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Naples

De
366 pages
Naples est par excellence une cité de " mythes, de traces, de sédiments ". Sa situation, entre Europe et Afrique, sa dissolution dans un territoire lui-même transformé, l'éclatement des éléments urbains font de cette ville du Sud un cas intéressant pour réfléchir sur le concept même de ville à l'aube de XXIè siècle, et ce en dépit de l'image dominante de cité pétrie de traditions, soumise à la misère, à l'illégalité et à la criminalité, cliché balancé par un autre poncif, celui de la ville du soleil et du farniente. L'objectif de cet ouvrage imposait le regard croisé de la géographie et de l'histoire. L'une pour interpréter le fonctionnement contemporain de la ville, pour y lire l'aboutissement des temps; l'autre pour saisir comment les éléments d'âge différents la constituent.
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NAPLES
DÉMYTHIFIER LA VILLE

L

métropoles
GÉOGRAPHIES

2000
EN ('1,BER.'Jt

sous la direction de

Georges Benko

Une nouvelle

série dans la collection

GÉOGRAPHIES

EN L\BER/Tt

métropoles Déjà parus:

2000

1. Naples, démythifier la ville c. Vallat, B. Marin et G. Biondi, 1998 2. Sao Paulo M. A. De Souza, 1998

NAPLES
Démythifier
la ville

Colette

Vallat,

Brigitte

Marin et Gennaro

Biondi

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal, Québec, H2Y lK9 Canada

@ Couverture: Neapolis, in Sébastien Münster, La cosmographie universelle, Bâle, 1556, p. 249, (gravure sur bois insérée pour la première fois dans une édition de l'atlas en langue allemande en 1550)

@ L'Harmattan, 1998 Paris, France. Tous droits réservés pour tous pays. Toute reproduction, même partielle, par quelque procédé que ce soit, est interdite. Dépôt légal Mars 1998 ISBN: 2-7384-5431-3 ISSN: 1158-410X

SOMMAIRE

INTRODUCTION Partie I: MYTHES OU MYSTIFICATION Chapitre I - Naples:
IL' II III généalogie des lieux communs image négative de la ville: origines et développements Emerveillement, admiration, louanges Stéréotypes sociaux II

7
Il
17 18 36 44 59 61 70 77 83 97 98 105 114 121

-

Chapitre I II III N

-

croissance et contrôle d'une capitale (XVIe.XVIIIe siècles) La plus grande capitale des Etats de la monarchie espagnole Une opération d'urbanisme moderne: le plan de don Pedro de Tolède Nouvelles préoccupations pour la croissance de la ville Les politiques urbaines des Bourbons au XVIIIe siècle Naples: ville dominante, ville dominée (XVIe.XVIIIe siècles) Les bourgs ruraux sous juridiction de la ville: les casali La capitale et les provinces: une dictature économique de Naples? Une ville parasitaire? Une métropole culturelle III

-Naples:

Chapitre I II III N

-

-

Partie II: MODERNITÉ ET MODERNISATION
Chapitre I II III IV

131 135 136 143 158

- Naples: villesiècles) d'avant-garde (XIxe.xxe - Naples: ville industrielle (XIXe.XXe siècles)
- Naples:
ville industrielle

et d'urgence

-

Précocité et modernité Pesanteurs et archaïsmes Catastrophes, urgence et urbanisme V sous tutelle

Chapitre I II III

-

Innovation et imitation: les réseaux ferrés De la manufacture royale à l'établissement industriel D'une loi l'autre: les cadres de la modernisation
VI ou métropole tertiaire?

177 177 187 199 219 219 225 230 237

Chapitre I II

-

III

N-

-

(X X e siècle) De la reconstruction d'après-guerre à la crise des années 1970 Désindustrialisation et redimensionnement de l'aire métropolitaine (1975-1990) 1991 : les nouveaux axes de production Les pôles d'innovation

Partie

III

Chapitre I II III Chapitre I II III Chapitre I II III -

ville-décors Un écrin vide de sens La mégalomanie urbaine Des portes monumentales VIII Naples: ville régulée (X xe siècle) De la tranchée urbaine au zoning: les premiers plans modernes Rigueur et impuissance des plans régulateurs Du plan régulateur à la métropole de la loi 142 IX Naples: ville débridée (X xe Une implacable pression démographique Si loin, si près: l'habitat populaire Illégalité et flexibilité

- URBANISME VII - Naples: -

ET URBANISATION

251 255 256 261 270 277 277 284

o
301 302 314 323 339

-

siècle)

CONCLUSION

BIBLIOGRAPHIE LISTES DES FIGURES LISTE DES TABLEAUX LEXIQUE DES SIGLES UTILISÉS INDEX

343 351 352 353 355

Cet ouvrage est le résultat de la collaboration de trois auteurs: Marin B., "Mythes ou Mystification ?", V allat C., "Modernité et modernisation - Urbanisme et Urbanisation", Biondi G., paragraphes I, II et III du chapitre "Naples: ville industrielle ou métropole tertiaire ?". Ces paragraphes ont été traduits de l'italien par Vallat C.

INTRODUCTION

"La cité et la ville sont mortes. Elles n'existent plus que sous la forme de mythes, de traces, de sédiments, mais en tout cas plus en tant que collectivités territoriales". Cette citation radicale de Michel Bassand (1983 : 11-15) sonne comme une provocation. Elle invite surtout à remettre la ville en question, à briser des visions qui ne correspondent plus à la réalité, à s'interroger sur le devenir des organismes urbains dans le monde contemporain. Troisième ville d'Italie avec plus d'un million d'habitants en 1991et trois millions dans son agglomération, Naples n'est sans doute pas morte. Mais elle n'est pas aisément réductible aux modèles que les sciences sociales proposent ordinairement pour les études urbaines; elle présente en effet bien des anomalies par rapport aux grilles qui permettent de définir jusqu'à présent l'identité des villes contemporaines. La spécificité de Naples, sa dissolution dans un territoire lui-même transformé, l'éclatement des éléments urbains font de cette ville du Sud un cas intéressant pour réfléchir sur le concept même de ville à l'aube du XXIesiècle. Naples est aussi par excellence une cité de "mythes, de traces, de sédiments". vingt-cinq siècles d'histoire ont modelé la ville dans sa forme actuelle. N'est-il pas émouvant d'arpenter le centre en suivant, aujourd'hui encore, comme aux premiers temps de son histoire, l'exact tracé hippodamique des rues de la cité gréco-romaine? Mais son passé n'est pas seulement inscrit dans l'espace construit. Sur cette immense capitale offerte depuis le XVIesiècle aux regards de l'Europe, mille fois visitée, dépeinte, commentée, se sont aussi accumulés de nombreux lieux communs. L'image dominante de Naples est celle d'une ville sousdéveloppée, pétrie de traditions, d'immobilisme et d'archaismes, soumise au chaos, à la misère, à l'illégalité et à la criminalité. Cette image méprisante est balancée par un autre poncif très diffusé: Naples, ville du soleil et dufamiente, de la bonhommie et de l'exubérance, de l'insouciance, de la légèreté, de la sensualité. En réalité, la ville se montre rétive à l'univoque et suscite des sentiments ambigus. Le foisonnement et la richesse des images répandues est sans doute le signe même de la réussite culturelle de la ville, de son pouvoir de fascination. Pour cette raison, écrire sur Naples est devenu un exercice difficile. Les mythes, les clichés, les réminiscences littéraires restent vivaces alors même que l'on croit les avoir refoulés. On ne peut guère prétendre s'en affranchir. Aussi ne s'agit-il pas d'évacuer les

8

C. ValIat, B. Marin et G. Biondi

stéréotypes; même les plus grossiers portent en eux une vérité de la ville, une part de son histoire. Tentons de leur rendre raison et mesure, d'en comprendre la construction et la diffusion par l'analyse historique, et de restituer toute leur place, sans préjugés, aux réalités urbaines qu'ils occultent -:l'innovation, l'industrialisation, la modernité. Cette démarche imposait donc le regard croisé et la complémentarité de la géographie et de l'histoire. La géographie pour interpréter le fonctionnement contemporain de la ville, pour y lire l'aboutissement des temps; l'histoire pour distinguer dans la cité les
traces de son passé

- la

ville pétrifie le temps -, pour comprendre

les

processus de croissance et d'urbanisation, pour saisir comment les éléments d'âges différents qui constituent la ville, les traces encore visibles et tangibles de son passé, appartiennent au présent grâce aux usages, aux interprétations et au sens que donnent les conten1porains à cette mémoire inscrite dans la pierre, dans le réseau des rues, dans la forme urbaine (Lepetit, 1994).En outre, comme l'a remarqué Giuseppe Galasso, la Naples du xxe siècle a hérité du problème du développement économique et d'une modernisation plus efficace de la Naples du XIxe siècle qui l'avait elle-même hérité de la Naples précédente (1994: 354).Certains traits de la ville contemporaine ont des racines anciennes, ce qui contribue à accroître l'intérêt historiographique pour la Naples moderne, pour la Naples espagnole des XVIeet xvne siècles, et pour les orientations nouvelles et les projets formulés sous les Bourbons au XVIIIesiècle. Un regard sur l'histoire moderne de la ville est indispensable, non pour y rechercher avec nostalgie des splendeurs passées, mais pour approfondir l'analyse de la Naples contemporaine. Certains thèmes dominent en effet pendant des siècles la vie urbaine, et retiennent l'attention des gouvernements et des administrations sans discontinuité: la catastrophe et l'action dans l'urgence, le rapport entre la croissance démographique et le développement économique, la dégradation des bâtiments et des conditions de logement... "Démythifier la ville", c'est donc tenter de sortir d'une interprétation stérile et banale selon laquelle Naples serait fatalement, irréductiblement, éternellement, l'archétype du chaos urbain et de la jungle politique, cette dimension lui étant même naturelle. Pour cela, il fallait replacer dans une perspective historique les caractéristiques et les difficultés qui sont les siennes aujourd'hui. Aussi ce livre n'est-il pas une classique histoire de la ville. Pour rendre toute son épaisseur et sa complexité à la cité, il fallait en proposer une approche qui ne soit ni strictement chronologique, ni strictement thématique, mais qui permette de suivre dans le temps l'émergence et les réponses successives qu'ont trouvées des questions comme l'urbanisation et sa réglementation, l'innovation technique et son application à la modernisation, le développement de la capacité productive et l'utilisation des richesses urbaines. "Démythifier la ville" consiste à démontrer par l'analyse

Naples:

.

