//img.uscri.be/pth/1e08aae68dc235799ef6eb75afe5e3b2e19b587f
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 15,00 €

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Mythes et dieux celtes

De
212 pages
Cet ouvrage réunit treize dossiers abordant les recherches sur les mythes et les dieux des Celtes préchrétiens, de la Gaule antique au Moyen Age, jusqu'à nos jours. Sont successivement abordés le mythe universel de la mère virginale ; des échos légendaires de la déesse Epona ; les malheurs des dieux "mehaignés" ; le dieu Lugus et ses héritiers, jusqu'à l'étonnant saint Gengoulph, cocu et martyr ; les trois mondes des celtes : paradis, Terre et enfers ; le mythe du Guerrier Impie ; Arthur et les rois de l'Autre Monde.
Voir plus Voir moins

MYTHES ET DIEUX CELTES Essais et Études

Reproductions de la couverture. La déesse KUBABA de Vladimir Tchernychev
Les feuilles, collage de Jean-Michel Lartigaud

Directeur de publication : Michel Mazoyer Directeur scientifique : Jorge Pérez Rey

Comité de rédaction Trésorière : Christine Gaulme Colloques : Jesús Martínez Dorronsorro Relations publiques : Annie Tchernychev Directrice du Comité de lecture : Annick Touchard Comité scientifique Sydney Aufrère, Pierre Bordreuil, Nathalie Bosson, Dominique Briquel, Gérard Capdeville, Jacques Freu, René Lebrun, Michel Mazoyer, Dennis Pardee, Eric Pirart, Jean-Michel Renaud, Nicolas Richer, Bernard Sergent, Claude Sterckx, Paul Wathelet Ingénieur informatique Patrick Habersack (macpaddy@chello.fr)

Avec la collaboration artistique de Jean-Michel Lartigaud, et de Vladimir Tchernychev

Ce volume a été imprimé par

© Association KUBABA, Paris

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-11323-7 EAN : 9782296113237

Collection KUBABA Série Antiquité

Claude STERCKX

MYTHES ET DIEUX CELTES
Essais et Études

Association KUBABA, Université de Paris I, Panthéon – Sorbonne, 12 Place du Panthéon 75231 Paris CEDEX 05

L’Harmattan

Bibliothèque Kubaba (sélection) http://kubaba.univ-paris1.fr/

COLLECTION KUBABA Série Antiquité Dominique BRIQUEL, Le Forum brûle. Jacques FREU, Histoire politique d’Ugarit. ——, Histoire du Mitanni. ——, Suppiliuliuma et la veuve du pharaon. Éric PIRART, L’Aphrodite iranienne. ——, L’éloge mazdéen de l’ivresse. ——, L’Aphrodite iranienne. ——, Guerriers d’Iran. ——, Georges Dumézil face aux héros iraniens. Michel MAZOYER, Télipinu, le dieu du marécage. Bernard SERGENT, L’Atlantide et la mythologie grecque. Claude STERKX, Les mutilations des ennemis chez les Celtes préchrétiens. Les Hittites et leur histoire en quatre volumes : Vol. 1 : Jacques FREU et Michel MAZOYER, en collaboration avec Isabelle KLOCK-FONTANILLE, Des origines à la fin de l’Ancien Royaume Hittite. Vol. 2 : Jacques FREU et Michel MAZOYER, Les débuts du Nouvel Empire Hittite. Vol. 3 : Jacques FREU et Michel MAZOYER, L’apogée du Nouvel Empire Hittite. Vol. 4 : Jacques FREU et Michel MAZOYER, Le déclin et la chute du Nouvel Empire Hittite. Sydney H. AUFRÈRE, Thot Hermès l’Égyptien. De l’infiniment grand à l’infiniment petit. Michel MAZOYER (éd.), Homère et l’Anatolie Michel MAZOYER et Olivier CASABONNE (éd.), Mélanges en l’honneur du Professeur René Lebrun : Vol. 1 : Antiquus Oriens. Vol. 2 : Studia Anatolica et Varia.

