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Migrants

288 pages
Les bouleversements qui ont traversé l'Europe ces dernières années se lisent dans les migrations. Le paysage migratoire a changé : les flux se sont diversifiés, les lieux d'origine et de destination se sont multipliés, imbriqués les uns dans les autres par une nouvelle dynamique ou la mobilité joue un grand rôle dans les stratégies des acteurs. L'Europe réagit aux masses en mouvement et aux frontières nouvellement ouvertes par la peur et des réponses inadaptées : rejet, fermeture, mentalité de citadelle. Car on ne sait voir, dans ces populations prêtes à se mouvoir que de futurs immigrés qui chercheraient à s'installer durablement. La plupart des auteurs mettent au contraire l'accent sur les mouvements dont la nature même contribue à alléger la pression migratoire, voire à stabiliser les flux, aussi, et c'est le plus important, à créer les liens si nécessaires à l'intégration européenne ; il s'agit notamment des mouvements pendulaires ou circulatoires, qu'ils aient lieu au sein de l'espace est-européen ou du Sud. Cet ouvrage explore les dynamiques et les stratégies migratoires de ceux qui, en précurseurs ou en accompagnateurs, participent à la recomposition de l'Europe. Reste à savoir comment répondre au défi des gens mobiles.
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Sous la direction de

Mirjana Morokvasic et Hedwig Rudolph

MIGRANTS
Les nouveUes mobilités en Europe

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L 'Hannattan INC 55, rue Saint Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y

(Ç)L'Harmattan, 1996 ISBN: 2-7384-4676-0

Remerciements
('e /ivre nlarque un manIent de notre collaboration longue d'une dizaine d'années. Il est le troisième que nous consacrons ensemble à la migration en Europe. Comme dans notre ollvrage précédent (Wanderungsraum Europa. Menschen und Grenzen in Bewegung, Berlin: Sigma 1994), les textes que nous avons réunis ici analysent, pour la plupart, la nouvelle donne migratoire, les migrations de l'Est européen. Certains chapitres ont été repris de cet ouvrage et remis à jour, d'autres ont été écrits spécialenlent"pOur poursuivre le débat entamé lors du colloque international sur les
"Nouvelles A40bilités

- éléments

de la construction

européenne

",

que nous avons

organisé en avril /993 à Berlin. NOllS aimerions remercier ici tous ceux (collaborateurs individuels et institutions) qui ont travaillé avec nqus et nous ont soutenues, aussi bien dans nos recherches, dans la préparation du colloque que lors de la production de nos ouvrages allemand et français. Le colloque a pu avoir lieu grâce au soutien généreux du Wissenschaftszentrum Berlin für Sozialforschung, du Centre franco-allemand de
recherche en sciences sociales de Berlin

-

Centre

Marc Bloch,

de la Fondation

Ileckmann Wentzel, du ('entre National de la Recherche Scientifique (Programme Europe) et de la Freie lJniversitat. Mirjana Morokvasic saisit cette occasion pour renlercier la f'ondation Alexander von Ilumboldt pour son soutien renouvelé et le Professeur Jürgen f~ijalkowski et son équipe de la Freie Universitat pour les excellentes conditions de travail et l'atmosphère stimulante dont elle a bénéficié. Toute une équipe transnationale nous a permis de surmonter les obstacles souvent inlprévisibles liés à la communication, aux distances géographiques, aux diversités linguistiques, aux nouvelles technologies et enfin aux délais. A différents stades. notre travail a bénéficié des compétences variées et indispensables de Kristina Schoger, Felicitas Hillmann, Brigitte Freihoff Claire Guinchat et notamnlent de Vinca Vumans. Nous sommes particulièrement redevables à Madeleine Tchimichkian qui a apporté les dernières corrections, ainsi qu'à Christelle Robles et Richard Brousse pour la mise en page. A l'instar de ces n1igrants-médiateurs entre deux mondes dont il sera question dans notre ouvrage, nous avons au fil des années contribué à la construction d'un "espace nligratoire" qui a pour pôles Paris et Berlin. Nous espérons avec ce livre multiplier encore plus les liens entre nos deux institutions respectives. le ('NRS et le WZB. Mirjana Morokvasic
Hedwig Rudolph

Auteurs
FASSlvIANN, Heinz, Directeur, Institut fur Stadt- und Regionalforschung der Osterreichischen Akademie der Wissenschaften, Vienne. FIJALKO~VSKI, Jürgen, Professeur émérite, Freie Universitat
Institut, Berl in.

- Otto

Suhr

KOHL BACHER,Josef, Chercheur, Institut fur Stadt- und Regionalforschung der Osterreichischen Akademie der Wissenschaften, Vienne. MORoKrAslc, Mirjana, Chargée de recherche, Centre National de la
Recherche Politiques), Scientifique LASP Paris X - Nanterre.

-

(Laboratoire

d'Analyse

des

Systèmes

QUACK,Sigrid, Chercheur, WissenscJlaftszentrum Berlin fur Sozialforschung, Berlin. REEGER, Ursula, Chercheur, Institut fur Stadt- und Regionalforschung der Osterreichischen Akademie der Wissenschaften, Vienne. RUDOLPH, Hedwig, Professeur, Wissenschaftszentrum Sozialforschung et Technische UniversiUit, Berlin. Berlin für

TARRIUS, lain, Professeur, U.F.R. de sociologie, Université de Toulouse-leA Mirai I.
[JE TINGlIY, Anne, Chercheur, Centre National de la Recherche Scientifique

-

CERI (Centre d'études et de recherches internationales), Paris. VISIJNEJ'SKI,Anatoli, Chercheur, Centre de démographie et d'écologie humaine de l'institut des projections économiques, Académie des Sciences de "Russie,Moscou. WEBER,Frank-Paul, doctorant, lEP - Institut d'études politiques, Paris. WIHTOL WENDEN, atherine, Directeur de recherche, Centre National de la DE C Recherche Scientifique - CERI (Centre d'études et de recherches internationales), Paris. Z()LBERG, R. Aristide, Directeur, International Centre for Migration, Ethnicity and Citizenship, New School for Social Research, New York City.

