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Monument et ville

191 pages
Parler au jourd'hui du monument, c'est poser la question du rapport à un environnement technique sans cesse plus sophistiqué et très largement urbain. Le monument est aujourd'hui privé de toute spécifité - il n'est plus qu'une parcelle du "patrimoine" dont la présence contribue à l'homogénéisation marchande des espaces urbains. Ce volume constitue la seconde partie d'un dossier qui fait le point sur la place du monument dans la Cité contemporaine.
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L'Homme et la Société
, I

Revue internationale de recherches et de synthèses en sciences sociales

N 146

2002/4

Monument et ville **
Monument et monumentalité (Margaret MANALE) Jean-Pierre GARNIER, monument comme « événement» Du Bruno ZÉVI,L'a-historisme du Bauhaus et ses conséquences Grégory BUSQUET, enri Lefebvre, les situationnistes H et la dialectique monumentale: du monument social au monument spectacle Nassima DRIS,L'irruption de Makkam Ech-Chahid dans le paysage algérois: monument et vulnérabilité des représentations Sylvia OsTROWETSKY, Mémoire et histoire: la monumentalisation du ghetto de Varsovie Peter ASSION,Histoire, tradition et folklorisme : à propos de la muséification comme tendance culturelle de notre temps Note critique: Larry PORTIS,Les monuments et le temps qui court... Constructions autour du Il septembre 2001 Anne LEVALLOIS, retour de la biographie historique. Le L'histoire et la psychanalyse s'y rejoindraient-elles? Pascale ABSI,Pourquoi les femmes ne doivent pas entrer dans les mines. .. Potosi, Bolivie Comptes rendus Revue des revues (Jean-Jacques DELDYCK) Abstracts Tables

3 7 31 41 61 77 101 119 127
141 159 177 183 187

Publié avec le concours du Centre national du livre et du Centre national de la recherche scientifique
Éditions L'Harmattan
5-7, rue de L'École-Polytechnique 75005 Paris L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques -Montréal (Qc) CANADA H2Y 1K9

L 'Homme et la Société
Revue internationale de recherches et de synthèses en sciences sociales
Fondateurs:
Directeurs:

Serge JONAS et Jean PRONTEAU t Nicole BEAURAIN et Pierre LANTZ

Comité scientifique: Michel ADAM, Gérard ALTHABE, PietTe ANS ART, Elsa ASSIDON, Solange BARBEROUSSE, Denis BERGER, Alain BIHR, Monique CHEMILLIER-GENDREAU, Catherine COLLIOT-THÉLÈNE, Catherine COQUERY-VIDROVITCH, Joseph GABEL, René GALLISSOT, Michel GIRAUD, Gabriel GOSSELIN, Madeleine GRAWITZ, Colette GUILLAUMIN, Serge JONAS, Georges LABICA, Serge LATOUCHE, Jürgen LINK, Richard MARIENSTRAS, Sami NAÏR, Gérard NAM ER, Sylvia OSTROWETSKY, Gérard RAULET, Madeleine REBÉRIOUX, Robert SAYRE, Benjamin STORA, Nicolas TER1ULIAN, Jean-Marie VINCENT Secrétariat de rédaction: Jean-Jacques DELDYCK

Comité de rédaction: Gilbert ACHCAR, Nicole BEAURAIN, Marc BESSIN, Jean-Claude DELAUNA Y, Christine DELPHY, Véronique DE RUDDER, Jean-Pierre DURAND, Michel KAIL, PietTe LANTZ, Roland LEW, Michael L6wy, Margaret MANALE, Louis MOREAU de BELLAING, Numa MURARD, Nia PERIVOLAROPOULOU,LaITY PORTIS, PietTe ROLLE, Laurence ROULLEAUBERGER, Monique SELIM, Saïd TAMBA, Claudie WEILL Toute la correspondance manuscrits (trois exemplaires dactylographiés double interligne, 35 000 signes maximum pour les articles, 4 200 pour les comptes rendus), livres, périodiques - doit être adressée à la Rédaction. Il n'est pas accusé réception des manuscrits. Rédaction: URMIS Université Paris 7 Boîte 7027 2 place Jussieu, 75251 PARISCEDEX 05 Téléphone 0144278207 E-mail: deldyck@paris7.jussieu.fr Abonnements et ventes au numéro: Éditions L'Harmattan, 5-7 rue de l'École-Polytechnique, 75005 PARIS Un abonnement annuel couvre 3 numéros dont 1 double (joindre un chèque à la cOIl)mandeau nom de L'Harmattan). France: 47,26 € - Etranger par avion: 53,26 € Un numéro simple: 13,72 €, double: 18,29 € + 3,20 € de port @ L'Harmattan et Association pour la recherche de synthèses en sciences humaines, 2001 ISBN: 2 - 7475 - 3757 - 9 ISSN : 0018-4306

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Monument et monumentalité

Le monument est médium, à la fois inlplicitement et explicitement porteur d'un n1essage. Parler aujourd'hui du monument, c'est poser la question du rapport des hommes à un environnement technique sans cesse plus sophistiqué et très largement urbain. Pour reprendre les ternles de Marshall
McLuhan, ce sont les attributs même du 1110nlllnent com111e support

