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Migrations

De
232 pages
Les première années du XXIe siècle sont marquées par une nouvelle vague de migrations, qui résulte des déséquilibres de la société internationale et de l'instabilité planétaire croissante. Les jeunes générations des pays en développement semblent aujourd'hui constituer un vivier inépuisable de candidats à l'émigration. Cela se traduit par une augmentation spectaculaire de l'immigration illégale. Incontrôlés, mal gérés, les phénomènes migratoires deviennent un facteur d'incompréhension et de tension entre les nations et les peuples. Le malaise européen sur l'immigration appelle aujourd'hui un changement profond de politique..
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MIGRATIONS
LA NOUVELLE VAGUE

Collection Questions Contemporaines dirigée par J.P. Chagnollaud, A. Forest, P. Muller, B. Péquignot et D. Rolland
Dernières parutions Liliane MEMERY, L'insertion: plaidoyer pour une clinique anthropologique,2003. Saïd KOUTANI, Connaissance et concurrence, 2003 Jean-Christophe GRELLETY, 11 septembre 2001: comme si Dieu n'existait pas?, 2003. Georges LANCON, Nicolas BUCHOUD, Ces banlieues qui nous font peur. Une stratégie d'action pour transformer la gestion des quartiers d' habitat social, 2003. Jacques MILLEREAU, Et si le mutuel était l'alternative qu'on attend ?, 2003. Noël CANNA T, Prélude à l'inversion de l'empire, 2003. Jacques BRANDIBAS, Georgius GRUCHET, Philippe REIGNIER et al., Institutions et cultures, Les enjeux d'une rencontre, 2003. Michel CLAESSENS, Le progrès au XX/me siècle, 2003. Laurent BEURDELEY, L'élargissement de l'union européenne aux pays d'Europe centrale et orientale et aux îles du bassin méditerranéen, 2003.

Maxime TANDONNET

MIGRATIONS
LA NOUVELLE VAGUE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

cgL'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-4763-9

L'essor des phénomènes migratoires constitue l'un des traits dominants de la société internationale en ce début du XXle siècle et tout laisse penser que l'immigration sera l'un des sujets politiques importants des prochaines décennies, pas seulement en Europe occidentale, mais dans le monde entier. En 2000, la planète comptait environ 150 millions de migrantsl, personnes installées en dehors de leur pays de naissance et de nationalité d'origine, c'est-àdire 2,5% de la population mondiale. Ce nombre, en constante augmentation, est passé de 75 millions en 1965, à 105 millions en 1985, puis 120 millions en 1990. Les cinquante millions d'Européens qui ont traversé l'Atlantique au XIXe siècle et au début du XXe étaient motivés par la conquête de territoires vierges et la construction d'un nouveau monde. L'immigration, au XXe siècle, a été longtemps organisée à des fins économiques, dans le cadre d'accords entre les pays sources et de destination. Les flux Sud-Nord dans la deuxième moitié du siècle, internes à l'Europe, du Mexique vers l'Amérique du Nord, ou entre les deux rives de la Méditerranée, correspondaient au transfert, à des fins économiques, de masses considérables de travailleurs immigrés, puis de leurs proches. Les grands courants de populations du XXle siècle ne ressemblent à rien de connu, et l'immigration contemporaine est un phénomène qui diffère sensiblement des expériences du passé. Le début du troisième millénaire semble ouvrir une ère nouvelle dans la réalité migratoire, dominée par des mouvements beaucoup plus chaotiques, incontrôlables, erratiques, qui correspondent aux soubresauts du monde. Elle est le produit d'un monde sans règles, déchiré, dominé par la montée des égoïsmes, la faillite de la

