de sa propriété, de son pouvoir souverain, des tendances agressives et vindicatives de sa personnalité ; c’est de ces apports que provient la propriété culturelle commune en biens matériels et en biens idéels. En dehors de l’urgence de la vie, ce sont bien les sentiments familiaux, découlant de l’érotisme, qui ont poussé les individus isolément à ce renoncement. Ce renoncement s’est fait progressivement au cours du développement » la civilisation […]. Celui qui, de par sa constitution inflexible, ne peut prendre part à cette répression de la pulsion s’oppose à la société comme “délinquant”, comme outlaw, dans la mesure où il ne peut s’imposer à elle comme grand homme, comme “héros” de par sa position sociale et ses aptitudes éminentes31. »

Cette répression des pulsions sexuelles et agressives est à la fois ce qui constitue la civilisation et ce qui la destitue, ce qui la fonde et ce qui la ruine. En 1908, la « maladie nerveuse des temps modernes » était donc, pour Freud, un symptôme que l’invention de la psychanalyse pouvait non seulement comprendre, mais aussi transformer.

Vingt ans séparent ces deux textes, l’Histoire a montré un visage terrifiant et, au plan théorique, l’introduction de la notion de narcissisme ainsi que la seconde théorie des pulsions avec l’hypothèse de la pulsion de mort crée une rupture radicale dans la pratique clinique comme dans la théorie analytique. Certes, en écrivant Malaise dans la civilisation, Freud reprend ce qu’il avait déjà avancé sur la nécessaire répression des pulsions sexuelles et agressives pour la constitution d’une « civilisation », mais l’introduction du narcissisme dans la théorie analytique, la théorisation du surmoi et la découverte de la compulsion de répétition tracent le chemin vers la pulsion de mort, point de butée de la pratique clinique.