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Marées noires et politique

De
296 pages
Cet ouvrage entend redécouvrir et analyser l'expérience d'indignation des populations affectées par la marée noire suite à la catastrophe du Prestige, et rendre crédit à l'incertitude ouverte par cette marée noire, abusivement atténuée à travers les retours d'expérience ou les comptes rendus gestionnaires réalisés après la bataille. Ce double pari implique un regard sociologique et ethnographique attentif aux lieux et enjeux qui fixent des discours publics de contestation de cette marée noire.
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MARÉES NOIRES ET POLITIQUE
























© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-56449-7
EAN : 9782296564497
Sous la direction de
Xabier Itçaina et Julien Weisbein





MARÉES NOIRES ET POLITIQUE

Gestion et contestations de la pollution
du Prestige en France et en Espagne.






Préface de Claude Gilbert

















L’Harmattan

Logiques politiques
Collection dirigée par Yves Surel

Créée en 1991 par Pierre Muller, la collection « Logiques
politiques » a pour vocation principale de publier des
ouvrages de science politique, ainsi que des livres traitant
de thématiques politiques avec un autre angle disciplinaire
(anthropologie, économie, philosophie, sociologie). Elle
rassemble des recherches originales, tirées notamment de
travaux de doctorat, ainsi que des ouvrages collectifs sur
des problématiques contemporaines. Des séries
thématiques sont également en cours de développement,
l’une d’entre elles visant à publier des ouvrages de synthèse
sur les systèmes politiques des États-membres de l’Union
européenne.

Dernières parutions

Christophe VOILLIOT, Éléments de science politique, 2010
Sous la direction de Sylvain BARONE et Aurélia TROUPEL,
Battre la campagne. Élections et pouvoir municipal en milieu
rural, 2010.
Isabelle ENGELI, Les politiques de la reproduction, Les poli-
tiques d'avortement et de procréation médicalement assistée
en France et en Suisse, 2010.
André-Louis SANGUIN, André Siegfried. Un visionnaire hu-
maniste entre géographie et politique, 2010.
Bruno PALIER et Yves SUREL (dir.), Quand les politiques
changent. Temporalités et niveaux de l’action publique, 2010.
Amandine CRESPY et Mathieu PETITHOMME, L’Europe sous
tensions, 2009.
Laurent GODMER, Des élus régionaux à l’image des élec-
teurs ? L’impératif représentatif en Allemagne, en Espagne et
en France, 2009.
Jaeho EUN, Sida et action publique. Une analyse du change-
ment de politiques en France, 2009.
Pierre MULLER et Réjane SENAC-SLAWINSKI (dir.), Genre et
action publique : la frontière public-privé en question, 2009.
SOMMAIRE


Les auteurs ................................................................................................. 7

Remerciements ........................................................................................... 9


PREFACE. L'extraordinaire des crises au prisme de l'ordinaire des
collectivités humaines
Claude Gilbert ............................................................................................. 11


INTRODUCTION. Marées noires et (sciences sociales du) politique
Xabier Itçaina, Julien Weisbein ................................................................... 15


PREMIERE PARTIE. LE PRESTIGE COMME OBJET
D’ATTENTION PUBLIQUE

CHAPITRE 1. Le Prestige : une pollution atypique et révélatrice
Sophie Bahé ................................................................................................. 37

CHAPITRE 2. La marée noire du Prestige vue de la côte aquitaine.
Les dynamiques locales d’un problème public
Julien Weisbein ............................................................................................ 75


DEUXIEME PARTIE. DEMOCRATIE ET CAUSE
ENVIRONNEMENTALE : LES MOBILISATIONS EN ESPAGNE

CHAPITRE 3. Prestige, société civile et démocratie en Galice
Mónica Ferrín, Martiño Rubal .................................................................... 135

CHAPITRE 4. Le Prestige : réactions et protestations en Pays Basque Sud
Iñaki Barcena, Eneko Borja, Josu Larrinaga, Jone Martínez ...................... 153


TROISIEME PARTIE. IDENTITES SECTORIELLES ET
CAUSE ENVIRONNEMENTALE EN FRANCE

CHAPITRE 5. Les marins-pêcheurs basques face au Prestige.
Logiques de mobilisation et enjeux sectoriels
Stéphane Cadiou, Xabier Itçaina ................................................................. 189

CHAPITRE 6. L’expertise profane en situation de crise. Les surfeurs
dans l’épisode de la marée noire du Prestige
Jean-Baptiste Comby, Philippe Terral, Julien Weisbein .............................. 217

CHAPITRE 7. L’« échec » d’une mobilisation contre la pollution du
Prestige. Le cas du collectif marées noires du Bassin d’Arcachon
Elise Cruzel .................................................................................................. 245


CONCLUSION. La marée noire du Prestige comme bifurcation ?
Xabier Itçaina, Julien Weisbein ................................................................... 285


Liste des figures et tableaux ...................................................................... 289

Liste des sigles et abréviations .................................................................. 291

6
LES AUTEURS


Sophie Bahé est docteure en géographie et chargée de mission « Pré-
paration & Gestion de crise » à Vigipol. Ses travaux portent sur les
différentes dimensions de la gestion des pollutions maritimes : analyse
des risques et des réseaux d’acteurs, planification d’urgence, forma-
tions, exercices de crise, gestion de crise et retour d’expérience.

Iñaki Barcena Hinojal est professeur de sciences politiques et admi-
nistratives à l’Université du Pays Basque et membre du groupe de
recherche sur la démocratie participative « Parte Hartuz ». Ses re-
cherches portent sur l’analyse des politiques environnementales, la
participation citoyenne et la sociologie environnementale.

est membre du groupe de recherche sur la démocratie Eneko Borja
participative « Parte Hartuz ». Ses recherches portent sur la mobilisa-
tion en matière environnementale et la participation citoyenne.

Stéphane Cadiou est maître de conférences en science politique à
l’Université de Nice Sophia-Antipolis et chercheur au laboratoire
ERMES. Ses recherches portent sur les politiques urbaines et, notam-
ment, sur les professionnels et les groupes d'intérêts au sein des villes.

Jean-Baptiste Comby est maître de conférences en sciences de
l’information et de la communication à l’Université Paris Panthéon-
Assas et chercheur au Centre d'analyse et de recherche interdiscipli-
naires sur les médias (CARISM). Ses travaux portent notamment sur
la sociologie des problèmes publics dans le domaine de
l’environnement.

est doctorante en science politique au Laboratoire des Elise Cruzel
sciences sociales du politique (LaSSP, Sciences-Po Toulouse). Ses
recherches portent sur les mouvements altermondialistes et
l’engagement politique.

Mónica Ferrín Pereira est diplômée en sciences politiques de
l’Université de Saint-Jacques-de-Compostelle. Elle a contribué à plu-
sieurs projets de recherche à l’Université de Saint-Jacques-de-
Compostelle et à l’Ecole galicienne d’administration publique. Elle
prépare actuellement une thèse à l’Institut Universitaire Européen de
Florence sur l’évaluation citoyenne de la démocratie.

Claude Gilbert est directeur de recherche CNRS à PACTE (Poli-
tiques publiques, Actions politiques, Territoires, Sciences-Po Gre-
noble). Ses travaux portent sur l’analyse des risques collectifs et des
situations de crise.

Xabier Itçaina est chargé de recherche CNRS au Centre Emile
Durkheim (Sciences Po Bordeaux). Ses travaux portent sur les dyna-
miques territoriales de l’économie sociale et solidaire, sur les liens
entre religion et politique et sur les politiques de l’identité.

Josu Larrinaga Arza est professeur de sociologie à l’Université du
Pays Basque et membre du groupe de recherche sur la démocratie
participative « Parte Hartuz ». Ses recherches portent sur la mobilisa-
tion collective, les mouvements sociaux environnementalistes et la
gestion du territoire.

est doctorante du gouvernement basque au Jone Martínez Palacios
Département des sciences politiques et de l’administration de
l’Université du Pays Basque et membre du groupe de recherche sur la
démocratie participative « Parte Hartuz ». Ses recherches portent sur
l’analyse des conflits environnementaux, la participation des femmes
aux conflits et la participation citoyenne.

