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Mannheim

De
287 pages
Mannheim a bâti sa sociologie de la connaissance pour réunifier la culture universitaire divisée entre le rationalisme et l'irrationalisme. Il prépare ainsi la défense politique de la démocratie par une cohésion culturelle. Idéologie et Utopie transforme la sociologie de la connaissance en sociologie politique. La mondialisation est à reconstruire en s'appuyant sur la sociologie qu'il nomme "un scalpel".
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MANNHEIM
Sociologue de la mondialisation en crise

Logiques Sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Dernières parutions

Elsa GISQUET, Vivre et mourir en réanimation néonatale, 2008. Suzie GUTH (Sous la dir. de), Modernité de Robert Ezra Park, 2008. Sun-Mi KIM, Jeunes femmes asiatiques en France. Conflit de valeurs ou métissage culturel, 2008. Dominique COLOMB, Médias et communication en Chine. Audelà des paradoxes, 2008.

Claude GIRAUD, De l'épargne et de la dépense. Essai de sociologie de l'organisation et de l'institution, 2008. Bertin Y ANGA NGARY, La modernisation quotidienne au Gabon. La création de toutes petites entreprises, 2008. M. ANDRAUL T, L'épiscopat français et la liberté de l'enseignement sous la Cinquième République, 2008.

Pierre-Noël DENIEUIL, Cultures et société, Itinéraires d'un
sociologue, 2008.

J.-A. DIBAKANA

MOUANDA, Figures contemporaines du

changement social en Afrique, 2008. B. COLLET, C. PHILIPPE (dir.), Mixités. Variations autour d'une notion transversale, 2008. Catherine TOURRILHES, Construction sociale d'une jeunesse en difficulté. Innovations et ruptures, 2008.

Abdelkader BELBAHRI, Les Enjeux de la reconnaissance des
minorités. Lesfigures du respect, 2008.

Patricia WELNOWSKI-MICHELET, L'Identité à l'épreuve de
l'exclusion socioprofessionnelle, 2008. Grzegorz J. KA CZVN SKI, La connaissance démarche sociologique de F. Znaniecki, 2008. comme profession. La

Gérard N all1er

MANNHEIM
Sociologue de la mondialisation en crise

L 'HARMATTAN

@

L'HARMATTAN,

2008

5-7, rue de l'École-Polytechnique,

75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05795-1 EAN : 9782296057951

Introduction
Mannheim, sociologue de la connaissance, a établi son système dans son œuvre théorique Les structures de la pensée) . Parti de l'exigence d'une synthèse éthique entre les différentes approches du grand courant issu de la Révolution française, il a mené, de 1917 à 1921, un combat exemplaire sur le thème essentiel que toute sociologie est sociologie de la connaissance; que la sociologie de la culture mène à la sociologie de l'épistémologie; que la sociologie de l'épistémologie mène à la sociologie politique. Dès 1926, la reconnaissance de son titre de sociologue de la connaissance est un pari sur tous les hommes de bonne volonté, sur tous les libres penseurs, sur ce qu'il appellera « l'intelligentsia sans attache », pour créer une synthèse politique par-delà les limites de l'idéologie et celles de l'utopie, vers une politique de démocratie fondée sur une science. Tel est l'itinéraire que nous nous proposons ici de suivre: de Mannheim, sociologue de la connaissance, allant de la sociologie de l'épistémologie jusqu'à une utopie de démocratie industrielle démocratique qu'il exposera à la fin de sa vie. Ce livre comporte donc une première étape caractérisée par Idéologie et Utopie où tantôt il avance l'analyse à partir de la dimension rationaliste de synthèse entre les différentes approches possibles de son temps pour la défense démocratique de la République de Weimar; tantôt après coup, il tente de

1.

Cf. Gérard 2006.

Namer,

Mannheim,

sociologue de la connaissance, Paris, L'Harmattan,

rendre compte du désarroi que, dans les mêmes années, Freud relate dans son texte célèbre, Malaise dans la civilisation. La deuxième partie se centre sur les Essais constituant, dans sa Sociologie de la culture, une transition entre le contexte culturel d'avant l'effondrement politique de la République de Weimar et celui du moment de l'effondrement des démocraties libérales européennes ébranlées par la crise économique. Cette seconde sociologie de la connaissance ne part plus d'une sociologie de l'épistémologie, mais d'une sociologie nouvelle des expériences sociopolitiques insolites qu'est l'effondrement du libéralisme des sociétés européennes.

6

LIVRE I

IDÉOLOGIE ET UTOPIE Pour une nouvelle sociologie politique

C'est à Albert Izzo que l'on doit la meilleure édition critique d'Idéologie et Utopiel. La lecture que nous nous proposons de faire pour réfléchir sur la signification dévoyée de ce livre est la suivante: comme nous l'avons longuement montré dans Mannheim, sociologue de la connaissance, la sociologie de la connaissance de Mannheim en tant que système se fonde sur la sociologie épistémologique et sur l'exigence éthique de synthèse politique des idéologies libérales et socialistes pour faire un front unique contre le fascisme; elle est achevée avant le texte de 1929 d'Idéologie et Utopie.

