Mythologies et réalités juives au commencement de l

Mythologies et réalités juives au commencement de l'Europe moderne

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266 pages

Description

On sous-estime habituellement combien l'intérêt des protestants français pour leurs sources bibliques a influencé tout le processus d'émancipation politique des Juifs jusqu'à la Révolution française. À travers le destin surprenant d'Isaac La Peyrère (1596-1676) et du premier historien moderne du peuple juif, Jacques Basnage (1657-1723), le lecteur découvrira leurs relations lors de la renaissance des premières communautés juives occidentales, dans la libre Amsterdam notamment.

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Date de parution 02 novembre 2018
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EAN13 9782140104251
Langue Français

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es Jacques Aron tionscontemporaines HugQuenots et Juifs ou l’illusion rétrospective MYTHOLOGIES ET RÉALITÉS JUIVES AU COMMENCEMENT DE L’EUROPE MODERNE
Questions contemporaines
Mythologies et réalités juives au commencement de l’Europe moderne
Questions contemporaines Collection dirigée par Jean-Paul Chagnollaud, Bruno Péquignot et Denis Rolland Chômage, exclusion, globalisation… Jamais les « questions contemporaines » n’ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines » est d’offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective. Dernières parutions Jean-Paul GUICHARD,L’affirmation de l’Europe byzantine (1796-1914), 2018. Richard TRAPITZINE,Pour un urbanisme humaniste, Réalités d’hier, utopie d’aujourd’hui, réalité de demain ?,2018. Thierry ALLAIN, Frank CLAUSTRAT, Françoise PELLICER et Jean-François THOMAS (dir.),Entre paysage et territoire. Représentations de l’espace et manifestations du pouvoir, 2018. Gilbert PILOT et Réjean COTE,Pacte socio-économique entre le gouvernement du Canada, le gouvernement du Québec et le peuple innu,2018. Lukas STELLA,Intoxication mentale,Représentation, confusion, aliénation et servitude,2018. Jean-Luc TINLAND,Violence : non.Les démocraties à l’épreuve de la liberté,2018.Myriam DESLANDES,Démocratie locale 2.0, 2018. Nicolas MENSCH,La Rhodiacéta de Besançon. Paroles ouvrières,2018. Rodolphe SOLBIAC (dir.),Pensée, pratiques et poétiques postcoloniales contemporaines, Monde atlantique et océan Indien, 2018. Jean-Paul GUICHARD,L’émergence de l’Empire russe. L’Europe byzantine jusqu’à Catherine II, 2018.
Jacques ARONMythologies et réalités juives au commencement de l’Europe moderne Huguenots et Juifs ou l’illusion rétrospective
Illustration de couverture : En 1643, Isaac La Peyrère publie anonymement cet appel au Roi de France pour le retour des Juifs en Palestine. Cet événement est à la base de la présente recherche. © L’Harmattan, 2018 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris www.editions-harmattan.fr ISBN : 978-2-343-15929-4 EAN : 9782343159294
Avant-propos Il est temps que le Juif errant trouve enfin le repos quelque part. Lettre de Sigmund Freud à son fils Ernst Vienne, le 12 mai 1938 À quatre-vingt-cinq ans, le moment est peut-être venu de dresser le bilan d’une vie, sans y accorder une valeur exemplaire, mais simplement parce que la succession des événements que nous ne maîtrisons pas – que certains voient dans la main de Dieu – nous a donné successivement des points de vue, à partir desquels construire un récit pour ceux qui viendront après nous. Comme nous qui, pour tenter de comprendre ce qui nous est advenu, n’avons cessé de regarder en arrière, ce que je fis déjà dans plusieurs livres, remontant le cours du temps à partir de ce que j’avais vécu, mais surtout de ce qui m’avait empêché de vivre. Dans cette lecture à contre-courant, j’ai décidé de m’arrêter maintenant il y a environ quatre siècles, parce que, dans le pays où j’ai passé ma vie entière, la Belgique, comme dans les territoires environnants, il n’y avait alors qu’une poignée d’hommes qui s’appelaient ou que l’on appelait des Juifs, tandis qu’un vieux peuple mythique dont ils étaient censés descendre saturait l’imaginaire chrétien des populations qui y voyaient un objet de vénération autant que de crainte et de mépris. Dans l’Europe moderne en gestation, disons entre 1550 et 1650, les réformations protestantes ont créé parmi les chrétiens un fossé qui ne sera jamais comblé. Comme l’on
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ne saurait traiter d’un siècle entier, il convient de le réduire en quelques figures représentatives qui nous parlent encore. Je partirai de l’une d’entre elles, les autres venant progressivement se joindre à elle, dans un enchaînement logique, mais qui, comme toujours dans l’histoire, doit une large part au hasard et aux circonstances. Un nom d’homme d’abord pour ramasser ce siècle ? Un nom qui suscita le scandale, retentit un moment dans le souvenir de quelques intellectuels porteurs, comme on le dit aujourd’hui, de Lumières nouvelles, tombé dans l’oubli pendant près de deux siècles à partir de la Révolution française, pour reprendre récemment sa place dans la critique universitaire américaine et allemande plutôt que française, sa culture d’origine, voilà qui ne pouvait laisser 1 indifférent le « Juif-non-Juif » que je suis, issu d’une histoire des hommes plus que des dieux. Que l’un de ses successeurs, de la même confession protestante, ait rédigé la première histoire des Juifs modernes, voilà qui ne pouvait que m’intriguer davantage. Au départ, donc, un condensé surprenant d’événements concrets, de querelles profanes de pouvoir sur les hommes et sur les choses, et d’un imaginaire remontant, selon le cliché bien connu, jusqu’à la nuit des temps.Isaac, prénom hébraïque donné à son fils par un père calviniste bordelais ;La Peyrère, nom de famille à consonnance portugaise, qui le fit soupçonner de crypto-judaïsme, d’être quelque marrane soucieux de rétablir l’héritage ancestral ; le tout –Isaac La Peyrère–, devenu synonyme d’une conversion exemplaire au catholicisme entre les mains d’un grand Pape, à qui nous devons l’admirable