qui présentent son véritable « nlessage» ésotérique, indépendamment du contenu explicite que ses concepteurs lui assignent. Prenons l'exemple du centenaire de la Révolution française: célébré au moment des trio111phesdes techniques 111écaniques,il fournit l'occasion d'ériger des statues à la 111é1110ire grands des hommes qui ont joué un rôle clef dans la for111ation de la République. Or à travers la pesanteur lies ll1atériaux enlployés, leur disposition aux carrefours clefs de la ville, le rafjinelnent du travail des sculpteurs, ces nlonUlnents de bronze ou de pierre parlaient de la solidité de l'État-nation, fondé par la République, plutôt que des homnles auxquels ils étaient dédiés. Rien de tel pour le bicentenaire, célébré au 1110nlent ù l'ère des révolutions était o proclamée définitivenlent close. On a jait alors appel aux techniques de l'électronique pour créer des événel1lents « monunlentaux » et télévisibles - tel le spectacle carnavalesque
monté par Jean-Paul Goude, vite oublié sitôt les lan1pions éteints. En effet, États et municipalités n'élèvent plus de statues à la gloire de leurs serviteurs et citoyens les plus célèbres, vivants ou défilnts. On leur dédie tout au plus des centres culturels, des bibliothèques ou autres bâtis d'envergure, qui eJnpruntent fréquenllnent au monument sa forllle archét)Jpique. Et l'on organise des « manifestations », non à l'occasion de l'inauguration de quelque arc, colonne ou obélisque, lnais pour créer de 1'« événen1entiel » épuré de toute épaisseur historique. Depuis les guerres de religion, le sol ne porte plus les signes d'une différenciation entre le profane et le sacré, qui pernlettait à L'Homme et la Société, n° 146, octobre-décembre 2002

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Monument et monumentalité

l'individu de se libérer un instant du fardeau du tenlps quotidien. Et si au XIX siècle et dans la première moitié du xx, le territoire urbain s'est couvert d'une multitude de références aux diverses étapes de la construction nationale, aujourd'hui, le citadin, qui n'a plus en tête la même «carte mentale» de la ville que ses prédécesseurs - indépendamment de la question des dimensions de la cité et de ses façades -, y est devenu peu sensible et leur
préfère le plus souvent la nostalgie d'une reconstruction médiévale, qui s'impose comme un artifice dans l'espace. Sécularisation et industrialisation allant de pair, le territoire de la ville a lui aussi subi une fragmentation. L'aboutissement en est le « zoning» si caractéristique de tant de villes et de banlieues modernes ou modernisées. L'architecture comme espace de vie se réduit à une question de façade ou d'inlnleuble isolé, sans rapport à l'environnement. De nlênle, le « te111pS» des habitants, en tant que catégorie, se « divise» en « tenlps de travail» et « temps de loisirs» calculables à la 111inute et convertibles en terlnes monétaires. Ce n'est plus le cadran solaire ni le calendrier saisonnier ou religieux qui règlent le déroule111ent des activités, mais plutôt la planification abstraite des activités industrielles pour maxinliser le profit. À l'ère du cyberespace, la vi lie n'est plus ancrée dans un territoire: son espace, en voie de virtualisation lui aussi, s'est autonomisé à l'égard de l'environnelnent proche. Le plan de l'agglomération urbaine, bien plus étendu qu'un plan de ville, porte l'elnpreinte géante des nouveaux 1110)Jens C01111nUnication de qui rapprochent en pointillé un centre d'autres points du globe. L 'habitant des « villes globales» vit dans un présent pelpétuel et, dans de telles conditions, le passé, C0l1ll11e d'ailleurs le 1110nU111ent censé le rappeler, n'ont plus la pesanteur qu'ils avaient naguère. Ainsi, l'espace urbain, 1110ndialisé et délocalisé, est aujourd 'hui composable/décolnposable en Ï111agesque l'on peut assembler ou déconstruire à volonté. La circulation effrénée de ces i111ages dévalorise en fait le visuel et incite le spectateur/habitant à « zapper» les objets soustraits à leur support 111atériel qui circulent dans cet espace alors qu'ils étaient auparavant situés et enracinés historique111ent dans un sol. Sur ce fond d'espace-telnps, le 1110nlllnent est privé cie toute

spécificité:

il n'est plus que l'une des catégories des « biens

~argaret~ANALE

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culturels », une parcelle du «patrinloine », et sa présence contribue à I 'homogénéisation des espaces urbains. Modernes ou « réhabilités », les quartiers deviennent de plus en plus semblables d'une ville à l'autre, sans qu'il y ait pour autant une quelconque unité des lieux. En effet, loin de contribuer à faire du inonde divisé un village global, la « mondialisation» le fragmente et le hiérarchise pour ne relier que les portions jugées utiles, c'est-àdire «profitables », de l'espace globalisé, sous la forme d'un réseau de plus en plus déterritorialisé grâce aux nouvelles techniques de communication. On peut se reporter, sur ce point, à l'ouvrage de notre collaborateur Jean-Pierre Garnier, Le

Capitalisme high tech l, qui, voilà plus d'une quinzaine d'années
déjà, avait mis en lumière certaines facettes de ce phénomène. Le processus de monumentalisation et de muséification des villes s'est donc poursuivi alors nlênle que le quotidien des habitants se vidait de tout sens autre que c0111111ercial que toutes et les attaches avec le passé étaient ron1pues. Si le « grand public» se presse aujourd'hui pour assister aux nlises en scène vivantes censées ressusciter le passé, pour visiter 111usées et châteauxspectacles et fréquenter d'anciennes usines reconverties en centres culturels, cet intérêt pour le patri1110ine est un flux qui s'écoule au gré des phénomènes de nlode, et dont les références historiques seront oubliées le jour 111ê111e. consonl111ateur de ce passé réifié Le approche I 'histoire comnle du dehors, qu'il s'agisse ou non de celle de sa propre comnlunauté, souvent indifférent à ce que l'on commémore à deux pas de lui. Il re1110nte dans le ten1ps COll1111e il se déplace dans l'espace: en touriste. Ainsi, la dell1ande en objets d'identification est-elle facile111ent nlan ipulab le, janlais satisfaite, toujours en attente de toute « nouveauté» inventée par le marketing, substitut éphé111ère au « neuf» dont I 'Histoire, désormais postulée ter111inée,aurait pu accoucher. *** Dans cette seconde partie de notre enquête 2, Jean-Pierre Garnier s'interroge sur la fonction idéologique des constructions monumentales récentes. Que peut-on bien avoir à célébrer dans une période privée d'horizon d'attente, oÙ la tension vers un futur
1. Jean-Pierre GARNIER,Le capitalisme high tech, Paris, Spartacus, 1987. et la Société (na 145, 2002/3 :

