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MEXICO, VILLE NÉOCLASSIQUE

De
250 pages
Tout au long du XIXème siècle, l’espace urbain de Mexico a été transformé en fonction d’une série d’idées socio-économiques, politiques, scientifiques et culturelles adoptées par les « élites » mexicaines. Cinq préoccupations sont présentes tout au long de la période : l’obsession du progrès social et matériel, la définition de la beauté urbaine, la construction d’un ordre spatial efficace, le souci d’améliorer l’hygiène de la ville et la volonté de bien structurer les systèmes qui la composent. L’application de ces idées contribue à la formation d’une conception néoclassique de la ville en termes d’urbanisation aussi bien que d’idéologie.
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MEXICO, VILLE NEOCLASSIQUE
Les espaces et les idées de l'aménagement urbain
(1783-1911)

COLLECTION "Géographie et Cultures" publication du Laboratoire "Espace et Culture"
Fondateur: Directeurs:
Rédaction:
Série "Fondements

Paul CLAVAL André-Louis SANGUIN, Jean-René TROCHET (professeurs à l'Université de Paris IV-Sorbonne) Colette FONTANEL, Ingénieur d'Etudes au CNRS
de la géographie culturelle"

Cynthia Ghorra-Gobin (dir.), Penser la ville de demain, 1994, 266 p. Paul Claval, Singaravélou (dir.), Ethnogéographies, 1995,370 p. Marc Brosseau, Des Romans-géographes. Essai, 1996, 246 p. Françoise Péron, Jean Rieucau, La Maritimité aujourd'hui, 1996, 236 p. Robert Dulau, Jean-Robert Pitte, (dir.), Géographie des odeurs, 1998, 231 p. Fabien Chaumard, Le commerce du livre en France. Entre économie et culture, 1998,221 p. Joël Bonnemaison, Luc Cambrézy, Laurence Quint y-Bourgeois (dir.), Les territoires de l'identité (Le territoire, lien ou frontière, t. 1), 1999, 317 p.; La nation et le territoire, (Le territoire, lien ou frontière, t. 2), 1999, 266 p. Série "Histoire et épistémologie de la géog.raphie" française 1997,284 à l'époque p. 2001, 256 p. classique (19] 8-] 968),

Paul Claval, André-Louis Sanguin (dir.), La Géographie 1996, 345 p. Jean-François Staszak (dir.), Les Discours du géographe, Vincent Berdoulay, Série "Culture

Jean-Pierre Augustin, Vincent Berdoulay, Modernité et tradition au Canada, 1997,220 p.
Paul Claval, Aux débuts de l'urbanisme français, et politique"

André-Louis Sanguin (dir.), Les Minorités ethniques en Europe, 1993, 369 p. Henri Goetschy, André-Louis Sanguin (dir.), Langues régionales et relations transfrontalières en Europe, 1995, 318 p. Georges Prévelakis (dir.), La Géographie des diasporas, 1996,444 p. Emmanuel Saadia, Systèmes électoraux et territorialité en Israël, 1997, 114 p. Anne Gaugue, Les Etats africains et leurs musées. La Mise en scène de la nation, 1997, 230 p. Paul Claval, André-Louis Sanguin (dir.), Métropolisation et politique, 1997,316 p. André-Louis Sanguin (dir.), Vivre dans une île. Une géopolitique des insularités, 1997, 390 p. Thomas Lothar Weiss, Migrants nigérians. La diaspora dans le Sud-Ouest du Cameroun, 1998, 271 p. Jérôme Monnet (dir.), Ville et pouvoir en Amérique: les formes de l'autorité, 1999, 190 p. André-Louis Sanguin (dir.), Mare Nostrum, dynamiques et mutations géopolitiques de la Méditerranée, 2000, 320 p. Série "Etudes culturelles et régionales" Mali, 1994, 191 p. 1996, 254 p. Rivière des Perles, 1997, 313 p. portuaires. Entre fonction et symbole,

Jean-Christophe Huet, Les Villages perchés des Dogon du Béatrice Collignon, Les Inuit. Ce qu'ils savent du territoire, Thierry Sanjuan, A l'Ombre de Hong Kong. Le delta de la Laurent Vermeersch, La ville américaine et ses paysages 206 p. Robert Dulau, Habiter en pays tamoul, 1999, 300 p. Myriam Houssay-Holzschuch, Ville blanche, vies noires: Federico Fernandez Christlieb, Mexico, ville néoclassique. urbain (1783-]9]]), 2001, 249 poo Yann Richard, La Biélorussie. Une géographie historique,

1998,

Le Cap, ville Sud-Africaine, 1999, 276 p. Les espaces et les idées de l'aménagement 2001, 305 p.

Hors série Jean-Robert Pitte, André-Louis Sanguin (dir.), Géographie et liberté. Mélanges en hommage à Paul Claval, 1999,758 p.

Federico FERNANDEZ

CHRISTLIEB

MEXICO,
VILLE NEOCLASSIQUE

Les espaces et les idées de l'aménagement urbain (1783-1911)

Série "Etudes culturelles et régionales" Collection "Géographie et Cultures"

Préface de Paul Claval

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

Photo de couverture: Gravure de Casimiro Castro (v. 1865) représentant la fontaine néoclassique de Salto deI Agua.

cg L'Harmattan, 2002 ISBN: 2-7475-2716-6

Remerciements

Cet ouvrage est issu d'une thèse de doctorat de l'Université de Paris IV-Sorbonne. Nous tenons à remercier au premier rang M. Paul Claval pour la direction de cette recherche ainsi que pour sa gentillesse permanente durant notre séjour en France.

Nous remercions pour leurs commentaires, Annick Lempérière (Paris I-Panthéon Sorbonne), Alain Musset (Paris X-Nanterre), Claude Bataillon (Toulouse-Le Mira il) et Serge Gruzinski (EHESS). Notre gratitude à l'égard de Hugh Clout (University College London) et Omar Moncada (lnstituto de Geografia, UNAM) pour leur soutien stratégique en Angleterre et au Mexique. Nous remercions également Nina Hinke, Marion Larrère et René Cecefia; ils ont relu le manuscrit et l'ont amendé et enrichi.
La recherche, qui a été menée à Paris, à Londres et à Mexico de 1993 à 1998, a été possible grâce au financement de l'Université Nationale Autonome du Mexique (UNAM).

