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MOMENTS PSYCHOTIQUES DANS LA CURE

192 pages
L'exercice de la psychanalyse conduit à éprouver à certains moments de la cure, l'instabilité des frontières théoriquement établies entre psychoses, névroses et perversions. Les analystes qui ont écrit pour ce numéro témoignent, avec leurs expériences, de la nécessité d'inventer une démarche pour chacune des personnes écoutées mais sans pour autant se prendre pour un inventeur.
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Moments psychotiques dans la cure

Che vuoi ? Nouvelle série n° 9,1998
Revue du Cercle Freudien

Comité de rédaction: Miren Arambourou-Mélèse, Sylvie Benzaquen, Jean-Jacques Blévis, Cécile Casadamont, Jacques Hassoun, Pascale Hassoun, Chantal Maillet, Jean-Matruas Pré-Laverrière Directeur de Publication: Chantal Maillet

Couverture: Charlotte Vimont Mise en page: Matlùlde Mélèse Editeur: L'Harmattan 7 rue de l'Ecole Polytechnique, 75005 Paris
Les textes proposés à la revue sont à envoyer à : Che vuoi ? 9, Passage d'Enfer, 75014 Paris

L'abonnement: France Etranger, Dom Tom

pour 1 an (2 numéros) 230 FF 270 FF

pour 2 ans (4 numéros) 450 FF 490 FF

A paraître: Che vuoi? n° 10 Automne 1998: «L'inespoir »
Publié avec le concours du Centre National Dépôt légal 1998 du Livre ISSN 0994-2424

~ L'HARMATTAN, 1998 ISBN: 2-7384-6686-9

Che vuoi ?
Nouvelle série n° 9, 1998

Moments psychotiques dans la cure

L'Harmattan 5-7. rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

SOMMAIRE
Editorial 9

Un lien pour dire
Les parleurs-vrais Marcianne Blévis Les moments psychotiques féconds dans la cure Sylvie Benzaquen Construire la scène traumatique Catherine Kolko
13 23 iJ7

Un texte inédit de D. W. Winnicott
A propos de Souvenirs, Rêves, Pensées, D. W. Winnicott de Jung 47

Des corps et des mots
Corps à plusieurs Françoise Davoine Moments poétiques dans les cures Sylvie Quesemand-Zucca Le sujet: une question toujours ouverte Françoise Delbary-Jacerme 61 73 81

Voisinages
L'étal de la vie. Sur Le livre de l'intranquillité Anne Longuet-Marx Forme et inscription Paola Mieli

de Fernando

Pessoa 95 109

Psychanalyse et génétique Andrée Lehmann Dora Made in USA Judith Feher-Gurewitch

127 137

Cabinet de lecture
Les ouvrages reçus à Che Vuoi ?
Lectures Jacques Hassoun Les noms du père chez Jacques Lacan. Ponctuations problématiques de Erik Porge Lecture par Pascale Hassoun L'obscur objet de haine de Jacques Hassoun Lecture par Eliane Sokol L'envie et le désir. Les faux frères Dédicace des auteurs

153
et

165 169 173

Hommages
A François Baudry Par Guy Dana, Françoise de Gruson, Serge Hajlblum Michèle Montrelay, Didier Vaudène A Maria Torok Par Barbro Sylwan

175 185

« C'est pourquoi la question de l'Autre qui revient au sujet de la place où il en attend un oracle, sous le libellé d'un: Che vuoi? Que veux-tu? est celle qui conduit le mieux au chemin de son propre désir, - s'il se met, grâce au savoir-faire d'un partenaire du nom de psychanalyste, à la reprendre, fût-ce sans bien le savoir, dans le sens d'un: Que me veut-il? "