MYTHES CELTES
Essais et études AVANT-PROPOS

Sur les conseils de quelques amis et collègues, nous avons entrepris de rassembler ici divers essais et études publiés antérieurement dans des revues ou des collections dont la plupart peuvent être d’accès difficile parce qu’elles ont cessé d’exister ou parc qu’elles n’ont qu’une diffusion réduite. Elles ont toutes été relues et rafraîchies, sinon dans leur forme même laissée le plus souvent dans son état originel, du moins par des ajouts, ici imprimés en italiques pour permettre de les distinguer. La bibliographie aussi a été quelque peu mise à jour, par suppression de renvois vieillis ou superfétatoires et adjonction de nouveaux plus utiles. Le recueil propose aussi trois études inédites : l’une sur le thème de l’enfant né coiffé, une autre sur la conception des mondes et une troisième sur des amours dans l’autre monde.. Nous tenons enfin à remercier ici très chaleureusement Frédéric Blaive, qui a bien voulu que nous incluions une étude commune dont le plus grand mérite lui revient, et Michel Mazoyer sans l’aide et les conseils duquel ce livre n’aurait pas vu voir le jour.
Boondael, le 23 septembre 2009 Claude STERCKX

I. LE MYTHE UNIVERSEL DE LA MERE VIRGINALE1 Croyants ou incrédules, notre environnement nous a tous familiarisés avec la figure de Marie, la Vierge-Mère du christianisme. Pour les chrétiens, elle occupe même une place si importante dans leur système religieux que l’Eglise catholique, sous l’autorité du pape Pie IX en 1854, est allée jusqu’à poser en dogme son “immaculée conception“2. Nous pouvons donc comprendre l’étonnement de ses missionnaires lorsqu’ils ont découvert que leur foi était partagée, parfois jusque dans ses détails, par les “païens” exotiques qu’ils entendaient convertir. Voici par exemple le rapport qu’adresse de Chine un révérend lazariste :
Ayant de nouveau hissé les voiles, nous parvîmes sans autre accident à Pû-Ho (dans le Kiang-si), ville située au confluent de huit rivières. Notre pilote, qui avait là sa famille, voulut y séjourner une semaine pour célébrer avec les siens une fête en l’honneur d’une divinité chinoise qu’on appelle vulgairement Ching-mou “Sainte Mère” et même quelquefois Tiên-héou “Reine du Ciel”. On en distingue ordinairement deux, l’une indigène de la province de Lou-kien et l’autre étrangère qui aurait été apportée des îles de l’Océanie. Si vous êtes surpris de trouver ces expressions sur les lèvres des Chinois, je l’ai été bien davantage en voyant [...] de mes yeux, dans une espèce d’oratoire de notre capitale, une grande statue de femme dont les pieds s’appuyaient sur la tête d’un gros serpent tandis qu’elle tenait un tout petit enfant entre ses bras. Derrière cette statue s’en trouvait une autre, d’égale grandeur, figurant un vénérable vieillard dans l’admiration et, tout autour, une dizaine de statuettes ayant assez l’air de

1

Publié originellement dans la collection des Cahiers de la Faculté Ouverte des Religions et des Humanismes Laïques (Delespesse 2004:11-34). 2 Sur l’ambiguïté de la formule (en fait absence de péché originel) : Joly 1994:41.

9

simples bergers qui, le genou en terre, présentent à la femme et à l’enfant diverses offrandes : les uns, chose étonnante, font le modeste hommage de deux colombes, les autres d’un agneau. N’est-ce pas là une véritable Nativité ? Les Chinois disent que la déesse Kouan-yn ou Ching-mou, dont j’ai parlé plus haut, est vierge, quoiqu’ils placent presque toujours un enfant dans ses bras et un oiseau blanc au-dessus de sa statue avec l’inscription suivante que j’ai lue Kiau-tchétche mou “Mère libératrice du monde”. N’est-ce pas la sainte Vierge avec le Saint Esprit sous la forme d’une colombe ? Le malheur est que, au lieu de se rattacher à nous par ces traditions éparses qui attestent le passage de l’évangile dans ces contrées lointaines, les Chinois dénaturent ces emprunts à la vérité par des interprétations ridicules ou monstrueuses. Quelquefois je fais malgré moi des réflexions bien amères et je crois y trouver les raisons pour lesquelles on a beau déployer sur tous les points de la Chine l’activité du zèle apostolique, on n’opère pas néanmoins de nombreuses conversions : c’est que nous n’avons plus affaire à de simples infidèles mais en quelque sorte à des apostats. Le soleil du christianisme a plusieurs fois déjà éclairé de ces rayons cette terre ingrate et autant de fois les yeux se sont volontairement fermés à sa bienfaisante et divine lumière. Faut-il ensuite s’étonner que, ajoutant ainsi nuages à nuages, ingratitude à ingratitude, ces peuples aient laissé passer pour eux, selon la menace de l’apôtre, le temps de la grâce et du salut3.

