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Métissage ou barbarie

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206 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 152
EAN13 : 9782296291263
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MÉTISSAGE OU BARBARIE

MIGRA nONS

ET CHANGEMENTS Perotti

Collection dirigée par Antonio

L'histoire de l'immigration en France est une histoire ancienne qui touche un phénomène très complexe. Ancienne, car elle a pris des proportions remarquables depuis plus d'un siècle. Le recensement de 1851 dénombrait déjà 381 000 étrangers. De 1921 à 1930, la France se plaçait au second rang des pays d'immigration dans le monde après les États-Unis. Histoire complexe surtout. On peut même se demander si, pendant une période aussi prolongée - durant laquelle les données démographiques, économiques, politiques, culturelles et psychologiques ont subi des transformations profondes, aussi
bien sur le plan national qu'international

-

le phénomène

migra-

toire n'a pas changé de nature. Comment affirmer qu'il s'agit du même phénomène alors qu'il ne résulte pas des mêmes causes, ne se réalise pas dans le même cadre institutionnel national et international, ne touche pas les mêmes populations étrangères ni les mêmes générations, ne revêt pas les mêmes formes? Cette nouvelle collection consacrée aux migrations et aux changements qu'elles comportent ou qu'elles provoquent vise à privilégier les travaux portant sur: Cette nouvelle collection consacrée aux migrations et aux changements qu'elles comportent ou qu'elles provoquent vise à privilégier les travaux portant sur: - les mutations internes des populations immigrées à travers les générations successives, avec un accent particulier sur le profil sociocutlurel des nouvelles générations issues de l'immigration; - les mutations introduites dans la vie sociale, économique et culturelle des pays d'origine et du pays de résidence; paramètres historiques, géographiques,

-

les approches

comparatives

du fait migratoire

dans

ses

économiques, politiques.

Ceux qui pensent que leur recherche pourrait s'insérer dans cette collection peuvent contacter: Antonio Perotti, c/o L'Harmattan 7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

1994 ISBN: 2-7384-2623-9

@ L'Harmattan,

René Duboux

MÉTISSAGE OU BARBARIE

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris
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Collection Migrations

et changements

1- Maria LLAUMETT, Les Jeunes d'origine étrangère. De /amarginalisationà/aparticipation, 1984, 182 pages. 2 - Mohammed Hamadi BEKOUCHI, Du Bled à la ZUP et/ou la couleur de l'avenir, 1984, 160 pages. 3 - Hervé-Frédéric MECHERI, Les jeunes immigrés maghrébins de la deuxième génération et/ou La quête de l'identité, 1984, 120 pages. , 4 - François LEFORT, Monique NERY, Emigrés dans mon pays. Des jeunes, enfants de migrants, racontent leurs expériences de retour en Algérie, 1985, 192 pages. 5 - Raimundo DINELLO, Adolescents entre deux cultures. Séminaire de transculturation de Carcasonne, 1982, 1985, 128 pages. 6 - Riva KASTORY ANO, Etre turc en France. Réflexions sur familles et communautés, 1986, 208 pages. 7 - Michelle QUILLON et Isabelle TABOADALEONETTI, Le triangle de Choisy. Un quartier chinois à Paris, 1986,216 pages. 8 - Adil JAZOULI, L'action collective des jeunes Maghrébins de France, 1986,217 pages. 9 - Véronique de RUDDER, Autochtones et immigrés en quartier populaire: d'Aligre à l'îlot Châltm, 1987, 240 pages. 10 - Mario ZAMBETTI, L'été à Cap Djinet. Rencontres médite"anéennes, 1987, 120 pages. 11 - Abdel AISSOU, Les Beurs, l'école et la France,
A

1987,215 pages.

.

