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Mythes politiques et identité en Ukraine post-soviétique

De
218 pages
L'Ukraine, dans le contexte post-indépendance, connaît une crise économique, politique et sociale importante mais également une crise des symboles liée à la nécessité d'élaborer de nouvelles statégies de légitimation du pouvoir et de redéfinir les espaces sociaux et politiques. La rhétorique nationaliste joue un rôle prépondérant dans les débats sur la mise en place de la démocratie et la restructuration du champ symbolique.
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Dominique

de Juriew

Mythes pol itiq ues et identité
Ukraine post-soviétique : passé composé et reconquête du sens

en

Préface

de Cuy Lanoue

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest Hongrie

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 1 0214 Torino Italie

copyright L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-3614-9

Préface

Ce livre traite de la mythification politique en Ukraine suite à l'obtention de son indépendance après la désintégration de l'URSS. Dominique de Juriew y a développé son argumentation à partir de sa participation aux activités d'un chœur kievien dont le répertoire était à la fois folklorique et liturgique. Roland Barthes affirmait que la rhétorique politique est la mythification des rapports de pouvoir intrinsèques à l'ordre social. Il envisage le mythe politique comme une parole qui n'affiche rien et ne cache rien, mais qui déforme. Cette parole est définie par son intention, dont le propre est de transformer un sens en forme et de confondre l'image et le concept en naturalisant la relation qu'ils entretiennent. La mythification est donc l'élaboration d'un texte narratif qui loin de falsifier la réalité tente de lui donner un nouveau sens et de définir un champ rituel et une nouvelle carte cognitive. Elle cache, canalise le pouvoir et définit l'identité de la nation, et surtout l'identité politique de l'individu face à cette construction imaginaire (selon l'expression de Benedict Anderson) et à ses concitoyens. Selon diverses approches classiques, le rapport entre mythification politique et identité repose sur les qualités polysémiques de la métonymie qui est elle-même la base du processus de mythification. Par conséquent le mythe cache les rapports sociaux d'exploitation et de domination qui font de l'individu un citoyen unidimensionnel, augmentant ainsi l'aliénation des uns et des autres, dépourvus de moyens culturels et même intellectuels pouvant donner sens et voix à leur impuissance. Le passé, l'histoire et ses lacunes, serviraient donc à contrôler la société. Dominique de Juriew montre que l'enjeu entre l'identité politique nationale et individuelle est beaucoup plus complexe puisqu'il repose sur des glissements métonymiques qui s'étendent du passé au futur; que le passé n'est pas uniquement un poids limitant les choix créatifs du citoyen à la recherche de légitimité pour ses stratégies de positionnement social; que les utopies futuristes ne sont pas exclusivement des rêves non réalisés et non réalisables, mais que ces constructions temporelles fournissent la matière brute nécessaire à la construction de nouvelles identités. L'auteur nous fournit une théorie sociologique et sémiotique de la transformation sociale qui ne s'appuie aucunement sur une base psychologique, évitant ainsi le piège de la réification et de la projection de valeurs idéologiques bourgeoises qui trop souvent contaminent les analyses "objectives" et scientifiques du champ politique. Le deuxième volet de cette recherche présente la ritualisation comme moteur de la mythification. La ritualisation

