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Mon entreprise

De
362 pages

Cette histoire, inspirée de faits réels, raconte les péripéties en entreprise d’Agnès Langer, une jeune femme égocentrique et habile manipulatrice.
Tout le monde en prend pour son grade, excepté son patron qu’elle affectionne particulièrement. Agnès Langer se débarrassera ainsi un à un et sans état d’âme des collègues qu’elle juge encombrants. Jusqu’au jour où elle fera à son tour les frais d’une effroyable machination.
Parviendra-t-elle à avoir les cartes en main pour mettre en branle sa vengeance ?


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Couverture

Image couverture

Copyright

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-67678-8

 

© Edilivre, 2015

Citation

 

 

A J.M.

Il existe des personnes pour lesquelles les paroles, les mots, ne sont que des blablas. Des leurres qui n’ont d’autre but que d’endormir la conscience afin de mieux pouvoir, au moment opportun, distiller le poison de la trahison dans nos souvenirs.

Kalys Brett-W.

Ce livre n’aurait jamais dû voir le jour.

 

 

L’orgueil est parfois un poison toxique.

 

 

Entreprise (selon le petit Robert de la langue française) :

• Ce qu’on se propose d’entreprendre (dessein, plan, projet) ; mise à exécution d’un dessein (action, affaire, œuvre, opération, ouvrage, travail).

• Organisation autonome de production de bien ou de services marchands (affaire, commerce, établissement, exploitation, firme, industrie, négoce).

Préambule

Le théorème des faux amis.

Les faux amis sont des êtres versatiles, à mémoire de poisson rouge. Ils vous apprécient, vous encensent, vous font croire que vous leur êtes précieux. Ils sortiraient presque une bobine de ficelle de leur poche pour vous faire une démonstration de ce lien, cette connexion qu’ils disent échanger avec vous. Puis… leur mémoire flanche, elle s’efface et ils se détournent aussitôt de vous.

Les faux amis sont des êtres qui vous laissent d’abord pantois, avec une sorte d’hébétude au cœur. Le choc est si violent que vous avez l’impression que votre cerveau a été électrocuté, voire micro-ondé. Ce sont pourtant eux qui ont perdu la mémoire, qui vous ont destitué, oublié…

Mâché puis recraché.

Vous ne comprenez pas. L’hébétude se mue peu à peu en une sorte de douleur, presque physique, parce que vous n’êtes pas un poisson rouge et que votre mémoire vous rappelle une trahison, une connexion qui a dû se briser, s’échouer, s’obstruer quelque part.

Vous vous dites qu’il y a sûrement quelque chose à faire. L’autre morceau de la bobine est resté ancré, accroché à vous. Vous décidez de sonder l’étang.

Pas si simple… L’une des caractéristiques du poisson rouge, c’est qu’outre ses répétitives pertes de mémoire c’est un poisson fuyard. Dès lors qu’il ne vous reconnaît plus, il louvoie avec aisance et arrogance entre les plantes aquatiques et autres pierres au creux desquelles il peut se nicher et ainsi se dérober.

A peine l’avez-vous tant bien que mal pris dans les mailles d’une épuisette, qu’il est saisi de convulsions. Quand un poisson rouge a perdu la mémoire, il est inutile de vouloir la lui restituer. Il n’existe aucun neurochirurgien pour ces espèces.

Après de fastidieuses et infructueuses tentatives, vous voilà toujours avec un poisson rouge qui a perdu la mémoire. Car le problème ne provenait pas de l’étang mais du poisson rouge.

Vous vous penchez sur la surface de l’étang. Vous sortez la ficelle de votre poche, dont l’une des extrémités est effilochée. Vous l’agitez devant le poisson rouge, pâle et réductrice image de votre ami perdu. Vous espérez ainsi ranimer ses souvenirs, mais le poisson rouge vous dévisage à travers le miroitement de l’eau de son air goguenard.

Votre cœur se serre, vous commencez à entrevoir que malgré tous vos efforts, il n’y a que du ruban adhésif qui pourrait joindre à nouveau les deux bouts. Quand bien même, la connexion serait aussi éphémère, putréfiable que si vous rafistoliez un membre humain avec un simple sparadrap.