Table des matières
Préface Aristide R. Zolberg Introduction Mirjana Morokvasic el Hedwig Rudolph 7

9

I. Les tracés

politiques

et symboliques Europe

d'une nouvelle

Migrations européennes dans le nouveau contexte géopolitique Analoli Vishnevski 33 Flux croisés de rEst et du Sud
C~atherine Wihtol de Wenden

57

Transformer la politique européenne en matière de migration: une nécessité 71 Jürgen Fijalkowski

Il. L'espace migratoire

européen au tournant
93

Territoires circulatoires et espaces urbains Alain Tarrius Entre l'Est et l'Ouest, des migrations pendulaires Mirjana Morokvasic

119

Des migrations du travail en Allemagne: le territoire introuvable Frank-Paul Weber 159

III. Les migrations est-ouest dans la nouvelle division internationale du travail
Les étrangers et l'emploi. Analyse de la recherche d'emploi en Autriche Heinz Fas.\'fflann,Joseph Kohlbacher et Ursula Reeger 187 Les frontaliers de la République tchèque en Bavière Hedwig Rudolph L'intégration professionnelle des Aussiedler en Allemagne
A-Çigrid Quack

211

241

Le départ des cerveaux de la CEI en France: fuite ou mobilité? Anne de Tinguy 267

PREFACE

Quelques années seulement après avoir imposé l'application des accords d'Helsinki aux pays socialistes, qui jusque-là avaient sérieusement limité le droit de partir de leurs citoyens, l'Occident quelle ironie! - recherche la coopération de ces mêmes pays maintenant "ex-socialistes" - pour en limiter la mobilité. Et pourtant, rétrospectivement, ceci ne devrait pas nous surprendre. L'effol1.drement du monde socialiste a révolutionné le système migratoire du monde entier: les mouvements internationaux sont dorénavant exclusivement réglementés par les Etats de destination potentielle. Révolutionner est le terme qui convient car jusqu'à une époque très récente, on tend à l'oublier, une grande partie de la population de ce que nous appelons aujourd'hui le "Tiers monde" fut également confinée dans son pays natal par des réglementations coloniales et ne pouvait en sortir qu'avec l'accord des autorités européennes. Au sein des démocraties industrielles, le problème du mouvement incontrôlé du Sud fut longtemps traité comme un problème particulier aux Etats-Unis, qui ont une longue frontière commune avec un pays très peuplé du Tiers monde et sont par ailleurs facilement accessibles, par voie maritime, aux habitants de nombreuses îles. Il est à présent devenu évident que les frontières de l'Europe sont poreuses par rapport au Sud et que la Méditerranée ne sépare pas l'Europe de l'Afrique mais les unit. La situation européenne est cependant beaucoup plus complexe que celle d,es Etats-Unis, puisque ce continent est devenu le point de destination non seulement des flux du Sud mais aussi de ceux venant de l'Est. Si voir la situation avec des lunettes xénophobes tend à amplifier la "crise de l'immigration", il est incontestable que l'Europe est confrontée à une situation sans précédent dans ce domaine. La chute du socialisme, en dissolvant les certitudes, a fait pleuvoir une série de spéculations apocalyptiques. Le résultat d'un seul sondage d'opinion, effectué en 1990 en URSS - à savoir que 10% environ de la population serait désireuse d'émigrer - fut

-

8

Aristide R. Zolberg

immédiatement pris pour un indicateur valable de ce qui allait se produire. Dans les discours de Gianni de Michelis, ministre italien des Affaires étrangères, l'estimation du nombre de personnes en provenance de l'ex-URSS et de ses satellites, qui allaient inonder l'Europe, grimpa rapidement de cinq à vingt ou même trente millions. En réaction à la prétendue menace d'invasion, l'Autriche, qui s'estimai.t en première ligne, convoqua en janvier 1991 une réunion des représentants des vingt-quatre pays du Conseil de l'Europe, afin de mettre sur pied une politique concertée, inspirée de l'idée du "cordon sanitaire". Depuis, les esprits se sont calmés lorsqu'il fut devenu clair que l'invasion n'aurait pas lieu, mais la panique est toujours dans l'air. La panique cependant est un ingrédient fâcheux lorsqu'on s'efforce de mettre sur pied une politique. Ce qui est nécessaire, c'est une prise de conscience réaliste du défi, aussi bien que des lilllites que l'application des principes humanitaires impose aux stratégies politiques. Ce livre, qui cherche à identifier des modèles spécifiques, arrive à un moment décisif. II est particulièrement précieux car il reflète une véritable collaboration internationale et compte parmi les prem iers à offrir à la fois la perspective de l'Est et de l'Ouest. Par ailleurs, il propose un mélange dosé d'approches théoriques globales et d'études détaillées de cas ponctuels. Compte tenu de la nouveauté du sujet, on ne peut pas s'attendre à ce que cet ouvrage aboutisse à des conclusions définitives, mais il fraye incontestablement le chemin. Aristide R. Zolberg Directeur, International Centre for Migration, Ethnicity and Citizenship, New School for Social Research, New York City