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marque plusieurs aspects de la vie tel que le chant, la danse, ainsi que des activités plus formelles, comme les règles gérant le politique (lieu par excellence du pouvoir et donc lieu de processus continuel de mythification). La ritualisation, la répétition d'un geste ou la concrétisation d'une formule définissant préalablement le comportement créent un champ dont les contours contiennent un nombre réduit d'éléments sémantiques. Ceux-ci peuvent acquérir de nouvelles significations puisqu'ils sont divorcés du quotidien. Les signes qui survivent à la purge deviennent non seulement polysémiques (ils le sont à peu prés tous, en tous cas), mais aussi polyvalents, matières premières puisées dans le passé et projetées dans le futur pour penser le présent. Ce n'est pas par hasard si la recherche de Dominique de Juriew à Kiev s'est intéressée aux diverses dimensions d'un chœur de chant traditionnel (choix du répertoire, lieux des représentations, interaction entre les choristes, entre les spectateurs et les choristes), où l'activité rituelle peut acquérir des sens politiques inattendus et peut passer inaperçue aux yeux même des participants. Ce livre nous invite à une troisième réflexion portant sur la mondialisation, terme devenu galvaudé, mais restant utile pour décrire certains changements dans le rapport entre les individus et leurs catégories de références. Les frontières définissant les individus, les États, les catégories, et devenues "perméables" (selon F. Barth) dans les années soixante (le développement de cartels internationaux après la Deuxième Guerre mondiale a montré que les États-nations ont toujours eu des difficultés à contrôler leurs frontières géographiques et politiques), sont aujourd'hui fragilisées, voire, glissantes. Par conséquent, les noyaux qui auparavant définissaient l'ensemble sémantique "central" (selon l'optique occidentale devenue dominante à la suite du mouvement romantique) des catégories sociales (l'individu, l'État, le pays) sont eux aussi fragilisés et fugaces. En particulier, les contours qui semblaient définir le corps social de l'individu sont aujourd'hui difficilement discernables. La mondialisation transformerait les citoyens en individus "libres", mais dépouillés d'un système de référents centrai. Voilà ce que ce livre nous montre: la mondialisation n'est pas un processus d'américanisation (déjà dénoncé dans les années soixante) ou d'internationalisation homogène orchestrée par les interventions "humanitaires" de l'ONU, mais une tendance à la décentralisation de l'individu qui se vérifie non seulement dans les régions politiquement et économiquement marginales du monde (les Caraïbes, l'Afrique, les Bal-

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kans), mais aussi dans les grands pays qui semblent posséder les ressources naturelles et les structures sociales pour décoller économiquement et politiquement (la Russie, l'Ukraine). Les données présentées ici nous montrent que la mondialisation est avant tout un processus local qui aboutit à la fragilisation du Soi et du Nous. Ce livre est un témoignage utile quant au processus de développement politique, et une étude forte de la chute libre des vieux symboles et des processus identitaires démodés, singulièrement inefficaces dans la nouvelle quête de sens, les événements politiques récents en Ukraine confirment les thèses de Dominique de Juriew.

Guy Lanoue Rome, mars-avril 2001

Guy Lanoue est professeur

d'anthropologie sociale et culturelle à l'Université de Montréal au Canada.

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Présentation

Le temps d'une ethnographie

L'Ukraine contemporaine est née de la réunification de l'Ukraine de l'Est et de l'Ukraine de l'Ouest effectuée par Staline au sortir de la deuxième guerre mondiale. La situation de bipartition, qui a caractérisé l'histoire de l'Ukraine, perdure actuellement et est lisible dans le découpage ethnique et linguistique du pays. L'Ukraine regroupe actuellement 58 millions d'habitants dont 11,4 millions de Russes (22% de la population). Selon Wilson (1 996), la société ukrainienne contemporaine se présente comme une société bi-ethnique et bilingue!. Certains groupes ethniques et/ou linguistiques sont plus présents dans certaines régions. La Galicie, en Ukraine occidentale, rassemble un grand nombre d'Ukrainiens ukrainophones alors que le Sud-Est de l'Ukraine, en particulier la région de Dnipropetrovsk, abrite une grande partie de l'ethnie russe et un grand nombre de russophones. Bien que les habitants de l'Ukraine aient massivement voté pour l'indépendance en décem bre 1991, la situation de bipartition empêche l'élaboration d'un consensus quant à la question nationale. Au début des années 1990, l'Ukraine traversait une crise économique grave entraînant la déstructuration du tissu social et une forte inquiétude quant à l'avenir politique et économique du pays pour nombre d'individus. L'impression de chaos ressentie par la majeure partie des personnes, que j'ai rencontrées, donnait lieu à de nombreux discours exégétiques et donnait une couleur particulière aux représentations ou volontés de représentation de l'identité nationale. L'exégèse reposait sur une dialectique passé/présent qui tendait à construire et à reconstruire l'histoire. Cette dialectique m'a surprise et déconcertée me donnant l'impression que les individus ne cherchaient pas simplement à expliquer le chaos dont leur société souffrait mais à aller en chercher les racines et à en comprendre la genèse. L'omniprésence du temps, dans le discours quotidien, faisait écho à mes propres interrogations puisqu'en arrivant en Ukraine j'ai été saisie par l'impression d'entrer dans un autre temps; un temps que m'avait raconté mes parents et grands-parents. Les Kieviens disaient souvent que leur pays avait 50 ans de retard sur les 13