Les interprétations de ce brave missionnaire sont ici bien naïves. Des études plus objectives ont assuré aujourd’hui que cette déesse Guanyin est un avatar chinois de l’Indien Avalokitesvara, l’un des plus éminents bodhisattvas, c’est-àdire un être mortel parvenu à la perfection suffisante pour atteindre le Nirvana mais qui y a renoncé afin d’aider par ses

3

Laribe 1845.

10

vertus et son exemple les humains à gagner cette même perfection 4. En Chine, Avalokitesvara a vu d’abord son nom mal traduit : confondant -isvara “seigneur” et –svara “bruit”, les Chinois l’ont appelé Guanshiyin, le plus souvent abrégé en Guanyin, “Celui Qui Perçoit les Accents de Détresse du Monde”. Ensuite les Chinois, chez lesquels on connaît l’importance capitale de la descendance seule capable de perpétuer l’importantissime culte des ancêtres 5, ont apparemment privilégié une forme particulière du Bodhisattva Avalokitesvara : sa représentation tantrique comme Pandaravasini. En effet, les écoles tantriques du bouddhisme indien distinguent des formes masculines et des formes féminines des Bodhisattvas. Hayagriva, forme masculine du Bodhisattva Avalokitesvara, représente ainsi sa compassion secourable tandis que Pandaravasini, forme féminine, représente sa médiation extatique. Dans la terminologie tantrique, Pandaravasini appartient à la sphère Garbhakosadatu “Trésor de la Matrice” : en prenant à la lettre cette appellation, les Chinois ont trouvé la divinité donneuse d’enfants qui leur convenait si bien et ils ont développé son culte très loin de l’orthodoxie bouddhique. Songzo Guanyin “Guanyin Donneuse d’Enfants” est universellement vénérée en Chine. Elle est figurée sous les traits d’une douce nonne bouddhiste à la tête couverte d’une voile blanc, trônant sur une fleur de lotus et tenant un bel enfant dans ses bras. Ses deux suivants “le Jeune Homme aux Capacités Excellentes” Shancai Tongzi et “la Fille du RoiDragon” Longwang Nüzi l’encadrent et un oiseau lui apporte son chapelet. Une légende s’est développée autour d’elle : Nanhai Guanyin quanzhuan “la vie complète de Guanyin de la mer du sud” qui en fait la fille d’un roi de Xingliu ayant souffert tous les martyres pour préserver sa virginité et accomplir sa vocation monastique jusqu’à atteindre la per4 5

de Mallman 1948. Granet 1986:65-79.

11

fection d’un bodhisattva6. Guanyin est donc bien une sainte vierge mais elle n’est pas mère, si ce n’est indirectement en assurant la maternité de ses dévotes. Les missionnaires se sont laisser abuser : bien d’autres Occidentaux se seraient laissé prendre. D’autant que la Chine connaît bien des légendes de maternités virginales. A l’aube des temps historiques, la belle Jiangyuan se désole de ne pas être mère. Elle remarque un jour une pierre marquée d’une étrange empreinte : en fait, celle d’un doigt de l’Empereur Jaune Huangdi le premier prince. Elle y pose le pied et fait une libation : à l’instant même elle sent ses entrailles émues et, neuf mois plus tard, elle met au monde sans douleurs, sans aucun effort, sans déchirement et sans souillure, Houji, le fondateur de la dynastie Zhou7. Ce cas chinois n’est même pas une coïncidence isolée. Toutes les religions semblent en offrir de tout pareils, à commencer par les plus grandes qui se donnent une vocation universelle. Le bouddhisme orthodoxe attribue ainsi une naissance virginale au Bouddha historique, Siddharta Gautama Sakyamuni8. Un bouddha est un être normalement mortel mais qui a atteint une perfection de vertus et de connaissances transcendentales suffisantes pour obtenir l’éveil total dans le Nirvana. Il n’en naît qu’un seul par éon. Siddharta est celui de l’éon présent. Le prochain à venir devrait être le boddhisattva Maitreya qui, en attendant, se consacre au salut des hommes dans le Ciel. Avant son incarnation, Siddharta réside lui aussi dans le Ciel mais, pressé par les dieux de sauver le monde en lui révélant la voie, il décide lui-même de l’instant et du lieu de sa naissance. Il choisit ainsi pour mère Mahamaya, l’épouse du roi Suddhodana de Kapilavasu.
6 7 8