Martiño Rubal Maseda est diplômé en sciences politiques de
l’Université de Saint-Jacques-de-Compostelle. Ancien chercheur au-
près de l’Ecole galicienne d’administration publique, il prépare actuel-
lement un doctorat à l’Université de Sienne sur l’opinion publique et
l’intégration européenne. Ses recherches portent également sur le
comportement politique et le capital social.
Philippe Terral est maître de conférences en sociologie à l’Université
Paul Sabatier Toulouse et chercheur au laboratoire Sports, Organisa-
tions, Identités (SOI). Ses travaux portent sur la professionnalisation
des organisations, des acteurs et des savoirs du sport et du corps ainsi
que sur la construction d'expertises visant l'orientation de programmes
d'action publique dans lesquels sont impliqués ces professionnels
(santé publique, actions environnementales, etc.).

Julien Weisbein est maître de conférences en science politique à
Sciences-Po Toulouse et chercheur au Laboratoire des sciences so-
ciales du politique (LaSSP). Ses travaux portent sur l’intégration eu-
ropéenne, les formes d’engagement politique en régime de proximité
et les risques environnementaux.
8
REMERCIEMENTS

Cet ouvrage rend compte d’une recherche collective menée entre 2004
et 2006 et désignée sous l’acronyme de PESCA (Pollution, Environ-
nement, Sécurité, Côte Atlantique). La constitution de ce réseau scien-
tifique de 14 chercheurs issus de 6 institutions distinctes (laboratoire
SPIRIT – devenu Centre Emile Durkheim en janvier 2011 – de l’IEP
de Bordeaux, LaSSP de l’IEP de Toulouse, Université de Saint-
Jacques-de-Compostelle, Université autonome de Barcelone, Institut
France Presse, laboratoire SOI de l’Université Toulouse 3) a été ren-
due possible grâce à plusieurs financements et dispositifs : le Pro-
gramme 2004 « Sciences biomédicales, santé et société » (financé par
le CNRS, l’Inserm et la MiRe-DREES), un contrat de recherche enga-
gé avec la Région Aquitaine et le support du réseau académique FE-
DERES (Formation et Développement de l’Expertise des Ressources
en Europe du Sud) financé par le programme communautaire IN-
TERREG III-B.
En outre, cette enquête a été inscrite dans un vaste réseau de cri-
tiques et d’évaluations scientifiques. Ainsi, les différents résultats ont
donné lieu à l’organisation de deux journées d’étude (à Toulouse le 15
décembre 2004 puis à Bordeaux le 15 novembre 2005) ainsi qu’à des
communications réalisées dans le cadre de plusieurs colloques ou
séminaires. Que les différents discutants qui ont pu, à ces nombreuses
occasions de débat, évaluer ce travail - et par là même en ont permis
l’amélioration - soient ici remerciés : Jean-Pierre Augustin, Yann
Bérard, Caitríona Carter, Gaël Franquemagne, Stéphane Latté, Laura
Michel, Yves Surel, Andy Smith, Jean-Yves Trépos et Dany Trom.
Armelle Jézéquel, Jeanne Capdeville (SPIRIT) et Frédéric Nicolas
(LaSSP) ont contribué de façon décisive à la relecture des textes et à
la préparation du manuscrit.
Certains collègues ont participé à la vie scientifique du réseau
PESCA, sans toutefois avoir écrit dans cet ouvrage qui en est
l’aboutissement mais qui leur doit énormément. Qu’il nous soit donc
permis de témoigner de notre dette à l’égard de Jean-Marie Izquierdo
et de Romain Pasquier. Par ailleurs, nous aimerions remercier
l’ensemble des personnes interrogées dans le cadre de cette recherche
pour nous avoir fait part d’une expérience à bien des égards doulou-
reuse, parfois difficile à mettre en mots.

PREFACE
L'extraordinaire des crises au prisme de l'ordinaire des
collectivités humaines