Le poisson rouge ondule de la queue et s’éloigne, il a trouvé un autre attrait ailleurs. Qu’il oubliera prochainement, comme il vous a oublié.

Vous savez qu’il ne vous reste qu’une chose à faire. Le retirer de l’étang pour vous en détacher. Vous pouvez tout aussi bien l’y conserver, comme le triste reflet d’une amitié effacée, verrouillée à double tour dans les oubliettes d’un château et dont la clef aurait été jetée au fond d’un puits.

Vous pouvez sinon, enrouler le morceau de ficelle autour de votre doigt et en couper l’extrémité abîmée, y accrocher un hameçon au bout et le lancer dans l’eau en attendant qu’un autre poisson survienne… un autre ami…

Car tous les poissons ne sont pas des poissons rouges, ni tous les amis des faux amis.

A tous les faux amis,

A tous ceux qui nous laissent des cicatrices,

Parce que l’Univers les a fabriqués avec une mémoire de poisson rouge…

Introduction

Je le veux cool ce livre. Aux antipodes de mon style habituel. Humoristique et sarcastique. Satirique… Il sera une véritable thérapie pour moi car, croyez-le ou non, la vie en entreprise n’a rien d’évident. Il y a d’ailleurs certainement dans le commerce des tas de manuels en vente sur : « Comment être un employé modèle » ou encore : « La vie en entreprise : la tyrannie du patron ».

Pour ma part, je distingue trois catégories sociales – entre guillemets – dans l’entreprise.

Au plus bas de l’échelle, on trouve l’employé ou l’ouvrier. La catégorie qui morfle le plus. Pour moi, la grande différence entre l’employé et l’ouvrier réside essentiellement en la couleur de l’eau de la douche le soir à la maison.

Si vous êtes un employé, vous pourrez laver une fois par semaine votre bac à douche ou votre baignoire sans que la crasse ait eu le temps de pulluler et de croûter sur les rebords. En revanche, si vous êtes un ouvrier, il vous faudra récurer avec bien plus de régularité et d’énergie, sans compter que votre budget shampooing explosera et que vos ongles seront constamment encrassés. Ce peut être le début d’une excuse pour éviter de faire la cuisine… Ce n’est en effet pas très affriolant d’imaginer que le repas a été préparé par des doigts incrustés de saleté.

D’un grade plus élevé, on trouve le responsable. Encore faut-il qu’il soit un véritable responsable et non pas un de ces responsables fantômes comme on en trouvait à tous les coins de bureaux dans mon entreprise. Là où je bossais, la direction n’aimait pas les responsables. Elle attribuait ce titre à quelques personnes pour leur ancienneté, leur ego, peut-être aussi parce qu’ils avaient un salaire un peu – voire parfois trop – élevé par rapport aux autres. En vérité, pour avoir quelques boucs émissaires sous la main.

Ça fait du bien quand le matin la journée a mal débuté, qu’on s’est levé du pied gauche ou qu’on a renversé son café sur la table, et que, irrité d’avoir dû prendre l’éponge pour tout nettoyer, aigre de n’avoir pas disposé d’un subalterne sous la main pour faire le sale boulot à notre place, on peut se venger sur le premier qu’on croise dans le couloir. Lui balancer un petit pic en pleine figure, histoire de se sentir mieux. Histoire de lui prendre le chou comme ce satané café qui s’est renversé nous a pris la tête.

La troisième catégorie, c’est bien évidemment la direction. Ah… la direction ! C’est une royauté au sein de l’entreprise. C’est la catégorie que je méprise le plus. La plupart des patrons, il faut bien l’avouer, se la pètent grave !

Et vas-y que j’ai envie de boire un café et que j’appelle unetelle pour lui demander, avec un sourire mesquin aux lèvres, si elle veut bien avoir la gentillesse d’aller m’en chercher un. Pour peu que le café soit payant, il faudra bien qu’une fois par semaine je fasse mine d’être en rade de monnaie, histoire de faire payer à la pauvre salariée sa perte de production tandis qu’elle s’exécute. Pendant ce temps, je reste affalé sur mon fauteuil en cuir tel Jabba (cf. Star wars), tirant sur le fil du téléphone comme un débile, parce que je ne prends soin de rien et que j’ai enroulé le fil à mort !