1.

Karl Mannheim, Idéologieet UtoPie,introduction et édition A. 1zzo, Bologne, II Mutino, 1999 (trad. A. Santucci, Routledge, 1953).

Chapitre I Introduction au problème
Le but de Mannheim consiste, non pas à fonder la sociologie de la connaissance (ce qui est déjà acquis), mais à mettre en question tant les dogmatiques de l'idéologie que les dogmatiques de l'utopie pour préparer une sociologie qui soit une arme pour la politique. Le but, c'est la notion de politique scientifique, c'est-à-dire de la synthèse entre la liberté éthique de choisir le meilleur et la conscience de la détermination sociale de notre choix. Le problème central du livre Idéologie et Utopie est d'abord politique. Il est donné en toutes lettres par Mannheim à la fin de ce qu'il appelle les « conceptions sociologiques de la pensée ». Il s'agit d'apporter une solution au problème du fondement des sciences sociales et « une réponse à la possibilité de guider la vie politique» 1. Dans cette introduction, Mannheim ne répète pas les théories énoncées dans La pensée conservatrice ou dans les textes antérieurs: « Il reste vrai, bien entendu, que dans les sciences de la société comme ailleurs, le critère ultime de la vérité et de la
fausseté doit être retrouvé dans l'examen des faits objectifs ».

La sociologie de la connaissance ne vise pas à éluder cet examen. Les structures de la pensée avaient déjà montré que la vérification expérimentale était essentielle. Les thèmes de la
1. Idéologie et UtoPie, op. cit., p. 7.

vérification expérimentale ont déjà été traités antérieurement à Idéologie et Utopie; il faut donc chercher la nouveauté de l'ouvrage. Mannheim énonce la théorie des différents niveaux de la vérification expérimentale. Il y a une différence entre la vérification expérimentale de la vie quotidienne et la vérification expérimentale logique: « L'analyse de la réalité n'est pas un acte isolé; elle prend place dans un contexte qui est influencépar des valeurs et par
des impulsions collectives et inconscientes ».

Son discours concerne d'abord les valeurs: tout choix éthique part d'un système de valeurs pour aboutir à un éventail d'aspects possibles de la synthèse intellectuelle. Les valeurs naissent d'un agir collectif qu'elles animent. En référence au courant de pensée de Freud, Idéologie et Utopie est caractérisée par le mot « inconscient». L'originalité de la lecture freudienne de Mannheim, c'est de lire l'inconscient comme un préconscient (comme ce qu'il appelait autrefois un «style» ou si l'on veut comme un «ton ») qui commande le système conceptuel, par sa forme d'évaluation ou de dévaluation. L'expérience vécue est celle de l'angoisse dont il faut se déprendre en ravivant la genèse de l'inconscient prérationnel. Cette anxiété, ressentie par tous, est décrite par Freud dans Malaise dans la civilisation. Mannheim s'adresse aux rationalistes, aux conservateurs mais surtout aux marxistes qui prétendent à tort suivre une politique scientifique. Il n'y aura de réussite politique que s'il y a conscience et contrôle: « On peut obtenir un nouveau type d'objectivité dans les sciences sociales, non pas en excluant les éléments d'évaluation mais en en prenant conscience et en les contrôlant »2.

Dans une conception sociologique de la pensée, le mot «pensée» ne fait pas, en premier lieu, allusion à des réalités logiques mais au contraire à des réalités quotidiennes. Qu'est-ce que la pensée dans la vie publique et dans la politique? Au début, les actions collectives partent d'une tonalité immédiate,
2. J{arl Mannheim, Idéologieet Utopie, introduction et édition A. Izzo, Bologne, II Mulino, 1999 (trad. A. Santucci, Routledge, 1953), p. 7.

12

affective, toute puissante, en opposition à un monde ou à d'autres visions du monde. La pensée est «un instrument de l'action collective ». Il souligne que les philosophes intéressés à «comprendre le monde» n'ont connaissance que de l'histoire de leur propre activité ou des domaines particuliers du savoir. Or, la pensée de la vie quotidienne ne fonctionne pas en passant de la philosophie mathématique aux autres sphères de la vie. Il y a, dans l'approche traditionnelle, une dimension étrangère pour ceux qui veulent « comprendre et construire le monde »3. Bien entendu, il y a eu, de tout temps, une autre pensée qui a été celle des hommes d'action qui, bien ou mal, ont développé dans la vie quotidienne « des méthodes avec lesquelles expérimenter et connaître le monde dans lequel ils vivent »4. C'est précisément cette expérimentation immédiate de la vie quotidienne qui a besoin d'être vérifiée. Elle est dépourvue d'une méthode; les dangers sont le stéréotype et le cliché. « Quand une activité humaine demeurependant une longue période soumise à un contrôle intellectuel ou à une critique, elle tend à sortir du domaine d'une vérité possible, elle tend à
se fourvoyer »5.