démythifier la ville

9

factuelle que, loin d'être livrée à l'irrationalité, Naples a été depuis le XVIe siècle, époque d'une croissance démographique qui ramena à se situer parmi les toutes premières villes européennes, réglée et régulée par des plans d'urbanisme, gérée, administrée et territorialement contrôlée. La croissance spatiale de la ville est complexe; elle doit aux injonctions du pouvoir autant qu'aux initiatives individuelles qui ne ressortissent pas non plus de la catégorie du chaos, mais participent de logiques à éclaircir. Loin d'être une ville marginale, Naples a pleinement participé aux grands mouvements culturels et architecturaux européens; elle ne les a pas seulement reçus passivement. Capitale d'Etat jusqu'à la fin du XIxe siècle, la ville fait preuve d'un réel esprit de modernité qui ne manque pas d'étonner habitué que l'on est de considérer cette ville comme la porte du tiers monde. Depuis longtemps, et aujourd'hui encore, deux tendances antithétiques coexistent: celle de l'innovation technique et culturelle, celle du repli sur la gestion du pouvoir et l'exploitation de ressources externes. D'un point de vue structurel, le "retard" napolitain n'est pas comparable, comme on l'entend souvent, à celui des pays en voie de développement. Le Mezzogiorno, dans le nouveau schéma de production, ne devrait plus être une périphérie marginalisée, pourvoyeuse de main-d'œuvre et de semi-finis pour le centre, mais prendre une nouvelle place dans le contexte d'une économie flèxible. Enfin, "démythifier la ville", c'est ne pas se contenter de voir en Naples une "anomalie" urbaine, et de justifier ainsi que des grilles de lecture applicables à d'autres réalités urbaines ne lui soient pas adaptées. Tentons plutôt de mettre en lumière les facteurs d'urbanisation liés aux
<

nouvelles orientations économiques et politiques contemporaines, au
développement du tertiaire; d'établir de nouveaux schémas d'explication pour interpréter l'éclatement de l'organisme urbain aujourd'hui; de proposer sur cette base un nouveau modèle de lecture de la ville: une ville souple dont les formes et les limites comme les activités sont diffuses sur un territoire vaste et mouvant. Naples, de ce point de vue, ne serait-elle pas à nouveau aujourd'hui une ville d'avantgarde? Ce qui la défmirait le mieux serait peut-être alors le paradoxe.

PARTIE I MYTHES OU MYSTIFICATION

l

MYTHES

OU MYSTIFICATION

Au cours des périodes médiévale et moderne, les Napolitains semblent bien peu maîtres du destin de leur ville dont l'histoire est marquée par une succession de dominations étrangères. Lorsque s'écroule l'Empire romain d'Occident en 476, Naples suscite d'âpres luttes entre Byzance et les Goths. L'empereur Justinien combat contre les rQyaumes barbares, entreprend de reconquérir l'Italie et de la ramener sous la souveraineté de l'Empire romain d'Orient. Le général Bélisaire, à la tête de l'armée byzantine débarquée en Sicile en 535, pénètre dans Naples l'année suivante à l'issue d'un long siège. La ville est reprise six années plus tard par les Goths, avant d'être enfin soumise à la domination de Byzance. Assiégée par les Lombards en 581, menacée à plusieurs reprises par ces nouveaux conquérants installés à Bénévent et à Salerne, Naples reste fidèle à l'empereur d'Orient jusqu'en 763, année où le duc Stéphane II - l'emperyur nommait ordinairement à cette fonction - parvient à assurer à son Etat une autonomie effective, et la transmission héréditaire de la souveraineté. S'ouvre alors une période d'indépendance pour la petite seigneurie constituée autour de Naples. Le duché autonome parvient à se préserver des Lombards et des Musulmans mais ne résiste pas à la conquête normande, cédant en 1137après un terribl~ siège. Avec la fin du duché, Naples perd sa fonction de centre de l'Etat, et devient un territoire de la grande monarchie sicilienne qui a désormais Palerme pour capitale. A la dynastie normande fait suite celle des Hohenstaufen à partir de 1194; Naples a alors pour maîtres les empereurs germaniques Henri VI et Frédéric II. En 1266, les souverains souabes vaincus cèdent la place à Charles 1er d'Anjou. Le changement est d'importance: Naples devient la capitale des Angevins et le centre politique, économique et culturel du sud de la péninsule italienne. En 1442, la maison d'Anjou perd le royaume de Naples au profit des Aragonais. Convoitée à la fois par les Français et les Espagnols, disputée pendant les guerres d'Italie, Naples est finalement conquise par Ferdinand le Catholique en 1503. Pendant deux siècles, les souverains d'Espagne dominent alors le royaume qu'ils gouvernent par l'intermédiaire d'un vice-roi. En 1700, la mort de Charles II de

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C. Vallat, B. Marin et G. Biondi

Habsbourg sans héritier, et la guerre de Succession d'Espagne qui s'en suit, modifient à nouveau le sort de Naples. Les deux. prétendants à la Couronne d'Espagne, Philippe d'Anjou (petit-fils de Louis XIV) et l'empereur Charles VI (de la maison des Habsbourg d'Autriche), s'affrontent en Espagne comme en Italie et les Autrichiens s'emparent du royaume de Naples en 1707.Philippe V succède finalement à Charles II, mais perd les territoires italiens de l'Espagne qu'il doit céder aux Habsbourg. La domination autrichienne ne dure cependant que jusqu'en 1734,date qui constitue un tournant décisif pour Naples et son royaume. En effet, à la faveur de la guerre de Succession de Pologne, Charles de Bourbon, fils cadet de Philippe V d'Espagne, enlève aux Habsbourg d'Autriche le royaume des Deux-Siciles yt fonde la dynastie des Bourbons de Naples qui reste à la tête de l'Etat jusqu'à l'Unité italienne, sa souveraineté étant toutefois interrompue par la République Parthénopéenne de 1799 et la décennie napoléonienne (1806-1815). Naples a ainsi retrouvé en 1734un souverain autonome et résidant sur place. Avec cette nouvelle autonomie, l'espoir renaît de voir le pays accéder à une splendeur, une opulence et un progrès que semblait rendre impossible l'obéissance à un monarque étranger. Cette histoire où, jusqu'en 1734, s'enchaînent presque sans discontinuité les subordinations politiques, a souvent permis aux Napolitains d'expliquer les difficultés de la ville et le retard du Mezzogiorno par des causes extérieures, d'en accuser leurs dominateurs. Pourtant, les étrangers n'apportèrent pas seulement oppression et misère. Avec les Angevins et les Aragonais, Naples devient une brillante capitale

culturelle et artistique; au début du XVIe siècle, au moment où les
Espagnols entreprennent de construire dans le sud de l'Italie une monarchie moderne, Naples est déjà un des centres majeurs du mouvement artistique italien en dialogue permanent avec les formes de l'art européen. Mais cet aspect de la civilisation napolitaine n'empêche pas que se développe le cliché d'un peuple passif, habitué à changer de maître sans s'émouvoir, voué à l'esclavage. Si les directives du pouvoir central venaient de l'étranger, restaient cependant les institutions du pouvoir local, et notamment communal. Il faut souligner que, de ce point de vue également, la ville eut peu de liberté. La monarchie centralisatrice des Normands ne permit pas le développement d'une autonomie urbaine: l'administration de la cité revenait à un officier royal. Ce sont les Angevins qui lui accordèrent une administration municipale qui reste cependant faible, d'autant que l'aristocratie napolitaine acquiert de nombreux fiefs où elle exerce son pouvoir. Contrairement aux ville~ du nord et dl.}centre de la péninsule qui se constituent au Moyen Age en cités-Etats autonomes, et se dotent d'institutions propres, dans le Sud le gouvernement communal est, au moins en partie, le produit de l'action de la monarchie. La Couronne espagnole gouverna Naples dans le respect des particularismes, et confirma ses privilèges tout en contrôlant l'activité des officiers du

Naples: démythifier la ville

15

pouvoir urbain. Cette période de domination espagnole est fondamentale pour le devenir de Naples. Pour l'historien du Mezzogiorno Giuseppe Galasso, "le XVIe siècle est sans aucun doute le siècle décisif de l'histoire de Naples qui est encore, en très grande partie, la nôtre" (1978a : 39). Au cours de cette période se forment ou s'accusent en effet certains traits destinés à marquer durablement - parfois même jusqu'à nos jours - la physionomie de la ville, sa topographie comme son profil socioéconomique: la concentration des fonctions politiques, bureaucratiques et économiques du royaume, ainsi que de privilèges de diverses natures (fiscaux, juridiques, etc.) favorisant le développement démographique de la capitale et la formation d'une plèbe urbaine considérable; la densification extrême de l'espace urbain et la présence massive des édifices ecclésiastiques, l'exaltation du baroque; enfin, au XVIIesiècle, le retrait des Napolitains de la vie économique et commerciale au profit des étrangers, la dépendance du commerce et de la finance internationale, le repli sur la rente foncière et publique dont Naples devient le lieu de concentration et de consommation. C'est aussi la période où prennent corps certains stéréotypes napolitains. Cependant, le jugement négatif sur la Naples baroque et ses misères vient surtout des Lumières. Aussi est-il essentiel de se tourner vers le XVIIIesiècle: il inaugure la critique du gouvernement précédent reprise par l'historiographie libérale du XIxe siècle qui construit une véritable "légende noire" de la domination espagnole, y voyant les raisons essentielles du retard du Sud. Au xvme siècle, une conjoncture positive formée par l'indépendance retrouvée et la reprise économique engage l'élite napolitaine à agir pour l'amélioration des conditions de vie dans la capitale comme dans le royaume. "Il plut à Dieu, écrit l'économiste Antonio Genovesi en 1765,de nous rendre le Roi, la paix et notre vraie liberté et grandeur, parce qu'aucun peuple ne peut se dire vraiment libre s'il n'a pas de gouvernement propre". Et un autre réformateur éclairé, Giuseppe Maria Galanti, écrit encore à la fin du siècle: "Le plus grand des bienfaits que nous devons au roi Charles de Bourbon est de nous avoir laissé un fils". En effet, après la conquête, le principe d'une succession héréditaire n'était pas acquis. Le traité d'Aix-Ia-Chapelle (1748) envisageait que Charles de Bourbon qui serait bientôt appelé à régner en Espagne - il devait succéder à son demi-frère Ferdinand VI faute d'héritier direct - laisserait alors son royaume à son frère cadet Philippe qui cèderait Parme à l'Autriche et Plaisance au Piémont (duchés obtenus en 1748 à la suite de la guerre de Succession d'Autriche). A l'issue de longues négociations diplomatiques, l'Autriche accepte enfin que Charles parte en 1759pour l'Espagne en plaçant son fils Ferdinand IV sur le trône de Naples. Cette continuité de souverains réformateurs permet la mobilisation de l'élite éclairée pour œuvrer au progrès du pays. Dans leur programme pour rendre la prospérité au royaume, les réformateurs du XVIIIesiècle accordent une