1 L'état de la migration dans le monde: international des migrations.

rapport 2000 de l'office

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solidarité internationale, des inégalités vertigineuses, l'instabilité croissante de certaines régions, les guerres ethniques, le terrorisme. Le monde occidental fait face à une nouvelle vague d'immigration, récente, qui correspond globalement au début du troisième millénaire, et résulte pour l'essentiel de deux phénomènes: une augmentation massive du désir d'émigration dans le monde; un affaiblissement des Etats qui ont perdu une partie de leur capacité à maîtriser les flux migratoires. Cette nouvelle vague, en Europe occidentale, se traduit ainsi par l'explosion du nombre des demandes d'asile, qui ne reflète qu'une part de la réalité: de 300.000 chaque année en 1998, à plus de 400.000 supplémentaires par an à partir de 1999. La migration se définit comme un mouvement de personnes à des fins de résidence, d'un pays d'origine vers un pays de destination. Cette notion est donc distincte de celle de circulation, qui n'implique qu'un passage ou un bref séjour, de moins d'un an. Est généralement considérée comme migrant toute personne originaire d'un Etat et établie à des fins durables sur le territoire d'un autre Etat, même si elle a acquis la nationalité de ce dernier. Les migrations se répartissent en deux catégories. L'une, à dominante économique ou temporaire, n'a qu'un impact limité sur la vie publique d'un Etat. Elle consiste en la venue d'une personne pour une période de sa vie qui peut durer plusieurs décennies, à des fins d'enrichissement, en vue d'un retour dans le pays d'origine. Le centre d'intérêt principal du migrant demeure sur le lieu de ses racines. L'autre, à des fins de peuplement, est d'une nature différente: elle tend vers une installation à titre définitif dans le pays d'accueil, sans aucune perspective de retour. Un phénomène de rupture, de déracinement, se produit pour l'intéressé qui change de pays. La migration de peuplement a des conséquences sensibles, de nature politique, pour le pays de départ, qui perd un élément de sa population, et pour celui de destination, qui accueille, de son plein gré ou en dehors de son consentement, de nouvelles populations. Les mouvements Sud-Nord, dans leur immense majorité, sont à des fins de peuplement: les migrants, chassés par des situations qu'ils jugent sans espoir, n'ont aucune intention de retourner dans leur pays d'origine.

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L'immigration prend ainsi, notamment en Europe occidentale, une importance politique colossale et devient l'un des principaux sujets du débat idéologique. Aux extrêmes, deux courants s'affrontent sur la question de l'immigration, instrumentalisée à des fins partisanes. L'un, d'inspiration xénophobe, ou populiste, joue sur la peur de l'invasion, utilise l'immigration comme un repoussoir, prône tantôt la «préférence nationale », tantôt la défense de «l'identité européenne» ou de « l'Europe blanche». L'autre, à l'inverse, voit dans le métissage accéléré de la société la voie royale vers un avenir radieux. L'immigration de masse doit servir à annihiler les différences par une fusion des peuples, des nations, des origines. Ainsi, le mouvement « no border» préconise une liberté totale d'immigration, celle-ci étant dès lors conçue comme un outil de transformation du monde, pour promouvoir le métissage et abolir les Etats nations. La «préférence nationale» et le culte du métissage ou «métissianisme» deviennent deux idéologies adverses qui placent l'immigration au cœur de leur discours. Au-delà des tentatives d'instrumentalisation, des clichés et des fantasmes, il est aujourd'hui indispensable de s'interroger sur la nouvelle donne migratoire, ses origines, ses formes, ses conséquences, et les politiques indispensables qu'elle appelle. Tel est l'objectif du présent ouvrage. Sa première partie décrit le goulet d'étranglement qui caractérise la situation migratoire planétaire: une formidable poussée du désir d'émigration dans le monde, depuis la fin des années quatre-vingtdix, qui se heurte à des politiques d'accueil de plus en plus sélectives, et se traduit ainsi par une augmentation phénoménale de l'immigration illégale. La deuxième présente le constat d'une situation explosive. D'une part, les pays pauvres prennent conscience des dangers de l'émigration de masse, produit des inégalités planétaires, pour leur propre avenir. D'autre part, on assiste un peu partout à une aggravation des tensions et de l'intolérance entre populations d'origines diverses, en particulier depuis les événements du Il septembre 2001 et la guerre d'Irak.

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La troisième souligne, dans ce contexte à la fois instable et conflictuel, l'aggravation du malaise de l'Europe face à un enjeu aussi décisif pour son avenir. La « querelle de Séville », au Conseil européen de juin 2002, autour de la question des « sanctions» contre les pays d'origine des migrants, reflète le désarroi et les errements du vieux continent dans ce dossier. Pourtant, une autre politique est aujourd'hui possible, fondée sur des méthodes différentes, conciliant réalisme et générosité.

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Première partie

Le goulet d'étranglement

I

Toute la misère du monde

La réalité migratoire est désormais dominée par des mouvements de désespoir, d'aventure ou de fuite, qui consistent, pour les jeunes générations du tiers monde, à vouloir quitter à tout prix et de manière définitive, un environnement considéré comme invivable, insupportable, parfois indigne. Le départ vers l'Occident ne reflète généralement pas les situations de misère matérielle les plus désastreuses ou de famine. « Dans les régions extrêmement pauvres, il arrive que l'émigration soit rare parce que les habitants ne possèdent ni les ressources financières nécessaires pour le voyage, ni les ressources culturelles qui leur permettraient de savoir qu'il existe des possibilités ailleurs, ni les ressources sociales, c'est-à-dire, le réseau d'entraide indispensable.l » La nouvelle vague provient plutôt de la classe moyenne des pays en développement, hommes et femmes de la tranche d'âge de quinze à trente ans. Elle résulte le plus souvent, non pas d'une menace vitale, liée à la misère ou à la réalité de persécutions directes, mais plutôt d'un malaise profond dû à l'absence de toute
J Castles Stephen « Les migrations internationales au début du XXIe siècle ». Revue internationale des sciences sociales, septembre 2000.