1 Cette expression qui renvoie à l’athéisme de son auteur a été forgée par un philosophe juif allemand, Constantin Brunner (1862-1937), dont j’ai eu l’occasion de présenter et traduire quelques écrits.
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colonnade de la Place Saint-Pierre par ce Bernin qui dessina son tombeau. Des destins étonnants, il n’en manque pas. Mais pourquoi cette figure symbolique et son époque refont-elles surface après le génocide des Juifs, voire après la période historique qui va de la Première Guerre mondiale jusqu’à la réunification allemande, mettant un terme à la scission de l’Europe en deux blocs antagonistes ? La réponse paraît couler de source : parce que La Peyrère, entre sonRappel des Juifs(1643) et sonApologie(1663), semble incarner durant vingt ans un projet européen de Pax Christianaqui ne s’est pas concrétisé.Bien au contraire. Aux guerres de Religion ont succédé les affrontements politiques nationaux, sans cependant que leurs substrats confessionnels disparaissent pour autant. La recherche universitaire contemporaine elle-même semble encore fascinée par ces courants souterrains qui ont noms : attente messianique juive ou millénarisme chrétien. Pour éviter autant que possible toutes les déformations rétrospectives de ces acteurs distants de nous de près de quatre siècles – La Peyrère a 22 ans en 1618 –, nous avons constamment privilégié les documents d’époque plutôt que les interprétations contemporaines, fussent-elles très audacieuses et érudites. Nous donnons aussi priorité à leur insertion dans leurs différents contextes, plutôt qu’à une histoire de la seule pensée qui se développerait en toute indépendance dans quelque sphère éthérée de l’esprit. De vastes « généalogies des idées » paraissent constamment, qui me semblent des voies sans issue. L’enquête historique, la plongée dans une époque qui ne pouvait imaginer la nôtre, me paraissent préférables, en raison même de l’effort de distanciation qu’elles supposent. Car e ces hommes du XVII siècle, La Peyrère en premier lieu, baignaient dans cette culture chrétienne tout imprégnée d’une distinction arbitraire entre le souffle spirituel de
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Dieuet la bassesse de la matière au sein d’une unique création. Une indéfectible unité que leur propre esprit critique a contribué à mettre en cause et à miner. Jusqu’aux limites de la croyance en Dieu et en son plan providentiel pour le salut des hommes, jusqu’au spectre inquiétant à leurs yeux d’une pensée athée qui n’empêchait pourtant ni l’engagement éthique, ni la justice sociale. Je demande d’emblée au lecteur d’accepter ce mélange insolite de passion et d’intérêt personnels et de recherche, dont l’objectivité est toujours le fruit d’un engagement volontaire à contre-courant du temps qui passe et nourrit l’illusion que le présent était déjà inscrit dans le passé, illusion encore toute religieuse, dans sa forme la plus contraignante de prédestination des hommes à leur sort inéluctable, étendant la mort individuelle et incontournable à tout projet d’avenir collectif de l’espèce. Le nihilisme absolu, dans le jargon des philosophes.
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Chapitre I D’une entrée en matière personnelle Chaque individu poursuit, sa vie durant, une chimère. Je ne suis pourtant pas seul à partager la mienne. Je pourrais même affirmer que nous sommes des milliers, voire des millions, à avoir la préoccupation obstinée de comprendre le sort que l’histoire semble nous avoir prédestinés à subir, à notre corps défendant et quoi que nous fassions. Et d’en éviter l’éternel retour. Je suis né en effet dans une famille d’émigrés juifs d’Europe orientale, plus précisément issus des empires russe (Lituanie) et austro-hongrois (Galicie et Bucovine), et parvenus à Anvers entre le début et les années trente du e XX siècle. Mes parents et grands-parents maternels, ayant fait le choix d’acquérir dès que possible la nationalité de leur pays d’accueil, je nais Belge en 1933. Dans les circonstances de l’époque, je ne mettrai que quelques années à m’apercevoir que mes origines, dont j’ignore tout, comportent quelques singularités, à propos desquelles je n’ai pas encore fini aujourd’hui de m’interroger. Je ne reviendrai pas sur la Seconde Guerre mondiale et les quatre années d’occupation de la Belgique, au cours desquelles ma famille sera dispersée et décimée, cinq proches parents périssant dans le camp d’extermination d’Auschwitz ; j’ai été vacciné dès l’adolescence contre tout révisionnisme historique ; seule m’est restée la soif inextinguible de comprendre. Avec le temps, car tout est affaire de temps, et dans la mesure où l’existence m’en laissait le loisir,
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