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C.Vallat, B. Marin et G. Biondi

place importante à la capitale. L'amélioration de sa gestion, de l'ordre de ses constructions, de l'hygiène ou de l'habitat, retiennent leur attention aussi bien que ses rapports administratifs et économiques avec les provinces. Les fonctions de Naples, les réflexions sur son parasitisme et ses atouts économiques en font l'objet d'un vaste débat public. La question urbaine, telle que la découvrent les esprits éclairés du XVIIIe siècle, précède de plus d'un siècle la question méridionale avec laquelle elle se trouve, par la suite, indissociablement liée. Dans les années 1790,Giuseppe Maria Galanti remarquait, avec optimisme, que si du chemin restait à parcourir pour le parfait redressement du pays, du moins, sa "chère Naples, après tant de souffrances" était "devenue l'objet de l'admiration des étrangers". Au XVIIIe siècle, comme aujourd'hui, la ville suscitait à la fois fascination et attachement, critiques amères, accusations d'immobisme et de parasitisme. Bien des lieux communs et des stéréotypes ont pris leur source dans la Naples espagnole, dans les discours des Lumières, sous la plume des étrangers qui ne cessèrent de fréquenter Naples, pour leur commerce ou leurs ambassades politiques, pour ses arts et sa culture, son site naturel prodigieux et ses environs où amenait la curiosité pour les antiquités et pour le feu des volcans. Certains de ces clichés se sont transformés, enrichis, ou durcis au fil des siècles. Leur généalogie est à la fois le reflet de l'histoire de Naples et des mouvements de pensée européens. Se prologeant jusqu'à nous et prenant leur racine dans l'époque moderne, ils montrent bien que l'analyse menée sur le long terme peut fournir quelques éléments de compréhension à la Naples contemporaine.

NAPLES:

1

GÉNÉALOGIE DES LIEUX COMMUNS
(XVIe

- xxe

SIÈCLES)

Naples est par excellence la ville des lieux communs; or les clichés ont leur raison d'être et n'échappent pas à une histoire. Naples possède, dans la représentation commune, des traits bien fixés car anciens, produits d'une longue sédimentation historique. Si la plupart des touristes, en transit pour Capri ou Pompéi, hésitent aujourd'hui à s'arrêter à Naples plus d'un jour à cause de sa mauvaise réputation, la ville suscite toujours la curiosité comme en témoigne la formule internationalement connue "voir Naples et mourir". Ces deux images antinomiques de Naples, entre magnificence et abjection, entre luxes et misères, faites d'un ensemble confus de connaissances, de souvenirs littéraires et d'idées reçues, relèvent d'une longue tradition. A partir du XVIIesiècle, Naples devient une étape fondamentale du Grand TourI. Or, le récit de voyage et le guide imprimé diffusent et renforcent préjugés et lieux communs. Partiellement au moins copiés les uns sur les autres, ils constituent un certain code touristique, montrant ce qu'il faut voir et disant ce qu'il convient d'en penser. Les guides à succès, plusieurs fois réédités, forment l'opinion des voyageurs, influencent leurs jugements. Paul Edme de Musset le notait en 1843: "Il n'y a presque personne qui n'ait souhaité de voir Naples. Pour moi, je l'ai désiré si fort et si longtemps, que je m'étais construit dans la tête un Naples moitié vrai, moitié imaginaire qu'il m'a fallu démolir entièrement. Je conseillerai toujours à ceux qui veulent connaître ce pays si beau et si classique, de l'aller voir le plus tôt qu'ils pourront, sous peine d'avoir à compter avec leurs rêveries" (Hersant, 1988: 603). Même une fois sur place, le visiteur ne retiendra le plus souvent des réalités observées que ce qui correspond à l'idée qu'il s'en faisait avant d'avoir séjourné dans la ville. Les clichés qui constituent l'image de Naples appartiennent donc au bagage culturel de tout Italien et Européen de la période moderne et contemporaine. Mais les représentations de la ville se sont transformées au cours des siècles. Avec les Lumières, le jugement négatif l'a progressivement emporté sur la séduction et la fascination: le Napolitain apparaît alors
I Dès le XVIe siècle, le voyage d'Italie apparaît comme une mode diffusée dans toute l'Europe. Ce caractère s'accuse fortement au XVIIe siècle, lorsque la péninsule devient le lieu privilégié du "Grand Tour", voyage d'éducation qui achève la formation des jeunes gens de l'aristocratie ou de la très haute bourgeoisie.

18

c. Vallat, B. Marin et G. Biondi

"comme une personnalité sympathique et appréciable pour certains dons naturels qu'il possède, mais aussi peu adaptée à la vie et à la manière d'être de la société contemporaine [...] la plus avancée. Dans les premières décennies du XIXesiècle, ce processus est désormais arrivé à son terme. Au XIxe siècle, dans tous les livres de voyage et ensuite dans les enquêtes et, surtout, dans la marée des écrits des journalistes et publicistes, le stéréotype du Napolitain prend cette rigidité" (Galasso, 1982 : 153). Cette image de Naples et de ses habitants, désormais solidement établie et abondamment diffusée, est à l'opposé de la modernité: fraudes, vols et violence, chaos, goût du tapage et confusion assourdissante, délabrement, arriération et pauvreté forment l'essentiel du tableau. Au mieux, le stéréotype fait sa part à une certaine "couleur locale", se nourrit d'une atténtion bienveillante aux coutumes et usages populaires; l'appréciation est plus positive mais condescendante: vivacité, bonne humeur, insouciance, hospitalité, dévotion exubérante sont mises en valeur. Aujourd'hui encore, l'image de Naples oscille entre ces deux pôles qui ne sont antinomiques qu'en apparence car, dans les deux cas, la ville est soumise au superlatif et soustraite à l'histoire. D'un côté le dénigrement systématique et outré, de l'autre le pittoresque et l'exaltation hyperbolique de la ville "baroque" occultant la réalité des difficultés économiques et sociales urbaines. Dans cet ensemble de représentations, l'histoire et la complexité sociale de la ville ne trouvent guère leurs places. L'image de Naples et des Napolitains courante au xxe siècle, le mythe qui entoure cette cité, ne sont cependant pas hors du temps; il s'agit d'un héritage, d'une tradition pluriséculaire de jugements et de préjugés, ce qui explique la stabilité des caractéristique~ attribuées à la cité. Et l'image dominante n'a pas été identique de tout temps, ni toujours si fortement empreinte de jugements négatifs. N'écartons donc pas le mythe de Naples parce qu'il fait écran entre la ville et qui cherche à rendre compte de sa réalité historique; s'il occulte certains aspects de cette réalité, il n'en appartient pas moins à l'histoire de la cité au même titre que ses gouvernements successifs ou que les cycles de son économie. Pour mieux mettre en évidence le fait que cette image, reflet très déformant de la réalité, s'est construite progressivement, il faut essayer de comprendre un peu mieux les conditions historiques qui ont présidé à son élaboration, et tenter d'en caractériser quelques moments.
I - L'image négative de la ville: origines et développements

Naples n'est pas appréciée de la même façon dans tous ses aspects. Les guides et les récits vont ainsi valoriser différemment le site, la monumentalité, le paysage urbain d'une part et les habitants d'autre part. Certains textes définissent l'essence de la ville par l'esprit

Naples: démythifier la ville

19

et le tempérament des citadins; d'autres font plus de place aux formes et aux pierres. Certains éléments de l'image, comme le site naturel, le vésuve et la mer, résistent plus longtemps que d'autres et continuent d'alimenter le mythe positif de la ville tandis que la légende noire annexe progressivement des éléments qui perdent toute connotation positive pour nourrir les clichés négatifs. Aussi convient-il parfois, afin de mieux comprendre l'articulation des lieux communs, de distinguer la ville espace construit de la ville communauté d'habitants.
a

- Ville monstre

use, ville misérable, ville décadente

Au XVIIIe siècle, les descriptions de Naples ont des tons extrêment variés. A côté des portraits élogieux, on rencontre des jugements très négatifs, sous la plume des Napolitains eux-mêmes tout comme des visiteurs étrangers, qu'ils soient Italiens ou Européens2. Ainsi, par exemple, en 1703,dans son livre sur Il Regno di Napoli in prospettiva, Giovanni Battista Pacichelli vante la "dignité et réputation" de la ville, la qualité de ses habitants, ses origines antiques, et la désigne comme une des capitales "les plus agréables et les plus appréciées d'Europe". Ces louanges sont l'héritage des descriptions de la cité diffusées aux siècles précédents alors que commencent à s'élever les premières critiques. On en trouve encore des échos à la fin du siècle, comme par exemple dans le Dizionario geografico-ragionato deI Regno di Napoli (1797-1805)de Lorenzo Giustiniani qui cherche à donner une juste idée de la "magnificence et grandeur" de cette ville "parmi les plus importantes métropoles d'Europe". Il dénonce au passage les voyageurs qui ont prétendu le contraire, par "envie, ou par stupidité". En effet, si au xvrne siècle la ville exerce encore une grande attraction ainsi que ses environs et notamment les ruines archéologiques
d'Herculanum et Pompéi dont la fortune commence3

- des

critiques

s'élèvent qui ne sont pas seulement le fait des étrangers de passage jaloux des beautés de Naples: à partir des années 1730,se diffuse dans la littérature napolitaine, au point de devenir lieu commun, la métaphore selon laquelle la croissance disproportionnée de Naples rend le royaume similaire à un monstre à la tête hypertrophiée (la capitale) et au corps débile (les provinces). Paolo Mattia Doria est l'un des premiers à porter un regard critique sur la capitale, à dénoncer la croissance en montrant
2 Les étrangers préparent souvent leur voyage par des lectures; ils en font éventuellement sur place pour mieux se repérer dans la ville. Il n'est donc pas rare que les récits de voyageurs étrangers se fassent l'écho des guides et descriptions locales parfois simplement copiés et traduits. En retour, l'élite locale ne méconnaît pas les relations de voyage les plus fameuses et certains écrits des Napolitains prennent position ou développent des arguments par rapport aux appréciations de la ville et du pays diffusées par les guides étrangers les plus souvent réédités. 3 Les deux cités ensevelies lors de l'éruption du Vésuve en 79 ap. J.-C. sont découvertes au XVIIIe siècle. C'est à Herculanum que l'on fit les premières trouvailles en 1709; Charles de Bou.rbon y fit entreprendre des fouilles à partir de 1738. Les premiers sondages eurent lieu à Pompéi en 1748 (Grell, 1982).