« Ville et monument

2. Voir le précédent numéro * »).

de L' Homme

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Monument et monumentalité

investi d'espérances a fait place au renoncement à agir collectivement pour modeler le devenir? Ne s'agirait-il pas, avec le surgissement médiatisé de bâtiments surprenants, de créer dans l'espace ce qui fait défaut dans un temps désormais déshistoricisé, à savoir des « événements» ? Sur ces questions, nous avons trouvé opportun de republier un article de I 'historien italien de l'art Bruno Zevi où il explore les conséquences de la 111ise entre parenthèses de I 'Histoire qui a caractérisé les enseignements des fondateurs de la modernité architecturale, peu soucieux de la dimension métaphysique de la construction de l'espace. Henri Lefebvre a lui aussi établi un rapport entre monumentalité et choix de société, apportant de précieux élé111ents pour une théorie spatiale qui parle de notre temps: l'espace est à la fois perçu, conçu et vécu, et les repères de I 'homme sont alors le produit socioculturel du bâti. Grégory Busquet revient sur les écrits de Lefebvre ainsi que sur ceux de l'Internationale situationniste qui subordonnent les fonctions du 1110nUll1ent u problèlne pri1110rdial a de savoir comment habiter la ville. Le temps instantané de l'électronique n'efface pas le temps physique, le cycle de la vie et de la mort, du souvenir et de l'oubli, bien qu'on cherche à le figer ou à l'abolir. Le 1110nU111ent dur en n 'a pas perdu toute signification. NassÎll1a Dris se penche sur les réactions populaires suscitées par la construction à Alger d'un complexe monu111ental qui représente la légiti111ité de l'État algérien. C'est le ghetto de Varsovie que S)Jlvia Ostrowetsky prend en exemple pour de111ander quelle peut être au ~YXIeiècle la place s de l'art dans le travail de 111é1110ire, alors que l'essor, à la fois scientifique et technique, des savoirs sur I 'histoire se111ble avoir rendu caduque toute représentation délibérél11ent subjective du passé. À partir du cas concret d'un village allenland devenu commune ouvrière, Peter Assion cherche à voir com111ent ses habitants actuels se sont engagés dans un projet de monumentalisation des racines agraires de leur ville et nous ouvre ainsi quelques pistes pour poursuivre une réflexion sur la notion
3 d'« historicislne » aujourd 'hui.

Margaret

MANALE

3. Voir aussi l'étude de Benoît DE L'EsTOILE, « Le goût du passé. Érudition locale et appropriation du territoire », Terrain, n° 17, septembre 2001, p. 123-138.

Du monument comme « événement »

Jean-Pierre

GARNIER

Il fut un temps où les monuments étaient édifiés pour commémorer un passé glorieux, fût-il le plus souvent douloureux, ou prophétiser un avenir exaltant voire, comme on l'a fait croire au début du siècle dernier, radieux. Édification à prendre dans sa double acception, donc, puisque construire de tels objets visait, pour les puissants, à instruire les sujets de ces choses célestes ou terrestres susceptibles d'élever leur esprit, de le porter à la piété, à la vertu ou à l'engagement, bref, à l'oubli de soi au profit de nobles idéaux. Ce temps-là était aussi celui où I'histoire sen1blait avoir un sens, c'est-à-dire une direction et une signification. Pendant des siècles, on l'avait crue cyclique, régie par la volonté divine, avant qu'elle n'en vienne, sécularisation et modernisation aidant, à prendre un cours linéaire. Le présent y apparaissait comme un moment à passer, bon ou mauvais, entre le souvenir des temps de bonheur ou de deuil, et l'espoir de jours meilleurs. Pour les esprits conservateurs, la perception dont il faisait l'objet dépendait surtout de son ancrage dans la continuité d'une tradition. Pour les progressistes, il était vécu en fonction des promesses qu'ils y décelaient d'un monde différent, voire radicalen1ent autre. Avec, dans ce dernier cas, l'émancipation du genre humain pour horizon. Mais on sait, à force de nous le rabâcher, que l'Histoire a pris fin depuis la chute du mur de Berlin. Du n10ins, une certaine histoire dont les acteurs pouvaient changer le cours, faite de conflits entre oppresseurs et opprimés, de confrontations entre visions du monde et manières de concevoir la vie en société, de luttes, quelquefois acharnées, pour les faire aboutir. À cette « histoire pleine de bruit et fureur », n1ais de surprises aussi, qui
L'Homme et la Société, n° 146, octobre-décembre 2002