pays occidentaux, renforçant cette impression de vivre dans un autre temps que celui auquel j'étais habituée: celui de l'efficacité, de l'anticipation. Dans le tem ps ukrainien, peu d'efficacité : on perd beaucoup de temps pour obtenir un simple timbre poste; pas d'anticipation: l'avenir pour les plus optimistes (ou les plus tenaces) se situe ailleurs, dans un autre espace, et dans un temps qui n'appartient pas à leur société ou se compose de virtualité, comme la possibilité par exemple de faire partie de la Communauté Européenne, située dans un autre espace temporel. Cette dialectique entre passé et présent, qui définissait la temporalité selon ses propres stratégies dynamiques et l'exacerbait créant un effet de collusion et de télescopage, a été l'un des éléments principaux qui m'ont amenée à repenser l'objet de mes recherches. En arrivant à Kiev, j'avais l'intention d'effectuer une recherche en anthropologie de l'art sur une tradition de peinture populaire d'un village localisé au Sud-Est de l'Ukraine dans la région de Dnipropetrovsk. Ce premier objectif m'a amenée à fréquenter des ethnographes qui sont devenus de précieux informateurs et qui m'ont projetée dans un espace romantique. Parallèlement, étant donné ma méconnaissance de la langue ukrainienne, j'ai entrepris un stage linguistique à Kiev. Six mois plus tard, je suis entrée dans un chœur kievien afin de faciliter mon apprentissage de la langue et d'agrandir mon cercle de connaissances. Une de mes amies m'a conseillé de m'intégrer à ce chœur à cause du caractère "traditionnel" du répertoire travaillé. Nous chantions, en effet, des pièces du répertoire paysan, cosaque et de nombreuses adaptations des poèmes de Taras Chevtchenko2. Cette lyrique aventure est à l'origine de mon renoncement définitif à l'anthropologie de l'art et de l'approfondissement de ma réflexion sur la préoccupation temporelle qui ne cessait de me surprendre. Il me semblait étrange d'entreprendre une recherche sur l'art telle que je l'avais envisagée puisque l'art pour les Ukrainiens était devenu une catégorie "politisée" s'insérant dans le discours exégétique et directement liée à la préoccupation temporelle3. Lorsque je suis entrée dans le chœur en 1993 je n'avais pas connaissance des convictions nationalistes partagées par la majeure partie des participants. Faire partie d'un chœur me plaçait à la croisée de chemins intéressants. En effet, le chant représente, pour les Ukrainiens, l'un des moyens d'expression privilégié de l'opposition et de la dénonciation de l'oppression. Certains styles populaires ont joué un rôle particulier au XIXème siècle dans l'élaboration et la diffusion de la mythologie nationale. De plus certains se réfèrent à l'argument romantique 14