Claude Gilbert


L’approche proposée de la situation ayant suivi le naufrage du Pres-
tige au large de la Galice, en novembre 2002, marque un tournant dans
l’analyse des crises. Elle s’écarte du cadre d’analyse dominant, parta-
gé par un grand nombre d’acteurs, mais également par un grand
nombre de spécialistes, y compris au sein des sciences humaines et
sociales, selon lesquels ces situations correspondent essentiellement à
deux types de confrontation : l’une, tout d’abord, entre les autorités
publiques et un évènement critique donné, compte tenu des nombreux
problèmes à résoudre, de l’étendue des incertitudes ; l’autre, ensuite,
entre ces autorités et la population affectée ou susceptible de l’être,
compte tenu de leurs réactions et protestations, de l’écho que peuvent
en donner les médias. Par rapport à ce cadrage, de fait peu discuté, cet
ouvrage propose divers déplacements dont deux qui modifient les
perspectives d’analyse : le premier vise à examiner les situations de
crise pour ce qu’elles sont, sans donc les réduire à des problèmes de
gestion ne concernant que les pouvoirs publics ; le second vise à rap-
porter ces situations à l’existant, à ce qui est déjà présent dans les
territoires et collectivités concernés, à un ensemble d’enjeux sociopo-
litiques « déjà là ».
Le premier déplacement est loin d’être anodin puisque la compré-
hension des situations de crise se fait habituellement du point de vue
des décideurs, des experts ; puisque, aussi, ces situations sont souvent
considérées comme des mises à l’épreuve des dispositifs élaborés par
les pouvoirs publics. Les approches les plus courantes se concentrent
ainsi sur les problèmes rencontrés en termes de gestion, ce qui renvoie
à des considérations d’ordre normatif sur les dispositifs prévus, sur les
partages des rôles et responsabilités dans la sphère des pouvoirs pu-
blics, sur les compétences mobilisables dans la sphère de l’expertise.
La réflexion se focalise donc sur les conditions de mise en œuvre des
systèmes d’alerte, d’application des plans, d’utilisation des ressources,
etc. C’est donc en fonction des écarts entre ce qui avait été envisagé,
planifié et la réalité des actions, leur efficacité, que les situations sont
habituellement analysées (avec des interrogations sur la pertinence de
ce qui avait été prévu et sur la façon de remédier aux défaillances
constatées). De même, est-ce en fonction des écarts entre les recom-
mandations faites en termes d’information, de communication en
situation de crise, de « gestion » des médias et les pratiques consta-
tées, qu’est appréciée la qualité des actions conduites dans ce do-
maine, notamment compte tenu des effets attendus à l’égard de la
population (et plus particulièrement, des « victimes »). Or, comme le
montrent dans leur introduction les responsables de cet ouvrage -
Xabier Itçaina et Julien Weisbein - ainsi que l’ensemble des contribu-
teurs, cette approche est très restrictive. Elle constitue en effet une
« voie d’analyse moyenne » qui a comme première conséquence de
mettre à distance l’expérience vécue par de multiples acteurs et qui ne
se réduit pas à celle de « décideurs », « d’experts » en prise avec
« un » évènement et « une » population ». Un des grands apports de
cet ouvrage est de donner du contenu, on n’ose pas dire de la
« chair », à des situations habituellement enfermées dans le théâtre de
confrontations assez sommaires, détachées donc des réalités com-
plexes auxquelles elles correspondent. L’ouvrage ouvre ainsi très
largement le champ d’analyse en mettant en évidence comment une
marée noire affecte directement et très diversement de nombreux
acteurs et organisations, de nombreuses collectivités qui, de multiples
façons, sont amenés à s’en saisir et à se l’approprier. Non réductibles à
des plans, des procédures et aux objectifs leur correspondant, ces
expériences singulières appellent chaque fois des examens spéci-
fiques. Or, malgré l’invitation faite par des sociologues, des anthropo-
logues d’analyser ces situations du point de vue de ceux qui s’y trou-
vent pris (et, de diverses façons, « englués » dans le cas de la marée
noire) on constate une difficulté à intégrer les expériences vécues, à
prendre en compte les diverses dimensions qu’elles comportent. Il ne
va toujours pas de soi d’admettre que les crises ne sont pas unique-
ment une « mise à l’épreuve » des dispositifs prévus ainsi que des
acteurs en ayant formellement la charge. De même ne va-t-il toujours
pas de soi d’admettre que, dans ces circonstances, la « population » ne
peut ni être appréhendée comme une entité en soi, ni être pensée à
travers les seules catégories de victime ou bien encore de sauveteur.
Cet ouvrage rappelle donc que la population n’est pas une abstraction,
qu’elle existe de façon diverse et complexe en tant que société civile,
qu’elle est donc structurée de mille façons et que cela détermine la
manière dont sont vécues, expérimentées, les situations critiques. Le
plus curieux est que cette proposition, qui devrait s’imposer dans le
champ de la recherche, reste encore assez originale pour ce qui con-
cerne l’analyse des crises post-accidentelles.
Le second déplacement opéré par cet ouvrage est tout aussi impor-
tant. La proposition est en effet de considérer que les situations de
crise se développent sur des territoires, dans des collectivités qui
« existent » avant que des évènements critiques ne surviennent, qui
12
sont donc d’emblée structurées autour d’un ensemble d’enjeux,
d’intérêts, de relations de pouvoir (avec ce que cela implique comme
rapports de force et de faiblesse). Pour le dire autrement, il y a un
paysage sociopolitique avant les crises qui (« par miracle », « par
catastrophe ») n’est pas effacé par la survenue d’une situation critique
(sauf, bien sûr, en cas d’accident ou de catastrophe majeure). Or, les
réflexions qui sont habituellement développées autour de la gestion
des crises, aussi bien par les acteurs en charge, les experts de ces ques-
tions que par une partie des chercheurs en sciences humaines et so-
ciales, ont comme particularité de ne pratiquement jamais être contex-
tualisées, de considérer que « la » crise, non seulement efface les dif-
férences entre les territoires, les collectivités pouvant être concernées
mais, aussi, instaure son propre ordre. Il est d’ailleurs habituel de
considérer que les acteurs sont « face » à la crise, qu’ils doivent donc
faire avec un phénomène qui, s’imposant de l’extérieur, anéantit les
singularités intérieures. Or, cet ouvrage montre, là encore, que le
« théâtre de la crise », avec ses distributions de rôle, ses désignations,
ne se substitue pas ipso facto au monde habituel. Si, de toute évidence,
la survenue de situations critiques perturbe voire interrompt le « cours
normal des choses », elle ne fait pourtant pas disparaître les acteurs
déjà présents et les enjeux dont ils sont porteurs. Bien au contraire,
c’est largement en fonction de ce « déjà là », que la compréhension
des situations s’effectue et que les actions s’engagent. C’est aussi en
fonction de ce « déjà là » que des intérêts s’activent, que des logiques
s’engagent et que de nouveaux enjeux apparaissent. Mais, là aussi,
malgré les multiples observations ayant été faites par des sociologues,
des politistes, il y a toujours une difficulté à admettre que les crises
sont tout à la fois des épreuves, avec ce que cela a de contraignant, et
des situations d’ouverture, donnant du jeu, de la marge (offrant donc
des opportunités). Les contributions de cet ouvrage montrent bien
comment cette crise, qui a vite dépassé le cadre des situations
d’urgence, qui s’est aussi inscrite dans un espace large, a « ouvert » ce
que l’on pourrait appeler de multiples chantiers sociopolitiques. Le
phénomène de crise apparaît ainsi comme un phénomène dynamique
« activé » de l’intérieur, qui suit donc la géographie complexe des
intérêts en présence au sein de territoires et de collectivités donnés. On
voit bien dans cet ouvrage comment des débats voire des disputes se
trouvent ranimés, comment aussi des compromis se trouvent interro-
gés et de nouveaux accords et arrangements proposés. Là encore, on
peut s’étonner qu’une approche, qui devrait sembler normale pour les
chercheurs en sciences humaines et sociales, ait autant de mal à
s’imposer. De fait, il est rare que la recherche envisage d’étudier les
situations faisant suite à des accidents industriels, des catastrophes
13
naturelles, des naufrages comme des moments privilégiés pour
prendre mesure de l’état des relations, de l’état des conflits au sein des
collectivités et sociétés. Tout tend à se passer comme s’il était difficile
voire impossible de relier l’extraordinaire des crises à l’ordinaire des
sociétés alors que tout laisse à penser que ces crises associées à des
évènements critiques sont, comme d’autres évènements de nature plus
évidemment sociale et politique, des occasions pour revisiter cet ordi-
naire, le reconfigurer.
Sans donc entrer dans le détail des contributions, on mesure vite
quels sont les apports de cet ouvrage qui rompt avec une approche
dominante et assez conventionnelle des crises. On peut aussi ajouter,
dans le contexte assez singulier dans lequel cette publication a lieu -
les catastrophes successives et enchevêtrées du Japon - qu’elle apporte
également des éléments de réflexion sur des crises longues et de
grande ampleur. Des crises, qui, contrairement à celles se gérant dans
le cadre de l’urgence, élargissent sans cesse l’étendue des problèmes,
le cercle des acteurs et organisations venant à être impliqués. Des
crises qui finissent par échapper aux autorités, qui obligent donc,
même dans une perspective de gestion, à concevoir la participation
d’acteurs relevant de divers secteurs de la société. Cet ouvrage peut
donc concerner non seulement des étudiants, des universitaires, des
chercheurs dans le domaine des sciences humaines et sociales, des
acteurs pouvant être directement impliqués dans des situations cri-
tiques mais, aussi, tous ceux qui, à divers titres, s’efforcent de réflé-
chir sur des crises ayant un caractère global et mettant en jeu la société
avec toute la diversité et la complexité qu’elle recèle.

14
INTRODUCTION.
Marées noires et (sciences sociales du) politique.

Xabier Itçaina
Julien Weisbein


1
Il n’y a rien de si peu « naturel » qu’une marée noire . Défini très
sommairement, ce phénomène désigne une situation de pollution d’un
littoral par les hydrocarbures déversés à la suite d’un naufrage, d’un
rejet volontaire ou involontaire, d’un accident industriel ou bien d’un
conflit armé. Depuis le naufrage du Torrey Canyon en 1967 (qui a
même inspiré une chanson à Serge Gainsbourg), ce type de crise a
ainsi pu acquérir une réelle visibilité publique, tant médiatique que
politique, suscitant un ensemble grandissant de textes juridiques, de
dispositifs de planification, d’acteurs spécialisés, d’images, de sym-
boles ou de discours. Ainsi, la marée noire dont il sera question dans
cet ouvrage, celle du Prestige en 2002-2003, se rajoute, à l’époque, à
une liste longue d’environ une centaine de sinistres, dont une dizaine
sur les côtes françaises (Torrey Canyon en 1967, Olympic Bravery et
Boehlen en 1976, Amoco Cadiz en 1978, Gino en 1979, Tanio en
1980, Amazzone en 1988, Katja en 1997, Erika en 1999 – sans comp-
ter les nombreux naufrages de chimiquiers ou de vraquiers comme
celui du Ievoli Sun en 2000). Cette pollution s’inscrit donc dans une
histoire (qu’elle ne clôt sans doute pas) qui a véritablement donné à ce
type de catastrophe maritime une existence sociale indéniable.
Ainsi en 2002, le naufrage du Prestige suscite d’emblée
l’attention, l’inquiétude et l’indignation. Le pétrolier est en avarie au
large du Portugal le 13 novembre avec à son bord une importante
2
cargaison de 77.000 tonnes de fioul lourd ; le lendemain, des remor-
queurs tentent de le ramener au large, 4.000 tonnes s’étant déjà déver-
sées dans la mer ; le 19, le Prestige se brise finalement en deux et
coule par 3.500 mètres de fond, causant ainsi une pollution de très