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Jean-Pierre

GARNIER

signifiait quelque chose pour peu qu'on veuille agir pour peser sur son déroulement, aurait succédé I'histoire sans fin, donc sans terme ni finalité, d'un capitalisme postulé pérenne. D'un côté, l'avenir n'est plus envisagé que comme l'infinie prolongation de ce qui est, en y incluant, bien sûr, les transformations multiples - baptisées « mutations» quand ce n'est pas « révolutions» - sans lesquelles le vieux monde ne pourrait perdurer. De l'autre, le passé, figé dans une remémoration muséifiée, ne sert plus que de refuge pour faire oublier cette absence de futur. Qui s'étonnera, dès lors, que le présent occupe maintenant toute la place? Qu'il devienne, pour ainsi dire, omniprésent? Avec l'essor des « nouvelles technologies de la communication », il a acquis un nouveau nom: le «temps réel». Une appellation paradoxale, au premier abord, puisqu'elle coïncide avec l'avènement du « virtuel ». Elle résume, en tout cas, fort bien ce qui doit seul compter, dorénavant: l'immédiateté, l'instantanéité. Pour rendre compte de cette installation forcée des individus dans ce « présent perpétuel sans passé ni avenir» dont George Orwell avait pressenti l'avènement au milieu du siècle dernier, le philosophe Pierre-André Taguieff propose un concept: le « présentisme 1 ». À ce néologisme, il en associe un autre, le « mouvementisme », pour désigner le culte envahissant du mouvement pour le mouvement, corollaire inévitable de cet enfernlement de nos contemporains dans le temps présent. Au devenir de l'histoire, avec ses aléas tumultueux, il faut bien que se substitue une effervescence de surface. À partir du monlent, en effet, où le très court terme tient lieu d'horizon d'attente, il est logique que la « mobilité» soit érigée en inlpératif catégorique et le « changement» valorisé pour lui-même, sans que l'on cherche à savoir où tout cela mène. L'impératif qui en découle est bien connu, seriné depuis plus de deux décennies sans discontinuer: « suivre le rythlne », « bouger », « s'adapter », sous peine d'être largué dans le no nlan's land - à vrai dire, déjà très peuplé - de 1'« exclusion ». On se doute, dans ces conditions, que la pemlanence et la fixité attachées à l'idée de monument aient perdu beaucoup de leur valeur, aussi bien dans les esprits que dans les cœurs. Le
1. PielTe-André T AGUIEFF,L'Effacement de i' avenir, Paris, Galilée, 2000.

Du monument

comme événement

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« monument-message» qui fait signe à la postérité, pour reprendre une catégorisation forgée par Régis Debray 2, n'a de sens que si l'histoire en est elle-même pourvue. Autant dire que le nouvel espace-temps où les humains, en général, et les citadins, en particulier, sont appelés, pour ne pas dire sommés, à se mouvoir terme à prendre ici dans son acception la plus littérale - oblige à reconsidérer le rôle de la monumentalité dans la civilisation urbaine contemporaine. Or, tout se passe comme si l'incapacité à imaginer un avenir différent, depuis l'évanouissement du rêve progressiste, conduisait à monumentaliser un éternel présent, manière parmi d'autres de le réenchanter, une fois les lendemains qui chantent définitivement congédiés. Les « grands projets» architecturaux ne serviraient-ils plus, dès lors, que d'ersatz aux défunts projets de société ? La production de l'insignifiant On a du mal à suivre Régis Debray qui, au tournant du siècle, envisageait une « renaissance» possible des monun1ents en tant que porteurs de «messages intentionnels» destinés aux générations futures. Il partait de 1'hypothèse selon laquelle « l'écrasement des longues durées par l'instant n'est sans doute pas viable, sur le long tenue 3 ». « Pas viable» pour qui, est-on en droit de se demander? À en juger par les palinodies auxquelles donne lieu la thématique du « développement (capitaliste) durable» dans les cercles dirigeants de la planète, l'humanité risque bien de connaître la fin de son histoire sans même avoir eu le temps de se repositionner dans le long terme. Le slogan marqué en grosses lettres sur la bâche qui recouvrait la façade du Centre Georges Pompidou, pendant les travaux de réfection du bâtin1ent, au cours des années 2000-200 l, résumait on ne peut n1ieux le rapport à 1'histoire et... à la politique propre à l'époque: « Liberté, égalité, ponctualité ». Est-il besoin de préciser que la société S\vatch était à l'origine de ce détournement? On doit au sociologue Henri Lefebvre d'avoir, l'un des premiers, entrevu à quelles régressions pouvait conduire un
2. Régis DEBRAY,«Trace, forme ou message? », Les Cahiers de médiologie, n° 7, 1999. 3. Ibidem.

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Jean-Pierre GARNIER

enlisement dans ce présent sans après, mixte insipide de routine, de banalité et de conformité né de la n10dernité capitaliste. Pour le désigner, il avait élaboré un concept: la « quotidienneté». Mais, de nos jours, la critique de la vie quotidienne a perdu toute nécessité. Car si Henri Lefebvre avait tenu à l'inaugurer, c'était au regard de ce qui, à ses yeux, devait permettre aux humains de s'en extraire: « l'utopie ». À savoir, la projection dans un au-delà pour dépasser en théorie et en pratique un détestable déjà là. Or, il semble bien, de nos jours, avec la mort supposée des utopies sociales, que la quotidienneté borne définitivement I'horizon. Dans ce temps qui passe où plus rien d'historiquement important n'est censé devoir se passer, il faut bien cependant faire apparaître quelque chose qui vienne en rompre, à défaut de l'interrompre, le morne déroulement. Une rupture qui ne prendra plus l'allure d'une irruption inopinée, n1ais qui fera déson11ais, comme le reste de l'activité sociale, l'objet d'une progran1n1ation. Pour ce faire, on créera des « événen1ents ». On qualifiait jadis d'événelnents les surgissements inattendus de négativité susceptibles de bouleverser l'état des choses existant. Or, à partir du moment où I'histoire ne risque plus de faire des siennes, avec ses coups de théâtres et ses renversen1ents, il faut bien meubler le vide laissé par son évanouissen1ent. C'est pourquoi tout et n'in1porte quoi peut devenir « événement» : une rencontre de football « à risques», le retour à la scène d'une vieille « gloire» du théâtre ou de la chanson, l'énième festival de Cannes ou salon de l'auto, la Fête de la musique, les «opérations» - tern1e qui en dit long sur le caractère prétendun1ent « ludique» de ce qu'il désigne - ParisPlage ou Nuit Blanche pour faire de Paris, selon son n1aire, « une ville qui rassemble 4 »... Et, pourquoi pas, l'inauguration à grand spectacle d'un nouveau bâtin1ent ou la transfiguration InOlnentanée d'un édifice déjà construit, ancien de préférence, par le biais d'un « détournen1ent» de son usage ou de son iInage, dont on ne manquera pas de signaler le caractère «iconoclaste» ou « subversif». Car, pour surnager dans le flot d'images nées de 1'« accélération du flux d'informations» et la « virtualisation des références », observe Régis Debray 5, le n10nun1ent doit parfois
4. Bertrand DELANO£, entretien, Télérama, 5-11 octobre 2002. 5. Ib idem.