12 - SmaÏn LAACHER, Questions de nationalité. Histoire et enjeux d'un code, 1987,254 pages. 13 - Isabelle TABOADA-LEONETTI, Les immigrés des beaux quartiers. La communauté espagnole dans le XVIe, 1987, 92 pages. 14 - LE HUU KHOA, Les jeunes Vietnamiens de la dernière génération. La semi-rupture au quotidien, 1987, 92 pages. 15 - Mohammed MAZOUZ, Les Marocains en Ile-deFrance, 1988, 164 pages. 16 - Anna VASQUEZ, Exils latino-américains, La malédiction d'Ulysse, 1988, 215 pages.

Remerciements

D'abord à Danielle, ma femme, qui a supporté mes absences, mes veilles, mes doutes. Elle a été ma première lectrice, prompte à la critique et à l'humour. Ensuite à deux Mauriciens qui ont accepté de lire et de commenter le chapitre «L'arc-en-ciel de Maurice» : le Père Henri Souchon, curé de l'église de l'Immaculée à Port Louis,. Philippe Hain, fonctionnaire international à la CNUCED à Genève. Je dois une grande partie de mes interviews à Maurice et ma documentation sur le métissage au Père Henri Souchon. Son enthousiasme et sa vision du monde m'ont toujours stimulé. Enfin à Laurent Bonnard, journaliste à la Radio suisse romande (RSR), responsable de l'information économique. Ses annotations, ses remarques, ses suggestions, sur le fond et sur la forme du sujet, m'ont permis de mettre et de remettre cet ouvrage sur le métier, de faire les dernières corrections.

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Sommaire

Remerciements Introduction I. Le rêve d'Alexandre le Grand II. L'arc-en-ciel de Maurice III. Melting-pot et immigration: la Californie IV. Immigrés et réfugiés: l'Europe assiégée V. Le modèle français d'intégration VI. La Suisse et ses étrangers VII. De Vauderens à Saint-Coulitz VIII. Südtirol et Alto Adige IX. Barbarie ou métissage

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«Dans les circonstances actuelles de l'évolution de l'humanité, les communications entre individus de différentes cultures ont atteint une intensité telle que chaque population est amenée à reconsidérer ses règles de comportement et ses lois, en fonction de l'expérience des autres. Ce qui peut, soit l'amener à un repli sur elle-même, soit la faire évoluer, en fonction de règles et de lois minimales, compatibles avec son originalité et sa survie. On peut, sans difficulté, prévoir que la seconde attitude puisse être la seule durable, à long terme, avec les conditions changeantes du monde moderne.»

André LAGANEY, Les hommes, passé, conditionnel, Armand Colin, Paris 1988, p. 194.

présent,

«... les bons sentiments ne servent en rien à lutter contre le racisme, puisque le racisme repose sur des faits objectifs: il est, par exemple, établi que des populations différentes mises en contact sur des territoires contigus ou qui se chevauchent génèrent des réactions d'agressivité.»

Claude LÉVI-STRAUSS, Interview «Figaro Magazine» : 3 septembre 1988.

de Guy Sorman,

«Association ou barbarie». «... Comme nous l'avons sans cesse répété depuis 1990, le destin des années à venir se joue dans la lutte entre les forces de dislocation, disjonction, rupture, conflit et les forces d'association, union,
cOrzfédération, fédération.»

Edgar MORIN,

«Le Monde» . 10 septembre

1992.