Préface

Federico Fernandez Christlieb était venu en France pour mesurer l'influence que les modèles parisiens d'urbanisme ont exercé sur Mexico dans le courant du XIXe siècle. Le tableau auquel il aboutit est plus nuancé. Le prestige de Paris est alors indéniable. Les voies de l'influence française sont facilement repérables: les milieux cultivés de Mexico pratiquent volontiers le français; les élites mexicaines qui visitent l'Europe après l'Indépendance fréquentent plutôt Paris que Madrid; l'émigration française au Mexique ne porte que sur des effectifs limités, mais les "Barcelonnette" connaissent le succès et jouent dans la vie du pays un rôle disproportionné à leurs effectifs. Le résultat de ces jeux d'influence multiples ne se lit-il pas clairement dans le paysage? Le Paseo ck la Reforma, dont la construction a commencé à l'époque de Maximilien, n'est-il pas une réplique des Champs-Elysées ? Malgré les références à Paris et à Haussmann, l'urbanisme de Mexico reste américain. Il s'inscrit dans une longue tradition indigène et coloniale: c'est ce que Federico Fernandez découvre au cours des recherches parallèles qu'il mène à Mexico et à Paris. L'inspiration étrangère entre en résonance avec des manières de voir, ck faire et de sentir, qui sont profondément enracinées. Malgré l'influence française, la capitale fédirale demeure mexicaine; ce qui est importé de l'étranger lui permet même ck le montrer d'une manière plus forte. Malgré la différence des niveaux de développement et des traditions locales, les deux rives de l'Atlantique sont alors emportées par les mêmes évolutions: croissance de la production, essor du commerce, urbanisation. Ceux qui modèlent les villes cherchent à répondre à des aspirations voisines et à résoudre des problèmes similaires. Federico Fernandez partait de l'idée que les influences européennes s'étaient exercées sur une société malléable. Il découvre que la part de ceux qui reçoivent est forte. Loin de nuire à la spécificité et à l'originalité du Mexique, les emprunts aident les architectes, les urbanistes et les hommes politiques à mieux comprendre la demande locale et à façonner une métropole moderne dans le cadre si particulier de hauts bassins profondément marqués JXlT la double tradition aztèque et espagnole. Dans le Mexique du XIXe siècle, la géométrie des nouveaux tracés est-elle la marque d'une modernité importée? En un sens oui, puisque la longue perspective du Paseo de la Reforma est sans antécédent local. Mais Tenochtitlan avait frappé Cortez par la régularité impeccable d'une trame rectangulaire comme il n'en existait alors aucune en Europe. Les Espagnols s'inspirent de la grille de la Mexico pré-colombienne lorsqu'ils définissent le modèle de ville que la Loi des Indes impose à l'Amérique coloniale. Pour l'administration, la traza régulière des quartiers urbains exprime la croissance maîtrisée

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qu'il faut favoriser; le désordre des barrios périphériques traduit un bourgeonnement cks hommes et des activités qu'il faudrait contrôler. Mettre au XIxe siècle l'accent sur la géométrie, n'est-ce pas à la fois accéckr au progrès et renouer avec une tradition où la lisibilité était signe d'ordre et d'harmonie? Mexico est une ville baroque, mais que le néo-classique marque profondément. Le succès que celui-ci rencontre au XIXe siècle n'est pas un simple écho de ce qui se passe alors en Europe. Il exprime la réinterprétation de l'histoire qu'entraîne 17ndépendance et donne des lettres de noblesse à la nouvelle identité nationale. Mexico devient une grande ville à l'époque porfirienne : pour penser des espaces qui s'étalent de plus en plus largement, pour ordonner la vie de populations sans cesse plus nombreuses, l'idée s'impose de traiter la ville comme une machine: cela permet de dimensionner les équipements, les voies ou les parcs de telle sorte que tout marche bien. La métaphore de l'organisme, qui est également utilisée, comporte de son côté une dimension biologique, prend en compte les impératifs d'hygiène et met au premier plan la régulation des eaux. La machine et l'organisme aident à penser la ville comme un système ordonné. Le rationalisme mexicain de la fin du XIxe siècle porte la marque d'Auguste Comte: le Porfiriat se veut un régime d'ordre et de progrès. Cet idéal n'est-il pas aussi celui des hommes d'affaires qui s'affirment alors? Les nouveaux moyens techniques permettent de créer la structure centralisée indispensable pour sortir le pays de l'arriération et faire de sa capitale un symbole de la modernité. Parti d'une interrogation sur l'influence du Paris d'Haussmann sur Mexico, Federico Fernandez débouche sur une réflexion neuve sur le Porfiriat et la manière dont il s'enracine dans les traditions locales et puise dans les techniques et les idéologies importées de quoi stimuler les énergies, justifier les partis retenus et donner au développement souhaité une forme acceptable par les élites du temps. Mexico n'a jamais été aussi profondément ouverte aux courants qui viennent d'Europe que durant le X/Xe siècle. Cela n'affadit en rien sa singularité: c'est du mariage de traditions nationales et d'apports extérieurs que le Porfiriat tire sa réussite; c'est de là que viennent les réactions qui en viennent à bout. L'urbanisme mis en œuvre à Mexico au XIXe siècle met à jour les ressorts profonds de la nation et de la culture mexicaines au cours de cette période, et montre que le Porfiriat exprime une tendance forte de la dynamique du pays. La comparaison avec Paris éclaire ainsi les spécificités de Mexico et du Mexique du XIXe siècle.

Paul Claval

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INTRODUCTION

Derrière les formes urbaines, les édifices, les places et les rues, se profilent des idées, des théories, des courants de pensée, des histoires, des métaphores. Ce livre cherche à établir des rapports entre les idées dominantes d'une époque et les projets d'aménagement urbain d'un lieu, la ville de Mexico entre 1783 et 1911. Notre analyse s'est centrée non seulement sur les travaux et les projets de transformation de Mexico mais aussi sur les idées qui les ont générés. Dans cette optique, il était important pour nous d'étudier le cas d'autres villes du monde occidental qui ont inspiré l'urbanisme mexicain. Nous analyserons certains cas européens utiles à notre argumentation, Paris ou Barcelone, par exemple, et essayerons ensuite d'identifier leurs influences ou leurs ressemblances par rapport à Mexico. Il ne s'agit pas de refaire une histoire des changements dans la ville de Mexico, mais d'insérer cette histoire dans un processus plus large: celui de l'urbanisme occidental. Cette approche confirme la portée générale de notre thème, mais en même temps, elle nous permet d'enrichir notre analyse à l'égard d'un sujet particulier: Mexico. La géographie historique de la ville de Mexico restera notre préoccupation principale. Afin de comprendre certains aspects de l'urbanisme mexicain, il a été nécessaire d'explorer l'urbanisme européen, et au-delà, toute l'atmosphère culturelle de l'Europe du XIXe siècle. C'est ainsi que nous nous sommes immergé dans un vaste domaine qui va de la philosophie et de la science, à l'histoire et aux arts. Les idées de l'aménagement urbain peuvent appartenir à des courants "rationnels", "utilitaires", "libéraux", "positivistes", "évolutionnistes", même si ces courants de pensée paraissent éloignés de la pratique de l'aménagement. Cependant, les idées sur l'aménagement urbain font partie des tendances philosophiques, esthétiques, technologiques, scientifiques et logistiques de la culture occidentale. Les projets et les travaux d'urbanisme ne doivent pas être circonscrits seulement à l'histoire de l'architecture ou de l'urbanisme; ils ne peuvent pas davantage être expliqués à travers la périodisation traditionnelle de l'historiographie mexicaine: il n'y a pas, comme nous le montrerons, un aménagement typique de l'époque coloniale, un second de l'époque indépendante, un troisième de l'époque de la Réforme et un dernier de la Révolution meXIcaIne. Nous avons identifié ce que nous considérons comme les idées les plus significatives concernant la transformation urbaine du XIXe siècle. Nous avons également mis en évidence, comme nous l'expliquerons plus loin, certaines métaphores d'usage courant à l'époque. L'avantage de 9