1 Ce terme de « marée noire » (qui est une expression inventée par un journaliste du
Télégramme de Brest à la suite de la pollution du Torrey Canyon en 1967) renvoie bien
sûr au sens commun et non au langage forcément distinctif des sciences. Celles-ci
parlent au sujet de ce phénomène plutôt de pollutions maritimes accidentelles ou parfois
de risques majeurs liés au transport de matières dangereuses. Il s’agit ainsi d’un risque
technologique, induit par l’activité industrielle humaine. Pour autant, nous assumons cet
énoncé, une « marée noire », et ce en raison de la focale retenue dans cet ouvrage,
proche des populations affectées localement par ces pollutions.
2 Ou fioul n°2, produit hautement toxique, peu volatil, non biodégradable à 98%, et qui
a quasiment la densité de l’eau, ce qui fait qu’il flotte en subsurface et s’avère difficile à
repérer et à arrêter par des barrages filtrants.
grande ampleur (d’environ 63.000 tonnes). Importante géographique-
ment, sur une étendue de plusieurs milliers de kilomètres et embras-
sant le littoral de trois États membres de l’Union européenne (France,
Espagne et Portugal), cette pollution s’est également avérée pérenne,
perdurant toute l’année 2003, notamment en période estivale où elle a
mis en danger la saison touristique. En outre, cette marée noire se
rajoute à celle induite par le naufrage de l’Erika, survenue trois ans
plus tôt, mettant particulièrement à jour l’absence de mise en œuvre
des décisions prises au niveau communautaire (connues sous le nom
des paquets « Erika I » et « Erika II ») mais révélant également la
difficulté des États à endiguer de tels risques collectifs qui échappent à
la logique territoriale de leur contrôle (Torny, 1998).
Quoiqu’il en soit, le naufrage du Prestige a donc, très logiquement,
suscité de nombreuses actions et mobilisations, la plupart du temps
menées dans l’urgence (activation de plans, opérations de nettoyage
des plages, actions en justice, constitution de collectifs en Espagne et
en France, manifestations, réalisations de « coups médiatiques », lob-
bying auprès de décideurs publics, etc.). De même, outre la théma-
tique environnementale, les enjeux sanitaires ont été d’emblée posés
comme prioritaires (notamment à travers la question de la dangerosité
du fioul pour la santé des bénévoles lors des opérations de nettoyage
des plages) et ont continué par la suite à structurer les controverses
autour de la marée noire (par exemple, lors de la saison estivale, à
travers la question de la santé des baigneurs). Or ces entreprises de
protestation restent largement méconnues (si ce n’est sous l’angle de
leur valorisation médiatique ou militante), l’intérêt scientifique ayant
jusqu’alors porté prioritairement et logiquement sur les diverses con-
séquences de la catastrophe (en termes économiques et touristiques,
écologiques ou de santé publique mais aussi institutionnels et poli-
tiques) tandis que le registre de l’indignation ou de la dénonciation
publique restait particulièrement vivace face aux « voyous de la mer »
(Buchet, 2003). De plus, cette insistance sur l’action publique de ges-
tion et de protection du littoral a notamment amené à focaliser
l’attention sur les acteurs institutionnels, nationaux ou internationaux,
mais également scientifiques et ce, au détriment des populations ou de
certains segments des sociétés civiles affectées localement par
1
l’événement . Si la saisie sociologique des situations de risques collec-
tifs oblige à rapprocher les arènes politiques et scientifiques et à voir

1 On retrouve ici un des travers, gestionnaire pourrait-on dire, des études consacrées aux
risques où la seule présence du public est filtrée par des canaux institués d’en haut
(focus groups, conférences de consensus, auditions et enquêtes publiques, accréditation
de certaines associations, etc.) et où les questions techniques restent maîtrisées par des
experts (Callon, Lascoumes, Barthe, 2001).
16
la configuration qu’elles forment (Lemieux, Barthes, 1998), il s’agit
ici d’aller plus loin. Car la catastrophe du Prestige a bouleversé cet
ordonnancement (puisque les mobilisations s’opèrent à la périphérie
du système institutionnel et du dispositif POLMAR) et a révélé, trois
ans après celle de l’Erika, la faiblesse de la gestion publique de tels
risques maritimes ainsi que la montée de l’exaspération du « public »
face à ces phénomènes.


Les marées noires comme risques : une approche gestionnaire et
technicienne

1
Les marées noires relèvent à l’évidence de la catégorie des risques .
On y retrouve en effet les ingrédients propres à ce que l’on définit
comme tels, à savoir un aléa (ici ce qui fait couler le navire ou pro-
voque les déversements de pétrole ou de matières dangereuses) mais
également un enjeu ou une vulnérabilité (c’est-à-dire le littoral souillé,
à la fois comme réalité géophysique, comme lieu esthétique et patri-
monialisé ou comme support d’activités socioéconomiques). Sur la
base de cette définition générique, finalement assez simple quand on
l’énonce mais bien plus redoutable quand on cherche à l’objectiver,
les marées noires ont fait l’objet d’investissements scientifiques assez
2
importants mais toutefois inégaux entre les disciplines . Au sein des
sciences de la nature, tout d’abord, les dommages que de telles pollu-
tions causent à l’environnement et au patrimoine naturel mais aussi la
vulnérabilité et la résilience des espaces qu’elles affectent ont ainsi été
largement documentés par la biologie, la géomorphologie littorale, la
toxicologie des milieux marins et, plus généralement, l’écologie. Ces
connaissances ne sont toutefois pas toujours assez robustes pour cons-
truire le dommage écologique lié à ces pollutions, le seul consensus

1 Voire même des risques majeurs, c’est-à-dire des phénomènes caractérisés par une
gravité très élevée, des dommages importants mais une probabilité d’occurrence assez
faible et qui dépassent les capacités de réaction des sociétés. Certaines marées noires
(Amoco Cadiz, Exxon Valdez, Erika, Prestige) appartiendraient ainsi à cette catégorie en
raison des dommages globaux qu’elles occasionnent et même des pertes humaines qui
les accompagnent (Bahé, 2008, p. 147-150). Pourtant, les autorités françaises ne consi-
dèrent que rarement les marées noires comme des risques majeurs et ne les inscrivent
que ponctuellement dans les Dossiers départementaux des risques majeurs (DDRM) ou
les Dossiers d’information communale sur les risques majeurs censés définir les enjeux
sur lesquels élaborer des plans de prévention et de gestion.
2 L’épisode de l’Erika en 1999 s’avère tout particulièrement étudié (Beurier et Pouchus,
2005 ; Breton, 2007 ; Bahé 2008, p. 225-265 ; Bouteloup, 2011) car il révèle à la fois
l’impréparation des pouvoirs publics en France et les dysfonctionnements du dispositif
Polmar et sert de point d’impulsion pour étendre l’effort de l’UE en matière de sécurité
côtière (avec les paquets Erika I et II).
17
résidant dans leur réversibilité (Bouteloup, 2011, p. 41-42). En tant
que phénomènes sociaux ou politiques, les marées noires ont su éga-
lement intéresser certaines sciences sociales, principalement le droit,
1la géographie ou l’économie des pêches et des ressources marines ,
lesquelles ont su produire des connaissances notables en matière de
conséquences socio-économiques de ces sinistres (coûts, spatialisation
des dommages) et de leur cadrage normatif (processus
d’indemnisation des victimes, réglementation des activités de trans-
port maritime et planification des opérations de gestion de ces crises).
Pour autant, une vision gestionnaire et technicienne colore la ma-
jorité de ces travaux. En découlent de nombreuses tentatives visant à
élaborer des outils opérationnels, à destination des gestionnaires de
ces crises, afin de prévoir mais aussi d’amoindrir les dommages liés à
ces catastrophes. Paul Fattal (2008) propose par exemple une expres-
sion mathématisée et cartographiée (adossée aux systèmes
d’informations géographiques) de la vulnérabilité des côtes à une
pollution par hydrocarbure. En découle également une approche pro-
babiliste du phénomène des marées noires, visant à établir leurs
2
chances d’occurrence selon les territoires concernés – dimension
d’ailleurs également présente dans les ouvrages militants ou essayistes
de dénonciation mais là, sur un mode plus diffus et impressionniste,
celui de la catastrophe annoncée. A la frontière de la science écono-
mique et de la science politique, d’autres travaux se sont centrés sur
les mécanismes décisionnels de gestion de crise. Eduardo L. Gimenez
(2007) recourt ainsi à des modèles économétriques pour analyser la
fabrique de la décision au sein du gouvernement espagnol lors de la
crise du Prestige. En toute logique, l’étude conclut au caractère ina-
dapté des procédures d’urgence mobilisées par un exécutif ayant lar-
gement sous-estimé les risques induits par le maintien au large du
navire.
Toutefois, et en dépit de ses apports indéniable en termes d’aide à
la décision, cette approche « par le haut » des marées noires, appré-