Maspéro 1971:187-193 ; Nanayakkara 1961- :411-412. Nourry 1908:21-22. Coomaraswamy 1949:79-82 ; cf. Reynolds 1976.

12

Cette année-là, aux fêtes d’été, Mahamaya se sanctifie en s’abstenant de tout rapport sexuel et de tout plaisir profane. Elle rêve alors qu’elle est enlevée jusqu’au sommet de l’Himalaya où son corps est lavé dans l’eau pour achever de la purifier de toute souillure mortelle. Elle est ensuite couchée dans un lit royal : un grand éléphant blanc, en majesté, descend alors du Ciel, tourne trois fois autour d’elle en une dextration de bon augure et lui frappe enfin le flanc droit comme s’il la pénétrait. Mahamaya se réveille enceinte. Sa grossesse dure dix mois, sans que sa matrice soit touchée car l’enfant à naître croît dans une châsse en pierre précieuse, si brillante d’ailleurs qu’il y est glorieusement visible. Enfin elle accouche debout, sans aucune douleur et sans secondines. Elle meurt en sainte sept jours plus tard. La mère du Bouddha Siddharta n’apparaît donc pas à première vue comme une vierge : elle est mariée et elle a, semble-t-il, normalement consommé ses noces avec son époux. Mais tous les détails de sa fécondation et de sa parturition insistent bien sur la conception “virginale” de son fils : elle se fait en songe, sans aucun sentiment ni sensation érotiques, dans une matrice qui reste intacte et l’accouchement se fait sans aucune douleur ni “souillures” physiologiques. Surtout, les textes mêmes posent la virginité de Mahamaya comme un dogme9 “car un sein qu’a occupé un futur bouddha est comme le tabernacle d’un temple” : elle a été intégralement rétablie vierge par l’eau de son rêve. L’hindouisme a, pour sa part, incarné ses principaux dieux à travers les héros de sa fameuse épopée du Mahabharata10. Les cinq plus grands naissent aussi d’une mère vierge. La petite princesse Kunti sert si bien le dieu Siva lorsqu’il se présente à la Cour de son père sous le déguisement d’un brahmane acariâtre et infiniment exigeant, que celui-ci lui accorde le pouvoir d’amener n’importe quel dieu à s’unir à elle. D’abord effrayée et réticente, Kunti se laisse néanmoins bientôt
9

Il est même connu des sources chrétiennes : Jérôme, Aduersus Iouinianum I 42 = Migne et al. 1844- :XXIII 273. 10 Dumézil 1968-1973:I 31-227.

