Médium n°2, janvier-mars 2005

Médium n°2, janvier-mars 2005

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Livres
194 pages

Description

Regain antisémite : faillite du devoir de mémoire ?, par Esther Benbass
Pas de transmission sans mémoire. Mais qui dit devoir ne dit-il pas contrainte et obligation ? À ne garder que la mémoire des victimes, n’oublie-t-on pas leur culture et le contenu spirituel d’une très longue histoire ? Après le pas assez, le trop de mémoire n’aurait-il pas ses effets pervers ? Questions dérangeantes. Questions à réfléchir.
Esther Benbassa est directrice d’études à l’École pratique des hautes études (EPHE), titulaire de la chaire d’histoire du judaïsme moderne, et chercheur invité au Netherlands Institute for Advanced Study.
Dernier ouvrage paru :
La République face à ses minorités. Les Juifs hier, les musulmans aujourd’hui, Paris, Mille et Une Nuits-Fayard, 2004.
La formation du Nouveau Testament, par Régis Burnet
Si le christianisme est une « religion du livre », la clôture du canon des Écritures aurait dû être la priorité absolue des premiers chrétiens. En réalité, la fixation officielle n’intervint que fort tard. Pragmatiques, les chrétiens laissèrent aux contraintes de la production et de la diffusion le soin de concrétiser ce choix capital.
Régis Burnet, ancien élève l’École normale supérieure, a un doctorat de l’EPHE (5e section). Il est professeur agrégé de communication à l’IUT de Montreuil. Il vient de publier un « Que sais-je ? » sur le Nouveau Testament (Presses universitaires de France, 2004) et une histoire de la réception de la figure de Marie-Madeleine (Marie-Madeleine ier-xxie siècle, Paris, Cerf, 2004).
Éloge du sac et de la corde, par François Dagognet
Le minimal sied à la transmission. Le sac plastique mobilise les pondéreux, les cordes vocales transportent la voix. Plus ténu le médium de liaison, meilleures ses performances. Ce que montre ici l’un de nos maîtres préférés, dans une description aussi prosaïque que poétique.
François Dagognet est professeur de philosophie émérite. Son dernier ouvrage paru est Philosophie des réfractaires. Initiation aux concepts (2004, Les empêcheurs de penser en rond).
La télécommande et l’infantile, par Philippe Meirieu
L’étude des intéractions entre technique et culture – à quoi s’adonnent les médiologues – ne saurait éviter un bidule décisif : la télécommande. C’est une inflexion de plus dans l’histoire des outils, mais peut-être un tournant dans celle des mentalités. La preuve : on ne peut plus éduquer après comme avant.
Philippe Meirieu est directeur de l’IUFM de Lyon. Son dernier ouvrage paru est Le monde n’est pas un jouet, (2004, Desclée de Brouwer).
La fin des disciplines d’enseignement, par Maurice Sachot
Si enseigner c’est former l’être de quelqu’un, comment former sans inculquer ? C’est à cette question que répond la notion de discipline d’enseignement, toujours au cœur des bouleversements actuels de l’Éducation nationale. Mais, avec les impératifs de la société utilitariste et marchande, les disciplines, réduites à des savoir-faire, se vident peu à peu de leur sens.
Maurice Sachot est professeur en sciences de l’éducation à l’Université Marc Bloch (Strasbourg).
Sur l’art de masse, par Roger Pouivet
Roger Pouivet aborde ici une question clé : les nouvelles technologies sont-elles en passe d’inventer un art nouveau, « l’art de masse », en rupture avec l’ancien ? Au lieu de le condamner comme sous-culture, ne devrait-on pas y voir un mode original d’expression ? À cette question, les médiologues ont leurs propres réponses, qui ne sont pas exactement celles de l’auteur. La discussion est ouverte.
Roger Pouivet est professeur à l’université de Nancy 2 et chercheur aux Archives Poincaré (CNRS). Il a notamment publié L’ontologie de l’œuvre d’art, Nîmes, Chambon, 2000 et Qu’est-ce que croire ?, Paris, Vrin, 2003.