selon lequel l'âme d'un peuple réside dans sa poésie et ses chants. Le chant a, d'autre part, l'avantage de créer un sentiment d'appartenance à un groupe précis en créant et en activant des solidarités émotionnelles4. noté qu'un grand J'ai nombre de groupes nationalistes était lié à un chœur et que les joutes symboliques entre les représentants des différents courants nationalistes existant en Ukraine se déroulaient parfois au sein de concours de chant. On essayait de présenter le répertoire le plus authentique et de le présenter à travers des techniques vocales attachées à des traditions considérées, elles aussi, comme authentiques. Étant donné que le chœur participait à de nombreuses activités officielles à Kiev et en région (commémorations, festivals, concours), j'ai assisté à la volonté de transformation, drainée par ce réseau, de la société ukrainienne en une société émancipée du modèle importé russo-soviétiques. J'ai été sujet d'une telle volonté; puisque j'appartenais au chœur, il me fallait devenir ukrainienne selon la prescription identitaire contenue en filigrane dans le discours de mon entourage. Mon passé en terre française et au Québec ainsi que mon statut de femme seule effectuant des recherches me plaçaient directement dans la catégorie des hybrides6 qu'il était nécessaire d'apprivoiser. Parallèlement, certains de mes informateurs cherchaient à apprendre comment être occidental à travers ce qu'ils comprenaient de mon personnage. Mes origines ukrainiennes présupposaient, dans un environnement où l'ethnicité est souvent posée en termes essentialistes, une disposition innée à comprendre ce qu'était et ce que devait être l'identité ukrainienne. J'étais à la croisée des chemins entre Eux et Nous, et ce qui m'interdisait l'inclusion totale au Nous était mon absence de mémoire considérée comme valable par mes interlocuteurs. Mon appartenance symbolique au groupe des Ukrainiens vivant à l'étranger sousentendait une mémoire déformée par l'exil de la famille de mon père et par l'intégration de cette dernière à la culture française. En effet, je portais la mémoire de certains exilés sans la partager réellement. Mémoires et histoires faites de mythes bricolés au cours des migrations, de dramatisation, de nostalgie et d'idéalisation et ne correspondant en rien à celles de ceux restés en Ukraine. Mon statut de femme seule jouait un autre rôle: pour mon entourage j'étais en danger. La majorité des personnes rencontrées considérait que la société kievienne (voire ukrainienne bien qu'on considère souvent que la campagne est moindrement touchée par les événements actuels) est devenue
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une société dangereuse pour les individus isolés et encore plus pour les étrangers qui font figure de non-initiés. Les Kieviens eux-mêmes semblaient vivre un rite d'initiation à la déstructuration ; état que leur société n'avait jamais connu précédemment. Les personnes âgées qui avaient connu des événements tragiques (par exemple la deuxième guerre mondiale) affirmaient qu'elles n'avaient jamais rien vécu de pire que cette nouvelle crise. Mes informateurs se sentaient, par conséquent, dans l'obligation de m'initier aux nouvelles règles du jeu social et économique afin de me protéger des multiples pièges et dangers qu'ils percevaient dans l'environnement. Mon inévitable condition d'hybride m'a permis d'accéder plus aisément aux processus et rites de transformation qui parcouraient la société kievienne à ce moment. La volonté de transformation ne s'intéressait pas seulement aux institutions, structures, etc., mais aussi aux individus. Devenir ukrainienne allait s'avérer une tâche difficile voire impossible; en outre ce n'était pas mon but. Cependant, c'est la volonté de transformation de mes interlocuteurs et la présence, dans leurs discours et pratiques, de préoccupations culturelles et historiques - que j'estimais romantiques - qui sont les bases principales de cette recherche. Les préoccupations culturelles et historiques de mes collègues choristes étaient partagées par la majeure partie de mon entourage. Elles prenaient cependant des formes diverses et, comme j'eus souvent le loisir de le constater, les interprétations données de l'histoire et de la culture n'étaient pas homogènes et présentaient diverses facettes. Ces préoccupations m'ont amenée à m'interroger sur le nationalisme ukrainien et sur la mythologie nationale. Un autre fait servit ma cueillette de données. Lors de mon stage linguistique, j'ai constaté très rapidement l'ambivalence des individus face à l'identité et à la question nationale. Lors de l'accès à l'indépendance, la rhétorique du nationalisme culturel d'obédience romantique ayant joué un rôle majeur dans les discours de revendications, le fait de parler ukrainien et de s'intéresser à la culture dite ukrainienne était devenu un marqueur d'identité au sein des représentations sociales. Certains se réjouissaient du fait que j'apprenne l'ukrainien et d'autres me demandaient, sincèrement désolés, pourquoi je désirais tant apprendre la langue des paysans et des grands-mères. Par ailleurs, cette langue me rapprochait des groupes ukrainiens vivant à l'étranger (en particulier à celui des Galiciens) puisque les Kieviens considèrent qu'un grand nombre d'entre eux parle ukrainien et rarement russe. L'appartenance symbolique à ce groupe m'a 16