13

tenter. Au moment de ses menstrues, elle voit, de sa terrasse, le Soleil se lever et, par miracle, elle l’aperçoit non pas comme le simple disque solaire mais sous ses traits divins : ceux du dieu Surya, infiniment glorieux et beau. Kunti l’invoque et le trouve aussitôt auprès d’elle. Elle s’épouvante de son audace et des conséquences qu’elle entrevoit. Elle supplie le dieu de la laisser, lui représente ses parents et leur colère si elle se laisse séduire mais Surya n’entend pas s’être dérangé pour rien : il la menace des pires vengeances, lui promet qu’il lui donnera un fils aussi beau et aussi brillant que lui, lui garantit enfin le secret et la restauration parfaite de sa virginité. Kunti cède, mène sa grossesse à terme à l’insu de tous, puis abandonne tristement son nouveau-né - le futur Karna - dans un panier au fil de la rivière et, à nouveau pucelle intacte, reprend son apparence de sage petite princesse. Lorsqu’elle atteint l’âge d’être mariée, son père organise un svayamvara, c’est-à-dire une réunion de prétendants parmi lesquels elle peut choisir un fiancé. Elle se donne ainsi à Pandu, incarnation du dieu Varuna et roi de Hastinapura. Peu après, le mentor de Pandu, son oncle Bhisma, lui donne une seconde épouse, Madri. Avatar du dieu sexuellement impuissant Varuna, Pandu se révèle incapable d’avoir des relations sexuelles : un jour, à la chasse, il a blessé mortellement un ascète qui s’était métamorphosé en gazelle afin de jouir des plaisirs de l’amour et celui-là l’a maudit, prédisant qu’il mourrait aussitôt qu’il connaîtrait physiquement une femme. Pandu se désole évidemment de ne pas pouvoir assurer sa descendance. Kunti lui révèle alors son privilège et ils s’accordent pour demander aux dieux de suppléer la défaillance du roi. Successivement, Dharma, Vayu et Indra engendrent trois fils : Yudhistira, Bhima et Arjuna. Pandu en veut encore mais Kunti estime en avoir assez fait. Elle accepte alors de mettre une fois son pouvoir au service de Madri, la seconde épouse. Pour en profiter au mieux, celle-là a l’idée de faire appel aux inséparables dieux jumeaux Dasra et

14

Nasatya : ils l’engrossent très évidemment de deux jumeaux pareils à eux, Nakula et Sahadeva11. Le zoroastrisme iranien a des mythes analogues. Selon le Denkard pehlvi, Zoroastre existe spirituellement dès avant sa naissance et les trois composants de son incarnation humaine sont rassemblés comme suit : une étincelle vitale se détache d’abord des Lumières Infinies et pénètre dans le corps de la petite Duktav à l’instant même où elle naît ; elle brille si fort dans son sein que ses parents, honteux d’une telle grossesse apparente, la marient dans un autre village. L’offrande rituelle du zoroastrisme est un mélange de lait et de la liqueur sacrée haoma. Pour l’accomplir, l’époux humain de Duktav, Purusasp, cueille une branche d’éphèdre, dont le suc donne le haoma : l’âme du prophète y avait été créée et s’y trouve. Purusasp mêle ce haoma au lait de ses vaches, lesquelles avaient brouté des herbes qu’avait fait croître le sperme de Zoroastre tombé avec la pluie : lorsque la vierge Duktav boit ce mélange, elle conçoit Zoroastre, qui enseignera le chemin du salut aux hommes 12. La naissance de Zoroastre marque le début du dernier âge du monde. Il doit durer trois “millénaires”, couronnés chacun par la naissance d’un de ses fils. Car son sperme est conservé dans le lac Hamun e Helmand : tous les mille ans, il féconde spontanément une fillette de quinze ans pendant son bain et elle donne naissance virginalement à un fils qui rapproche à chaque fois le monde de son salut. La première met au monde Usetar qui vient à bout de la malignité des quadrupèdes, la deuxième Usetarmah qui détruit celle des serpents, la dernière Saosyant qui supprimera celle des hommes et présidera à la fin des temps13. Sans doute le zoroastrisme iranien, le bouddhisme indien et ses formes populaires chinoisent plongent-ils leurs racines dans

11

Pour un parallèle entre ces cinq fils et la mythologie celte : Sterckx 2002. 12 Denkart VII 2 = Molé 1967:14-27. 13 Molé 1965:113-115.