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C. Vallat, B. Marin et G.Biondi

combien ce pôle urbain démesuré se nourrit de la population des provinces qu'il laisse exsangues; il dénonce aussi dans son ouvrage

DeI commercio deI Regno di Napoli (1740) le chômage et l'insécurité
qu'entraîne l'afflux incessant de migrants des campagnes dans la capitale: "Le trop grand nombre d'habitants dont est composée la ville de Naples est [u.] la plus importante cause des désordres qui se sont introduits dans ce Royaume". Dans un mémoire envoyé à la cour d'Espagne en 1742, le ministre de Charles de Bourbon Bernardo Tanucci parle de la capitale et de sa population avec une extrême sévérité. "Naples, écrit-il, est devenue un énorme et irrégulier amas de maisons, de personnes et de tribunaux [...]. C'est ici, qu'avec la connivence des vice-rois, à cause de la persécution des barons qui possèdent la plus grande partie du Royaume et du système politique qui fit du Royaume entier une seule province, se sont écoulés comme dans un vaste marécage, toute la richesse, tout le mal et la plupart des habitants du Royaume. Toute la lie du genre humain qui s'est produite et se produit encore dans les provinces constitue la population de cette ville, et en fait la grandeur. Elle n'est pas pleine de bons artisans, de grands commerçants, de grands érudits et de beaux esprits comme Paris, Londres, Lisbonne et Amsterdam, mais de serviteurs, d'hommes de loi, la plupart de la dernière bassesse et malhonnêteté, de vilains petits marchands, de barbiers, de putains, de voleurs, de mendiants qui, en se mariant, empirent à chaque génération". Ces critiques des années 1730-40,parfois fort vives, s'expliquent par plusieurs raisons. La fin de la domination espagnole en 1707à la faveur de la guerre de Succession d'Espagne, puis, en 1734, l'avènement de Charles de
Bourbon

- prince

autonome

et indépendant

- pendant

la guerre d~

Succession de Pologne, ouvrent la voie à la critique de la gestion des Espagnols. Leur politique métropolitaine est dénoncée. En effet, la monarchie espagnole s'est imposée pendant deux siècles dans le Mezzogiorno à travers le contrôle de la capitale dont la fidélité et le soutien sont assurés par la concession de très nombreux privilèges fiscaux, juridiques et annonaires. Cette "stratégie de la capitale" (Galasso, 1982) se traduit par une explosion démographique, Naples détournant à son profit les flux migratoires qui alimentaient les villes provinciales. Avec les Lumières et les espoirs suscités par la nouvelle monarchie des Bourbons qui n'aurait plus à mettre les resso~rces du pays au service d'une autre puissance, la plupart des maux de l'Etat - en particulier la formation d'une grande capitale parasitaire, véritable
obstacle au développement

- sont

dès lors mis au compte de la longue

domination étrangère passée et de l'exploitation du royaume comme une simple province dont il fallait tirer parti. La mauvaise gestion espagnole

devient un lieu commun à partir du XVIIIe siècle. Giuseppe Maria
Galanti dans sa Descrizione geografica e politica delle Sicilie publiée dans les années 1780-90 parle d"'infortuné pays" et de "malheurs

Naples: démythifier la ville

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immérités" pour désigner l'époque de domination étrangère; il met ainsi en relief le tournant que représente la montée sur le trône du roi don Carlos, fils du Bourbon Philippe V d'Espagne et d'Elisabeth Farnèse: le "sort [du pays] changea rapidement en 1734, lorsqu'il fit l'acquisition d'un souverain qui lui appartenait, et qui fut son sauveur". Du reste cette idée réapparaît sous la plume des voyageurs étrangers de la seconde moitié du XVIIIesiècle. Ange Goudar, aventurier français ayant séjourné à Naples entre 1767et 1775,présente le pays, dans un petit ouvrage d'économie politique intitulé Naples, ce qu'il faut faire pour rendre ce royaume florissant (1769),comme "une nation qui ayant passé successivement .sous la domination de plusieurs puissances étrangères, se fût accoutumée à toutes les dominations; une nation qui eût reçu elle seule tous les coups de la fortune, qui au lieu de libérateurs ne se fût donné que des maîtres; une nation dont toutes les autres se seraient servies pour établir leur puissance, tandis qu'elle eût demeuré dans la faiblesse. Et [...] cet état d'anéantissement durait depuis une longue suite de siècles". Quelques années plus tard, dans les Tableaux d'Italie (1792)de Friedrich Johann Lorenz Meyer, on peut encore lire: "[...] pendant des siècles, le gouvernement espagnol n'a considéré Naples que comme une province éloignée qu'il dépouillait de ses richesses, il estimait favorable à sa politique aussi bien de laisser incultes les dispositions naturelles des habitants, ces êtres si plein de vivacité, si capables d'acquérir un degré de culture assez élevé, que de négliger la positiqn avantageuse qui pourrait permettre à ce pays de devenir l'un des Etats les plus florissants de l'Europe" (Chevallier, 1980 : 193). Il faut souligner que ces critiques des Lumières furent reprises sans nuances par l'historiographie des siècles suivants: l'Espagne aurait exploité sans vergogne les ressources du pays et traité le royaume de Naples comme une colonie. Ce n'est qu'avec Benedetto Croce, et grâce à une analyse comparative avec les autres pays européens à la même époque, que l'on a commencé à remettre en question ce point de vue historiographique qui attribue tout le retard napolitain à la longue hégémonie espagnole. Une nouvelle interprétation fait alors au contraire de ce moment historique un modèle de modernité. En outre, au XVIIIe siècle, les premières critiques touchant la capitale peuvent aussi s'expliquer par l'inquiétude que suscite la reprise de la croissance démographique de la cité. En effet, la ville a récupéré vers 1740les pertes dues à la grave peste de 1656. Sa population d'un peu plus de 200 000 habitants au début du siècle atteint 350 000 habitants environ dans les années 1760et 400 000 à la fin du siècle. L'accroissement démographique est cependant sans proportion avec les activités productives de la capitale. Commerce et manufactures restent limités par rapport à l'ampleur de la population urbaine. Les contemporains y sont d'autant plus sensibles que se développe à cette époque une nouvelle attention à la population et à l'économie; la ville n'est plus saisie comme auparavant par son seul prestigieux passé

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c. Valiat, B. Marin et G. Biondi

inscrit dans la pierre de ses monuments. L'analyse des villes se fait économique. Or, le retard du royaume de Naples par rapport à d'autres pays européens, dont on commence à prendre alors conscience, est souvent attribué par les contemporains à son énorme capitale parasitaire, gouffre pour les hommes comme pour les richesses du pays. La croissance de la population napolitaine est due aux migrants des provinces du royaume. Une fois arrivés dans la capitale, ils sont souvent condamnés à la mendicité tandis que le reste du pays se trouve privé de leur force de travail. Les marges de survie semblaient en effet plus importantes dans la capitale où une foule de petits travaux, le service des nobles et les institutions caritatives pouvaient assurer le minimum vital à un grand nombre d'indigents. Cette nouvelle attention à la population noircit le portrait de la ville, car sa plèbe en grand nombre, et probablement sans comparaison avec aucune des grandes villes d'Europe, effraie. En outre, c'est le développement du royaume tout entier qui semble remis en question par ce mouvement migratoire des habitants des provinces vers la capitale. Naples se gonfle d'une population non active qui est alors perçue comme une surcharge d'autant que la croissance démographique rend aussi plus délicate la gestion de la ville (approvisionnement, ordre public, assistance, etc.). L'écart constaté entre le poids et la croissance démographiques de la capitale d'une part, son activité productive d'autre part est unanimement dénoncé et va dès lors alimenter bien des préjugés sur l'oisiveté des Napolitains. Montesquieu, qui séjourne à Naples en 1729, écrit déjà qu"'une des choses qui contribuent le plus à peupler Naples, c'est la misère et la paresse des Napolitains". L'image négative de la ville qui commence à se construire au XVIIIesiècle doit sans doute beaucoup à l'intolérance de plus en plus grande que manifestent alors les élites envers la masse des pauvres vivant de la charité privée et dont la force de travail inutilisée ~pparaît comme un manque à gagner pour l'enrichissement de l'Etat. On est bien loin du discours de Giulio Cesare Capaccio, secrétaire de la commune, qui admirait encore au début du XVIIesiècle que la ville puisse, dans sa charité, entretenir un si grand nombre de pauvres; il Y voyait une grâce de Dieu (Capasso, 1882 : 94). La pauvreté est désormais perçue comme une véritable pathologie urbaine. La Restauration est une époque peu brillante. La ville ne connaît qu'une faible augmentation démographique (450000 habitants en 1860) et une certaine atonie. Les hommes s'entassent dans les mêmes ruelles et les mêmes bâtiments. Le trop faible développement économique auquel était déjà sensible l'élite éclairée du siècle précédent persiste: "[. . .] entre la première moitié du XVIIIeet la seconde moitié du XIxe siècle, Naples ne connut pas la transformation des structures économiques à l'œuvre dans la partie la plus avancée de l'Europe et dans les villes qui seront les protagonistes de la vie économique et du progrès social du monde contemporain. La ville reste en substance