1 On peut supposer que ces disciplines se sont particulièrement intéressées à ce type de
phénomène en raison de la richesse des données disponibles (statistiques des accidents,
cartes, règlementations, etc.), la plupart du temps fournies par les acteurs scientifiques
ou économiques de ce secteur (Cedre, Fipol, Itopf). Pour une analyse économique des
dommages à court termes liés au naufrage du Prestige, voir, entre autres, Garza-Gil et
al., 2006.
2 S. Bahé, même si elle reconnaît qu’il s’agit d’une entreprise qui demande « une grande
humilité » (Bahé, 2008, p. 143) propose par exemple une échelle de probabilité de 1 à 4
concernant l’advenue d’une marée noire au niveau des départements littoraux français et
ce, en synthétisant différentes variables comme la densité du trafic maritime, les condi-
tions de navigation, la longueur du linéaire côtier, le niveau de préparation des autorités
publiques, les types d’économie des territoires, etc.
18
hendées comme des problèmes à gérer, écrase implicitement la dimen-
sion politique et sociale de ces phénomènes, renvoyée au simple statut
de paramètre dont les décideurs doivent tenir compte, comme
l’indignation des populations riveraines ou bien les pressions média-
1
tiques . Autre grand absent des travaux précités, le point de vue et
l’expérience de la victime ne sont représentés que par la question
technique de l’indemnisation ou, sur un mode plus « chaud », par la
figure de l’indignation qui fait malheureusement écran à toute analyse.
Souvent, les populations affectées par une marée noire sont réifiées et
abusivement regroupées sous des qualificatifs uniques (« la victime »,
« le riverain », le « bénévole », la « société civile », etc.) qui en abra-
2sent toutes formes de différenciation sociale . L’amont (la volonté
d’objectiver le plus finement possible ce type de phénomène dans son
ampleur, sa temporalité, sa spatialité, ses probabilité d’advenue, ses
coûts, etc.) l’emporte sur l’aval (la façon dont une marée noire est
vécue et ouvre des mobilisations sociopolitiques). Or de tels phéno-
mènes possèdent une dimension morale prononcée, irréductible à un
simple élément de gestion et qui renvoie davantage aux scandales, aux
controverses et à ce que la sociologie appelle des problèmes publics,
c’est-à-dire des enjeux qui appellent la désignation d’un cou-
pable (l’armateur véreux, le gouvernement imprudent ou paralysé par
divers lobbys, la civilisation du pétrole, etc.), la définition d’une vic-
time (la plage souillée, l’oiseau mazouté, le riverain attristé,
l’économie locale dévastée, etc.) et la recherche d’une solution (la
règlementation internationale, la mobilisation des pouvoirs publics ou
des populations locales, la transformation des comportements de cha-
cun, etc.).
Cette minoration du politique et du social dans les épisodes de ma-
rées noires est d’autant plus forte que la sociologie ou la science poli-
tique restent quelque peu silencieuses sur ces phénomènes, du moins
en France. Pour la première discipline, certains sociologues comme
Claire Bouteloup, Marie-Thérèse Neuilly, Angel Enrique Carretero
Pasin ou Dominique Pécaud ont pu travailler sur des marées noires en
insistant sur le développement de solidarités et d’innovations sociales
(pour le Prestige, Carretero Pasin, 2003 ; pour l’Erika, Neuilly, 2005 ;
pour l’Amoco Cadiz, Bouteloup, 2008) mais également sur la pluralité

1 On peut prendre comme exemple le traitement dans cette littérature de la place des
bénévoles dans les opérations de nettoyage des plages. Ceux-ci sont ainsi présentés
comme des amateurs qui abîment les écosystèmes et participent à l’amplification des
phénomènes d’érosion (Fattal, 2008, p. 198-200).
2 Les mobilisations de victimes (Lefranc, Mathieu, 2009) renvoient en effet de plus en
plus à la construction d’un statut collectif, ouvrant des droits mais exigeant de passer
avec succès plusieurs épreuves attestant d’une réelle situation de souffrance ou
d’injustice.
19
des modes de savoirs relatifs au monde vécu qu’elles permettent (pour
l’Erika, Pécaud, 2005, p. 42-49 ; pour l’Amoco Cadiz et l’Erika, Bou-
teloup, 2011). Pour la seconde discipline, à l’exception d’un texte de
Daniel-Louis Seiler (2006) qui part de l’Erika pour penser en théorie
les relations entre champ politique et économie, les marées noires
constituent un véritable point aveugle de la réflexion politiste sur les
crises ou sur les risques. Il faut alors quitter la communauté française
pour trouver des chercheurs qui s’intéressent à ces phénomènes sous
l’angle du pouvoir politique, à l’instar d’Andrew Szaz (1994) qui
replace la marée noire de l'Exxon Valdez au sein de la question beau-
coup plus large des déchets toxiques pour lequel cet auteur voit la
naissance de ce qu’il appelle un « éco-populisme radical » ou de Eli-
zabeth R. DeSombre (2006) qui étudie la régulation du transport mari-
time dans une optique empruntée aux relations internationales. Mais
au total et à l’exception de ceux de Claire Bouteloup, ces quelques
travaux de sociologie ou de science politique investiguent les marées
noires de manière souvent illustrative, pour autre chose qu’elles-
mêmes, c’est-à-dire comme révélateurs de mobilisations sociales
émergentes ou bien de nouvelles formes de régulation publique. La
dimension proprement politique de ces événements, au sens où des
formules de vivre-ensemble ou de gouvernement sont mises à
l’épreuve durant le moment de la crise, semble même abandonnée à
des ouvrages essayistes et militants de dénonciation (voir par exemple
Buchet, 2003, Estival, 2004 ou Breton, 2007) ou bien est diluée dans
des considérations abstraites sur la postmodernité ou sur les nouvelles
socialités, sans reposer systématiquement sur une enquête empirique
(Carretero Pasin, 2003 ; Neuilly, 2005).
Entendant compléter les travaux précités et en combler les points
1
aveugles, cet ouvrage, issu d’une recherche collective , se fixe deux
objectifs. Il entend tout d’abord redécouvrir et analyser sociologique-
ment l’expérience d’indignation des victimes et des populations affec-
tées plus ou moins directement par la marée noire du Prestige sur les

1 La phase de terrain s’est étalée entre 2005 et 2007. Il convient toutefois de regretter ici
l’absence d’observation directe des événements puisque l’enquête se déroule deux ans
après la marée noire – décalage temporel que Claude Gilbert (2005, p. 186) convoque
pour énumérer la liste des difficultés pesant sur la saisie sociologique des situations
d’urgence post-catastrophiques (avec la question sensible de ces crises, le stigmate de la
consultance pour ceux qui les étudient, un rapport souvent ambiguë des chercheurs à
l’objet crise qui n’est acceptable que lorsqu’il est normalisé dans le giron rassurant
d’une discipline, etc.). Mais ceci peut également servir l’enquête en permettant de
desserrer la portée émotionnelle de la crise. « Il ne s’agit pas, en effet, de décrire un
événement constitué ‘’à chaud’’ mais de construire un objet de recherche déterminé par
les influences disciplinaires de l’anthropologie et une pratique ethnographique du
terrain, assurant le ‘’refroidissement’’ de l’objet spectaculaire et brûlant » (Langumier,
2006, p. 9).
20
côtes françaises et espagnoles, retrouvant de la sorte les principaux
résultats des recherches de C. Bouteloup portant sur les épisodes de
l’Erika et de l’Amoco Cadiz en Bretagne et dans les pays de la Loire.
On peut en effet rendre compte des événements de 2002-2003 en
faisant l’économie du mode gestionnaire et technicien du retour
d’expérience. S’il y a retour d’expérience dans cet ouvrage, c’est au
sens fort de ce dernier mot. D’autres travaux de sciences sociales ont,
du reste, montré qu’il était possible de contourner les nombreux
écueils que font peser, pour l’explication, ce type de phénomènes de
crise, saturés de qualification morale et d’émotions (Langumier,
2006 ; Lefranc, Mathieu, 2009 ; Traïni, 2009 ; Bessin, 2010). Et
contre une définition trop rigide du risque comme résultant d’un aléa
et d’une vulnérabilité, cet ouvrage espère ensuite rendre crédit à
l’incertitude totale de la situation ouverte par la marée noire du Pres-
tige, abusivement atténuée à travers les retours d’expérience ou les
comptes-rendus gestionnaires de l’événement réalisés après la bataille.
Là aussi, les sciences sociales se caractérisent par un effort récent pour
prendre au sérieux les phénomènes imprévisibles, brusques et contin-
1
gents . Ce double pari, comprendre les indignations de victimes et
prendre en compte l’épaisseur de l’événement, nécessite toutefois un
renversement de perspective qui passe par une nouvelle qualification
théorique des marées noires.