J. Lacan Ecrits

EDITORIAL

L'exercice de la psychanalyse conduit à éprouver à certains moments de la cure, l'instabilité des frontières théoriquement établies entre psychoses, névroses et perversions. Ce numéro de Che Vuoi ? veut participer à un éclaircissement de ce que l'on appelle les Moments psychotiques de la cure, montrer quelquesunes des implications transférentielles qui s'y jouent, les issues possibles et leurs effets sur l'ensemble de la cure. Si les enseignements de Freud et de Lacan demeurent précieux pour s'orienter - très strictement s'orienter - lorsque les mouvements d'une cure s'affolent, accepter de se risquer ailleurs est également nécessaire. Si l'analyste veut aller à la rencontre de celle, de celui qui cherche un lieu pour vivre une histoire, la sienne, au lieu d'en être égaré, morcelé, le premier geste sera de quitter psychiquement et parfois physiquement, son habitus, ses habitudes. Comment penser ces excursions, les transmettre? Les analystes qui ont écrit pour ce numéro témoignent, avec leur style et leur expérience, de la nécessité d'inventer une démarche pour chacune des personnes écoutées mais sans pour autant se prendre pour un inventeur. On peut lire, en effet, dans chacun de ces textes le souci de placer ces expériences singulières dans un espace articulé à d'autres; à d'autres pensées, à d'autres références, à d'autres temps de la cure et du transfert. Hypostasier ces moments les plomberait d'une charge de jouissance qui en ruinerait la délicate nécessité; c'est l'enseignement majeur de ces témoignages. L'écoute de la psychose se fait (c'est ce que nous entendons ici) dans la présence subjective et le retrait des figures monumentales ou ornementales du Moi.

Chantal

Maillet

9

Un lien pour dire

Même celui qui est complètement abandonné par les gens, les fantômes, par l'animal et par les choses, même celui qui parle tout seul ne parle pas pour lui-même. !)
«

La pleurante

Vladimir Holan in des rues de Prague de Sylvie Germain

Les parleurs-vrais
Marcianne Blévis

Redouté quand il est soupçonné, ou bien angoissant quand il surgit à l'improviste dans une cure, un moment psychotique, est toujours un choc. Incompréhension, panique, fureur, sidération, la liste est longue des états dans lesquels un analyste peut reconnaître avoir été plongé en ces occasions, quand il n'est pas poussé à agir violemment pour mettre fin à l'intolérable. Ne parlons pas des passages à l'acte « amoureux» au sein de la situation analytique en ce qu'ils semblent, en effet, devoir excéder le seul cadre de la prévention des moments psychotiques! Remarquons cependant, qu'ils peuvent être une réponse agie de l'analyste devant les signes qui annoncent la défaite du fonctionnement langagier chez son patient. Face à une patiente schizophrène particulièrement rebelle à ses interprétations, H. Searles a rapporté avec humour qu'un jour, il n'avait trouvé que l'érection de son pénis pour garder un contact avec celle qui s'efforçait de le

rendre

fou 1 ! Dans un passage de son séminaire

intitulé

Les

Psychoses, Lacan semble devoir éclairer ces moments de transfert lorsqu'il dit que « L'injure est toujours une rupture du système du langage, le mot d'amour aussi ,,2. Il est vrai que bien des analystes se sentent menacés par l'irruption de manifestations de transferts qualifiées alors de «psychotiques» quand y insistent l'injure ou l'amour, sans mesurer que le langage qui s'adresse ainsi à eux manifeste la rupture du langage lui même. Un moment psychotique dans une cure m'apparaît donc être celui où se pose de façon cruciale et violente la question: qu'estce que parler à un autre?
1 2 SEARLES (H.), L'effort pour rendre l'autre fou, N.R.F., Gallimard, Paris, 1978. LACAN (J.), Le Séminaire, Livre III, « Les Psychoses », Seuil, Paris, 1981, p.67.