travailler à partir de ces idées et de ces métaphores est d'avoir pu dépasser la périodisation traditionnelle, ce qui nous a permis de découvrir une continuité urbanistique surprenante, qui va de la fin du XVIIIe siècle (fondation de l'Académie de San Carlos, 1783) au début du XXe siècle (fin du Porfiriat, 1911). Ces dates ont limité notre recherche, mais nous croyons que cette permanence urbanistique pourrait s'étendre au-delà de ces limites chronologiques. La continuité n'explique pas pour autant l'urbanisme mexicain de toute cette période; nous pensons qu'il y a aussi une série de ruptures. Continuité et ruptures donnent le ton de notre histoire où il n'y a rien de pur, rien de définitif. Quand une idée est amenée au Mexique, cette idée adopte des formes nouvelles qui ne remplacent pas totalement les formes anciennes. La modernité, telle que nous la concevrons, consiste à substituer à l'ancien un nouvel état de choses qui est neuf et en même temps ne l'est pas. Le résultat est continuité et rupture. Le produit est un aménagement urbain où l'on reconnaît des traits aztèques, espagnols, métis, créoles, français, autrichiens, états-uniens, etc., et en même temps, aucun de ces traits n'est suffisamment fort pour effacer la présence des autres. Nous sommes devant un syncrétisme diffus, devant un métissage d'idées. Un second avantage de notre approche est de nous avoir permis de replacer, dans le cadre de l'histoire du Mexique, plusieurs personnages. De même que les idées sont et en même temps ne sont pas, les acteurs de l'urbanisme sont et ne sont pas. Quelqu'un qui, à la lumière de son œuvre politique peut passer pour un "conservateur", peut être considéré, à la lumière de son activité urbanistique, plutôt comme un "libéral", et viceversa. L'analyse spatiale permet quelquefois d'inverser les rôles attribués traditionnellement aux "héros" et aux "méchants" de l'histoire. Ceci nous intéresse particulièrement car nos urbanistes, nos aménageurs, ne sont pas du tout de petits fonctionriaires, mais de vrais protagonistes de l'histoire nationale. Dans les pages qui suivent, nous trouverons les noms de présidents de la République, de ministres, de maires, de scientifiques réputés, d'écrivains célèbres, tous affublés, par l'historiographie officielle, d'une étiquette politique ou autre. Nous allons nous apercevoir que leurs activités urbanistiques révèlent d'autres visages que leurs carrières publiques. Ceci devrait nous inciter à reconsidérer ces étiquettes en fonction de l'analyse spatiale. Une observation encore concernant les acteurs. Tout au long de ce livre, nous utiliserons les termes" aménageurs" ou bien "urbanistes" pour nommer tous ceux qui s'occupent, si peu que ce soit, des projets et des travaux urbains. Ces termes n'impliquent pas que les acteurs soient des spécialistes de l'aménagement urbain. D'abord parce que l'urbanisme, en tant que discipline, n'est pas encore né, ensuite parce que la plupart des décisions ne sont pas prises par les artistes, par les architectes ou par les ingénieurs familiarisés avec l'aménagement, mais par des hommes politiques. Nous parlerons aussi de ces hommes politiques en termes de "décideurs". Tous ces acteurs font partie d'une couche sociale qui a été

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éduquée à l'européenne et qui est, du point du vue économique, une couche privilégiée. C'est la couche que nous appellerons "élite". Ce livre porte sur les idées de l'élite. Nous n'aborderons pas les idées de l'élite dans un ordre strictement chronologique parce que nous avons préféré structurer notre texte en fonction de la logique interne des chapitres. Concernant le traitement temporel de la thèse, nous dirions volontiers, que nous raconterons la même histoire cinq fois, en cinq versions différentes, toutes complémentaires. Nous trouvons donc utile de faire, ci-dessous, une description chronologique de la transformation des espaces de Mexico entre 1783 et 1911.
L'aménagement

A la fin du XVIIIe siècle, la capitale de la Nouvelle-Espagne est constituée de deux tissus urbains à géométrie différente: au centre, la traza, cœur de la ville coloniale dressé par les conquistadores dès 1522 en forme de grille orthogonale. A la périphérie, les barrios, formés de rues, de maisons et de canaux tout à fait irréguliers. Dans la traza habitent surtout les élites, possédant le pouvoir économique et politique de la société coloniale. Dans les barrios habitent généralement les familles qui ont conservé la langue et certaines traditions des peuples préhispaniques; il s'agit d'une population défavorisée, appelée, dans nos sources historiques, la plèbe. Cette ville à deux géométries est la capitale d'un immense territoire qui commence en haute Californie et finit à l'isthme centraméricain. Les Philippines sont, en quelque sorte, une colonie de la Nouvelle-Espagne; le commerce de l'Asie, les métaux précieux de l'Amérique septentrionale, tout se rassemble à Mexico avant de partir en Espagne. Cela laisse à la ville une richesse importante et lui accorde une grande autonomie par rapport à Madrid. C'est la fin du siècle des Lumières, une époque de science et de rationalisme. Les grandes villes européennes partagent un goût esthétique pour la géométrie régulière, encouragée par les académies des beaux-arts, telles que celle de Paris ou celle de Madrid. Cette dernière devient, en 1783, le modèle de l'Académie de San Carlos de Nouvelle-Espagne. A Mexico, les critères académiques s'opposent à l'architecture baroque qui caractérise, jusqu'alors, la période coloniale. Ils s'opposent aussi au "désordre" et à "l'irrégularité" des barrios. En revanche, l'orthogonalité de la traza est mise en valeur par l'Académie et, en même temps, apparaissent les premiers retables, façades et monuments inspirés de l'esthétique romaine et renaissante. Nous appellerons "néoclassique" le style académique caractérisé par l'usage répété de la ligne droite, suivant les règles et les arguments du rationalisme cartésien. Comme on le voit, la géométrie de la traza et le style néoclassique s'harmonisent et se soutiennent mutuellement. Les barrios constituent la principale