Naples: démythifier la ville

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égale à elle-même" (Galasso, 1978a: 144). Alors même que les conditions socio-économiques n'évoluent guère, l'image de Naples se transforme sous l'effet du romantisme. Naples, terre du soleil et de la musique, entre en littérature et, avec elle, ses types populaires à la fois misérables et pittoresques. La ville devient le cadre de nouveaux romans comme Corinne ou l'Italie (1807) de Madame de Staël, Les Martyrs (1809)de Chateaubriand qui ressuscitent la Naples antique, ou encore Graziella (1849) de Lamartine. Le goût et l'intérêt romantiques pour les usages, la simplicité et la spontanéité du peuple donnent lieu à une importante production de textes et d'estampes (scènes de la vie populaire à Mergellina ou à Santa Lucia). L'image romantique exalte donc une ville où la nature humaine n'a pas été contaminée par les valeurs de la civilisation moderne qui desséchent l'âme. Aussi Alexandre Dumas écrit-il, lors de son voyage en 1835,que l'homme du peuple napolitain, "enfant", "premier homme avant le péché", "fils aîné de la nature" est le dernier vestige d'une "grande race qui tombe" bientôt amenée à disparaître devant la modernité (Hersant, 1988: 59192). On rencontre encore ce poncif romantique dans les commentaires sur l'Italie de Paul Edme de Musset en 1843: "Le peuple napolitain est le plus civilisé qui soit au monde, dans le véritable sens du mot [.. .]. De vieilles traditions devenues fausses l'ont dépeint sous des couleurs peu favorables. Je l'ai toujours trouvé aimable, bienveillant, hospitalier et spirituel, plein de franchise quand il n'a pas de motif de vous tromper, crédule, superstitieux comme un enfant, rusé en affaire d'intérêt, mais si comique dans ses tromperies qu'en les découvrant on s'en amuse" (Hersant, 1988: 605). Le peuple napolitain contribue ainsi à la couleur locale, au génie du lieu, et permet à l'écrivain romantique d'exprimer sa nostalgie d'une pureté perdue. Mais le romantisme et ses valeurs idéalistes entrent en crise au milieu du siècle. S'affirme alors une analyse positiviste et rationaliste qui met fin au mythe de Naples nouvel Eden. A l'opposé des rêveries romantiques, l'image de Naples se construit désormais en référence à un modèle de modernité et de progrès, et le peuple napolitain devient le symbole de la décadence de l'Etat. Dans une lettre écrite de Naples le 10janvier 1850,Ernest Renan a ces mots: "Je comprends qu'aux yeux de l'homme de plaisir ou de celui qui se préoccupe exclusivement des beautés de la nature, Naples soit le lieu privilégié par excellence, le paradis sur terre: mais pour le philosophe qui s'est fait une idée plus élevée de la beauté, qui la cherche surtout dans le monde moral, dans les institutions religieuses, dans l'art, dans ce qui est humain en un mot, pour celui là, Naples aura presque autant de tristesses que de réjouissances [...]. L'extinction absolue de tout sentiment moral, voilà le dégoûtant spectacle que présente ce peuple infâme; ce ne sont pas des hommes [...] ; ce sont des brutes, chez lesquelles vous cherchez en vain quelque trace de ce qui constitue la noblesse humaine. Non, cela n'est pas tolérable; non, on n'est pas maître de détourner complètement les yeux de cette

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C. Vallat, B. Marin et G. Biondi

dégradation pour ne voir que la mer, le vésuve, Ischia, Caprée". Hippolyte Taine séjourne à Naples en 1864,et son Voyage d'ltalie est très significatif de ce changement de ton, de la fin du mythe romantique napolitain. Son évocation de Naples s'ouvre sur une rêverie du soir dans les jardins de la villa Reale, en bord de mer, le vésuve à l'horizon. Saisi par ce noble et voluptueux spectacle, l'auteur croit voir les statues s'animer et retrouve, émerveillé, le goût et l'esprit de la Grèce antique, la beauté originelle du lieu. A ce peuple authentique mais rêvé s'oppose la réalité des faits, la description des Napolitains contemporains: "Aux environs de la piazza deI Mercato s'enchevêtre un labyrinthe de ruelles dallées et tortueuses, encrassées de poussière ancienne, jonchées d'écorces d'oranges et de pastèques, de restes de légumes, de débris sans nom; la foule s'entasse, noire et grouillante dans l'ombre palpable, au-dessous de la bande claire du ciel. Tout cela remue, mange, boit, sent mauvais; on dirait des rats dans une ratière". Toute cette décadence, les "pernicieux effets d'une civilisation gâtée et d'une domination étrangère" ne pourront prendre fin qu'avec le Risorgimento, avec une Unité qui forgera un peuple nouveau et moral, qui transformera, comme l'a su faire la Révolution française,. "un peuple féodal en un peuple moderne". Taine exprime ainsi sa foi dans le progrès qui seul, à ses yeux, peut restaurer Naples, ville dégénérée. La réalisation de l'Unité italienne n'eut cependant pas les conséquences attendues. En effet, c'est lorsque la ville perd son statut de capitale après l'Unité que les descriptions prennent les accents les plus dramatiques, que se fige une vision très noire de la cité, faite de misère, de violence et d'oppression. Il suffit de lire quelques pages de la littérature très réaliste qui apparaît alors, comme celle de Matilde Serao, pour se rendre compte que ressort de ces textes dénonciateurs une image de Naples très sombre et dépassant de beaucoup les critiques et les jugements négatifs apparus au XVIIIesiècle. Dans l'enquête sur Naples intitulée Il ventre di Napoli adressée au sénateur Depretis et publiée en 1884, la célèbre journaliste dépeint crûment la misère de la plus grande partie de la population. L'image romantique de Naples est ramenée avec réalisme à la peinture d'horribles conditions de vie. Un demi-siècle auparavant, Paul Edme de Musset écrivait que "s'il est un endroit sur la terre où l'on puisse être heureux, c'est le quai de Sainte-Lucie". Pour Matilde Serao, Santa Lucia "toute pittoresque, reste toujours hors des normes de construction et d'hygiène". Elle rappelle qu'il est peut-être pittoresque pour un romancier de se promener la nuit et de voir hommes et enfants dormir sous les porches des églises ou sur les bancs publics de la Piazza Municipio, mais qu'''en réalité, il est extrêmement cruel que tout cela existe encore, et que des créatures humaines le subissent, et que des hommes de cœur supportent qu'il en soit ainsi". On retrouve les mêmes accents naturalistes chez Emile Zola en voyage à Naples du 23 au 28 novembre 1894: "Surtout sur le peuple. Le quartier du port et de

Naples: démythifier la ville

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Sainte-Lucie. Les rues étroites qui descendent, dont les toits se touchent, et le linge, et l'humidité, et l'odeur nauséabonde. [...] dans la rue: on y fait tout, on s'y lave, on s'y pouille, on s'y habille, on y mange, on y passe les journées entières. Des femmes debout, assises. Des hommes à la file, accroupis au bord du trottoir. Des enfants qui jouent. Des troupeaux de chèvres qu'on trait [.. .]. Et avec toute cette gaité au soleil, un sentiment d'infinie tristesse qui se dégage". En effet, la question méridionale émerge dans les années 1870.Au moment de l'Unité, il était courant de penser que le Mezzogiorno était favorisé par la nature et que seul le mauvais gouvernement des Bourbons et une histoire séculaire faite de dominations successives en avaient entravé la prospérité. Le nouveau régime aurait tôt fait refleurir cette région. Ce mythe des ressources non exploitées du Sud est combattu par les méridionalistes ; Giustino Fortunato met en relief au contraire la pauvreté naturelle de la région. Les Lettere meridionali de

Pasquale villari, publiées sur L'Opinione de Florence en 1875,
dénoncent les conditions sociales de Naples ainsi que la corruption politique et administrative (Galasso, 1978b).Le choléra de 1884fait forte impression et porte un rude coup à l'image de Naples encore courante, à savoir celle d'une grande et belle ville européenne attirant quantité de voyageurs. A partir de la fin du XIxe siècle, aucun discours positif ne vient plus balancer les jugements sévères destinés à montrer toute l'infériorité, toute l'arriération de Naples du point de vue social et urbain. Les dénonciations ne vont pas sans exagérations et lieux communs qui, en réaction à l'image pittoresque, folklorique et romantique, déforment à leur tour la réalité. La "Naples du soleil et des
merveilles"

- l'expression

est de Pasquale villari

- s'efface

devant le

sombre tableau des misères, des murs lépreux et des rues malpropres. Cet ensemble de discours et de textes montrant les pitoyables conditions politiques, hygiéniques et morales dans lesquelles se trouvent la cité et ses habitants est lié à la profonde crise d'identité provoquée par l'Unité. Capitale pendant six siècles de son histoire, Naples s'adapte mal à son nouveau statut de ville régionale. Cette crise est bien illustrée par un article de Francesco Saverio Nitti "Napoli di ieri e di oggi" paru dans le journal La Tribuna en 1901: "Aucune ville d'Italie, rappelle-t-il, pas même Rome, n'attirait autant d'étrangers que Naples. Située sur la mer, c'était non seulement la plus grande, mais par mérite de la nature, la plus belle ville maritime de la Méditerranée [...]. Naples avait la cour d'Italie la plus riche [u.] et des saisons théâtrales de renommée européenne" (De Seta, 1981: 249), mais après l'Unité, elle tombe en décadence en perdant l'essentiel de ses fonctions. Presque au même moment, l'enquête menée par le sénateur Giuseppe Saredo en 1901 dévoile tous les maux de Naples, la dégénérescence de sa vie publique et la corruption électorale. L'image négative de Naples se renforce sous la plume de méridionalistes pétris de culture antiurbaine. C'est désormais le portrait le plus sombre qui apparaît sous les vestiges et les

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c. Vallat, B. Marin et G. Biondi

fausses apparences de splendeur de l'ancienne capitale. "Alors, même aux yeux des voyageurs étrangers, la ville posera plus de problèmes que l'exaltation traditionnelle de son incomparable cadre naturel, de la vivacité si frappante de son peuple et de la couleur voyante de sa vie quotidienne n'en laissait présager" (Galasso, 1982: 157). Cette misère, si vivement dénoncée alors, est restée un trait constant de l'histoire de la ville jusqu'à nos jours. Elle a été mise en scène parfois sous des couleurs gaies, légères; comme si elle ne pesait pas aux Napolitains, mais constituait une part de l'identité urbaine, un aspect typique de la ville. Naples, ville de mendiants. Si de nos jours la mendicité ne caractérise plus la cité, le soleil cache mal, aujourd'hui comme autrefois, une misère réelle. Certains ont récemment parlé à propos de Naples de "capitale du tiers monde" ou de ville d'Afrique. Comment mieux souligner pour ces auteurs la pauvreté de la ville relativement à la partie du monde la plus développée et la plus riche à laquelle elle appartient. Parallèlement ces formules placent Naples hors du "monde civilisé" et témoignent de la violence caricaturale des jugements contemporains qui effacent l'histoire complexe de la ville pour en faire la pointe avancée de la barbarie. Ainsi, cette image de ville en crise, de ville miséreuse et délabrée qui trouve des prolongements jusqu'à nous, a été projetée sur les périodes antérieures; la noire historiographie du Risorgimento, reflétant les préoccupations du présent et assombrissant le tableau, a ainsi donné le ton. Or, la période moderne n'est certes pas synonyme d'abandon de la ville à son sort. Selon ce stéréotype Naples semble figée depuis des siècles dans l'immobilisme et l'archaïsme. L'image occulte ainsi par exemple les opérations d'urbanisme, les enrichissements successifs du patrimoine urbain, les contrôles exercés par les autorités publiques sur la construction. Mais cela ne signifie pas qu'il y ait eu là une réelle carence: après le grand plan d'agrandissement de la ville de don Pedro de Toledo, sous la domination espagnole, les Bourbons ne furent pas étrangers à un certain embellissement de la ville. Du reste, Luigi Bianchini dans sa Storia delle finanze del Regno di Napoli parue en 1859fait l'apologie des Bourbons et passe en revue toutes les œuvres de restauration, embellissement, et amélioration des bâtiments et rues de la capitale (De Seta, 1981 : 249). De même, cette image ne fait aucune place aux richesses et aux productions de la ville, au dynamisme d'une partie au moins de ses habitants, à leur inventivité, ni aux aspects de réelle modernité qui, comme dans toute grande ville complexe, côtoient des formes économiques et sociales, des coutumes et des usages plus traditionnels.