INTRODUCTION

Mirjana Morokvasic

et Hedwig Rudolph

Une nouvelle Europe est en construction, partagée entre les espoirs que la chute du communisme et la fin du monde bipolaire ont suscités et les inquiétudes qui vont s'amplifiant. Il s'agit non seulef!lent de sa partie occidentale, qui avait longtemps monopolisé le nOl11 d'Europe pour elle seule, mais du continent dans son ensemble, dont les frontières à l'Est comme au Sud demeurent floues et mobiles. L'Europe s'est engagée sur le difficile chemin de la réconciliation avec son Autre. Les migrations trans-européennes s'imposent comme l'un des faits majeurs des mutations en cours, l'une des questions les plus importantes de la politique intérieure et internationale de l'aprèsguerre froide. L'Europe occidentale demeure le point d'attraction du Sud et de l'Est et dépasse en cela les Etats-Unis, pays mondialement reconnu jusqu'à présent comme le principal lieu d'accueil (Chesnais, 1992 ; 1995). Cependant, cette attraction s'exerce de plus en plus sur des gens qui sont certes prêts à partir, mais dont la majorité ne cherchent pas l'installation durable et définitive. La plupart des contributions à ce recueil analysent les migrations à partir et au sein de l'Europe centrale et orientale, en prolongeant et en approfondissant les interrogations soulevées dans nos ouvrages précédents (Rudolph et Morokvasic 1993 ; Morokvasic et Rudolph 1994). Quel est cet espace européen qui se profile à travers les migrations, quelles sont, parm i les tendances actuelles, celles qui contribuent le plus à sa construction? Quels sont les rapports entre les changements sur le marché international du travail et les nouveaux modèles migratoires? Enfin, en quoi consiste le tournant dans la donne migratoire et comment est-il pris en compte dans la recherche et par la pol itique ? L'analyse de la mobilité spatiale de la population demande une clarification des conditions politiques et de leur évolution. Celles-ci.,

10

Mirjana Ivlorokvasic et Hedwig Rudolph

rappelle Jürgen Fijalkowski, déterminent quels groupes de population se mettent en mouvement et donnent l'orientation à ces mouvements. A l'Ouest, les pays de destination privilégiés sont l'Allemagne et l'Autriche, la France n'accueillant que relativement peu de migrants originaires de l'Europe centrale et orientale. La comparaison avec les flux migratoires antérieurs ou se produisant dans d'autres régions permet de distinguer parmi les mouvements actuels ceux qui prolongent les migrations d'autrefois ainsi que des mouvements apparemment nouveaux et spécifiques (Weber; Morokvasic ; de Tinguy). A l'Est, dans la perspective d'un espace migratoire européen global, se dessinent les contours d'une situation "post-impériale" nouvelle (Vishnevski). Celle-ci pourrait déclencher d'importants déplacements de population et, à long terme" serait susceptible de modifier l'équilibre géopolitique. La Russie jouerait un rôle central dans ce processus. Peut-on soutenir, comme le fait Vishnevski, que la libre circulation des Européens dans tous les pays européens, de l'Est à l'Ouest et inversement, est devenue une condition sine qua non d'une intégration économique et politique de l'Europe?

L'exclusion

- une ,tradition de l'Europe occidentale

L'évolution du phénomène migratoire est double: elle se caractérise par l'installation durable d'une partie de la population immigrée, mais aussi par de nouvelles migrations qui s'amplifient. Ces deux aspects sont toujours liés: les mouvements nouveaux profitent des réseaux existants et, inversement, la population immigrée installée met en place des réseaux transnationaux, voies privilégiées de circulation et d'échange avec les espaces d'origine. Et pourtant, l'idée que l'installation durable et l'intégration auraient du mal à se faire (ou même pourraient être compromises) si de nouveaux migrants arrivaient - ils feraient obstacle à l'intégration de leurs prédécesseurs et contribueraient ainsi à la déchirure du tissu social dans son ensemble - cette idée-là nourrit les craintes et alimente le

Introduction

Il

discours sur la nécessité d'un strict contrôle des frontières, voire de leur fermeture. Dans nos pays, les migrations de population sont donc perçues avant tout comme une menace et les migrants comme des gêneurs pour les "Européens" (définis comme "non-immigrés") et pour une Europe qui pourtant est en train d'abolir ses frontières intérieures. Elles sont, en même temps, un défi à cette conception frileuse de l'Europe car., sans la libre circulation des hommes., il peut difficilement y avoir libre circulation des marchandises, des services., des idé~s ; sans la migration, l'intégration même de l'Europe serait en question. Les migrations ont pourtant joué un rôle important dans l'histoire de différents Etats-nations européens et ont contribué à l'évolution de la structure démographique européenne et de son identité. Cette fonction positive des migrations passe souvent inaperçue. On fait comme si les migrations avaient toujours été un phénomène exceptionnel., surgissant occasionnellement et disparaissant par la suite., sans laisser de trace dans la conscience collective des Français, des Allemands ou d'autres Européens. La migration ne va pas de soi, ne fait pas partie de "nous Français", "nous Allemands" etc., et donc pas de "nous les Européens". L'espace européen est, en ce qui concerne les phénomènes migratoires, systématiquement opposé à celui des terres classiques d'immigration - Amériques., Australie, Nouvelle-Zélande. Cette comparaison conforte le mythe de ces dernières comme terres vierges, "découvertes" et peuplées par les immigrants en provenance du vieux continent, tout en perpétuant les mythes sur les identités européennes. Ainsi, si tout Américain est socialisé comme descendant d'immigrants sinon immigrant lui-même., l'Européen est par définition "de souche", fait remarquer Jane Cramer (1993), par définition non-immigrant, quelqu'un qui grandit dans le "'mythe de l'homogénéité de sa nation" (Ti lIy 1994)., laquelle, avec d'autres

12

Mirjana Jvforokvasic et Hedwig Rudolph

collectivités nationales., toutes aussi "homogènes''., est engagée dans la construction d'une Europe commune. Les rappels périodiques d'historiens et de sociologues (Sayad 1984.,Noiriel 1988., Bade 1990., Weil 1991.,etc.) que les ancêtres de nombreux Européens sont aussi des immigrés., que migrations et immigrations ont contribué à forger les identités européennes et l'actuelle structure de la population, sont accueillis par un large public comme des découvertes. Le migrant est donc perçu comme une nécessité temporaire mais surtout comme une anomalie, une difficulté, un problème à résoudre à long tenlle ; un apport économique certes., mais forcément un coût social. Perçu comme quelqu'un qui "tend, mais toujours tarde à nous rejoindre" dit Alain Tarrius, il est un marginal par rapport au mythe de la société sédentaire et immobile. Il est du devoir de l'Etat de contrôler ses allées et venues. Par conséquent, l'Europe de l'Ouest se présente comme un vase clos aux possibilités d'absorption des migrants limitées et sélectives (législations restrictives d'entrée, pérennisation de la précarité), mais aux appétits constants (régularisations des clandestins, mesures d'exception privilégiant certaines catégories de population en fonction de la situation sur le marché du travai I ou pour des raisons pol itiques). II y a là une contradiction fondamentale entre, d'une part., le fait de percevoir les migrations internationales comme une "anomalie" du point de vue de la structure politique de l'Etat-nation, et, d'autre part, la nécessité de mouvements du capital et du travai I pour l'économie mondiale, sans parler des inégalités démographiques (Zolberg 1981). C'est dans ce contexte que s'inscrivent les stratégies des Etats ouest-européens, qui ont développé des mécanismes permettant d'absorber certains groupes, tout en tenant à l'écart les autres., ceux dont ils n'ont besoin que de temps à autre. Cette construction des "nôtres" et des "autres" varie d'un pays à l'autre et change en fonction des situations politiques.