15

le même substrat du vieux polythéisme indo-iranien. Ce dernier n’est toutefois pas le seul d’où émergent des mythes de maternités virginales : ils se rencontrent dans presque toutes les religions. Les travaux de Marija Gimbutas ont révélé les principaux ressorts de la mythologie ancien-européenne, c’est-à-dire celle des populations néolithiques pré-indo-européennes de l’Europe centrale et orientale14. Parmi eux apparaît une cosmogonie exposant la naissance du monde comme l’éclosion d’un œuf primordial pondu par une Grande Mère aviforme. M. Gimbutas a également bien montré la filiation entre ces croyances très anciennes et, par l’intermédiaire de traditions égéennes, puis grecques, un certain nombre de textes orphiques : en particulier ceux qui décrivent Nyx, la Nuit, comme la Grande Mère vierge, une oiselle aux immenses ailes noires gravide sans avoir été fécondée et qui pond l’œuf cosmique dont les deux moitiés de la coque ont formé le ciel et la Terre et dont est né Eros, l’Instinct Générateur, c’est-à-dire le principe de la perpétuation générale de la vie15. A côté de cet écho du plus lointain passé, un tour du monde des croyances ne laisse guère de zones blanches. La mythologie des Esquimaux compte parmi ses premiers rôles le démiurge Tulukaugok. Il est décrit comme un grand corbeau, héros de mille aventures grâce à ses talents de décepteur (trickster). Les traditions les plus exactes savent qu’il est le fils du dieu suprême mais cette filiation est le plus souvent oubliée. Il est alors raconté qu’il est né d’une jeune vierge qui a avalé une plume flottant sur la mer et s’en est trouvée aussitôt enceinte16. Les Tewa du Nouveau-Mexique offrent l’histoire d’une fillette vierge qui se trouve grosse en moulant une jarre. Le temps venu, elle met au monde un bébé sans bras ni jambes, une vraie cruche humaine mais qui atteint sa taille adulte en

14 15 16

Gimbutas 1974. Ramnoux 1986:177-230. Thalbitzer 1928:411, 419-420.

16

vingt jours à peine. Accompagnant son grand-père à la chasse, il se cogne à un roc, se brise et donne lui-même naissance au grand héros des traditions tribales, en plein arroi. Celui-là se met alors en quête de son père : il découvre finalement que c’est le Serpent de l’Eau Rouge, le dieu chtonien des Tewa17. Chez les Aztèques, la version la plus canonique de la naissance de Quetzalcoatl en fait le fils du grand héros Mixcoatl : au cours de ses nombreuses pérégrinations, celui-là rencontre la vierge guerrière Chimalman qui le défie en se mettant nue devant lui. Mixcoatl ne se laisse pas démonter : il la subjugue en lançant ses javelines au ras de sa tête, au ras de son cœur et au ras de son entrejambe et il obtient ainsi de pouvoir s’unir à elle, mais plusieurs autres versions rejettent cette belle histoire et font de Chimalman une vierge fécondée miraculeusement en avalant un petit jade18. Les Chincha du Pérou attribuaient une triste mésaventure à leur démiurge Coniraya Viracocha. Tombé amoureux de la vierge Cavillaca, il l’engrosse en faisant tomber près d’elle un fruit dans lequel il a éjaculé son sperme. L’imprudente le mange, se trouve enceinte mais, après la naissance d’un fils, elle va noyer sa honte en se jetant dans la mer avec lui, au grand désespoir de Viracocha19. En Bolivie, les Chiriguano, qui sont des descendants des anciens Guarani, vénèrent le dieu Tatu-tunpa qui féconde magiquement une vierge et fait naître ainsi virginalement le Soleil et la Lune20. Un peu plus à l’est, les Manasi honorent un héros civilisateur lui aussi né miraculeusement d’une vierge : après avoir guéri les malades et ressuscité les morts, il est monté au ciel où il est devenu le Soleil21. La Polynésie connaît plusieurs mythes cosmogoniques. L’un d’eux, retrouvé des îles Hawaii jusqu’aux îles de la Société,
17 18 19 20 21

Leeming 1987:273. Graulich 1987:175-178. Alexander 1930:228-229. Métraux 1931:154. Métraux 1946-1950:393.