Il

perspective et de tout espoir dans la société d'origine. «Le départ à l'étranger est à mettre en rapport avec un immobilisme et un vide dans lesquels les individus se sentent plongés. L'émigration devient pour tous un moyen d'espérer... Elle constitue une sorte d'horizon qui, même menaçant, reste pour certains préférable à l'absence de

toute perspectzve. » Cette détresse ou désespérance a des causes multiples qui incitent les jeunes générations des pays en développement à vouloir reconstruire leur vie ailleurs. Les migrants marocains sont ainsi surnommés les « harragas » : « ceux qui brûlent leur passé. » Le Haut Commissaire des Nations Unies pour les Réfugiés (HCR) parle de «flux complexes de populations» qui émanent de personnes «quittant leur domicile pour tout un ensemble de raisons, politiques, économiques, sociales, qui posent un problème épineux et pour lesquelles il n'existe pas de réponse facile »2. Les courants migratoires contemporains ont un caractère global, dans la mesure où, bien souvent, ils ne résultent pas d'un objectif précis, d'un projet professionnel ou familial, mais correspondent à la volonté de fuir, de repartir à zéro pour un ensemble disparate de raisons: «A leur tour, Maghrébins ou Africains, Albanais ou Kurdes, Afghans ou Sri Lankais fuient aujourd'hui la misère, le sous-développement, les guerres, les persécutions, les conséquences dramatiques de la mondialisation libérale3. » Cette souffrance, autant morale que matérielle, qui explique la plupart des grands courants migratoires Sud-Nord contemporains, a des causes multiples qui se retrouvent avec plus ou moins d'intensité dans tous les foyers de l'émigration. Le départ à l'étranger se présente ainsi la plupart du temps comme une alternative à la révolte.

.

1

1 Mustapha Confluences

2 Monsieur Lubbers

Belba - « Au Maroc, l'ailleurs Méditerranée, été 2002.

est l'univers

du possible»

-

Ignacio Ramonet - Histoires d'immigration Monde diplomatique - mars/avril 2002.

- Actes de la conférence européenne sur les migrations- 16 et 17 octobre2001. 3

-Manières

de voir - Le

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Le chômage de masse

Le chômage et l'absence de perspectives professionnelles sont parmi les premiers facteurs de ces migrations de désespoir. Le taux de chômage atteint 30% de la population active dans de nombreux pays en développement, parmi ceux qui fournissent les plus forts contingents de migrants à l'Europe occidentale: Turquie, Maroc, Algérie. Le chômage des jeunes de moins de trente ans atteint 60% à certains endroits, par exemple dans plusieurs régions du Maghreb et une partie de l'Afrique Subsaharienne. Les jeunes de ces pays ne trouvent pas chez eux des raisons suffisantes pour espérer et croire en l'avenir. Aucune perspective ne s'offre à eux sur le plan professionnel. Ils vivent dans des sociétés duales, marquées par des inégalités profondes, un état de désœuvrement et d'abandon dont ils sont, dans leur immense majorité, les victimes directes. La situation démographique de ces régions est particulièrement significative. Les moins de trente ans représentent 40 à 50% de la population totale (contre 16% en Europe). Les classes d'âge surabondantes, nées dans les années soixante-dix et quatre-vingt, marquées par des taux de fécondité de quatre à cinq enfants par femme dans les pays du Sud, se présentent aujourd'hui sur un marché du travail qui leur reste obstinément fermé. Les migrations ne sont pas dues à la seule recherche d'une amélioration du pouvoir d'achat, la quête d'un travail plus rémunérateur. Ce serait, au fond, trop simple. L'impulsion en faveur du départ est désespérée: fuir un « no future», sortir d'un abîme de désœuvrement. Migration de travail? Non, migration pour changer de vie. «Nous n'allons pas en Europe pour faire de l'argent, mais pour mener une vie normale.l » La migration devient une manière individuelle d'exister, de s'affirmer. «L'émigration est aujourd'hui une espèce de réalisation de soi, qui s'est substituée à l'espoir d'une mobilité sociale ascendante. Elle s'exprime en termes de changement et de liberté de mouvement.2 »
Confluence Méditerranée - Eté 2002 - « Les femmes kurdes brisent les tabous» - Chris Kutsch era. 2 Confluence Méditerranée - Eté 2002 - « Maroc: l'ailleurs est l'univers du possible» - Mustapha Belbah. J