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Introduction

Le mur de Berlin a été détruit en 1989 par les Allemands eux-mêmes. Mais il subsiste d'autres murs, à Jérusalem et en Israël, à Nicosie et à Chypre, à Belfast et en Irlande, à Sarajevo et en Bosnie. De plus en plus de barrières entre les riches et les pauvres, le Nord et le Sud, l'Ouest et l'Est. Les Blancs et les Noirs, les Juifs et les Arabes, les chrétiens et les musulmans, les Cinghalais et les Tamouls, les hindous et les Sikhs, les musulmans et les hindous. Partout les Etats sont malades de leurs minorités ethniques -les immigrés en Europe - et de leurs minorités nationales. La fin soudaine du communisme a entraîné le retour des nationalismes. Des Etats multinationaux et fédéraux, comme l'Union soviétique, la Yougoslavie et la Tchécoslovaquie, ont éclaté. Les différentes nationalités qui les composaient revendiquent maintenant leur autonomie ou leur indépendance, les minorités leurs droits. Dans les régions mosaïques et macédoines, où les communautés, les langues et les religions sont entremêlées, les conflits interethniques se multiplient. Alors que le traité de Maastricht ouvre les perspectives d'une Europe plus unie, à deux heures d'avion de Bruxelles des villages sont détruits, des mosquées et des églises dynamitées, des populations déportées, décimées. Le temps de la xénophobie et du racisme, des tribus et des milices, des réfugiés et des otages est revenu. Il est question de «purifier des territoires», de constituer 13

«des zones ethniquement pures». Qu'il s'agisse de la Bosnie-Herzégovine ou du Caucase, du Liban ou d'Israël, de la Turquie ou de l'Irak, de Belfast ou de Los Angeles, le dénominateur commun est la peur et la haine de l'autre, l'intolérance et le refus du métissage. Les différences de race, de nationalité, de langue, de religion et de culture ont soudain une telle importance que la coexistence de certaines communautés sur le même territoire devient impossible. Faute de dialogue, c'est la violence et la guerre civile. En Europe occidentale et en Amérique du Nord, le début des années 90 est marqué par la crise économique et la montée du chômage. Tous les gouvernements succombent à la vieille recette du protectionnisme: limiter et taxer les importations, contrôler les frontières, en particulier les flux migratoires. Un spectre hante les pays riches: l'immigration sauvage provenant de l'est et du sud, l'irruption des victimes du communisme et des masses pauvres et analphabètes du tiers monde. Quand les télécommunications et les transports font de la planète un «village global», les hommes n'ont plus le choix: ils sont condamnés à vivre ensemble, pour le meilleur et le pire. Un bateau hérissé de réfugiés albanais juchés jusque sur la cheminée, certains d'entre eux plongeant dans la mer pour gagner à la nage la rive italienne. Un supermarché en flammes et des jeunes Américains hilares, des Latinos et des Blacks, emportant des videos et des récepteurs TV. Les maisons détruites d'un village de Bosnie, des cadavres entassés sur des chars et des camions. Les corps des Palestiniens massacrés par un colon juif dans une mosquée d'Hébron. Les corps des Libanais maronites massacrés par des intégristes musulmans dans une église de Jounieh. Des enfants qui fuient les tirs de l'armée israélienne. Des victimes des extrémistes musulmans et juifs. Des titres et des photos de quotidiens, des séquences des journaux télévisés qui pourraient résumer l'histoire du début des années 90. Je me souviens de Mostar et du vieux pont de pierre
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de la Concorde qui reliait l'Occident et l'Orient. Je me souviens de Sarajevo où les minarets des mosquées alternaient avec les clochers des églises, les coupoles des chapelles et de la synagogue, où les Musulmans, les Croates, les Serbes et toutes les autres nationalités semblaient coexister paisiblement. Où les mariages mixtes étaient toujours plus nombreux, où il était difficile de distinguer un Serbe d'un Bosniaque ou d'un Croate, un chrétien d'un musulman. C'était au temps des «deuches», à la fin des années 60. «...cette ville européenne et cosmopolite comptait 650 000 habitants. Son cosmopolitisme est le reflet d'une longue tradition de tolérance, de vie commune, d'imbrication de différentes cultures, civilisations, religions et nationalités. Croates, musulmans, juifs (séfarades pour la plupart), Autrichiens, Tchèques, Tziganes, croyants ou athées... vivent depuis des centaines d'années, non pas côte à côte mais entremêlés, s'enrichissant les uns les autres spirituellement, culturellement et socialement», notait en juin 1992 Svebor A. Dizdarevic, maître de conférence à l'Université de Sarajevo (1). Cette ville, alors que des satellites de communication tournent autour de la planète, est assiégée, bombardée, niée dans son histoire même. Victimes d'un nationalisme fondé sur l'idéologie de la terre et du sang, ses habitants témoignent pour le monde de la difficile fraternité et solidarité des hommes. Pour tous les Occidentaux, les recours à la force, les déplacements de population sonnent le glas de la démocratie et du métissage dans cette région, annoncent le retour de la barbarie. J'ai vu des milliers de jeunes Mexicains, de LatinoAméricains et de ressortissants d'autres continents se masser le soir sur les collines près de Tijuana et de San Diego. Attendre la nuit pour entrer illégalement sur le territoire américain, la terre promise de tous les pauvres. J'ai vu en Europe les camps pour les réfugiés, ces étranges étrangers venus d'Afrique et d'Asie, qui sont plus visibles que les autres. Les quartiers où dans les grandes 15