Naples:

démythifier la ville

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b - Habitations,

constructions,

monuments

A côté d'une vive dénonciation de la croissance démographique non accompagnée d'un développement proportionnel des activités économiques, les critiques qui se font jour au XVIIIesiècle regardent aussi la qualité des édifices de Naples. Pour Charles De Brosses en visite à Naples à la fin de l'année 1739,"il n'y a pas [dans cette ville] un bon morceau d'architecture; des fontaines mesquines; des rues droites à la vérité, mais étroites et sales; des églises fort vantées et non vantables, ornées sans goût et riches sans agrément". Le conseiller au
Parlement de Bourgogne

- il en

devient par la suite Président

- affirme

ne pouvoir "souscrire de même aux éloges merveilleux que Misson4 et d'autres voyageurs donnent aux édifices publics et à la ville en général". Tout ce qui avait fait l'admiration des voyageurs des siècles passés (rues rectilignes, ornements et somptuosité des églises, innombrables fontaines) n'est plus au goût du voyageur des Lumières. Il faut y voir plusieurs raisons. D'une part, le tissu urbain s'est considérablement dégradé. Le seul plan d'urbanisme que la ville ait connu est celui de la première moitié du XVIesiècle mis en œuvre par le vice-roi don Pedro de Toledo. La congestion urbaine est arrivée à son comble avec la reprise de la croissance démographique. Les faubourgs se sont anarchiquement développés autour d'une enceinte trop étroite, et la ville souffre cruellement de l'absence d'équipements publics. Naples ne correspond pas du tout aux canons de la ville des Lumières qui font une place essentielle à l'aération et à la circulation. Si les critiques s'effacent devant les quelques interventions monumentales des Bourbons comme l'Auberge des pauvres (1751),la résidence royale de Capodimonte (1742) ou la promenade de la villa Reale (1778-80), l'héritage de la Naples espagnole est globalement décrié. Il faut ajouter à cela l'évolution du goût de l'élite cultivée en matière d'art et d'architecture qui condamne désormais le baroque. Charles De Brosses est explicite sur ce point. Evoquant les auteurs de guides de voyages antérieurs, il écrit: "S'ils veulent louer les églises pour leur grand nombre et les richesses immenses qui y sont prodiguées, j'en suis d'accord; pour le goût et l'architecture, c'est autre chose". Montesquieu, en visite à Naples en avril 1729, n'est pas sévère pour l'aspect d'ensemble de la ville: il note des rues larges et bien pavées, "les maisons, toutes grandes et à peu près de même hauteur", de belles places. Mais il pense "que ceux qui cherchent les beaux ouvrages de l'art ne doivent pas quitter Rome. A Naples [...] il est plus facile de se gâter le goût que de se le former". Et il précise encore: "J'ai vu
4 Il s'agit du Nouveau voyage d'Italie fait en l'année 1688, avec un mémoire contenant des avis utiles à ceux qui voudront faire le mesme voyage... de François-Maximilien Misson, protestant français exilé en Angleterre après la révocation de l'Edit de Nantes. Son ouvrage, édité pour la première fois en 1691, connut un succès international. C'est le guide le plus répandu et le plus lu à la fin du XVIIe siècle et durant la première moitié du XVIIIe siècle. On commença ensuite à lui préférer le guide de l'abbé Richard paru en 1766 et surtout celui de Lalande édité en 1769.

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c. Vallat, B. Marin et G. Biondi

aujourd'hui quatre ou cinq églises; j'y ai trouvé des ornements, de la magnificence; aucun goût: un goût gothique" car "les Napolitains aiment fort la multiplicité des ornements: ils en accablent leur architecture; ce qui fait que leurs églises sont infiniment riches et de mauvais goût". Le modèle du classicisme français entraîne la dépréciation de l'esthétique baroque qui a si profondément marqué la monumentalité de Naples et son patrimoine artistique. Les efforts que firent les Bourbons pour donner à Naples la physionomie d'une grande métropole des Lumières furent insuffisants pour entamer véritablement l'image de congestion et de délabrement qu'offre la plus grande partie de la ville. Jusqu'au plan de risanamento de 1885, la ville fait l'objet de critiques dans ce domaine. Ainsi, dans l'édition revue et mise à jour en 1838 par Luigi Galanti du guide de Naples de Giuseppe Maria Galanti, Napoli e contorni, les rues sont décrites comme irrégulières, trop étroites et sans proportion avec la hauteur des édifices. L'accent est mis sur les obstacles qu'elles opposent à une communication aisée, et sur la déclivité de beaucoup d'entre elles qui aurait pu être facilement corrigée. En outre, les places (appelées larghi5) sont mal distribuées, et privées de beaux monuments, de fontaines et autres décorations. La carence en bâtiments publics est encore soulignée comme dans l'édition de l'ouvrage de 1803. Selon l'auteur, seule la hauteur des constructions donne un air de grandeur à la cité, et la beauté du site et le mouvement d'une grande population compensent le "manque de ces avantages essentiels qu'ont toutes les villes d'Europe". Les pouvoirs publics sont rendus responsables de l'aspect peu avantageux de la cité dont la salubrité naturelle est altérée par les mauvaises constructions alors qu'elle "pourrait ajouter au prix inestimable de la nature tous les avantages de l'art". L'auteur recommande de redresser et d'élargir presque toutes les rues de la vieille ville, de mieux ordonner les constructions "non seulement pour l'embellissement de la ville, mais encore pour la santé des habitants. [. . .] Il en résulterait une meilleure ventilation, une plus grande propreté, et une moindre densité de peuplement: toutes conditions nécessaires à la salubrité d'une grande capitale". Ainsi, lorsque l'on décide d'assainir les quartiers méridionaux après le choléra de 1884,cette exigence est présente dans les esprits de beaucoup depuis le début du siècle. Jusqu'à nos jours continue d'être affirmée la nécessité d'améliorer l'état des édifices, les conditions de logement et la salubrité de la ville. Depuis le XVIIesiècle, la croissance de la population avait entraîné l'élèvation des bâtiments, mais aussi l'utilisation intensive du sol urbain et, dans les pièces semi-enterrées des rez-de-chaussées des palais (appelées bassi) qui sont souvent d'anciennes cuisines, étables
5 Il est remarquable qu'il y ait à Naples fort peu de places dessinées. La plupart d'entre eUes sont des larghi, c'est-à-dire des élargissements de voie, des espaces irréguliers laissés libres entre deux édifices. Il faut sans doute y voir un symptôme de la congestion urbaine qui caractérise la ville dès l'époque moderne.

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ou entrepôts, s'entassent les familles pauvres. Car la question du logement n'est pas nouvelle non plus et dès la disette de 1764et les épidémies qui l'ont suivie, on a mis en évidence les conditions sanitaires déplorables de l'habitat des plus pauvres; constat répété lors des épidémies de choléra du XIXe,et même du xxe siècle. Lesfondaci, organisés le plus souvent autour d'une petite cour non pavée et sans issue, sont peut-être plus malsains encore que les bassi; on estimait en 1866 que les 107fondaci alors existants abritaient 30 000 personnes (Forti Messina, 1979: 28). Dans ses observations médicales sur le royaume de Naples (1828-30),le médecin Salvatore De Renzi souligne l'insalubrité de l'habitat populaire dans la capitale et la plus grande mortalité enregistrée dans les quartiers méridionaux de Porto, Mercato, Vicaria et Pendino où demeure le petit peuple: "en effet, ces quatre quartiers sont situés dans la partie la plus basse de la ville, ont des rues étroites, peu ensoleillées, peu aérées et très humides. S'y logent aussi tous les métiers insalubres [...]. En outre les maisons présentent des insuffisances, les rues sont sales, la foule immense". Les" quartiers espagnols", les premières pentes de la colline Saint-Elme ne présentent pas des conditions plus favorables. Les premières critiques dans le domaine de l'hygiène apparaissent elles aussi au xvme siècle. Ainsi pour Friedrich Johann Lorenz Meyer, "la malpropreté la plus répugnante se retrouve ici plus ou moins dans toutes les classes. Elle règne partout: dans les rues et les maisons, mais plus encore sur les personnes" (Chevallier, 1980: 196).Dès le début du siècle, Charles De Brosses note que "la rue de Tolède est certainement la plus longue et la plus belle rue qui soit dans aucune ville de l'Europe; mais quoi! Elle est indignement défigurée par un demi-pied de boue et par deux rangs d'infâmes échoppes et boutiques de charcutiers, qui règnent tout le long et masquent les maisons". La description de cette rue qui a fait l'admiration de tous les voyageurs des XVIe et XVIIe siècles au point de devenir un emblème de Naples, est également éloquente dans le Voyage d'Italie (1776)du jeune marquis de Sade: "cette superbe rue de Tolède [...] dans une longueur de près d'un mille et demi, partage la ville depuis la place du Saint-Esprit, où elle aboutit, jusqu'à celle qui est en avant du château. Cette rue serait sans contredit une des plus belles que l'on pût voir dans aucune ville de l'Europe, sans les boutiques que l'on laisse avancer presque jusqu'au milieu et qui la gâtent d'autant plus que ces boutiques sont communément des bouchers et autres comestibles, ce qui la rend puante et sale". Cependant, à la même époque, cette malpropreté est décrite dans toutes les grandes villes et la sensibilité dans ce domaine doit beaucoup au triomphe que connaît alors l'aérisme, théorie selon laquelle l'air, chargé de particules arrachées aux corps avec lesquels il est entré en contact, agit sur l'organisme humain par ingestion ou même par simple contact dermique. Or, nulle part l'air n'est plus saturé que dans les grandes villes où s'entassent les hommes et où se concentrent leurs