17

raconte l’histoire d’une grande oiselle, gravide sans avoir été fécondée, qui pond l’œuf d’où sort le démiurge Taaroa22. Les Toungouses de Mandchourie ont conquis la Chine et leur clan des Aisin Kioro lui a donné sa dernière dynastie impériale, celle des Qing. Toutes les histoires officielles de cette dynastie lui prêtent une origine divine : trois filles du Ciel, Engoulen, Tchengoulen et Fek’oulen, descendent du ciel pour se baigner dans le lac sacré Poulhoûri ; pendant qu’elles barbotent ainsi, une pie transcendentale vient déposer une baie rouge sur les vêtements qu’avait ôtés Fek’oulen ; ce fruit apparaît si appétissant que Fek’oulen le mange avant même de se rhabiller ; aussitôt elle se trouve enceinte, incapable d’enfiler ses vêtements et forcée dès lors de rester sur la Terre ; à terme, elle met au monde un fils auquel elle attribue le nom de famille Aisin Kioro et le nom personnel de Pouk’ouri Yong-choun : c’est lui le premier ancêtre de la lignée impériale qui s’est éteinte avec Aisin Kioro Puyi, empereur mandchou Kangteh de 1914 à 1945 23. La Chine a bien connu ce thème de l’origine virginale de ses empereurs et de ses grands hommes surhumains. Hors du bouddhisme d’origine indienne, elle l’a appliqué, par exemple, à la figure de Lao Tseu (Laozu) dont elle dit que la mère est une vierge qui refuse obstinément toute idée de mariage. Elle devient néanmoins grosse, d’un noyau de prune, et porte alors le futur Lao Tseu pendant quatre-vingt un ans. Enfin il naît et s’enquiert aussitôt de l’identité de son père. Sa mère lui révèle alors qu’elle a voulu s’empoisonner de crainte que, enceinte sans être mariée, elle ne fût la risée du canton mais qu’une divinité lui est apparue et lui a prédit la longueur de sa gestation et le destin exceptionnel de son fils24.

22 23

Ellis 1840: I 100 ; Henry 1901. Gilbert 1934:593. Il est à tort connu comme le dernier empereur de Chine : ce titre revient en fait à l’éphémère Hong Sien couronné en 1915. 24 Seidel 1969:108-109.

18

Les Kirghizes du Turkestan se disent, à l’instar des Mandchous, descendants d’une princesse vierge tombée enceinte en se baignant dans un lac25. Les Tatars de l’Altaï racontent que le démoniaque Erlik crée un géant des eaux, Andalma-Muus, qui se sert de sa langue pour capturer les hommes et les dévorer. Trois héros célestes, Mandyshire, Maider et Tyurun-Muzykay, se portent volontaires pour le combattre et le détruire. Tyurun-Muzykay assure qu’il sera le plus apte : il descend du Ciel, se fait mettre au monde par une vierge, tue le monstre et met son corps en pièces. Et les Tatars affirment que des lambeaux de ce corps sont nés les moustiques qui infestent la taïga26. Sur la moyenne Volga, les Mordves de Mordovie placent au sommet de leur panthéon le dieu du Ciel Skaj et son épouse Ange-pataj “la Mère du Ciel”. Tout en étant mère de nombreux enfants, celle-ci est réputée toujours vierge27. Certes, cette croyance n’est rapportée que par un auteur du milieu du dixneuvième siècle (P.J. Melnikov) qui n’est guère fiable et il est possible qu’elle ne soit qu’une contamination du personnage par la vierge Marie du christianisme28 mais d’une part la foi en une telle histoire était si grande que les Mordves, jusqu’en des temps tout récents, réservaient les plus grands égards aux enfants des filles-mères car ils pouvaient être les fils ou les filles d’un dieu29 et d’autre part l’existence d’une vierge-mère primordiale est bien attestée dans les mythologies finnoougriennes. En effet, les Finnois, cousins des Mordves, en témoignent à travers leur Kalevala, fameux recueil de lais mythologiques mis en forme au dix-neuvième siècle par Elias Lönnrot. Ce chefd’œuvre de la littérature mondiale déroule quarante neuf chants célébrant la naissance et les exploits du héros civilisateur
25 26 27 28 29

Nourry 1908:39. Verbitski 1891:101. Paulson et al.1965:212-213. Holmberg-Harva 1920:217-220. Nourry 1908:162.