Par conséquent, une des étrangetés de notre temps, c'est que ces méthodes de pensée (qui sont celle que nous vérifions tous les jours dans les choix importants) avec lesquelles nous cherchons à prévoir et « guider notre destin politique et social»6 sont restées des méthodes non soumises à l' observation et jusqu'ici incontrôlables. Selon Mannheim, le paradoxe est qu'un tel empirisme, un tel comportement par « essais et erreurs» dans un domaine essentiel comme le choix politique a lieu dans cette Allemagne des temps modernes où l'interprétation « rationnelle de la réalité» a acquis une importance:

3. 4. 5. 6.

Idem,p. 3. Ibidem. Ibid. Ibid. 13

« La valeur de la science sociale augmente en proportion de la nécessité croissante d'intervenir dans les processus de la société »7.

On ne doit jamais détacher une activité politique de son fondement et de l'emprise qu'elle cherche à résoudre c'est-àdire «des racines psychologiques des émotions et des impulsions »8. C'est pourquoi Mannheim revendique d'entrée de jeu ce qui est connu comme sa propre thèse de la sociologie de la connaissance: l'idée qu'il y a des aspects de la pensée qui ne peuvent pas être interprétés tant que leurs origines sociales restent dans l'ombre. Les idées et les sentiments n'ont pas leur origine dans l'individu lui-même mais ils peuvent être expliqués par son expérience. Il serait inexact de reconstruire un langage déterminé par l'observation d'un seul individu; la langue a précédé le sujet parlant. De même, on ne saurait comprendre, à travers un seul homme, une perspective ou une pulsion dont le but s'exprime dans l'inconscient et dans la vision du monde: la pulsion collective vise à transformer le monde vers un but. Le sujet pense en prise sur l'affectivité inconsciente de son groupe. La philosophie étudie la pensée en général. La nouveauté de la sociologie de la connaissance est que le point de départ est « non pas la pensée en tant que telle» mais le sens de la pensée telle qu'elle émerge progressivement à l'intérieur d'une situation historico-sociale, et que l'individu exprime par son effort de réflexion. Il ne faut pas parler des hommes en général, mais d'hommes insérés dans certains groupes où ils ont pu développer un style de pensée et où ils ont caractérisé leur propre position à travers une adaptation progressive des situations typiques. Cette phrase résume les grands textes antérieurs de Mannheim: l'idée du style de pensée apparaissait dans le premier article sur la «Vision du monde »9; l'idée d'une situation typique dans Les structures de la pensée où, à la
7. 8.
9.

Idem,p. 4. Ibidem.
Gérard Namer, Mannheim, sociologue de la connaissance, op. cit., p. 49.

14

suite de Durkheim, l'avancée de Mannheim était de dire qu'à chaque période, il y a une typification autant des réalités conçues que des affectivités vécues. Ce préalable de la typification qui va préparer le concept est l'idée que chaque individu, comme chaque historien d'ailleurs, part d'un savoir savant préalable où il trouve, comme en héritage pour sa génération, la pensée de ses prédécesseurs. Il y trouve également une situation dans laquelle il existe des modèles de pensée appropriés à son expérience concrète, une situation où des matériaux affectifs et conceptuels lui permettent de renverser, de transformer, de mieux répondre aux exigences nouvelles d'un monde: «Tout individu est prédestiné dans un double sens par le fait de croître dans une société. D'un côté, il trouve une situation déjà construite,déjà réalisée, et de l'autre, il a affaire à des modèles déjà constitués de pensées, de mœurs et
d'affects »10.

Si le conditionnement social de la conscience en général (pensées, affects, conduites, mœurs, tendances à sentir, à penser, à se comporter, à répondre) est le premier trait de la sociologie de la connaissance, le second trait de sa méthode, est qu'elle ne se sépare jamais de la pensée qui existe concrètement dans le contexte d'action collective. Pour la première fois, c'est à partir de cette action collective que nous appréhendons le monde dans une dimension rationnelle. Les hommes, en tant que membres d'un groupe, ne se limitent pas à coexister avec d'autres; ils ne considèrent pas les choses du monde à partir de signes abstraits, d'une mentalité de contemplation. Au contraire, « Ils agissent ou réagissent à l'intérieur d'un groupe. Ils réagissent différemment suivant l'organisation différente de chaque groupe à partir duquel procède leur pensée. Les hommes luttent pour changer le monde de la nature et pour changer le monde de la société, ou au contraire pour tenter de s'agripper à la conservationd'une conditionsociale déterminée
100 Idem, po 50

15

en conformité avec le caractère et la position du groupe auquel ils appartiennent» Il.