J’ai oublié de préciser que, comme je ne suis pas Monsieur le simple employé, je dispose de véritables tasses à café. Ma chère salariée aura donc la bienveillance de chauffer la tasse au micro-ondes, histoire qu’elle se brûle bien les doigts en me rapportant mon café. Il ne me viendra même pas à l’esprit qu’en fait humiliée par l’ingratitude de sa tâche – car même une salariée diplômée et compétente peut être rendue à ce genre de besogne – elle y aura peut-être déversé sa salive… allez ne mâchons pas les mots… largué un mollard dans le café !

Vous croyez que ça n’existe pas ce genre de comportement ? Si c’est le cas, eh bien c’est que vous êtes peut-être parmi ces salariés qui sont traités à peu près décemment. Il en existe, c’est vrai. Ou peut-être bien que vous ne travaillez pas. Dans ce cas, il ne faudrait tout de même pas que je vous dégoûte de rechercher un emploi. La société a besoin de vous pour cotiser à une retraite que personne ne touchera bientôt plus.

Vous êtes peut-être un patron. Mes propos vous révoltent, ils vous révulsent car vous n’estimez pas avoir le genre de comportement que je décris. Vous pensez que vous êtes un chef d’entreprise compréhensif et conciliant, que votre entreprise permet de faire vivre des tas de familles…

Eh bien, ma foi, il y a une manière de savoir si effectivement vous vous détachez potentiellement du lot de ceux qui se croient encore sous le régime de la royauté : si vous avez voté Sarkozy… laissez tomber, c’est mort pour vous ! Au mieux, vous êtes convenable avec votre personnel. Mais entre votre petit profit et la survie de vos salariés, le choix sera toujours immuable. Sacrifier la fourmilière pour la survie de la reine, ça ne vous dit rien ?

Si vous êtes un chef d’entreprise et que maintenant mes propos plein de rancœur commencent à vous exaspérer, j’imagine ce que vous êtes en train de penser : qu’au lieu d’écrire un pamphlet qui vous dépeint telle une race de la pire espèce, j’aurais mieux fait d’apprendre à l’école mes leçons sur le bout des doigts et de faire Math sup. ou une grande école de commerce. Ainsi, j’aurais peut-être pu occuper moi aussi le même genre de fauteuil en cuir noir capitonné que le vôtre.

Ceci étant, il vous reste une alternative : vous pouvez décider que trop c’en est trop et jeter mon ramassis de vociférations dans votre corbeille. Oui, dans la corbeille. Le commun des mortels dit une poubelle, mais les chefs d’entreprise, ces individus appartenant à l’élite, disent une corbeille. Vous avez acheté mon livre ? Oui ? Alors je ne vous en tiendrai pas rigueur. Vous l’avez piraté sur internet ? Hum… c’est que vous êtes un radin par-dessus le marché !

Pour ceux qui, au bout de ces quelques pages, se sentent de poursuivre la lecture, je vais faire la part des choses…

Sur une journée de vingt-quatre heures, on peut dire que nous en passons généralement sept à huit au travail. Là encore, il faut que je fasse une parenthèse concernant ce quota, plus ou moins exact selon la catégorie à laquelle on appartient. En effet, l’employé ou ouvrier basique, a de grandes chances d’effectuer ses heures tout rond. Pas une minute de plus, pas une de moins.

Qu’est-ce que j’en sais ? Eh bien la pointeuse de mon entreprise était accrochée à… disons trois mètres de mon bureau. Je ne regardais pas la pendule pour savoir si midi arrivait bientôt. Quand midi arrivait, débarquait une flopée de salariés qui pointaient à la chaîne avant de disparaître derrière la porte jaune paille métallique, dans laquelle je devais donner un violent coup de pied chaque matin pour parvenir à l’ouvrir. Elle était toujours bloquée. Je remarque maintenant qu’il ne m’est jamais venu à l’esprit de me défouler dessus. Je parle de ces matins où je n’étais pas d’humeur avenante car, pour ma part, je ne pouvais pas m’en prendre au premier venu. Je ne faisais pas partie de la royauté au sein de mon entreprise pour me permettre cet égarement.