L’aura photographique : triomphe ou implosion ?, par Monique Sicard
Dans un texte célèbre, Walter Benjamin imputa à la reproduction photographique l’évanouissement de l’aura attachée à l’œuvre d’art. Mais, contre toute attente, c’est la photo elle-même qui tend aujourd’hui à capter cette aura. Avec un tel succès que son statut en est transformé ; et notre vie aussi.
Monique Sicard est chercheuse au Centre de recherches sur les arts et le langage de l’École des hautes études en sciences sociales.
Si loin de Foucault, par Régis Debray
Du Figaro à Libé en passant par Le Monde, le vingtième anniversaire de la mort de Michel Foucault a vu l’ensemble des médias écrits, radios et télés édifier un mausolée national au grand philosophe disparu, sans fausse note aucune. Pareille unanimité peut inquiéter. Beauté mais inactualité de Foucault ?
De Méliès à Matrix, entretien avec Costa-Gavras
Au cinéma, la technique a toujours fait art. Si la révolution numérique est un épisode de plus dans un renouvellement des machineries, elle n’en marque pas moins une solution de continuité. Costa-Gavras, qui a quarante ans de métier, en parle en expert… et en artiste.
Réponse à un Huron, par Germain Viatte
Notre ami canadien Philippe Dubé s’est inquiété, dans notre premier numéro, d’un détournement vers l’esthétisme des cultures traditionnelles par le futur musée du quai Branly. Peut-être n’avait-il pas pu prendre une vue complète et actuelle de ce projet.
Germain Viatte est directeur du projet muséologique du musée du quai Branly.
BONJOUR L'ANCÊTRE
Ici, contre l’amnnésie et la désinvolture, un médiologue d’aujourd’hui célèbre un maître d’hier oublié ou méconnu.
Malraux le prémonitoire, par Michel Melot
Michel Melot conservateur général honoraire des bibliothèques. Son dernier livre paru est La sagesse du bibliothécaire (Paris, Œil neuf, 2004).
SALUT L'ARTISTE
Ici, contre modes et paresses, un coup de projecteur éclaire un coin d’ombre
dans la forêt des formes actuelles.
Nisa Chevènement
Née Grunberg. Née en Égypte, au Caire. 1964, École des beaux-arts du Caire. 1966-1967, études de psychologie à l’université Paris-Sorbonne. Diplôme de troisième cycle.
Expositions
1992, Galerie Visconti, Paris. 1993, Mexico. 1994, Madrid. 1995, Galerie Sculpture, Paris. 1996, Galerie Dionne, Paris. 1997, Saga et Galerie Arnoux, Paris. 1998, Athènes, Foire de Shanghai et Galerie du Vieux Lyon, Lyon. 2000, Galerie Loft, Paris, et ArtParis. 2001, « L’Armonia Dell’istinto », Milan et Galerie Loft, Paris.
Collections publiques : Fonds national d’art Ccontemporain. Basil et Elise Goulandris Foundation, Grèce.
UN CONCEPT
Un peu de logique s’il vous plaît. Place à une notion fondamentale et fondatrice sévèrement résumée. Parce que la médiologie ne se sait pas science, elle s’exige rigueur et cohérence.
Transmission
Si on appelle « communication » l’acte de transporter une information dans l’espace, on appellera « transmission » l’acte de transporter une information dans le temps.
Il faut communiquer pour transmettre : condition nécessaire, non suffisante.
Mais on peut communiquer sans transmettre : c’est la tendance du jour.
Deux dimensions à corréler mais à distinguer. Si les deux opérations ne sont pas antagoniques, chacune mobilise des dispositifs et des compétences souvent antipathiques les uns aux autres.
SYMPTÔMES
Ici, chacun s’en donne à cœur joie et à compte propre sur tel ou tel sémaphore de l’esprit du temps.
L’art a varié, par Antoine Perraud
(producteur à France Culture et journaliste à Télérama.)
(In)actualité de François Truffaut, par Arnaud Guigue
(codirecteur du Dictionnaire Truffaut (La Martinière, 2004) et agrégé de philosophie.)