C'est une volonté d'innovation ou de conservatisme qui oriente leur façon de poser un problème, leurs concepts et leurs formes de pensée. Suivant le type particulier d'activité collective à laquelle ils prennent part, les hommes tendent toujours à voir, d'une certaine façon, le monde qui les entoure12. C'est une méthode datée - et l'on pourrait dire qu'elle est datée de Platon - que l'apparition d'une logique qui sépare la pensée et l'action dans l'expérience concrète de l'individu. Après cette introduction dans laquelle Mannheim considère comme acquise sa conception sociologique de la pensée, il aborde ce qu'il considère comme la condition actuelle de la pensée: cette nouvelle façon de poser le problème de la crise de la culture, du relativisme par rapport à l'inconscient originel est la nouveauté de son propos dans Idéologie et Utopie. Il va lier cette nouvelle approche de la société de son temps en rappelant ses thèses sociologiques sur la génération: «Ce n'est pas par hasard si le problème des origines sociales et des pratiques de la pensée est apparu avec notre
génération»
13

.

Les conditions sociales qui font naître cette sociologie de la connaissance révèlent la modernité: la tendance à réfléchir plus sur la pensée que sur les choses du monde. La nouvelle sociologie de la connaissance n'est plus l'épistémologie d'une longue période, elle est le fait même de poser un problème qui révèle un éclairage particulier, une impulsion particulière de l'inconscient, volonté d'agir pour transformer le monde ou pour s'agripper à sa conservation qui conditionne la situation particulière du penseur. Le monde change sans cesse, et à chaque changement correspond une question qui ne concerne pas la vérité absolue, mais bien

11. Idem,p. 6. 12. Ibid 13. Ibid 16

«le fait en soi alarmant d'une même réalité qui apparaît
différente aux observateurs qui nous sont contemporains»
14.

Le point de départ d'Idéologie et Utopie est l'obsession nouvelle dans l'histoire de la culture qu'à chaque moment de pensée, chaque groupe ne cherche plus à connaître, mais à rendre compte du relativisme généralisé. Une telle situation révèle un moment de crise:
«de tels problèmes peuvent devenir généraux si à une époque, le désaccord domine l'harmonie »15.

Il y a comme une décadence de l'observation directe des choses, à l'obsession de la considération des façons de penser; cette crise a lieu uniquement quand la possibilité d'une élaboration directe des concepts visant une réalité déterminée est impuissante devant la multiplicité des jugements divergents sur les bases mêmes, sur les fondements de cette réalité. Cette crise est ressentie quand il n'y a plus, dans la société, assez de stabilité. Alors, la moindre modification dans les façons de penser - qui n'aurait absolument pas été aperçue dans une période stable ou dans une période où les changements sont lents - est perçue par la génération. Quand les changements sont très lents, une seule génération ne suffit pas - au cours de sa vie - à percevoir le phénomène même de la transformation. L'article sur les « Générations» et l'œuvre de Sorokin, déjà désignée à propos de la «Concurrence », sont explicitement cités ici. Mannheim dit, en effet, que c'est l'intensification de la mobilité sociale qui détruit l'illusion de la société statique. La mobilité horizontale et la mobilité verticale contribuent, de façon différente, à révéler ces multiplicités de modes de penser à un même moment. Car la mobilité horizontale, celle de la migration des peuples ou des groupes, n'atteint qu'un certain niveau de relativisme, de curiosité, d'erreur, d'ambiguïté: ce sont les récits des missionnaires et des voyageurs; ce sont également les récits qui décrivent les peuples dits « primitifs»

14. Idem,p. 8. 15. Ibid. 17

dans les colonies. C'est aussi l'origine du relativisme de Montaigne. L'essentiel pour Mannheim, c'est quand la mobilité horizontale est « accompagnée d'une intense mobilité verticale »16,c'est-à-dire d'un rapide mouvement des différentes strates, soit dans le sens de la montée, soit dans le sens d'un déclin social. Il y a là une nouveauté importante par rapport à la théorie de Sorokin qui, dans son livre sur la mobilité sociale, voulait refuser à Marx non seulement l'idée de la fin de l'histoire, mais aussi la possibilité même de l'idée d'un progrès. Ce que Mannheim va développer maintenant, en se servant des exemples historiques, est différent de la simple histoire sociologique qu'il a déjà donnée dans les œuvres antérieures. Car il commence par le personnage de Socrate et une interprétation de ce qu'il appelle le scepticisme des sophistes. Le pari de lutte démocratique de Mannheim est lié à l'effort d'esquisser une histoire des tentatives démocratiques avec Socrate, puis avec l'effondrement du dogmatisme religieux, aboutissant aux Lumières: discontinuité caractérisant les expériences démocratiques. Socrate représente la naissance de la pensée philosophique comme lieu de l'approfondissement de la crise dans sa forme sophistique qui est la crise du scepticisme des croyances religieuses antérieures: l'approfondissement de la crise sera le dépassement de la crise et la recherche d'un nouveau système de normes éthico-sociales. Les classes dominantes d'autrefois, les rois archaïques avaient pour système de légitimation, la mythologie. La montée des classes moyennes suscitait un autre système lié à leurs pratiques et à leurs désirs d'être entendues en tant que « vision du monde ». La montée de l'artisanat grec est à l'origine de pratiques nouvelles et rationnelles: construire un bateau implique un savoir physique, mathématique et un système de vérités qui sera celui du logos par opposition à la vérité sacrée et religieuse de la mémoire. Socrate symbolise le