agglomérations se concentrent les immigrés du Maghreb et d'ailleurs. Les gares, les places où, en Suisse comme en Italie, les réfugiés et les clandestins se retrouvent, le soir, simplement pour parler. «Dehors», titrait le magazine américain «Time» du 26 aoat 1991 après le renvoi par la force des réfugiés albanais. Ce reportage sur les immigrés et les demandeurs d'asile en Europe était illustré d'une carte de la «nouvelle invasion». «Réfugiés, immigrés, demandeurs d'asile, l'assaut des pauvres», ces mots surmontaient un dessin représentant le navire «Allemagne» sur les flots agités de l'histoire actuelle. C'était la première page du plus grand magazine allemand, «Der Spiegel», du 9 septembre 1991. Que l'ancien président français Valéry Giscard d'Estaing présente un dossier dans le «Figaro Magazine» du 21 septembre 1991, annoncé en couverture par les mots «Immigration ou invasion ?» sur le mode interrogatif, qu'il relance le débat sur l'immigration et l'acquisition de la nationalité, alors c'est la tempête dans les médias et la classe politique, le grand débat franco-français. Au-delà des manœuvres politiciennes et des échéances électorales, il est évident que les problèmes des réfugiés, des étrangers et des flux migratoires deviennent insolubles en France, en Europe en général et aux Etats-Unis. Car les lumières et les richesses des pays occidentaux, seul havre de paix et de tolérance, attirent de plus en plus tous les pauvres et les opprimés de la planète, toutes les victimes des idéologies, des dictatures et des conflits de caractère racial, ethnique, religieux. Le développement économique des années 50, 60 et 70 eat été impossible sans la collaboration des travailleurs immigrés. En France, en Allemagne, en Grande-Bretagne, en Belgique et en Suisse, ils ont été appelés, sollicités par les entreprises et les gouvernements. Dans un premier temps, ils sont venus des pays méditerranéens voisins: Italie, Espagne, Portugal, Afrique du Nord. Des anciennes colonies pour la France et la Grande-Bretagne. Puis, de régions toujours plus lointaines, de Yougoslavie et de Turquie. Enfin, des autres continents, au gré de la
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conjoncture, de la décolonisation et de l'histoire. Il s'agissait alors de travailleurs temporaires, «de travailleurs hôtes», précisaient les Allemands. Il n'était nullement question d'une immigration définitive, d'une intégration quelconque. Dans l'euphorie d'une glorieuse croissance, personne ne songeait au long terme. Quelque trente ou quarante années plus tard, la plupart des travailleurs sont toujours là. En France, ils ont acquis la nationalité française et ils sont, eux et leurs enfants, plus ou moins bien intégrés. Dans d'autres pays européens comme l'Allemagne et la Suisse, ils sont toujours, à la deuxième, voire la troisième génération, des étrangers. Depuis une trentaine d'années, nous vivons dans un monde que la révolution des transports et des télécommunications a singulièrement rétréci. J'ai découvert les continents avec les premiers charters des années 60. A des prix incroyables, à condition d'accepter les longues attentes dans les aéroports et les inconforts des voyages improvisés. Aujourd'hui, beaucoup d'habitants du tiers monde voient comment vivent les ressortissants des pays riches. Ils regardent même la télévision et des vidéocassettes, rêvent d'abondance et de libertés. Durant des années, les Allemands de l'Est ont pu lécher le petit écran comme une vitrine lointaine: des informations d'un autre monde et des spots publicitaires vantant l'extraordinaire diversité des produits occidentaux. A Berlin, quand enfin ils ont pu passer le mur, ils n'en croyaient par leurs yeux: ils devaient toucher les oranges et les bananes qu'ils n'avaient jamais vues dans leurs magasIns. Dans les pays baltes, en Hongrie et en Pologne aussi, les habitants ont pu pour la première fois, avec les émissions de télévision, faire des comparaisons. Ils avaient leur vie quotidienne, fruste et difficile, la propagande communiste omniprésente, tout un avenir radieux qui se déclinait au futur. Ils suivaient sur le petit écran un autre monde inaccessible, inconcevable, de libertés et d'abondance. Dans les Etats prisons où il n'y a rien à dire, rien à
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faire, dans les communautés fermées et sans perspectives d'avenir meilleur, les images venues d'ailleurs deviennent le dernier refuge. Elles font rêver et vivre, mais engendrent une étrange schizophrénie. Les Albanais réfugiés en France avaient tellement fantasmé sur l'Amérique que certains sont partis à pied pour l'ambassade des Etats-Unis. Les Marocains, les Algériens, les Tunisiens et de plus en plus d'Africains regardent les programmes des chaînes françaises de télévision. Et des films sur cassettes. Dans les villes et les villages, partout, grâce aux antennes paraboliques et aux magnétoscopes à batterie. Les Mexicains suivent «Santa Barbara» et d'autres séries américaines sur leurs chaînes nationales. A force de rêver la vie, beaucoup de ces téléspectateurs veulent traverser l'écran et les frontières. Prendre l'avion, le bateau, le train ou le bus, payer une filière pour parvenir à Berlin, à Milan, à Barcelone ou à Nice est maintenant à la portée des jeunes ambitieux et