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L'archaïsme

des sociétés

Le malaise de la jeunesse des pays en développement ne tient pas seulement à l'absence de débouchés professionnels pour la génération particulièrement nombreuse des jeunes nés dans les années soixante-dix et quatre-vingt. Il est dû aussi à l'archaïsme des mœurs, à un conservatisme social, source d'une intense frustration, que beaucoup ne peuvent plus supporter, notamment dans les pays musulmans. L'une des causes de l'émigration marocaine est ainsi liée à « la lourde pression sociale qui s'exerce sur les jeunes Marocains, la quasi impossibilité de se marier avant 30 ou 35 ans, pour des raisons économiques, d'où un océan de désirs »1. Ce constat vaut bien entendu pour une grande partie des jeunes générations du tiers monde musulman: Turquie, Egypte, Algérie... La condition sociale des femmes dans de nombreux pays islamiques est devenue une cause importante des courants migratoires. Ainsi, l'immigration en provenance d'Irak de femmes kurdes isolées est un phénomène qui prend de plus en plus d'ampleur: «Les femmes (migrantes) se répartissent en trois groupes: les jeunes célibataires qui fuient le Kurdistan irakien parce qu'elles ne peuvent pas y vivre librement à cause des traditions et de la pression islamiste,. les femmes divorcées, qui n'ont pas de place dans la société kurde, où elles sont en butte à de nombreux problèmes,. les veuves, qui constituent la catégorie la plus dépréciée. Les femmes ayant perdu leur virginité sont à peine considérées comme de vieux outils. 2» Beaucoup de jeunes chinois qui émigrent vers l'Europe expliquent leur geste par la « politique de l'enfant unique », imposant de lourdes sanctions en cas de transgression de cette norme. Le départ se serait présenté à eux comme la seule solution pour avoir une famille nombreuse. Le désir de migrer ne vient pas de la situation objective du pays d'origine, mais du décalage entre le vécu quotidien et l'image que les migrants potentiels se forgent du pays de destination. C'est ainsi que naît le «rêve d'Europe» ou « le rêve d'Amérique », d'une
Les Marocains rêvent diplomatique juin 2002 1 d'Europe
-

- Pierre

Vermeren

- Le Monde

2 Confluence Méditerranée

Eté 2002- ChrisKutchera
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insatisfaction qui découle de l'écart entre l'archaïsme des sociétés d'origine et la modernité réelle ou supposée d'un eldorado occidental. La frustration, le sentiment d'une exclusion des bienfaits de la mondialisation libérale, deviennent les sources essentielles de la migration. Celle-ci se présente comme le produit d'un «village planétaire» inachevé, miné par ses inégalités. La migration de masse traduit le sentiment d'exclusion et de marginalisation d'une grande partie de la population du monde qui souffre d'être mise à l'écart de la croissance et de la prospérité. L'Afrique, qui représente moins de 2% des échanges mondiaux de biens et services, est le premier continent source de l'émigration avec plus de cinquante millions d'expatriés... La télévision joue un rôle décisif dans l'émergence de l'envie de partir, à travers les images de richesse, de liberté, de bonheur qu'elle dispense dans les régions du monde qui en sont privées. « L'irruption de la parabole au Maghreb, à la fin des années 1980, a été une rupture majeure dans la représentation du monde par les Maghrébins. Alors que les Tunisiens se mettent à apprendre l'italien grâce à la radio-télévision italienne et que les Algériens suivent les actualités françaises, les Marocains s'ouvrent peu à peu à de nouveaux horizons. L'Occident fabriqué par la télévision se donne à voir. Le succès inouï de la télévision par satellite en Algérie et plus encore au Maroc, dans les années 1990, donne la mesure du changement 1.» La publicité semble en particulier avoir une influence importante à travers l'image d'opulence facile qu'elle donne des pays occidentaux. «L'imaginaire migratoire» constitue l'un des facteurs décisifs des grands courants Sud-Nord contemporains comme le souligne Catherine Wihtol de Weden2. Les mouvements migratoires vers l'Europe, les Etats-Unis, l'Occident en général, sont amplifiés par une « envie d'ailleurs », qui se nourrit du désœuvrement et de la désespérance, mais qu'amplifie de manière démesurée l'essor des moyens de communication. Cette force obsessionnelle qui pousse les masses du tiers monde, en particulier les classes d'âge de quinze à trente ans, vers la solution de l'émigration, est avant tout fondée
Les Marocains rêvent d'Europe - Pierre Vermeren - Le Monde diplomatique juin 2002. 2 « l'Europe et ses migrations» la documentation française 1999. 1