permis de comprendre certaines des tensions existant entre différents réseaux d'individus à Kiev. Les données recueillies m'ont donc été fournies par l'effort pédagogique et les rites d'initiation que mon entourage mettait en œuvre pour m'aider à m'intégrer et à comprendre la situation changeante. En arrivant en Ukraine, je ne pensais pas travailler en milieu urbain mais dans une communauté villageoise. Je pensais donc suivre les canons habituels de l'anthropologie classique. Lorsque j'ai pris la décision de rester à Kiev et de travailler en milieu urbain, j'ai opté pour la démarche de terrain qui me semblait la plus appropriée aux circonstances: l'observation participante et l'intégration à différents réseaux et activités culturelles. Je voulais tenter de capter et comprendre la mouvance dans les termes et catégories des Kieviens. Il s'agira donc d'un panorama kievien. Je ne me suis pas intéressée à un réseau social particulier. Mon entourage regroupait essentiellement des personnes travaillant dans des institutions universitaires ou culturelles et des étudiants. Cependant, il m'a été donné de séjourner à plusieurs reprises en province et au hasard des rencontres, j'ai connu un certain nombre d'ouvriers. Je n'ai pas tenté d'établir un échantillon d'individus. Je ne ferai donc pas référence à des individus mais à des groupes pour différentes raisons. Les discours que j'ai recueillis appartenaient à des catégories socio-politiques et non à des individus isolés. Les conflits, qui sillonnent la société kievienne, opposent souvent des réseaux plus ou moins formels de personnes, repérables cependant en ce sens qu'elles appuient ou contestent les mêmes référents. La situation présente oblige chacun à s'ancrer dans des réseaux de parenté ou d'amis forts qui l'aident non seulement à assurer sa subsistance quotidienne mais aussi à garantir ses espaces sociaux. S'il est tout à fait possible dans la société québécoise de penser vivre et survivre seul, étant donné que l'idéologie qui soutient l'organisation socioprofessionnelle et la bureaucratisation facilitent ce fait et l'encouragent, cela est très difficile dans la société ukrainienne. Les conditions de vie pénibles sont souvent surmontées par l'acceptation et la valorisation de l'interdépendance, de la solidarité et de la réciprocité. Paradoxe apparent mais très courant: l'individu s'appuie souvent sur sa famille pour se créer un espace social individuel. Dans le domaine professionnel, il n'est pas rare de constater la reproduction des compétences et leur transmission de père en fils et de mère en fille; la mobilité sociale des enfants dépendant souvent du réseau de relations des parents. Cette situation donne une signification particulière à la notion 17

de réseaux qui deviennent des points de référence pour la solidarité sociale et encadrent l'individu, entraînant le partage des discours. Je m'appuierai essentiellement sur ce que l'on m'a dit et sur ce que j'ai pu observer. Dans une situation chaotique, comme celle de la société kievienne au début des années 1990, l'interprétation des faits semblait essentielle à chacun et avait pour but premier de tenter d'ordonner le chaos. J'ai donc tenté de comprendre l'ordonnancement des informations qui me sont parven ues pu isq u' u n di scou rs en soutenait un autre. Si l'on constatait la désintégration du tissu social, on cherchait à l'expliquer et à inventer de nouveaux cadres cognitifs. Tout au long de ce travail, j'ai cherché à comprendre le processus de mythification nationaliste qui accompagne la redéfinition des frontières de l'espace politique public et des rhétoriques qui doivent l'occuper. Je comprends la mythification, à l'instar de Herzfeld (1982, 1995) et Lanoue (1997), comme l'élaboration d'un texte narratif (ou rhétorique) qui, loin de falsifier la réalité, tente de lui donner un nouveau sens, de définir un champ rituel et une nouvelle carte cognitive. Ce processus opère en déplaçant les éléments sélectionnés et en leur accordant une nouvelle charge sémiotique. Il permet de passer de la métaphore à la métonymie. Il s'agit donc d'une dramatisation d'éléments tirés d'expériences passées et présentes qui joue sur des solidarités émotionnelles et utilise la métaphore au renforcement de ces dernières. Dans le contexte ukrainien, la mythification nationaliste joue un rôle prépondérant quant à la définition du nouveau champ politique. S'il est clair que le recours à la rhétorique nationaliste peut être pragmatique et instrumental (parce que parfois nécessaire si ce n'est obligatoire), il me semble cependant qu'elle n'est pas comprise par certains individus comme une fin en soi. Elle existe dans un contexte global dépassant le cadre déterminé par les nationalistes et par là même leur échappe. L'un des buts visés par ces derniers est la définition de l'identité nationale et la création d'un effet de congruence entre l'État et la nation selon une perspective souvent romantique. Pour nombre d'individus, cet aspect de la vie politique (la cohérence entre l'État et la "nation") est, au regard des modèles étrangers, nécessaire mais non primordial en ce sens que les matériaux sélectionnés par les nationalistes pour assurer l'effet de congruence sont l'objet de contestation. Si je peux faire référence à l'individu, c'est sans aucun doute à ce niveau en explicitant ce que j'ai cru comprendre de sa quête qui est souvent liée à un sentiment de spoliation et de désolation. Ce sentiment prend 18