16. Idem,p. 9.

18

dépassement de la crise par son approche éthique et religieuse de la synthèse à partir de la nouvelle pensée populaire. Le nouveau thème central de Mannheim devient la « démocratisation». « Seule une démocratisationgénéraledes structures fait que la pensée des classes sociales inférieures peut acquérir une
signification publique ». Socrate symbolise donc: « l'attitude du doute qui naît du heurt de deux façons différentes d'expliquer la réalité [...] la tendance de la mythologie où se reflétait [...] une noblesse dominante en déclin [...] et l'attitude analytique des couches artisanales de la ville qui était une couche montante» 17. C'est à partir du constat moderne. Il exprime: de ce heurt que Socrate est

« une incertitude générale [. ..], moins le témoignage d'un monde en décadence que le signal d'une conscience générale de la crise et de l'anxiété de la solution »18.

C'est une notion qui rapproche Socrate du vécu de l'anxiété européenne de 1929 que Freud interprète dans Malaise dans la civilisation. En s'identifiant à lui, Mannheim loue Socrate d'avoir «le courage de descendre dans les abîmes du scepticisme» 19 ; il fait de Socrate le héros qui dépasse la crise en posant aux sophistes des demandes encore plus radicales. Dans certaines périodes de la pensée, il devient évident que les problèmes de la pensée ne peuvent pas être résolus dans un préalable mais «par l'étude des différences qui interviennent entre les différentes opinions». Tel est, pour Mannheim, le premier archétype de toute sociologie de la connaissance. Cette situation de crise, d'aporie se répète souvent dans 1'histoire de la pensée. Mais les facteurs sociaux de crise qui expliquent « l'unité primitive et la lnultiplicité successive des formes

17. Ibid. 18. Ibid. 19. Ibid. 19

dominantes de la pensée »20se révèlent constants. À chaque crise, il existe des groupes ayant pour but de fournir une conception du monde: «l'intelligentsia ». Quand une société est stable, il est probable que ce groupe acquiert une position de caste: ce seront les chamans, les brahmanes, les clercs médiévaux. Ce sont autant de groupes intellectuels exerçant un contrôle de monopole sur l'élaboration de la vision du monde de la société où ils se trouvent; ils ont pour mission de ré interpréter sans cesse les différences qui peuvent exister entre chaque caste ou entre des visions du monde de la classe dominante et des classes dominées. À chaque « intelligentsia )} correspond un mode dominant intellectuel: « le sermon, la confession, la leçon constituent les instruments par lesquels l'intelligentsia rend possible une réconciliation des différentesconceptionsdu monde au niveau
le plus élémentaire du développement social ».

Cette intuition fulgurante prépare bien des thèmes qui seront ultérieurement repris. Sa seconde sociologie de la connaissance est ici esquissée: . comme sociologie de l'enseignement: étudier le passage généralisé de l'expérience scientifique à l'expérience concrète populaire; . comme sociologie de 1'« intelligentsia»: cerner le renouvellement de la démocratie libérale en une démocratie de la communication, condition du contrôle social sur les explosions irrationnelles. L'origine de la pensée moderne se fonde, pour Mannheim, sur l'épistémologie, la psychologie et la sociologie. Ici, Mannheim reprend les thèmes développés à la fin des Structures de la pensée. Il va confronter toute sa sociologie de la connaissance antérieure à la nouvelle «crise» en la comparant (après Socrate) à l'effondrement de la pensée scolastique du Moyen-âge. C'est l'épistémologie longuement étudiée dans les travaux antérieurs de Mannheim qui a été le
20. Idem, p. 12.

20

premier résultat important en philosophie: elle suit la rupture de la conception unitaire du monde antique et précède la modernité. En effet, la crise n'est pas seulement due au choc des opinions, mais fondamentalement à celui des opinions et des ontologies. Comme à l'époque de Socrate, archétype de son étude, c'est à partir de « l'état d'incertitude qui a gagné les penseurs que s'oriente une recherche des véritables fondements de la pensée, recherche qui est comme la réponse à la question, non seulement, de l'existence de multiples conceptions du monde, mais également de la présence de plusieurs structures ontologiques »21.