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préoccupation esthétique de la fin de l'époque coloniale. C'est ici qu'auront lieu les premiers projets d'urbanisme néoclassique proprement dit. Après l'indépendance politique du Mexique (1821), les critères esthétiques ne changent guère parmi les élites; celles-ci continuent à construire des bâtiments de style néoclassique et dans leurs projets, le mépris vis-à-vis de l'irrégularité des barrios est toujours manifeste. Les élites adoptent une politique libérale inspirée du mouvement d'indépendance des Etats-Unis (1776), de la Déclaration française des droits de l'homme (1789) et de la Constitution espagnole de Cadix (1812). Le libéralisme mexicain donne lieu aux Lois de réforme (1856) qui, traduites en langage urbanistique, signifient le changement de propriété de la moitié des terrains de la ville de Mexico. Dans la traza, l'Eglise catholique perd la plupart de ses possessions, y compris quelques couvents, cimetières, monastères et églises. De leur côté, les communautés indiennes des barrios sont dépossédées d'une grande partie de leurs terrains, jusqu'ici détenus collectivement. Les réformes cherchent à privilégier la propriété individuelle de la terre, mais la plèbe ne peut récupérer ces terrains, pas plus que le bas clergé. En revanche, les membres des élites ont suffisamment d'argent pour racheter les terres, pour spéculer sur elles, et préparer une éventuelle urbanisation des faubourgs de Mexico. Le libéralisme favorise donc la géométrisation des barrios, et en même temps, la démolition de quelques églises et couvents de style baroque. Cependant, la tendance libérale trouvera toujours une opposition conservatrice. En 1864, les conservateurs font venir comme empereur du Mexique, Maximilien d'Autriche. C'est lui qui réalisera l'un des travaux d'aménagement les plus importants du XIXe siècle: le Paseo de la Reforma. Pendant l'empire de Maximilien puis durant la restauration de la République (1867), l'esthétisme académique garde une grande continuité. Le Paseo de la Reforma est embelli; il est perçu comme un chemin qui "civilise" les barrios et qui" ordonne" les landes et les terrains agricoles du sud-ouest de la capitale. Le long du Paseo, les spéculateurs fonciers établiront des colonias, des quartiers modernes qui effaceront les rues sinueuses et les maisons irrégulières. Nous analyserons ce processus de géométrisation urbaine dans les deux premiers chapitres. Les chapitres Dans le chapitre 1, nous aborderons le processus de géométrisation urbaine dans le cadre de l'idée de progrès. Le progrès est, pour les hommes du XIXe siècle, la voie de la civilisation entreprise par les peuples: en tête les peuples cultivés de l'Europe, et derrière les autres pays. Convaincues de ce schéma à orientation unique, les élites mexicaines imitent la modernité européenne et donnent à l'histoire du

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Mexique un sens progressiste. Ainsi, la tradition aztèque est dépassée par l'œuvre civilisatrice des Espagnols, dépassée, à son tour, par la modernité industrielle du XIXe siècle. Il n'est pas innocent que les urbanistes du Porfiriat jalonnent le Paseo de la Reforma, avenue en ligne droite, de trois monuments représentant les trois étapes du progrès du pays. Le Paseo devient ainsi une matérialisation urbaine de l'idée de progrès. Dans le chapitre 2, nous analyserons la spécificité mexicaine du style néoclassique à la lumière de l'identité nationale. Dans la première moitié du XIXe siècle, les élites sont censées définir le Mexique indépendant; elles doivent lui donner une forme politique, un caractère, une légitimité historique et, bien sûr, créer un ordre et une esthétique pour ses espaces. C'est à elles de définir la beauté officielle. Il faudra, à leur avis, suivre les tendances artistiques et politiques européennes et réclamer une place pour le Mexique dans la marche de la civilisation. Nous verrons que l'élaboration de l'identité nationale, aussi bien que le façonnement des œuvres urbaines, sont marqués par des guerres civiles et des invasions étrangères. L'industrialisation est une autre caractéristique du progrès. La façon de produire commence à subir des transformations dès la fin du XVIIIe siècle, non seulement en ce qui concerne la spécialisation et la concentration de la main-d'œuvre dans les usines, mais aussi quant aux outils et machines employés. Les techniciens du XIXe siècle inventent de plus en plus de machines afin de rendre la production plus efficace. La révolution mécanique se manifeste dans l'industrie textile, les mines, le transport, le commerce et les communications. La machine, cet objet qui favorise la circulation des produits et des personnes, devient soudain un symbole, un modèle urbain. La perception de la ville comme une machine est le sujet de notre chapitre 3. La géométrie des mécanismes coïncide avec celle du style néoclassique dans la mesure où la solution la plus efficace pour lier deux points est la ligne droite. La ville-machine n'est imaginable qu'après la géométrisation du territoire, une tâche propre aux ingénieurs. En même temps, l'efficacité de cette machine dépend de la bonne gestion des administrateurs. Ingénieurs et administrateurs remplacent architectes et hommes politiques dans l'aménagement urbain. Cette nouvelle vague de fonctionnaires envisage toujours deux éventualités: réparer la vieille cité ou inventer ailleurs une ville complètement nouvelle. A Mexico, on essaiera les deux possibilités, la première dans la traza, et la deuxième dans les faubourgs devenus colonias. Le chapitre 4 porte sur une affirmation scientifique: la ville est un être vivant, un organisme. Dans la période envisagée pour notre étude, les médecins et les biologistes européens opposent le langage de la "vérité scientifique" aux explications conservatrices. C'est l'époque du transformisme, de l'évolutionnisme et de l'hygiène conçue comme prévention des épidémies qui ravagent encore les villes. Nous verrons comment on reçoit cette pensée hygiéniste au Mexique et comment on l'applique à la lutte contre les épidémies en proposant la transformation

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des espaces. Nous verrons qu'on parle de Mexico comme d'un organisme malade qui doit être guéri suivant les préceptes modernes des sciences médicales, c'est-à-dire, suivant la vérité positiviste. Le diagnostic positiviste de la ville révèle qu'effectivement, elle est régie par toutes les lois de la biologie découvertes par les scientifiques de l'époque. Dans ce cadre, les aménageurs sont des médecins, des hygiénistes qui formulent des prescriptions pour soigner l'évolution naturelle de la ville, ce qui implique le souci de soigner aussi la population. La ville comme ensemble de systèmes, est une autre métaphore d'usage courant parmi les intellectuels du XIXe siècle. Dans le chapitre 5, nous analyserons la double notion de système: comme corps d'idées et comme réunion d'objets matériels. Au premier niveau, nous analyserons les systèmes (comme le système marchand) et les réseaux (comme le réseau de tramway). Ces systèmes et ces réseaux ont été mis en place par les décideurs afin de mettre en ordre l'espace urbain, les objets et les gens. Nous passerons ensuite à l'analyse d'un deuxième niveau géographique dépassant les limites urbaines: le bassin de Mexico comme système hydraulique, dont le contrôle est fondamental pour éviter les inondations. Un dernier niveau d'analyse de ce chapitre est celui du pays entier considéré comme un système dont le centre est la ville de Mexico. Mexico fonctionne comme une métropole qui assujettit économiquement et politiquement toute une série de provinces. C'est le régime du général Diaz qui fera appel à l'ordre national à travers la systématisation du Mexique sous deux aspects: premièrement, la modification des lois pour centraliser les décisions, et deuxièmement, la structuration territoriale moyennant le réseau des chemins de fer. Cette systématisation explique l'essor de la capitale. Autoritarisme et chemin de fer, ordre et progrès, sont les conditions pour gouverner le pays et pour montrer au monde la magnificence de la ville de Mexico. Nous avons conçu ces cinq chapitres à partir de l'identification de cinq soucis qui apparaissent fréquemment dans les discours de l'époque: le progrès, la beauté, l'efficacité, l'hygiène et l'ordre. Il peut y en avoir d'autres, mais nous pensons que ces cinq idées (plutôt cinq groupes d'idées) donnent un aperçu relativement complet des élans de l'urbanisme alors en vigueur. Nous avons identifié également trois métaphores dont les fonctionnaires responsables de l'aménagement se servent souvent: la ville comme machine, la ville comme organisme et la ville comme système. Nous avons structuré les trois derniers chapitres autour de ces métaphores. Soulignons que ces trois métaphores se renforcent mutuellement. La machine et l'organisme sont, eux aussi, des systèmes, c'est-à-dire des corps d'idées et d'ensembles de matière qui accomplissent des fonctions propres à leur nature. La différence, en tout cas, est que la ville-organisme est découverte par les scientifiques comme quelque chose de déjà existant, tandis que les villes machine et système sont produites par des ingénieurs et des administrateurs. Néanmoins, toutes les trois exigent le même type d'aménagement urbain.