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sur des images, une chimère, et non sur une vision réaliste des pays de destination et de la condition des immigrés qui y prévaut. «L'envie d'ailleurs» se nourrit d'un mythe du bonheur et de la liberté en Occident, mais aussi de l'ignorance de tous les aspects négatifs de la vie au-delà de la grande frontière: exclusion, chômage, pauvreté... «Ce qui attire les candidats à l'émigration, c'est une image idéalisée des pays occidentaux. La France est un pays développé. On y est libre. Les filles s 'habillent moderne. C'est un pays propre. Il n y a pas de guerre. Si tu vas là-bas, tu trouves un logement. L'Algérie est au contraire un pays sans travail, ennuyeux, où la religion, mal interprétée pèse comme une chapel. » Comme l'écrit Hans Magnus Enzenberger, écrivain allemand, auteur de l'ouvrage « La grande migration »2: « Nul n'émigre sans promesse. Au temps jadis, les légendes et les rumeurs véhiculaient l'espoir. La terre promise, l'Arabie heureuse, l'Atlantide légendaire, El Dorado, le Nouveau Monde, tels étaient les récits magiques qui incitaient des foules à se mettre en route. Ils sont aujourd'hui remplacés par les images en haute fréquence que le réseau médiatique planétaire délivre jusque dans le dernier village du tiers monde. Ces images contiennent encore moins de réalité que les légendes en vogue au début des temps modernes, mais leur effet est incomparablement plus puissant. La publicité en particulier, si facile à concevoir, dans ses pays d'origine, comme un système de signes sans référents réels, passe dans le tiers monde pour la description fiable d'un mode de vie possible. C'est elle qui détermine pour une bonne part l 'horizon des espoirs liés à l'immigration ».
L'instabilité politique et militaire

La recherche de la stabilité et de la sécurité est également l'un des déterminants essentiels de la migration. La situation politique de certaines régions peut constituer une incitation au départ en raison des incertitudes qui pèsent sur leur devenir politique, des menaces larvées pour le futur des populations. La montée de la violence terroriste en Algérie 1 Le Monde, 4 mars 2003. 2 Gallimard 1995.

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100.000 morts depuis 1991 - la rébellion en Kabylie, l'absence d'issue prévisible à l'état de crise politique qui prévaut dans ce pays, constituent les déterminants essentiels de la fuite de nombreux jeunes Algériens. La dégradation brutale de la situation en Kabylie s'est traduite, en 2001 et 2002, par une vague d'émigration vers la France de plusieurs dizaines de milliers de jeunes, poussés par le dégoût et le découragement. Le Kurdistan, avant même le déclenchement de la guerre entre les Etats-Unis et l'Irak le 20 mars 2003, illustrait l'impact de l'instabilité politique sur les grands mouvements migratoires: « L'émigration des Kurdes irakiens est devenue un phénomène de masse: ils sont aujourd 'hui plusieurs dizaines de milliers à se diriger vers l'Europe pour y trouver un meilleur avenir. Ce phénomène est d'autant plus paradoxal que pour la première fois, les Kurdes irakiens échappent à l'oppression de Bagdad et gèrent leurs propres affaires dans la région kurde, autonome de fait sinon de droit, où vivent 3,5 millions de Kurdes. Une longue enquête sur place révèle que si certains jeunes kurdes fuient leur pays pour des raisons économiques, la plupart veulent émigrer pour des raisons politiques. La crainte d'un retour des forces de Saddam Hussein, la hantise de voir revenir son armée, et surtout ses services secrets, après une absence de dix ans, sont la première des raisons citées par les candidats à l'émigration. L'absence de statut de la région kurde - tout en étant protégée par les avions britanniques et américains basés en Turquie, elle fait toujours partie, en droit, de l'Irak - et le fait que ses habitants ne puissent pas avoir de passeport, contribuent enfin à entretenir le courant d'émigrationl.» Le risque d'une vague migratoire importante a été considéré comme l'une des conséquences possibles de la guerre d'Irak. Au Conseil des ministres de l'intérieur et de la justice de l'Union européenne, le 27 février 2003, M. Otto Schily, ministre de l'intérieur allemand, soulignait sa préoccupation à cet égard, de manière exagérément alarmiste: «En cas de guerre assez courte, il faut s'attendre à un afflux de réfugiés dont le nombre atteindra six chiffres, de l'ordre d'une ou plusieurs centaines de milliers, chiffres qui augmenteraient considérablement en cas de conflit prolongé. »

1

Idem Confluences

Méditerranée

- Eté 2002 - Chris Kutchera.