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activités. Cependant, en matière d'hygiène, c'est surtout au XIxe siècle que la situation napolitaine semble s'être dégradée, du moins si l'on en croit le témoignage d'un médecin napolitain, Filippo Baldini, qui publie

en 1787 une topographie médicale de la ville de laquelle ne ressort
nullement une insalubrité hors du commun (Marin, 1989).En outre, le grand projet d'aménagement de la ville que propose l'architecte vincenzo Ruffo en 1789comporte certes des mesures d'assainissement mais ce n'est pas là l'essentiel. Les accents véritablement dramatiques dans ce domaine sont du XIxe siècle, et font suite aux épidémies de choléra. Aussi, Hippolyte Taine se plaint-il en 1864 de ne pouvoir s'habituer au spectacle de la misère ni à la saleté des ruelles. Lors de sa visite au couvent de San Martino, il évoque les ruisseaux fangeux et les enfants en guenilles, une montagne, "où se sont nichés des insectes humains", des "trous à rats", un "campement de pauvres diables".
c - Violences, illégalité, criminalité

Naples est une ville d'escrocs et de voleurs où l'étranger doit s'attendre à tout moment à se faire détrousser. Cette image dont les échos se prolongent jusqu'à nos jours, est déjà présente dans le théâtre du XVIIesiècle; ainsi dans son essai sur "le stéréotype du Napolitain", Giuseppe Galasso cite ce passage de la pièce de Giovambattista Della Porta6 intitulée L'Astrologo : "Nous sommes à Naples, ville pleine de voleurs et de gens rusés, et si ailleurs il en naît, ici, il en pleut: aussi faut-il se tenir sur ses gardes plus que de coutume" (Galasso, 1982 : 149).Jean-Jacques Bouchard, en voyage à Naples de mars à novembre 1632 souligne que "les meurtres et autres violences, et la rapine et le larcin [...] semblent estre aujourdhui les qualitez essentielles de la noblesse, et surtout de la napolitaine" (Kanceff, 1977: 260). Au début de la période moderne, la noblesse napolitaine a en effet la réputation d'être brutale. De nombreux barons des provinces sont venus résider dans la capitale au début de la domination espagnole; la concentration du pouvoir politique et des fonctions administratives dans la capitale rendait nécessaire un rapprochement de la cour et des affaires publiques. Cette noblesse féodale conserve à la ville certains traits de comportement violents. Passionnée de jeux, de chevaux et de duels, elle se pique peu de culture et est souvent décrite comme ignorante et grossière. Aussi, le cavaliere napolitain était-il le plus souvent défini comme un seigneur dissipé et violent, mais dont les comportements changèrent sous l'influence des mœurs et des modes urbaines (Galasso, 1978a: 60). Cette image de violence s'est bien émoussée au XVIIIe siècle. Joseph Jérôme de Lalande note, dans son Voyage d'un
6 Le Napolitain Giovambattista Della Porta (vers 1535-1615) a étudié la philosophie et les sciences naturelles. Il cultive également les lettres et compose diverses œuvres théâtrales dont L'Astr%go, paru à Venise en 1606.

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François en Italie fait dans les années 1765et 1766,que "les vengeances atroces, les jalousies cruelles qui étoient si communes dans les derniers siècles, ne paroissent plus aujourd'hui, du moins à Naples et dans les environs". L'abbé Richard, dans le guide à succès intitulé Description historique et critique de l'Italie (1766), montre que la cruauté de la noblesse était autrefois entretenue par les factions car "le dernier siècle surtout et le commencement de celui-ci, ont été pour ce pays, une suite de révolutions continuelles, de conspirations et de guerres, qui divisent les citoyens en différents partis, les rendent ennemis les uns aux autres, et les entretiennent dans une sorte de barbarie qu'il n'est pas aussi facile d'anéantir qu'on ne pense [...]". Et Giuseppe Maria Galanti, dans sa
description du royaume publiée à la fin du

xvme siècle,

remarque que la

noblesse s'est considérablement policée car "si rarement elle cultive les sciences, elle cultive du moins en grande partie les talents de la société, et se pique de politesse et d'élégance". Plus que la violence féodale des barons, les voyageurs craignent à Naples les vols du petit peuple, et développent parfois une véritable kléptophobie. Suite à son séjour à Naples en 1718,l'auteur dramatique Michel Guyot de Merville rédige un Voyage historique d7talie (1729).TI Y prétend "que toutes les prisons de la ville sont toujours remplies de prisonniers", "qu'il ne se passe presque point de jour que l'on entende parler de quelque vol, ou de quelque meurtre", "qu'il n'y a pas de semaine que l'on ne fasse pendre quelque Napolitain". Toute l'attention du peuple "ne consiste en autre chose qu'à attraper l'argent du tiers et du quart, et surtout des étrangers. Pour cette raison il n'y a pas de ruses, ni d'artifices qu'ils ne mettent en pratique" (Hersant, 1988: 568). Mais à la fin du XVllIe siècle bien des opinions concordent cependant sur la tranquillité du peuple napolitain. Ainsi, bien que souvent sévère envers cette ville, le marquis de Sade note que Naples connaît moins de désordres que bien des villes de France pourtant mieux policées. Lalande souligne encore que "les vols avec violence et les assassinats sont assez rares; le peuple de Naples a peu de besoins, et n'est pas assez avide, ou assez méchant pour exposer sa vie et son repos par ses crimes; les Napolitains crient beaucoup, ils se menacent continuellement d'un ton à faire craindre pour leur vie, mais cela a rarement des suites". Charles Mercier Dupaty, magistrat au Parlement de Bordeaux très intéressé par la procédure criminelle, effectua son voyage en 1785. Dans ses Lettres d'Italie, il constate que "la misère commet ici très peu de vols caractérisés, et très peu d'assassinats". A la fin du XVIIIe siècle, l'idée la plus courante est donc que le peuple napolitain est doux, peu porté aux crimes de sang et aux tumultes. Giuseppe Maria Galanti dont la description du royaume à la fin du siècle est particulièrement fiable et bien informée, confirme que les délits sont peu nombreux, et n'ont que rarement un caractère atroce. Il estime que dans cette ville énorme, on ne compte pas plus de 40 homicides par an et que les désordres sont bien plus nombreux à Paris

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et à Londres. En revanche la petite délinquance est importante. Selon Ange Goudar (1769), "le menu peuple serait beaucoup adonné à la rapine et aux vols. Mais il volerait peu à la fois pour s'entretenir dans l'habitude de voler longtemps". En effet, ce qui caractérise Naples depuis le début de la période moderne, c'est la masse énorme de sa plèbe. L'attraction exercée par la capitale sur la population des provinces a entraîné la formation d'une foule de pauvres gens. Ils peuvent trouver à s'employer comme portefaix pour les besoins du port, comme petits revendeurs ou vendeurs ambulants, si nombreux dans ce gros centre de consommation, ou encore se mettre au service de la noblesse. Giuseppe Maria Galanti insiste en effet sur le grand nombre de domestiques à Naples: "Les familles nobles ont une foule de secrétaires, de majordomes, d'aumôniers, de pages, de serviteurs, de cuisiniers, de laquais, de massagers, de cochers, de valets d'écurie. L'usage du laquais est général dans la capitale, et distingue les personnes qui en possèdent. Son salaire est maigre, et pou~ vivre il vole son maître par tous les moyens; ce qui fait naître dans l'Etat un grand nombre de personnes sans morale et de mauvaises mœurs". A côté des petits emplois occasionnels, la ville n'aurait pas permis la subsistance de cette population sans le recours à la charité et au menu larcin. Témoignages des contemporains et textes législatifs concordent pour

dénoncer la recrudescence des vols dans le derniers tiers du XVIIIe
siècle. Ainsi Casanova, de passage à Naples en 1769, évoque avec humour, dans ses mémoires, le vol de mouchoirs si fréquent dans cette ville: "En sortant de ce café, j'ai enfin saisi par la main un voleur de mouchoirs dans le moment même qu'il le tirait de ma poche. En moins d'un mois on m'avait volé au moins vingt mouchoirs. Une quantité de polissons [...] ne vit que de ce métier-là, et leur adresse est admirable". Il se fait ensuite conduire par le "coquin" chez un marchand où il retrouve les mouchoirs volés qu'il rachète bien au-dessous de leur valeur; et le marchand ne tarde pas à lui proposer d'autres objets volés, montres, bagues et tabatières. A partir des années 1760s'ouvre en effet une période de dépression économique qui rend plus aigu le problème du paupérisme, du vagabondage et de la petite délinquance. Peut-être un des traits les plus continus dans l'histoire de Naples est-il précisément qu'une partie consistante de la population recourt au vol pour survivre, tandis que parallèlement les autorités tolèrent ce type d'illégalité. Cette tolérance pour le petit vol est un élément de l'image de Naples et même de la Naples aimée (Sales, 1993).Scippo et scippatori trouvent aujourd'hui bonne place dans les guides et descriptions de la ville7. Et les délits mineurs, comme le commerce illégal dont donnent la mesure les divers étalages sur les trottoirs de la ville ou la contrebande de cigarettes, font encore vivre une partie non négligeable de la population.
7 Le scippo désigne en dialecte le vol à la tire le plus souvent conduisant tandis que l'autre arrache les sacs des passants. pratiqué à deux sur une mobylette, l'un