racine dans les événements de la perestroika? qui mirent à jour les défaillances du système communiste et les mensonges qui les recouvraient. S'il est clair que nombre d'individus n'étaient pas dupes du jeu d'occultation du régime communiste, puisqu'ils constataient souvent un décalage entre la réalité vécue et les discours des membres du Parti, il n'en reste pas moins que la "mythologisation" soviétique leur fournissait les bases ontologiques de leur existence en même temps qu'elle justifiait l'existence de l'Union soviétique. Les mythes soviétiques en tant que fournisseurs des identités sociale, culturelle et ethnique ont été suffisamment intériorisés pour structurer les pratiques tout en fournissant les matériaux servant à la critique des principes qu'ils énonçaient. Ils structuraient à la fois l'identité et l'altérité. La déconstruction de cette partie de la mythologie est sans doute l'élément qui pose problème aux individus qui considèrent que tout a été falsifié. Les réticences des uns et des autres face à l'engagement politique sont parfois liées à cet état de désillusion totale qui crée une équation entre les processus de bricolage et de mythification (inhérents à toutes les idéologies) et la falsification et le mensonge. Cette perception du monde politique et idéologique sous l'angle du mensonge mène les individus à une quête de vérité (à laquelle les nationalistes répondent par la notion d'authenticité) et les encourage à bricoler leur propre mythe et non pas à adhérer au processus voulu collectif par les nationalistes. j'avais parfois le sentiment qu'avant de chercher à reconstruire leur identité ethnique les individus voulaient d'abord retrouver un ordre "moral", c'est-à-dire une façon satisfaisante de s'inscrire dans la quotidienneté et de vivre avec les autres; autres qui devenaient parfois problématiques puisque les limites entre l'altérité et l'identité n'étaient plus prescrites et que la déstructuration de l'altérité interne entraîne une nouvelle hiérarchisation des espaces sociaux. La découverte de l'Occident ajoute au chaos en soulignant l'impression de mensonge soviétique. La rupture de l'ordonnancement amène par conséquent l'inscription dans l'espace social d'une constellation d'espaces de mythification. L'ordre proposé par les nationalistes sert cette quête mais n'y répond pas toujours. Il permet à certains d'élaborer un discours sur le pourquoi de la situation, à d'autres de s'inscrire dans de nouveaux espaces sociaux, mais il provoque parfois plus de questions qu'il ne propose de réponses. Ceci ne signifie cependant pas que les Ukrainiens doutent de leur identité et de celle de leur république. Tous se déclarent Ukrainiens. Cependant, la définition des contenus de l'identité, de la culture et 19

de l'histoire est objet de débat; débat qui met en présence des groupes qui ne partagent pas la même mémoire. Par ailleurs, il s'agit actuellement pour les gouvernants et les gouvernés d'ordonner les nouveaux intérêts économiques et politiques. Dans un premier temps, je m'attacherai à la description de la quotidienneté qui présente un caractère lIextraordinaire" à cause des nouvelles formes de violence, de la privatisation des entreprises et des commerces, des pénuries et problèmes de transport en commun, etc. C'est à travers la narration des faits divers qui animent le quotidien qu'on se pose d'autres questions et qu'on exprime sa quête existentielle. La référence au quotidien me permettra aussi de présenter le cadre dans lequel s'insère le nationalisme (plus particulièrement romantique; je reviendrai sur ces catégories ultérieurement) ; cadre qui l'oblige à s'inscrire dans la relativité et non pas dans l'absolu (comme dans le cas des nationalismes d'État). La description de la quotidienneté est le point de départ dans le discours des individus. C'est à travers cette description et la recherche des causes du désastre (on considère généralement que la situation est catastrophique et que c'est un cauchemar) que se forment les discours sur Nous et sur l'Autre (entendu dans ce cadre comme l'Étranger proche et l'Étranger lointain) ; discours intrinsèquement liés et qui traduisent à la fois le désarroi des individus et leur quête de sens. Cette démarche passant par la quotidienneté pour arriver au bricolage plus spécifiquement nationalisant, s'est imposée d'elle-même, et presque à mon insu, vues la redondance et l'omniprésence de certains discours. La relation entre Russes (d'Ukraine et de Russie) et Ukrainiens est la pierre angulaire du discours nationaliste et son point d'achoppement, par les liens historiques et ethniques qui lient les deux peuples. Elle fait l'objet de nombreux écrits scientifiques et est présente dans toutes les sphères de la vie ukrainienne. Elleappartient à part entière à la dialectique passé/présent et se présente à la fois comme une cause et une réponse à cette dialectique. Ce qui signifie que l'on puise les matériaux de la rhétorique dans la quotidienneté qui devient la matière brute servant à dénoncer la domination russe et, dans l'histoire qui est l'enjeu, depuis le XIXèmesiècle, d'un travail de déconstruction-reconstruction de la part de certains membres de l'intelligentsia. C'est cette narration de l'histoire qui définit les relations des deux peuples dans le monde contemporain et explique le chaos actuel. La circularité de l'argumentation lui donne un aspect tautologique qui garantit son efficacité et tente de répondre aux
interrogations des individus.