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Le HCR s'attendait pour sa part à l'arrivée de 600.000 irakiens dans les pays voisins. En fait, les bombardements, les combats et les destructions, ont entraîné l'exode de quelques dizaines de milliers de personnes de Bagdad et des sites urbains, à l'intérieur même du pays, vers les zones rurales. L'absence de mouvements massifs de réfugiés a été l'une des surprises de cette guerre, sans doute en raison de la brièveté de celle-ci. A long terme, l'impact du conflit sur les phénomènes migratoires dépendra en revanche de ses conséquences politiques au MoyenOrient. Après la chute du régime de Saddam Hussein, un statu quo politique et frontalier dans le reste de la région, une éventuelle «paix américaine », une reconstruction réussie, permettraient de fixer durablement les populations. En revanche, une déstabilisation générale de l'Irak, une crise politique au Moyen-Orient, l'aggravation du désastre humanitaire, l'arrivée au pouvoir de mouvements islamistes, la montée du terrorisme, le déclenchement de guerres en cascade, entraîneraient sans doute une vague prolongée et massive de mouvements migratoires, en un premier temps dans les pays voisins, puis pour une minorité des réfugiés" vers l'Europe occidentale. En effet, les principaux mouvements de populations des années 2000 sont avant tout le reflet du désordre international, de l'instabilité planétaire, les migrants fuyant les zones de guerre. Après le conflit des Balkans, qui a plongé l'Europe, tout au long des années quatre-vingt-dix, dans l'horreur de la guerre ethnique, le continent africain est en grande partie dévasté par une prolifération des haines tribales. Le nombre de tués dans des conflits régionaux s'est élevé à plus de 100.000 personnes en 1999, dont 60% en Afrique subsaharienneI. Les foyers de haines tribales semblent ainsi se répandre sur l'ensemble du continent noir. Après avoir embrasé au milieu des années quatre-vingt-dix la région des grands lacs, puis l'Afrique centrale, en particulier la république démocratique du Congo, la guerre ethnique menace, en 2003, de dévaster une partie de l'Afrique occidentale. Ce ne sont plus les nations structurées qui s'affrontent pour un gain territorial, ni des idéologies pour la
Estimation Londres. 1 de (( l'Institut international d'études stratégiques» de

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victoire d'un système politique et social, mais des groupes fanatisés sous l'emprise de l'intolérance et de la haine. Les guerres ethniques ont la plupart du temps un caractère civil, opposant entre elles les factions d'une même nationalité. Elles se répandent par-delà les frontières, favorisées par l'affaiblissement ou le démantèlement des Etats, le discrédit des gouvernements et de l'autorité publique, la désintégration des communautés politiques. Elles résultent d'une situation où l'effacement des identités nationales libère les passions tribales, l'instinct de haine et de destruction. La guerre ethnique se caractérise ainsi par les persécutions et les massacres dirigés contre les populations, incitant les individus et les familles à fuir les zones d'instabilité. L'Afrique noire se présente ainsi, à long terme, en raison de son instabilité croissante, comme l'un des principaux foyers potentiels d'émigration. Le terme de «réfugié» prête à confusion dans la mesure où il s'applique à deux catégories de personnes. Au sens habituel, couramment utilisé par le HCRl, un individu qui s'éloigne d'une zone de guerre ou d'instabilité chronique est dit « réfugié ». Mais dans son acception juridique, le réfugié est toute personne reconnue par un Etat comme victime de persécutions dans son pays d'origine et donc, à ce titre, sur la base de la Convention de Genève du 28 juillet 1951, autorisée à rester sur le territoire du pays qui l'accueille. Le mot réfugié doit être ici compris au sens large, celui du HCR. Le HCR estime aujourd'hui le nombre de réfugiés hors de leur pays d'origine à 21 millions, soit un septième de la totalité des migrants. La plupart du temps, les personnes en fuite demeurent à proximité immédiate de leur pays d'origine, dans la perspective d'un retour dès que possible. La guerre des Balkans, de 1992 à 1999, a entraîné la dernière grande vague de réfugiés interne à l'Europe, un million d'habitants de I' ex-Yougoslavie ayant migré provisoirement en Europe occidentale, dont 320.000 Bosniaques en Allemagne.