Introduction

13

La maÎtrise

des flux et ses limites

Dans les années soixante/soixante-dix les Etats de destination semblaient avoir bien en main la gestion de la migration de travail en provenance des pays du "Sud". Bien qu'ils n'eussent pas réussi à réduire la migration, celle-ci semblait se stabiliser à un nombre gérable - environ 600 000-900 000 personnes par an dans toute l'Eutopede l'Ouest (Widgren 1994). Dans les principaux pays d'arrivée les années quatre-vingt furent vécues comme une période de stabilisation et d'intégration des immigrés, tandis que le recours à des recrutements d'envergure et systématiques de main-d'oeuvre étrangère semblait appartenir..au passé. L'Occident a même pu, pendant la guerre froide, exercer une rhétorique d'accueil par rapport aux ressortissants des pays de l'Est et réclamer pour eux la libre circulation au nom des droits de l'homme. Cet engagement fut politiquement payant et facile à tenir: comme le nombre de ceux qui réussissaient à sortir de l'Est pour fuir les régimes totalitaires était peu élevé, ils étaient accueillis comme réfugiés de facto 1. Personne ne pouvait supposer que, dans un si proche avenir, des centaines de milliers, voire des millions de nouveaux migrants, réfugiés et autres personnes à la recherche d'une protection ou d'une vie meilleure allaient se mettre en route en direction de leur Ouest le plus proche. Il était inimaginable que des régions frontalières autrefois vides et difficilement accessibles deviennent des lieux de rencontre et d'activité pour des individus venant de divers endroits d'Europe centrale et orientale, que le paysage urbain subisse des transformations si importantes, que les migrations se développent sous forme de "navettes" ou de mouvements pendulaires entre des pays voisins si longtemps séparés par une frontière imperméable, comme celles, dont il sera question
I. Dans les années quatre-vingt les ressortissants de l'Est qui s'établissaient en Europe de l'()uest étaient en moyenne 100 000 par an (Chesnais 1992).

14

Mirjana Morokvasic el Hedwig Rudolph

dans cet ouvrage, entre la Pologne et l'Allemagne (Weber, Morokvasic), entre la Slovaquie, la Hongrie et l'Autriche (Fassmann/Kohlbacher/Reeger), ou entre la République tchèque et l'Allemagne (Rudolph). Qui aurait pu imaginer des street corner labour markets dans les régions viticoles allemandes, ou encore les boat-people albanais? Et les guerres n'étaient-elles pas si éloignées de l'Europe que les réfugiés, fuyant la violence généralisée, n'étaient en mesure d'y chercher asile qu'exceptionnellement, en nombre "supportable" pour ne pas déborder sa capacité d'accueil, ni remettre en question son image de terre d'asile? Si, par le passé, la capacité des Etats occidentaux à contrôler les flux fut souvent mise à l'épreu..ve,la nouvelle situation créée après 1989 a été aussitôt perçue dans les Etats de destination de l'Ouest comme encore plus difficile à gérer. Widgren (1994) rappelle que le système de coopération intergouvernementale multilatérale en matière de migration en Europe reposait sur un certain nombre de prémisses qui ne correspondent plus à la réalité: ainsi les flux irréguliers dépassent maintenant les flux réguliers, les barrières fiables à la sortie (c'est-à-dire des pays de l'Est) n'existent plus ou
sont plus facilement contournées; enfin, l'Europe

-

mais

pas

seulement l'Europe de l'Ouest, remarque à juste titre Vishnevski - fait face à une situation nouvelle qui est celle des migrations importantes causées par le démembrement d'Etats fédéraux et la création de nouveaux Etats. Pour l'Europe qui se voulait surtout gestionnaire des migrations économiques, cette situation - les migrations provoquées par les nouvelles recompositions stato-nationales - semblait appartenir à une période révolue. Il s'agit à l'heure actuelle non seulement de mouvements centripètes, de "rapatriements", par exemple, des Allemands ethniques de l'Est vers l'Allemagne (Aussied/er; voir Quack dans ce même ouvrage), des Russes vers la Russie, ou des Juifs vers Israël, mais aussi de déplacements dus aux conflits ethniques post-communistes, ou provoqués par des déportations massives de population, par exemple dans cert{lines

Introduction

15

régions de l'ex-URSS et dans les Balkans. Le conflit en exYougoslavie a produit la plus grave crise des réfugiés que l'Europe ait connu depuis la Deuxième Guerre mondiale (Morokvasic 1992a). En Europe de l'Ouest, des scénarios catastrophe à propos de mouvements en provenance de l'Est ont partout suscité des craintes et une période d'attente: la migration massive de l'Est se produira-t-elle ou pas? Aujourd'hui, alors que cette période d'attente face à l'inconnu a duré assez longtemps, force est de constater que le grand exode que certains redoutaient ne s'est pas produit jusqu'ici (OCDE 1993, 1994 ; Morokvasicl Angenendt/Fischer 1994). Cependant, des rappels constants du drame yougoslave., avec, notamment, le chiffre de plusieurs millions de réfugiés, ainsi que de la situation instable en ex-URSS, ont contribué à maintenir un état d'alerte et ont servi à légitimer la mise en place de politiques migratoires restrictives un peu partout en Europe de l'Ouest (Brochmann, 1994 ; Wihtol de Wenden/de Tinguy 1995). Celle-ci a opté pour la fermeture et le repli sur soi le "Wohlstandsnationalismus"2 l'a emporté. Le refus de "recevoir toute la misère du Inonde", "l'immigration zéro" ou la volonté de "réduire la masse des étrangers'" sont désormais des thèmes mobilisateurs de la vie politique en France, en Allemagne et dans les autres pays ouest-européens, autour desquels est en train de se forger l'unité de l'Europe. Les principaux pays de l'Union Européenne ont désormais tous une approche convergente, s'érigeant en "citadelle" face aux migrants de l'Est comme du Sud, qui ne sont perçus qu'en tant que "pressions aux frontières".