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L t approche Cette introduction nous a permis de définir l'approche que nous utiliserons; nous ajouterons quelques réflexions concernant notre choix méthodologique. Nous avons inscrit notre travail dans le cadre de ce que Fernand Braudel appelle la longue durée. Etudier une période suffisamment longue était le seul moyen d'identifier les courants de la pensée et les idées qui nous ont permis d'interpréter la forme et le fonctionnement de la ville. A l'échelle d'un siècle, le changement des espaces urbains peut être plus facilement constaté. Nous avons privilégié la longue durée aux dépens de l'étude minutieuse et exhaustive d'un exemple court dans le temps et exigu dans l'espace. Nous avons préféré présenter l'ensemble de la problématique, au lieu de nous plonger dans un aspect unique. Notre volonté est d'étudier les espaces urbains, le processus de leur formation, et la signification des formes résultantes. Actuellement, les spécialistes de l'espace urbain proviennent de disciplines différentes: ils sont géographes, urbanistes, architectes, ingénieurs, psychologues, historiens, sociologues, écologues, etc. Leurs approches ne sont plus faites à partir de méthodes propres à une seule discipline, comme on le pratiquait autrefois, mais elles mettent en œuvre une conception des problématiques posées par plusieurs de ces traditions épistémologiques. Il nous semblait qu'en étudiant des idées et des métaphores, il était possible d'aborder notre thème de façon moins restrictive. Nous n'avons pas voulu faire une histoire de l'urbanisme de Mexico au XIXe siècle: ce travail aurait été hors de notre portée. Pas plus que nous n'avons voulu rester dans l'analyse sociologique et politique de la ville ou dans le récit des changements technologiques ou architecturaux. Nous avons préféré évoquer la complexité géographique, poser des questions à propos d'une transformation des espaces qui n'est pas claire, dégager des similitudes entre Mexico et d'autres villes, et proposer quelques conclusions provisoires. D'autres chercheurs (l.L. Romero, A. Moreno-Toscano, S. Lombardo, H. de Gortari-Rabiela, A. Lempérière, R. Hernândez-Franyuti, et d'autres) ont proposé déjà des formes neuves et imaginatives pour aborder l'histoire des idées de l'aménagement urbain à Mexico, mais ils ne se sont pas encore servis des métaphores qui, nous semble-t-il, caractérisent la ville du XIXe siècle. Les spécialistes qui, de leur côté, ont travaillé ces métaphores (F. Choay, K. Lynch, S. Kosto!), ne l'ont jamais fait sur un cas concret, mais avec une pléiade d'exemples, parmi lesquels Mexico n'apparaît que rarement. Nous avons beaucoup appris des livres publiés par tous ces spécialistes. Tout ce qu'ils ont fait, et surtout ce qu'ils n'ont pas fait, nous a encouragé à aborder ce sujet. Ce livre tente d'approfondir l'analyse des espaces de la ville moyennant l'identification d'idées et de métaphores. C'est un travail qui montre l'immensité des champs restant encore à explorer.

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Chapitre 1

La ville géométrique et l'idée de progrès

La géométrie du progrès

Vers la fin du XIXe siècle, une obsession marque le discours politique mexicain: le progrès. Presque tous les domaines de la vie urbaine sont alors dirigés par cette idée de "marche", d"'évolution en

avant"1. Le progrès est imaginé comme un cheminement en ligne droite

et ascendante au cours duquel la société se civilise et ses œuvres se perfectionnent. La pratique de l'aménagement n'échappe pas à l'influence du discours transformateur, évolutionniste, modernisateur. Le mot progrès accompagne l'idéolo¥ie libérale mexicaine du XIXe siècle qui bat son plein durant le Porfiriat . Néanmoins, cette idée de marche, d'amélioration progressive, est plus ancienne. Elle est exprimée auparavant par le mot civilisation. L'idée de progrès entre donc au Mexique à l'époque coloniale avec le bagage culturel de l'Occident chrétien. Au moment de l'indépendance du pays, le langage progressiste structure la pensée des élites mexicaines et favorise le type d'urbanisme qu'on appellera néoclassique3. Dans ce chapitre nous analyserons la représentation géométrique de l'idée de progrès: la ligne droite. Nous observerons donc la mise en valeur, par ces élites, de tout tracé à géométrie régulière (composé de lignes droites) et la critique systématique des formes urbaines irrégulières.
1. Pierre Larousse cite dans son dictionnaire, une phrase de la Théorie du Progrès (1867) de M. de Ferron qui nous paraît un bon résumé de ce concept tel qu'on l'entendait au Mexique à la fin du ~ siècle. "Progrès: ce mot, qui signifie marche en avant, désigne d'une façon toute spéciale, dans le langage philosophique, la marche du genre humain vers sa perfection, vers son bonheur. L'humanité est perfectible et elle va incessamment du moins bien au mieux, de l'ignorance à la science, de la barbarie à la civilisation". Voir: Larousse (1875) Grand dictionnaire universel du X/Xe siècle, t. 13, p. 224. 2. Le nom de "Porfiriat" désigne la période dominée par Porfirio Diaz (1877-1911), y compris la présidence de Manuel Gonzalez (1880-1884). Il s'agit de l'époque marquant l'essor de la ville de Mexico en ce qui concerne l'urbanisme d'influence française, dont l'apothéose est la célébration du centenaire de l'Indépendance. Le Porfiriat s'achève avec le déclenchement de la Révolution mexicaine et l'exil en France du général Diaz. 3. Une définition plus précise du terme "néoclassique" sera donnée dans le chapitre 2. Pour l'instant nous nous contentons de considérer le néoclassique comme un style lié aux académies des beaux-arts de la fin du XVIIIe siècle, caractérisé par la géométrie régulière et donc contraire, par exemple, au baroque. 17