Le point de départ de Mannheim est son «éthique humaniste », c'est dire que sa croyance permanente et son droit d'aider à un progrès de l'humanité passent par une ontologie; ce n'est pas une science de «l'être en soi », c'est un pari affectif implicite de l'acte moral pour la tolérance, puis la synthèse des cœurs et des logiques. Cette expérience, généralisée à toutes les visions du monde, est l'expérience d'une ontologie implicite de l'homme concret. Le changement profond de l'épistémologie est né dans la modernité, en réponse à la crise décrite ci-dessus; les hommes se libèrent de l'incertitude non pas par une théorie de la réalité conçue de façon dogmatique ou par un ordre du monde justifié par un savoir transcendant, mais «par l'analyse du sujet qui connaît »22.De Descartes à Kant, tout le rationalisme pose une même question, tout autant d'ailleurs que l'approche empirique anglaise: «Quels sont les rapports du sujet qui observe à l'objet observé? »23. La crise du système de l'Église est provoquée par le fait que la conception de l'ordre de la réalité, imposée comme lien d'un créateur à sa création, devient problématique: les hommes n'ont pas d'autres choix que de prendre la route opposée et d'assumer le sujet, cogito cartésien
21. 22. 23. Idem,p. 14. Idem,p. 15. Ibid 21

ou «je pense» kantien, comme point de départ pour déterminer la valeur et la nature du cheminement de la connaissance et pour chercher enfin à trouver en elle un point de référence pour interpréter le monde objectif. Cette orientation est commune quant à sa négation du monde médiéval dans le rationalisme français, allemand et anglais. L'important dans tout le texte est de montrer que c'est beaucoup plus la façon dont un groupe social pose une question qui révèle l'origine sociale de l'impulsion que sa réponse. La sociologie de la connaissance doit, chaque fois qu'il est possible, reconstruire de façon empirique « la naissance de la pensée du sujet qui est beaucoup plus proche de notre contrôle expérimental immédiat». L'observation empirique, l'intention fondamentale d'avoir par l'épistémologie une origine, une analyse de l'origine et du rôle de la représentation, du rôle et de l'importance du sujet, de la valeur du savoir humain, mènent ces hommes à chercher un substitut de ce que pouvait être Dieu autrefois, c'est-à-dire la solution complète du problème d'un esprit surhumain et infaillible capable de juger de la valeur de notre pensée. Dieu est mort et ceci est terminé. C'est alors que la méthode empirique va se démontrer comme la plus capable telle qu'elle apparaît dans les sciences de la nature -, d'apporter cette certitude. Dans un moment particulier, quand on élabore les sciences philo logiques et historiques, la possibilité pour l'analyse de la pensée, la compréhension des différentes conceptions du monde et la richesse de la perspective religieuse et philosophique à partir d'une approche génétique va paraître. Alors, la pensée vient à être examinée à différents moments de son processus et dans les situations historiques les plus différentes. Ce rapport épistémologique au sujet prépare les conditions de la naissance d'une psychologie toujours plus rigoureuse. Plus cette psychologie s'affine, plus l'observation empirique va s'étendre et plus les hommes sont obligés de reconnaître, contrairement à leurs anciennes croyances, que seul le sujet peut être le point de départ adapté à une nouvelle conception du

22

monde. «L'expérience intérieure »24se révèle beaucoup plus immédiate que l'expérience extérieure; le lien entre celles-ci apporte une sécurité qui va permettre à l'homme de comprendre les motifs produisant certaines actions. La psychologie ouvre et généralise la notion «d'expérience». Ce qui n'était que la vérification expérimentale par 1'histoire se transforme en multiples expériences psychologiques. L'expérience de vie quotidienne devient fondamentale. Toute expérience est un questionnement préalable qui implique un pari ontologique c'est-à-dire un pari sur l'être dernier de toute chose. L'expérience psychologique au Moyen-âge était en référence au monde religieux: la lutte du bien contre le mal. Cette psychologie qui atteint des sommets avec Pascal, Montaigne et Kierkegaard révèle la richesse de l'ontologique dans les mots de tous les jours du Moyen-âge, c'est-à-dire l'expérience du péché, du salut et de la solitude. « Tous ces actes de vie, depuis le départ, avaient certes une fin religieuse, mais ils n'excluaient en rien un aspect concret, précis ». C'est justement cet aspect - concret et précis - présent dans toute expérience religieuse qui va manquer quand le rationalisme de la nature dominera. C'est ce que prouvent ces grands philosophes réfléchissant sur le passé des expériences religieuses (lieu du péché, du désespoir et de l'amour chrétien). De nouveaux concepts sont formalisés et sont le sens de l'angoisse et de la libido chez Freud. On va essayer d'abord, dans un premier temps, de transposer les catégories que l'on savait utiles pour l'expérience extérieure à ]' expérience intérieure. Ce sera la dérive causale de la psychologie expérimentale, y compris chez Freud où, au lieu de se rapprocher de la richesse des mœurs et de l'individu, la première dérive tend à appliquer mécaniquement les concepts des sciences de la nature: la position dans l'espace, le mouvement, la cause et l'effet. On cherche des rapports de causalité. Dès 1929, Mannheim a l'intuition d'une dérive
24. Idem.,p. 17. 23