Du monument comme événement

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devenir à son tour partie intégrante de cette fluidification généralisée du réel, grâce à des artefacts et des artifices qui lui feront perdre momentanément de sa lourdeur et de son immobilité. Le plasticien Christo avait donné le coup d'envoi avec ses « emballages» largement médiatisés de monuments consacrés. En couvrant de toile le Pont-Neuf, le Colisée ou le Reichstag, par exemple, il créait, parmi des habitants blasés qui ne les regardaient plus à force de les avoir trop vus, un double effet de surprise. Une première fois, en recouvrant ces monuments pour en « révéler» les formes, passées jusque-là inaperçues; une seconde fois, en les découvrant pour les faire «redécouvrir» avec un « œil neuf ». Comme il est de coutume en pareilles circonstances, le mode d'emploi était fourni par la « critique ». Emballée à son tour par ces « interventions» sur le patrimoine, elle trouvait matière à de savantes élucubrations pour les enrober de sérieux. Un en1ballage supplémentaire! Quant aux passants que ces habillages et déshabillages monmnentaux laissaient, n1algré tout, sceptiques, ils n'avaient tout sin1plelnent pas saisi la logique profonde qui préside à ces transfoffi1ations à vue, de plus en plus fréquentes de l'espace urbain: agrémenter leur quotidien en SOUlnettant leur environnement à un renouvellen1ent pern1anent dont les incongruités constitueront autant d'« événen1ents ». Il faut dire que les progrès techniques acco111plis depuis lors, en n1atière d'électronique notalnn1ent, ont forten1ent aidé les alchimistes des temps postlnoden1es à convertir en or le vil plon1b d'une « civilisation urbaine» de plus en plus étroite111entprise en sandwich entre le publicitaire et le sécuritaire. Ainsi, des illuminations aussi ingénieuses que sophistiquées ont été n1ises au point pour monun1entaliser la ville à tout va et la transfigurer au rythme du calendrier des célébrations officielles. Durant les quelques heures d'une «nuit blanche» orchestrée par les festivocrates de la n1airie de Paris, l'une des tours de la Bibliothèque François Mitterrand, en lesquelles on a du n1al à déceler, n1algré le souhait de leur concepteur, l'architecte Dominique Perrault, l'in1age de « livres ouverts », s'est vue ainsi transforn1ée sur l'une de ses façades en un in1n1ense écran interactif où l' in1age était, con11ne il fallai t s'y attendre, « changeable à volonté». On aura compris qu'il ne s'agit plus aujourd'hui de « changer la ville pour changer la vie », ainsi qu'en rêvèrent les architectes

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Jean-Pierre

GARNIER

constructivistes au lendemain de la Révolution russe, et, après eux, les surréalistes puis les situationnistes. Certes, ce slogan continue de faire fureur panni les préposés aux réjouissances urbaines qui invitent rituellement le bon peuple à « s'emparer» de quelques lieux choisis pour se les « réapproprier », alors qu'y résider est, pour la majorité, devenu hors de prix. Mais ce que l'on cherche, en réalité, à changer par tous les moyens et de façon de plus en plus répétée, c'est l'image de la ville pour faire oublier jusqu'à l'idée même que la vie, et donc la société, puissent et doivent être effectivement changées. Au vu de la plupart des unes de la presse de marché, 1'« événement» censé constituer l' « actualité» est à l'événement historique ce que les « manifestations» festives organisées par les pouvoirs en place sont aux manifestations de protestation populaire réprimées par ces mêmes pouvoirs. Technoparade à Paris, Festival des Allumés à Nantes, Fête des Lun1ières à Lyon... Loin de perturber le déroulen1ent d'un emploi du ten1ps norlnalisé, ces liesses planifiées par les autorités le jalonnent d'intermèdes distractifs destinés à le faire n1ieux supporter. De n1ême, certains des édifices bâtis à grands frais qui ponctuent l'espace des villes de leur présence physique imposante et, si possible, étonnante, aurontils pour fonction symbolique, bien que ce ne soit pas, con1me on le verra, la seule, de faire oublier, par leur statut d'exception esthétique, la règle d'une urbanisation sans qualité. « Le rôle dévolu aux masses », rappelait ironiquement Noam Chomski, citant les propos d'un politologue nord-an1éricain du parti républicain, « doit être celui « de spectateurs intéressés devant ce qui se passe» et pas celui de «participants 6.» Les « événements» programn1és à leur intention sont toujours dérisoires, à l'ilnage de ce qu'il s'agit, par leur biais, de promouvoir: publicité tapageuse pour les n1archands, propagande insidieuse pour les pouvoirs. Comn1ent pourraient-ils « faire date », de toute façon, alors que leur succession n1ên1e,qui s'est accélérée au cours des années récentes, les voue à la banalisation. Sur une scène urbaine désertée par 1'histoire, où les citadins ont renoncé à se comporter en acteurs, il s'agit, en son1n1e,de faire surgir du neuf ou plutôt des nouveautés censées les inciter à sortir de leur torpeur, alors qu'elles ne font que les confirn1er dans le statut qui est
6. Noam CHOMSKY,Deux heures de lucidité, Nîmes, Éd. Les arènes, 2001.