Nous aborderons cette analyse dans le cadre du libéralisme mexicain et, puisque l'idée de progrès est à l'origine de toutes les idées traitées dans notre travail, nous établirons ainsi la base des autres chapitres.
La ligne droite

A la fin du XVIIIe siècle, il devient très clair que l'idée de pro grès est, en quelque sorte, un aménagement de l'histoire, un aménagement qui place tous les événements de l'historiographie occidentale au long d'une ligne droite ayant une origine et un but. Condorcet a bien tracé cette ligne dans son Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain, en classant ses vues de l'histoire en "neuf grandes époques" successives, depuis "les peuplades qui auraient pour origine la réunion de plusieurs familles" (première époque), jusqu'à Descartes et à la "formation de la République française" (neuvième époque). Le début de l'agriculture, l'invention de l'écriture alphabétique, la liberté chez les Grecs, les croisades, l'imprimerie et l'établissement des lois scientifiques, sont quelques sujets historiques qui jalonnent la ligne du progrès de Condorcet4. Pour que la notion de progrès existe, il faut donner au temps un sens, une direction "positive". Après Condorcet, Auguste Comte contribue à imprimer cette direction dans le langage courant du XIXe siècle et l'explique comme une "continuité", comme une "succession" d'hommes et d'événements, comme "la suite intégrale des transformations antérieures de l'humanité", comme un "développement inévitable et spontané" dont la découverte et l'explication sont "dirigées par l'esprit géométrique"s. Cette conception de l'histoire, cet" esprit géométrique" , est reconnu et accepté par les premiers libéraux mexicains, comme José Maria Luis Mora et Mariano Otero6, puis par les positivistes comme Gabino Barreda et Justo Sierra7, et beaucoup d'autres hommes politiques qui voient, au bout de la ligne, "la perfection" et la promesse d'un "bonheur national"s. Pour y parvenir, dit Mariano Otero, il est nécessaire
4. Voir: Condorcet (1795) Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain. Condorcet expose une dixième époque où il ébauche une prévision" des événements de l'avenir". 5. Comte (1839) Cours de philosophie positive, t. 4, p. 40-44. 6. En ce qui concerne Mora, voir: Hale (1972) Elliberalismo mexicano en la época de Mora. Quant à Otero, voir: Reyes Heroles (1964) El liberalismo mexicano en pocas paginas, p. 153-175. 7. Dans le chapitre 4, nous parlerons des positivistes, y compris Barreda et Sierra. Cette notion de progrès est très claire chez ce dernier. Voir: Sierra (1867-1912) Antolog{a general, p. 108. 8. La première expression est d'Antonio Lopez de Santa Anna, onze fois président de la République entre 1833 et 1854. Cité par: Krauze (1994) Siglo de caudillos, p. 136. L'expression "perfection européenne" se trouve facilement dans les sources du XIXe siècle, voir encore: Arroniz (1858) Manual del viajero, p. 174. La deuxième expression est apparue dans le journal El siglo diecinueve en 1841 : citée par: Reyes Heroles (1964) El liberalismo mexicano en pocas paginas, p. 382. 18

d'avancer derrière les peuples européens "qui nous servent d'exemple"9. L'histoire d'Europe exposée par Condorcet et par Comte, prend ainsi le caractère d'une histoire universelle aux yeux des politiciens mexicains qui essayeront de faire marcher le Mexique dans le droit chemin de la civilisationlO.
"Dans le chemin franc et plat du progrès que nous suivons depuis quelques années [a écrit en 1889 un représentant mexicain lors de l'Exposition universelle de Paris], nous sommes parvenus à nous placer, quant aux avancements matériels, à la hauteur des nations vraiment civilisées" Il.

Les idéologues mexicains perçoivent, c'est clair, les peuples d'Europe comme étant parvenus au plus haut degré de civilisation, comme étant situés en tête de la marche du progrès. Le Mexique, pays aux trois quarts indien, se situe derrière eux; il passe par des étapes déj à parcourues par les pays européens. A l'intérieur des élites, la discussion sur la place qu'occupe le Mexique dans la ligne du progrès est permanente: ces élites éduquées et cultivées à l'européenne se trouvent face au problème de l'omniprésence indienne, jugée souvent comme un fardeau, comme un élément démographique condamnant à la dernière place dans la marche du progrès humain. Le fait que le progrès soit considéré comme une addition d'événements historiques à trajectoire unique, confirme bien que les croyances des Indiens préhispaniques ont perdu droit de cité au Mexique. Dans la vision occidentale de l'histoire, il n'est plus possible de concevoir le temps comme un "cycle"12,ou comme un serpent à double tête nous rappelant le retour aux origines13 (cf. figure 1). La ligne de progrès n'a pas deux têtes: pour la rationalité occidentale, cela serait une absurdité. Le temps est plutôt une "flèche" avec une direction précisel4. D'après Mircea Eliade, l'idée du temps linéaire, celui qui est comme une flèche, "est un produit particulier" de l'Occident judéochrétien. "C'est une métaphore primaire de l'histoire biblique: Dieu crée
9. Phrase de Mariano Otero, juriste, sociologue et économiste mexicain qui a été influencé par les utopies de Charles Fourier et Victor Considérant. Voir: Reyes Heroles (1964) Elliberalismo mexicano en pocas paginas, p. 153. 10. Toutes les traductions des citations sont de nous. 11. Il s'agit de l'ingénieur Alberto Best (1889) Noticia sobre las aplicaciones de la electricidad en la Repûblica Mexicana, p. 11-12. 12. L'aménagement linéaire du temps brise les cycles de la vision temporelle du cosmos qui servait de repère aux Indiens. Chez eux, il existait au moins trois dimensions temporelles associées à différents types d'espace. Les "cycles calendriers" sont une façon d'expliquer cette vision non linéaire. Voir: Lopez Austin (1980) Cuerpo humano e ideologfa, p. 70-76. 13. Voir: Eliade (1969) Le mythe de l'éternel retour. 14. L'expression "flèche de temps" est de Richard Morris, cité par: Gould (1988) Time's Arrow, time's Cycle. 19