Vins de transmission, vins de communication, par Robert Dumas
(professeur de philosophie à Annecy).
Le 3 novembre 2004…, par Françoise Gaillard
(enseigne à Paris 7 et à la New York University. Dernier ouvrage paru La modernité en question (Paris, CERF), avec Jacques Poulain).

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Informations

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Date de parution 10 octobre 2016
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EAN13 9791095192718
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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2Mé d i uM T r a n s m e t t r e p o u r i n n o v e r  Regain antisémite : faillite du devoir de mémoire ?EsthErBEnBassa La formation du Nouveau TestamentrégisBurnEt La télécommande et l’infantilePhiliPPEMEiriEu  Éloge du sac et de la cordeFoçsirnaDagognEt  La fin des disciplines d’enseignementMauricEsachot M  Sur l’art de masserogErPouivEt  L’auraphotographique : triomphe ou implosion ?MoniquEsicarD Si loin de FoucaultrégisDEBray  De Méliès àMatrixcosta-gavras  Réponse à un HurongErMainviattE BonjourlêtncaErle prémonitoire, Michel Melot Malraux salutltrsiaEt Nisa unoncPtcE Transmission stôMEsPMyles vins, Ohio TGV, Truffaut, 2 É D I T I O N S B A B Y L O N EDirecteur : Régis Debray - janvier-février-mars 2005 –
Cher lecteur,
Techniques Arts ÉduMcation Religions
Merci de nous avoir fait confiance.
Vous le savez : nous n’avons pas choisi l’autoroute desmass mediaet des étalages, mais les chemins plus rustiques de la randonnée.
C’est un pari difficile. Les premiers signes, les premiers retours nous encouragent à poursuivre sur cette voie. Des libraires nous ont proposé leurs services, pour une plus large exposition publique. Nous leurdisons merci, mais chaque chose en son temps. D’abord, le réseau des complices. Ensuite, la recherche des curieux.
Même si elle n’est pas partisane, cette revue, ne l’oublions pas, a un but militant : opposer aux urgences de la communication et aux démagogies de l’émoustillant les plaisirs et les devoirs du temps long, propres à la transmission et au dur désir de durer. 1
Et cela, non dans un refus amer de la modernité, mais en vraie sympa-thie avec les nouvelles technologies. D’où nos articles consacrés àl’électronique et au numérique, qui révolutionnent l’école, comme la photo et le cinéma. Entre la déploration lettrée qui se prétend humaniste et l’extase duhigh-techqui se croit moderniste, la voie médiane est peut-être étroite mais c’est celle deMédium.
Tel est le sens de notre logo : saper les régimes d’apartheid qui isolent les zones industrielles des centres-villes culturels ; décloisonner les domaines tragiquement disjoints de l’innovation et des spiritualités ; favoriser un dialogue entre le sac plastique et la statue de marbre.
Un jeu de l’esprit ? Non. Un combat contre une barbarienew-look.
On verra ici qu’il n’est pas sans risque. Tant il implique de ruptures avec les évidences du jour, conforts moraux et dévotions majoritaires.
Pour que cette dissidence ne soit pas un feu de paille, mieux vaut aller à vélo sur les bas cotés, qu’en limousine sur le terre-plein central : il y a moins d’accidents.
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R. D.
Regain antisémite : faillite
du devoir de mémoire ?
EsthErBEnBassa
Pasdetransmissionsansmémoire. Maisquiditdevoirnedit-il pascontrainteetobligation?Ànegarderquelamémoiredes victimes,n’oublie-t-onpasleurcultureetlecontenuspirituel d’une très longue histoire ? Après le pas assez, le trop de mémoire n’aurait-il pas ses effets pervers ? Questions déran-geantes. Questions à réfléchir.
es affaires Marie-Léonie et « Phinéas », celle de l’incendiaire juif du L centre social de la rue Popincourt à Paris, tous événements survenus en 2004, nous incitent à nous interroger sur les modes de transmission utilisés pour faire passer la « leçon » du génocide juif, sur ce qui en a été effectivement trans-mis et sur ce qui en a été retenu par la société française en général. La distribu-tion dans les lycées de France, en septembre dernier, de 5 500 DVD d’extraits du film majeur de Claude Lanzmann,Shoah, nous en fournit une nouvelle occasion. La décision d’une telle distribution avait été prise il y a plus de deux ans par Jack Lang, alors ministre de l’Éducation nationale. Depuis, les DVD s’entassaient dans les caves des rectorats. Une bonne initiative en son principe, mais peut-être
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Esther Benbassa
pas suffisante dans le climat délétère actuel.