Ouverture vers l'Est - fermeture vers le Sud?
Mais qui est visé par la politique de fermeture de l'Europe? Certes, ce sont les scénarios d'invasion de ['Est qui ont contribué à
2. "Le nationalisllle de l'Etat-provjdence'~.

16

Mirjana Morokvasic et Hedwig Rudolph

faire basculer le thème des migrations d'un niveau de préoccupation mineur et marginal pour la recherche, circonscrit surtout au niveau national, tout au plus bilatéral pour la politique, vers un niveau international. Ce sont les potentiels et les pressions supposées de ['Est qui ont préoccupé de nombreux chercheurs et décideurs politiques et les préoccupent apparemment encore (Morokvasicl Angenendt/ Fischer 1994). C'est dans un contexte où effectivement les migrations de ['Est allaient s'amplifiant, alors que les migrations du Sud affichaient un solde négatif, que les accords de Schengen ont été signés, mais où, parallèlement, nombre de mesures facilitant la circulation des ressortissants de l'Est ont été prises. L'Est alors n'apparaît-il pas comme un prétexte pour se fermer au Sud? Comme le constate à juste titre Catherine de Wenden, plaidant pour un système ouvert, les pays d'accueil tiennent à l'égard des flux des migrants du Sud, même qualifiés, un discours très différent de celui qui concerne l'Est européen. L'argumentation est à peu près la suivante: les Européens de l'Est auraient la nostalgie de l'Occident, ils vivraient la transition post-communiste comme un "retour à l'Europe". A l'Ouest, étant donné la perception des migrants de l'Est comme "plus proches", on verrait leur arrivée comme une possibilité de rééquilibrer les flux migratoires et d'aplanir les débats et les tensions au sujet de la migration en général et de celle provenant des pays du Sud en particulier. L'un dans l'autre, la migration de l'Est vers l'Ouest est considérée comme une bonne opportunité, une chance pour l'Europe de l'Ouest (Chesnais, 1992 ; Ghosh, 1994). L'intégration des pays de l'Europe centrale et orientale au Consei I de l'Europe et leur association à d'autres institutions de l'Union Européenne ont été à la base d'une série d'accords bilatéraux et multilatéraux sur la circulation transfrontalière des personnes (par exemple, ceux de 1991 sur l'abrogation de l'obligation de visa pour les ressortissants des pays du groupe Visegrad), sur le tourisme, le marché du travail, qui constituent tous autant d'ouvertures de l'Ouest aux ressortissants de cette autre Europe. Ces dern iers, quant à eux,

Introduction

17

réclament surtout la libre circulation" bien moins la possibilité d'une installation durable3. Aussi, c'est de l'échange qu'il est question dans une série d'accords bilatéraux ouvrant l'accès à l'emploi aux ressortissants des pays d'Europe centrale et orientale surtout en Allemagne et dans une l110indremesure ailleurs en Europe (Rudolph; de Tinguy). Il faut noter que ces divers accords sur l'emploi servent aussi. à absorber une partie des travailleurs au noir. Des mesures prises à l'Ouest, notamment l'aide au développement de l'Europe centrale et orientale, pourraient-elles ralentir les mouvements migratoires? A-t-on des chances d'arrêter l'ém igration par le transfert de capitaux à l'Est? Les réponses des chercheurs à ces questions... sont loin d'être unanimes. Les uns (Hildebrandt 1986) soutiennent la thèse que le sens, l'étendue et la composition des mouvements migratoires reflètent les modifications dans les rapports entre le centre et la périphérie. Des enquêtes empiriques montrent cependant que les mouvements de capitaux d'une part, et du capital humain de l'autre, peuvent aller soit dans un même sens (Salt 1994), soit dans des sens opposés (Sassen 1988, 1991). Okolski suppose que l'augmentation des échanges entre l'Est et l'Ouest et l'accroissement des investissements à l'Est pourraient fixer sur place les travailleurs et donc réduire l'émigration (Okolski 1994). Quant à Vishnevski (dans ce même ouvrage), il compare la situation actuelle de la Russie et le retour massif des Russes vers la mère-patrie avec la période de l'après-guerre en Allemagne. Selon lui, des programllles d'aide, à l'image du plan Marshall, contribueraient à stabiliser la Russie s'ils créaient les conditions permettant d'accueillir les membres de la diaspora russe voulant rentrer au pays. Il semblerait toutefois que, dans un premier temps, mais de manière variable selon la maturité de mouvements migratoires, les
3. La possihil ité d'installation durable est réservée à quelques catégories de migrants seulement dont les Allemands ethniques (AlIssiedler) en provenance des pays ex-cotllmunistes en Allemagne.