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la Terre une seule fois" et ne revient sur aucun de ses actes 15;il ne se trompe pas, il est parfait. L'idée de progrès, façonnée au XIXe siècle sur cette notion positive de l'histoire, constitue aussi un processus d'accumulation, une progression vers la perfection. C'est la croyance du Mexique éduqué: les événements du passé s'additionnent aux éléments du présent et gardent un lien causal. Le temps parfait, le meilleur des mondes, la ville idéale, se trouvent toujours dans l'avenir, "un avenir sans

date fixe où les Mexicains seront libérés de leurs nécessités"16.
Le concept de progrès est donc une construction européenne ayant commencé à prendre une forme mexicaine pendant la période coloniale, période de formation de l'élite qui, dans un pays profondément divisé (Indiens, Créoles, Européens, Métis, Noirs), dictera le destin de l'ensemble de la population à partir de 1821. Cette élite regarde obstinément l'Europe urbaine comme la seule forme valable d'existence17. La grande métropole européenne, ville en transformation, sert de modèle esthétique aux Mexicains. On envisage de donner à la ville ce caractère de beauté qu'on accorde au progrès; une nouvelle esthétique, plus rationnellel8, a été en effet conçue et acceptée. La géométrie régulière (en architecture et en urbanisme) si chère au Paris de Napoléon III, au Londres victorien et au Berlin de Bismarck, dicte donc la géométrie à imiter. La géométrie régulière est la forme esthétique du progrès. La géométrie des territoires urbains Le Mexique indépendant est un pays profondément divisél9. En ce qui concerne la ville de Mexico, nous pourrions exprimer cette division en ces termes: il s'agit des Blancs plus ou moins riches, de culture européenne, d'une part, et des Indiens plus ou moins pauvres, de tradition rurale et précolombienne, de l'autre. Pourtant, nous préférons analyser cette division en termes de géométrie.
15. Mircea Eliade cité par: Gould (1988) Time's Arrow, time's Cycle, p. 11. Un autre des écrivains qui ont abordé profondément le thème de l'idée de progrès est John Bury (1932) The Idea of Progress. An Inquiry into its Growth and Origin. 16. Benîtez (1988) Historia de la ciudad de México, p. 33. 17. En 1862, le ministre des travaux publics Carlos de Gagern, d'origine prussienne, explique comment le chemin du progrès, tracé par les traditions libérales de l'Angleterre et de la France, a été suivi par les Mexicains. Gagern (1862) Apelacion de los mexicanos a la Europa bien informada ck la Europa mal informada. Voir spécialement les chapitres "Progrès du Mexique" et "Avenir du Mexique". 18. Nous utilisons le terme "rationnel" dans sa connotation cartésienne que nous expliquerons dans le second chapitre. 19. Comme nulle part ailleurs en Amérique Latine, la guerre d'Indépendance au Mexique (1810-1821) fut un conflit qui toucha le problème de la propriété de la terre, mais qui n'aboutit pas à une véritable intégration culturelle des Indiens, Noirs, Créoles, Métis et Européens. Au long du XIXc siècle, la séparation sociale s'accentue et la ségrégation territoriale devient plus nette jusqu'au déclenchement de la révolution de 1910. 21

Pour les élites de Mexico, la ligne droite est symbole du progrès; à leur avis, les rues droites du centre-ville dans lesquelles elles habitent, constituent un espace plus civilisé. En revanche, les rues tortueuses des faubourgs où les classes pauvres habitent, constituent des espaces de régression. Nous analyserons cette perception élitiste basée sur l'existence d'un tissu urbain à deux textures clairement identifiables: au centre, une grille très rationnelle, très géométrique20, très nette. Aux alentours, un amas de maisons installées pêle-mêle, sans géométrie, sans harmonie. Cette division entre la traza centrale et les barrios périphériques, date de l'époque coloniale, époque à laquelle nous commencerons notre analyse. La traza En août 1521, quelques jours après la chute de Tenochtitlan, métropole aztèque, Heman Cortés rassemble ses conquistadores à Coyoacan, ancien village tributaire des Mexicas21 sur le rivage sud-ouest du lac de Texcoco. Parmi eux se trouve Alonso Garcia Bravo, un soldat géomètre qui a déjà une certaine expérience concernant le dessin d'un emplacement militaire puisque lui-même a participé au tracé de Veracruz, et que surtout il a le bagage culturel des militaires de la reconquête contre les Maures en Espagne22. Garcia Bravo est alors chargé par Cortés de dessiner la nouvelle capitale sur les ruines de l'ancienne ville des Mexicas, une ville orientée vers le lever du soleil, selon leur vision du cosmos.23 Garcia Bravo trace donc les rues sur le sol au moyen de cordes et de piquets tout en gardant le centre-ville des Mexicas et leur orientation cosmique. Si le nouveau tracé n'est pas un échiquier parfait, c'est que Cortés lui a demandé d'épargner les palais de Moctezuma et Axayacatl qui sont de forme rectangulaire, et aussi parce que Garcia Bravo respecte le cours des canaux, efficace moyen de communication mis en place par
20. Dans ce contexte et dans tout notre travail, "géométrie" sera synonyme de "géométrie régulière". 21 Le nom "Mexicas", plus correct selon les historiens mexicains actuels, est un synonyme d'''Aztèques''. 22. Les emplacements militaires tracés par les Espagnols au Xye siècle et devenus par la suite des villes, ont une géométrie en échiquier à la façon des villes romaines et des bastides du Midi français. Le meilleur des exemples, que Garcia Bravo connaît peut-être, est le campement (puis ville) de Santa Fe, établi en Espagne en 1491 pour préparer la reconquête de Grenade. Yoir : Ortiz Lajous (1994) Ciudades coloniales mexicanas, p. 2132. Garcia Bravo fit également partie de l'expédition de Pedrarias Davila au Panama; il était donc présent aussi aux travaux de fondation de cette ville. Yoir : Tovar (1985) "La utopia del virrey Mendoza", p. 23, et : Martinez (1988) "La construcci6n de la nueva ciudad", p. 27. 23. Quant à l'orientation des édifices du centre cérémoniel de Tenochtitlan, il est sûr que le lever du soleil avait lieu à l'arrière des temples principaux; néanmoins il est plus douteux que toutes les maisons des quatre quartiers aient été orientées forcément vers les points cardinaux, voir: Lombardo de Ruiz (1979) Desarrollo urbano de MéxicoTenochtitlan segun las fuentes historicas. Sur la vision du cosmos des Mexicas voir: L6pez Austin (1995) "Los Mexicas y su cosmos", p. 21-29.