Il n’y a aucun doute : on ne saurait laisser les jeunes générations ignorantes de ce pan deleurhistoire qui a mené à la mort des millions de Juifs et aussi de non-Juifs. Cette histoire leur appartient. Les Juifs ont été exterminés parce qu’ils étaient juifs, et la longue trajectoire de l’antisémitisme en Europe a labouré le sillon qui a conduit à la catastrophe. Si ces DVD pouvaient faire entrer l’Holo-causte dans l’histoire, on ne pourrait que saluer sans réserve l’initiative. Mais, pour atteindre cette fin, il est de première nécessité d’accompagner l’évocation du génocide de celle de la longue histoire des Juifs avant l’extermination – et après. De retracer le chemin suivi par les rescapés pour se réinsérer dans les sociétés au ban desquelles des lois racistes les avaient mis; de décrire les ressources déployées pour recréer la vie, une culture nouvelle, pour retrouver la foi ou rede-1 venir des citoyens à part entière, et, pour certains, pour rester juifs sans foi . Là, les survivants ont livré le meilleur des combats contre tous les fascismes et tous les antisémitismes qui avaient visé à les annihiler. Et là, nous sommes bien loin de la victimisation. Dans les premières années de l’après-guerre, les Juifs refu-saient qu’on les distingue des autres déportés tant leur volonté de normalisation 2 était forte . Aujourd’hui, que sait-on de cette attitude des survivants, et, plus lar-gement, du passé juif, du judaïsme, de son message universel, qu’il serait si utile de faire entendre ?
Dans les années qui suivront la guerre des Six-Jours, le souvenir du géno-cide permettra aux Juifs de France de revendiquer, parallèlement à leur identité française, leur identité juive. C’est le même Claude Lanzmann qui déclarera au journalLe Monde, à la veille du conflit, que si Israël était détruit ce serait pis que 4
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3 le génocide nazi . Nombre de Juifs imaginaient alors cette possible défaite dans les termes les plus catastrophiques. N’oublions pas que la judaïcité française, depuis la fin des années 1950, s’était recomposée, avec l’arrivée massive des Juifs d’Afrique du Nord. Ceux-ci avaient encore en mémoire l’expérience douloureuse de leur exil et nourrissaient la crainte que cela ne recommence, cette fois pour leurs frères israéliens. Ils en voulaient aussi à la France, qui les avait abandonnés en quittant ses colonies. La comparaison de la défaite d’Israël et de l’Holocauste créait dans les représentations du Juif et d’Israël une corrélation quelque peu mécanique, qui n’a pas manqué de resurgir récemment, avec la projection, depuis les débuts de la seconde intifada, du conflit israélo-palestinien sur le sol français et européen.