Du monument

comme événement

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désormais le leur, celui de consommateurs-spectateurs. C'est-àdire, finalement, de touristes. Peu après mai 68, dernier événement digne de ce nom survenu dans 1'hexagone, un slogan fit son apparition sur les murs et les ondes déjà normalisées: « Il se passe toujours quelque chose aux Galeries Lafayette ». En fait, il ne se passait rien de différent de ce qu'on pouvait observer dans tous les lieux où la marchandise avait rétabli son règne: trois jours de « soldes monstres» par-ci, une semaine commerciale «à thème» par-là, le lancement d'une nouvelle mode ou d'un nouveau produit ailleurs... Le tout, bien sûr, avec « animation» à la clef. Ce qui, paradoxalement, fit, seul, figure d'événement, fut, précisément, ce slogan. À Berlin, le consortium des Galeries Lafayette fera appel au talent de Jean Nouvel pour édifier un grand magasin. Cette fois-ci, ce qui « se passe» aux Galeries Lafayette a pour seule particularité de se passer dans un ilnn1euble conçu par une «pointure» de l'architecture internationale. Là réside 1'« événen1ent ». Le monument comme adjuvant Un spectre hante de nos jours l'establishn1ent politique, médiatique et intellectuel: non plus 1'« explosion» sociale n1ais 1'« implosion ». Certains sociologues parlent de « désagrégation », de « déliaison » et, les plus pédants, de « disjonction». Autant de façons de ne pas avoir à diagnostiquer une pure et simple décomposition. Toujours est-il qu'une obsession taraude les instances dirigeantes: préserver la « cohésion sociale», réveiller le désir du « vivre ensemble ». Où trouver la fom1ule magique qui permettra aux citoyens de s'émouvoir à nouveau de concert, où puiser le carburant susceptible de « redynan1iser le consensus» ? L'une des réponses possibles réside dans tout ce qui fait figure d'« événement », et qui peut donc être l'occasion d'une mobilisation voire d'une con1n11U1ion n1asse, qu'il s'agisse d'un de fait divers (mort de la « princesse» Diana), ou d'un phénon1ène naturel (éclipse). Non sans risque de confusion: ce que ledit événement provoque peut, en effet, finir par faire passer à l' arrièreplan ce qui l'a provoqué, et qui, tout bien pesé, s'avérait sans importance aucune. Mais, n'est-ce pas là le but précisén1ent recherché?

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Encore ne s'agit-il là que de phénomènes incontrôlables dans leur occurrence, d'opportunités à saisir qui auraient pu tout aussi bien ne pas se présenter. Or, si, comme aimait à le répéter un Président du conseil de la IVe République, « gouverner, c'est choisir », mieux vaut sélectionner des événements que l'on peut planifier, préparer, organiser, modeler, « formater» longtemps à l'avance, comme disent les médiacrates, particulièren1ent impliqués dans cette exaltante besogne. Pour donner aux foules l'illusion que quelque chose « arrive », alors qu'elles n'attendent plus rien du futur, sinon le pire, rien de tel, donc, que la fabrication de toutes pièces d'« événements ». Autant dire que ceux-ci ne peuvent plus se produire: ils sont produits. Là réside l'indéniable nouveauté de la période qui est la nôtre. Et, comme tout peut faire affaire en la matière, l'architecture est amplement mise à contribution. De fait, on n'a jamais construit autant de bâtiments à vocation monun1entale. Mais, leur rôle n'est plus de rappeler... ou d'appeler un quelconque événelnent historique puisque leur seule édification suffit, justement, à faire événement, à en tenir lieu, expression à prendre avec toutes ses connotations spatiales. Architecturer le temps présent Fabriquer de 1'« événement» sous la forn1e d'une construction, telle est la destination principale de la n10nun1entalité posnnodeme, c'est-à-dire « posthistorique ». Et cela, doublen1ent : d'une part, en tant que projet; de l'autre, en tant que produit. Ce qui ne signifie pas que 1'« événement» produit soit toujours à la hauteur de 1'« événement» projeté. L'intention d'édifier certains bâtin1ents peut, tout d'abord, constituer, à elle seule, un «événement». Pour peu qu'elle bénéficie du traitelnent Inédiatique approprié, la nouvelle provoquera parmi les citadins de la ville concernée et même parfois au-delà une surprise Inêlée d' adn1iration qui attestera l'importance de ce qui est annoncé. Souvenons-nous, à titre d'exen1ple, des sons de tron1pe qui accueillirent la décision prise par François Mitterrand, peu après son arrivée à l'Élysée, de faire dresser un nouvel opéra sur la place de la Bastille. Par l'en1placen1ent choisi, on devinait l'intention du nouveau monarque républicain d'inscrire son règne dans la