19

Väinämöinen, suivis d’un dernier, d’inspiration indiscutablement chrétienne, dans lequel un nouveau-né éclipse le vieux sage et lui fait quitter ce monde car son temps, celui du paganisme, est venu à son terme. Le parallèle est très net entre ce Väinämöinen et son vainqueur : tous deux naissent d’une mère virginale. L’un, en une véritable cosmogonie, de la vierge Ilmatar fécondée par le vent et la vague du chaos originel30, l’autre de la vierge Marjatta, enceinte d’avoir mangé une airelle et dans la honte d’un accouchement misérable, hors de toute hospitalité et de toute aide à la pauvre fille-mère31. Les Celtes ont laissé plusieurs allégations de naissances virginales. Une anecdote irlandaise raconte comment le pillard Fionnach se cache un jour dans une aubépine au-dessus d’une source. Y vient Créidhe, la fille du roi Ronán de Leinster, afin de s’y laver les mains : elle est si jolie que le brigand ne peut contenir son désir et laisse couler son sperme sur le cresson qui couvre l’eau. Créidhe en mange et, à sa grande honte, s’en trouve enceinte du futur prince Baoithíne32. Surtout le Pays de Galles attribue une naissance virginale à son prophète Merlin. La version canonique en a été établie par Geoffrey de Monmouth. Le roi britannique Vortigern, aux abois face à la révolte de ses mercenaires saxons, veut construire un dernier réduit sur le mont Snowdon mais tout le travail de ses maçons s’écroule chaque nuit. Ses druides lui assurent que le seul moyen de réussir l’ouvrage est de mêler au mortier le sang d’un garçonnet né sans père. Les messagers royaux sont aussitôt lancés à la recherche d’un tel enfant et ils découvrent à Carmarthen le petit Merlin que toute la ville désigne comme le garçon sans père. Sa mère est une nonne, fille du roi de Démétie, qui dit avoir été visitée par un esprit ou par un magicien parfois invisible, parfois sous les traits d’un beau jeune homme : ce serait lui le père de Merlin car elle n’a jamais eu de relations qu’avec lui. Et
30 31 32

Kalevala I 103-344 : Lönnrot 1931:28-34. Kalevala L :1-*512 = Lönnrot 1931:649-663. Coimpeart Bhaoithíne = Stokes 1873-1875.

20

un sage identifie immédiatement ce mystérieux visiteur comme un démon incube33. Cette paternité démoniaque n’est évidemment qu’une rationalisation chrétienne de Geoffrey. L’histoire apparaît en effet sous une forme plus authentique dans la vénérable Historia Britonum du pseudo-Nennius : là, Merlin porte encore son vieux nom d’Ambroise et sa mère, qui n’est pas nonne, se contente de répondre aux questions de Vortigern en jurant que son fils n’a pas de père et que, si elle ignore comment il a été conçu dans son sein, elle sait en tout cas qu’elle est parfaitement vierge34. La croyance en la possibilité d’un tel phénomène était telle que, à la fin du dix-neuvième siècle encore, au témoignage d’Ernest Renan, des filles-mères bretonnes juraient, apparemment en toute bonne foi, n’avoir jamais eu de rapports avec un homme et ignorer d’où leur venait leur état, à moins d’avoir été engrossées par la Lune... Pour éviter cela, il était d’ailleurs enjoint aux filles de se méfier et de ne jamais trop se découvrir lorsqu’elles urinaient au clair de lune : non seulement elles risquaient une grossesse mais celle-ci produirait un monstre. Une telle naissance était même signalée à Morlaix : à peine né, le fils de la Lune avait tenté de se réfugier sous le lit mais il avait été pris et tué à coups de bâton...35 La Grèce antique offre plusieurs cas de naissances plus ou moins virginales en ce sens que de jeunes vierges sont fécondées de diverses manières qui ne paraissent pas impliquer de défloration physique : ainsi, entre autres, Danaé que Zeus engrosse de Persée en se coulant sous la forme d’une pluie d’or36. Même Platon serait né d’une mère vierge, enceinte en rêve du fantôme d’Apollon37. Plus remarquable en tout cas est

33

Geoffrey de Monmouth, De gestis Britonum VI 106-107 = Reeve – Wright 2007:136-138 34 Nennius, Historia Britonum 40-42 = Morris 1980:29-31. 35 d’Armont – Sébillot 1900:471 ; Giraudon 2007:61. 36 Rademacher 1927. 37 Jérôme, Aduersus Iouinianum I 42 = Migne et al. 1844: XXIII 273.

21