La marée noire comme forme et comme épreuve

Il convient tout d’abord de souligner la forme particulière que revêtent
ces crises, qui les distingue d’autres catastrophes environnementales
ou industrielles et permet de construire une classe spécifique
2d’événement . En effet depuis 1967 et le naufrage du Torrey Canyon,

1 Voir, au sujet des mobilisations émergentes, Cadiou, Dechézelle, Roger, 2007. Plus
généralement, sur la notion de « bifurcation » (ou turning points), à savoir les configu-
rations dans lesquelles des événements contingents peuvent être la source de réorienta-
tions ultérieures, voir Grossetti, 2004 et Bessin, Bidart, Grossetti, 2010. A ce sujet,
notre approche de l’imprévisibilité renvoie à ce que ces derniers auteurs qualifient de
« narrativisme compréhensif » (Bessin, Bidart, Grossetti, 2010, p. 33).
2 Cette réflexion est suscitée par un texte de Claude Gilbert qui isole, au sujet des
risques collectifs, trois traditions de recherche (Gilbert, 2007) : celle de l’ingénierie qui
considère que les risques sont des problèmes à gérer ; une approche constructiviste
(assez répandue dans les sciences sociales) qui les appréhende comme des problèmes
publics presque comme les autres (à la différence qu’ils permettent le plus à des acteurs
périphériques de s’imposer comme légitimes) ; et une troisième approche, sans doute la
plus étrangère à la première et qui procède de la seconde, qui fait des risques la forme
extrême que prennent les problèmes. Cette forme « risques » a dès lors des caractéris-
tiques que la recherche peut repérer (une grammaire, une temporalité, une historicité,
21
des épisodes de plus en plus nombreux de déversement, en mer puis
sur le littoral, de produits polluants et dangereux ont suscité des mobi-
lisations et des discours croissants afin de doter ce phénomène de
sens, que ce soit par une formule médiatique (une marée noire, avec
ces images devenues incontournables de plages souillées, d’oiseaux
englués et de bénévoles couverts de mazout), par une législation inter-
nationale (convention MARPOL, Mémorandum de Paris, Paquets
Erika I et II, etc.), par un ensemble de dispositifs de prévention, de
gestion et d’indemnisation (plan POLMAR, Oil Pollution Act, FIPOL-
Fonds internationaux d’indemnisation pour les dommages dus à la
pollution par les hydrocarbures), par des institutions spécialisées
(Cedre, Itopf, etc.), par des outils techniques (cartes satellites, sys-
tèmes d’information géographique, logiciels de simulation des dérives
de fioul, etc.) ou par des disciplines scientifiques variées (biologie,
géomorphologie littorale, écologie, géographie, économie, droit, etc.).
Cet ouvrage part donc de l’hypothèse large que ces divers investisse-
ments de forme (Thévenot, 1986) ont ainsi progressivement construit
la catégorie « marée noire » dans laquelle se sont logés les événements
successifs de pollution par hydrocarbure et que ceux-ci ont, à leur
tour, durcie et naturalisée par leurs diverses conséquences (définition
ou amélioration des modes de gestion de ces crises, lancement de
programmes de recherches et capitalisation de savoirs, vote de législa-
tions spécifiques, etc.). Et cette forme « marée noire » est d’autant
plus robuste aujourd’hui que le littoral tend à devenir un enjeu fonda-
mental de gouvernement en raison des pressions démographiques,
économiques, foncières et environnementales qu’il subit (Bodiguel,
1997). Décrire la genèse puis la consolidation de cette forme tout
1comme ses contours n’est pas le propos de cet ouvrage . On retiendra
juste que ce qui s’est passé avec l’épisode du Prestige renvoie certes à
cette forme générale mais que celle-ci n’explique pas tout puisque, on
le verra, une telle généralisation (« les marées noires ») ne résiste
jamais à la singularité du cas (« la marée noire du Prestige »).

etc.) et ce, afin de l’isoler d’autres formes données aux problèmes (la routine, le trouble,
le procès, etc.).
1 Pour cela, l’ouvrage de Paul Fattal (2008) constitue sans nul doute la somme la plus
complète concernant les marées noires, dont presque toutes les dimensions sont abon-
damment documentées (probabilité d’occurrence, nature du pétrole, règlementation
internationale et française, coûts économiques, impacts sur le vivant et sur les côtes,
etc.). La thèse de Sophie Bahé (2008) constitue également la tentative la plus aboutie et
exhaustive d’analyse de la planification française de ce type de phénomène, à travers
l’histoire croisée du plan Polmar et des marées noires ayant affecté le littoral français.
Enfin, les enjeux économiques des marées noires sont bien analysés dans Hay et al.,
2008.
22
Cet ouvrage est fondé sur une deuxième hypothèse, plus opératoire
pour la recherche empirique, selon laquelle une marée noire fonc-
tionne comme une épreuve. La notion d’épreuve, empruntée à la so-
ciologie pragmatique, renvoie à un moment par lequel une entité,
quelle qu’elle soit, doit attester de sa réalité parce qu’il existe une
1incertitude au sujet de ses qualités . « Est réel ce qui résiste dans
l’épreuve » (Latour, 1984, p. 177). L’épreuve se joue autant comme
une lutte que comme la démonstration d’une légitimité et la produc-
tion d’un accord : elle permet dès lors de saisir tout autant les prin-
cipes de justification que les rapports de force qui les configurent.
C’est donc insister ici sur l’importance des situations problématiques
poussant à éprouver l’existence des collectifs, des dispositifs ou des
savoirs, donc à les stabiliser ou à les déstabiliser mais également sur la
compétence (relative) des acteurs à mettre en doute ces constructions
et à en proposer d’autres formulations. Cette notion débouche en effet
sur une anthropologie particulière, assez peu répandue en sciences
sociales, puisque l’épreuve présuppose un acteur capable d’ajustement
au monde et aux autres, donc performant. De telles controverses fonc-
tionnent en effet comme des opportunités qui permettent de révéler un
public qui n’existait pas antérieurement et ce, en raison
d’apprentissages collectifs (Rémy, 1995 ; Callon, Lascoumes, Barthe,
2001), d’opérations de dévoilement et de lancement d’alerte (Chateau-
raynaud & Torny, 1999) mais aussi de procédés de totalisation et de
visées de généralité (Boltanski & Thévenot, 1991). C’est en effet
seulement à travers des opérations critiques, largement partagées, que
s’éprouve et se réalise un collectif, bigarré ou pas, et qui peut
s’institutionnaliser par la suite en donnant naissance à un groupe. Les
situations de crise sont notamment des matrices de liens sociaux et de
« groupes circonstanciels » (Lemieux & Villain, 1998) parce qu’elles
permettent un desserrement des logiques sectorielles qui configurent
l’espace social à l’état routinier puis, l’institution de nouvelles formes
(Dobry, 1986). Cet aspect des crises (tout comme des scandales : De
Blic, Lemieux, 2005) à faire, à refaire ou à défaire, bref à objectiver,
des collectifs a d’ailleurs été bien souligné très tôt par la sociologie
des risques (Gilbert 1992, p. 95-97).
Entendue ainsi comme une épreuve, la marée noire du Prestige est
donc avant tout un moment d’incertitude par lequel des groupes so-
ciaux doivent rendre compte de leur existence face à différents publics
et, dans la controverse, montrer qu’ils existent parce qu’ils ont raison