fondamentale de la psychanalyse qui va remplacer l'étude génétique de Freud par une étude causale pour expliquer le déséquilibre psychologique d'un malade, sa réadaptation au monde social. En somme, la catégorie de la « fonction» est employée de telle sorte que les phénomènes soient observés du point de vue de leur rôle dans un mécanisme psychique. Ainsi, les conflits mentaux sont interprétés comme le résultat, l'effet fondamental de deux tendances contradictoires et dissociées de la vie psychologique. Mannheim reconnaît toute la richesse des méthodes expérimentales de la nature. Mais la crise naît du fait d'avoir écarté de la méthode de la nature ce qui concerne le sujet profond, son quotidien et ce qui empêche de comprendre un monde. L'interprétation mécanique peut uniquement aider quand le but et la valeur d'une action proviennent d'une autre source. Les moyens par lesquels sont déterminées la finalité et la valeur d'une action doivent être mis à l'épreuve avec un autre type d'expérience. Car en somme, la fonction la plus importante de la pensée consiste à donner à l'homme «un guide pour la conduite au moment de prendre des
décisions »25.

« Tout choix effectif d'évaluation des autres personnes ou de la façon dont est organisée la société impliqueun jugement sur le bien et le mal, sur le sens que possède la vie sur la
signification impliquée dans un acte de conscience »26.

À ce niveau, on se heurte à un paradoxe extraordinaire. Au début, les hommes se sont débarrassés de l'univers médiéval religieux pour pouvoir plus facilement atteindre leurs buts et appréhender le monde de la réalité de l'esprit. Les éléments constituants de la réalité ont été examinés du point de vue du mécanisme et de la fonction. Les hommes cherchaient à connaître le monde afin de le conformer à leurs intentions. La société a été étudiée pour atteindre une forme de vie sociale plus agréable au regard de Dieu. Les individus s'occupaient de
25. 26. Idem,p. 20. Ibidem. 24

l'âme pour s'assurer une voie vers le salut. Mais au fur et à mesure que l'analyse avance, comme le dirait Nietzsche, les hommes pouvaient se dire: « J'ai oublié pourquoij'ai commencéd'exister »27. Même un psychanalyste peut tomber dans ce piège car si on lui demande quel est son but et si on lui demande d'abandonner les observations et les hypothèses, il sera forcé de répondre que son but est de guérir son patient. Mais, jamais, il ne pourra fournir une réponse à ce qu'il entend par « adaptation ». Car, à la question: qu'est-ce qu'il y a de mieux, quel est l'optimum, il ne saura absolument pas répondre sur la seule base de la science puisqu'il en a éliminé la finalité dès le début. Ainsi, l'évaluation et le principe de celle-ci sont indispensables à la théorie et à la formalisation théorique de l'expérience. Quand Mannheim parle de l'ontologie, il justifie l'approche de cette science de « l'être» en disant que seule l'ontologie « permet d'intégrer les élémentsdifférentsde la conduite et de trouver un contexteunitaire d'éléments de la théorie et de la conduite, de l'être et de l'éthique qui sans cela resteraient séparés» . Contre ses critiques, Mannheim estime que le sens de la conception magico-religieuse du monde peut certes être fausse, mais elle sert toujours. Elle est utilisée chaque jour lorsqu'il faut intégrer les différents fragments de l'expérience intérieure ou psychologique à l'expérience extérieure et naturelle. Elle est indispensable aux origines mêmes d'un certain choix de conduite éthique et politique. Les significations que nous donnons de la réalité sont indispensables à l'action collective qui ne peut avoir lieu qu'à partir d'un même jugement sur la réalité. Ce que les uns appellent «hérésie », quand ils combattent contre les autres peut être vrai ou faux; mais c'est le seul moyen qu'ils ont pour que leurs luttes puissent représenter, à leurs yeux, la situation d'une société. On ne saurait comprendre les expériences intérieures si on ne les lie
27. Idem,p. 21. 25