courageux. Tous ceux qui ont subi et subissent encore la dictature et le sous-développement peuvent frapper aux portes des pays riches. L'Italie se trouve à quelques heures de bateau de l'Albanie; l'Allemagne à moins de dix heures de train de la Roumanie, de la Russie, du Kosovo, de la Croatie et de la Voïvodine. L'Espagne est à une dizaine de kilomètres du Maroc, la Sicile à une centaine de kilomètres de la Tunisie, la Californie après le dernier arrêt du bus mexicain pour Tijuana. Des adolescents partent à pied, en auto-stop pour la Suisse, la France, l'Allemagne, les Etats-Unis, croisés des nouvelles croisades de la misère et de la faim. Pénurie et dictature d'un côté, abondance et démocratie de l'autre. Dans tous les pays occidentaux, depuis quelques années, tous les habitants sont habitués à vivre dans la richesse, le pluralisme politique et le superchoix de la consommation. Partout, en toute saison, on peut acheter des fruits et des légumes qui proviennent d'autres continents. Au marché, il y a des figues et des noisettes de Turquie, des oranges du Maroc, des pommes
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d'Afrique du Sud, des raisins du Chili, des pamplemousses de Californie et d'Israël, des haricots du Kenya. Les vêtements bon marché sont «made in Taiwan», Thaïlande, Corée. Et bien sür tous nos appareils électroniques ont le label «Japan». Au restaurant, les garçons sont Kurdes, Tunisiens ou Yougoslaves. Peut-être même qu'ils travaillent au noir. A Genève, j'ai habité longtemps le quartier des Pâquis, situé près de la gare. Toutes les rues y portent le nom de villes suisses. A la fin du XIXe siècle, c'est là que résidaient les ressortissants des autres cantons. Etrangers souvent par la langue et la religion, ils étaient les premiers aventuriers de la nouvelle liberté d'établissement. Aujourd'hui, presque tous les restaurants sont espagnols, portugais, grecs, libanais, chinois. Les épiceries, les banques, les vidéoclubs et même les prostituées affichent les nationalités les plus diverses. Le marchand de journaux est Iranien, il propose des titres en turc, arabe, chinois, russe, etc. Alors que la majorité de la population de la ville est. catholique, l'Eglise protestante reste officiellement «nationale». Certes, elle est à l'origine de la République, elle a façonné l'esprit de Genève. Mais enfin, la laïcité de l'Etat et le pluralisme religieux représentent des réalités depuis près d'un siècle. Il y a des dizaines de sectes, d'assemblées, de chapelles. Et deux synagogues, une mosquée, des dizaines de lieux de prière et de réunion. Leur énumération représente une pleine page dans le journal du samedi. Si les cloches des églises sonnent régulièrement, la hauteur de la mosquée a été soumise à un règlement. Pas d'appel du muezzin, pas de cimetière israélite ou musulman, pas d'abattage rituel. L'Etat laïc tolère toutes les religions à condition que toutes les lois en vigueur dans le pays soient respectées. Multireligieuse, la société occidentale est de plus en plus multinationale. Par la composition de sa population et par les activités des sociétés internationales. De Benetton à la First National City Bank, de McDonald à Canon et Fuji, toutes les grandes entreprises et sociétés
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multinationales ont pignon sur rue. La circulation des capitaux et des biens fait fi des frontières et des réglementations qui limitent les déplacements des personnes. Notre société est de plus en plus multiculturelle. Sur le petit écran, malgré la barrière des cultures, nous regardons souvent les mêmes images des agences de presse, les mêmes séries et films américains. Partout la musique rassemble les hommes. En tout cas les jeunes. A l'occasion de la Fête de la musique du 21 juin 1988, le président François Mitterrand déclarait justement: «Une langue universelle qui dit, mieux que les discours, la possible et courageuse fraternité des hommes.» Et chaque année les mégaconcerts continuent de mobiliser les nouvelles générations. Seule la musique a permis un début de communion entre les peuples, sinon entre les riches et les pauvres. Concert pour Nelson Mandela à Wembley, tricontinentale de S.O.S. Racisme, guerre des rocks par-dessus le mur de Berlin, concert «The Wall» en juillet 1990. Même si l'impact est d'abord médiatique, même si le business dépasse toutes les idéologies, la musique est devenue comme l'oxygène de la vie. N'importe quel festival se doit d'inviter des groupes venus d'Afrique, des Antilles ou d'ailleurs. Le rock, moyen de communication planétaire et politique, musique métisse et originale, intègre déjà toutes les nouveautés et toutes les traditions. L'Europe a colonisé le monde. A son tour elle est colonisée: le métissage culturel est en train de la transformer. Ni la science, ni la culture, ni surtout le commerce n'ont pu progresser en circuit fermé. C'est par les échanges que les cultures se fertilisent et se développent. Dans la dynamique actuelle, les peuples ne peuvent plus vivre en circuit fermé. Comme des millions d'Européens, au XIXe siècle, poussés par la misère et la dictature, ont quitté leur pays pour l'Amérique, ainsi des ressortissants du tiers monde commencent-ils à affluer dans le monde occidental. Dans quelques années, les pays du Maghreb compteront autant 20