1 Pour une formalisation, voir Boltanski & Chiapello, 1999, p. 73-80 ; pour une applica-
tion aux scandales : De Blic & Lemieux, 2005 ; pour une application à la question de
l’État : Linhardt & Moreau de Bellaing, 2005 ; pour une application à la « gouvernance
territoriale » : Pasquier & Weisbein, 2007.
23
(et inversement). Cette épreuve fournit ainsi l’occasion tout autant
d’éprouver la légitimité des pouvoirs publics à gérer ou même à pré-
venir de telles catastrophes que de « tester » la consistance sociale et
politique des autres groupes intéressés à l’événement et qui y inter-
viennent, que ce soit dans une visée de dénonciation ou bien de parti-
cipation aux opérations de réparation. Il sera ainsi question, dans ce
livre, des pouvoirs publics (locaux, nationaux et communautaires),
mais aussi des pêcheurs, des médias locaux, des surfeurs ou de cer-
tains collectifs militants qui ont été constitués pour l’occasion (Nunca
Máis, collectif marées noires). Pour chacun de ces acteurs, nous nous
sommes posé la question de leur (dé)naturalisation dans et par la situa-
tion. En quoi cette marée noire a-t-elle pu contribuer à transformer ces
divers publics, tant au niveau de la façon dont ils perçoivent
l’événement que de celle dont ils se considèrent eux-mêmes ? En
outre, ce n’est pas seulement la consistance des groupes impliqués qui
a fourni la trame principale de la controverse liée à la marée noire du
Prestige : dans les épisodes de crises, la dynamique de déroulement
des échanges de coups entre protagonistes se polarise en effet plus
1
généralement autour de la définition de la situation elle-même . Lors
de la marée noire du Prestige, la cinétique particulière de la crise
2
(faible urgence, latence des arrivées de fioul, etc.) , tout comme
l’étendue géographique des zones concernées ont en effet dégagé un
vaste espace social pour ces opérations de définition concurrentielle
de la nature de la marée noire, en fonction des configurations locales
mais aussi en fonction des divers groupes qui sont entrés dans la con-
troverse. On verra ainsi que, selon ces prismes, la marée noire du
Prestige n’a pas eu la même signification, la même ampleur ou les
mêmes responsabilités. D’où des questionnements parfois très hétéro-
gènes, relatifs à la santé, à l’environnement, à l’Europe, aux identités
basque et galicienne, etc. Car c’est bien souvent en fonction d’une
économie symbolique déjà constituée au sein de différents groupes,
c’est-à-dire en fonction d’une lecture de la situation qui leur est propre
car renvoyant à une expérience partagée, par l’emploi de termes qui
font sens pour eux, que ces controverses ont été construites publique-

1 Ces conflits d’interprétation ont été mis en valeur concernant les contestations de
certaines décisions d’aménagement comme les politiques de grandes vitesses (Lolive,
1999), les tracés des autoroutes (Catherin, 2000), la dangerosité d’installations nu-
cléaires (Baisnée, 2001), voire la non-publicisation de certains risques industriels
(Chabbal, 2005).
2 Dans la littérature spécialisée sur les risques, se creuse un décalage regretté (Gilbert,
2005, p. 212-213) entre situations catastrophiques (de moins en moins étudiées) et
risques diffus, saisis comme des affaires (et qui connaissent un succès scientifique
croissant). Or la crise du Prestige mélange ces deux dimensions, celle de l’urgence et
celle de la crise suspendue et latente.
24
ment. Nous sommes donc partis de ces groupes pour observer leur
engagement durant la marée noire de 2003, ce qui du reste s’ajuste à
l’hypothèse de continuité entre situations routinières et situations de
crises avancée par M. Dobry (1986) pour rendre compte des « con-
jonctures fluides ».


L’objet de la recherche : une sociologie des contestations en ré-
gime de proximité

Cet ouvrage ambitionne donc d’étudier non seulement le traitement
public accordé à la marée noire induite par le naufrage du Prestige
mais également les espaces les plus resserrés de mobilisation autour
1de cet événement. La focale a donc été délibérément microscopique
et a consisté à suivre au plus près les groupes sociaux qui ont agi lors
de la catastrophe. Ces entreprises de contestation peuvent en effet être
structurées autour d’un territoire patrimonialisé (un pays, une com-
mune, une plage même) ou bien autour d’un groupe social rassemblé
par une pratique professionnelle, ludique ou bien par une identité
militante fondées certes sur des opérations totalisantes de montée en
généralité mais préservant aussi des formes plus singularisées d’entre-
soi. C’est à ce niveau scalaire le plus étroit, mais sans nier son articu-
lation à d’autres échelles plus globales (le département, la région,
l’État, l’Europe…), que les opérations de controverse déployées au-
tour du naufrage ont donc été analysées par les contributeurs de cet
ouvrage. Et si ces quelques sites d’observation ethnographique ne
peuvent prétendre à l’exhaustivité des réactions du « public » face à la
catastrophe du Prestige, on espère toutefois y gagner en netteté
2
d’analyse .
L’exploration du régime de proximité peut polariser cette perspec-
tive de recherche. On n’entend pas ici la notion de proximité ou de
proche comme étant synonyme du « local » : la proximité n’est pas
exclusivement géographique, elle est d’abord sociale et institution-
3nelle et peut, d’une certaine façon, renvoyer à la distinction pu-
blic/privé. Dans le domaine politique tel qu’il s’est configuré depuis le
ème18 siècle, la contiguïté (aux hommes comme aux choses) est en

1 Voir au sujet des usages sociologiques du « microscope » : Briquet & Sawicki, 1989 ;
Sawicki, 2000 ; Pasquier & Weisbein, 2004.
2 On est ici proche du programme de recherches de certains anthropologues et géo-
graphes investissant les « risques territorialisés ». Voir à ce sujet, Coanus, Duchêne,
Martinais, 2004 ou Langumier, 2006.
3
Ce débat trouve écho chez les économistes de la proximité, qui distinguent proximités
géographique, organisationnelle et institutionnelle (Pecqueur, Zimmerman, 2004).
25
effet bien souvent déclarée illégitime en ce qu’elle révèle et exacerbe
les liens singuliers de dépendance, d’inégalité et de familiarité et
s’oppose au caractère nécessairement partagé, impersonnel et désocia-
lisé de la chose publique (l’État s’étant plutôt institué sur des liens de
mitoyenneté lorsqu’il a dû malgré tout saisir les relations de voisinage
social, comme les classes ou les professions). C’est d’ailleurs à ce titre
là que le régime du proche peut être mis en accusation du point de vue
de la légitimité civique supposant l’impersonnalité des relations et
l’indifférence aux singularités des personnes ou des collectifs. Pour
autant, il conviendrait plutôt de raisonner en terme de continuum (et
non d’opposition) entre les régimes du proche et les formes les plus
« élevées », car publiques, d’engagement (Thévenot, 2006). D’autant
plus qu’aujourd’hui, les rhétoriques publiques semblent accréditer
l’idée forte d’un basculement des modes dominants de production de
la légitimité politique, naguère fondée sur la distance mais aujourd’hui
de plus en plus ancrée dans l’impératif de proximité (Callon, Las-
coumes, Barthes, 2001 ; Le Bart & Lefebvre, 2005 ; Rosanvallon,
2008). Et l’on verra que de nombreuses controverses qui se sont fait
entendre lors de la marée noire du Prestige présentent bien un double
aspect, composant à des identités très singularisées des formes de
justification particulièrement élevées pour présenter un point de vue
généralisant.
Au total, nous avons donc opté pour une approche localisée de
cette épreuve du Prestige, renvoyant ses modalités de déroulement et
ses caractéristiques aux différentes configurations locales, françaises
ou espagnoles, étudiées dans le cadre de cette enquête et ce à travers le
prisme de plusieurs acteurs collectifs. Multiplier les exemples locali-
sés et les comparer permet en effet de faire écho à la nature essentiel-
lement configurationnelle des crises, en ce qu’elles créent de nou-
velles alliances et mettent en relation des acteurs jusqu’alors séparés.
De telles situations, considérées comme le résultat de processus endo-
gènes, propres aux configurations d’acteurs qu’elles affectent, rendent
en effet particulièrement nécessaire une telle approche puisque « la
définition et la hiérarchisation des risques dépendent de la façon dont
différents types d’acteurs vont, à travers divers types
d’investissements et en interagissant, mettre en forme des problèmes
sous forme de risque, les constituer comme tels » (Gilbert, 2003, p.
66). Cette approche configurationnelle et localisée renvoie en outre à
des considérations plus circonstanciées, liées à l’extrême singularité
de l’impact de la marée noire du Prestige, dépendant en grande partie
26
des caractéristiques géophysiques mais aussi sociales propres à chaque
1ville du littoral atlantique, en France comme en Espagne .