Donc… nous passons environ huit heures par jour au travail. Huit supplémentaires à dormir. On pourrait presque croire que les huit heures restantes sont celles dont on dispose réellement. Ces heures sont en vérité pour la plupart des gens des heures de corvées : devoirs des enfants, courses, ménage, linge, préparation du repas…

Si tant est qu’avant l’heure habituelle à laquelle vous vous couchez il vous reste un peu de temps de libre, vous êtes tellement claqué que la seule issue est l’encroûtement devant la télé.

Je ne sais pas vous… mais moi je dis que l’ennui est un luxe ! Songez-y… De combien de temps disposez-vous au final pour vous, et vous seul, au cours d’une journée ?

Bref… tout ceci pour dire que nous passons au moins un tiers de notre existence d’adulte au travail. Un peu moins si nous sommes encore en vie au moment de prendre notre retraite. Quarante ans de travail, et même quarante-deux ans maintenant. C’est dire l’importance des bonnes relations et du bien-être au travail. Ou le désarroi des mauvaises relations et du mal-être au travail…

Celui qui passe le plus de temps au travail, c’est le patron. Quoique je sois tentée de vous dire : pas tous. Cela dit, je ne les plains pas. Les plaignez-vous ? Je veux dire… qui les plaindrait quand on imagine tout l’argent qu’ils amassent.

Certains gagnent en un mois ce qu’un employé ou un ouvrier met une année à gagner. Une année ! Sans compter que le patron a forcément sa propre maison, une BMW ou au pire une Audi, pas ou peu de crédits… Que du bonheur !

Qu’est-ce que j’en sais ? Eh bien figurez-vous que je faisais les paies dans mon entreprise. Qu’est-ce que vous dites de ça ! Vous parviendrez peut-être, au fil de votre lecture, à comprendre comment j’en suis arrivée à porter un jugement si singulier sur chaque catégorie de salariés et sur la direction. Certes, je l’ai avoué, le patron passe beaucoup de temps au travail. Mais être patron, c’est avant tout une question d’ambition, d’ego. C’est comme être président. Soyons sérieux… qui voudrait être président ? Une vie publique de tous les instants au détriment de sa vie privée. Il faut être dévoré par l’ambition pour présenter sa candidature.

Je tiens aussi à faire la distinction entre deux types de patrons. Il y a les patrons qui n’ont rien créé de leurs propres mains au sein de l’entreprise qu’ils dirigent. Ce sont des individus qui ont fait des études dans le but de passer leur carrière à diriger. Je les appelle les patrons diplômés. Puis il y a les patrons qui eux ont misé toutes leurs économies pour monter leur propre entreprise. Je n’ai rien à reprocher à ceux-là. Ils ont eu un but professionnel et le courage de l’entreprendre. Leur réussite me fait sincèrement plaisir. Je les nomme les patrons fondateurs.

Tant que le patron fondateur fait partie des murs, l’entreprise possède une âme. Le patron fondateur a une réelle préoccupation et volonté de faire prospérer son entreprise. La finalité est bien sûr d’engranger de l’argent – il ne faut pas se leurrer – mais sa motivation et sa détermination sont admirables.

Ce n’est que lorsque le patron fondateur se retire qu’apparaît le patron diplômé. Dans certaines entreprises, c’est le fils qui reprend la direction de l’affaire. Et là, c’est un peu la loterie, la roulette russe… Pouvons-nous réellement avoir confiance en un homme qui s’assoit soudain sur le fauteuil du tant apprécié patron fondateur ? Car le patron fondateur est généralement apprécié de ses salariés ; il a de la reconnaissance envers eux, il a conscience que, seul, son aventure n’aurait pas été possible ou ne l’aurait pas mené aussi loin.