18

lvlirjana Morokvasic et Hedwig Rudolph

programmes nationaux de développement et les micro-stratégies individuelles de promotion, les investissements en capitaux dans la périphérie contribuent plutôt à accroître le nombre de personnes prêtes à partir (Wood 1993). Les contradictions de la politique de l'Occident sont en effet grandes (Ghosh 1994). Alors que, d'un côté, elle s'efforce d'empêcher ou de restreindre les nouvelles migrations, d'un autre côté, l'Union Européenne leur ouvre indirectement la porte en appliquant des mesures protectionnistes notamment en ce qui concerne l'importation des produits dits "sensibles" (textiles, chaussures, produits chim iques et agricoles, charbon et acier). Or, ironie de la situation, quelques-unes de ces branches économiques protégées doivent leur survie à l'Ouest précisément à la présence de main-d'oeuvre étrangère, originaire souvent des mêmes pays que ces produits '"sensibles"! Les tendances à long terme ont été fortement bouleversées par le confl it yougoslave. La Yougoslavie, qui fut l'un des principaux fournisseurs de main-d'oeuvre immigrée du "'Sud" avant de devenir le pays de transit ou même de destination pour les Roumains, Bulgares ou Ukrainiens (Shamshur/Malinovska 1994), est désormais la principale source de réfugiés. La responsabilité de l'Occident dans la gestion (ou le manque de gestion) de ce conflit et dans la production de nouveaux réfugiés commence à être mise en évidence (Hermele 1993, Scierup 1993). Comme les autres facettes de ce drame épouvantable, la crise de réfugiés et de migrations forcées devient l'un des terrains d'essai pour une nouvelle gestion du problème de réfugiés en Europe et dans le monde en général: elle aurait pour objectifs le maintien de la majorité des personnes déplacées dans ou près des zones de conflit, ainsi que la mise en oeuvre d'un système de "protection temporaire" des réfugiés dans des pays de l'Europe du Nord et de l'Ouest. Il s'agit en effet de combiner le régime de protection temporaire avec, d'une part, la création d'une zone tampon censée arrêter les flux vers l'Europe de

Introduction

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l'Ouest, et d'autre part, l'organisation de centres d'accueil des réfugiés et des personnes déplacées dans des "zones protégées" à proximité des zones de conflit. Continuité et rupture Comment cette situation est-elle abordée par la recherche? Force est <Je constater que l'observation a été jusqu'à présent davantage centrée sur ce qui pourrait se produire, sur les potentiels de départ vers l'Ouest, que sur les phénomènes qui se produisent réellement (Morokvasicl Angenendt/Fischer 1994). Vishnevski souligne lui aussi, en tant que','lacune importante de la recherche, l'accent mis sur les migrations Est-Ouest et l'étude jusqu'aux moindres détai Is des" intentions" des ressortissants des pays de l'Europe centrale et orientale, alors que les migrations du Sud à l'Est ou de l'Est à l'Est demeurent relativement inexplorées. Ajoutons que celles de l'Ouest à l'Est sont tout juste mentionnées (Okolski 1994). La comparaison des travaux scientifiques et du débat politique sur les migrations Est-Ouest en France et en Allemagne, qui porte sur la période 1990-93, couvrant donc l'état de choc après 1989 et la période d'attente qui lui a succédé, permet de constater que la recherche est fortement tributaire du débat politique. Ainsi, dans un premier temps, ce dernier déclenche un grand intérêt, comparable dans les deux situations, française et allemande, pourtant fortement dissemblable4. Les divergences dans les interrogations qui se font
4. Les ordres de grandeurs sont sans commune mesure: en Allemagne on compte des millions de personnes originaires de l'Est installées de longue date. contre environ 100 000 en France. Près d'un million de réfugiés et de demandeurs d'asile ont trouvé refuge temporaire ou permanent en Allemagne depuis le début des années quatre-vingt-dix~ des travailleurs saisonniers ou sous divers contrats de courte durée sont quelques centaines de milliers par an. Entin des dizaines de millions de touristes s'y rendent et circulent en tant que commerçants ambulants ou travailleurs non déclarés. En France. les chiffres correspondants. relatifs à la population en provenance de l'Est européen. n'atteignent qu'un dixième de ces valeurs. voire un centiènle - si on se limite à la période post 1989.

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jour dans ce contexte reflètent les préoccupations différentes des deux pays: en France par rapport au Sud et en Allemagne par rapport à l'Etat-providence allemand. C'est en France, bien moins touchée par les migrations de l'Est, qu'on déclare celles-ci bienvenues; c'est en Allemagne, qui fut aussi largement que la France un pays recruteur de main-d'oeuvre du Sud., que la question de l'impact de la migration de l'Est sur celle., installée, du Sud n'est pratiquement pas posée (Morokvasicl Angenendt/Fischer 1994). Les migrations dont nous sommes témoins actuellement en Europe défient la recherche sur un certain nombre d'acquis, de notions et de résultats relatifs à la migration et aux migrants. Dans notre ouvrage, la plupart des textes mettent l'accent sur ces migrations tant ignorées à l'Ouest, mais dont la nature même contribue, entre autres, à alléger la pression migratoire. Ce sont notamment des mouvements circulatoires ou pendulaires, qu'ils aient lieu au sein de l'espace centre-européen ou du Sud (Tarrius ; Morokvasic ; Weber; Rudolph; Fassmann/Kohlbacher/Reeger ; de Tinguy). Sans négliger d'interpréter les divers facteurs structurels générateurs de migrations, ces analyses mettent au premier plan les stratégies migratoires des acteurs, qu'ils aient recours aux voies institutionnalisées par les accords étatiques (Rudolph; de Tinguy), à l'initiative personnelle, telles les petites annonces, (Fassmann/Kohlbacher/Reeger), ou à des réseaux et filières informels (Morokvasic). Compte tenu de la nature même de leur migration, les problématiques longtemps centrales dans la recherche en ce domaine, à savoir l'intégration ou le retour, s'avèrent d'une pertinence marginale. Ces mouvements forment progressivement un nouvel espace migratoire transnational au centre de l'Europe, "entre Est et Ouest" (Morokvasic et de Tinguy., 1993). Pour les uns, c'est le lieu d'exode ou simplement de départ, pour les autres rien de plus qu'un passage. Ce n'est donc plus du couple émigration-immigration ou de la "perte d'un monde pour un autre" qu'il s'agit, mais de la mise en place d'un