Après la guerre des Six-Jours, la revendication identitaire juive passerait donc d’abord par la mémoire du génocide, qu’on allait, depuis le film de Lanzmann, appelerShoah(catastrophe en hébreu) – et non par la création d’une vie et d’une culture juives authentiquement riches et orientées versl’avenir, qu’on aurait voulu à tout prix perpétuer et léguer aux générations futures. Certes, les années 1970-1980 virent en France une amorce de renouveau culturel juif. Mais le « devoir de mémoire » a progressivement concurrencé ce mouvement culturaliste pour finalement le dominer. Par ailleurs, ne fût-ce déjà que par son appellation hébraïque, le génocide prit symboliquement un caractère exclusivement juif, s’inscrivant dans la longue lignée des souffrances qui avaient ponctué l’histoire des Juifs. L’extermination de millions de Juifs pour des motifs raciaux se devait pourtant d’interpeller notre commune humanité, et non se « sectariser » en se refermant sur son propre souvenir. Paradoxalement, d’un même mouvement, on rompait avec l’attitude traditionnelle juive face au souve-5
Esther Benbassa
nir du malheur. Lorsque les Juifs étaient encore religieux, leur mémoire de la souffrance était ritualisée, ce qui, au fil du temps, lui faisait perdre son caractère émotionnel pour l’introduire dans une « histoire » transgénérationnelle, une histoire peut-être anhistorique à nos yeux, mais une histoire quand même, dont les protagonistes privilégiés étaient l’homme et Dieu. Par ce biais, la souffrance, canalisée, n’était plus à fleur de peau et ne s’érigeait nullement en identité. Le judaïsme a toujours regardé avec quelque suspicion la confusion entre l’homme et sa souffrance, de crainte qu’elle ne l’éloigne de Dieu. C’est pour la même rai-son que la réflexion de certains milieux orthodoxes et ultra-orthodoxes sur le génocide, même si la colère n’en est pas exclue, ni la révolte, tend à l’interpréter soit comme la sanction divine due à l’éloignement de la Torah, soit comme une forme extrême de souffrance par amour pour Dieu et en raison de l’amour de Dieu pour ses élus.
Si certaines de ces réponses paraissent de prime abord offensantes pour les survivants, elles n’ont pas en tout cas pour fonction, comme notre « devoir de mémoire », de reformuler une identité juive séculière, vidée de son contenu spi-rituel, ni de doper la vie juive, au risque de donner indûment crédit à l’opinion qui attribue à l’antisémitisme le « mérite » de la pérennité du peuple juif. On ne dira jamais assez que ni le génocide ni l’antisémitisme ne peuvent pallier un défi-cit de judaïsme, ni protéger Israël face à ses détracteurs. Si c’était vrai, ce serait la pire des victoires pour les persécuteurs des Juifs de tous les temps.
La revendication d’une identité passant par la victimisation n’est d’ailleurs pas propre aux Juifs. De nombreuses minorités ethnico-religieuses – mais aussi les féministes, les gays, les lesbiennes, à partir des années 1970 – se sont posi-6
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tionnées dans l’espace social par le même biais. Et si les Juifs se percevaient désormais comme des Français-Juifs et des victimes, la mémoire collective fran-çaise retenait de l’Holocaustela symbolique binaire de la persécution et de la victimisation. Une grille de lecture qui pouvait se décliner dans divers contextes 4 et s’appliquer sans discernement à différentes situations .
L’identification à l’Holocauste s’accentue chez les Juifs dans les années 1980 et 1990, lorsque les identités juives s’effritent avec la disparition progressive des traditions et d’une certaine ferveur religieuse que les Juifs d’Afrique du Nord avaient apportées avec eux, et que se pose la question de savoir, en particulier après l’invasion du Liban, comment on peut rester juif quand l’autre marqueur identitaire, Israël, s’écorne au rythme des conflits. En parallèle, interviennent en Israël l’avènement du Likoud, en 1977, et l’usage parfois immodéré fait d’Aus-chwitz par ses dirigeants dans leur rhétorique visant à légitimer l’occupation des Territoires. Pour les « faucons » au pouvoir, revenir aux frontières5 d’avant 1967 constituait un retour aux « frontières d’Auschwitz » . Le génocide 6 et Israël – la création de ce dernier étant perçue comme une rédemption – font désormais un tout. Oubliant la longue et riche histoire du sionisme, qui a mené à la fondation d’un État pour les Juifs, on fait dès lors dépendre de la culpabilité de l’Europe le fait même de sa fondation et la légitimité de son existence. Il est injustice de réduire à cela le parcours de ce nationalisme que fut le sionisme, dans e la lignée des nationalismes duxixsiècle, et même si le génocide hâta sans doute la réalisation de son projet étatique ! Israël, fruit de la culpabilité ; le Juif, victime par excellence ; toute atteinte à Israël ressentie comme l’annonce d’un génocide à venir : on a là une série de combinaisons qui explique pourquoi et comment, en fin de parcours, le tabou sur l’antisémitisme a pu sauter en même temps que celui 7
Esther Benbassa
de l’Holocauste.