Le fils aurait plutôt tendance à arriver comme en terrain conquis. Après tout, ne prend-il pas là possession de son héritage ? Le fils n’a pas eu un père très présent durant son enfance ; qu’importe, il avait des tas de trains électriques et de beaux vêtements pour compenser cette absence. A présent qu’il doit reprendre l’affaire, il se frotte les mains et marche avec une calculette dans la poche. Cet accessoire lui est plus précieux qu’un rasoir. Il ne sera plus le bénéficiaire indirect du fruit du travail de son père : il en sera désormais l’instigateur. Il prévoit d’ores et déjà d’agrandir sa maison, payée en majeure partie par la générosité de son cher père, et de changer de voiture. Bref, dans la majorité des cas, que ce soit le fils ou le patron diplômé qui reprenne l’affaire : la structure perd de son âme.

Le patron diplômé est vêtu pour le plus jeune d’un costume cravate bon marché, impeccablement repassé, et pour le plus mûr d’un costume sombre, rétro. Les plus mûrs sont généralement intimidants tandis que les plus jeunes sont teigneux. Quant au patron fondateur, qui a créé l’entreprise à la sueur de son courage et de ses mains, vous ne l’aurez probablement jamais vu en costume. C’est un homme plus humble.

Allez, à présent que j’ai fait mon laïus, voici mon histoire…

Première partie

« Eux »

 

 

J’arrive dans cette entreprise, NPA – Nicolas Parmentier Aluminium –, qui comme vous vous en doutez, n’est pas le nom de cette société. Je me retrouverais sûrement avec un procès sur le dos si je dévoilais la véritable identité.

Cette boîte m’a fait ingurgiter beaucoup de stress. On ne prête généralement pas attention au stress. La majorité des individus a du mal à croire que le stress peut nous rendre malade. Le genre de maladie qui ne se soigne pas avec un pansement ou quelques consultations chez le thérapeute, ou encore à coups d’antidépresseurs. Le stress est bel et bien susceptible de vous refiler genre un ulcère ou de préparer le terrain pour un cancer.

D’un autre côté, quel choix avons-nous ? Les patrons savent qu’ils nous tiennent. Surtout en ces temps de crise.

Vous en avez marre qu’on vous traite comme de la crotte, qu’on vous dévalorise sciemment, qu’on vous paie une misère… eh bien démissionnez qu’ils vous diront ! Ils s’en fichent royalement, ils savent qu’une flopée d’individus au chômage attendent après votre poste. La demande est plus forte que l’offre, voilà tout le problème. Dans certains cas, cela peut même les arranger que vous ayez envie de partir. Si vous avez un peu d’ancienneté, que vous avez pu tant bien que mal grappiller par-ci par-là quelques augmentations, eh bien votre départ va leur permettre de réduire les coûts salariaux. Ils vous remplaceront par quelqu’un qui possède le même profil que le vôtre. Comme cet individu aura probablement un ou plusieurs crédits à rembourser et qu’il sera en fin de droits à Pôle-Emploi, il ne rechignera pas à la tâche et acceptera le salaire proposé sans la moindre réticence. Il sera tellement reconnaissant d’avoir pu enfin dégoter un travail qu’il aura, selon toute vraisemblance, de grandes chances de devenir un salarié modèle : la catégorie la plus méprisée ou ignorée – ou les deux – par la direction.

Avant d’intégrer NPA, j’étais en contrat de qualification dans un petit bureau d’études aux locaux vétustes, voire miteux, et au patron minable, limite pervers. Il m’a fait remarquer une fois, tandis qu’il était assis en face de moi, que je n’avais pas de poitrine. Avec le geste, comme si lui-même en possédait une. Le souvenir de sa poupée gonflable était sans doute omniprésent.

J’avais atterri dans ce capharnaüm pour deux raisons. La première, c’est que mon copain de l’époque était le fils du patron. La seconde, c’est que je n’avais pas eu envie de me fouler à chercher une autre entreprise.

En tout cas, le père – mon patron donc – était un pauvre type. Au sens littéralement méprisable du terme. Il n’embauchait que des contrats de qualification. Inutile donc, au bout des deux ans, espérer décrocher le fameux C.D.I. Les contrats de qualification qui touchaient leur terme étaient remplacés par de nouveaux contrats de qualification. Le plus beau dans tout ça, c’est que ce type avait le sentiment de permettre à tous ces jeunes de pouvoir continuer leurs études tout en acquérant de l’expérience professionnelle. Ce qui n’était certes pas faux en soi. Mais quand on signe un contrat en alternance, on espère toujours qu’au bout du compte, on sera gardé.