d'habitants que l'ensemble France, Italie, Espagne. Là la population reste stationnaire, là-bas elle double en une vingtaine d'années. Que là-bas le chômage continue à augmenter, que les conditions de vie deviennent insupportables, que la situation politique et religieuse empire, des centaines de milliers de jeunes rêvent de l'Europe. Des milliers d'intellectuels n'ont plus que la France pour refuge. Quand ils n'obtiennent pas les visas officiels, ils recourent aux filières qui les feront entrer illégalement en Europe et en France. S'il y a de moins en moins de barrières dans la circulation des biens et des capitaux, en revanche les déplacements et l'établissement des personnes sont soumis à des contrôles toujours plus stricts. Comme un habitant ferme à clé la porte de son appartement ou de sa maison, ainsi, en 1993, chaque pays marque son territoire. Et révise dans un sens restrictif sa politique d'asile, contrôle ses flux migratoires. L'ouverture soudaine au monde, l'adhésion à une entité européenne, tout entraîne les Etats et les citoyens dans une véritable crise d'identité. Dans un premier chapitre, je résume le rêve d'Alexandre le Grand: unir et unifier. Ce conquérant a non seulement soumis des peuples entiers, il a aussi tenté de les fondre dans le même creuset par une politique de mariages forcés et de civilisation. Il est sans doute le premier homme d'Etat qui ait eu, en théorie et en pratique, une véritable vision planétaire: elle impliquait des regroupements de cités et des transferts de population. Dans un deuxième chapitre, j'examine le cas de l'île Maurice. C'est, à ma connaissance, le seul pays du monde où des populations de races, de religions, de cultures différentes coexistent sans problèmes depuis une vingtaine d'années. De plus, Maurice reste une démocratie, enregistre une croissance économique exceptionnelle ainsi qu'une élévation continue du niveau de vie. La Californie, l'immigration et le «melting-pot» sont les thèmes du troisième chapitre. Cet Etat constitue la tête chercheuse du XXIe siècle. Parce qu'il devient de moins en moins européen, que son économie est tournée vers 21