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continuité de la légende révolutionnaire parisienne. Hypothèse que s'était chargé de valider son ll1inistre de la Culture. Jack Lang avait cru bon, en effet, de qualifier de « populaire» ce futur haut lieu de la musique, en hOlnmage au « peuple de gauche» victorieux, avant que les vrais vainqueurs du « 10 mai» ne jettent celui-ci aux oubliettes de la mémoire. Une fois l'édifice achevé, son inauguration passa presque inaperçue. Elle fut, en effet, noyée dans les fastes organisés pour célébrer un autre pseudo-événement : la venue d'une brochette de chefs d'État « occidentaux» invités à Paris dans le cadre du Bicentenaire de la Révolution. De toute manière, l'ouverture au public de l'Opéra Bastille, comme on l'appellera par la suite, aurait pu difficilement, sauf pour les mélomanes, être perçue comn1e un « événement », tant sautait aux yeux la clinquante nullité d'un bâtin1ent qui aurait eu sa place à la Défense pour accueillir le siège social d'une firn1e ou d'une banque. Mais il arrive aussi qu'une fois construit, c'est-à-dire passé du stade de projet à celui de produit, un bâtin1ent vienne pour la seconde fois à constituer un « événen1ent ». Autren1ent dit, que son apparition réelle, et non plus seulen1ent virtuelle, dans le paysage urbain soit saluée con1n1etelle. Et n1ên1e,pour les plus « réussis », que leur impact « événementiel» perdure des n10is voire des années après son inauguration. Tel est le cas, par exen1ple, du ll1usée Guggenhein1 de Bilbao, in1planté, pour ne pas dire parachuté, pour redorer le blason passablen1ent terni d'une agglomération et, au-delà, d'une région sinistrées par la désindustrialisation. Conçu par Frank Ghery, un architecte appelé des États-Unis pour le con1pte d'une fondation du n1ên1epays, cet édifice est parvenu à lui seul à rendre attrayante une n1étropole jusque-là peu attirante. Certes, le déploien1ent protéiforme des volumes tend à éclipser quelque peu les œuvres présentées à l'intérieur. « Qu'in1porte le flacon, pourvu qu'on ait l'ivresse! », écrivait Alfred de Musset. Le propre du n10nun1ent con1n1e « événement» est, à l'inverse, que le flacon - fût-il vide - suffit à procurer l'ivresse. Quel fut le pren1ier « événen1ent » n1onun1ental, au sens ainsi défini, survenu à Paris? Un non1 vient tout de suite à l'esprit: « Beaubourg ». À tort, toutefois. Né au tournant des années soixante-soixante-dix, soit en pleine toun11ente « contestataire », le Centre national d'art et de culture, qui ne s'appelait pas encore

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George Pompidou, était porteur d'un message. L' « être suprême» auquel cette construction était dédiée n'était évidemment plus la France, la Nation, ni même la République, entités majuscules fortement malmenées en ces mon1ents troublés, mais la Modernité culturelle, voire 1'Avant-Gardisme esthétique. Indissociable de la conception futuro-centrée de l'évolution de 1'humanité qui prévalait encore, ce nouveau monument demeurait donc résolument ancré dans une perspective historique. Étrange, l'édifice dessiné par Renzo ~iano et Richard Rogers l'était assurément aux yeux des contemporains, et cela d'autant plus qu'il avait trouvé place dans un quprtier ancien auquel sa structure et sa texture semblaient complètement étrangères. Mais cette étrangeté ne constituait pas un but en elle-même. L' « audace» dont témoignait le bâtil11ent, dans les techniques constructives et la progran1n1ation con1n1e dans ses forn1es, exprimait une volonté de rupture radicale avec la tradition muséale, rupture annonciatrice d'une nouvelle approche de la création artistique en même temps que d'une nouvelle relation du public aux œuvres. Un « pari sur le futur », titra - significativen1ent une revue d'architecture. Sans doute « Beaubourg» constitua-t-il un événement dans 1'histoire de l'architecture internationale ou dans l'histoire urbaine de la capitale, n1ais sa présence n'était pas - ou du moins pas encore - destinée à faire office d'événen1ent au regard de 1'Histoire tout court. On pourrait dire à peu près la n1ên1echose de la reconversion de la gare d'Orsay en n1usée, opération typique d'un septennat, celui du président Giscard d'Estaing, résolument placé sous le signe de la « mode rétro». La « crise» - la restructuration du capitalisn1e - faisait alors sentir ses pren1iers effets délétères. Face à un avenir devenu incertain voire inquiétant, la nostalgie avait le vent en poupe. Néanmoins, l'histoire avait encore un sens. Con1me le laissait entendre le tern1e de « n10de » appliqué au « rétro », le retour au passé était vécu con1n1eune manière passagère de cahller les esprits anxieux en attendant le redémarrage du « progrès », victime, croyait-on, d'une « panne» mon1entanée. Sans doute ses « dégâts» avaient-ils con1n1encé à susciter de n1ultiples critiques, sous l'influence croissante des courants écologistes. Il n'en reste pas moins que l'on con1ptait quand n1ên1esur lui pour y répondre grâce à l'invention de « nouvelles technologies », « alternatives », comme on les baptisait déjà.

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En attendant, l'idéologie du patrin10ine s'empara de tout ce qui tombait à sa portée, faisant de I'hexagone un immense « lieu de mémoire », passablement sélective, comme il se doit. Dans la vieille gare d'Orsay, rénovée et réaffectée pour accueillir l'art du XIXesiècle tardif, contenant et contenu seront à l'unisson, pris dans un même processus de muséification qui entraînera par la suite dans son sillage, sous l'égide de 1'historienne Madeleine Rebérioux, jusqu'au « mouvement ouvrier », lorsque la gauche officielle accédera aux responsabilités. Or, c'est précisément à ce moment-là que s'opérera, en France, le basculen1ent du monumentmessage au monument-événement. Le monument comme paravent La peur de disparaître sans laisser de trace a souvent hanté les Princes. Leur règne eût-il été des plus médiocres, il leur a tout de même fallu laisser une preuve indélébile de leur passage sur terre. Et quoi de plus facile pour eux, pour ne pas courir le risque de sombrer dans l'oubli, que de faire ériger, en plus de leurs statues, quelque bâtiment à vocation de n10nun1ent? Car ce souci des gouvernants de pérenniser dans la pierre une gloire qu'ils ne voulaient pas éphémère n'a évidemn1ent pas disparu avec l'avènement des régimes dits « démocratiques ». Ainsi en alla-t-il du règne de François Mitterrand qui ne laissera probablement d'autre souvenir que d'avoir n1is fin à la fan1euse « exception française », celle d'un pays où l'histoire avait encore pour horizon, aux yeux d'une partie de son peuple, l'émancipation. Aussi ce Président paré du qualificatif quelque peu abusif de « socialiste» entreprit-il de « griffer le ten1ps », pour reprendre la formulation servile de l'un de ses courtisans à propos des « grands travaux », en laissant sa marque dans l'espace parisien. Le « Grand Louvre », la « Grande Arche », la « Très Grande Bibliothèque »... Autant de monuments censés tén10igner de la grandeur du monarque, mais qui n'ont jan1ais joué, par-delà leur fonction utilitaire, que le rôle symbolique désorn1ais imparti au monumental: combler le vide d'un éternel présent où rien d'essentiel ne peut plus arriver. La place manque, éviden1n1ent, pour passer en revue les legs monumentaux du mitterrandisn1e. D'autres l'ont fait, avec, il est vrai, d'autres préoccupations. Tenons-nous en, parce qu'il s'agit là