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Ainsi se tisse la dialectique passé-présent qui fonde tous les discours, qu'on les considère de sens commun ou relevant de la science. Elle touche, bien entendu, la sphère politique à travers la collaboration voulue ou non entre les intelligentsia politique et culturelle. Il semble que sans cette collaboration, elle n'aurait pas pu envahir toutes les sphères de la vie sociale lors de l'avènement de l'indépendance. Le réseau porteur de la rhétorique nationaliste romantique regroupe une partie des membres de l'intelligentsia culturelle. Ces intellectuels engagés dans la défense de l'identité nationale ukrainienne, depuis souvent deux ou trois décennies, utilisent cette rhétorique dans le cadre des luttes symboliques, décrites par Bourdieu (1983) qui tentent d'asseoir l'identité d'un groupe afin d'affirmer le pouvoir de ce dernier face à d'autres groupes. Il s'agit pour ces individus d'édifier un système de croyances qui leur permette, en emportant l'adhésion du plus grand nombre, de conquérir et reconquérir l'espace socio-politique occupé par les Russes ou par les Ukrainiens russifiés. L'histoire et la culture jouent dans ce cadre un rôle privilégié puisque c'est de la valeur qu'on leur accorde que découle l'élan menant à la croyance. Le nécessaire passage par la croyance incite les partisans du nationalisme (chez lesquels la croyance a déjà été intériorisée) à "bricoler" des "mythes" qui leur permettront de perdurer dans leur croyance mais aussi de communiquer celle-ci aux autres strates de la société. Les enjeux d'un tel travail sont à la fois individuels et collectifs. Les enjeux collectifs s'inscrivent dans la volonté des uns et des autres de restaurer un ordre social, économique et moral qui permette la coexistence sans heurts sur le territoire de différents groupes et revalorise l'identité ethnique des Ukrainiens. Les enjeux individuels sont liés aux enjeux collectifs en ce sens que la revalorisation de l'identité collective permet la création d'espaces sociaux et culturels favorisant l'intégration des individus. Il est clair que dans le contexte post-indépendance, le nationalisme a intégré la sphère politique et qu'il pose la question actuellement de la construction et de l'autonomie de l'État. Cependant, par son fort enracinement dans la sphère culturelle, il rencontre la résistance de nombre d'individus qui considèrent que les images de la nation qu'il propose ne correspondent pas à leurs propres représentations ou désirs de représentation et aux nécessités et contingences politiques du monde contemporain. En effet, de nouvelles données ont été intégrées à la façon d'envisager l'État, la nation et l'existence de l'État-nation dans ce qu'ils peuvent représenter pour les Ukrainiens et pour les étrangers. 21