L’organisation du livre

L’économie générale de cet ouvrage renvoie à cette problématique du
lointain et du proche. Les quatre premiers chapitres présentent une vue
globale de la marée noire du Prestige, tant en France qu’en Espagne,
que ce soit à travers le déroulement des événements, à travers la façon
dont la crise a été gérée par les pouvoirs publics ou bien à travers les
modes de construction de la pollution comme un objet de scandale.
Puis les trois autres précisent la focale en analysant l’intervention
particulière, durant la crise, d’un segment de la « société civile ».
Que s’est-il précisément passé à partir du 13 novembre 2002, date
de l’appel au secours lancé par le capitaine du Prestige ? Comment les
autorités publiques françaises ont-elles réagi face à la crise ? Et quels
enseignements tirer, notamment au regard de l’histoire mouvementée
du plan POLMAR ? Le chapitre 1 (Sophie Bahé) permet ainsi de
montrer que la marée noire du Prestige apparaît comme une crise
« atypique mais révélatrice ». Ce qui frappe, c’est à la fois l’ampleur
des moyens déployés (avec jusqu’à 6.000 hommes réquisitionnés
chaque jour) mais également les nombreuses difficultés pratiques nées
d’une pollution dispersée dans le temps, dans l’espace voire même
dispersée en soi par le caractère très diffus et éclaté des arrivées de
fioul, obligeant les pouvoirs publics à s’adapter sur différents points
(gestion différente des opérations selon les départements, nécessité
d’une graduation de la réponse, par exemple en matière de réquisition
de personnels et de matériel, problèmes de dimensionnement et de
retraitement du stockage du pétrole récupéré à terre, improvisation de
certaines techniques de lutte, etc.). On peut également noter le rôle
particulier, car nodal, de certains acteurs (comme le préfet de zone de
défense) ainsi que la montée en puissance d’autres (comme les collec-
tivités locales, les pêcheurs ou les entreprises privées). Et paradoxa-
lement, l’État a été peu présent en comparaison à d’autres marées
noires, mais toutefois critiqué, par exemple par les élus locaux qui, à
un moment de la crise, ont pu se sentir exclus.
Le chapitre 2 (Julien Weisbein) approfondit cette dimension en
analysant l’épisode du Prestige avant tout comme une longue contro-
verse publique. Sous cet angle, trois moments se dessinent durant

1 De manière générale d’ailleurs, toute catastrophe singularise fortement les territoires
qu’elle impacte (Langumier, 2006).
27
lesquels les acteurs impliqués, les imputations de responsabilité qu’ils
établissent ou même la façon dont ils définissent la situation diffèrent,
conférant à l’affaire une certaine plasticité. La première phase est
ouverte par la dérive du pétrolier, son naufrage puis la dérive erratique
des nappes de fioul dans le golfe de Gascogne : les acteurs sont alors
placés, en France tout au moins, dans une situation de forte incertitude
puisque nul ne peut véritablement définir clairement l’ampleur, voire
la nature, de la catastrophe. Puis les arrivées de pétrole sur les côtes
aquitaines déclenchent une seconde période, très intense, de contro-
verse durant laquelle les schèmes de la proximité sont les plus mobili-
sés afin de cadrer la situation. Cette phase « chaude » va néanmoins
progressivement disparaître au profit d’un retour des acteurs institu-
tionnels en charge des politiques du littoral qui vont alors insister sur
les dimensions économiques de la marée noire du Prestige, redéfinie
comme une simple crise d’image et dont on va s’efforcer de masquer
toute visibilité publique.
Les deux chapitres suivant se penchent sur les mobilisations ob-
servables sur la côte espagnole. Ces deux contributions, concernant
respectivement la Galice et la Communauté Autonome Basque, reli-
sent les mobilisations considérables activées à cette occasion au tra-
vers du prisme théorique des mouvements sociaux. Le chapitre 3 con-
sacré au cas galicien (Mónica Ferrín et Martiño Rubal) revient sur la
genèse et le développement d’un mouvement social inédit par son
ampleur et par son impact sociétal : la mobilisation Nunca Máis
(« plus jamais » en galicien). La gestion politique hasardeuse de la
crise par le pouvoir autonomique galicien, alors aux mains des con-
servateurs du parti populaire, constitue du même coup une structure
d’opportunité favorable à l’éclosion d’une mobilisation associative
transectorielle entre des acteurs collectifs partageant la même identité
galicienne. Nunca Máis bénéficie notamment du soutien du Bloc na-
tionaliste galicien, de l’électorat socialiste, des principaux syndicats,
d’acteurs culturels et sociaux. Le mouvement innove en matière de
répertoires d’action, alternant pressions sur les autorités publiques et
rassemblements massifs en Galice et à Madrid. La mobilisation, ce-
pendant, s’affaiblit progressivement du fait d’un réinvestissement de
la puissance publique dans la gestion des territoires et des professions
sinistrés. Malgré ce relatif étiolement, Nunca Máis constitue une expé-
rience singulière de mobilisation profondément démocratique et parti-
cipative qui marquera de façon durable la Galice.
A la différence de la Galice, la mobilisation survient en Pays
Basque dans une « société des mouvements » (Casquete, 2001) por-
teuse d’une forte tradition de mobilisations sociales sur un territoire
historiquement réfractaire. Dans le chapitre 4, Iñaki Barcena, Eneko
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Borja, Josu Larrinaga et Jone Martínez reviennent sur une approche
séquentielle et sociologique de la gestion de la crise sur la côte basque
espagnole. En termes de mobilisations, les alliances entre les acteurs
socio-économiques (pêcheurs en particulier), mouvements politiques
(écologistes), institutions publiques et certains secteurs sociaux jusque
là peu mobilisés (surfeurs) singularisent une situation sociale inédite.
En ce sens, le naufrage du pétrolier crée les conditions pour
l’ouverture d’une structure d’opportunité politique qui renforce à la
fois une critique à l’égard du gouvernement espagnol et l´irruption
dans l´espace public d’une mobilisation citoyenne intersectorielle.
L’absence de réactivité de l’administration centrale génère des al-
liances inédites entre acteurs sociaux et administratifs. A la différence
de la Galice, le gouvernement autonome est ici plus étroitement asso-
cié à la mobilisation dès les prémisses de la crise, ce qui ne l’exempte
pas des critiques émanant en particulier du mouvement écologiste. La
crise est par ailleurs clairement utilisée par le gouvernement basque,
alors à coloration nationaliste, dans son entreprise de délégitimation
d’un pouvoir central à l’époque contrôlé par le parti populaire. Ce cas
d’étude témoigne de la capacité des conflits socio-environnementaux
en matière de création d’espaces de participation « par irruption », de
nouveaux réseaux sociaux et de nouvelles dynamiques de mobilisa-
tion.
Basculant côté français, le chapitre 5 (Stéphane Cadiou et Xabier
Itçaina) privilégie une perspective sectorielle en s’intéressant à
l’action d’un groupe de professionnels de la mer, les marins-pêcheurs,
au cours de la catastrophe du Prestige. L’analyse est menée dans un
territoire, le Pays Basque français, directement concerné par les me-
naces de pollution à la fois en raison de sa proximité avec les côtes
espagnoles et de l’existence d’une activité halieutique structurée,
notamment autour du port de Saint-Jean-de-Luz. Face à la menace
pesant sur la côte et sur la ressource halieutique, les marins-pêcheurs
se voient confier un rôle décisif pour le ramassage des déchets pétro-
liers. Mais l’implication des marins-pêcheurs est aussi intéressante à
d’autres points de vue tant elle contraste avec le sentiment de dépré-
ciation que connait ce milieu professionnel. En d’autres termes, la
situation de crise ouverte par le naufrage du Prestige suscite ici la
mobilisation d’une profession en crise. De ce fait, ce chapitre
s’emploie à resituer la mobilisation des marins-pêcheurs au regard des
transformations qui déstabilisent et restructurent l’activité et le milieu
de la pêche. Selon cette perspective, la réaction des marins-pêcheurs
basques face à la pollution du Prestige réfléchit des enjeux et des jeux
propres à leur espace professionnel, notamment en ce qui concerne le
rapport à la puissance publique, les équilibres syndicaux et les cli-
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