l'Amérique latine et l'Asie. Parce que les Blancs n'y sont plus majoritaires, que chaque communauté - les AngloAméricains, les Latinos, les Afro-Américains, les Asiatiques - est désormais minoritaire. Le modèle américain d'une société multiraciale et multiculturelle, que symbolise la Californie, est remis en cause par les émeutes de Los Angeles de 1992. Entre pluralisme et unité, l'avenir de la Californie préfigure celui de l'Europe. Le chapitre IV est consacré à «l'Europe assiégée» par les immigrés et les réfugiés du monde entier. Chaque pays a ses traditions, ses lois en matière d'immigration, de naturalisation. D'où des différences considérables, des concurrences même dans les politiques d'intégration des étrangers, d'accueil des réfugiés. Si tous les pays se barricadent, si les mouvements nationalistes et racistes ne craignent plus d'affirmer leurs thèses, la Communauté européenne commence à lancer une harmonisation des codes et des procédures à l'endroit des immigrés et des réfugiés. Les chapitres V et VI sont consacrés à la France et à la Suisse, deux démocraties témoins où se posent, dans des situations différentes, les questions du seuil de tolérance et de l'intégration des étrangers. «De Vauderens à SaintCoulitz», le septième chapitre raconte comment, dans un village suisse, une famille a accueilli et accueille des enfants de races et de cultures différentes. Comment, dans un village breton, un Français d'origine togolaise a été élu maire et est devenu secrétaire d'Etat dans le gouvernement français. Le huitième chapitre, «Südtirol et Alto Adige», est consacré au Haut-Adige, une région de l'Italie du Nord où vivent des communautés germanophones et ladines. Le statut qu'elles ont conquis, après des décennies de persécutions et de luttes, est un modèle dont s'inspirent tous les pays qui ont des problèmes de minorités. Le dernier chapitre fait une synthèse générale, compare des modèles d'intégration: le multiculturalisme à l'américaine, le modèle d'intégration à la française. L'exemple de Maurice, celui du Haut-Adige (Südtirol), 22