1

Haut Commissariat

aux Réfugiés.

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La plupart des 21 millions de réfugiés identifiés par le HCR se trouvent aujourd'hui en Asie et en Afriquel. Les mouvements migratoires de ce type proviennent d'un nombre restreint de pays. L'Afghanistan est, depuis le début des années quatre-vingt, le pays le plus touché par les départs de personnes fuyant les guerres. Leur nombre a atteint six millions, sur une population de vingt millions, entre 1989 et 1994, lors de la conquête du pays par les « Seigneurs de la guerre », qui s'est traduite par une période de sanglante anarchie tribale. Le nombre de réfugiés s'est stabilisé à 2,5 millions sous le régime des talibans, à partir de 1995, qui apportait, paradoxalement, avec la dictature, une forme de stabilité. A la suite des attentats terroristes du Il septembre 2001, l'intervention américaine et la chute des talibans ont entraîné une augmentation soudaine et massive du nombre des réfugiés afghans

qui était de 3,5 millions au 1er mars 2002, revenant progressivement
ensuite à 2,5 millions à la faveur d'un relatif retour à la stabilité. Les ressortissants afghans qui ont dû fuir leur pays sont accueillis à proximité immédiate de ses frontières. 1,3 million d'entre eux sont installés en Iran, premier pays au monde pour l'accueil des réfugiés, et 1,2 million au Pakistan. Le HCR évalue par ailleurs le nombre de réfugiés en Afrique à 6,5 millions de personnes, dont deux millions de Rwandais accueillis dans des pays voisins. Le Burundi, le Soudan, la Somalie, le Libéria, comptent chacun plusieurs centaines de milliers de leurs citoyens réfugiés de l'autre côté de la frontière. La Tanzanie est le premier pays d'accueil avec 600.000 réfugiés en provenance des Etats frontaliers. Le «fardeau» de l'accueil des réfugiés pèse avant tout sur les pays du Sud, souvent parmi les plus démunis. L'image du monde occidental, cible des grands courants de réfugiés en quête d'un eldorado, est donc en partie inexacte. Les réfugiés vont là où ils le peuvent pour échapper à la mort, en quête de survie, non d'un surcroît de bien-être matériel. Le psychodrame du navire Tampa, chargé de 438 réfugiés afghans, détourné par le gouvernement australien en août 2001, symbolise les réticences du monde

Les Cahiers français 2002.

1

n0307 sur les migrations

internationales,

mars/avril

20

occidental à prendre une part accrue dans l'accueil de populations à la dérive. Les réfugiés demeurent massivement dans leur région d'origine, cherchant en priorité un lieu sûr et le moins éloigné possible de leur domicile, dans la perspective d'un retour. Les arrivées en Europe de personnes fuyant les guerres et les massacres sont en réalité secondaires par rapport à l'ampleur des drames et des déplacements de populations. Ainsi, en 2001, le nombre des Afghans qui sollicitaient le droit d'asile en Europe occidentale était de 51.000, dont 270 en France, pour des millions de personnes accueillies dans les pays frontaliers de l' Afghanistan. Pendant la guerre d'Irak, déclenchée le 20 mars 2003, les mouvements de personnes se sont essentiellement développés à l'intérieur du pays, sous la forme d'un exode limité des villes vers les campagnes. De même, les réfugiés africains demeurent dans leur immense majorité à l'intérieur de leur pays d'origine ou à proximité immédiate. La région des grands lacs accueille plusieurs millions de personnes, chassées de leur domicile par les guerres ethniques. Le HCR compte ainsi 30 millions de personnes « déplacées », sur le territoire de l'Etat dont elles ont la nationalité
Un vivier quasi inépuisable

Le vivier potentiel des migrations de désespoir est donc quasiment inépuisable. Il se compose d'une part importante de la population mondiale: les jeunes hommes et femmes des pays. en développement, qui voient dans l'immigration la seule issue possible à leur malaise, leur seule perspective. d'avenir face au chaos et à la misère. En 1998, les moins de quinze ans représentaient 32% de la population asiatique, 430/0des habitants de l'Afrique... Une enquête réalisée en 2001 par l'association des amis et familles des victimes de l'immigration clandestine (AFAVIC), sur 600 Marocains de moins de trente ans, a permis de constater que 82% d'entre eux avaient pour seule ambition de partir s'installer en Europel. Les résultats de ce sondage reflètent une réalité qui n'a rien de
1 Les Marocains rêvent d'Europe - Pierre Vermeren.