13

CM Vuoi ? n"9

Emprunté au latin

«

momentum ,,1, dérivé de « movere"

(se

déplacer), un « moment » est un nom qui signifie « mouvement, impulsion, changement". L'issue favorable d'un moment psychotique dans une cure serait de retrouver le sens originel du tenue « moment» et de transmuter le risque d'une capitulation en l'espoir d'une « impulsion" et d'un « changement ". Dans ces moments de crise, la difficulté est de tenir une position double. Il est difficile de penser, à la fois, que le sens commun du langage se brise (ou se manifeste brisé) en de tels moments, et que ce langage étrange demeure au même moment un langage adressé à un autre. Supposer que quelqu'un est là pour entendre combien ce langage inhabituel, lové en lui comme un être étrange et familier, parle au cœur des images et des pensées comme un nouvel « Alien" qui ne demande qu'à devenir humain, suppose une théorie du langage étayée sur un « désir" de symbolisation aussi vital que celui de boire et de manger. Or une telle théorie du langage et de la symbolisation, si elle reste largement implicite, décrit cependant une frontière invisible entre ceux qui croient en un discours « fou" objectivable comme tel, et ceux qui pensent la folie comme un discours qui distribue une autre donne peut-être, mais avec des joueurs susceptibles de jouer ensemble. Première difficulté, premier obstacle à cette hypothèse de travail: un moment psychotique dans une cure manifeste-t-il quelque chose qui tient à la rencontre avec un analyste ou rien d'autre que l'état ordinaire d'un sujet fou? S'agit-il d'un langage qui s'adresse à un autre ou pas? Tentative de symbolisation ou pur discours de l'Autre énoncé en toute jouissance ? Pour A. Manier2, « la psychose est l'inscription du raté du fonctionnement langagier» et la psychanalyse des psychotiques « n'est autre chose qu'une tentative de restauration" à ce même fonctionnement langagier. Toutes propositions auxquelles l'on pourrait souscrire volontiers, si ce n'est que cette thèse a pour conséquence une position radicale vis-à-vis de la psychose et du fonctionnement psychotique, telle qu'elle fait du psychotique un être définitivement et précocement situé hors fonctionnement langagier. Cet auteur affinue aussi que « aucun enfant ne naît psychotique, aucun adolescent ou adulte - malgré les apparences - ne devient psychotique. C'est entre six et dix-huit mois que la parole gélule de l'Autre assigne l'enfant, en lieu et place
1 Le Robert, Dictionnaire Historique de la langue française, sous la dir. d' A Rey, Paris, 1993. 2 MANIER (A.), Le jour où l'espace a coupé le te mps, ColI. Psychanalyse, La Tempérance, Paris, 1995, p.65. 14

Les parleurs-vrais de parlant, au rôle de "fou", » et « l'entrée dans la psychose s'effectue à ce moment précis et à auC1lll autre »1. Avant de revenir à

ce

«

rôle de fou» auquel l'enfant peut être assigné, notons que

pour A. Manier un « moment psychotique » n'aurait de sens qu'à extérioriser de façon ostentatoire une structure psychotique sous-jacente forcément ancienne. Cette thèse a au moins le mérite de permettre de penser le décalage entre un fonctionnement psychotique latent et sa manifestation extérieure, fonctionnement qui peut donc exister sans manifestations visibles ou audibles. Peut-on cependant penser que ce qui était inaudible le deviendrait subitement, sans la présence d'un autre auquel un discours sans auteur s'adresse? Plus précisément, comment ce fonctionnement peut-il être perçu, pressenti, accueilli, transformé par l'accueil même qui en est fait? Sans compter que la nature de l'accueil d'un fonctionnement psychotique au sein des représentations inconscientes d'un analyste offre de nouvelles chances de modifier les conditions d'émergence et de déploiement du discours psychotique2. Piera Aulagnier tient qu'il y a chez certains sujets des « potentialités psychotiques» que l'on peut retrouver dans les « convictions plus ou moins ponctuelles, mais tout à fait étranges concernant leur fonctionnement somatique, parfois leur système de parenté, moins souvent les lois supposées régir la réalité natu-

relle.