J’avais un Bac Professionnel de Secrétariat obtenu avec mention Très Bien et un B.E.P. de Comptabilité. Et ce type, passait son temps à me dévaloriser alors que lui-même avait un niveau d’études déplorable et qu’il ne savait même pas aligner trois mots sans faire quatre ou cinq fautes d’orthographe. Autant dire que ma vie professionnelle ne démarrait pas du bon pied !

Bref, je n’ai passé que dix mois dans ces locaux en contreplaqué, situés au sous-sol de la maison, à respirer à longueur de journée la poussière que charriait le vent. Durant ces dix mois, pas une seule fois je n’ai été invitée à déjeuner avec ces gens le midi. J’allais chercher ma barquette à deux pas de là, puis je mangeais sur mon bureau pendant que mon copain remontait à l’étage avec ses parents, car tous les trois travaillaient dans l’entreprise familiale. Après mon repas, invariablement similaire à celui de la veille, j’allais regarder la télévision dans la cage à poule crasseuse qui servait de chambre à mon copain. Pour ma part, j’aurais plutôt qualifié cela de vide-ordures !

J’ai démissionné lorsque j’ai rompu. Ou plus exactement, j’ai d’abord rompu avec le névrosé de fils et j’ai bouclé la boucle en démissionnant. Il a fallu que je menace d’aller aux Prud’hommes pour que le père me paie mon solde de tout compte. Près de quatre cents euros. Pitoyable…

Et le 3 octobre, un samedi matin, me voilà devant ce qui allait être ma nouvelle entreprise :

– Un Dallas story : le sempiternel combat entre les méchants et les gentils. Dans Dallas, pas moyen de se débarrasser de ce satané J.R. A NPA, c’était légèrement différent : dès qu’un méchant était éjecté, un autre méchant prenait aussitôt sa place. Au final, ça ressemblait donc plus à Goldorak.

– Les Feux de l’Amour version entreprise. Dans la version originale, on se demande qui n’a pas couché avec qui ; ils s’échangent les conjoints à tour de bras comme des enfants s’échangeraient leurs jouets. Je ne comprends pas comment des navets pareils peuvent perdurer.

Ce jour-là, je portais un pantalon marron en polyester et une chemise beige fermée jusqu’au dernier bouton. La tenue classique quoi. Les patrons n’apprécient pas forcément les employées qui portent des vêtements sexy ou excentriques. J’ai donc jugé qu’il valait mieux opter pour une tenue banale le jour de mon entretien. Après on verrait. Le seul accessoire qui détonnait, c’était mon cartable rose bonbon qui remplaçait le traditionnel sac à main.

L’entreprise était fermée le samedi mais les patrons eux, des époux, travaillaient. En un sens, cela a fait redescendre mon compteur Geiger de stress qui explosait. Quand je suis entrée dans le bureau de Monsieur, une chose m’a violemment frappée : le vert de ses yeux. Un vert clair, nacré comme la perle d’une huître. Impressionnant. C’est comme si d’un seul coup, plus rien d’autre n’avait existé dans cette pièce que ce jaillissement puissant. Comme si j’avais à peine remarqué Madame à ses côtés, si fade en comparaison et… l’air si prude, si coincé. Comme si j’avais soudain du mal à respirer. J’ai détourné plusieurs fois le regard mais invariablement il revenait se poser sur lui. C’était hypnotique, magnétique.

Il approchait la quarantaine, moi j’avais vingt-trois ans. Il n’était pas grand, il n’était pas ce que l’on pouvait appeler un bel homme. Comme il avait les yeux clairs, verts de surcroît, et les cheveux noirs, je le trouvais à mon goût. Il n’avait pas les doigts longs et fins comme j’aime, tant pis.

Je devais occuper un poste de secrétaire à l’accueil. Genre un maximum de relations humaines, genre tout ce que je détestais. On ne peut pas dire que je suis douée pour les relations humaines.