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spécifique au Maroc, mais s'applique à la plupart des pays pauvres ou « émergents» du Sud de la planète. « Pour toutes ces raisons, la vie au Kurdistan est sans espoir. Et les jeunes ne pensent qu'à une chose: partir, fuir ce pays. Si un pays européen annonçait que ses frontières sont ouvertes et qu'il est prêt à accueillir tous les réfugiés qui souhaiteraient y venir avec leur famille, le Kurdistan serait un pays vide, car la plus grande partie de la population émigrerait et il ne resterait pas 2% de la population... 1» Le désespoir des jeunes générations des pays en développement se traduit par un désir de fuite à n'importe quel prix. «L'envie de passer, sans armes ni bagages s'il le faut, de l'autre côté de la Méditerranée, taraude une bonne partie de la jeunesse, hante les rêves des garçons et des filles, préoccupe les aînés: s'il est vrai qu'ils suppriment les visas, il ne restera plus personne en Algérie jure un jeune homme.2 »

L'histoire de Yaguine et Fogué deux adolescents guinéens qui ont trouvé la mort le 2 août 1999, après s'être dissimulés dans le train d'atterrissage d'un avion de la Sabena effectuant le vol ConakryBruxelles, illustre la force du désespoir pour les jeunes générations du tiers monde. Le message qu'ils portaient sur eux avait un caractère symbolique de la détresse du continent noir et plus généralement, des pays du tiers monde, accablés par le sentiment d'un écart sans cesse croissant avec l'Occident.
« Excellence, Messieurs les membres et responsables d'Europe, Aidez-nous, nous souffrons énormément en Afrique. Aidez-nous, nous avons des problèmes et quelques manques aux droits de l'enfant. Au niveau des problèmes, nous avons: la guerre, la maladie, la nourriture, etc. Si vous voyez que nous nous sacrifions et exposons notre vie, c'est parce qu'on souffre trop en Afrique et qu'on a besoin de vous à lutter contre la pauvreté et mettre fin à la guerre. Néanmoins, nous

Confluence Méditérranée - Eté 2002 - « Pourquoi le départ: kurdes ». 2 le Monde, mardi 4 mars 2003.

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les femmes

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voulons étudier et nous vous demandons pour être comme vous en Afrique. »

de nous aider à étudier

Une enquête réalisée au lendemain du drame montre bien les deux adolescents, Yaguine et Fogué, comme représentatifs de la jeunesse qui émigre par désespérance. Ce n'est pas la famine ou toute autre nécessité vitale qui les poussent à fuir - ils appartiennent à une classe moyenne pauvre, mais scolarisée, dont les parents travaillent-, encore moins l'envie de «faire fortune », mais un environnement qui leur apparaît comme dépourvu de toute perspective d'avenir et notamment des conditions de scolarité totalement délabrées, dont ils font état avec insistance dans leur message: locaux en ruines, enseignants absents 1.Ce qu'ils veulent: étudier pour s'en sortir, mais leur condition ne leur laisse aucun espoir à cet égard. Le caractère désespéré, forcené de ces nouvelles migrations, se révèle à travers le mépris du danger et de l'interdit, et les centaines de morts qu'elles occasionnent. Le 19 juin 2000, cinquante-huit Chinois mouraient étouffés en tentant de traverser la Manche dans un container. L'AFAVIC dénombre plus de 3.200 cadavres de migrants retrouvés sur les côtes du Maroc après une tentative manquée de traversée du détroit de Gibraltar de 1997 à 2001. «Il y a des morts tous les mois! A Gibraltar, entre l'Albanie et l'Italie! Entre la Pologne et l'Allemagne! Entre le Mexique et les EtatsUnis! Entre la Chine et la Russie. Partout où il y a un point de passage possible, des migrants meurent en essayant de passer... 2 » L'immigration de désespoir ne dépend pas seulement de faits objectifs: situation du marché de l'emploi dans les Etats d'origine, conflits armés... Elle se nourrit d'elle-même, trouve sa source dans un manque, une misère profonde, autant spirituelle que matérielle, l'absence de foi en l'avenir qui ronge les jeunes générations des sociétés du tiers monde, en grande partie, mais pas seulement, à cause du chômage de masse. Cette forme d'immigration renverse un grand nombre de certitudes, notamment quant au caractère
1 Enquête du Monde (13 août 2000) réalisée en Guinée. 2 Catherine Wihtol de Wenden - Interview au Nouvel Observateur du 29

juin 2000.

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