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les constructeurs des chinampas24. Cette décision de Cortés de garder les palais des souverains mexicas, ajoutée aux contraintes physiques des canaux, donnent sa singularité à Mexico au regard de beaucoup d'autres villes hispano-américaines tracées en parfait damier (cf. figure 2). Dans l'atmosphère de la Renaissance qui inspire Garcia Bravo, il y a peut-être une tradition d'urbanisme romain réglant l'imaginaire urbain, quelque chose comme un cardo et un decumanus omniprésents quand on commence le dessin de n'importe quelle cité25. Mais l'imaginaire urbain est aussi marqué par l'utopie26. Quand les Européens arrivent aux Amériques, l'immense espace ouvert devant leurs yeux semble bien être le lieu adapté à la construction de l'utopie qu'ils ne peuvent pas réaliser en Europe. Ces deux éléments (tradition classique et utopie) influencent la pensée d'Antonio de Mendoza, le premier vice-roi de la Nouvelle Espagne. En 1535, Mendoza arrive à Mexico avec un exemplaire de l'édition parisienne de 1512 du traité De Re aedificatoria de Leone Battista Alberti27. Avec l'idée d'une ville idéale, Mendoza contribue à l'aménagement colonial de Mexico. En 1573, Philippe II ratifie cette géométrie militaire par les Ordenanzas, règlements émis par la Couronne concernant, entre autres dispositions, la façon de fonder des villes. Ces ordonnances parlent toujours d'une grande place centrale et de la possibilité de prolonger les rues car il n'y a pas de murailles comme dans la ville médiévale européenne ou dans les bastides de France. La traza, qui exclut explicitement les demeures indiennes, peut donc s'élargir de façon à ce que la grande place reste au centre de la ville. De leur côté, les Indiens habitent la périphérie de la traza dans des maisons d'argile crue, placées dans des ruelles qui ne correspondent pas toujours à la géométrie régulière utilisée par les Espagnols28. Territoire traditionnel des élites de la période coloniale, la traza demeure élitiste au long du XIXe siècle malgré le mélange social (des Indiens qui habitent la traza, des Espagnols qui habitent les barrios et des Métis qui habitent partout).
24. La chinampa est ce que parfois on appelle à tort "jardin flottant"; terre agricole gagnée sur le lac et desservie par des canaux pour les semailles et la récolte. Tenochtitlan est élargie moyennant la construction de chinampas par les Mexicas, technique très développée dans toute la vallée de Mexico. 25. Les architectes de la Renaissance découvrent le traité De Architectura de Vitruve, et songent désormais à bâtir des villes en quadrillage avec une place centrale. Voir: Homo (1951) Rome impériale et l'urbanisme dans l'antiquité, p. 17-23. Dans les cités romaines, les deux axes qui, se croisant à angle droit, structurent la ville, s'appelaient cardo et decumanus. 26. Claval (1981) La logique des villes, p. 501-502. 27. Tovar (1985) "La utopia del Virrey Mendoza ". L'historien Guillermo Tovar à trouvé l'exemplaire de De Re aedificatoria abondamment annoté de la main de Mendoza qui l'a lu, signé et daté à Mexico en 1539. Voir aussi: Tovar de Teresa, Leon-Portilla, Zavala (1992) La utopia Mexicana del siglo XVI. Voir également: Tovar de Teresa (1993) Pegaso 0 el mundo barroco novohispano en el siglo XVII. 28. Garcia Cubas (1898) Geografia e historia deI Distrito Federal, p. 21. 23

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Canaux préhispaniques préhispaniques

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1- Centre cérémoniel de Tenochtithin 2- Palais de Moctezuma 3- Palais d'Axayacatl 4- Palais de Cihuac6atl 5- Maison des nobles 6- Maison de Cuauhtémoc

Fig. 2 : Partie centrale d£ la traza espagnole du XV le siècle sur un plan du tracé actuel de la ville de Mexico.
On distingue les chaussées d'origine préhispanique qui constituent la base de l'orientation de presque toutes les rues jusqu'au milieu du XIXe siècle. Les canaux, ainsi que les palais mexicas préservés par Cortès, contraignent Alonso Garcia Bravo à tracer des îlots de différentes dimensions. Espinoza Lopez (1991) Ciudad de México. Compendio Cronologico de sus desarrollo, p. 6.

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Mais qui sont ces élites qui maîtrisent l'économie, la politique, la culture et l'aménagement urbain dans le pays? Au début du XIXe siècle, les élites constituent à peu près un cinquième de la population urbaine. Leur prééminence économique s'explique par l'essor du travail des mines à la fin du XVIIIe siècle, par le contrôle du commerce29et par la détention des grandes propriétés rurales et urbaines. Une analyse plus détaillée sur l'identité des élites au XIXe siècle, nous fera découvrir, aux chapitres 4 et 5, toujours les mêmes noms de famille (Macedo, Limantour, Escandon, Braniff...). Les secteurs principaux des élites sont: l'Eglise, le commerce, l'armée, le gouvernement et le monde intellectuel. Les membres de l'élite mènent une vie très attachée à la culture et à l'histoire de l'Europe. Ces décideurs voyagent en Europe et aux EtatsUnis pour des raisons de travail, d'études, de plaisir ou de santé. Ils sont les témoins des transformations des villes, de l'amélioration de l'industrie et des machines, des découvertes de la science, des réformes politiques, enfin, de tous les succès de ce qu'ils acceptent volontiers d'appeler "le progrès"; ils communiquent leurs réflexions dès leur arrivée. Egalement, à cette même époque, beaucoup de voyageurs français, anglais, espagnols et allemands se promènent dans le pays en prenant des notes de voyage et en écrivant plus tard des récits, celui de Humboldt par exemple. Grâce aux voyageurs mexicains à l'étranger et aux étrangers au Mexique, la rapidité avec laquelle les idées et les livres (notamment publiés en France) se déplacent est étonnante. Cela témoigne d'une influence efficace de l'Europe et d'un rapprochement entre elle et les élites mexicaines. En ce qui concerne la propriété urbaine dans la traza, le secteur le plus important de l'élite est l'Eglise, "composée du clergé séculier, du clergé régulier et des communautés civiles associées à l'Eglise". En 1813, en pleine guerre d'Indépendance, l'Eglise est propriétaire "de 47,08 % de la valeur totale" des maisons de la ville de Mexico, sans compter les immenses superficies de leurs couvents, monastères et temples de culte; 44,46 % appartiennent aux propriétaires privés (Indiens compris), 7,76 % au gouvernement, 0,56 % aux autres propriétaires, alors que seulement 0,02 % constitue la propriété communale (spécialement indienne)3o. Nous connaissons maintenant qui sont les habitants de la traza et quelle est l'histoire de leur géométrie urbaine. Tentons maintenant une interprétation plus complète de cette géométrie régulière. D'abord, on constate que l'origine de l'orientation des deux axes principaux de
29. Voir: Yuste (1991) Comerciantes mexicanos en el siglo XVIII. 30. Morales (1978) "Estructura urbana y distribuci6n de la propiedad de la ciudad de México en 1813", p. 71. Au milieu du XIXe siècle la zone urbanisée mesure du nord au sud entre guérites (portes ou postes d'octroi) 3628 m, et de l'est à l'ouest, 3043 m, avec une circonférence de près de 24 km, et l'ensemble de la population est de 200 000 habitants. Arroniz (1858) Manual del viajero, p. 39. Voir aussi: Viqueira Alban (1987), Relajados 0 reprimidos ? p. 132. Les données les plus connues sont celles de Humboldt: population de Mexico au début du XIXe siècle: 137 000 habitants, dont 2 500 Européens, 65 000 Créoles, 33 000 Indiens, 26 500 Métis et 10 000 Mulâtres. Il est possible que Humboldt ne compte que les habitants de la traza. 25