»3

Sont-ce ces convictions étranges qui se font entendre

dans les moments psychotiques d'une cure? Il me semble qu'elles peuvent surgir sans toutefois que l'analyste en soit outre mesure effrayé ou alarmé. Ces convictions étranges signalent un fonctionnement sous-jacent peut-être délirant, mais qui n'implique pas encore l'analyste, et ne constituent pas de ce fait, à mes yeux, ce que j'entends approcher par ces termes: « moment psychotique dans une cure ». Il n'est pas rare d'entendre en effet, tel patient prétendre devoir à toutes forces suivre pendant une semaine un régime à base de graines exclusivement, et s'il n'ajoutait qu'il s'agit pour lui de se « purifier », pourrait-on faire la part entre une bizarrerie et une croyance plus ou moins délirante concernant son fonctionnement somatique? Là aussi, il convient d'être prudent car nul énoncé, fût-ce le plus étrange, ne peut assurer celui qui l'écoute que ce dire témoigne d'une rupture de la chaîne symbolique, faisant surgir l'inquié1 Idem, p.50. 2 Les théories plus ou moins réifiantes et par là psychotisantes concernant la folie ne sont pas non plus sans conséquences sur les impasses de ces moments psychotiques. 3 AULAGNIER (P.), L'Apprenti historien et le maître sorcier, P. U.F, 1984, p.17.

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Che Vuoi ? n"9 tante coalescence de l'imaginaire et du réel. A ce titre, il conviendrait de préciser bien davantage ce que tel patient, dont nous venons d'évoquer les habitudes alimentaires, entendait par « purification» pour comprendre la place de ce terme dans un agencement de pensées qui, elles, pourraient témoigner de la façon dont il se sent rejeté de la communauté symbolique, réduit à dire l'étrangeté d'un corps isolé. Pensées aussi qui concernent la façon dont le corps peut apparaître, à un sujet, comme l'ultime lieu où exprimer le non-sens qui l'a laissé sans autre recours que de se réfugier dans une représentation de son corps totalement singulière. Une fois de plus Lacan, grand lecteur de Freud, n'est pas sans remarquer que si Freud s'est intéressé aux rêves pour comprendre l'élaboration dans laquelle ils se disent1, il s'est lui, par contre, d'abord orienté vers la paranoïa pour entreprendre de la déchiffrer à la façon dont on déchiffrerait des hiéroglyphes. Rébus dans un cas, écriture et langue inconnues dans l'autre. Savoir barré par la censure dans un cas, langue aux règles inconnues dans l'autre. Contradictions et oppositions qui conduisent Lacan à préciser ce qu'est une parole. « Qu'est-ce qui dis,,2 se detingue une parole, d'un enregistrement de langage? mande-t-il, et de répondre: « Parler, c'est avant tout parler à d'autres. » Si parler, c'est avant tout parler à d'autres, et si le sujet psychotique parle, alors il parle à d'autres. Dans le cas contraire, il ne parlerait pas, et nous serions en pleine réification de son discours ce dont Lacan ne veut pas. Aussi Lacan déploie-t-il alors un véritable génie qui le conduit au plus près de Freud, en notant que si, pour la femme paranoïaque qu'il prend en exemple, le cycle du rapport du sujet S au grand Autre (qui passe par les petits autres a-a') comporte « une exclusion du grand Autre»3, celle-ci en indique dans son discours la direction sous la forme de l'allusion. Cette hypothèse lui permet de faire tenir ensemble, un langage étrange qui exclut le grand Autre et un langage qui s'adresse encore à un Autre par le biais de l'allusion. Or cette allusivité, si inquiétante quand on la reçoit de plein fouet, la même qui signe pour le regard psychiatrique une forme de certitude par où se révèle le délire, est cellelà même dont Lacan fait l'augure d'une parole: « Elle parle tellement bien par allusion qu'elle ne sait pas ce qu'elle en dit. ,,4 Or celui qui ne sait pas ce qu'il dit est, comme n'importe qui, un
1 2 3 4 LACAN (J.), op. cit., p.19. Idem, p.47. Idem, p.64. Idem, p.64.