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d'un cas extrême, à la bien mal nommée Grande Arche de la Défense. « Que célèbre-t-on là, sous cet arc de triomphe? », se demandait ingénument une critique d'architecture 7? L'auteur du projet, Otto von Spreckelsen, avait cru voir dans ce cube blanc évidé qui n'existait encore qu'à l'état de dessin « une porte ouverte sur un avenir imprévisible 8 ». Mais pour l'architecte danois, imprégné de spiritualité protestante, cette imprévisibilité renvoyait à la relation intemporelle de l'Homme avec la Divinité. Une vision que rendra caduque l'abandon par le gouvernement - passé à droite entre-temps - du projet initial de Carrefour de la communication au profit - c'est le cas de le dire! - d'un énième programme de bureaux. Pour savoir à quelles célébrations peut aujourd'hui servir ce qu'un journaliste appela, à la veille de son inauguration, « L'Arche triomphale 9 », il suffit de rapporter cet édifice in1pressionnant qui fascine tant de touristes à ce qui les laisse, en général, indifférents: les activités qu'il abrite. On s'apercevra alors que la « Grande Arche» se révèle être un édifice hauten1ent en1blén1atique. Au sommet, le plateau céleste de la Fondation des droits de l'homme, réceptacle des principes élevés et des idéaux éthérés. Pour le soutenir, deux énonnes piliers qui révèlent parfaiten1ent l'assise sur laquelle repose, en réalité, cette construction idéologique qu'est le « droidelomisme ». D'un côté, un n1inistère, celui de l'Équipelnent. De l'autre, un paquet de sièges sociaux d'entreprises privées. On aura cOlnpris ce que célèbre la « Grande Arche» : les noces de l'humanisme retrouvé avec l'État et le Capital. Et, en guise de dames d'honneur architecturales, les quartiers généraux des alentours où siègent les états-majors des n1ultinationales. Alors que le chantier était sur le point de s'achever, on pouvait lire en gros titre, dans un encart publicitaire à la gloire des « investjsseurs » (Axa et la Caisse des Dépôts) qui avaient financé l'opération: « Un Monument au service des entreprises ». Il ne faudrait pas, en effet, sous-estin1er l'effet « vitrine» recherché par les puissances privées au travers de ce que Régis Debray dénomn1e le « n1onument-fon11e». Sans doute n' a-t-il plus pour fonction de «transn1ettre ce qui doit rester », n1ais de
7. Michèle CHAMPENOIS,Le Monde, 12 juillet, 1999. 8. Entretien, Le Monde, 22 septembre 1982. 9. Emmanuel de Roux, Le Monde, 13 juillet 1989.

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«communiquer dans le moment même 10». Cependant, contrairement à ce que laisse entendre le philosophe qui se dit « médiologue », cette monumentalité ne saurait, sous prétexte qu'elle n'est plus porteuse de message, être considérée comme silencieuse. Si elle en est venue à ne commémorer rien d'autre qu'elle-même, au plan esthétique, elle n'en est pas moins extrêmement bavarde, au plan idéologique, ressassant par sa seule présence spectaculaire le même credo, à savoir la croyance en la pérennité de la libre entreprise. Plus que les logos publicitaires plus ou moins discrets inscrits sur leurs façades ou apposés sur leurs toits, c'est l'architecture même des immeubles édifiés à l'initiative des firmes industrielles, des holdings financières ou des groupes multimédias qui est chargée de donner au temps présent colonisé par la marchandise un air d'éternité. Dans ce monde dont ils se sont rendus maîtres, les global leaders se sentent, à juste titre, comme chez eux, s'appropriant l'espace urbain comme le reste, avec la suffisance et l'arrogance de gens à qui rien ne saurait être refusé. Pour immortaliser sa « réussite» en jouant les mécènes de l'art contemporain, le milliardaire François Pinault a ainsi jeté son dévolu sur l'île Seguin, à la périphérie de Paris. Cet accaparement est, lui aussi, des plus symboliques, comme n'ont pas manqué de le souligner, pour s'en féliciter, des « critiques» prosternés. En acquérant une partie des terrains des anciennes usines Renault à Boulogne-Billancourt pour y installer un n1usée qui porterait son nom, le propriétaire, entre autres, de la FNAC, du Printemps, de la Redoute et de Christie' s entend bien confirmer que l'ère « postindustrielle» a définitiven1ent supplanté l'ère industrielle, l'âge de la « communication» celui de la production. Entre la fondation François Pinault et la « refondation » idéologique de l'exploitation proposée par Ernest-Antoine Sellière, porte-parole du patronat français, le lien est aisé à l'établir: elles signent toutes deux la victoire, décrétée définitive, des bourgeois sur les prolétaires. Voici, en tout cas, l'ex « forteresse ouvrière» définitiven1ent investie par le capital pour être n1étamorphosée en temple de la culture «moderne» ou «postmoderne». «Quand Billancourt éternue, la France s'enrhun1e » avait-on coutun1e de dire, depuis le
10. Régis DEBRA Y, art. cil.