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espace migratoire qui relie les deux mondes, celui de départ et celui d'arrivée. Plusieurs recherches récentes décrivent les phénomènes migratoires observés dans cet espace en termes de "migration de transit" (10M 1994 a,b,c,d,e; ECE 1995). On peut se demander cependant si l'usage de cette dénomination proposée au niveau des autorités politiques ne tend pas à pétrifier une situation pourtant en constante ,mutation. En effet, cet espace de "transit"., de l11édiation, de trafic, peut devenir progressivement l'espace de destination, à l'instar.de ce qui s'était passé pour les pays européens du Sud (Okolski, 1994 ; Morokvasic 1995). Car, les mesures restrictives concernant les réfugiés et demandeurs d'asile, prises dernièrement par les gouvernements européens et les diverses conventions bilatérales sur la réadmission des migrants refoulés, augmentent le risque de voir cette région au centre de l'Europe devenir le lieu d'accueil (Angenendt 1994). L'implosion de l'URSS et l'éclatement de la Yougoslavie ont augmenté le nombre de frontières internationales. Ainsi, des mouvements de population qui auraient pu encore récemment être qualifiés d'internes prennent un caractère international. Il est certain que cette multiplication des frontières, assortie de nouveaux régimes de visa, rend plus difficile voire impossible la mobilité vers l'Ouest

des gens originaires de ces régions, en les obiigeant à rester soit chez
eux soit dans un pays de "transit". Dans un tel contexte, les catégories si clairement définies et paraissant rendre compte de réal ités bien distinctes, sont-elles encore valables? Les contours brouillés des diverses catégories de nouveaux Gastarbeiter, analysées dans ce volume par Hedwig Rudolph, sont mis ici en lumière au travers des migrants tchèques, qui en font usage, en série, en passant d'une situation à l'autre. Ces nouveaux Ga..\'tarbeiter font penser aux divers autres types de travailleurs temporaires des périodes passées (Fassmann/Kohlbacher/Reeger; Morokvasic). Ce que Hedwig Rudolph qualifie de "modernisation

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conservatrice du système de migration allemand" apparaît, au premier abord, comme du déjà vu. S'agit-il du retour à la pratique de rotation des années soixante/soixante-dix avec des conditions encore plus précaires? Quant à la distinction entre réfugiés et migrants économiques, elle est indispensable pour préserver le peu qui reste de l'esprit de la Convention de Genève, ne serait-ce que pour en faire profiter un nombre limité de victimes de persécutions, dont les effectifs ne cessent de croître dans le monde. Cependant, les préoccupations économ iques et en particu Iier la situation sur le marché du travai I des différents Etats ont toujours été et restent encore au premier plan du débat sur la dynamique des flux"de réfugiés et sur leur admissibilité. Aussi la distinction entre "vrai" ou "faux" demandeur d'asile, construite sur une opposition stricte entre immigré économique et réfugié'! a-t-elle pour effet de masquer la dépendance entre les flux de réfugiés et la politique migratoire (cette dernière centrée sur la gestion des migrants économiques). Ne sert-elle pas plutôt à éparpiller les arrivants du marché du travail pour mieux les gérer et les contrôler? On peut se demander dans quelle mesure les réfugiés ne constituent pas un segment particulier de la main-d'oeuvre étrangère (Brachet 1992 ; Silbermann 1992 ; Scierup 1993). Que dire, par exemple, de la coïncidence entre l'ouverture limitée du marché du travail aux demandeurs d'asile en Allemagne en 1991 et leur arrivée massive en provenance notamment de l'ex-Yougoslavie? Les phénomènes migratoires observés actuellement ne sont pas tous entièrement nouveaux ni en totale rupture avec ceux qui ont précédé 1989, comme le montre Sigrid Quack à propos de la migration des Allemands ethniques - des Aussiedler : ils prolongent des mouvements qui, en fait, n'ont jamais été entièrement interrompus, même pendant les années les plus sombres de la guerre froide. La plupart des autres migrations qui concernent cette partie de l'Europe ont débuté dès la moitié des années quatre-vingt et se sont amplifiées depuis. Ainsi les Hpendulaires" polonais n'ont pas attendu

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la chute du mur de Berlin pour venir dès 1988 déployer leurs marchandises en plein centre de cette ville, dans ce qu'on avait fini par appeler le "marché polonais". IIs étaient en quelques sorte des précurseurs, des "messagers" des changements à venir (Morokvasic). En Bavière comme à Vienne, comme le constatent Rudolph et Fassmann/Kohlbacher/Reeger, les années quatre-vingt furent des années d'expansion économique, ouvrant des nouvelles opportunités d'absorption à la main-d'oeuvre étrangère. Parallèlement, ces nouveaux migrants venus de l'Est, tout en renouvelant les contingents de main-d'oeuvre, contribuèrent à marginaliser les Gastarbeiter d'autrefois, comme d'ailleurs aussi certains autochtones. Un tournant? Jamais autant de sonnettes d'alanne n'ont été tirées à propos de migrations à venir alors que les mouvements massifs annoncés ne se sont nullement produits, excepté ceux des Aussiedler et des réfugiés de guerre yougoslaves, dont la grande majorité est d'ailleurs restée sur place, en ex-Yougoslavie. Un tournant s'amorce-t-il dans les migrations internationales et dans leur approche politique et scientifique? C'est dans la qualité et la diversité, plus que dans la quantité, que réside la dimension nouvelle des phénomènes migratoires transeuropéens actuels. La diversité est non seulement due au spectre de catégories au niveau de l'accueil, mais encore au fait que les migrations actuelles traversent et incitent à la mobil ité toutes les couches sociales des sociétés de départ. En effet le profil des migrants change: citadins, personnes plus qualifiées que ne l'étaient les anciens Gastarbeiter, ou même hautement qualifiées5. Il s'agit en outre d'une migration où la part des femmes est très importante, voire
5. ()n observe toutefois récemment. notamment chez les migrants polonais. hommes et fenlmes. une augmentation de la part des personnes peu qualifiées.