Je suis une égocentrique, une emmerdeuse, une impertinente. Je n’aime parler que de moi, moi et moi. Je dirais même qu’il y a des gens qui ne peuvent pas se valoriser sans dévaloriser les autres, j’en fais partie.

Partant du principe que l’on ne ressent véritablement que ses propres émotions – puisque l’on n’est pas dans la peau des autres –, je ne suis dès lors pas fortiche pour jouer la carte de la compassion. Je suis plutôt du genre à m’arranger pour reprendre à mon compte la conversation en cours. Je suis une adepte, une championne du « moi je ».

Les bureaux n’étaient pas très chouettes mais j’avais au moins un stylo et un surligneur. De là où j’arrivais, les fournitures administratives étaient pour ma pomme. Ici, j’allais enfin pouvoir les piquer pour les ramener à la maison. Il n’y a pas de petites économies. D’autant que je n’allais gagner que le SMIC.

Je n’avais jamais eu d’ambition dans la vie. Mais j’avais de la jugeote, ça oui ! Je suis maligne et très intuitive.

Au début, nous n’étions qu’une dizaine de salariés dans cette entreprise familiale. Betty Parmentier – c’était le nom de ma patronne – avait créé dans l’entreprise une sorte d’unité, de cellule amicale, voire familiale. C’était une femme d’un calme olympien, tout l’opposé de son époux.

L’entreprise vendait des machines et outillages pour le travail du bois et des profilés et accessoires aluminium pour la fabrication des fenêtres, portes-fenêtres et garde-corps en alu. Il y avait deux commerciaux. Ils m’ont laissée perplexe.

Le premier, Georges, était le commercial du secteur bois. C’était un rustre. C’est ainsi que je le qualifiais. Aucune intelligence perceptible à la surface de ses yeux globuleux. Somme toute la moitié d’un cerveau. Nonobstant, c’était un embobineur de première. Qu’est-ce qu’il n’aurait pas débiné comme bobard pour vendre ses machines aux clients. Après l’achat… oubliées ses belles promesses !

Je le soupçonnais aussi d’être un petit pervers sur les bords, vu la manière dont il me reluquait et me complimentait lorsque je portais des mini-jupes. C’était genre : « Rho lala qu’est-ce que ça te va bien ! » avec une espèce de rictus baveux et obscène, le pif empourpré, les yeux luisants de concupiscence. Mais il était gentil. Gentillet plutôt. C’est péjoratif mais plus exact. Il avait la comprenette difficile.

L’autre, Dominique, j’ai grincé des dents à la seconde où je l’ai vu. Il avait une belle gueule, et en même temps pas si belle que ça. Comment vous expliquer… Il était pas mal physiquement, mais il avait des petits yeux, tout petits yeux cruels. Le premier mot qui m’est venu à l’esprit la première fois que j’ai croisé son regard a été méfiance. Ensuite, celui qui a flotté constamment à la surface de ma conscience a plutôt été connard. Ce type était un petit pète-sec qui me prenait pour sa bonniche.

Chaque fois qu’il recevait un client dans son bureau, la minute qui suivait, il m’appelait pour me demander de préparer des cafés. « Tu le veux comment Alain, toi ? Long ou court ? Sucré ? » Deux secondes après, il me passait commande : « Alors tu me fais un café long pour Alain avec un sucre et un pour moi s’il te plaît. » Les siens, il ne me précisait plus s’il les voulait longs ou courts, avec ou sans sucre… je lui en préparais tellement…

Mon patron, Nicolas, me demandait aussi de préparer son café et de le lui apporter. Mais lui, c’était autre chose. D’abord, parce qu’il avait toujours ce demi-sourire qui flottait sur ses lèvres lorsqu’il s’adressait à moi, ensuite parce que je fondais littéralement lorsque je croisais ses prunelles claires. Cet homme avait des yeux qui brûlaient presque les miens lorsque je le regardais.

Je n’ai pas mis bien longtemps à réaliser que Dominique allait être un obstacle à mon épanouissement dans cette entreprise. Au bout de quelques mois, j’ai jugé qu’il représentait un sérieux obstacle.