Le « devoir de mémoire », devenu bientôt le credo universel des Juifs, figeait le génocide dans sa symbolique. Il entretenait le traumatisme, interdisant, pour ceux qui n’étaient pas pratiquants, une plus grande ouverture vers le fait juif. Ce traumatisme se trouve aujourd’hui à la racine même de la peur qui tra-vaille la judaïcité française face à un antisémitisme parfois interprété d’une manière apocalyptique, à la racine aussi de ses craintes irraisonnées pour l’exis-tence d’Israël – qui pourrait disparaître, les Juifs replongeant alors dans l’errance tragique des années noires. Il empêche, même chez les plus mesurés, en absoluti-sant l’ennemi arabe, de penser la possibilité de la réconciliation, comme si Israéliens et Palestiniens n’étaient pas condamnés, tôt ou tard, à coexister, dans des États certes séparés mais malgré tout partenaires. Le poids de cette souf-france est si lourd, sa mémoire est à ce point partagée comme le lot commun de l’histoire des Juifs, y compris par ceux-là mêmes qui ne l’ont pas vécue, qu’être juif se résume désormais à la catastrophe, à la disparition, aux fours crématoires, au nazisme.
Marie-Léonie, « Phinéas », l’incendiaire d’origine juive marocaine du centre social de la rue Popincourt, n’ont retenu, d’un côté, que le pouvoir des bourreaux, leurs slogans et leurs symboles – la croix gammée, le feu, les cheveux coupés, les cendres… –, et, de l’autre, que le Juif comme victime, vivante ou morte. Les croix gammées sont d’ailleurs utilisées aujourd’hui pour profaner également des cimetières chrétiens ou musulmans, indistinctement, et pour le moment en l’absence de tout fondement idéologique structuré. Une symbolique chaotique qui oscille entre persécution et victimisation, entre force et faiblesse, 8
Regain antisémite : faillite du devoir de mémoire ?
entre perversion et déséquilibre. Si les années d’enseignement de l’Holocausten’ont servi qu’à cela, si elles n’ont laissé en héritage à nos jeunes générations que quelques signes fétiches ou quelques slogans, à mille lieues de ce qui a été une rupture du contrat liant les hommes entre eux, alors reconnaissons que nous avons bel et bien perdu la partie, ou que le devoir de mémoire n’avait pas les moyens de ses objectifs.
Peut-être le trop de mémoire a-t-il provoqué sélection et oubli chez les récepteurs, au lieu de les prémunir contre l’antisémitisme. Et quant aux Juifs, le devoir de mémoire les a empêchés de dépasser le statut de victime et de construire un judaïsme suffisamment fort pour leur permettre de rester citoyens et juifs dans leurs pays respectifs en diaspora, tout en gardant un lien affectif avec Israël. Pour construire un tel judaïsme, encore aurait-il fallu pouvoir se situer dans le présent, sans l’oblitérer par le passé, ce qui ne signifiait nullement ne pas honorer les victimes du génocide, ni effacer leur souvenir. L’émotion intense sécrétée par le devoir de mémoire risque de se dissoudre dans le temps qui passe, avec la disparition des derniers survivants. Que restera-t-il alors de la judéité ? Qu’en restera-t-il si, en sus, l’antisémitisme décroît, avec l’avènement d’une paix raisonnable entre Israël et la Palestine dans un avenir qu’on espère pas trop lointain ? Pour parer à l’oubli, ce n’est pas de ce devoir de mémoire que nous avons besoin, mais d’une contextualisation du génocide, de sa mise en pers-pective avec d’autres génocides, avec d’autres événements marquants de l’his-toire contemporaine, de son explication. En fait, de sa désacralisation en faveur 7 de son humanisation et de l’universalisation progressive qui en découlera . C’est alors que serait envisageable une transmission solide aux Juifs et aux non-Juifs. La souffrance ne se partage pas, mais la connaissance, oui. Ce qui ne s’explique 9