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Les parleurs-vrais

sujet divisé. Fort de cela, Lacan reconstruit alors de façon magistrale le monologue secret, écrit entre les lignes du dialogue délirant; il reconstruit mais n'interprète pas la partie absente de l'énoncé, tout comme Freud invitait à le faire. Songeons ainsi à un autre énoncé. Tel patient dira (après de longues années de travail qui lui permettent de ne pas avoir trop peur de dire des pensées dans lesquelles jusque ici il se « retirait » sans le savoir): «j'ai envie de sortir avec X, mais je
sens l'os de mon bras qui perce et sort ». Bien des théories pourraient pousser l'analyste à interpréter le contenu de cet énoncé (et je vous en laisse imaginer les différentes sortes...), sans tenir compte que si un élément de réel semble à l'évidence se manifester, il ne se manifeste que parce qu'un autre élément symbolique a été forclos. Il vaut mieux donc essayer d'expliciter avec le patient les procédés de forclusion à l'œuvre, présents au sein de la phrase elle-même, en restituant la partie manquante d'un autre énoncé possible: «j'ai envie de serrer cette femme dans mes bras... et alors... je sens l'os de mon bras qui perce ». Tout désir sexuel comporte un appel vers un peu d'altérité, l'altérité du sexuel même, mais quand le sujet de ce désir n'est pas certain d'être un sujet, cette altérité, toujours un peu traumatique, devient intrusive et insensée. Pour un tel patient, la réalité du désir sexuel est tellement menaçante pour la fonction signifiante, qu'il est à son tour conduit à détruire dans son énonciation le lien signifiant entre tout désir et lui-même. Réduit à l'étrangeté de sa «livre de chair », l'os « qui perce» le bras laisse le corps témoigner d'une catastrophe ancienne comme si elle était encore pathétiquement actuelle. Cette mémoire là continue de parler en une langue où «perce» un savoir dont le patient psychotique ne peut être le sujet. A ce propos, F. Davoine fait dire à Sullivan: « Les schizophrènes souffrent tellement de ces zones de chaos qu'ils passent leur temps à les analyser »1. Ces énoncés « étranges» sont donc moins des pensées déraisonnables que des efforts pour analyser le chaos; et j'ajouterai, pour aller dans le même sens, qu'ils sont aussi des témoignages de la façon dont le sujet garde en mémoire, de façon figée peut-être, ses tentatives anciennes pour donner du sens à ce « quelque chose de primordial quant à l'être du sujet... [et qui] ... n'entre pas dans la symbolisation »2. A l'écoute des bizarreries de certains énoncés nous ne savons pas toujours quel en est le véritable énonciateur. Quand on sup1 2 DAVOINE iF.), La folie Wittgenstein, Epel, Paris, 1992, p.100. . LACAN (J.), op. cit., p.94. 17

Che Vuoi ? n"9 pose quelque « folie" à tel ou tel propos, l'on peut méconnaître que celui qui est ainsi mis à la place du fou a été peut-être chargé d'être le locuteur, le « parleur-vrai" d'autres énoncés délirants plus secrets sur l'origine, la filiation ou même d'un événement historique qui reste insu du sujet. On m'objectera sans doute que je ne fais que reculer le problème, que je disculpe l'un pour mieux loger la folie chez un autre, faisant du fonctionnement psychotique un empilement à plusieurs étages, sans début ni fm. La clinique pourrait sembler donner superficiellement raison à ces objections tant il est vrai que dans une famille seuls certains apparaissent ostensiblement « normaux" et d'autres pas, et que bien des parents d'enfants psychotiques découragent le dialogue analytique par leur conformisme convenu. Cependant l'expérience nous fait valoir aussi qu'il existe plusieurs types de « folies" et des souffrances fort différentes les unes des autres. L'économie qu'un parent peut croire faire de sa folie, désigne le plus souvent un autre (dans son enfant) pour souffrir sa folie à sa place. L'un des problèmes des cures de ces patients est qu'ils savent tout cela, qu'ils nous le font savoir, mais que ce savoir n'a aucune effectivité s'il ne s'incarne pas dans un transfert qui leur permette de se l'approprier. Ils ne souffrent pas en effet de ne pas savoir mais de ce que ce savoir ne leur appartient pas. Je suivrais plus volontiers P. Aulagnier quand elle observe que la naissance d'un enfant met à l'épreuve le désir de mort qui était déjà à l'œuvre entre les parents ou encore que cette nais-