pas à une signification et cela est rendu impossible par l'exclusion de tout élément qualitatif ou doté d'un sens humain induit par le rationalisme et par la psychologie. L'origine et la formation de nos idées sont essentielles - que ces idées soient vraies ou fausses - parce qu'elles révèlent le sens premier que le groupe auquel nous appartenons va donner aux événements. Appartenir à un groupe, ce n'est pas seulement y être né ou affirmer lui appartenir, encore moins le fait de proclamer lui être fidèle et obéissant, mais c'est le fait de percevoir le monde et les choses du monde d'une façon particulière. Toute conception du monde porte en elle « comme la cristallisation des expériences d'un certain groupe »28.C'est l'élément qui coordonne, qui donne unité aux individus dans un groupe; c'est parce qu'il a le même sens de la réalité qu'il peut s'orienter de façon pratique dans cette réalité. Un jour, Lalande dira: « Héritage de mots, héritage d'idées ». C'est la même intuition qu'anticipe ici Mannheim lorsqu'il remarque que, pour s'exprimer et en même temps s'assurer d'une permanence d'un monde extérieur et d'une expérience intérieure qui sont sans cesse en mouvement, les mots sont comme un réservoir de stabilisation qui s'est déposé dans l' histoire à partir de l'expérience collective. C'est la formation de concepts qui peut rendre cet aspect de la réalité stable, essentiel pour agir, tandis qu'on peut cacher, dans l'intérêt même de l'action du groupe, le processus de transformation continuel qui est à la base de la réalité dans son ensemble. Le concept devient tabou par rapport à d'autres significations possibles. Un concept est une simplification et une unification d'éléments multiples de la vie, indispensables à l'action. C'est sans doute l'effondrement de l'univers médiéval et la décadence du monopole culturel de l'Église qui ont brisé les vieux tabous dominants et exclusifs. C'est comme cela qu'il faut comprendre ce que le groupe perçoit quand il s'oppose; il montre des significations qui s'opposent l'une à l'autre dans le monde et essayent de se libérer par le scepticisme des mots en
28. Idem.,p. 23. 26

remarquant que ce qui est un roi pour l'un est un tyran pour l'autre. On a pourtant déjà dit comment la permanence de sources trop nombreuses et trop hostiles d'interprétations dans une société peut conduire à la fin de tout système de connaissances. Car dans une société ainsi divisée, aucun accord, aucun consensus comme disait Durkheim ne peut être établi si ce n'est que « sur des rapports déjà établis, formalisés »29. Les premiers pas de la psychologie moderne ont été une déception; on voulait chasser des notions tout ce qui pouvait renvoyer à la vie quotidienne. Au contraire, la psychologie moderne fait un grand pas dans la problématique de l'unification de l'expérience de la nature et de l'expérience de l'esprit. Deux tendances la caractérisent: -+ la première: c'est de pénétrer dans toute signification et d'en étudier la formation dans le sujet d'un point de vue génétique30; -+ la seconde: c'est la dérive que cette psychologie expérimentale atteint, par exemple, en cherchant à copier les sciences de la nature faites de mécanismes, en cherchant à éviter le particulier et en étant obsédée de ce qui est uniforme et de ce qui peut simplifier d'une façon formelle. Or, l'homme qui agit doit savoir, chacun à sa façon, aussi bien l'ontologie de la vie morale et psychologique intérieure que sa capacité, en dehors de cet être profond, à pouvoir jouer un rôle dans la vie pratique3). À la sociologie de la connaissance, les rationalistes traditionnels opposent que la genèse d'une idée n'apporte rien à la validité de cette idée ou à son sens. Bien au contraire, selon leur ironie, la connaissance de la vie de Pythagore et de ses contradictions vécues n'apporte rien à sa pensée. Selon Mannheim:

29.

Idem, p. 24, « De la réalité ».

30. 31.

Idem.,p. 25. Ibidem. 27

« Peut-être pour un théorème, mais sûrement pas, en ce qui concerne toutes les opérations intellectuelles ».

Si l'on veut interpréter de façon rigoureuse la pensée, il faut en chercher la genèse. Quand la Bible dit: « Les derniers seront les premiers », quand une révolte des classes opprimées est évoquée, on en comprendra beaucoup plus si, comme Nietzsche et les autres, on prend conscience qu'il y a un profond ressentiment sur un fond de jugement d'ordre moral. Est-ce que ce n'est pas le ressentiment qui, dans le cas du christianisme, a amené les couches les plus humbles à avoir le courage de s'émanciper au moins de façon psychologique du domaine injuste du système des valeurs de leurs maîtres et de leur opposer une nouvelle morale ?32Il ne s'agit pas de savoir qui était dans le juste des chrétiens ou des classes dominantes. Mais simplement, dans chaque cas, nous sommes amenés, à travers cette analyse, à comprendre de plus près la signification de la déclaration que nous venons de rappeler. Car l'expression « les derniers seront les premiers» n'est pas la déclaration d'un homme. Elle exprime un appel, seulement pour les hommes qui, comme les chrétiens, sont opprimés et qui sont désireux de se libérer des injustices dominantes. Pour comprendre la vie de l'esprit, il faut donc comprendre d'abord que l'esprit se trouve tout entier dans sa genèse même. Mais cela ne suffit pas. Il faut également comprendre qu'il s'agit non pas d'un devenir psychologique d'un individu comme pourrait l'expliquer par exemple Max Weber; il s'agit de chercher la réalité première dans un groupe où des centaines et des milliers de personnes participent à leur façon à la destruction d'une société existante. « Chacune de ces personnes prépare un renversement des valeurs dans le sens d'une action à l'intérieur d'une réalité existentielle complexe expliquée de façon génétique et qui ne peut pas se limiter à une histoire individuelle; mais elle doit partir de l'interdépendance qui existe entre la réalité d'un individu et celui d'un groupe. Cela a été le mérite précisément
32. Idem,p. 26. 28