Si les relations ukraino-russes font figure de pierre angulaire du discours nationaliste, un troisième terme est maintenant pris en compte: le monde occidental. Ce troisième terme draine une série de questions dont celle de la représentation sur la scène internationale. Il peut donc devenir un point d'appui pour critiquer le discours nationaliste. Il est, par ailleurs, le modèle vers lequel on se tourne lorsqu'on considère que les ressources humaines et économiques dont l'Ukraine dispose ne peuvent pas permettre la restauration d'un ordre socio-économique viable. Il peut être aussi l'élément dont on se méfie considérant qu'il est plus proche des Russes que des Ukrainiens. Le premier chapitre présente l'approche choisie pour aborder les données. Le deuxième chapitre consiste en une description des opérations de bricolage mythifiant dans lesquelles s'engagent les individus en groupes organisés ou à l'état dispersé pour apprivoiser la quotidienneté et réorganiser le sens. Le troisième chapitre porte plus précisément sur la réinterprétation de l'histoire et la rhétorique des nationalistes romantiques, groupe de référence au discours prépondérant dans la société ukrainienne mais contesté qui me permet de saisir les luttes symboliques parcourant certains segments de la société kievienne. Le chapitre quatre donne une reconstitution globale de la mythologie nationale. Dans le dernier chapitre, je présente mes conclusions et l'analyse de deux des principaux mythes nationalistes: le mythe fondateur (la Rous kievienne) et lem yt he del' âg ed' 0 r (l'Het man at cos aq ue). L'0 bje ct if del' a na lyse de ces deux mythes est de mettre à jour "la dualité" existant au sein de la société kievienne. Cette dualité je l'ai perçue grâce à mon implication dans le chœur nationaliste et au "rite d'initiation" que j'ai vécu. J'ai tenté de la comprendre en réfléchissant aux réactions des personnes non engagées auprès des choristes et avec lesquels je vivais une autre forme de "rite d'initiation". Je tenterai de démontrer que cette dualité, qui structure dans un premier temps la définition de la culture tant dans la façon dont on la comprend que dans le contenu qu'on veut lui assigner, transcende la définition du politique et met en présence deux perceptions divergentes de la nation. Elle pose par ailleurs les bases du débat identitaire et s'impose aux individus lorsqu'ils veulent définir leur appartenance tant ethnique que sociale.

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Notes
1-40% d'Ukrainiens sont ukrainophones ; les russophones représentent 55% de la population (34% d'ukrainiens et 21% de russes). 2- Taras Chevtchenko (1814-1861) est considéré comme le poète national ukrainien. Il fut le premier à homogénéiser différents dialectes de la langue ukrainienne pour créer une langue littéraire qu'il vulgarisa via sa prose et sa poésie. Il est aussi considéré comme l'un des pères du nationalisme ukrainien étant donné qu'il dénonça le joug tsariste et fut un ardent défenseur de l'argument romantique selon lequel l'âme de la nation ukrainienne reposait dans l'âme paysanne et qu'il fallait comprendre cette âme pour véritablement comprendre le peuple ukrainien. Au cours de l'histoire du mouvement nationaliste ukrainien, un grand nombre de sociétés et d'associations portèrent son nom. Sa tombe devint un lieu de pèlerinage et sa statue, dans l'un des plus grands parcs de Kiev situé en face de l'université qui porte son nom, un lieu de rassemblement. 3-Certaines personnes utilisaient les catégories esthétiques dans une perspective de redéfinition de la culture et de l'identité. Par conséquent, le discours les concernant s'insérait dans la rhétorique nationaliste selon un axe spatiotemporel. On les situait dans l'espace et dans le temps: pour être valables elles devaient être issues de la culture paysanne, et pour être authentiques elles devaient être anciennes. 4-Voir Berthiaume-Zavada, C., "Au-delà des pierres: rôle et portée du chant dans la conquête de la liberté et de l'indé-pendance en Ukraine", Communication présentée à l'ACFAS, Département d'Études Slaves, 1992 ; Berthiaume-Zavada, C., Le chant ukrainien une puissance qui défie les pouvoirs, Montréal, Université de Montréal, "1994. 5-Par réseau, j'entends les membres du chœur et les personnes participant de près ou de loin à ses activités. Par russo-soviétique j'entends, dans le cas présent, d'une part la remise en cause de la prédominance de la culture et de la langue russes sur la culture ukrainienne, et, d'autre part, la volonté d'échapper à la domination politique soviétique (Russes et Ukrainiens compris) qui signifie, dans ce contexte, l'oppression. Cependant, ceci n'est pas à assimiler systématiquement à une critique de l'idéologie marxiste-léniniste étant donné que cette critique relève d'un autre palier rhétorique. 6-11 me semble, cependant, que c'était surtout le fait qu'en tant que femme j'effectue des recherches seule dans un pays inconnu qui intriguait mes interlocuteurs. Mes origines ukrainiennes m'ont servie mais elles auraient pu me desservir. 7-Le terme perestroïka (reconstruction) désigne les politiques gorbatcheviennes qui visaient à enrayer la crise en Union soviétique dans les années 1980. La glasnost (transparence) signifiait la volonté de restructuration économique et d'assainissement de la situation politique.

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