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A côté du vol, un autre trait de l'image de Naples a une rare pérennité, et peut être rapporté à la même origine: l'importance de la prostitution féminine et masculine. L'écrivain suédois Axel Munthe, qui exerça la médecine à Rome et à Naples à la fin duXIxe siècle, écrit, dans Le livre de San Michele (1929), que "Sodome et Gomorrhe

n'étaient rien en comparaison de Naples" (Ramondino, Müller, 1989 :
97). L'image de la ville contemporaine a, dans ce domaine encore, des racines anciennes car dès le XVIIIe siècle, l'ampleur du phénomène frappe tous les voyageurs. Michel Guyot de Merville s'étonne, au début du siècle, du nombre des "femmes de joie". Le marquis de Sade pense que "ce qu'un étranger peut faire de mieux est d'éviter toute fréquentation avec ce peuple corrompu. Comment faire cependant, dans un pays où le climat, les aliments et la corruption générale invitent si perpétuellement à la débauche? Il est physiquement impossible de s'imaginer à quel point elle est poussée à Naples. Les rues, le soir, sont pleines de malheureuses victimes offertes à la brutalité du premier venu, et qui vous provoquent, pour le plus vil prix, à tous les genres de libertinage que l'imagination peut concevoir et même à ceux pour lesquels il semble que leur sexe devrait leur donner de l'horreur. [...] Une sœur vous offrira son frère, un père sa fille, un mari sa femme. Il n'est question que de payer". Aussi exagérés que soient ces tableaux, se construit ainsi l'image d'une ville dépravée en proie à l'immoralité et au vice. Cela ne signifie pas, bien sûr, que la prostitution ne soit pas, dès l'époque moderne, fortement réprimée. Délinquance et prostitution que l'on voit émerger au XVIIIesiècle comme des éléments dominants de l'image de Naples se renforcent à l'époque contemporaine. Un rapport de police de 1827note que la prostitution augmente à cause de la misère du royaume et du nombre de femmes qui viennent des provinces pour exercer ce métier dans la capitale (valenzi, 1995: 116). Le contrôle de la prostitution est précisément une des activités de la Camorra qui entre alors en scène. La délinquance napolitaine demeure mais change de forme. La Camorra est apparue au début du XIxe siècle et ses origines sont obscures. Elle n'a pas été le thème, comme la Mafia sicilienne, de nombreuses œuvres littéraires ou cinématographiques. Il existe bien, à Naples, une figure typique de délinquant, le guappo, qui a trouvé une expression littéraire. Gouape de quartier, son autorité est reconnue dans son milieu et sur le petit territoire qu'il contrôle. Il jouit auprès du peuple d'une certaine considération; il en arbitre les conflits. Garant de l'honneur populaire, il administre une forme de justice hors la loi et sans recours aux pouvoirs publics, la seule reconnue par le petit peuple urbain. Hors de son milieu social, le mythe positif s'effondre, le guappo est un homme violent, un souteneur, un délinquant. Cette figure populaire, liée à la petite criminalité et reflet de la place de l'illégalité dans les modes de vie d'une grande partie de la population urbaine, ne se confondait pas toujours avec le camorriste, membre d'une organisation

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criminelle. Aujourd'hui, cette figure a disparu et seul demeure le camomste. Mais le même mot, Camorra, désigne entre XIXeet xxe siècle, des formes de criminalité différentes. AuXIxe siècle, la Camorra, phénomène urbain, est une organisation fortement centralisée, avec ses rites et sa hiérarchie. Son activité principale est le racket. Elle prélève des tangenti c'est-à-dire des taxes illicites sur certaine activités et métiers dont elle assure en retour la protection. Elle exerce ainsi une fonction de contrôle social sur les activités du petit peuple. Aussi pour maintenir l'ordre dans la ville à l'arrivée des troupes garibaldiennes, le préfet de police Liborio Romano n'hésita-t-il pas à enrôler la Camorra dans la police. Grâce à la Camorra, l'ordre f~t parfaitemant maintenu et "Garibaldi fit son entrée à Naples sans le moindre coup de fusil" (Monnier, 1863).La Camorra représente sans doute alors une grande partie des valeurs de la plèbe napolitaine. Cette éclosion de la Camorra

au XIXe siècle a vraisemblablementété facilitée par la dégradation des
conditions de vie du petit peuple urbain. On peut y voir plusieurs raisons. Avec la fin de l'Ancien Régime, diminuent sans doute les activités liées au service de la noblesse et la charité exercée par l'Eglise n'a plus les mêmes proportions. Notons aussi l'abolition des corporations qui servaient de caisses de secours mutuels, et prévenaient bien des artisans ou membres de leur famille de la misère si survenait quelque malheur. Les formes du contrôle social subissent aussi un radical changement. Selon Ange Goudar, dans les années 1760, l'immense populace de Naples "se maintiendrait dans l'ordre sans aucune sorte de police". Ses réflexions sont en effet antérieures à la

création d'une police royale en 1780. Mais si, à Naples, une police
d'État n'apparaît que tardivement par rapport aux autres grandes capitales européennes, c'est parce que le contrôle de l'ordre public revient à la municipalité ou Tribunal de S. Lorenzo. Or, grande part de cet ordre est assurée par les capitaines des 29 ottine (ou quartiers) de la ville, élus par les chefs des familles du peuple citoyens de Naples. Ces hommes, issus du peuple, jouissaient donc de la reconnaissance de la population dont ils avaient la charge sur une portion de territoire très limitée. TIsarbitraient rixes et querelles, connaissaient les affaires de tous. Commissaires et inspecteurs de police, qui remplacent ces agents
.

de l'ordre après l'abolition du Tribunal de S. Lorenzo en 1800, ne disposent certainement pas de la même connaissance des milieux
populaires ni de leurs codes; ils n'y ont pas les mêmes connivences ni les mêmes moyens de pression et la discipline sociale se relâche sans doute sensiblement. Fraudes, abus et usages de la violence populaires, qui n'étaient certes pas inexistants auparavant, vont ainsi être progressivement contrôlés par les camorristes. En outre, après la restauration de la monarchie en 1815, les Bourbons s'appuient sur le petit peuple comme force réactionnaire, et le système policier adopte alors une certaine tolérance vis-à-vis des pratiques illicites de la plèbe:

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"ces deux conditions, l'aggravation des conditions de vie du petit peuple et la croissance d~ son rôle politique sont [...] à la base de l'affermissement de la Camorra" (Sales, 1993: 34). Les premiers textes sur la Camorra apparaissent dans les années 1860au moment où, avec l'Unité, les maux urbains sont dénoncés avec plus de vigueur. Cette lumière faite sur la délinquance organisée contribue à alimenter le cliché de Naples ville du crime. A la fin du XIXe siècle, comme le montre l'enquête Saredo de 1901,la Camorra s'est largement infiltrée dans la vie publique. Elle a alors commencé à se détacher de ses origines sociales. Elle se déplace aussi de Naples vers les campagnes et les communes environnantes. Sa présence sur la scène urbaine s'affaiblit semble-t-il pendant la première moitié du xxe siècle; on la croit éteinte après le procès Cuocolo de 1912,et le régime fasciste se vantait de l'avoir éradiquée. Au moment de la Seconde Guerre mondiale, elle semble avoir effectivement disparu à cause notamment de la moins grande importance sociale, au sein de la ville, de son milieu de référence, la plèbe. On croyait alors que la modernisation du Sud viendrait à bout de cette criminalité liée à une économie traditionnelle et à un immobilisme social. La Camorra ressurgit cependant sous de nouvelles formes. Aux lendemains de la guerre, elle connaît un regain avec le développement de la contrebande. Elle s'occupe du trafic de drogue à partir des années 1970,utilisant à cette fin les réseaux mis en place pour les activités de contrebande. Elle fait les premières pages des journaux avec les sanglants conflits qui opposent la Nuova Camorra Organizzata de Raffaele Cutolo aux clans rivaux regroupés dans la Nuova Famiglia au début des années 1980.L'énormité des faits alarme la population; la Camorra sort de son image folklorique. Elle occupe encore le devant de la scène après le tremblement de terre de 1980en contrôlant une grande partie des fonds publics destinés à l'assistance et à la reconstruction. En 1990,on compte 120 "familles" camorristes à Naples et en Campanie. L'émiettement des organisations camorristes aujourd'hui, ses activités, ses pratiques, le degré de collusion avec les milieux politiques, la rendent incomparable avec l'organisation du XIXe siècle connue sous le même nom. Jamais peut-être elle n'a été aussi puissante qu'aujourd'hui grâce à l'importance de ses moyens financiers issus de la drogue, et grâce à ses liens resserrés avec les milieux politiques et les institutions publiques (Sales, 1993: 3). Une petite délinquance aux racines anciennes assurant les marges de survie d'une énorme population sans travail et vivant d'expédients,

une criminalité organisée qui a émergé au XIxe siècle et connu
d'importantes mutations jusqu'à nos jours: Naples n'effraie pas sans raisons. Mais, ces dernières années, la presse italienne et internationale a donné de Naples une image particulièrement violente et dangereuse, surtout pour l'étranger de passage, proie privilégiée de cohortes de voleurs, truands et malfrats de toutes espèces. La réputation n'est certes pas totalement usurpée; mais il est bon de rappeler que d'autres villes

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italiennes ont un taux de criminalité qui n'a rien à envier à celui de Naples. L'image négative de Naples n'est pas moins caricaturale aujourd'hui qu'elle ne l'était à la fin du XIXesiècle. II - Emerveillement, admiration, louanges L'image de Naples est aussi faite d'éléments positifs, certains liés à des moments historiques particuliers, d'autres plus constants à travers les siècles. Sans doute le mythe négatif dont nous avons saisi les racines au XVIIIe siècle se construit-il en partie en réaction aux jugements très partials et positifs à l'excès qui avaient cours précédemment. De même, la noirceur accentuée des descriptions de la

ville à la fin du XIxe siècle correspond sans doute à une certaine
dégradation des conditions de vie, mais son caractère outré trouve une explication dans le combat mené contre les images folkloriques et idéalisées forgées par le romantisme. Ces dernières, plus valorisantes, furent souvent revendiquées par les Napolitains eux-mêmes comme un élément de l'identité de la ville; diffusées par la chanson, les estampes, les poésies, elles ont ainsi assez bien résisté.
a - Naples la gentille, Naples la très fidèle

Dès l'aube de l'époque moderne, la qualification la plus courante de la ville est "Napoli gentile". Tout ce qui fait la particularité de Nàples, son identité même, semblent contenus dans cet adjectif de gentile. Les chroniqueurs ou auteurs de descriptions de la ville reprennent cette appellation jusqu'au XVIIesiècle. "Napoli gentile" est aussi l'expression utilisée dans la plupart des titres des plans et vues de Naples qui circulent au XVIesiècle. Dans le Premier livre des figures et pourtraitz des villes plus illustres et renommées d'Europe de Guillaume Guéroult (Lyon, 1552),on trouve ainsi une vue de Naples (1551)gravée sur bois: "Naples Cité tresfameuse & gentille, assise en terroir fecond / & plantureux: & Capitalle du Royaume / dont elle porte le tiltre". On doit à Mario Cartaro une gravure sur cuivre intitulée La città di Napoli Gentile, éditée à Rome en 1579.Claude Duchet édite en 1585 La citta de Napoli Gentile. Et ce titre est encore repris pour le plan édité . par Nicolaus van Aelst vers 1590,Napoli la Gentile (Marin, 1990). Par cet adjectif, la ville est désignée comme un lieu de civilité, de conversation, de beaux esprits. Naples fut effectivement une capitale de l'humanisme sous les Aragonais. "Gentille" est aussi synonyme de "noble". Benedetto di Falco, dans sa célèbre Descrittione dei luoghi antichi di Napoli, e del suo amenissimo distretto qui connut sept éditions entre 1535et 1680,explique pourquoi cet adjectif est associé à la ville de Naples: "Naples a encore le nom particulier de gentille [...]. Et