sance opère « une déliaison partielle sur une intrication pulsionnelle qui jusque-là s'était tant bien que mal préservée ,,1.
Ces parents ont trouvé un compromis qui leur a permis de faire l'économie d'une psychose, économie qui risquait d'être rompue par la naissance de cet enfant. Il s'agira de découvrir cependant pourquoi et surtout comment tel enfant, et pas un autre, s'est trouvé incarner pour eux un tel compromis. Pour P. Aulagnier, l'intensification des désirs de mort dans le fait de devenir père ou mère concerne l'intensification d'un désir de meurtre contre « une puissance procréatrice, incarnée par la mère dans certains cas, par le père dans d'autres, et parfois par les deux indissociés ,,2. Il me semble qu'il s'agit dans son esprit d'un meurtre

de ce que Lacan a appelé le

«

phallus symbolique"

mais que la

formulation de P. Aulagnier permet de mieux rendre sensible, d'autant qu'elle évoque par l'emploi du mot « puissance" le lien

1 AULAGNIER (P.), Un interprête Ramsay, Paris, 1986, p.365. 2 Idem, p.366.

en quête de sens, ColI. Psychanalyse,

Ed.

18

Les parleurs-vrais de tout sujet avec les êtres en puissance de son histoire passée et future. Néanmoins en usant du mot de « meurtre », P. Aulagnier désigne la mise à mal de cette puissance procréatrice que tout enfant peu ou prou incarne et rappelle; meurtre du désir de transmettre qui lie dès lors le géniteur à l'enfant désigné aussi sûrement que le plus puissant de tous les liens. Dans le discours de ces patients l'on en retrouve souvent un écho à travers l'image du « mort-vivant" par laquelle ils se désignent, quand il ne se

sentent pas à chaque instant « en voie de disparition". L'enfant, futur sujet psychotique, s'il incarne un raté de la fonction langagière, ne l'incarne que pour autant qu'un raté du langage désigne par métonymie (et non par métaphore) un meurtre de la puissance symbolique dont cet enfant est le destinataire. Le raté de la fonction langagière ne place pas pour autant dès lors le sujet psychotique hors langage; son langage montre plus qu'il ne dit, désigne plus qu'il ne parle. F. Davoine fait à raison dire à Wittgenstein que l'on cherche à tort à expliquer les folies au lieu d'identifier ce qui se passe comme un « jeu de langage en train d'être joué ,,1. Or dès que l'on parle de « jeu en train d'être joué ", on se situe dans une intense présence réciproque, et forcément dans le jeu, qu'on le veuille ou non. Le « jeu de langage en train d'être joué" entre un patient psychotique et son analyste est d'autant plus difficile à tenir qu'il remémore le meurtre du sens que l'enfant a dû supporter et qui est dès lors supporté par l'analyste. Un moment psychotique dans une cure est une crise du sens partagée par l'analyste et son patient. A ce compte la crise du sens peut survenir au sein de cure de psychoses avérées ou non, et

porte en elle l'espoir du sens premier du mot « moment",

celui

d'une impulsion, d'un changement possible. Ces moments portent toujours sur un point crucial, central, non représentable aux yeux de celui qui est « fou ", en attente de représentation, et portant sur l'exclusion dont l'enfant a été le lieu. Parler de « meurtre" comme le fait P. Aulagnier, parait sacrifier aux délices d'un certain pathos un peu tragique, mais l'enfant vit comme un meurtre toute forclusion ou tout désaveu du don symbolique qui lui revient. Lorsque face à un événement signifiant, il est fait comme si de rien n'était, le silence rend illégitime la nécessité pour être humain de poser une grille de mots, d'images et de récits sur le chaos. L'absurde est alors promu comme légitime, normal, et la réaction normale (faire appel à la mémoire
1 DAVOINE (F.),.op. cit., p.31. 19