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dépasse celle des hommes comme dans le cas des Aussiedler. Si cette tendance constitue certes une rupture par rapport aux mouvements du Sud des années soixante/soixante-dix, à forte dominante masculine, elle confirme également les tendances à la féminisation des flux déjà observées dans les années quatre-vingt en Europe. La transition actuelle concerne des pays dans lesquels les femmes, qui avaient acquis certains droits et étaient économiquement actives, se retrouvent perdantes sur les plans économique, social et politique (Einhorn 1993). Compte tenu de la difficulté ou de l'impossibilité de trouver du travail dans leur pays d'origine, elles optent pour la migration (Quack), et cela d'autant plus que, dans certains secteurs, il leur est plus facile qu'aux hommes de trouver un emploi à l'Ouest. II faut y ajouter la diversité des causes de départ et enfin la diversité des microstratégies individuelles qui se forment dans un contexte politique plus fermé et plus éclectique, différent de celui de l'Europe des années soixante/soixante-dix. Compte tenu de l'absence de recrutements officiels d'envergure, l'embauche est très souvent le résultat de l'initiative personnelle et du recours à des réseaux informels. On observe une dynamique transfrontalière intense et la formation de réseaux transnationaux, anciens ou nouveaux, qui mettent en relation migrants et non-migrants à travers le monde. Ils sont d'importance primordiale lorsque l'accès institutionnel au marché du travail du pays visé n'existe pas ou lorsque d'autres possibilités d'y accéder sont difficiles à trouver (Morokvasic 1992b). Cette situation est facilitée par la proximité géographique qui, certes, augmente la propension à partir, mais également à retourner; en tout cas elle permet de ne pas prendre dans l'immédiat de décision définitive. La mobilité6 et non l'émigration/I'immigration définitive, caractérise actuellement la plupart des mouvements transfrontaliers

6. Il faut noter que la mobilité se pratique aussi dans le sens Ouest-Est. avec notamment des experts nationaux et internationaux, des cadres supérieurs des tnultinationales (Redor 1994) et enfin des touristes qui en millions font vivre le commerce frontalier.

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en Europe du Centre et de l'Est, mais aussi du Sud: c'est le cas des scientifiques russes, comme des commerçants ambulants, ou des frontaliers. C'est leur stratégie pour partir" afin de rester chez soi", afin d'améliorer le niveau de vie chez eux (Morokvasic). Cette possibilité de partir mais aussi de revenir, c'est-à-dire l'absence, pour les acteurs de la migration, de l'obligation de choisir impérativement l'un o~. l'autre monde, peut à court terme prévenir, pour les uns, l'exode, et, pour les autres, les inconvénients d'une immigration massive; à long terme cependant, ces acteurs pourront en fin de compte jouer le rôle qui leur est dévolu depuis toujours, à savoir celui de médiateurs ou de "poseurs de ponts" entre des mondes que leur mobilité géographique relie. Car la mobilité n'est pas seulement spatiale rappelle Tarrius (1992), elle est aussi culturelle, économique. C'est la connaissance des cheminements sur son parcours qui donne au migrant la force sur le sédentaire et c'est dans son "territoire circulatoire" qu'elle se manifeste. Le migrant "produit d'ici la réussite là-bas". Aussi accepte-t-il la déqualification ici pour avoir la promotion là-bas (Tarrius; Rudolph; Morokvasic). Mais le parcours de Mohamed dont parle Alain Tarrius est-il si différent de celui d'un Polonais ou d'un Tchèque? Là apparaissent les convergences des modèles migratoires: alors que certains auteurs ont tendance à ne voir dans la mobilité circulatoire qu'une caractéristique des migrations de l'Est, il semblerait qu'elle constitue une dimension importante dans la plupart des migrations. Cela permet de ne plus confondre la migration et l'immigration, de ne plus repérer le migrant seulement par rapport à un espace donné, en fonction de son intégration à cet espace et de son statut juridique (imm igré "légal" ou "illégal"). L'espace dans lequel s'installe le migrant, ou celui auquel il appartient, ne correspond pas forcément au territoire légal dont il possède la nationalité, ou à l'endroit où il travaille, fait du commerce, passe la majeure partie de sa vie. Il s'agit bien plus, selon l'expression de Tarrius, d'un espace construit où il circule, qu'il

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parcourt, s'approprie, un espace de circulation. C'est une certaine "culture de la migration" ou de la mobilité qui s'installe progressivement. Par cette mobilité continue les migrants font le lien entre les deux systèmes, celui de départ et celui d'arrivée, en en construisant progressivement un seul. C'est leur manière de gérer l'ensemble des obstacles et des possibilités propres aux deux systèmes dans leur champ migratoire global (Morokvasic) et cela pourrait être. leur contribution au processus d'intégration de l'Europe. La question reste cependant de savoir comment répondre au défi de ces gens qui migrent, quelle que soit la cause de leur déplacement, sans les cantonner d'emblée dans une situation d'infradroit, sans les criminaliser en lés étiquetant comme "illégaux". Nous n'avons pas de réponse à cette question. Les textes dans ce recueil montrent que les acteurs des migrations, notamment celles de l'Est, ne sont pas nécessairement motivés par l'installation durable mais poursuivent divers objectifs à court et à moyen terme, s'intégrant ainsi dans le processus de normalisation entre l'Est et l'Ouest après la fin de la guerre froide. Une politique migratoire qui ne cherche pas à fonctionnaliser les phénomènes migratoires au profit de l'exclusion mais, au contraire, viserait des solutions ouvertes sur l'avenir, devrait tenir compte de cet état de fait. Certes, la période après la chute du mur de Berlin fut une chance pour l'Europe, une occasion de ne pas succom ber aux tentations d'un" Super Etat-nation" sous la hantise de l'invasion et d'adopter une stratégie nouvelle et plus flexible pour faire face aux multiples défis posés aux nations européennes par les migrations (Sacco 1993). Elle fut un test pour l'Europe et sa capacité d'être à la hauteur de ses engagements (droit de l'homme, droit d'asile) et de faire face à ses propres responsabilités comme facteur générateur de migrations. Or, l'évolution observée dernièrement dans l'ensemble des pays européens en matière de gestion de la migration montre que cette chance n'a pas été saisie, bien au contraire :Ies gouvernements de la plupart des pays européens sont en train

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d'introduire une législation de plus en plus restrictive et c'est une véritable politique de l'exclusion qui est en train de se mettre en place.

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